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  • : In hoc signo vinces. Parousie by ROBLES Patrick
  • : Blog Parousie de Patrick ROBLES (Montbéliard, Franche-Comté, France)
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  • Patrick ROBLES
  • Dominus pascit me, et nihil mihi deerit. Le Seigneur est mon berger : je ne manquerai de rien. The Lord is my shepherd; I shall not want. El Señor es mi pastor, nada me falta. L'Eterno è il mio pastore, nulla mi mancherà. O Senhor é o meu pastor; de nada terei falta. Der Herr ist mein Hirte; mir wird nichts mangeln. Господь - Пастырь мой; я ни в чем не буду нуждаться. اللهُ راعِيَّ، فلَنْ يَنقُصَنِي شَيءٌ (Ps 23,1)
  • Dominus pascit me, et nihil mihi deerit. Le Seigneur est mon berger : je ne manquerai de rien. The Lord is my shepherd; I shall not want. El Señor es mi pastor, nada me falta. L'Eterno è il mio pastore, nulla mi mancherà. O Senhor é o meu pastor; de nada terei falta. Der Herr ist mein Hirte; mir wird nichts mangeln. Господь - Пастырь мой; я ни в чем не буду нуждаться. اللهُ راعِيَّ، فلَنْ يَنقُصَنِي شَيءٌ (Ps 23,1)

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19 juillet 2008 6 19 /07 /juillet /2008 14:32
Soleil sur la Sainte-Baume
 février 2006


CINQUIÈMES DEMEURES

CHAPITRE PREMIER

De la manière dont l'âme s'unit à Dieux dans l'oraison. A quoi on reconnaîtra que ce n'est pas un leurre.

1 Ô mes soeurs, comment vous dire les richesses, et les trésors, et les délices qui se trouvent dans les cinquièmes Demeures ? Je crois qu'il vaudrait mieux ne rien dire de celles dont je n'ai pas encore parlé, car on ne saurait les décrire, l'entendement ne saurait les comprendre, ni les comparaisons servir à les expliquer ; car les choses terrestres sont trop basses pour nous y aider. Envoyez, mon Seigneur, de la lumière du ciel pour que je puisse éclairer quelque peu vos servantes, (puisque vous consentez à ce que certaines d'entre elles jouissent ordinairement de ces délices), afin qu'elles ne soient pas induites en erreur au cas où le démon se transfigurerait en ange de lumière ; elles n'ont d'autre désir que celui de vous contenter.

2 J'ai parlé de certaines d'entre elles, mais rares sont celles qui n'entrent pas dans cette Demeure dont je vais m'occuper. Il y a le plus et le moins, c'est pourquoi je dis que la plupart y entrent. Je crois bien que certaines des choses qu'on trouve dans cette Demeure ne sont données qu'à un petit nombre, mais ne feraient-elles qu'arriver à la porte, c'est déjà une fort grande miséricorde, car si les appelés sont nombreux, rares sont les élus. Je dis donc maintenant que bien que nous toutes qui portons ce saint habit du Carmel soyons appelles à l'oraison et à la contemplation, car telle fut notre origine, nous descendons de cette caste, celle de nos saints Pères du Mont Carmel qui dans une si grande solitude et un si profond mépris du monde recherchaient ce trésor, rares sont celles d'entre nous qui se disposent à mériter que le Seigneur leur découvre la perle précieuse dont nous parlons. Extérieurement, tout se prête à ce que nous obtenions ce qui nous est nécessaire ; quant aux vertus pour y atteindre, il nous en faut beaucoup, beaucoup, et ne jamais rien négliger, ni peu, ni prou. Donc, mes soeurs, puisque en quelque sorte nous pouvons jouir du ciel sur la terre, prions bien haut le Seigneur de nous aider de sa grâce pour que nous n'y manquions point par notre faute, qu'il nous montre le chemin, et nous donne de la force d'âme, jusqu'à ce que nous découvrions ce trésor caché, puisqu'il est vrai qu'il est en nous : c'est ce que je voudrais vous faire comprendre, si le Seigneur veut que j'en sois capable.

3 J'ai dit " de la force d'âme ", pour que vous compreniez que celle du corps n'est pas nécessaire lorsque Dieu Notre-Seigneur ne nous la donne point ; il ne met personne dans l'impossibilité d'acheter ses richesses ; si chacun donne ce qu'il a, il s'en contente. Béni soit un si grand Dieu. Mais considérez, mes filles, qu'en ce qui nous occupe, il n'entend pas que vous vous réserviez quoi que ce soit ; peu ou beaucoup, il veut tout pour lui, et les faveurs que vous recevrez seront plus ou moins grandes, conformément à ce que vous constaterez avoir donné. Il n'est meilleure manière de nous prouver si, oui ou non, notre oraison atteint à l'union. Ne pensez pas que ce soit chose rêvée, comme dans la Demeure précédente : je dis rêvée, parce que l'âme semble comme assoupie, sans toutefois paraître endormie, ni se sentir éveillée. Ici, bien que toutes nos puissances soient endormies, et bien endormies aux choses du monde et à nous-mêmes, (car, en fait, on se trouve comme privée de sens pendant le peu de temps que dure cette union, dans l'incapacité de penser, quand même on le voudrait), ici, donc, il n'est pas nécessaire d'user d'artifices pour suspendre la pensée.

4 Et même aimer ; car si elle aime, elle ne sait comment, ni qui elle aime, ni ce qu'elle aimerait ; enfin, elle est comme tout entière morte au monde pour mieux vivre en Dieu. Et c'est une mort savoureuse, l'âme s'arrache à toutes les opérations qu'elle peut avoir, tout en restant dans le corps : délectable, car l'âme semble vraiment se séparer du corps pour mieux se trouver en Dieu, de telle sorte que je ne sais même pas s'il lui reste assez de vie pour respirer. J'y pensais à l'instant, et il m'a semblé que non ; du moins, si on respire, on ne s'en rend pas compte. L'entendement voudrait s'employer tout entier à comprendre quelque chose de ce qu'éprouve l'âme, et comme ses forces n'y suffisent point, il reste ébahi de telle façon que s'il n'est pas complètement annulé, il ne bouge ni pied, ni main, comme on le dit d'une personne évanouie si profondément qu'elle nous parait morte. Ô secrets de Dieu ! Jamais je me lasserais de chercher à vous les faire comprendre, si je pensais avoir quelque chance d'y réussir ; je dirai donc mille folies dans l'espoir de tomber juste une fois ou l'autre, afin que nous louions vivement le Seigneur.

5 J'ai dit que ce n'était pas une chose rêvée, parce que dans la Demeure dont j'ai parlé, tant qu'on n'a pas une grande expérience, l'âme reste dans le doute sur ce qui s'est passé : s'est-elle illusionnée, était-elle endormie, était-ce un don de Dieu, ou le démon s'est-il transfiguré en ange de
lumières ? Elle a mille soupçons, et il est bon qu'il en soit ainsi ; car, comme je l'ai dit notre nature elle-même peut parfois nous tromper dans cette Demeure ; les bêtes venimeuses n'y ont pas aussi facilement accès que dans les précédentes, sauf, toutefois, de petits lézards, si subtils qu'ils se fourrent partout, et bien qu'ils ne fassent point de mal, en particulier si, comme je l'ai dit, on n'en fait aucun cas, ce sont de petites pensées nées de l'imagination et d'autres causes déjà indiquées, qui, souvent, importunent. Ici, dans cette Demeure, si subtils que soient les lézards, ils ne peuvent entrer ; car il n'est imagination, ni mémoire, ni entendement qui puisse s'opposer à notre bonheur. Et j'ose affirmer que c'est vraiment une union avec Dieu, le démon ne peut entrer, ni faire aucun mal ; car Sa Majesté est si étroitement unie à l'essence de l'âme qu'il n'ose approcher, et qu'il ne doit même pas connaître ce secret. C'est clair : puisqu'on dit qu'il ne comprend pas nos pensées, il comprendra moins encore quelque chose d'aussi secret que Dieu ne confie même pas à notre entendement. Ô bonheur d'un état où ce maudit ne nous fait pas de mal ! C'est ainsi que l'âme obtient de précieux avantages, Dieu agit en elle sans que nul n'y fasse obstacle, pas même nous. Que ne donnera donc pas celui qui aime tant à donner, lorsqu'il peut donner tout ce qu'il veut ?

6 Je vous troubles ce me semble, lorsque je dis " si c'est vraiment une union avec Dieu " ; comme s'il y avait d'autres unions. Il y en a, et comment ! Ne s'agirait-il que des choses vaines, si on les aime beaucoup, le démon peut s'en servir pour nous transporter, mais pas à la façon de Dieu, ni dans la délectation et la satisfaction de l'âme, sa paix, sa joie. Cette joie-là surpasse toutes celles de la terre, elle surpasse toutes les délices, tous les contentements, plus encore, ce qui engendre ces contentements, et la cause de ceux de la terre n'ont rien de commun, le sentiment qu'on éprouve est bien différent, comme vous le savez peut-être d'expérience. J'ai dit un jour (Le Chemin de la Perfection, chap. 31) qu'on peut de même comparer ce que ressent notre corps grossier avec ce qu'on éprouve au plus profond de soi-même, c'est exact, je ne sais comment je pourrais mieux dire.

7 Mais, me semble-t-il, je vous devine encore insatisfaites, vous allez croire que vous pouvez vous tromper, car l'examen de ces choses intérieures est difficile ; ce que j'ai dit suffira à celles qui ont de l'expérience, car la différence est grande, mais je veux vous donner un signe clair qui vous évitera de vous tromper et de douter que cela vienne de Dieu ; Sa Majesté me l'a rappelé aujourd'hui, et, à mon avis, c'est la vraie preuve. Dans les choses difficiles, même lorsque je crois les comprendre, j'emploie toujours l'expression, " il me semble ", car si je me tronquais, je suis toute disposée à croire ce que diraient les hommes très doctes, car même s'ils ne sont pas passés par ces choses, les grands clercs ont un je ne sais quoi de particulier : comme Dieu fait d'eux la lumière de son Église, quand il y a une vérité, il là leur communique pour qu'ils la fassent admettre ; et s'ils ne se dissipent point, mais sont les serviteurs de Dieu, jamais ils ne s'étonnent de ses grandeurs, car ils comprennent bien qu'il peut beaucoup plus, et plus encore. Enfin, si certaines choses n'ont pas été si bien définies, ils doivent, dans les livres, en trouver d'autres qui leur montrent que celles-là peuvent se produire.

8 J'ai de cela la très grande expérience, j'ai aussi celle de ces moitiés de clercs qu'un rien effarouche ici, car ils me coûtent très cher. Je pense, du moins, que ceux qui ne croient pas que Dieu peut faire bien davantage, qu'il a jugé, et juge bon d'en disposer pour ses créatures, se ferment la porte par laquelle ils pourraient recevoir ses faveurs. Que cela ne vous arrive jamais, mes soeurs, mais, croyez que tout est possible à Dieu et beaucoup plus encore, ne vous demandez pas si ceux à qui il accorde ses grâces sont bons, ou s'ils sont vils, Sa Majesté le sait, comme je vous l'ai dit. Nous n'avons pas à nous en mêler, mais à servir Sa Majesté avec simplicité de coeur, humilité, et à la louer de ses oeuvres et de ses merveilles.

9 Donc, pour en revenir au signe dont je dis qu'il est le vrai, vous voyez cette âme que Dieu a rendue toute bête, pour mieux graver en elle la vraie
science ; elle ne voit rien, n'entend ni ne comprend rien le temps que dure cet état ; temps bref, mais il lui semble, à elle, plus bref encore qu'il ne l'est. Dieu se fixe dans cette âme de telle façon que lorsqu'elle revient à elle, elle ne peut absolument pas douter qu'elle fut en Dieu, et Dieu en elle. Cette vérité s'affirme si fortement que même si des années se passent sans que Dieu lui fasse à nouveau cette faveur, elle ne peut l'oublier, ni douter de l'avoir reçue. C'est ce qu'il y a de plus impor-tant, laissons donc de côté pour le moment les effets durables qui s'ensuivent, nous en parlerons plus avant.

10 Vous me direz donc : " Comment l'a-t-elle vu ou compris, puisqu'elle ne voit ni ne comprend ? " Je ne dis pas qu'elle l'ait vu dans l'instant, mais qu'elle le voit clairement après coup ; ce n'est pourtant pas une vision, mais une certitude que Dieu seul peut donner à l'âme. Je connais une personne qui n'avait jamais appris que Dieu était en toutes choses par présence, et puissance, et essence, et qui, après une faveur de cette sorte que lui fit le Seigneur, en vint à le croire si fermement (Autobiographie, chap 18) que lorsqu'elle demanda à l'un de ces demi-clercs dont j'ai parlé comment Dieu est en nous, (il n'en savait pas plus qu'elle-même avant que Dieu le lui ai fait comprendre), et qu'il lui répondit qu'il n'y était que par sa grâcé, elle était si affermie dans la vérité qu'elle ne le crut point ; elle en interrogea d'autres, qui lui dirent la vérité, et ce fut pour elle un grand réconfort.

11 Ne vous y trompez point, n'allez pas croire que cette présence dont vous avez la certitude soit une forme corporelle comme l'est le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ dans le Saint-Sacrement, malgré que nous ne le voyions point ; il n'est pas ici sous cette forme, mais sa Divinité seule. Comment se fait-il que nous soyons certains de ce que nous ne voyons pas ? Je l'ignore, c'est une oeuvre de Dieu, mais je sais que je dis la vérité, et je dirais de quiconque n'aurait pas cette certitude que son âme n'est pas unie à Dieu tout entière, mais seulement par l'une de ses puissances, ou par l'une des nombreuses sortes de faveurs que Dieu accorde à l'âme. Nous devons renoncer à chercher pour quelles raisons cela se passe ; alors que notre entendement n'arrive pas à le comprendre, de quoi voulons-nous nous enorgueillir ? Il suffit de voir que celui qui agit est tout-puissant ; puisque tous nos efforts sont incapables à nous obtenir cette faveur, mais que Dieu fait tout, ne faisons pas l'effort de chercher à comprendre.

12 A propos de ce que je dis, de notre impuissance, je me rappelle ce que vous avez entendu dire à l'épouse du CANTIQUE : LE ROI MA INTRODUITE DANS SES CELLIERS (Ct 1,3), je crois même qu'il dit : IL M'Y A FOURRÉE. Et il ne dit pas que c'est elle qui y est allée. Il dit aussi qu'elle allait de part et d'autre à la recherche de son Aimé. Je comprends qu'il s'agit là du cellier où le Seigneur veut nous fourrer quand il veut, et comme il veut ; mais pour beaucoup d'efforts que nous fassions nous-même, nous ne pouvons y entrer. Sa Majesté Elle-même doit nous y fourrer, et pénétrer, Elle, au centre de notre âme, pour mieux montrer ses merveilles. Elle veut que nous n'y soyons pour rien, sauf par la soumission totale de notre volonté, et qu'on n'ouvre point la porte aux puissances et aux sens, qui sont tous endormis ; Dieu entre donc au centre de l'âme sans passer par aucune de ces portes, comme il entra chez ses disciples, lorsqu'il dit : " PAR VOBIS " (Jn 20,19), et comme il sortit du sépulcre sans soulever la pierre. Vous verrez plus avant comment Sa Majesté veut que l'âme jouisse d'Elle dans son centre même, et beaucoup plus encore dans la dernière Demeure que dans celle-ci.

13 Ô mes filles, nous verrons beaucoup de choses si nous consentons à ne voir que notre bassesse et notre misère, et à comprendre que nous ne sommes pas dignes d'être les servantes d'un Seigneur si grand que nous ne pouvons concevoir ses merveilles ! Qu'il soit loué à jamais. Amen.

CHAPITRE II

Suite du même sujet. De l'oraison d'union : une délicate comparaison l'illustre. Des effets dans l'âme de cette forme d'oraison.

1 Sans doute vous semble-t-il que tout ce qu'il y a à voir dans cette Demeure a déjà été décrit, mais il reste encore beaucoup à dire, car, je le répète, on y trouve du plus et du moins De l'union, je ne crois pas savoir en dire davantage ; mais il y a beaucoup à dire au sujet des âmes à qui Dieu accorde ces faveurs et des oeuvres qu'accomplit en elles le Seigneur lorsqu'elles se disposent à les recevoir. Je parlerai de quelques-unes, et de leur effet sur l'âme. Pour aider à le comprendre, je veux me servir d'une comparaison qui s'y prête ; nous verrons aussi comment, bien que nous soyons impuissants à susciter cette oeuvre du Seigneur nous pouvons toutefois faire beaucoup, si nous nous disposons à ce que Sa Majesté nous accorde cette faveur.

2 Vous avez sans doute entendu dire de quelle façon merveilleuse se produit la soie, Lui seul put inventer choses semblables, une semence, pas plus grosse qu'un petit grain de poivre, (je ne l'ai jamais vue, mais j'en ai entendu parler, et si je dis quelque chose d'inexact, ce n'est donc pas de ma faute), mais sous l'action de la chaleur, lorsque apparaissent sur les mûriers les premières feuilles, cette semence se met à vivre ; car elle est morte jusqu'au jour où naît l'aliment dont elle se sustente. De ces feuilles de mûrier elle se nourrit, jusqu'au jour où déjà grande, on dispose pour elle de petites branches ; et là, de sa petite bouche, elle file elle- même la soie, et fait un petit cocon très serré où elle s'enferme : ce ver, qui est gros et laid, meurt là, et il sort de ce même cocon un petit papillon blanc, très gracieux. Qui pourrait y croire, sans le Voir ? Cela semblerait plutôt un conte du temps jadis. Quel raisonnement pourrait nous faire admettre qu'une chose dénuée de raison comme peuvent l'être un ver, ou une abeille, travaillent à notre profit avec une telle diligence, qu'ils soient si industrieux, à tel point qu'il en coûte la vie au pauvre vermisseau ? Cela peut suffire à un moment de méditation, mes soeurs, même si je ne vous en disais pas davantage ; car vous pouvez considérer ici les merveilles et la sagesse de notre Dieu. Qu'adviendrait-il donc si nous connaissions les propriétés de toutes choses ? Il nous est bien profitable de nous occuper à méditer sur ces grandeurs, et de nous réjouir d'être les épouses d'un Roi si sage et si puissant.

3 Revenons à mon propos. Ce ver commence à vivre lorsque, à la chaleur du Saint-Esprit, nous commençons à profiter de l'aide générale que Dieu nous donne à tous, et quand nous commençons à user des remèdes qu'il a confiés à son Église, comme la pratique de la confession, les bonnes lectures, les sermons, remèdes qui s'offrent à l'âme qui est morte des suites de sa négligence, de ses péchés, et qui demeure au milieu des tentations. Elle commence alors à vivre, elle se nourrit de tout cela et de bonnes méditations jusqu'à ce qu'elle ait grandi, et voilà ce qui nous intéresse, peu importe le reste.

4 Lorsque ce ver est grand, comme je l'ai dit au début de ce que j'ai écrit, il commence à élaborer la soie et à édifier la maison où il doit mourir. Je voudrais faire comprendre ici que cette maison, c'est le Christ. Je crois avoir lu ou entendu quelque part que notre vie est cachée dans le Christ, ou en Dieu, c'est tout un, ou que le Christ est notre vie (Col 3,3). Que je l'aie lu ou non, n'ajoute pas grand-chose à mon propos.

5 Vous voyez donc ici, mes filles, ce que nous pouvons faire avec la faveur de Dieu : Sa Majesté elle-même peut être notre demeure, comme Elle l'est dans cette oraison d'union, et nous pouvons construire cette demeuré ! J'ai l'air de vouloir dire que nous pouvons enlever et ajouter quelque chose à Dieu, lorsque je dis qu'il est la Demeure, et que nous pouvons la fabriquer pour nous y installer. Eh oui, nous le pouvons ! Non pas enlever ni ajouter quelque chose à Dieu, mais enlever de nous quelque chose et y ajouter, comme le font ces vermisseaux ; car à peine aurons-nous fini de faire tout notre possible que Dieu unira à sa grandeur ce petit travail, qui n'est rien, et il lui donnera une si grande valeur que la récompense de cet ouvrage sera le Seigneur lui-même. Et comme c'est Lui qui a assumé la plus grosse part des frais, il veut unir nos petites peines aux grandes que Sa Majesté a souffertes, et que tout soit un.

6 Or, donc, mes filles, vite à l'oeuvre, hâtons-nous de tisser ce petit cocon, renonçant à notre amour propre et à notre volonté à l'attachement à toute chose terrestre, faisons oeuvre de pénitence, oraison, mortification, obéissance, et de tout ce que vous savez déjà ; plaise à Dieu que nous accomplissions ce que nous savons, ce qu'on nous a enseigné à faire ! Meure, meure ce ver, comme il le fait lorsqu'il a achevé l'oeuvre pour laquelle il fut créé, et vous verrez comment nous voyons Dieu, et comment nous nous voyons aussi incluses dans sa grandeur que le petit ver l'est dans le cocon. Considérez que lorsque je dis voir Dieu, c'est à la façon dont il nous signifie sa présence dans cette forme d'union.

7 Voyons donc ce qu'il advient de ce ver, c'est à quoi tend tout ce que j'ai dit jusqu'ici ; car lorsqu'il a atteint à ce degré d'oraison, bien mort au monde, il se transforme en petit papillon blanc. Ô grandeur de Dieu, que devient l'âme ici, du seul fait d'avoir été un petit peu mêlée à la grandeur de Dieu et si proche de Lui ; car, ce me semble, elle n'y reste pas plus d'une demi-heure ! Je vous dis en vérité que l'âme elle-même ne se connaît pas, considérez quelle différence il y a entre un vilain ver et un petit papillon blanc ; il en est de même pour l'âme. Elle ne sait comment elle a pu mériter un si grand bienfait : je veux dire qu'elle ignore d'où il a pu lui venir, sachant bien qu'elle ne le mérite point ; elle éprouve un tel désir de louer Dieu qu'elle voudrait s'anéantir et mourir pour Lui mille morts. Et elle se prend aussitôt à souhaiter subir de grandes épreuves, sans qu'elle puisse rien faire d'autre. Immense désir de pénitence, de solitude, et que tous au monde connaissent Dieu ; et de là naît un grand chagrin de voir qu'on l'offense. Il sera traité en détail de tout cela dans la Demeure suivante, car si les choses se passent dans cette Demeure-ci à très peu de chose près comme dans la suivante, la puissance des effets est fort différente ; car, comme je l'ai dit si l'âme que Dieu a amenée ici s'efforce à aller de l'avant, elle verra de grandes choses.

8 Oh ! Voir l'inquiétude de ce petit papillon, qui pourtant n'a jamais été aussi calme et paisible de sa vie ! C'est chose digne d'en louer Dieu, car s'il ne sait où se poser pour s'y fixer, c'est qu'il n'a jamais connu une telle paix, il est mécontent de tout ce qu'il voit sur la terre, en particulier si Dieu lui donne souvent de ce vin ; il y gagne quelque chose à peu près chaque fois. Il méprise désormais les oeuvres qu'il accomplissait lorsqu'il était vermisseau et filait peu à peu son cocon ; il lui est poussé des ailes : comment se contenterait-il, maintenant qu'il peut voler, d'aller pas à pas ? Tout ce qu'il peut faire pour Dieu lui semble peu de chose, si vif est son désir. Il ne prise pas beaucoup ce qu'ont souffert les Saints, connaissant maintenant d'expérience l'aide que peut donner le Seigneur et qu'il transforme l'âme dont on ne reconnaît plus rien, pas même son visage. Car de faible pour faire pénitence, la voici forte ; son attachement aux parents, aux amis, à ses biens, (auxquels tous ses efforts, ses déterminations, sa volonté de s'en dégager, semblaient l'assujettir davantage), ne l'entrave plus, il lui pèse même de se contraindre à ce qu'elle est obligée de faire sous peine d'offenser Dieu. Tout la fatigue, depuis qu'elle a la preuve que les créatures ne peuvent lui donner le vrai repos.

9 J'ai l'air de trop m'étendre, : alors que je pourrais en dire beaucoup plus long ; ceux à qui Dieu aura fait cette faveur verront que je suis loin de compte ; il ne faut donc pas s'étonner si ce petit papillon cherche à nouveau où se poser, tant il se découvre étranger aux choses de cette terre. Où donc ira-t-il, le pauvret ? Revenir à ce qu'il a quitté, il ne le peut, car, comme je l'ai dit, cela ne dépend pas de nous, quels que soient nos efforts, jusqu'à ce que Dieu consente à réitérer cette faveur. Ô Seigneur ! Que de nouvelles épreuves commencent pour cette âme ! Qui l'eût cru, après une si haute faveur ? A la fin des fins, d'une manière ou d'une autre, nous devons porter la croix tant que nous vivons. Si quelqu'un disait qu'une fois arrivé là il n'a plus vécu que dans le repos et les régals, je dirais, moi, que jamais il n'y est parvenu, que s'il est arrivé, d'aventure, à la Demeure précédente, il y a connu quelques joies dues à sa faiblesse naturelle, et même, d'aventure, au démon, qui lui donne la paix pour mieux lui faire la guerre plus tard.

10 Je ne veux pas dire que ceux qui atteignent à cet état ne sont pas en paix, oui, ils y sont, et bien ; car leurs épreuves mêmes sont de si haut prix et de si bonne souche que, si sévères elles soient, elles engendrent la paix et la joie. Du déplaisir qu'ils trouvent aux choses du monde naît un si douloureux désir d'en sortir que leur seul soulagement est de penser que la volonté de Dieu leur impose cet exil, et cela ne suffit même pas, car malgré tout ce que l'âme a gagné, elle n'est pas encore aussi abandonnée à la volonté de Dieu qu'elle le sera dans l'avenir, sans toutefois qu'elle manque à se résigner ; mais elle ne le fait qu'avec un vif regret, avec beaucoup de larmes ; on ne lui a pas donné plus, elle ne peut donc mieux faire, et chaque fois qu'elle fait oraison, c'est là sa peine. Cette peine provient en quelque sorte de celle, très vive, qu'elle éprouve de voir Dieu offensé en ce monde, peu honoré, et le grand nombre d'âmes qui s'y perdent, celles des hérétiques comme celles des Maures ; mais elle a encore plus pitié de celles des chrétiens ; elle a beau voir la miséricorde de Dieu, si grande que ceux qui vivent mal peuvent toutefois s'amender et se sauver, elle craint que nombre d'entre eux ne se damnent.

11 Ô grandeur de Dieu ! Il y a bien peu d'années, peut-être même bien peu de jours, cette âme ne pensait qu'à elle. Qui donc l'a jetée dans de si pénibles soucis ? En de longues années de méditation, nous ne pourrions les ressentir aussi douloureusement que les éprouve cette âme. Mais, Dieu secourable, si je m'exerçais pendant des jours et des années à songer combien il est mal, et grave d'offenser Dieu, à considérer que ceux qui se damnent sont ses enfants, mes frères, les dangers au milieu desquels nous vivons, et combien il serait bon de sortir de cette misérable vie, cela ne suffirait-il point ? Que non, mes filles ; la peine qu'on éprouve à ce degré d'oraison n'a rien de commun avec celle-ci ; nous pourrions bien, certes, la ressentir, Dieu aidant, à force de méditer, mais elle n'atteint pas le fond de nos entrailles comme il en est ici, où elle semble déchiqueter l'âme et la broyer, sans qu'elle le cherche, et même parfois sans qu'elle le veuille. Qu'est-ce donc ? D'où cela vient-il ? Je vais vous le dire.

12 N'avez-vous pas entendu parler de l'Épouse (je l'ai fait plus haut, mais pas à ce sujet), que Dieu a introduite dans le cellier du vin, ordonnant en elle la charité ? C'est cela même, car déjà cette âme s'abandonne dans ses mains ; elle est si vaincue par son grand amour qu'elle demande à Dieu de faire d'elle ce qu'il veut, elle ne sait et ne veut rien d'autre, (à ce que je crois, jamais Dieu ne fera cette grâce qu'à l'âme qu'il tient entièrement pour sienne) et Dieu veut que sans qu'elle sache comment, elle sorte de là scellée de son sceau. Car, vraiment, ici, l'âme n'est pas plus active que la cire sur laquelle on imprime un sceau, la cire ne se scelle pas elle-même, elle est seulement disposée, c'est-à-dire molle ; et elle ne s'amollit pas elle-même pour se disposer, mais elle se tient tranquille, et consent. Ô bonté de Dieu, qui faites toujours les frais de tout ! Vous ne demandez que notre bonne volonté, et que la cire ne fasse pas obstacle.

13 Vous voyez, mes soeurs, ce que notre Dieu accomplit ici pour que cette âme reconnaisse qu'elle est à lui ; Il lui donne une part de ses biens, et son Fils en cette vie a eu la même chose : il ne peut nous faire une plus grande faveur. Qui donc plus que lui devait vouloir sortir de cette vie ? Sa Majesté l'a dit ainsi à la Cène : " J'ai désiré avec ardeur " (Lc 22,15). Comment, Seigneur, n'avez-vous pas envisagé la douloureuse mort dont vous alliez mourir, si pénible, si effrayante ? Non, car mon grand amour, mon désir du salut des âmes, surpassent incomparablement ces peines ; celles, immenses, que j'ai endurées et que j'endure depuis que je suis sur terre sont assez grandes pour que les autres soient néant en comparaison.

14 C'est ainsi que j'ai souvent médité cela ; sachant le tourment qu'endure, et a enduré, certaine âme que je connais (la sainte elle-même) devant les offenses faites à Notre-Seigneur, pensée si intolérable qu'elle eût préféré la mort à cette souffrance, alors que la charité de cette âme était infime, on peut même dire à peu près nulle, comparée avec celle du Christ, or donc, puisqu'elle ressentait une souffrance si insupportable, quelle affliction dut ressentir Notre-Seigneur Jésus- Christ ? Quelle vie dut être la sienne, lui qui voyait toutes choses, et qui avait toujours devant les yeux les grandes offenses faites à son-Père ? Je ne doute pas que ces souffrances-là n'aient été bien pires que celles de sa très sainte Passion, car il touchait alors à la fin de ses épreuves, et, joint à la joie de faire notre salut par sa mort, à celle de témoigner de son amour pour son-Père en souffrant pour lui si cruellement, cela put modérer ses douleurs, comme il en est ici-bas pour ceux qui, fortifiés par l'amour, font de grandes pénitences ; ils ne les sentent qu'à peine, ils voudraient plutôt en faire de plus en plus, tout leur semble léger. Que devait-il en être pour Sa Majesté, en une si grave conjoncture, alors qu'Elle montrait au Père avec quelle perfection Elle lui obéissait, avec quel amour du prochain ? Oh ! grandes délices, souffrir en accomplissant la volonté de Dieu ! Mais j'estime si rude la vue continuelle de tant d'offenses faites à Sa Majesté, celle de tant d'âmes qui vont en enfer, que s'il n'eût été plus qu'un homme, un seul jour de cette peine eût suffi, je le crois, à anéantir de nombreuses vies, et, d'autant mieux, une seule !

CHAPITRE III

Suite du même sujet. D'une autre forme d'union que l'âme peut atteindre avec la faveur de Dieu, et de l'importance, dans ce but, de l'amour du prochain. C'est fort substantiel.

1 Revenons donc à notre petit papillon et voyons certaines choses que Dieu lui accorde en cet état. Il est toujours bien entendu qu'il doit chercher à progresser dans le service de Notre-Seigneur et dans la propre connaissance ; car s'il ne fait que recevoir cette faveur, s'il la tient pour assurée désormais, il en vient à moins se surveiller dans la vie et à se fourvoyer sur le chemin du ciel, c'est-à-dire dans l'observation des commandements, et il en sera de lui comme de celui qui sort du ver à soie : il jette la semence d'où naîtront d'autres papillons, et meurt à jamais. Je dis qu'il jette la semence, car je crois personnellement que Dieu veut qu'une si grande faveur n'ait pas été accordée en vain, et que puisqu'il vit avec les désirs et les vertus dont j'ai parlé, tant qu'il persévère dans le bien, il est toujours utile à d'autres âmes, sa chaleur les réchauffe ; et même s'il a perdu tout cela, il lui arrive de garder cette envie d'aider les autres, et de se plaire à faire connaître les faveurs que Dieu accorde à ceux qui l'aiment et le servent.

2 J'ai connu une personne dont ce fut le cas (la sainte parle d'elle) ; alors qu'elle se trouvait dans un grand égarement, elle aimait que d'autres profitent des faveurs que Dieu lui avait faites, elle montrait le chemin de l'oraison à celles qui ne le connaissaient pas, et elle leur fut très, très utile. Plus tard le Seigneur lui rendit la lumière. Il est vrai qu'elle n'avait pas encore obtenu les effets de l'oraison dont j'ai parlé. Mais combien doit-il y en avoir que le Seigneur appelle à l'apostolat, comme Judas, à qui il se communique, combien il en appelle, pour les faire rois, comme Saül, qui se perdent ensuite par leur faute ! Nous devons en déduire, mes soeurs, que pour acquérir de plus en plus de mérites et ne pas nous perdre comme ces gens-là, il est un moyen-sûr, l'obéissance, et ne point dévier de la loi de
Dieu : je parle pour ceux à qui Dieu accorde de telles faveurs, et même pour tout le monde.

3 Malgré tout ce que j'ai dit, il m'apparaît que cette Demeure reste encore quelque peu obscure. Puisqu'il y a tant d'avantages à y pénétrer, il est bon de ne pas avoir l'impression que ceux à qui le Seigneur n'accorde pas des choses aussi surnaturelles n'ont aucune espérance : on peut très bien atteindre à la véritable union, avec la faveur de Notre-Seigneur, si on s'efforce de l'obtenir en n'ayant d'autre volonté que celle de nous attacher en tout à la volonté de Dieu. Oh ! que nous devons être nombreux à parler ainsi, à croire que nous ne voulons rien d'autre, et que nous sommes prêts à mourir pour cette vérité, comme je crois l'avoir dit ! Mais je dis ici, et je le répéterai souvent, que si vous pensez ainsi, cette faveur du Seigneur vous est acquise ; ne soyez donc nullement en peine des régals de l'autre union dont j'ai parlé, son intérêt majeur est de découler de celle dont je parle ici, et du fait qu'il soit impossible d'y atteindre si l'union qui asservit notre volonté à celle de Dieu n'est pas bien affirmée. Oh ! quelle union à désirer ! Heureuse l'âme qui l'a obtenue, elle vivra en paix en cette vie, et également dans l'autre, car aucun des événements de la terre ne l'affligera, sauf de se trouver en quelque danger de perdre Dieu, ou de voir qu'on l'offense, mais ni la maladie, ni la pauvreté, ni mille morts, s'il ne s'agit de quelqu'un de nécessaire au service de Dieu ; car cette âme voit bien qu'il sait ce qu'il fait mieux qu'elle ne sait ce qu'elle désire.

4 Remarquez qu'il y a peines et peines ; des peines proviennent spontanément de la nature, de même des joies, et aussi certains mouvements de pitié charitable pour les autres, comme celui qu'éprouva Notre-Seigneur quand Il ressuscita Lazare (Jn 11,35) ; elles ne nous empêchent pas d'être unis à la volonté de Dieu, elles ne troublent pas non plus l'âme d'une passion inquiète, turbulente, et qui dure. Ces peines-là passent vite ; comme je l'ai dit des plaisirs dans l'oraison, elles ne semblent pas pénétrer au fond de l'âme, elles ne touchent que les sens et les puissances. Elles vont et viennent dans les Demeures précédentes, mais n'entrent pas dans celle dont il reste à parler, la dernière, (car alors la suspension des puissances déjà évoquer est nécessaire), toutefois le Seigneur est assez puissant pour enrichir les âmes et les amener à ces Demeures par bien des chemins, sans passer par le raccourci dont nous avons parlé.

5 Mais notez bien, mes filles, qu'il faut que le ver à soie meure, et il vous en coûtera beaucoup ; car là-bas (c'est-à-dire l'union de délices) la découverte d'une vie si nouvelle l'aide beaucoup à mourir ; ici (c'est-à-dire l'union sans délices) il faut que, vivant sur terre, nous le tuions. Je confesse que l'effort sera bien plus pénible, mais il a son prix ; la récompense sera plus forte, si vous obtenez la victoire. Il ne faut pas douter que ce soit possible, à condition que nous soyons vraiment unies à la volonté de Dieu. Telle est l'union que j'ai désirée toute ma vie, celle que je ne cesse de demander au Seigneur, celle qui est la plus claire et la plus sûre.

6 Mais, infortunés que nous sommes, rares sont ceux qui doivent y parvenir ! Cependant, celui qui se garde d'offenser Dieu et qui est entré en religion croit avoir tout fait. Oh ! que de vers sont restés inaperçus, comme celui qui rongea le lierre de Jonas (Jn 4,6-7) ! Ils ont rongé nos vertus par l'amour-propre, l'estime personnelle, nos jugements sur le prochain, par de petites choses aussi, le manque de charité envers les autres faute de les aimer comme nous-même ; car si nous arrivons, à la traîne, à remplir nos obligations pour ne pas commettre un péché, nous sommes encore bien loin de l'union totale à la volonté de Dieu.

7 D'après vous, mes filles, quelle est sa volonté ? Que nous soyons absolument parfaites, pour que chacune de nous soit une avec Lui et le Père, comme Sa Majesté l'a demandé (Jn 17,22). Que nous sommes loin d'en arriver là ! Je vous le dis, je suis, en écrivant ceci, fort en peine de m'en voir si éloignée, et tout cela par ma faute ; il n'est pas nécessaire que le Seigneur nous régale de ses faveurs pour cela ; il suffit qu'il nous ait donné son Fil pour nous montrer le chemin. Ne croyez pas qu'il s'agisse, si mon père ou mon frère meurent, d'être si résigner à la volonté de Dieu que je n'en aie pas de regret, et si surviennent épreuves et maladies, de les supporter avec joie. Cela est bon et prudent à la fois, car nous n'y pouvons rien, et nous faisons de nécessité vertu. Que de choses comme celles-là faisaient les philosophes ! Celles-là ou d'autres, pour lesquelles leur grand savoir suffisait. Ici, le Seigneur ne nous demande que deux sciences : celles de l'amour de Sa Majesté et du prochain, voilà à quoi nous devons travailler. Si nous les observons parfaitement, nous faisons sa volonté, et ainsi nous lui serons unis. Mais, je l'ai déjà dit, que nous sommes loin d'observer ces deux choses comme nous le devons à un si grand Dieu ! Plaise à Sa Majesté de nous donner la grâce de mériter de parvenir à cet état ; il est à notre portée, si nous le voulons.

8 Nous reconnaîtrons, ce me semble, que nous observons bien ces deux choses, si nous observons bien celle d'aimer notre prochain : ce sera le signe le plus certain ; nous ne pouvons savoir si nous aimons Dieu, bien que d'importants indices nous fassent entendre que nous l'aimons, mais nous pouvons savoir, oui, si nous avons l'amour du prochain. Et soyez certaines que plus vous ferez de progrès dans cet amour-là, plus vous en ferez dans l'amour de Dieu ; car l'amour de Sa Majesté pour nous est si grand qu'en retour de celui que nous avons pour notre prochain il augmentera de mille manières celui que nous avons pour Sa Majesté : je ne puis en douter.

9 Il est de prime importance que nous soyons très attentives sur ce point, et si nous nous y attachons à la perfection, tout est fait ; je crois, en effet, vu notre mauvais naturel, que si notre amour du prochain ne s'enracine pas dans l'amour de Dieu, nous n'y atteindrons jamais parfaitement. C'est pourquoi il est important pour nous, mes soeurs, de chercher à voir clair en nous dans les choses les plus menues sans tenir compte des très grandes qui s'offrent à nous toutes ensemble dans l'oraison, quand nous préjugeons de ce que nous ferons et entreprendrons pour notre prochain et pour le salut d'une seule âme ; car si les oeuvres qui suivent ne sont pas conformes, nous n'avons aucune raison de croire que nous y parviendrons. J'en dis autant de l'humilité et de toutes les vertus. Les ruses du démon sont grandes, et pour nous faire croire, à tort, que nous possédons l'une d'elles, il retournera tout l'enfer. Et il a raison, c'est fort nuisible, fausses vertus s'accompagnent toujours de vaine gloire, c'est donc là qu'elles prennent racine ; de même, celles que donne Dieu sont exemptes de vaine gloire et d'orgueil.

10 Je m'amuse souvent de voir des âmes, en oraison, désirer qu'on les abaisse, qu'on les insulte publiquement et pour Dieu, mais prêtes a cachez ensuite, une petite faute, si elles le pouvaient. Oh ! Que dire si on les accuse d'une faute qu'elles n'ont pas commise ! Dieu nous en garde ! Celle qui ne supporte pas cela doit bien s'examiner pour ne pas tenir compte de la décision qu'elle pense avoir prise ; à vrai dire, ce ne fut pas une décision de la volonté, quand la volonté est sincère, c'est autre chose, mais le fait de l'imagination : c'est elle que le démon utilise pour nous leurrer et nous précipiter ; il peut beaucoup sur les femmes et les illettrés, nous ne savons pas distinguer les puissances de l'imagination, et mille autre choses intérieures. Ô mes soeurs ! comme on distingue clairement en certaines d'entre vous l'amour vrai du prochain, alors que chez d'autres il n'atteint pas à la même perfection ! Si vous compreniez l'importance pour nous de cette vertu, vous ne vous appliqueriez à rien d'autre.

11 Quand je vois des âmes s'adonner diligemment à examiner leur oraison, si encapuchonnées qu'elles n'osent ni bouger ni détourner leur pensée pour éviter qu'un peu de leur plaisir et de leur ferveur ne se dérobe, j'en conclus qu'elles comprennent bien mal par quel chemin on atteint à l'union, et qu'elles pensent que toute l'affaire se réduit à cela. Mais non, mes soeurs, non : le Seigneur veut des oeuvres ; si tu vois une malade à qui tu puisses apporter certain soulagement, peu doit t'importer de perdre cette ferveur, aie pitié d'elle ; si elle souffre, souffre toi aussi ; et si c'est nécessaire, jeûne pour qu'elle mange à ta place : moins pour elle que parce que tu sais que le Seigneur veut qu'il en soit ainsi. Telle est la vraie union avec Sa volonté ; et si tu entends vivement louer une personne, réjouis-toi beaucoup plus que si on te louais toi-même. C'est facile, à la vérité, car l'humilité, si elle existe, serait plutôt peinée de s'entendre louer. Mais nous réjouir qu'on reconnaisse les vertus de nos soeurs est une grande chose, de même que, si l'on voit en l'une d'elles un défaut, le déplorer comme s'il s'agissait de nous-même, et le cacher.

12 J'ai beaucoup insisté ailleurs (Le Chemin de la Perfection, chap. 7) sur tout cela, sachant, mes soeurs, que s'il y a ici une faille, nous sommes perdues. Plaise au Seigneur que ce ne soit jamais le cas. Si vous avez cet amour du prochain, je vous affirme que vous ne manquerez pas d'obtenir de Sa Majesté l'union dont j'ai parlé. Si vous constatiez qu'il vous fait défaut, même si vous avez de la ferveur et des joies spirituelles, même si vous croyez être parvenues à l'union, avoir eu une quelconque petite extase dans l'oraison de quiétude, (certaines imagineront immédiatement que tout est fait), croyez-moi quand je vous dis que vous n'avez pas obtenu l'union, demandez à Notre-Seigneur de vous donner, à la perfection, cet amour du prochain, et laissez faire Sa Majesté : Elle vous donnera plus que vous ne sauriez désirer, à condition que vous fassiez des efforts et que vous recherchiez, tant que vous le pourrez, cet amour-là ; contraignez votre volonté à être en tout conforme à celle de vos soeurs ; même si vous perdez vos droits, oubliez-vous pour elles, pour beaucoup que cela révolte votre nature ; et cherchez à assumer des tâches pour en délivrer votre prochain, lorsque vous en aurez l'occasion. Ne pensez pas que cela ne vous coûtera guère, et que c'est déjà chose faite. Considérez ce que Son amour pour nous a coûté à notre l'époux, lui qui pour vous délivrer de la mort mourut de la mort si douloureuse qu'est la mort sur la croix.

CHAPITRE IV

De ce même sujet de l'oraison. Combien il importe d'être sur nos gardes le démon s'employant activement à faire reculer ceux qui se sont engagés dans cette voie.

1 Vous désirez, ce me semble, savoir ce qu'il advient de ce petit papillon, où il se pose, puisqu'il est bien entendu que ni les plaisirs spirituels ni les joies de la terre ne le retiennent ; son vol est plus élevé. Je ne pourrai satisfaire votre désir qu'à la dernière Demeure, et encore plaise à Dieu que je m'en souvienne, et que j'aie le temps de l'écrire ; près de cinq mois se sont écoules depuis que j'ai commencé ceci, et comme ma tête n'est pas en si bon état que je puisse me relire, tout doit être en désordre ; même, d'aventure, je dis peut-être dix fois la même chose. Comme c'est pour mes soeurs, ça n'a guère d'importance.

2 Je veux développer davantage ce que je crois savoir de cette oraison d'union. A mon habitude, - c'est ma tournure d'esprit, - j'userai d'une comparaison : nous reparlerons plus tard de ce petit papillon qui ne s'arrête nulle part, (tout en continuant à fructifier dans le bien, pour lui et pour les autres), faute de trouver son véritable repos.

3 Vous avez, c'est probable, souvent entendu dire que Dieu épouse les âmes spirituellement. Bénie soit sa miséricorde, qui consent à une telle humiliation ! Et bien que la comparaison soit grossière, je ne trouve rien de mieux que le sacrement du mariage pour me faire comprendre. C'est fort différent, dans ce dont nous parlons tout est spirituel, (l'union corporelle en est bien éloignée, les contentements et plaisirs spirituels que donne le Seigneur sont à mille lieues de ceux des époux), car tout est amour avec amour, et ses opérations si pures, d'une si extrême délicatesse, si douces, qu'on ne peut les exprimer ; mais le Seigneur sait très bien les faire sentir.

4 Il me semble, à moi, que l'union n'est pas encore les fiançailles
spirituelles ; mais ce qui se produit ici-bas lorsqu'un couple doit se marier, s'inquiéter de leur bonne entente, de leur volonté mutuelle, cherchant même à ce qu'ils se voient pour mieux se plaire l'un à l'autre, nous le retrouvons
ici : mais l'accord est déjà fait, l'âme est fort bien informée de son bonheur et déterminée à faire en tout la volonté de son Époux, à le complaire de toutes les manières, et l'Époux, qui comprend bien qu'il en est ainsi, se complaît en elle, il consent, dans sa miséricorde, à ce qu'elle le comprenne mieux encore, qu'ils en viennent, comme on dit, à l'entrevue, où il l'unit à Lui. Nous pouvons dire que cela se passe ainsi, et en un temps très bref. Là il n'y a plus d'hésitation, mais l'âme, par une secrète approche, voit qui est cet Époux qu'elle doit prendre ; par les sens et puissances elle ne pourrait, en mille ans, comprendre ce qu'elle comprend ici en un instant. Mais l'Époux est tel que sa seule vue la rend plus digne de lui accorder sa main, comme on dit ; l'âme s'éprend d'un tel amour qu'elle fait tout ce qu'elle peut pour que ne se rompent point ces divines épousailles. Mais si cette âme égare son affection sur quelque chose qui ne soit pas Lui, elle perd tout, et c'est une immense perte, aussi grande que le sont les grâces qu'elle recevait, et bien plus grande qu'on ne saurait le dire.

5 Aussi, âmes chrétiennes que le Seigneur a amenées à ce terme, je vous demande pour l'amour de Lui de ne pas vous laisser distraire, mais de vous éloigner des tentations ; l'âme, même dans cet état, n'est pas aussi forte pour s'y exposer qu'elle le sera après les fiançailles ; elles auront lieu dans la Demeure dont nous parlerons par la suite. Car il n'y eut d'autre communication qu'une entrevue, comme on dit, et le démon s'acharnera fort à combattre et à faire rompre ces fiançailles ; plus tard lorsqu'il voit l'âme toute soumise à l'Époux, il a moins d'audace, il a peur d'elle, et il sait par expérience que lorsqu'il s'y hasarde, il perd d'autant plus qu'elle y gagne beaucoup.

6 Je vous le dis, mes filles, j'ai connu des personnes très élevées qui parvinrent à cet état, mais le démon les a regagnées à force de subtilités et de ruses : tout l'enfer doit se liguer dans ce but, sachant, comme je l'ai souvent dit, qu'une âme n'est pas seule à se perdre, mais un grand nombre avec elle. Il le sait par expérience ; et si nous considérons la multitude des âmes que Dieu ramène à Lui au moyen d'une seule, nous pouvons beaucoup le louer des milliers de conversions que faisaient les martyrs. Une jeune fille comme sainte Ursule ! Et celles qui ont échappé au démon du fait d'un saint Dominique, d'un saint François, et autres fondateurs d'ordres ! Celles que lui fait perdre actuellement le P. Ignace, qui fonda la Compagnie, puisque eux tous, comme nous le lisons, ont reçu de Dieu des faveurs semblables ! Comment cela, si ce n'est parce qu'ils ont tout fait pour ne pas rompre par leur faute de si divines fiançailles ? Ô mes filles ! le Seigneur est aussi disposé à nous accorder ses faveurs aujourd'hui qu'il le fut alors, et peut-être même a-t-il plus besoin que jamais de gens qui veuillent les recevoir, car ceux qui considèrent son honneur sont plus rares qu'en ce temps-là. Nous nous aimons beaucoup nous-mêmes, nous usons de prudence, pour ne pas perdre nos droits. Oh ! la grande erreur que voilà ! Plaise à la miséricorde du Seigneur de nous éclairer, pour que nous ne tombions pas dans ces ténèbres !

7 Peut-être m'interrogeriez-vous sur deux points, dont vous pouvez
douter : d'abord, comment une âme aussi soumise à la volonté de Dieu qu'on vous l'a montré peut-elle être trompée, puisqu'elle ne veut suivre en rien sa propre volonté, Ensuite : par quelles voies le démon peut-il pénétrer dans votre âme si dangereusement qu'elle se perde, alors qu'éloignées du monde vous approchez si fréquemment les sacrements, et que vous vivez, nous pouvons le dire, en compagnie des anges ? Toutes, ici, en effet, par la bonté du Seigneur, n'ont d'autre désir que de le servir et lui plaire en toutes choses, mais il n'est pas surprenant qu'il en soit ainsi pour ceux qui vivent au milieu des tentations du monde. Je dis que vous avez raison en cela, Dieu témoigne à notre égard d'une grande miséricorde ; mais quand je vois, comme je l'ai dit, que Judas vivait au milieu des Apôtres, qu'il était en rapports continuels avec Dieu lui-même, écoutant ses paroles, je comprends que ça n'est pas une assurance.

8 A la première question, je réponds que si cette âme était toujours cramponnée à la volonté de Dieu, il est clair qu'elle ne se perdrait pas ; mais arrive le démon, avec sa grande subtilité, et sous couleur de bien, il l'en éloigne par de toutes petites choses, il l'engage dans d'autres dont il lui insinue qu'elles ne sont pas mauvaises, et peu à peu, en obscurcissant son entendement, en tiédissant sa volonté, en accroissant en elle l'amour-propre, il l'écarte, chaque chose aidant, de la volonté de Dieu, et il l'incline a faire la sienne. De là découle la réponse à la seconde question il n'est clôture si bien close qu'il ne puisse y entrer, ni désert si écarté où il manque d'aller. Et j'ajoute autre chose : le Seigneur permet peut-être qu'il en soit ainsi pour voir comment se comporte cette âme qu'il destine à en éclairer d'autres ; car si elle se montre vile, mieux vaut que ce soit au début plutôt que lorsqu'elle pourrait nuire à beaucoup d'autres.

9 La démarche la plus sûre, ce me semble, (après la prière, la demande constante à Dieu de son soutien, la pensée continuelle de l'abîme profond où nous sombrerons s'il nous abandonne, le refus de nous fier à nous-mêmes, ce qui serait de la folie), c'est d'être particulièrement avisées, sur nos gardes, et de considérer où en sont nos vertus : si nous progressons ou rétrocédons quelque peu, en particulier dans l'amour réciproque, dans le désir d'être, entre toutes, la moindre, et dans les choses de la vie ordinaire ; car si nous les observons en demandant au Seigneur de nous éclairer, nous jugerons aussitôt de nos profits ou de nos pertes. Mais ne pensez pas que Dieu abandonne si promptement l'âme qu'il a élevée si haut, le démon doit se donner beaucoup de mal, sa perte serait si sensible à Sa Majesté qu'Elle lui donne mille avis intérieurs de multiples façons ; ainsi, elle ne pourra se cacher qu'elle est en danger.

10 Enfin, pour conclure, tâchons d'aller toujours de l'avant, et si nous ne faisons pas de progrès, vivons dans la crainte, car le démon, sans nul doute, ouvre devant nous un précipice ; lorsqu'on est arrivé aussi haut, il est impossible de cesser de grandir, l'amour n'est jamais oisif, et ce serait fort mauvais signe. L'âme qui a prétendu épouser Dieu lui-même, qui s'est déjà entretenue avec Sa Majesté, qui a été avec Elle dans les termes décrits, ne peut s'endormir. Et pour que vous voyiez, mes filles, ce que Dieu fait pour celles qu'il a déjà prises pour épouses, commençons à parler des sixièmes Demeures ; et vous verrez combien tout ce que nous pouvons faire, servir, souffrir, est peu de chose lorsqu'il s'agit de nous disposer à recevoir de si grandes faveurs. C'est peut-être la raison pour laquelle Notre- Seigneur a ordonné qu'on me commande d'écrire : pour que les yeux fixés sur la récompense, devant sa miséricorde sans bornes, puisqu'il veut bien se manifester à des vers de terre et se montrer à eux, nous oubliions nos minuscules satisfactions terrestres, et, contemplant sa grandeur, nous courrions, enflammées par son amour.

11 Plaise à Lui que je parvienne à expliquer quelques-unes de ces choses si difficiles ; je sais que cela me sera impossible si Sa Majesté et l'Esprit Saint ne dirigent ma plume. Si vous ne devez pas en tirer profit, je supplie Dieu de me rendre incapable de rien dire, car Sa Majesté sait que si je me connais bien, je ne désire rien d'autre que la gloire de son nom, et que nous nous efforcions de servir un Seigneur qui déjà sur cette terre nous récompense ainsi ; nous pouvons comprendre par là ce qu'il nous donnera au ciel, sans les atermoiements, les épreuves, les dangers de cette mer des tempêtes. Car si nous n'étions pas en danger de le perdre et de l'offenser, ce serait un repos que de ne pas cesser de vivre jusqu'à la fin du monde afin de travailler pour un si grand Dieu, notre Seigneur et notre Époux. Plaise à Sa Majesté que nous méritions de lui rendre quelques services, sans toutes les fautes que nous commettons toujours, même dans nos bonnes oeuvres. Amen.

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19 juillet 2008 6 19 /07 /juillet /2008 14:26
Saint-Romuald, Guercino

QUATRIÈMES DEMEURES

CHAPITRE PREMIER

De la différence qu'il y a entre les contentements et tendresses dans l'oraison, et les plaisirs qu'on y trouve. En quoi la pensée diffère de l'entendement. Choses utiles à ceux qui sont distraits dans l'oraison.

1 Pour commencer à parler des Quatrièmes Demeures, j'avais grand besoin de me recommander au Saint-Esprit comme je l'ai fait ; je l'ai supplié de dire désormais à ma place quelque chose des Demeures suivantes afin que vous le compreniez, car nous commençons à entrer dans les choses surnaturelles, et il est extrêmement difficile de les faire entendre si Sa Majesté ne s'en charge point, comme elle le fit, d'ailleurs, quand j'écrivis tout ce qui m'avait été donné de comprendre jusqu'alors, il y a plus ou moins quatorze ans. Il me semble avoir un peu plus de lumières sur les faveurs que le Seigneur accorde à quelques âmes, mais il est bien différent de savoir en parler : plaise à Sa Majesté de le faire, s'il doit s'ensuivre un certain bien, et sinon, non.

2 Ces Demeures étant déjà plus proches de celle qu'habite le Roi, elles sont d'une grande beauté, on y voit et on y entend des choses si délicates que l'intelligence est incapable d'en donner une idée si juste qu'elle ne soit encore bien obscure pour ceux qui n'en ont pas l'expérience ; ceux-là comprendront très bien, spécialement ceux dont l'expérience est grande. On croira que pour atteindre ces Demeures il faut avoir vécu très longtemps dans les autres, mais bien qu'à l'ordinaire il faille être passé par celles dont nous venons de parler, cette règle n'est pas absolue, comme vous l'avez sans doute entendu dire souvent ; car ces biens qui Lui appartiennent, le Seigneur les donne quand il veut, comme il veut, et à qui il veut, sans faire tort à personne.

3 Il est rare que les bêtes venimeuses pénètrent dans ces Demeures, et si elles y entrent, elles ne font pas de mal, l'âme y gagne plutôt. J'estime bien préférable qu'elles entrent et nous fassent la guerre à ce degré l'oraison ; s'il n'y avait point de tentations le démon pourrait se servir, pour nous leurrer, des plaisirs que Dieu accorde, et nuire plus grièvement à l'âme qui a moins à gagner lorsqu'elle n'est pas tentée ; le moins qu'il puisse faire est d'écarter de cette âme tout ce qui peut lui acquérir des mérites, et la laisser dans un ravissement continuel. Or, quand il est continuel, je ne crois pas qu'il soit sûr, il me semble impossible que l'esprit du Seigneur soit toujours en nous, durant cet exil.

4 Mais je vous ai dit que je parlerais ici de la différence entre les contentements qu'on trouve dans l'oraison, ou les plaisirs. Je crois qu'on peut appeler contentement ce que nous obtenons nous-même par la méditation et nos prières à Notre-Seigneur, cela procède de notre nature, avec, tout de même, l'aide de Dieu, car dans tout ce que je dis il faut comprendre que nous ne pouvons rien sans Lui ; mais le contentement procède de l'acte vertueux même que nous accomplissons, il nous semble l'avoir gagné par notre travail, et nous sommes contents, à juste titre, de nous être appliqués à ces choses. Mais tout bien considéré, bien des choses qui peuvent advenir sur terre peuvent nous causer le même contentement. Ainsi, une grande fortune qui nous échoit soudain, voir soudain une personne que nous aimons beaucoup, réussir une affaire importante, une grande chose, que tout le monde approuve ; la femme, aussi, à qui on a annoncé la mort de son mari, de son frère, ou de son fils, et qui le voit arriver, vivant. J'ai vu de grands contentements faire verser des larmes, cela m'est même arrivé quelquefois. Ces contentements sont naturels et il me semble qu'il en est de même de ceux que nous inspirent les choses de Dieu ; ils sont seulement de plus noble lignée, sans toutefois que les autres soient mauvais. Enfin, ils partent de notre nature elle-même et s'achèvent en Dieu. Les plaisirs partent de Dieu, notre nature les ressent, et elle en jouit autant que peuvent jouir les personnes dont j'ai parlé, et beaucoup plus. Ô Jésus ! Que je voudrais pouvoir m'expliquer à ce sujet ! Il me semble entendre qu'il y a là des différences certaines, et je n'ai pas la science de me faire comprendre ; plaise au Seigneur d'y pourvoir.

5 Je me rappelle soudain un verset que nous récitons à Prime à la fin du premier psaume ; la fin du verset dit : Cum dilatasti cor meum (Ps 118,32). Cela suffira à ceux qui ont une grande expérience de ces faveurs pour comprendre quelle différence il y a entre les unes et les autres ; mais un plus ample exposé est nécessaire à ceux qui ne l'ont point. Les contentements dont j'ai parlé ne dilatent pas le coeur, ils semblent même à l'ordinaire, le serrer un peu, bien qu'il soit tout content de voir ce qui se fait pour Dieu ; mais des larmes angoissées jaillissent, qui semblent en quelque sorte causées par la passion. Je ne sais pas grand- chose de ces passions de l'âme, ma gaucherie est grande, sinon je me ferais peut-être comprendre, je montrerais ce qui procède de la sensualité et de notre nature ; je saurais m'expliquer, moi qui suis passer par là, si je comprenais. A toutes fins, le savoir et l'instruction sont de grandes choses.

6 Je dis ce que je sais par expérience de cet état, de ces régals et contentements dans la méditation ; si la Passion commençait à me faire pleurer, j'étais incapable de m'arrêter jusqu'à ce que j'en eusse la tête cassée ; de même, si je pleurais mes péchés Notre-Seigneur me faisait ainsi une fort grande faveur, mais je ne veux pas examiner pour le moment ce qui vaut le mieux, des contentements ou des plaisirs ; je voudrais seulement pouvoir dire quelle différence il y a entre eux. Ces larmes et ces désirs sont souvent favorisés par la nature et la disposition du moment ; mais, enfin, comme je l'ai dit, quoi qu'il en soit, ils aboutissent à Dieu. C'est hautement appréciable, si l'humilité est là pour nous faire comprendre que nous ne sommes pas meilleurs pour cela ; nous ne pouvons pas comprendre si tous ces effets sont causés par l'amour, mais s'il en est ainsi, c'est un don de Dieu. La plupart des âmes éprouvent cette sorte de ferveur dans les Demeures précédentes, car leur entendement est presque toujours en action, elles l'emploient à réfléchir, à méditer : elles sont en bonne voie, car on ne leur a pas accordé davantage, mais elles feraient bien de se consacrer par moments à accomplir des actes, à louer Dieu, à se réjouir de sa bonté, à le voir semblable à Lui-même, à souhaiter son honneur et sa gloire : cela, de leur mieux, car c'est un excellent moyen d'éveiller la volonté. Et qu'elles veillent bien, lorsque le Seigneur leur donnera ces sentiments, à ne pas les faire taire pour achever leur méditation ordinaire.

7 Comme je me suis longuement étendue, ailleurs, sur ce sujet (Autobiographie, chap.12), je n'en parlerai pas ici. Je veux absolument que vous sachiez que pour beaucoup avancer sur ce chemin et monter aux Demeures que nous désirons atteindre, il ne s'agit pas de beaucoup penser, mais de beaucoup aimer ; donc, tout ce qui vous incitera à aimer davantage, faites-le. Nous ne savons peut-être pas ce que c'est qu'aimer, je n'en serais pas très étonnée ; or il ne s'agit pas de goûter le plus grand plaisir, mais d'avoir la plus forte détermination de désirer toujours contenter Dieu, de chercher, autant que possible, à ne pas l'offenser, de le prier de faire toujours progresser l'honneur et la gloire de son Fils, et grandir l'Église Catholique. Telles sont les marques de l'amour, mais ne croyez pas qu'il s'agisse de ne pas penser à autre chose, et que si vous êtes un peu distraite, tout est perdu.

8 Ces tumultes de la pensée m'ont parfois bien oppressée ; depuis un peu plus de quatre ans, j'ai enfin compris, par expérience, que la pensée, ou, pour mieux me faire comprendre, l'imagination, n'est pas l'entendement ; je l'ai demandé à un homme docte, il m'a dit qu'il en était ainsi, pour ma plus grande satisfaction. Comme l'entendement est l'une des facultés de l'âme, il m'était dur de le voir parfois si papillonnant ; il est habituel que la pensée s'envole soudain, Dieu seul peut la lier ; quand il nous lie ainsi, nous avons l'impression d'être, en quelque sorte, déliés de notre corps. Je voyais, quant à moi, les facultés de l'âme occupées en Dieu, recueillies en Lui, tandis que d'autre part là pensée s'agitait : j'en était tout hébétée.

9 Ô Seigneur ! Tenez-nous compte de tout ce que nous endurons sur ce chemin, par manque de connaissance ! Le malheur, c'est que faute de songer qu'il faille savoir autre chose que de penser à vous, nous ne savons même pas interroger ceux qui le savent, nous n'avons pas idée de ce qu'il faut leur demander, et nous subissons de terribles épreuves, faute de nous comprendre ; et ce qui n'est pas mauvais, mais bon, nous le jugeons très coupable. De là proviennent les afflictions de bien des gens qui pratiquent l'oraison et se plaignent d'épreuves intérieures, du moins, souvent, ceux qui manquent d'instruction ; et viennent les mélancolies, et la ruine de la santé ; ils en arrivent à tout abandonner et ne considèrent pas qu'il existe un monde intérieur ici-bas. De même que nous ne pouvons pas retenir le mouvement du ciel qui va vite, à toute vélocité, nous ne pouvons pas davantage retenir notre pensée, nous lui adjoignons toutes les facultés de notre âme, nous croyons que nous sommes perdues et que nous faisons mauvais usage du temps que nous passons devant Dieu. Mais l'âme, d'aventure, est tout unie à Lui dans les très proches Demeures tandis que la pensée, encore aux alentours du château, en proie à mille bêtes féroces et venimeuses, acquiert des mérites par ces souffrances ; cela ne doit donc pas nous troubler, ni nous inciter à abandonner ; car c'est ce que prétend le démon Pour la plupart, toutes nos inquiétudes et nos épreuves viennent de ce que nous ne nous comprenons pas.

10 En écrivant ceci, je considère ce qui se passe dans ma tête, ce grand bruit dont j'ai parlé au début et qui me rendait à peu prés incapable d'obéir à l'ordre d'écrire qui me fut donné. J'ai l'impression d'avoir dans la tête beaucoup de fleuves torrentueux qui s'écroulent en cataractes, beaucoup de petits oiseaux et de sifflements, et cela, non pas dans les oreilles, mais dans la partie supérieure de la tête, où, dit-on, se trouve la partie supérieure de l'âme. J'ai insisté là-dessus, car il m'a semblé que le grand mouvement de l'esprit vers le haut montait avec vélocité. Plaise à Dieu que je me rappelle d'en dire la cause quand je parlerai des Demeures suivantes, il ne sied pas de le faire ici, et il ne serait pas surprenant que le Seigneur ait voulu me donner ce mal de tête pour me le faire mieux comprendre ; car malgré le tumulte qui y règne, cela ne me gêne ni dans l'oraison, ni pour m'exprimer mais l'âme est tout entière dans sa quiétude, dans son amour dans ses désirs, et dans la claire connaissance.

11 Mais si la partie supérieure de l'âme est dans la partie supérieure de la tête, comment se fait-il qu'elle ne soit pas troublée ? Je l'ignore, mais je sais que ce que je dis est vrai. On en souffre quand l'oraison ne s'accompagne pas de suspension des sens, car alors, tant que la suspension ne cesse point, on ne ressens aucun mal, mais c'eût été un fort grand mal de tout abandonner à cause de cet inconvénient. Il n'est donc pas bon de nous laisser troubler par nos pensées, ni d'y accorder la moindre importance ; ainsi si elles nous viennent du démon, il y renoncera ; et si cela provient, comme c'est le cas, ainsi que d'autre conséquences, de la misère : où nous a laissées péché d'Adam, prenons patience, soufrons tout pour l'amour de Dieu ; car nous sommes également assujetties à manger et à dormir, nous ne pouvons l'éviter, et c'est une fort grande épreuve.

12 Reconnaissons notre misère, et souhaitons aller là où personne ne nous méprisera (Ct 8,1). Je me rappelle parfois avoir entendu l'Épouse du Cantique le dire, je ne trouve vraiment rien dans toute notre vie qui justifie mieux ces paroles, car tous les mépris et épreuves de la vie me semblent peu de chose comparés à ces combats intérieurs. Nous pouvons supporter n'importe quel trouble et n'importe quelle guerre à condition de trouver la paix chez nous, comme je l'ai déjà dit ; mais lorsque nous voulons nous reposer des mille épreuves du monde, lorsque le Seigneur veut nous préparer ce lieu de repos, il est fort pénible, presque intolérable, que l'obstacle soit en nous-mêmes. C'est pourquoi, Seigneur, conduis-nous là où ces misères ne nous méprisent point, car elles semblent parfois se moquer de l'âme ! Le Seigneur l'en délivre dés cette vie lorsqu'elle a atteint la dernière Demeure, comme nous le : dirons si Dieu veut.

13 Ces misères ne vous causeront pas à vous toutes autant de peine qu'à moi, elles ne s'attaqueront pas à vous comme à moi, qui suis vile, car on eût pu croire que je voulais moi-même me venger de moi. Songeant qu'il est possible que vous subissiez vous aussi ce qui me fut si pénible, je vous en parle sans cesse, partout, avec l'espoir de parvenir une seule fois à vous faire comprendre que c'est inévitable et que vous ne devez ni vous en inquiéter ni vous en affliger ; laissons aller ce traquer de moulin, contentons-nous de moudre notre farine sans que cessent d'agir la volonté et l'entendement.

14 Cette gêne est plus ou moins importante, selon notre état de santé et le moment. Qu'elle souffre donc la pauvre âme, bien qu'elle n'ait pas commis de faute ; elle en commettra d'autres, il est donc juste que nous prenions patience. Et puisque ce que nous lisons, ce qu'on nous conseille, ne suffit pas à nous persuader de ne pas faire cas de ces pensées, nous qui savons peu de chose, il ne me semble pas que tout le temps que je passe à mieux vous expliquer tout cela et à vous consoler, si tel est votre cas, soit du temps perdu. Cela ne servira toutefois pas à grand-chose jusqu'à ce que le Seigneur veuille nous éclairer. Mais il est nécessaire, Sa Majesté le veut, que nous prenions des mesures et que nous nous connaissions, pour ne pas accuser notre pauvre âme de ce que font notre faible imagination, notre nature, et le démon.

CHAPITRE II

Suite du même sujet. Des plaisirs spirituels, et comment on doit les obtenir sans les rechercher : une comparaison aide à comprendre.

1 Dieu secourable, dans quoi me suis-je fourrée ! J'avais déjà oublié ce dont je parlais, car les affaires et ma santé m'obligent à m'interrompre au meilleur moment ; et comme je n'ai guère de mémoire, tout doit être en désordre, faute de pouvoir me relire. Il se peut d'ailleurs que tout ce que je dis ne soit que désordre ; du moins est-ce mon impression. Il me semble avoir déjà parlé des consolations spirituelles, qui parfois, quand s'y mêlent nos passions, provoquent une frénésie de sanglots ; certaines personnes m'ont même dit que leur coeur se serre, qu'il s'ensuit même des mouvements extérieurs auxquels elles ne peuvent résister, si forts que le sang leur sort par les narines, et autres choses aussi pénibles. Je ne puis rien dire faute d'être passée par là, mais il doit s'ensuivre de la
consolation ; car, comme e le dis, tout aboutit au désir de contenter Dieu et de jouir de Sa Majesté.

2 Il en va tout autrement de ce que j'appelle les plaisirs de Dieu, et que j'ai nommé ailleurs oraison de quiétude, comme le comprendront celles d'entre vous qui y ont goûté, par la miséricorde de Dieu. Pour mieux comprendre, supposons que nous voyions deux fontaines qui emplissent d'eau deux
bassins : je ne trouve rien qui se prête mieux que l'eau à l'explication de certaines choses spirituelles, pour une raison : je sais peu de choses, nul talent ne me vient en aide, mais j'aime tant cet élément que je l'ai considéré avec plus d'attention que toute autre chose. Car dans tout ce qu'un si grand Dieu, si savant, a créé, il doit y avoir de nombreux secrets dont nous ne pouvons tirer le même profit que ceux qui les comprennent ; je crois pourtant qu'il y a plus qu'on ne peut comprendre dans chaque petite chose que Dieu a créée, ne serait-ce qu'une petite fourmi.

3 Ces deux bassins s'emplissent d'eau par des moyens différents ; pour l'un elle est amenée artificiellement de loin par de nombreux aqueducs, l'autre a été creusé à la source même de l'eau, et il s'emplit sans bruit. Si la source est aussi abondante que celle dont nous parlons, lorsque le bassin est plein, il en déborde un grand ruisseau ; il n'y a pas besoin d'artifices, peu importerait la ruine de l'aqueduc, l'eau jaillit toujours du même point. Telle est la différence : celle qui vient par les aqueducs s'assimile, ce me semble, aux contentements qu'on obtient par la méditation ; nos pensées nous les procurent, en nous aidant des choses créées pour méditer par un effort de l'entendement, et comme elle vient, enfin, de notre industrie, c'est avec bruit qu'elle répand quelque chose de profitable dans l'âme, comme je l'ai dit.

4 Dans l'autre bassin, l'eau naît de la source même, qui est Dieu ; donc, comme Sa Majesté le veut quand Sa volonté est d'accorder une faveur surnaturelle, elle émane avec une quiétude immense et paisible du plus intime de nous-même, je ne sais où, ni comment il se fait que ce contentement et cette délectation ne se ressentent pas dans le coeur comme les joies d'ici-bas, du moins au début, car ils finissent par tout inonder ; cette eau se répand dans toutes les Demeures et toutes les puissances, elle atteint enfin le corps ; c'est pourquoi j'ai dit qu'elle commence en Dieu et finit en nous ; car vraiment, comme le verra quiconque l'éprouvera, l'homme extérieur tout entier jouit de ce plaisir et de cette douceur.

5 Tout en écrivant, je considérais tout à l'heure que le verset que j'ai cité : Dilatasti cor meum, dit que le coeur s'est dilaté ; il ne me semble pourtant pas que cela prenne naissance dans le coeur, mais en un point encore plus intérieur, comme en quelque chose de très profond. Je pense que ce doit être le centre de l'âme, comme je l'ai compris depuis et le dirai pour finir ; car vrai, je vois en nous des mystères qui m'émerveillent souvent. Combien d'autres doit-il y en avoir ! Ô mon Seigneur et mon Dieu, que vos grandeurs sont grandes ! Nous nous conduisons ici-bas comme de naïfs petits bergers, nous croyons saisir quelque chose de vous, et ce doit être moins que rien, puisqu'il y a déjà en nous-même de grands mystères que nous ne comprenons pas. Moins que rien, par rapport à l'immensité qui est en Vous : je ne dis pas que vos grandeurs que nous voyons ne soient pas grandes même ce que nous pouvons saisir de vos oeuvres.

6 Pour en revenir au verset, s'il peut éclairer, ce me semble, ce que j'écris ici, c'est à propos de cette dilatation ; car il apparaît que lorsque cette eau céleste commence à couler de la source dont je parle au plus profond de nous, on dirait que tout notre intérieur se dilate et s'élargit, et on ne saurait exprimer tout le bien qui en résulte, l'âme elle-même ne peut comprendre ce qui lui est donné. Elle respire un parfum, disons-le maintenant, comme s'il y avait dans cette profondeur intérieure un brasero sur lequel on jetterait des parfums embaumés : on ne voit pas la braise, on ne sait où elle est, mais sa chaleur et la fumée odorante pénètrent l'âme tout entière, et même, comme je l'ai dit, le corps en a fort souvent sa part. Attention, comprenez-moi, on ne sent pas de chaleur, on ne respire pas une odeur, c'est chose plus délicate que ces choses-là, mais cela peut vous aider à comprendre, et les personnes qui n'en ont pas l'expérience sauront que cela se produit vraiment ainsi, qu'on le comprend plus clairement que je ne l'exprime. Ce n'est pas un de ces cas où l'on puisse se faire illusion, puisque nos plus grands efforts ne pourraient rien obtenir ; cela même nous prouve que ça n'est pas d'un métal courant, mais l'or infiniment pur de la sagesse divine. Ici, ce me semble, les puissances ne sont pas unies, mais ravies, et comme étonnées, elles considèrent tout cela.

7 Il se peut qu'à propos de ces choses intérieures je sois en contradiction avec ce que j'ai déjà dit ailleurs. Il n'y a rien de surprenant, car depuis prés de quinze ans que je les ai écrites, il se peut que le Seigneur m'ait donné plus de lumières sur ces choses que je n'en avais alors, mais aujourd'hui comme alors, je puis me tromper en tout, mais je ne saurais mentir ; par la miséricorde de Dieu, je souffrirais plutôt mille morts ; je dis ce que je comprends.

8 Il me semble bien que la volonté doive être unie avec celle de Dieu d'une façon ou d'une autre, mais c'est aux effets et aux oeuvres qui s'ensuivent qu'on reconnaît la vérité de cette oraison ; il n'est meilleur creuset pour l'éprouver. C'est une fort grande faveur de Dieu que de la reconnaître quand on la reçoit, c'en est une très grande si on ne retourne pas en arrière. Vous voudrez donc, mes filles, chercher à obtenir cette oraison, et vous avez raison, car, comme je l'ai dit, l'âme ne pourra jamais mesurer les grâces que le Seigneur lui accorde alors, et l'amour avec lequel il la rapproche encore de Lui ; vrai, vous voudriez bien savoir comment nous obtiendrons cette faveur. Je vais vous dire ce que j'ai compris à ce sujet.

9 Ne parlons pas de l'heure où le Seigneur consent à l'accorder : c'est au gré de Sa Majesté, uniquement. Elle a ses raisons, nous n'avons pas à nous en mêler. Lorsque vous aurez fait tout ce qu'on accomplit dans les précédentes Demeures, de l'humilité, de l'humilité ! C'est elle qui persuade le Seigneur de nous accorder tout ce que nous attendons de lui ; vous reconnaîtrez en tout premier lieu que vous la possédez à ce que vous ne croirez pas mériter ces faveurs et saveurs du Seigneur, ni jamais les connaître de votre vie. En ce cas, objecterez-vous, comment les obtient-on sans les chercher ? Je réponds que le meilleur moyen est celui que je vous ai dit, ne pas les rechercher, pour les raisons suivantes. La première, c'est qu'il faut d'abord, pour cela, aimer Dieu sans intérêt. La seconde, c'est qu'il y aurait certain manque d'humilité à penser que nos misérables services pourraient nous valoir quelque chose d'aussi grand. La troisième, c'est que la vraie manière de nous y préparer est le désir de souffrir et d'imiter le Seigneur. La quatrième, c'est que Sa Majesté n'est pas obligée de nous l'accorder, comme elle l'est de nous accorder le ciel si nous observons ses commandements, car nous pouvons nous sauver sans cela, Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient, et qui l'aime vraiment ; c'est vrai, je le sais, je connais des gens qui suivent la voie de l'amour comme ils le doivent, uniquement pour servir leur Christ crucifié, et non seulement ils ne lui demandent pas de plaisirs spirituels et n'en désirent pas, mais ils le supplient de ne pas leur en donner en cette vie ; c'est la vérité. La cinquième, c'est que nous travaillerions en vain, car cette eau ne peut être amenée par les aqueducs comme la précédente, et si elle ne peut couler de source, il ne nous sert pas à grand-chose de nous fatiguer. Je veux dire que pour beaucoup que nous méditions, pour beaucoup que nous nous pressurions jusqu'à nous tirer des larmes cette eau ne vient pas de là. Dieu ne la donne qu'à qui il veut et souvent au moment où l'âme y pense le moins.

10 Nous sommes à Lui, mes soeurs, qu'il fasse de nous ce qu'il voudra, qu'il nous conduise par la voie qui lui plaira. Je crois bien que si nous nous humilions et détachons vraiment, (je dis vraiment, il ne suffit pas que ce soit en pensée, nos pensées nous trompent souvent, mais nous devons être entièrement détachées), le Seigneur ne manquera pas de nous accorder cette faveur, et bien d'autres encore que nous ne saurions désirer. Qu'il soit loué et béni à jamais. Amen.

CHAPITRE III

De l'oraison de recueillement que le Seigneur accorde la plupart du temps avant celle dont il vient d'être parlé. De ses effets, et de ce qui reste à dire de l'oraison précédente.

1 Les effets de cette oraison sont nombreux ; j'en dirai quelques-uns. En premier lieu, je parlerai d'une autre forme d'oraison qui la précède presque toujours, mais, comme je l'ai déjà fait ailleurs (Autobiographie, chap.16 ; Le chemin de la Perfection, chap. 28 et 29) je serai brève : il s'agit d'un recueillement qui me semble, lui aussi, surnaturel, car il ne consiste pas à rester dans l'obscurité, ni à fermer les yeux, ni en quoi que ce soit d'extérieur, puisque sans le vouloir, on ferme les yeux et on désire la solitude ; il semble qu'on construise sans artifice l'édifice de l'oraison dont j'ai parlé ; car ces sens et ces choses extérieures paraissent perdre peu à peu leurs droits et l'âme reprendre les siens, qu'elle avait perdus.

2 On dit que l'âme entre en elle-même : on dit aussi qu'elle monte au-dessus d'elle-même. Je ne saurais éclairer moindrement ce langage, j'ai le tort de penser que vous devez comprendre celui dans lequel je m'exprime alors que je ne parle peut-être que pour moi. Estimons que ces sens et ces puissances dont j'ai déjà dit qu'ils sont les habitants de ce château, comparaison qui m'aide à m'expliquer, sont sortis, et vivent depuis des jours et des années avec des étrangers, ennemis de ce château ; ils se voient perdus et ils s'en rapprochent, mais sans arriver à s'y introduire, car l'habitude qu'ils ont prise est forte, mais ils ne sont plus des traîtres, et rôdent aux alentours. Lorsqu'il voit leur bonne volonté, le grand Roi qui habite ce château veut les ramener à Lui, dans sa grande miséricorde, en bon pasteur ; par un sifflement si doux que c'est à peine s'ils l'entendent, il cherche à leur faire reconnaître sa voix afin qu'ils ne se croient plus perdus, mais retournent à leur demeure. Et ce sifflement du pasteur a une telle puissance qu'ils abandonnent les choses extérieures qui aliénaient leur raison, et rentrent dans le château.

3 Il semble ne l'avoir jamais mieux fait comprendre : quand nous cherchons Dieu en nous-même, (on l'y trouve mieux et plus efficacement que dans les créatures, comme le dit saint Augustin qui l'a trouvé là, après l'avoir cherché en beaucoup d'endroits), cette grâce, si Dieu nous la fait, nous est d'un grand secours. Ne songez pas que nous y parvenions à l'aide de l'entendement, en nous appliquant à penser que Dieu est en nous, ni à l'aide de l'imagination, en l'imaginant en nous. C'est là une bonne, une excellente manière de méditation, basée sur la vérité, puisqu'il est vrai que Dieu est en nous-même ; cela, chacun de nous peut le faire, (bien entendu, comme toutes choses, avec la faveur du Seigneur), mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Ce dont je parle est différent ; parfois, avant de commencer à penser à Dieu, ces gens sont déjà dans le Château ; sans que je sache où ni comment, ils ont entendu le sifflement de leur Pasteur ; ce ne fut pas par l'ouïe, car on n'entend rien, mais on ressent très manifestement un doux recueillement intérieur ; ceux qui en ont l'expérience le sauront, mais je ne puis l'expliquer plus clairement. Je crois avoir lu que le hérisson ou la tortue rentrent ainsi en eux-mêmes ; celui qui l'a écrit devait bien comprendre ce dont il est question. Toutefois ces animaux rentrent quand ils le veulent, tandis que ce recueillement ne s'obtient pas à volonté, mais lorsque Dieu veut nous accorder cette grâce. M'est avis que si Sa Majesté l'accorde, c'est à des personnes qui renoncent déjà aux choses du monde. Je ne dis pas que ceux que leur état retient dans le monde s'en éloignent effectivement, ils ne le peuvent point, mais leur désir, qui les invite particulièrement à être attentifs aux choses intérieures, s'en écarte ; je crois donc que si nous voulons faire place à Sa Majesté, elle ne donnera pas que cela à ceux qu'Elle appelle à monter plus haut.

4 Ceux qui découvriront cela en eux loueront Dieu avec ardeur, et leurs actions de grâces les disposeront à recevoir de plus grandes faveurs. Cela les disposera à écouter, comme le conseillent certains livres, en s'efforçant de ne point réfléchir, mais à être attentifs à ce que le Seigneur opère dans l'âme ; toutefois, si Sa Majesté n'a pas commencé à nous absorber en Elle, je n'arrive pas à comprendre comment la pensée peut s'arrêter sans plus de dommage que de profit ; ce fut toutefois un sujet de querelle fort discuté entre quelques spirituels ; quant à moi, je confesse mon manque d'humilité, car jamais je ne me suis ralliée aux raisons qu'ils m'ont données. L'un d'eux m'a allégué certain livre du saint Fr. Pierre d'Alcantara, dont je crois qu'il est un saint, et à qui je me soumettrais, car je sais qu'il savait ce dont il parlait ; nous l'avons lu, et il dit la même chose que moi, néanmoins pas dans les mêmes termes ; mais d'après ce qu'il dit on comprend que l'amour doit être déjà éveillé. Il se peut que je me trompe, mais voici mes raisons.

5 La première : dans ce travail spirituel, celui qui pense le moins et veut le moins obtient plus ; ce que nous devons faire, c'est demander comme le font de pauvres nécessiteux devant un grand et riche empereur ; ensuite, baisser les yeux et attendre humblement. Quand par ses voies secrètes il semble nous faire comprendre qu'il nous écoute, alors, il convient de nous taire dès lors qu'il nous permet de rester prés de Lui, il n'est pas mauvais de tâcher de ne pas agir avec l'entendement, si nous le pouvons, dis-Je. Mais si nous n'avons pas encore le sentiment que ce Roi nous écoute, qu'il nous voit, nous n'allons pas rester là, tout nigauds, ce qui arrive souvent à l'âme forte quand elle s'est efforcée à faire taire l'entendement ; elle se trouve dans une bien plus grande sécheresse, et d'aventure, l'imagination est plus inquiète quand elle s'est fait violence pour ne penser à rien ce que veut le Seigneur, c'est que nous le priions et que nous considérions que nous sommes en sa présence, il sait, lui, ce qui nous convient. Je ne puis me résoudre à user de moyens humains en des choses où Sa Majesté semble avoir imposé des limites et qu'Elle semble vouloir se réserver ; il en est toutefois beaucoup d'autres que nous pouvons pratiquer avec son aide, qu'il s'agisse de pénitences, d'oeuvres, d'oraison, autant que notre misère nous le permet.

6 Seconde raison : toutes ces oeuvres intérieures sont douces et pacifiques, et faire quelque chose de pénible fait plus de tort que cela ne cause de profit. J'appelle pénible toute violence que nous voudrions nous faire, comme ce le serait de retenir notre souffle ; que l'âme s'abandonne donc dans les mains de Dieu, pour qu'il fasse d'elle ce qu'il veut, avec le moindre souci possible de ses intérêts, et le plus grand abandon à la volonté de Dieu. La troisième raison est que le soin même que nous avons de ne penser à rien excitera peut-être la pensée à beaucoup penser. La quatrième est que Dieu, essentiellement, tient pour agréable que nous nous souvenions de son honneur et de sa gloire, et que nous nous oubliions nous-mêmes, notre profit, notre bien-être, notre bon plaisir. S'oublie-t-il lui- même, celui qui, fort soucieux, n'ose remuer, qui ne permet même pas à son entendement ni à ses désirs d'être mus du désir d'une plus grande gloire de Dieu, ni de se réjouir de la gloire qui est la sienne ? Quand Sa Majesté veut que l'entendement se taise, Elle l'occupe autrement, et projette sur nos connaissances des lumiéres tellement au-dessus de ce que nous pouvons atteindre qu'il en est tout absorbé, et, sans savoir comment, il se trouve bien mieux instruit que par tous les efforts que nous faisons pour l'aneantir. Dieu nous a donné les puissances pour nous en servir, elles ont leur prix, nous n'avons pas à les enchanter, mais à les laisser faire leur office, jusqu'à ce que Dieu leur en donne un autre, plus important.

7 A ma connaissance, ce qui convient mieux à l'âme que le Seigneur a bien voulu introduire en cette Demeure, c'est de faire ce que j'ai dit ; sans violence et sans bruit, qu'elle cherche à empêcher l'entendement de discourir, mais non à le suspendre, et ainsi de la pensée ; sauf qu'il lui est bon de se rappeler qu'elle est devant Dieu, et qui est ce Dieu. Si ce qu'elle sent en elle la ravit, à la bonne heure ; mais que l'entendement ne cherche pas à comprendre ce qui se passe : c'est accordé à la volonté. Qu'il laisse donc l'âme en jouir sans autre activité que quelques paroles amoureuses, car bien que dans cet état nous ne cherchions pas à ne penser à rien, cela arrive souvent, mais brièvement.

8 J'ai :dit ailleurs (Chemin de la Perfection, chap. 31) la raison pour laquelle dans cette forme d'oraison dont j'ai parlé au commencement de cette Demeure, (j'ai parlé de l'oraison de recueillement en même temps que de celle dont je devais parler en premier, bien qu'elle soit fort inférieure à celle des plaisirs spirituels que donne Dieu, mais seulement le premier pas pour y atteindre ; car dans l'oraison de recueillement il ne faut pas abandonner la méditation, ni l'action de l'entendement lorsque l'eau coule de source, sans que les aqueducs l'amènent), l'entendement se modère ou est contraint te se modérer, lorsqu'il voit qu'il ne comprend pas ce qu'il voudrait, et qu'il va de-ci de-là comme un insensé qui n'à ses assises nulle part. La volonté est si bien établie en son Dieu quelle s'afflige fort de ce tapage ; l'âme n'a donc pas besoin d'en faire cas, elle y perdrait beaucoup de ses jouissances : elle n'a qu'à abandonner, et s'abandonner, elle, dans les bras de l'amour ; Sa Majesté lui enseignera ce qu'elle doit faire en cet état où elle n'a guère qu'à se juger indigne d'un si grand bien, et à se confondre en actions de grâce.

9 Pour traiter de l'oraison de recueillement, j'ai omis les effets, ou signes, qui caractérisent les âmes auxquelles Dieu Notre-Seigneur accorde cette oraison. Ainsi, on y perçoit clairement une dilatation ou élargissement de l'âme, comme si l'eau qui coule d'une source ne pouvant s'écouler, le réservoir lui même était fabriqué d'un matériau tel que l'édifice s'agrandirait à mesure qu'il jaillirait plus d'eau ; c'est ce qu'on remarque dans cette oraison, avec bien d'autres merveilles que Dieu accomplit dans l'âme : il l'habilite et la dispose pour que tout tienne en elle. Ainsi, cette suavité et cet élargissement intérieurs sont perceptibles à ceci que l'âme n'est plus aussi liée que naguère par les choses du service de Dieu, mais beaucoup plus au large. Ainsi, elle n'est plus oppressée par la frayeur de l'enfer, car tout en ayant un plus grand désir de ne point offenser Dieu (ici, elle perd sa peur servile), elle a grande confiance de jouir de lui un jour. La crainte qu'elle eut de détruire sa santé en faisant pénitence, elle la rejette entièrement en Dieu ; ses désirs de se mortifier s'accroissent. Son appréhension des épreuves diminue car sa foi est plus vive, et elle comprend que si elle les endure pour Dieu, Sa Majesté lui accordera la grâce de les supporter patiemment ; elle les désire même parfois, car elle a aussi la ferme volonté de faire quelque chose pour Dieu. Comme elle connaît mieux sa grandeur, elle se juge d'autant plus misérable ; comme elle a déjà goûté aux délices de Dieu, elle voit que celles du monde ne sont qu'ordure ; elle s'en éloigne peu à peu, et, pour le faire, elle a plus d'empire sur elle- même. Enfin, elle se perfectionne dans toutes les vertus, et elle ne cessera de grandir si elle ne retourne en arrière en offensant Dieu, car c'est ainsi qu'une âme peut se perdre, si élevée qu'elle soit au sommet. Il ne faut pas croire, non plus, que si Dieu a accordé cette faveur à une âme une fois ou deux, toutes ces grâces demeurent acquises si elle n'a pas de persévérance pour les recevoir : tout notre bonheur dépend de cette persévérance.

10 Je mets vivement en garde ceux qui seraient dans cet état : qu'ils évitent avec la plus grande vigilance de s'exposer à offenser Dieu. L'âme n'est pas encore adulte, mais comparable au petit enfant qui commence à téter ; s'il s'éloigne du sein de sa mère, que peut-on attendre pour lui, sinon la mort ? J'ai grand peur que ce soit le sort de ceux à qui Dieu a accordé cette faveur s'ils s'éloignent de l'oraison, sauf en une circonstance pressante, ou s'ils n'y reviennent pas au plus vite, sous peine d'aller de mal en pis. Je sais qu'il y a beaucoup à craindre dans ce cas, et je connais certaines personnes qui m'affligent fort, je dis ce que j'ai vu, parce qu'elles se sont écartées de celui qui avec tant d'amour voulait se donner à elles en ami, et le leur prouver par des oeuvres. Je les mets vivement en garde contre les occasions, parce que le démon s'acharne beaucoup plus sur l'une de ces âmes que sur les autres, très nombreuses, à qui le Seigneur n'accorde pas ces faveurs ; elles peuvent, en effet, lui faire grand tort en entraînant d'autres à leur suite, et être éventuellement très utiles à l'Église de Dieu. N'y verrait-il que l'amour particulier que leur témoigne Sa Majesté, cela suffit pour qu'il s'acharne à les perdre ; elles sont donc très combattues, et même, si elles se perdent, beaucoup plus perdues que les autres. Vous, mes Soeurs, vous êtes à l'abri de ces dangers, selon ce que nous pouvons en juger ; que Dieu vous garde de l'orgueil et de la vaine gloire ; si le démon contrefait ces faveurs, on le reconnaîtra à ce que les effets ne seront pas ceux dont nous avons parlé, mais tout à l'opposé.

11 Je veux vous avertir d'un danger dont j'ai parlé ailleurs ; j'y ai vu tomber des personnes d'oraison, spécialement des femmes, car nous sommes plus faibles, donc plus exposées à ce que je vais dire. Voici : certaines, à force de pénitences, d'oraison, de veilles, et même sans cela, sont faibles de constitution. Lorsqu'elles ressentent quelques plaisirs spirituels, leur nature les entrave ; si elles éprouvent une joie intérieure, et, extérieurement, une défaillance, ainsi que la faiblesse qui accompagne un sommeil qu'on appelle spirituel, un peu plus élevé que ce dont j'ai parlé, il leur semble que c'est tout un, et elles s'abandonnent à une sorte d'ivresse. Et plus elles s'abandonnent, plus elles sont enivrées, car leur nature cède de plus en plus, et dans leur cervelle, elles croient qu'il s'agit d'un ravissement. Moi, j'appelle cela abêtissement, car elles ne font rien d'autre que de perdre leur temps et gâcher leur santé.

12 Certaine personne restait ainsi huit heures, sans perde les sens et sans rien éprouver des choses de Dieu. Elle s'en guérit en mangeant, en dormant, et en modérant ses pénitences, parce que quelqu'un comprit ce dont il s'agissait ; son confesseur se trompait à son sujet, d'autres personnes aussi, et elle-même, car elle ne cherchait pas à tromper. Je crois bien que le démon s'affairait pour en profiter, et déjà les avantages qu'il en tirait n'étaient pas minces.

13 Il faut comprendre que lorsqu'il s'agit vraiment de Dieu, même s'il y a défaillance intérieure et extérieure, il n'y en a point dans l'âme, qui sent très vivement qu'elle est tout prés de Dieu ; cela ne dure pas aussi longtemps, mais passe très vite. Bien que l'âme soit à nouveau enivrée, et dans cet état d'oraison, sauf en un cas de faiblesse comme celui que j'ai décrit, ça n'est pas au point de démolir le corps, qui n'est pas non plus sensible extérieurement. Ainsi, soyez sur vos gardes ; quand vous éprouverez quelque chose de cette sorte, dites-le à la supérieure, et distrayez-vous comme vous le pourrez. Qu'on ne laisse pas ces soeurs passer de si longues heures en oraison, mais fort peu de temps, qu'on les incite à bien dormir et à manger, jusqu'à ce qu'elles retrouvent leurs forces naturelles, si le manque de sommeil et de nourriture les leur a fait perdre. Celle dont la faiblesse naturelle est telle que cela ne suffise point, croyez-moi, Dieu ne l'appelle qu'à la vie active, et il faut de tout dans un monastère ; qu'on l'occupe à divers offices, en veillant à ce qu'elle ne vive pas trop dans la solitude car elle en viendrait à détruire entièrement sa santé. Ce sera pour elle une fort grande mortification, mais le Seigneur soumet son amour pour Lui à une épreuve : voir comment elle supporte cette absence ; au bout d'un certain temps peut-être consentira-t-il à lui rendre ses forces ; sinon, elle gagnera en oraison vocale et en obéissance et obtiendra ainsi, et d'aventure avec surcroît, les mérites qu'elle aurait mérités autrement.

14 Il s'en trouver aussi, comme j'en ai connu, dont la tête et l'imagination sont si faibles qu'elles croient voir tout ce qu'elles pensent ; c'est fort dangereux. Je n'en dis pas davantage ici parce que je m'en occuperai peut-être plus avant ; je me suis beaucoup étendue sur cette Demeure, parce que, me semble-t-il, c'est celle où les âmes pénètrent en plus grand nombre. Comme le naturel s'y trouve mêlé au surnaturel, le démon peut y faire plus de mal ; mais, dans les Demeures dont je vais parler, le Seigneur lui en laisse moins souvent l'occasion.

Sainte Thérèse d'Avila

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19 juillet 2008 6 19 /07 /juillet /2008 14:11
DEUXIÈMES DEMEURES

CHAPITRE UNIQUE

De la valeur de la persévérance, pour atteindre aux dernières Demeures, du vif combat que livre le démon, et combien il est utile de ne pas se tromper de chemin au début. D'un moyen dont elle a fait l'expérience efficace.

1 Venons-en maintenant à parler des âmes qui pénètrent dans les deuxièmes Demeures, et de ce qu'elles y font. Je voudrais le faire brièvement, car je m'en suis occupée bien longuement ailleurs (Autobiographie, chap. 11-13 ; Le Chemin de la Perfection, chap.20-29), il me serait impossible de ne pas me répéter, je ne me rappelle rien de ce que j'ai dit ; si je pouvais cuisiner cela de différentes façons, je sais bien que vous n'en seriez pas fâchées, puisque nous ne nous lassons jamais des livres qui traitent de ces sujets, si nombreux soient-ils.

2 Il s'agit de ceux qui ont déjà commencé à faire oraison et compris l'importances pour eux, de ne pas en rester aux premières Demeures ; mais, souvent, ils ne sont pas encore assez déterminés à ne pas y rester, ils ne s'éloignent pas encore des occasions, ce qui est fort dangereux. Dieu leur fait une bien grande miséricorde lorsqu'ils cherchent par instants à fuir les couleuvres et choses venimeuses, et comprennent qu'il est bon de les fuir. Ceux-là, pour une part, peinent beaucoup plus que les premiers, mais ils sont beaucoup moins exposés ; ils semblent connaître le danger, et il y a grand espoir de les voir pénétrer plus avant. Je dis qu'ils peinent plus, parce que les premiers sont comme des muets qui entendraient rien ; ils supportent donc mieux l'épreuve de ne pas parler que ceux qui entendraient sans pouvoir parler : ce serait bien plus pénible. Mais on n'en désire pas pour autant ne pas entendre, car, enfin, c'est une grande chose que de comprendre ce qu'on nous dit. Donc, ceux-là entendent les appels du Seigneur ; ils se rapprochent du séjour de Sa Majesté, il est trés bon voisin, et sa miséricorde et sa bonté sont si grandes que même au milieu de nos passe-temps, de nos affaires, de nos plaisirs et des voleries du monde, même lorsque nous tombons dans le péché, et nous en relevons, (ces bêtes sont si venimeuses, leur compagnie est si dangereuse et si tapageuse qu'il serait merveilleux de ne trébucher ni tomber), ce Seigneur, malgré tout, apprécie tellement que nous l'aimions et recherchions sa compagnie qu'il ne manque pas, un Jour ou l'autre, de nous appeler, pour nous inviter à nous approcher de Lui ; et cette voix est si douce que la pauvre âme se consume de ne pouvoir faire immédiatement ce qu'il lui ordonne ; c'est pourquoi, comme je l'ai dit, elle est bien plus en peine que si elle ne l'entendait point.

3 Je ne dis pas que cette voix et ces appels ressemblent à ceux dont je parlerai plus loin ; s'il s'agit de paroles de gens de bien, de sermons, de ce qu'on lit dans de bons livres, de beaucoup de choses que vous avez entendues, et qui sont un appel de Dieu, également des maladies, des épreuves, des vérités aussi qu'il nous enseigne dans ces moments que nous consacrons à l'oraison ; si paresseusement que vous vous y adonniez, Dieu prise cela très haut. Et vous, mes soeurs, ne méprisez point cette première faveur, sans toutefois vous désoler lorsque vous ne répondez pas immédiatement au Seigneur, Sa Majesté sait bien attendre de longs jours, des années, en particulier quand elle voit en nous de bons désirs, étude la persévérance. C'est ce qu'il y a de plus nécessaire ici ; avec la persévérance, on ne manque jamais de beaucoup gagner. Mais la batterie que fomentent sous mille formes les démons est terrible, et bien plus pénible à l'âme que dans la demeure antérieure ; là-bas, elle était muette et sourde, du moins elle n'entendait guère et résistait moins, comme ceux qui ont perdu en partie l'espérance de vaincre. Ici l'entendement est plus vif, les puissances plus habiles ; les coups et la canonnade sont tels que l'âme ne peut manquer de les entendre. Les démons proposent ces couleuvres que sont les choses du monde, ils présentent, comme éternelles, en quelque sorte, ses joies, l'estime dans laquelle il nous tient, les amis et parents, la santé par rapport aux choses de la pénitent (car toujours, l'âme qui entre dans cette demeure, se met à souhaiter de se mortifier un peu), et mille autres sortes d'obstacles.

4 Ô Jésus ! quel train mènent ici les démons, quelle affliction est celle de la pauvre âme qui ne sait si elle doit avancer ou retourner à la première Demeure ! Car la raison, d'autre part, lui montre qu'elle se leurre beaucoup si elle s'imagine que tout cela n'est rien, comparé avec ce qu'elle recherche. La foi l'instruit de ce qui lui est réservé. La mémoire lui représente à quoi aboutit tout cela, elle lui rappelle la mort de ceux qui ont beaucoup joui de ces choses qu'elle a vues, dont quelques-uns, morts subitement, sont bientôt oubliés de tous ; elle a vu fouler aux pieds Ceux quelle avait connus en pleine prospérité, elle est passée elle-même sur leur sépulture, elle a songé que dans ce corps grouillaient beaucoup de vers, et tant d'autres choses que la mémoire peut lui rappeler. La volonté est portée à aimer, lorsqu'elle a vu tant de marques d'amour et de choses innombrables, elle voudrait les payer de retour ; en particulier, il lui apparaît que ce véritable amant ne la quitte jamais, il l'accompagne, il lui donne la vie et l'être. Aussitôt, l'entendement accourt lui faire entendre qu'elle ne peut se faire un meilleur ami, quand elle vivrait bien des années ; que le monde entier est plein de fausseté ; et ses plaisirs (ceux que lui procure le démon), pleins de peines, de soucis, et de contrariétés ; il lui dit qu'elle est certaine de ne trouver ni sécurité, ni paix hors de ce château ; qu'elle cesse donc d'aller dans des maisons étrangères puisque la sienne regorge de biens, si elle veut en jouir ; qui donc pourrait trouver comme elle tout ce dont elle a besoin dans sa maison, en particulier un pareil hôte, si elle ne veut pas se perdre comme l'enfant prodigue, et manger la nourriture des porcs.

5 Ce sont là des raisons pour vaincre les détenons. Mais, ô Seigneur et mon Dieu ! Les habitudes de la vanité, où tout le monde est engagé, corrompent toutes choses ! La foi est si morte que nous préférons ce que nous voyons à ce qu'elle nous dit ; à la vérité, nous ne voyons pourtant qu'infortunes chez ceux qui poursuivent ces choses visibles. C'est le fait de ces choses venimeuses dont nous avons parlé ; comme celui que mord une vipère est tout entier empoisonné, enflé, il en est de même ici-bas, et nous ne nous en préservons pas. Évidemment, de nombreux traitements seront nécessaires pour guérir, et c'est déjà une fort grande faveur de Dieu que de n'en pas mourir. Vrai, l'âme souffre ici de grandes peines, en particulier si le démon comprend que son caractère et ses habitudes la prédisposent à aller très loin ; alors, tout l'enfer se conjuguera pour l'obliger à s'en retourner et à sortir du château.

6 Ah, mon Seigneur ! Ici votre aide est nécessaire, sans elle on ne peut rien. Par votre miséricorde, ne permettez pas que cette âme soit dupée, et incitée à abandonner ce qu'elle a commencé. Éclairez-la, pour qu'elle voie que tout son bonheur en dépend, et qu'elle évite les mauvaises compagnies. Car c'est une chose immense que de fréquenter ceux qui parlent de tout cela, de rechercher, non seulement ceux qu'elle rencontre dans les mêmes salles qu'elle, mais ceux dont elle comprend qu'ils ont pénétré plus avant ; ils l'aideront beaucoup, et ces conversations peuvent les inciter à l'admettre en leur compagnie. Songez toujours à ne pas vous laisser vaincre, car si le démon vous voit bien déterminé à perdre la vie, le repos, tout ce qu'il vous offre, plutôt que de retourner à la première salle, il vous lâchera beaucoup plus vite. Soyez un homme, et pas de ceux qui se jetaient à plat ventre pour boire quand ils allaient au combat, je ne me rappelle plus avec qui (Gédéon), mais montrez votre résolution, vous allez vous battre contre tous les démons, et il n'est meilleures armes que celles de la croix.

7 Ce qui va suivre est si important que, bien que je l'aie déjà dit d'autres fois (Autobiographie, chap. 11), je le répète ici. Voici : ne vous dites point qu'il y a des joies dans ce que vous entreprenez, ce serait une façon bien basse de commencer à bâtir un si vaste et si précieux édifice, et si vous fondez sur le sable, tout croulera : vous n'en finirez pas d'être mécontents et tentés. Car ce n'est pas dans ces Demeures que pleut la manne, mais plus loin, là où tout a la saveur de ce qu'aime l'âme, parce qu'elle ne veut que ce que Dieu veut. C'est du joli ! Nous sommes encore en proie à mille difficultés et imperfections, les vertus ne savent pas encore marcher, à peine commencent-elles à naître, et plaise même à Dieu qu'elles aient commencé, et nous n'avons pas honte de vouloir des douceurs dans l'oraison et te nous plaindre de nos sécheresses ! Que cela ne vous arrive jamais, mes soeurs ; embrassez la croix que votre Époux a portée, et comprenez que ce sont là vos hauts faits ; que la plus apte à souffrir souffre pour Lui davantage, et elle sera la mieux préservée. Le reste n'est qu'accessoire ; si le Seigneur vous l'accorde, remerciez-le bien.

8 Vous vous croirez bien décidées à affronter les peines extérieures, à condition que Dieu vous dorlote intérieurement. Sa Majesté sait mieux que nous ce qui nous convient ; nous n'avons pas à lui conseiller ce qu'Elle doit nous donner, elle peut nous dire avec raison que nous ne savons pas ce que nous demandons (Mt 20,22). Quiconque débute dans l'oraison (n'oubliez pas cela, c'est très important), doit avoir l'unique prétention de peiner, de se déterminer, de se disposer, aussi diligemment que possible, à conformer sa volonté à celle de Dieu ; et comme je le dirai plus loin, soyez bien certaines que telle est la plus grande perfection qu'on puisse atteindre dans la voie spirituelle. Vous recevrez d'autant plus du Seigneur que vous observerez cela plus parfaitement, et vous avancerez d'autant mieux sur cette voie. Ne croyez pas qu'il y ait là des complications arabes, des choses ignorées et secrètes : tout notre bonheur consiste en cela. Mais si nous nous trompons au début, si nous voulons immédiatement que le Seigneur fasse notre volonté, qu'il nous conduise comme nous l'imaginons, quelle peut être la solidité de l'édifices ? Tâchons de faire ce qui dépend de nous, et gardons-nous de cette vermine venimeuse ; le Seigneur veut souvent que de mauvaises pensées nous poursuivent et nous affligent sans que Nous parvenions à les chasser, il permet les sécheresses, il consent même parfois à ce que nous soyons mordus pour mieux savoir nous garder à l'avenir, et mettre à l'épreuve notre profond regret de l'avoir offensé.

9 S'il vous arrive de tomber, ne vous découragez pas, ne renoncez pas à vous efforcer d'avancer, Dieu tirera du bien de cette chute même, comme celui qui vend la thériaque commence par boire du poison, pour s'assurer de sa bonne qualité. Quand cela ne suffirait qu'à nous montrer notre misère, le grand tort que nous fait l'éparpillement où nous vivons, nos luttes, dans cette batterie, pour retrouver le recueillement, ce serait beaucoup. Est-il plus grand malheur que de ne pas nous retrouver nous-même dans notre propre maison ? Quel espoir de trouver le repos dans d'autres maisons, si nous ne pouvons nous reposer chez nous ? Car nos grands, nos vrais amis et parents, ceux avec lesquels, même malgré nous, nous devons vivre toujours, c'est-à-dire nos puissances, semblent nous faire la guerre, comme si elles nous gardaient rancune de celle que nos vices leur ont faite. La paix, la paix, mes soeurs, a dit bien souvent le Seigneur, en admonestant ses disciples (Jn 10,21). Croyez-moi donc : si nous ne la possédons pas, si nous ne la recherchons pas dans notre maison nous ne la trouverons pas chez des étrangers. Il faut mettre fin à cette guerre ; par le sang qu'il a versé, je le demande à ceux qui n'ont pas commencé à rentrer en eux-mêmes ; quant à ceux qui ont commence ; ce combat ne doit pas suffire a les faire retourner en arrière. Qu'ils considèrent que la rechute est pire que la chute ; déjà, il voient ce qu'ils ont perdu ; qu'ils se fient à la miséricorde de Dieu, nullement à eux-mêmes, et ils verront Sa Majesté les conduire de Demeures en Demeures, et les introduire en un pays où ces bêtes féroces ne pourront ni les touchers ni les épuiser ; ils les assujettiront toutes et se moqueront d'elles, et ils jouiront de beaucoup plus de biens qu'ils ne pourraient en désirer, je le dis, même dès cette vie.

10 Je vous ai dit au début que j'ai écrit comment vous devez affronter les troubles que le démon suscite ici (Autobiographie, chap. 11 et 19) et qu'il ne s'agit pas, quand on commence à se recueillir, de s'y employer à la force du poignet, mais avec douceur, afin de s'y tenir plus longuement, je n'en parlerai donc pas davantage ici ; je dirai seulement qu'à mon avis il est très important d'en conférer avec des personnes expérimentées, car lorsque vous aurez à vaquer à des occupations nécessaires, vous imaginerez faillir gravement au recueillement. Tant qu'on ne l'abandonnera point, le Seigneur dirigera tout pour notre bien, même si nous ne trouvons personne pour nous instruire ; mais contre ce mal, l'abandon, il n'y a d'autre remède que de recommencer, sinon l'âme se perd un peu plus chaque jour, et encore plaise à Dieu qu'elle le comprenne !

11 Certaines pourront penser que puisqu'il est si grave de retourner en arrière, mieux vaudrait ne jamais commencer, et rester en dehors du château. Je vous l'ai dit au début, et le Seigneur lui-même le dit, celui qui vit dans le danger y périt (d'après Qo 3,27), et la porte d'entrée dans ce château est l'oraison. Songer que nous devons entrer dans ce château sans rentrer en nous-même, nous connaître, considérer cette misère, ce que nous devons à Dieu, et sans lui demander souvent miséricorde, c'est de la folie. Le Seigneur lui-même le dit : " Nul ne parviendra à mon Père si ce n'est par moi (Jn 14,6) " ; je ne sais s'il le dit en ces termes, je crois que oui ; et " Qui me voit, voit mon Père (Jn 14,9) ". Donc, si nous ne le regardons jamais, si nous ne considérons pas ce que nous lui devons et la mort qu'il a subie pour nous, je ne sais comment nous pouvons le connaître, ni agir à son service. Car la foi sans les oeuvres, et sans que ces oeuvres tirent leur valeur des mérite, de Jésus-Christ, notre bien, quelle valeur peut-elle avoir ? Et qui nous excitera à aimer ce Seigneur ? Plaise à Sa Majesté de nous faire comprendre tout ce que nous lui coûtons, que le serviteur n'est pas plus que son Seigneurs (Mt 10,24), que nous devons travailler pour jouir de sa gloire, et qu'il nous est nécessaire pour cela de prier, afin de ne pas vivre toujours en tentations (Mt 26,40).


TROISIÈMES DEMEURES

CHAPITRE PREMIER

Comme quoi nous ne sommes guère en sécurité tant que nous vivons dans cet exil, même si nous y avons atteint un degré élevé, et qu'il sied d'avoir crainte.

1 " Bienheureux l'homme qui craint le Seigneur (Ps 61,1) " : que dirons-nous d'autre à ceux qui, par la miséricorde de Dieu, ont remporté la victoire dans ces combats, et sont entrés, par leur persévérance dans les Troisièmes Demeures ? Sa Majesté a beaucoup fait en m'aidant à comprendre en castillan, le sens de ce verset, tant j'y suis inhabile. Certes, nous avons raison d'appeler cet homme-là bienheureux, car s'il ne retourne pas en arrière, à ce que nous comprenons, il est sur le bon chemin du salut. Vous verrez ici, mes soeurs, combien il importe de remporter la victoire dans les batailles précédentes ; car je tiens pour certain que le Seigneur ne manque jamais de donner au vainqueur la sécurité de conscience, ce qui n'est pas un mince avantage. J'ai dit : la sécurité, et je me suis mal exprimée, car il n'en est pas en cette vie ; comprenons donc toujours que je sous-entends : si l'âme ne s'écarte pas à nouveau du chemin dans lequel elle s'est engagée. :

2 C'est une fort grande misère que cette vie où nous devons vivre toujours comme ceux qui, l'ennemi aux portes, ne peuvent ni dormir ni manger sans armes, toujours inquiets qu'ils n'ouvrent quelque brèche dans cette forteresse. Ô mon Seigneur et mon Bien ! Comment voulez-vous que nous désirions une vie si misérable alors qu'il nous est impossible de ne pas vouloir et demander que vous nous en sortiez, sauf si nous avons l'espérance de la donner pour Vous, de la dépenser vraiment à votre service, et, surtout, de comprendre que telle est votre volonté ? Si vous le voulez, mon Dieu, mourons avec Vous, comme l'a dit saint Thomas (Jn 11,16), car vivre sans Vous, en redoutant de vous perdre à jamais, c'est mourir plusieurs fois, et rien d'autre. C'est pourquoi je dis, mes filles, que la béatitude que nous devons demander c'est d'être en sécurité dès maintenant, avec les bienheureux, car au milieu de ces craintes, quelle satisfaction peut trouver celui dont la seule satisfaction est de satisfaire Dieu ? Considérez que certains saints qui avaient ce bonheur à un bien plus haut degré, sont tombés gravement dans le péché ; et nous n'avons pas l'assurance que Dieu nous tendra la main pour en sortirs (je parle du secours personnel), et faire, comme eux, pénitence.

3 Vraiment, mes filles, j'écris ceci dans un tel état de crainte que je ne sais comment je l'écris, ni comment je vis quand j'y songe, et c'est bien souvent. Demandez, mes filles, que Sa Majesté vive toujours en moi ; sinon, comment se sentir en sécurité dans une vie aussi mal employée que la mienne ? Ne vous affligez pas d'entendre qu'il en est ainsi, comme vous l'avez souvent fait lorsque je vous en ai parlé, car vous me voudriez très sainte, et vous avez raison, je le voudrais bien, moi aussi. Mais qu'y puis-je, puisque c'est uniquement par ma faute que j'ai tant perdu ! Je ne me plaindrai point de Dieu, dont l'aide n'a pas suffi pour que vos voeux s'accomplissent ; je ne puis parler ainsi sans larmes, et je suis dans une grande confusion d'écrire quoi que ce soit pour vous qui pourriez m'instruire, moi. Il me fut bien dur d'obéir ! Plaise au Seigneur, puisque je le fais pour Lui, que cela vous serve à quelque chose, et que vous lui demandiez de pardonner à cette misérable effrontée. Mais Sa Majesté sait bien que je ne puis me flatter que de sa miséricorde, et puisque je ne puis nier ce que j'ai été, je n'ai d'autre remède que de m'en remettre à Elle, de me fier aux mérites de son Fils et de la Vierge, sa mère, dont je porte indignement l'habit que vous portez aussi. Louez-le, mes filles, d'être vraiment les filles de cette mère ; vous n'avez donc pas sujet de rougir de ma misère, puisque vous avez une si bonne mère. Imitez-la, considérez quelle doit être la grandeur de cette Dame et le bonheur de l'avoir pour patronne puisque mes péchés et le fait que je sois celle que je suis n'ont nullement discrédité ce saint Ordre.

4 Mais Je vous avertis d'une chose : bien que filles d'une telle mère, ne soyez pas sures de vous, car David était très saint, et vous voyez ce que fut Salomon. Ne vous prévalez pas de la clôture et de la pénitence où vous
vivez ; Dieu est le seul sujet de vos entretiens, vous vous exercez continuellement à l'oraison vous êtes si éloignées des choses du monde que vous les avez, vous semble-t-il, en abomination, tout cela est bon, mais ne suffit point, comme je l'ai dit, à nous délivrer de toute crainte ; continuez donc ce verset, et rappelez-le souvent à votre mémoire : BEATUS VIR, QUI TIMET DOMINUM (Ps 61,1).

5 Je ne sais plus ce que je disais, je me suis beaucoup écartée de mon sujet, dés que je pense à moi, mes ailes se brisent, je ne puis rien dire de bon ; je coupe donc court pour l'instant, et je reviens aux âmes qui sont entrées dans les Troisièmes Demeures : la faveur que le Seigneur leur a faite de passer outre aux premières difficultés n'est pas mince, mais très grande. Ces âmes, de par la bonté de Dieu, sont, je le crois, nombreuses en ce monde : vivement désireuses ne pas offenser Sa Majesté, elles se gardent même des péchés véniels et sont amies de la pénitence, elles réservent des heures au recueillement, emploient bien leur temps, s'appliquent aux oeuvres de charité envers le prochain, un ordre harmonieux règne dans leur langage, leurs vêtements, et dans le gouvernement de leur maison, si elles en ont. C'est, certes, un état souhaitable, il n'y a, semble-t-il, aucune raison de leur refuser l'entrée de la Dernière Demeure, le Seigneur ne la leur refusera point, si elles le veulent ; c'est une très belle disposition pour obtenir de lui toute grâce.

6 Ô Jésus ! Laquelle d'entre vous prétendrait ne pas vouloir un si grand bien, surtout après être passée par ce qu'il y a de plus ardu ? Non, personne. Nous disons toutes que nous le voulons ; mais il faut bien davantage pour que le Seigneur possède l'âme tout entière, il ne suffit pas de le dire, comme cela n'a pas suffi au jeune homme à qui le Seigneur demanda s'il voulait être parfaits (Mt 19,16-22). J'y songe depuis que j'ai commence à parler de ces Demeures, car nous sommes ainsi, à la lettre, et les grandes sécheresses dans l'oraison viennent habituellement de là, bien qu'il y ait aussi d'autres causes. Je ne dis rien des épreuves intérieures, et elles sont intolérables, que bien des bonnes âmes subissent sans être moindrement coupables et dont le Seigneur les délivre toujours avec de grands bénéfices, ni de celles qui souffrent de mélancolie, ou d'autres maladies. Enfin, en toutes choses, nous devons faire la part du jugement de Dieu. Quant à moi, je crois que la cause la plus habituelle de la sécheresse est celle que j'ai dite ; car ces âmes, qui voient que pour rien au monde elles ne commettraient un péché mortel, ni même souvent un véniel de propos délibéré et qui emploient bien leur vie et leur fortune, s'impatientent pourtant de voir se fermer devant elles la porte qui conduit à l'appartement de notre Roi dont elles s'estiment les vassales, et elles le sont effectivement. Mais bien que le Roi de la terre ait de nombreux vassaux en ce lieu, ils ne pénètrent pas tous dans sa chambre. Entrez, entrez, mes filles, à l'intérieur ; dépassez vos oeuvres mesquines, car en tant que chrétiennes, vous devez tout cela et beaucoup plus ; il vous suffit d'être les vassales de Dieu : ne demandez pas trop, vous n'auriez plus rien. Regardez les saints qui sont entrés dans la chambre de ce roi, vous verrez quelle différence il y a entre eux et nous. Ne demandez pas ce que vous n'avez pas mérité ; nous avons beau Le servir, l'idée que nous, qui avons offensé Dieu, puissions mériter ce qu'il accorde aux saints, ne devrait même pas nous venir à la pensée.

7 Ô humilité, humilité ! Je ne sais pourquoi je suis tentée, dans ce cas, de ne pas me résoudre à croire que celles qui font un tel cas de ces sécheresses ne manquent pas un peu d'humilité. Je répète qu'il ne s'agit pas des grandes épreuves intérieures dont j'ai parlé, elles sont beaucoup plus pénibles qu'un manque de ferveur. Mettons-nous à l'épreuve nous-mêmes, mes soeurs, ou que le Seigneur nous éprouve, il s'en acquitte très bien, quoique souvent nous ne voulions pas le comprendre, et revenons à ces âmes si bien disposées ; voyons ce qu'elles font pour Dieu, et nous verrons aussitôt que nous n'avons nulle raison de nous plaindre de Sa Majesté. Si lui tournant le dos, nous nous en allons tristement, comme le jeune homme de l'Évangile, quand Elle nous dit ce que nous devons faire pour être parfaits, que voulez-vous que fasse Sa Majesté, qui doit mesurer sa récompense à l'amour que nous lui portons ? Et cet amour, mes filles, ne doit pas être fabriqué par notre imagination, mais prouvé par des oeuvres ; et ne croyez pas que le Seigneur ait besoin de nos oeuvres, mais de la décision de notre volonté.

8 Nous qui portons l'habit d'un Ordre religieux, qui l'avons pris volontairement, et avons quitté toutes les choses du monde et ce que nous possédions pour Lui (n'aurions-nous quitté que les filets de saint Pierre, cela semble beaucoup à qui donne tout ce qu'il a), nous croyons avoir déjà tout accompli. C'est une fort bonne disposition si nous persévérons et si nous ne retournons pas nous fourrer à nouveau au milieu de la vermine des premières pièces, n'en aurions-nous que le désir, il n'y a pas de doute, si nous persévérons dans ce dénuement et cet abandon de tout, nous atteindrons notre but. Mais ce sera à une condition, que je vous demande de bien considérer : regardez-vous comme des serviteurs inutiles, selon l'expression de saint Paul ou du Christ (Lc 17,10), et croyez que rien n'oblige Notre-Seigneur à vous faire de telles faveurs ; votre dette est même d'autant plus forte que vous avez plus reçu. Que pouvons-nous faire pour un Dieu si généreux, qui est mort pour nous, qui nous a créés et nous donne l'être ? Ne pouvons-nous nous estimer très heureuses quand il se dédommage un peu de ce que nous lui devons pour tous les services qu'il nous a rendus, sans lui demander de nouvelles faveurs et de nouveaux régals ? (J'ai employé à contre coeur ce mot de service, mais c'est ainsi, il n'a fait que nous servir tout le temps qu'il a vécu sur la terre.)

9 Considérez bien, mes filles, certaines des choses qui sont marquées ici, quoique confusément, car je ne sais m'expliquer mieux. Le Seigneur vous aidera à les comprendre pour que dans les sécheresses vous puisiez de l'humilité, et non de l'inquiétude, comme le voudrait le démon ; croyez qu'à celles qui sont vraiment humbles, même s'il ne leur accorde point ses délices, Dieu donnera une paix et une acceptation qui les rendront plus heureuses que certains de ceux qu'Il régale. Car souvent, comme vous l'avez lu, Sa Divine Majesté réserve ces douceurs aux plus faibles ; je crois toutefois qu'ils ne les échangeraient pas pour la force de ceux qui vivent dans la sécheresse. Nous sommes enclins à préférer les joies à la croix. Éprouve-nous, Seigneur, Toi qui sais la vérité, afin que nous nous connaissions.

CHAPITRE II

Suite du même sujet. Des sécheresses dans l'oraison, de ce qui peut s'ensuivre, de la nécessité de nous mettre à l'épreuve. De la manière dont le Seigneur éprouve ceux qui ont atteint ces Demeures.

1 J'ai connu quelques âmes, je crois même pouvoir dire que j'en ai connu beaucoup, qui, parvenues à cet état, ont vécu de longues années dans cette droiture et cette harmonie, corps et âme, pour autant que l'on puisse en juger ; elles semblaient avoir déjà maîtrisé le monde, ou du moins être bien déçues par lui, mais lorsque Notre-Seigneur les soumit à des épreuves peu importantes, leur inquiétude fut telle, leur coeur fut si serré, que j'en fus éberluée et même fort effrayée. Il est vain de les conseiller, elles sont depuis si longtemps consacrées à la vertu qu'elles se croient capables de l'enseigner aux autres et n'avoir que trop de raisons de regretter ces épreuves.

2 Enfin, pour consoler ces personnes, je n'ai trouvé d'autre remède que de beaucoup compatir à leur peine (c'est pitié, à la vérité, que de les voir asservies à toutes ces misères), sans contester leurs raisons ; elles imaginent toutes qu'elles souffrent pour Dieu, et n'arrivent donc pas à comprendre que c'est une imperfection. C'est une idée fausse de plus de la part de gens si avancés ; nous ne pouvons nous étonner qu'ils s'en affligent, bien qu'à mon avis, semblable affliction devrait être passagère. Dieu veut souvent que ses élus ressentent leur misère, Il détourne un peu sa faveur, et il n'en faut pas plus, on peut le dire hardiment, pour que nous ayons tôt fait de nous connaître. On comprend immédiatement que c'est une épreuve, car ils comprennent, eux, très clairement, leur faute ; il leur arrive d'être peinés de leur impuissance à maîtriser l'affliction que leur causent des choses terrestres de bien peu de poids plus que de l'épreuve elle- même. J'y vois une : grande miséricorde de Dieu, car bien que ce soit une faute, elle fait beaucoup gagner en humilité.

3 Mais il n'en est pas ainsi des personnes dont je parlais, car, comme je l'ai dit, elles canonisent ces choses dans leur pensée, et elles voudraient que les autres les canonisent également. Je veux vous citer quelques cas, afin que nous nous connaissions et nous mettions nous-même à l'épreuve avant que le Seigneur ne nous éprouve ; nous aurions grand avantage à être lucides et les premières à nous connaître.

4 Une personne riche, sans enfants, sans personne pour qui elle puisse désirer de la fortune, vient à perdre une partie de ses biens, mais ce qui en reste suffit à lui assurer le nécessaire pour elle, sa maison, et même au-delà. Si cet homme se montrait aussi trouble, aussi inquiet que s'il ne lui restait plus un pain à manger, comment Notre-Seigneur lui demanderait-il de tout quitter pour Lui ? Mais un autre s'afflige parce qu'il veut pouvoir donner aux pauvres. Je crois que Dieu préfère à cette charité que je me soumette à la volonté de Sa Majesté, et tout en cherchant à recouvrer mes biens, que je maintienne mon âme en paix. S'il n'y parvient pas, le Seigneur ne l'ayant pas élevé aussi haut, à la bonne heure, mais qu'il comprenne que cette liberté d'esprit lui manque ; il se disposera alors à la recevoir du Seigneur, car il la lui demandera. Une personne a largement de quoi manger, et même plus qu'il ne lui en faut ; un moyen s'offre à elle d'accroître sa fortune ; prendre ce qu'on lui donne, à la bonne heure, passons ; mais le rechercher, et lorsqu'elle l'a, en rechercher plus, et plus encore, quelles que soient ses bonnes intentions, (et elle doit en avoir, car, comme je l'ai dit, il s'agit de personnes d'oraison, et vertueuses), elle n'a pas à craindre de monter jusqu'aux demeures les plus proches du Roi.

5 Il en est de même s'il leur arrive d'offrir quelque prise au mépris ou si on porte légèrement atteinte à leur honneur ; quoique Dieu leur fasse souvent la grâce de bien le prendre, (notre Bien est très bon, Il est enclin à favoriser publiquement la vertu, pour que l'estime dans laquelle on tient ceux qui l'ont servi ne souffre en rien) ils ne sortent pas de sitôt d'un état d'inquiétude insupportable. Dieu secourable ! Ne s'agit-il pas de gens qui considèrent depuis longtemps combien le Seigneur a souffert, qui savent que la souffrance est bonne, et même qui la désirent ? Ils voudraient que chacun organise sa vie aussi bien qu'ils le font, et encore plaise a Dieu qu ils ne s'imaginent pas qu'ils souffrent par la faute des autres et ne s'en octroient point, en pensée, le mérite.

6 Il vous semblera, mes soeurs, que je parle mal à propos, et pas a votre adresse : on ne voit ici rien de semblable, puisque ne possédant aucun bien nous n'en voulons pas, nous n'en recherchons pas, et que nul non plus ne nous fait injure. Ces comparaisons ne se rapportent donc point à ce qui se passe ici, mais on en déduit beaucoup d'autres choses qui pourraient s'y passer et qu'il ne serait ni bon ni utile d'indiquer. Elles vous aideront à reconnaître si vous êtes bien dépouillées de tout ce que vous avez quitté ; car de petites choses s'offrent à vous, moins graves, certes, que tout cela, qui peuvent vous aider à vous éprouver et à comprendre si vous êtes maîtresses de vos passions. Et croyez-moi, l'affaire n'est pas de porter ou non un habit religieux, mais de chercher à nous exercer dans la vertu, de soumettre en toutes choses notre volonté à celle de Dieu, et de conformer notre vie à ce que Sa Majesté dispose ; ne désirons point que notre volonté se fasse, mais la siennes (Lc 22,42). Tant que nous n'en serons pas là, comme je l'ai dit, de l'humilité ! C'est l'onguent de nos plaies ; car si nous sommes vraiment humbles, même s'il tarde un peu, le chirurgien, qui est Dieu, viendra nous guérir.

7 Les pénitences de ces âmes sont aussi bien organisées que leur existence. Elles aimaient beaucoup leur vie mise au service de Notre-Seigneur, et tout cela n'est point mauvais, mais elles ne se mortifient que très prudemment, pour que leur santé n'en pâtisse point. Ne craignez pas qu'elles se tuent, elles sont en possession de leur raison, l'amour ne les fait pas encore déraisonner. Mais je voudrais qu'elle nous incite, notre raison, à ne pas nous contenter toujours de cette manière de servir Dieu, à pas traînant, car nous n'arriverions jamais au bout du chemin. Et comme nous imaginons être toujours en marche, et que nous nous fatiguons, (car croyez-le, cette route est accablante), ce sera déjà bien que nous ne nous perdions point. Mais pensez-vous, mes filles, qu'il puisse être bon, lorsqu'il nous est loisible d'aller d'un pays à un autre en huit jours, de faire le trajet en un an, au hasard des auberges, de la neige, des pluies, et des mauvais chemins ? Ne vaudrait il pas mieux en finir une bonne fois ? Car à tout cela s'ajoute le danger des serpents. Oh ! les bons exemples que je pourrais en donner ! Plaise à Dieu que je sois sortie de là, il me semble bien souvent que non.

8 Nous sommes de si grands cerveaux que tout nous offense, car nous avons peur de tout ; ainsi, nous n'osons pas aller de l'avant, tout comme si nous nous savions capables d'atteindre ces Demeures, et que d'autres fassent le chemin. Puisque c'est impossible, prenons courage, mes soeurs, pour l'amour du Seigneur ; remettons notre raison et nos craintes entre ses mains oublions cette faiblesse naturelle, dont il nous arrive de beaucoup tenir compte. Le soin de nos corps regarde nos supérieurs à eux d'y pourvoir ; le nôtre est de marcher à vive allure pour voir ce Seigneur ; car les aises dont vous jouissez ont beau être nulles, à peu de choses près, le souci que nous avons de notre santé pourrait nous induire en erreur. Nous ne nous en porterons d'ailleurs pas mieux, je le sais ; je sais aussi que ce qui concerne le corps n'est pas une affaire, c'est secondaire ; l'acheminement dont je parle s'accompagne d'une grande humilité ; si vous m'avez comprise, j estime que là est l'erreur de celles qui n'avancent point ; nous n'avons fait, nous semble-t-il que quelques pas, nous le croyons, tandis que l'allure à laquelle marchent nos soeurs doit nous paraître très rapide, et non seulement nous devons désirer qu'on nous tienne pour la plus misérable de toutes, mais faire ce qu'il faut pour cela.

9 Alors, cet état sera excellent ; sinon, nous y vivrons dans mille peines et misères, car nous y subissons de lourdes épreuves tant que nous n'avons pas renoncé à nous-même et que nous portons la charge de cette terre de misère ; cela n'est pas le cas de ceux qui s'élèvent vers les autres Demeures. Là, le Seigneur ne manque pas de les récompenser ; juste comme il l'est, et même miséricordieux, il nous donne toujours beaucoup plus que nous ne méritons lorsqu'il nous accorde des joies bien supérieures à celles que nous pourrions trouver dans les régals et distractions de la vie ; mais ne pensez pas qu'il leur prodigue des douceurs spirituelles, sauf rare exception : il les invite à voir ce qui se passe dans les autres Demeures, pour qu'ils se disposent à y pénétrer.

10 Vous allez imaginer que contentements et plaisirs spirituels sont une seule et même chose, et vous demander pourquoi j'emploie des mots différents. A moi, il me semble que la différence est très grande, mais je puis me tromper. Je dirai ce que j'entends ainsi lorsque je parlerai des quatrièmes Demeures qui vont suivre ; ce sera plus opportun, puisqu'il faudra, alors expliquer certains des plaisirs que le Seigneur y procure. Même si cela semble inutile, vous aurez l'avantage de comprendre ce que sont ces deux choses, et vous pourrez rechercher ce qu'il y a de mieux ; les âmes que Dieu élève à cet état y trouveront un grand réconfort, et celles qui croient tout avoir une grande confusion ; si elles sont humbles, elles seront portées à l'action de grâces. Mais si elles manquent quelque peu d'humilité, leur affliction intérieure sera sans objet, car la perfection ne consiste pas dans des plaisirs intérieurs, elle est l'apanage de celui qui aime le plus ; à lui, la récompense, comme à celui qui agit avec justice et vérité.

11 Vous vous direz peut-être : à quoi bon parler de ces faveurs intérieures, en donner l'explication, puisque c'est, en fait, la vérité ? Je l'ignore, demandez-le à celui qui me commande d'en écrire, je ne suis pas obligée à discuter avec les supérieurs, mais à leur obéir, sous peine de mal agir. Ce que je puis vous dire en toute sincérité, c'est que lorsque je n'avais pas l'expérience de ces faveurs, ni même l'idée que je l'aurais de ma vie, (à juste titre, mais j'eusse été bien heureuse de savoir, ou, à l'occasion ; de comprendre, que j'étais un peu agréable à Dieu), quand je lisais dans les livres les faveurs et les consolations que le Seigneur accorde aux âmes qui le servent, j'en avais une grande joie, et mon âme y trouvait le sujet de vives louanges à Dieu. S'il en était ainsi d'une âme aussi misérable que la mienne, celles qui sont bonnes et humbles le loueront bien davantage ; et quand il n'y en aurait qu'une seule pour le louer une seule fois, il est très bon de le dire, ce me semble, et que nous comprenions le contentement et les délices que nous perdons par notre faute. D'autant mieux que si ces faveurs viennent de Dieu, elles sont chargées d'amour et de courage, on peut donc continuer à marcher sans peine, et croître en bonnes actions et en vertu. Ne penser pas que peu importe de nous y disposer ; lorsque nous ne sommes pas en faute, le Seigneur est juste, et Sa Majesté vous donnera par d'autres voies ce qu'Elle vous ôte par celle-là ; Sa Majesté a ses raisons, et ses secrets sont bien cachés ; du moins nous donnera-t-elle ce qui nous convient le mieux, sans aucun doute.

12 Celles qui, par la bonté du Seigneur, sont parvenues à cet état, (ce n'est pas une petite miséricorde, comme je l'ai dit, car elles sont bien près de monter plus haut), auraient grand intérêt à beaucoup s'exercer à la prompte obéissance ; même pour ceux qui n'appartiennent pas à un Ordre Religieux, il serait fort utile, comme le font de nombreuses personnes, d'avoir quelqu'un à qui recourir pour ne faire en aucun cas notre volonté propre, car c'est ordinairement ce qui nous nuit ; ne le choisissons pas d'humeur analogue à la notre comme on dit, aussi prudent que nous le sommes, mais recherchons-en un qui soit bien désabusé de toutes les choses du monde. Il est extrêmement profitable d'être en rapports avec quelqu'un qui le connaît, pour mieux nous conmaître ; et puis, lorsque des choses qui nous paraissent impossibles se révèlent possibles pour d'autres, et même douces, nous prenons courage ; leur envol, semble-t-il, nous enhardit à voler, comme les petits des oiseaux qui font leur apprentissage, et si, dans l'immédiat, ils ne volent pas très loin, ils imitent, peu à peu, leurs parents ; on fait ainsi de grands progrès, je le sais. Quelle que soit leur détermination de ne pas offenser le Seigneur, ces personnes feront bien de ne pas s'exposer à l'offenser : elles sont tout près des premières Demeures, et pourraient facilement y retourner. Leur force n'est pas fondée sur un terrain solide, comme c'est le cas des personnes qui, déjà exercées à souffrir, connaissent les tempêtes du monde et ont des raisons de ne guère les redouter, ni de désirer ses joies une grande persécution comme celles que le démon sait très bien agencer pour nous nuire pourrait les y ramener ; promptes à éviter le péché à autrui, ces âmes seraient incapables de résister à ce qui pourrait leur arriver en cette occurrence.

13 Considérons nos fautes, et laissons là celles des autres, car le fait de ces personnes si bien organisées est souvent de s'offusquer de tout, et, d'aventure, ceux dont nous nous offusquons pourraient bien avoir beaucoup à nous apprendre d'essentiel. Il se peut que dans l'attitude extérieure, la manière d'être, nous les surpassions, mais le principal n'est pas là, bien que ce soit important, mais il n'y a pas de quoi vouloir que tout le monde suive immédiatement le même chemin que nous, ni de nous mettre à les instruire des voies spirituelles, alors que, d'aventure, nous les ignorons ; car nous pouvons faire un usage fort erroné, mes soeurs, de ce désir que nous donne Dieu d'aider les âmes. Il vaut donc mieux nous en tenir à notre Règle ; " Chercher à vivre toujours dans le silence et l'espérance (Is 30,15) ) ", et le Seigneur prendra soin de des âmes. Tant que nous ne négligerons pas de supplier pour elles la Majesté, nous serons fort utiles, avec Sa grâce. Qu'Elle soit bénie à Jamais.

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19 juillet 2008 6 19 /07 /juillet /2008 13:57
Sainte-Thérèse d'Avila

LE CHÂTEAU DE L'ÂME
OU
LE LIVRE DES DEMEURES

écrit par Ste Thérèse d'Avila en 1577

JHS


Préface

1 L'obéissance m'a ordonné peu de choses qui m'aient semblé plus difficiles que celle d'écrire maintenant sur l'oraison : en premier lieu, parce qu'il ne me semble pas que le Seigneur m'ait donne l'inspiration, ni le désir de le faire ; et puis, depuis trois mois, ma tête est si faible et si pleine de bruit que j'ai peine a écrire, même pour les affaires indispensables. Mais, sachant que la force de l'obéissance peut aplanir des choses qui semblent impossibles, ma volonté s'y décide de bien bon gré, malgré que la nature semble beaucoup s'en affliger ; car le Seigneur ne m'a pas douée d assez de vertu pour lutter contre des maladies continuelles et des occupations multiples

Plaise à Celui qui a accompli des choses plus difficiles en ma faveur de faire le nécessaire, je me fie à sa miséricorde.

2 Je crois que Je ne saurai guère dire plus que je ne l'ai déjà fait en d'autres choses qu'on m'a commandé d'écrire, je crains plutôt de toujours me répéter ; car je suis, à la lettre, comme les oiseaux à qui on apprend à parler : ils ne savent que ce qu'on leur enseigne ou ce qu'ils entendent, et le répètent souvent. Si le Seigneur veut que je dise du nouveau, Sa Majesté me le donnera, ou Elle me rappellera ce que j'ai déjà dit, je m'en contenterai, car j'ai si mauvaise mémoire que je me réjouirais, au cas où elles se seraient perdues, de retrouver certaines choses qu'on estimait bonnes. Si le Seigneur ne me donnait même pas cela, je tirerais bénéfice du seul fait de me fatiguer et d'aggraver mon mal de tête par obéissance, même si ce que je dis n'est utile a personne.

3 Je commence donc à tenir ma promesse aujourd'hui, fête de la Très Sainte Trinité, en l'an 1577 (2 juin) en ce monastère de Saint-Joseph du Carmel de Tolède où je suis présentement, m'en rapportant pour tout ce que je dirai au jugement de ceux qui m'ont commandé d'écrire, personnes fort doctes. Si quoi que ce soit n'était pas conforme à ce qu'enseigne la sainte Église Catholique Romaine, ce sera, de ma part, ignorance, et non malignité. Cela, on peut le tenir pour certain, car je lui suis fidèle et le serai toujours, comme je l'ai toujours été, avec la grâce de Dieu. Qu'Il soit béni à jamais, amen, et glorifié !

4 Celui qui m'a commandé d'écrire m'a dit que les religieuses de ces monastères de Notre-Dame du Carmel ont besoin qu'on leur explique quelques points indécis d'oraison : il lui semble qu'elles comprendront mieux le langage d'une autre femme, et que l'amour qu'elles me portent les rendra plus sensibles à ce que je leur dirai ; pour cette raison, il y attribue une certaine importance, si je parviens à dire quelque chose ; je m'adresserai donc à elles en écrivant, et puis, il semble insensé de songer que cela puisse convenir à d'autres personnes : Notre-Seigneur me fera déjà une grande grâce si cet écrit aide quelques-unes d'entre elles à le louer un petit peu plus. Sa Majesté sait bien que je ne prétends à rien d'autre, et il est clair que lorsque je réussirai à dire quelque chose elles comprendront que cela ne vient pas de moi, rien ne peut le leur faire croire, sauf si elles manquaient d'intelligence autant que je manque d'aptitudes pour des choses semblables, lorsque la miséricorde du Seigneur ne m'en donne point.


LE CHÂTEAU INTÉRIEUR


PREMIÈRES DEMEURES

CHAPITRE PREMIER

De la beauté et de la dignité de nos âmes : une comparaison nous aide à le comprendre. Des avantages qu'il y a à reconnaître les faveurs que nous recevons de Dieu. De l'oraison, la porte de ce Château.

1 Aujourd'hui, comme je suppliais le Seigneur de parler à ma place, puisque je ne trouvais rien à dire, ni comment entamer cet acte d'obéissance, s'offrit à moi ce qui sera, dès le début, la base de cet écrit : considérer notre âme comme un château fait tout entier d'un seul diamant ou d'un très clair cristal, où il y a beaucoup de chambres, de même qu'il y a beaucoup de demeures au ciel. Car à bien y songer, mes soeurs, l'âme du juste n'est rien d'autre qu'un paradis où Il dit trouver ses délices. Donc, comment vous représentez-vous la chambre où un Roi si puissant, si sage, si pur, si empli de tous les biens, se délecte ? Je ne vois rien qu'on puisse comparer à la grande beauté d'une âme et à sa vaste capacité. Vraiment, c'est à peine si notre intelligence, si aiguë soit-elle, peut arriver a le comprendre, de même qu'elle ne peut arriver à considérer Dieu, puisqu'il dit lui-même qu'il nous a créés à son image et à sa ressemblance. Or, s'il en est ainsi, et c'est un fait, nous n'avons aucune raison de nous fatiguer à chercher à comprendre la beauté de ce château ; il y a entre lui et Dieu la même différence qu'entre le Créateur et la créature, puisqu'il est sa créature ; il suffit donc que Sa Majesté dise que l'âme est faite à son image pour qu'il nous soit difficile de concevoir sa grande dignité et sa beauté.

2 Il est bien regrettable et confondant que, par notre faute, nous ne nous comprenions pas nous-mêmes, et ne sachions pas qui nous sommes. Celui à qui on demanderait, mes filles, qui il est, et qui ne se connaîtrait point, qui ne saurait pas qui fut son père, ni sa mère, ni son pays, ne prouverait-il pas une grande ignorance ? Ce serait d'une grande bêtise, mais la nôtre est plus grande, sans comparaison, quand nous ne cherchons pas à savoir ce que nous sommes, nous bornant à notre corps, et, en gros, a savoir que nous avons une âme, parce que nous en avons entendu parler et que la foi nous le dit. Mais les biens que peut contenir cette âme ; qui habite en cette âme, ou quel est son grand prix, nous n y songeons que rarement ; c'est pourquoi on a si peu soin de lui conserver sa beauté. Nous faisons passer avant tout sa grossière sertissure, ou l'enceinte de ce château, qui est notre corps.

3 Considérons donc que ce château a, comme je l'ai dit, nombre de demeures, les unes en haut, les autres en bas, les autres sur les côtés ; et au centre, au milieu de toutes, se trouve la principale, où se passent les choses les plus secrètes entre Dieu et l'âme. Il faut que vous soyez attentives à cette comparaison. Peut-être, par ce moyen, Dieu consentira-t-il à vous faire comprendre quelques-unes des faveurs que Dieu veut bien accorder aux âmes, et, dans la mesure du possible, les différences qu'il y a entre elles ; car personne ne peut les comprendre toutes, tant elles sont nombreuses : d'autant moins une misérable comme moi ! Si le Seigneur vous les accorde, vous aurez le : grand réconfort de savoir que cela est possible ; sinon, vous louerez sa grande bonté. Car si la considération des choses qui sont au ciel, et dont jouissent les bienheureux, ne nous fait aucun tort et nous réjouit plutôt, de même, lorsque nous cherchons à obtenir ce dont ils jouissent, il ne peut nous nuire de voir qu'un si grand Dieu peut se communiquer en cet exil à des vers de terre si malodorants, et d'aimer une bonté si bonne, une miséricorde si démesurée. Je tiens pour certain que celui qui souffrirait de savoir que Dieu peut nous faire cette faveur en cet exil n'a guère d'humilité ni d'amour du prochain ; car si ce n'était de cela, comment ne pas nous réjouir que Dieu accorde ces grâces à l'un de nos frères sans que cela l'empêche de nous l'accorder à nous aussi, et de voir que Sa Majesté manifeste ses grandeurs en quiconque ? Ce sera, parfois, dans le seul but de les manifester, comme le Seigneur l'a dit lui-même à propos de l'aveugle à qui il à rendu la vue, lorsque les Apôtres lui ont demandé s'il était aveugle à cause de ses péchés ou par la faute de ses parents. Il arrive, ainsi, que celui à qui il fait ces faveurs ne soit pas plus saint que celui à qui il ne les fait point, il veut seulement qu'on reconnaisse sa grandeur, comme nous le voyons dans saint Paul et la Madeleine, et pour que nous le louions en ses créatures.

4 On pourra dire que ces choses semblent impossibles, et qu'il est bon de ne pas scandaliser les faibles. Leur incrédulité est une moindre perte, si ceux à qui Dieu les accorde ne manquent pas d'en profiter ; ils s'en régaleront, un plus grand amour s'éveillera en eux pour Celui qui montre tant de miséricorde, et dont le pouvoir et la majesté sont si grands. D'autant plus que je sais que celles à qui je parle ne courent pas ce danger elles savent et croient que Dieu donne de bien plus grandes preuves d'amour. Je sais que ceux qui n'y croiraient point n'en auront pas l'expérience, car Dieu tient beaucoup à ce qu'on ne limite pas ses oeuvres ; donc, mes soeurs, que ce ne soit jamais le cas de celles d'entre vous que le Seigneur ne conduirait pas par cette voie.

5 Donc, pour revenir à notre bel et délicieux château, nous devons voir comment nous pourrons y pénétrer. J'ai l'air de dire une sottise : puisque ce château est l'âme, il est clair qu'elle n'a pas à y pénétrer, puisqu'il est elle-même ; tout comme il semblerait insensé de dire à quelqu'un d'entrer dans une pièce où il serait déjà. Mais vous devez comprendre qu'il y a bien des manières différentes d'y être ; de nombreuses âmes sont sur le chemin de ronde du château, où se tiennent ceux qui le gardent, peu leur importe de pénétrer l'intérieur, elles ne savent pas ce qu'on trouve en un lieu si précieux, ni qui l'habite, ni les salles qu'il comporte. Vous avez sans doute déjà vu certains livres d'oraison conseiller à l'âme d'entrer en elle-même ; or, c'est précisément ce dont il s'agit.

6 Un homme fort docte me disait récemment que les âmes qui ne font pas oraison sont semblables à un corps paralysé ou perclus, qui bien qu'il ait des pieds et des mains, ne peut les commander ; ainsi, il est des âmes si malades, si accoutumées à s'arrêter aux choses extérieures, que c'est sans remède, elle ne semblent pas pouvoir entrer en elles-mêmes ; elles ont une telle habitude de n'avoir de rapports qu'avec la vermine et les bêtes qui vivent autour du château qu'elles leur ressemblent déjà beaucoup ; et bien qu'elles soient, par nature, très riches, capables de converser avec rien de moins que Dieu, c'est sans remède. Si ces âmes ne cherchent pas à connaître leur grande misère et à y porter remède, elles resteront transformées en statues de sel faute de tourner la tête vers elles-mêmes, comme il advint de la femme de Loth pour l'avoir tournée (Gn. 19,26).

7 Car autant que je puis le comprendre, la porte d'entrée de ce château est l'oraison et la considération ; je ne dis pas mentale plutôt que vocale, car pour qu'il ait oraison, il doit y avoir considération. Celle qui ne considère pas à qui elle parle, et ce qu'elle demande, et qui est celle qui demande, et à qui, je n'appelle pas cela faire oraison, pour beaucoup qu'elle remue les lèvres. Il pourra pourtant y avoir oraison sans qu'on le recherche, mais dans ce cas on s'y sera exercé naguère. Quiconque aurait l'habitude de parler à la majesté de Dieu comme il parierait à son esclave, qui ne se demande pas s'il s'exprime mal, mais dit ce qui lui vient aux lèvres, ou qui l'apprend pour le répéter, je ne tiens pas cela pour de l'oraison, et plaise à Dieu que nul chrétien ne la pratique de cette façon. J'espère de la bonté de Sa Majesté, mes soeurs, que ce n'est le cas d'aucune de vous, vous êtes habituées à vous occuper des choses intérieures, ce qui est fort utile pour éviter de tomber dans une telle bestialité.

8 Nous ne nous adressons donc pas à ces âmes percluses, car si le Seigneur lui-même ne vient pas leur commander de se lever, comme à celui qui attendait à la piscine depuis trente ans (Jn 5,5), elles sont bien mal en point, et en grand danger, mais aux autres âmes, à celles qui pénètrent enfin dans le château. Celles-là, forts mêlées au monde, ont de bons désirs, et parfois, ne serait-ce que de loin en loin, elles se recommandent à Notre-Seigneur et considèrent qui elles sont sans toutefois s'y attarder. De temps en temps, pendant le mois, elles prient, pleines des mille affaires qui occupent ordinairement leur pensée, et auxquelles elles sont si attachées que là où est leur trésor, là est leur coeur (Mt 6,21) ; elles songent parfois à s'en affranchir, et c'est déjà une grande chose pour elles que la connaissance d'elles-mêmes, constater qu'elles sont en mauvaise voie, pour trouver la porte d'entrée. Enfin, elles pénètrent dans les premières pièces, celles du bas, mais toute la vermine qui entre avec elles ne leur permet ni de voir la beauté du château, ni de s'apaiser ; elles ont déjà beaucoup fait en entrant.

9 Ce que je dis, mes filles, va vous sembler déplacé, puisque, par la bonté de Dieu, vous n'êtes pas de celles-là. Il va vous falloir de la patience, sinon je ne saurais faire entendre comment j'ai compris certaines des choses intérieures de l'oraison, et encore plaise au Seigneur que j'arrive à parler de quelques-unes ; car ce que je voudrais vous faire entendre est bien difficile, lorsque l'expérience fait défaut. Si vous avez cette expérience ; vous verrez qu on ne peut s'abstenir d'effleurer ce que plaise au Seigneur dans sa miséricorde, de vous épargner.

CHAPITRE II

De la laideur de l'âme en état de péché mortel, et comment Dieu voulut la faire voir à certaine personne. De la connaissance de soi. Toutes choses utiles, souvent dignes de remarque. De la manière de comprendre ces demeures.

1 Avant d'aller plus loin, je tiens à vous demander de considérer ce qu'on peut éprouver à la vue de ce château si resplendissant et si beau, cette perle orientale, cet arbre de vie planté à même les eaux vives de la vie, qui est Dieu, lorsque l'âme tombe dans le péché mortel. Il n'est ténèbres si ténébreuses, chose si obscure et si noire qu'elle n'excède. Sachez seulement que bien que le soleil qui lui donnait tant d'éclat et de beauté soit encore au centre de cette âme, il semble n'y être point, elle ne participe point de Lui, et pourtant elle est aussi capable de jouir de Sa Majesté que le cristal de faire resplendir le soleil. Elle ne bénéficie de rien ; en conséquence, toutes les bonnes actions qu'elle accomplit ainsi, en état de péché mortel, ne portent aucun fruit qui mérite le ciel ; elles ne procèdent pas du principe qui est Dieu, par qui notre vertu est vertu, rien ne peut donc être agréable à ses yeux quand nous nous éloignons de Lui ; enfin, le but de celui qui commet un péché mortel n'est pas de Le satisfaire, mais de plaire au démon ; comme il n'est que ténèbres, la pauvre âme, elle aussi, se transforme en ténèbres.

2 Je connais une personne à qui Notre-Seigneur voulut montrer l'état de l'âme qui pèche mortellement. Cette personne (la sainte elle-même. Voir (Autobiographie, chap. 40 et Relation, chap. 25.) dit qu'aucun de ceux qui le connaîtraient ne pourrait pécher, lui semble-t-il même s'il lui fallait fuir les occasions au prix des plus grandes peines imaginables. Elle eut donc bien envie que tous en soient informés ; vous, mes filles, ayez envie de beaucoup prier Dieu pour ceux qui sont réduits à cet état de totale obscurité, eux et leurs oeuvres. Car de même que tous les ruisselets qui découlent d'une source très claire le sont aussi, lorsqu'une âme est en état de grâce, ses oeuvres sont agréables aux yeux de Dieu et à ceux des hommes (elles procèdent de cette source de vie, l'âme y est planter comme un arbre qui ne donnerait ni fraîcheur ni fruits, s'ils ne lui venaient de cette source qui le nourrit, l'empêche de sécher, et lui fait produire de bons fruits), ainsi lorsque l'âme, par sa faute, s'éloigne de cette source pour se planter dans une autre aux eaux très noires et très malodorantes, tout ce qu'elle produit est l'infortune et la saleté mêmes.

3 Il sied de considérer ici que la fontaine, ce soleil resplendissant qui est au centre de l'âme, ne perd ni son éclat ni sa beauté ; il est toujours en elle, rien ne peut lui ôter sa beauté. Mais si on jetait un drap très noir sur un cristal exposé au soleil, il est clair que si le soleil donne sur lui, sa clarté n'opérera point sur le cristal.

4 O âmes rachetées par le sang de Jésus-Christ ! Connaissez-vous vous-mêmes, et ayez pitié de vous ! Comment se peut-il que, sachant cela, vous ne cherchiez pas à retirer cette poix de ce cristal ? Considérez que si vous perdez la vie, jamais vous ne jouirez à nouveau de cette lumière. Ô Jésus ! quel spectacle que celui d'une âme qui s'en est éloigné ! Dans quel état sont les pauvres chambres du château ! Que les sens, ces gens qui les habitent, sont troublés ! Et les puissances, qui sont les alcades, majordomes, maîtres d'hôtels, qu'ils sont aveuglés, et gouvernent mal ! Enfin, puisque l'arbre est planté en un lieu qui est le démon, quel fruit peut-il donner ?

5 J'ai entendu une fois un homme, grand spirituel, dire qu'il ne s'étonnait de rien de ce que faisait une âme en état de péché mortel, mais de ce qu'elle ne faisait pas. Plaise à Dieu, dans sa miséricorde, de nous délivrer d'un si grand malheur, car rien, tant que nous vivons, ne mérite le nom de malheur si ce n'est celui qui entraîne des maux éternels, à jamais. Voilà, mes filles, ce que nous devons craindre, et ce que nous devons demander à Dieu dans nos prières ; s'il ne garde point la cite, nous travaillerons en vain (Ps 76,2), car nous sommes la vanité même. Cette personne disait qu'elle avait tiré deux choses de la grâce que le Seigneur lui a faite : l'une, l'immense crainte de l'offenser : elle le suppliait donc sans cesse de ne pas la laisser tomber dans le péché, dont elle voyait les terribles effets ; la seconde, un miroir d'humilité, sachant que tout ce que nous pouvons faire de bon n'a pas son principe en nous, mais dans cette fontaine où est planté l'arbre de notre ; âme, dans ce soleil qui réchauffe nos oeuvres. Elle a vu cela si clairement que dès qu'elle faisait ou voyait faire quelque chose de bien, elle ramenait cette action à son principe, et comprenait que sans cette aide nous sommes impuissants ; de là, elle était immédiatement portée à louer Dieu et à s'oublier d'ordinaire elle-même, quoi qu'elle fit de bien.

6 Le temps que vous passerez, mes soeurs, à lire ceci, et moi à l'écrire, ne serait pas perdu si nous retenions ces deux choses, que les hommes doctes et entendus savent très bien, mais notre balourdise, à nous, femmes, a besoin de tout cela ; et, d'aventure, le Seigneur veut peut-être qu'on porte à notre connaissance cette sorte de comparaison. Plaise à sa bonté de nous accorder la grâce nécessaire.

7 Ces choses intérieures sont si obscures pour l'entendement que quelqu'un de si peu instruit que moi, devra forcément dire beaucoup de choses superflues, et même insensées, avant de parler juste une seule fois. Il faudra donc de la patience à quiconque me lira, comme il m'en faut pour écrire ce que j'ignore ; car, vrai, il m'arrive de me sentir toute sotte en prenant le papier, je ne sans ni que dire, ni par quoi commencer. Je comprends bien qu'il est important pour vous que j'explique de mon mieux certaines choses intérieures, car nous entendons toujours dire combien l'oraison est bonne, et d'après la constitution nous devons la pratiquer pendant un grand nombre d'heures, mais on ne nous explique rien d'autre que ce qu'il nous est possible de faire de nous-mêmes ; on nous parle peu des choses que le Seigneur opère dans l'âme, c'est-à-dire le surnaturel. Le fait d'en parler et de nous l'expliquer de nombreuses façons nous apportera la grande consolation de contempler ce céleste artifice intérieur, si peu connu dés mortels, que toutefois nombre d'entre eux recherchent. Et bien que dans quelques-uns de mes écrits le Seigneur ait fait entendre certaines choses, je comprends que je ne les avais pas toutes comprises comme je le fais aujourd'hui, les plus difficiles, en particulier. L'ennui, c'est que pour les aborder, comme je l'ai dit, il faudra en répéter beaucoup de fort connues ; il ne saurait en être autrement, vu la rudesse de mon esprit.

8 Revenons donc à notre château aux nombreuses demeures. Vous ne devez pas vous représenter ces demeures l'une après l'autre, comme en enfilade, mais fixer votre regard au centre ; là se situe la salle, le palais, où réside le roi ; considérez le palmiste ; avant qu'on atteigne sa partie comestible, plusieurs écorces entourent tout ce qu'il contient de savoureux. Ici, de même, de nombreuses salles sont autour de celle-là, et également au-dessus. Les choses de l'âme doivent toujours se considérer dans la plénitude, l'ampleur et la grandeur, on ne le dira jamais assez, elle est capable de beaucoup plus que ce que nous sommes capables de considérer, et le soleil qui est dans ce palais se communique à toutes ses parties. Il est très important que toute âme qui s'adonne à l'oraison, peu ou prou, ne soit ni traquer, ni opprimée. Laissez-la évoluer dans ces demeures, du haut en bas et sur les côtés, puisque Dieu l'a douée d'une si grande dignité ; qu'elle ne se contraigne point à rester longtemps seule dans une salle. Oh ! s'il s'agit de la connaissance de soi ! Car elle est si nécessaire, (cherchez à me comprendre), même pour celles d'entre vous que le Seigneur a introduites dans la demeure où il se trouve Lui-même, que jamais, malgré votre élévation, vous ne pouvez mieux faire, et vous ne le pourriez pas, même si vous le vouliez ; car l'humilité travaille toujours à la façon dont l'abeille fait le miel dans la ruche, sinon tout est perdu ; mais considérons que l'abeille ne manque pas de sortir pour rapporter des fleurs ; ainsi fait l'âme, par la connaissance de soi ; croyez-moi envolez-vous de temps en temps, pour considérer la grandeur et la majesté de Dieu. Ainsi, débarrassées de la vermine qui entre dans les premières salles, celles de la connaissance de soi, vous verrez votre bassesse mieux qu'en vous-mêmes, bien que, comme je l'ai dit, Dieu fasse à l'âme une grande miséricorde lorsqu'il lui permet de se connaître, mais qui peut le plus peut le moins, comme on dit. Et croyez-moi, avec la vertu de Dieu nous pratiquerons une vertu bien plus haute que si nous restons étroitement ligotées à notre terre.

9 Je ne sais si je me suis bien fait comprendre, car cette connaissance de nous-mêmes est si importante que je voudrais que jamais vous ne vous relâchiez sur ce point, même si vous êtes fort élevées dans le ciel ; tant que nous sommes sur cette terre, rien ne doit avoir plus d'importance pour nous que l'humidité. Je répète donc qu'il est très bon, et meilleur encore, de chercher à pénétrer d'abord dans la salle qui la concerne plutôt que de s'envoler vers les autres : c'est le chemin pour y parvenir ; et puisque nous pouvons marcher en terrain sûr et uni, pourquoi voudrions-nous des ailes pour voler ? Cherchez à mieux progresser dans l'humilité ; et, ce me semble, jamais nous n'arriverons à nous connaître si nous ne cherchons pas à connaître Dieu ; en contemplant sa grandeurs penchons-nous sur notre bassesse ; en contemplant sa pureté, nous verrons notre saleté ; en considérant son humilité, nous verrons combien nous sommes loin d'être humbles.

10 On y trouve deux avantages : premièrement, il est clair que quelque chose de blanc parait plus blanc auprès de quelque chose de noir, et, à l'opposé, le noir auprès du blanc ; deuxièmement, notre entendement et notre volonté s'ennoblissent, ils se disposent mieux à accomplir tout ce qui est bien lorsque notre regard, donc nous-même, nous tournons vers Dieu ; il- a de grands inconvénients à ne jamais sortir de notre boue et de notre misère. Nous parlions, à propos de ceux qui sont en état de péché mortel, des courants noirs et malodorants dans lesquels ils sont ; de même, ici, sans qu'il y ait toutefois d'analogie, Dieu nous en garde ! Car ceci n'est qu'une comparaison. Si nous vivons enfoncés dans les misères de notre terre, jamais nous ne sortirons du courant boueux des craintes, des pusillanimités, et de la  lâcheté ; regarder si on me regarde ou si on ne me regarde pas ; me demander s'il y a du danger à suivre cette voie ; n'y aurait-il pas quelque orgueil à oser entreprendre cette action ? Est-il bon qu'une misérable comme moi s'occupe d'une chose aussi haute que l'oraison ? Me méprisera-t-on si je ne suis pas la voie de tout le monde ? Et puis, les extrêmes ne sont pas bons, même dans la vertu, grande pécheresse que je suis, ne serait-ce tomber de plus haut ? Je ne progresserai peut-être point, et je nuirai à de bonnes gens ; quelqu'un comme moi n'a pas besoin de se singulariser.

11 Dieu secourable ! Mes filles, qu'elles sont nombreuses les âmes que le démon a dû beaucoup appauvrir par ce moyen ! Elles prennent tout cela pour de l'humilité, et bien des choses encore que je pourrais dire ; cela provient de ce que nous ne nous connaissons pas tout à fait ; la connaissance que nous avons de nous-même est déviée, et si nous ne sortons jamais de nous-même, je ne suis pas surprise que cela, et pis encore, soit à craindre. C'est pourquoi je dis, mes filles, que nous devons fixer nos regards sur le Christ, notre
bien ; là, nous apprendrons la véritable humilité ; en Lui et en ses Saints, notre entendement s'ennoblira comme je l'ai dit, et la connaissance de nous-même n'engendrera pas de lâches voleurs ; car bien que ce ne soit encore que la première Demeure, elle est très riche et d'un si grand prix que celui qui échappe à la vermine qui s'y trouve ne manquera pas de progresser. Terribles sont les ruses et astuces du démon pour empêcher les âmes de se connaître et de discerner leur voie.

12 De ces premières demeures, je puis vous donner un très bon signalement dont j'ai l'expérience. C'est pourquoi je vous demande de ne pas considérer un petit nombre de salles, mais un million ; car les âmes entrent ici de bien des manières, animées, les unes et les autres, de bonnes intentions. Mais comme celles du démon sont toujours mauvaises, il doit maintenir dans chacune d'elles de larges légions de démons pour empêcher les âmes de passer d'une demeure à l'autre ; la pauvre âme ne s'en rend pas compte, il use donc de mille sortes d'embûches et illusions il n'est plus aussi à l'aise lorsque les âmes se rapprochent du Roi. Mais, comme elles sont, ici, encore absorbées par le monde, plongées dans leurs plaisirs, grisées d'honneurs et de prétentions, les sens et les facultés, ces vassaux de l'âme que Dieu leur a donnés, ne sont pas assez forts ; elles sont donc facilement vaincues, malgré leur désir de ne pas offenser Dieu, et les bonnes actions qu'elles font. Celles qui se trouvent dans cette situation devront souvent, et de leur mieux, avoir recours à Sa Majesté, demander à sa bienheureuse Mère, à ses Saints, d'intercéder et de combattre pour elles ; leurs propres serviteurs n'ont guère la force de les défendre. A la vérité, quel que soit notre état, il faut que la force nous vienne de Dieu. Plaise à Sa Majesté de nous en donner, dans sa miséricorde. Amen.

13 Quelle misérable vie nous vivons ! Mais je vous ai beaucoup dit ailleurs combien il nous est néfaste de ne pas bien comprendre ce qui touche l'humilité et la connaissance de soi (Autobiographie, chap. 13 ; Chemin de la Perfection, chap. 12 et 13), je n'insiste donc pas ici ; et encore, plaise au Seigneur que j'aie dit quelque chose qui vous soit profitable.

14 Vous remarquerez que la lumière qui émane du Palais où est le Roi n'éclaire encore qu'à peine ces premières Demeures, car bien qu'elles ne soient pas obscurcies et noires, comme c'est le cas pour l'âme en état de péché, elles sont assez sombres pour que celui qui s'y trouve ne puisse voir de clarté ; ce n'est pas que la salle ne soit pas éclairée, (je ne sais m'expliquer), mais toutes ces mauvaises couleuvres, ces vipères et ces choses venimeuses qui sont entrées avec lui ne lui permettent pas d'apercevoir la lumière : comme celui qui, pénétrant en un lieu où le ciel entre abondamment, aurait, sur les yeux, de la boue qui l'empêcherait de les ouvrir. La pièce est claire, mais il n'en jouit pas, il est gêné, et dés choses comme ces fauves et ces bêtes l'obligent à fermer les yeux et à ne voir qu'elles. Telle me semble la situation d'une âme, qui, bien qu'elle ne soit pas en mauvais état, est si mêlée aux choses mondaines, si imbue de richesses, ou d'honneurs, ou d'affaires, comme je l'ai dit, que bien qu'elle souhaiterait, en fait, voir sa beauté et en jouir, elle n'y a pas accès, et il ne semble pas qu elle puisse se faufiler entre tant d'obstacles. Il est très utile, pour obtenir de pénétrer dans les secondes Demeures, que chacun, selon son état, tâche de se dégager des choses et des affaires qui ne sont pas nécessaires. C'est d'une importance telle que j'estime impossible qu'on accède jamais à la Demeure principale sans commencer par là ; il sera même difficile de rester sans danger dans celle où on se trouve, si on a pénétré dans le château ; car au milieu de choses si venimeuses, il est impossible de n'être pas mordu.

15 Qu'adviendrait-il, mes filles, si nous qui avons déjà pénétré beaucoup plus avant, dans d'autres demeures secrètes du château, nous nous retrouvions, par notre faute, en plein tumulte, ce qui, du fait de nos péchés, est le cas de beaucoup de personnes à qui Dieu a accordé ses faveurs et qui, par leur faute, sont rejetées au sein de ces misères ? Ici, nous sommes libres extérieurement : intérieurement, plaise à Dieu que nous le soyons, et qu'il nous délivre. Gardez-vous, mes filles, des soucis qui vous sont étrangers. Considérez que rares sont les Demeures de ce château où les démons renoncent à combattre. Il est vrai qu'en certaines demeures, les gardes, je crois avoir dit que ce sont les puissances, ont la force de lutter ; mais il nous est bien nécessaire de ne point nous distraire pour comprendre leurs ruses et qu'ils ne nous trompent point, travestis en anges de lumière ; car ils peuvent nous nuire de multiples façons, en s'insinuant peu à peu et nous ne le comprenons que lorsque le mal est fait.

16 Je vous ai déjà dit (Chemin de la Perfection, chap. 38 et 39) que le démon agit comme une lime sourde, nous devons le déceler dès le début. Je veux ajouter autre chose, pour me faire mieux comprendre : il insuffle à une soeur de si vifs désirs de pénitence qu'elle n'a de repos que lorsqu'elle se tourmente. Le principe est bon, mais lorsque la prieure a ordonné de ne pas faire pénitence sans autorisation, si le démon suggère à cette soeur qu'elle peut bien passer outre, à si bonnes fins, elle mène en cachette une telle vie qu'elle en perd la santé et se trouve empêchée d'accomplir ce qu'ordonne la Règle ; vous voyez où aboutit ce bien. Il en anime une autre d'un très grand zèle pour la perfection ; c'est très bon, mais il peut découler de là que la moindre petite faute de la part de ses soeurs lui semble un grave manquement, il s'ensuit la préoccupation de les surveiller et d'en appeler à la prieure. Elle peut même en venir à ne pas voir ses propres fautes, tant elle a de zèle pour l'Ordre. Quant aux autres, elles ne comprennent pas ce qui se passe en son for intérieur, et il peut arriver qu'elles ne s'accommodent pas si bien que cela de sa vigilance.

17 Ce que recherche ici le démon, ce n'est rien de moins que refroidir la charité et l'amour des soeurs les unes pour les autres, ce qui serait fort dommage. Comprenons, mes filles, que la véritable perfection est dans l'amour de Dieu et du prochain ; plus nous observerons ces deux commandements, plus parfaites nous serons. Toute notre règle et nos Constitutions ne tendent à rien d'autre, elles ne font que nous donner le moyen de mieux les observer. Trêve de zèles indiscrets qui peuvent nous faire grand mal. Que chacune se considère elle-même. Je vous ai déjà longuement parlé de cela, je n'insisterai donc pas (Autobiographie, chap. 13 et Manière de visiter).

18 Cet amour que vous devez avoir les unes pour les autres est si important que je voudrais que vous ne l'oubliez jamais, car à force de considérer chez les autres de petits riens, qui d'ailleurs ne sont peut-être pas des imperfections, mais que, dans notre ignorance, nous prenons en mauvaise part, notre âme peut perdre la paix, et même inquiéter celle des autres ; considérez que cette perfection-là coûterait cher. Le démon pourrait aussi éveiller cette tentation chez la prieure ; ce serait plus dangereux. C'est pourquoi une grande prudence est nécessaire ; car lorsqu'il s'agit de choses contraires à la Règle et aux Constitutions, il ne faut pas toujours les prendre en bonne part, mais l'avertir, et si elle ne s'amende point, en appeler au supérieur ; voilà la charité. De même vis-à-vis des soeurs, s'il s'agit d'une chose grave ; la vraie tentation serait de tout laisser faire de peur que ce soit une tentation. Il faut prendre bien garde, pour que le démon ne nous abuse point, de ne point parler de cela entre nous, il pourrait en tirer un grand avantage et introduire l'habitude de la médisance, mais uniquement à celle qui agira utilement, comme je l'ai dit. Cela ne nous concerne guère puisque ici, grâce à Dieu, nous observons un silence continuel, mais il est bon que nous soyons sur nos gardes.

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19 juillet 2008 6 19 /07 /juillet /2008 13:06
Noces de Cana

CHAPITRE LXXVII

UTILITÉ DE LA TENTATION.

Elle pria un jour le Seigneur pour une personne assaillie par la tentation, et reçut la réponse suivante : « Je permets cette tentation pour lui faire connaître et déplorer son défaut; elle s'efforcera ensuite de le vaincre, elle sera humiliée de n'y pouvoir parvenir, et cette humiliation effacera presque entièrement à mes yeux d'autres défauts qu'elle n'a pas encore remarqués. L'homme qui voit une tache sur sa main, ne lave pas seulement la tache, mais lave ses deux mains. Il les purifie ainsi de toutes les souillures qu'il n'eût peut-être pas enlevées, si cette tache plus visible ne lui en avait fourni l'occasion. »

CHAPITRE LXXVIII

LA COMMUNION FRÉQUENTE PLAÎT A DIEU.

1. Une personne excitée par le zèle de la justice se permettait d'en juger plusieurs autres; elle les trouvait peu dévotes, peu préparées, et se tourmentait de les voir s'approcher souvent de la communion. I1 lui arrivait même de leur en faire publiquement des reproches, de sorte que certaines personnes concevaient de la crainte et n'osaient plus communier.

2. Celle-ci demanda au Seigneur s'il approuvait cette façon d'agir, et il répondit : « Mes délices sont d'être avec les enfants des hommes, et dans l'excès de mon amour j'ai institué ce sacrifice afin qu'on le renouvelât souvent en mémoire de moi. Je me suis engagé à rester dans ce mystère avec les fidèles jusqu'à la consommation des siècles. Quiconque s'efforce d'éloigner de la communion une âme qui n'est pas en état de péché mortel, arrête ou suspend les délices que j'aurais trouvées en cette âme. Celui-là ressemble à un précepteur sévère qui empêcherait le fils du roi de jouer avec les enfants pauvres de son âge, malgré le plaisir qu'y trouverait le jeune prince. Ce maître aurait jugé qu'il convient plus à l'enfant de recevoir les honneurs dus à son rang, que de se divertir sur la place publique au jeu de paume ou à quelque autre amusement. » Celle-ci dit alors : « Si cette personne était résolue à ne plus donner à l'avenir de tels avis, lui pardonneriez-vous ses exagérations ? » Le Seigneur répondit : « Non seulement je lui pardonnerais, mais je trouverais dans sa résolution un plaisir semblable à celui que goûterait le fils du roi, si son précepteur, changeant d'avis, lui amenait volontiers, pour partager ses jeux, les jeunes amis chassés auparavant par un excès de sévérité. »

CHAPITRE LXXIX

AVANTAGES DU ZÈLE.

1. Celle-ci priait pour une personne qui s'attristait et craignait d'avoir offensé Dieu en corrigeant avec dureté certaines négligences qui auraient pu, à son avis, donner un exemple funeste pour l'observance régulière. Elle reçut du meilleur des maîtres l'instruction suivante : « Si quelqu'un désire que son zèle soit pour moi le plus beau sacrifice de louange, et assure à son âme un grand profit, il devra surtout s'appliquer à trois choses :
1° montrer toujours un visage aimable à la personne dont il corrige les défauts (c'est du reste ce que demande la bienséance à l'égard du prochain) et, tout en exigeant ce qui est bien, user de paroles et de procédés charitables ;
2° avoir soin de ne pas divulguer les fautes en des lieux où il ne peut espérer que le coupable se corrige ou que ceux qui entendent soient discrets ;
3° lorsque la conscience signale un défaut à reprendre, ne se laisser arrêter par aucun respect humain, mais chercher en toute charité les occasions de détruire le mal, dans l'unique but de procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes. Alors on sera certainement récompensé en proportion de sa peine, et non d'après le succès obtenu ; car si les efforts n'amènent aucun résultat, ce sera pour le malheur de ceux qui n'ont pas voulu écouter ou qui ont osé résister.»

2. Comme elle priait encore pour deux personnes qui étaient en discussion, l'une croyant défendre la justice et l'autre maintenir la charité envers le prochain, le Seigneur lui dit : « Quand un bon père voit ses petits enfants s'amuser devant lui, et s'exercer à des luttes joyeuses, il rit parfois, ou fait semblant de n'en rien voir. Mais, à un moment donné, s'il s'aperçoit que l'un des combattants s'acharne sur son frère, il se lève, et châtie le coupable. De même, moi qui suis le Père des miséricordes, aussi longtemps que je vois ces personnes discuter avec douceur et bonne intention, je n'y prête aucune attention, quoique je préfère les voir en paix. Mais si l'une vient à traiter l'autre avec dureté, elle ne pourra éviter la correction que lui infligera la verge de ma justice paternelle. »

CHAPITRE LXXX

UTILITÉ FUTURE DL LA PRIÈRE.

Une autre personne se plaignait souvent de ne retirer aucun profit des prières faites pour elle. Celle-ci porta cette plainte au Seigneur et lui demanda pourquoi il en était ainsi. Le Seigneur répondit : « Demande à cette personne ce qu'elle trouverait plus avantageux pour un cousin ou pour quelqu'un de ses parents à qui elle souhaiterait voir attribuer un bénéfice ecclésiastique : qu'on lui en conférât seulement le titre, ou qu'on lui en donnât immédiatement les revenus, (bien qu'il soit encore jeune écolier), et qu'on le laissât disposer de cet argent suivant son caprice? La simple raison humaine jugera qu'il est plus utile d'octroyer seulement à cet enfant le titre d'un bénéfice, destiné à lui procurer dans l'avenir de grands revenus ; car. si on lui en remet maintenant la valeur, il pourra la dissiper en dépenses inutiles, et se retrouver plus tard aussi pauvre et malheureux. Que cette personne ait donc confiance en ma sagesse et ma bonté divines. Je suis son père, son frère, et l'ami de son âme. Je veillerai sur ses intérêts temporels et spirituels avec une plus fidèle sollicitude qu'elle n'en mettra jamais à soigner les intérêts d'un parent. Qu'elle soit persuadée que je garde pour un temps propice et fixé d'avance, les fruits de toutes les prières que l'on m'a adressées pour elle : je les lui remettrai intégralement lorsque rien ne pourra plus les corrompre ou les amoindrir. Cette disposition lui sera beaucoup plus salutaire, car, si elle éprouvait de la consolation aussitôt après une prière faite en sa faveur, cette joie serait peut-être bientôt troublée par la vaine gloire et desséchée par l'orgueil; ou bien, si je lui donnais la prospérité temporelle, son âme y pourrait trouver une occasion de chute. »

CHAPITRE LXXXI

AVANTAGES DE L'OBÉISSANCE.

L'hebdomadière récitait de mémoire le capitule de Matines avec intention de satisfaire ainsi au précepte de la Règle 1 qui ordonne en effet de dire cette leçon par cœur. Cette bonne intention, ayant été révélée à Celle-ci, elle vit que cette âme acquérait ainsi un mérite égal à celui que lui eût procuré la prière d'autant de personnes que le capitule contenait de mots.

Elle comprit aussi les paroles que saint Bernard suppose être dites à un homme par les actions de toute sa vie, lorsqu'il en est à l'article de la mort : « C'est toi qui nous a faites, nous sommes tes oeuvres, nous ne t'abandonnerons pas, mais nous serons toujours avec toi et t'accompagnerons ait tribunal de Dieu 2. » Dieu permettra alors que toutes les actions d'obéissance paraissent comme autant de personnages illustres qui consoleront celui qui les aura faites et intercéderont pour lui auprès du Seigneur. Chaque bonne oeuvre accomplie par obéissance, et rendue parfaite par la pureté d'intention, obtiendra à l'homme le pardon de quelque négligence. Ce sera une consolation extrême pour 1'agonisant.

1. Règle de saint Benoît, chap. XII.
2. .Meditationes piissimae, chap. 11, 5, inter spuria.

CHAPITRE LXXXII

RECOMMANDATION D'UNE HEBDOMADIÈRE QUI LISAIT LE PSAUTIER 1.

Une hebdomadière qui devait réciter le psautier prescrit pour la Congrégation demanda à celle-ci de prier pour elle. Pendant cette prière, celle-ci vit en esprit le Fils de Dieu prendre cette hebdomadière avec lui pour la conduire devant le trône de Dieu le Père. Le Fils pria son Père céleste de faire entrer cette âme en participation de l'ardent amour et de la fidélité avec lesquels lui-même avait désiré la gloire de son Père et le salut du genre humain. Il voulait qu'aidée par ce secours, l'hebdomadière obtint la réalisation de tous ses désirs. Lorsque le Fils eut invoqué son Père, cette personne pour laquelle il avait prié, parut couverte de vêtements semblables aux siens. Et comme nous lisons que le Fils de Dieu se tient debout devant son Père afin d'intercéder pour l'Église, de même celle-ci, comme une autre reine Esther, se tenait devant Dieu le Père afin de prier avec le Fils pour son peuple, c'est-à-dire pour sa Congrégation. Elle s'acquitta de son obligation tout entière sans quitter cette attitude, et le Père céleste accepta ses paroles en deux manières : d'abord comme un seigneur qui obtient d'un répondant le montant de la dette dont celui-ci s'est fait caution pour les débiteurs ; ensuite comme un maître qui reçoit de son intendant une somme d'argent afin de la distribuer à ses plus chers amis. Celle-ci voyait encore le Seigneur exaucer toutes les prières que cette personne lui adressait pour la Congrégation, et la placer devant lui, afin qu'elle distribuât aux autres sœurs du monastère tout ce qu'on viendrait demander pour elles.

1. A Helfta comme à Cluny on avait l'usage de réciter certains psaumes de surérogation qui. allongeaient beaucoup l'office. Ces psaumes étaient appelés Psalmi familiares par abréviation, pour Psalmi pro familiaribus tam vivis quam pro defunctis. Les Psaumes Graduels prescrits pour certains jours sont un reste de cette coutume. Les Psalmi familiares étaient récités au chœur, au commencement ou à la fin de chaque heure canoniale. La coutume de réciter le psautier entier soit chaque jour, soit chaque semaine, existait aussi parmi les moines et les moniales dès les premiers temps monastiques, mais comme dévotion privée surajoutée aux heures canoniales. I1 est cependant possible qu'en certaines communautés on se soit partagé le psautier, ou bien que le psautier entier ait été récité par une seule religieuse députée par le convent, soit chaque jour, soit chaque semaine. Ceci est une simple conjecture, car nous n'avons trouvé aucun fait à l'appui, sauf pour les suffrages des défunts qui étaient une pratique commune. Il paraîtrait d'après cela que le psautier auquel il est fait allusion ici désigne plutôt certains des Psalmi familiares mentionnés plus haut, pour la récitation desquels, à Helfta, une moniale était désignée par semaine (noter que c'est le terme d'hebdomadière qui est employé), récitation qu'elle faisait en dehors du temps de l'office, seule, ou avec quelques autres moniales. D'un autre côté, il est évident que certains des Psalmi familiares se disaient en commun, par exemple le Miserere pendant le chapitre, à la veille de Noël, comme il est rapporté au Livre IV, ch. II.
A côté de ces coutumes, on trouve celle de réciter certains offices votifs en plus de celui du jour ; par exemple l'office de la sainte Trinité composé du temps d'Alcuin, l'office de la sainte Vierge recommandé par saint Pierre Damien, et l'office de tous les Saints, beaucoup moins répandu. Nos suffrages sont un souvenir de ces offices qui s'étaient beaucoup multipliés jusqu'au xv° siècle, mais seulement comme dévotion privée.

CHAPITRE LXXXIII

UTILITÉ DE LA SUJÉTION

1. Celle-ci priait le Seigneur de corriger lui-même le défaut d'un de ses supérieurs ; elle reçut cette réponse: « Ignores-tu que non seulement cette personne, mais encore celles qui sont à la tête de cette Congrégation si aimée, ont toutes quelques défauts? Personne ici-bas n'en est exempt. C'est là un effet de la bonté, de la douceur et de la tendresse excessives avec lesquelles j'ai choisi cette Congrégation. Ses mérites prendront par là de merveilleux accroissements, car il faut bien plus de vertu pour se soumettre à une personne dont on connaît les défauts qu'à une autre dont les actions semblent irréprochables. » Elle reprit : « Bien que j'éprouve une joie extrême, ô mon Seigneur, à voir s'accroître les mérites des inférieurs, je désirerais cependant aussi que les supérieurs ne fussent pas en faute, et je crains que cela ne leur arrive quelquefois par fragilité. » Le Seigneur répondit : « Moi qui connais tous leurs défauts, je permets que dans les divers travaux de leur charge ils en manifestent quelque chose, sans cela ils n'arriveraient peut-être jamais à posséder une grande humilité. De cette façon, au contraire, les mérites des inférieurs s'accroissent par les défauts et les qualités des supérieurs, et les mérites des supérieurs gagnent autant par les défauts que par les progrès des inférieurs, comme tous les membres d'un même corps contribuent à son bien-être général. »

2. Celle-ci comprit alors la bonté et la sagesse infinies du Seigneur qui prépare avec tant d'industrie le triomphe des élus en se servant merveilleusement des défauts pour faire progresser les vertus. Si l'éclatante miséricorde de Dieu ne se fût montrée à elle que dans cette seule circonstance, toutes les créatures ne pourraient cependant jamais en louer assez le Seigneur.

CHAPITRE LXXXIV

DE LA VRAIE PURIFICATION DE L'HOMME.

1. Elle priait ensuite pour une personne affligée et reçut cette réponse : « Ne crains pas ; je ne permets jamais que mes élus soient accablés au-dessus de leurs forces, et je suis toujours auprès d'eux pour mesurer leur fardeau. Une mère qui veut réchauffer son petit enfant devant un foyer, tient toujours sa main entre le feu et l'enfant; de même quand je trouve à propos de purifier mes justes par la tribulation, mon but n'est pas de les perdre, mais de les éprouver et de les sauver. »

2. Elle priait également pour une personne qu'elle avait trouvée en défaut. Dans l'ardeur de ses désirs, elle dit entre autres choses au Seigneur : « O Seigneur, bien que je sois la dernière des créatures, j'ose, dans l'intérêt de votre gloire, vous prier pour cette personne ; mais vous, Puissance infinie à qui rien ne résiste, pourquoi ne m'exaucez-vous pas ? » Le Seigneur répondit: « Comme par ma puissance infinie je puis toutes choses ; de même, par mon insondable sagesse, je les connais et les dispose toutes comme il convient. Quand un roi de la terre, maître des forces et des volontés, veut voir ses écuries parfaitement propres, il n'abaisse pas sa majesté jusqu'à faire le travail de ses mains royales; ainsi je ne retire jamais un homme du mal où il est tombé par sa propre faute, à moins que lui-même se faisant violence et changeant de volonté, ne se montre digne de mon amour. »

CHAPITRE LXXXV

COMMENT LE SEIGNEUR SUPPLÉE POUR LA CRÉATURE.

Celle-ci considérait une sœur qui circulait dans le chœur pendant Matines, pour avertir les moniales d'observer certaines règles, dont l'oubli pouvait produire certaines confusions dans l'office divin. Elle demanda au Seigneur comment il agréait ce zèle. Le Seigneur répondit : « Si quelqu'un, dans l'intention de me glorifier, prend soin d'éviter toute négligence durant l'office divin, et s'il avertit les autres dans le même but, je supplée à l'imperfection inévitable de sa dévotion et de son attention. »

CHAPITRE LXXXVI

DE L'OFFRANDE DES ADVERSITÈS ET DE LA PERTE DE CEUX QUI NOUS SONT CHERS.

Comme elle priait pour une personne très désolée de voir une de ses amies malade à en mourir, elle reçut du Seigneur cette instruction : « Un homme craint de perdre, ou même a déjà perdu un ami qui lui est cher, près duquel il trouvait non seulement les consolations de l'amitié, mais aussi les conseils nécessaires pour le progrès de son âme. Cet homme m'offre avec une volonté droite le chagrin qui oppresse son cœur, et se voyant dans l'impossibilité de garder son ami, il consent à le perdre si j'y trouve une plus grande gloire, préférant ainsi ma volonté à la sienne. Certes, s'il maintient son âme dans cette disposition, ne fût-ce qu'une heure, ma bonté divine gardera à son offrande toute la perfection qu'il lui avait donnée, et tout ce qu'il souffrira dans la suite à cause de la fragilité humaine contribuera à son salut éternel. Car des pensées s'élèveront de son cœur brisé; il se dira: « Quel secours ! quelle consolation, quel soulagement j'aurais reçus de cet ami, et j'en suis privé! » Mais, parce qu'il m'a offert sa douleur, ces pensées disposeront son cœur à recevoir la divine consolation qui se répandra dans son âme en proportion des regrets poignants qui l'ont saisi par ma permission. Ma bonté naturelle me force pour ainsi dire à agir de la sorte ; l'orfèvre n'est-il pas obligé d'enchâsser dans son travail d'or ou d'argent autant de pierreries qu'il a préparé de cavités pour les recevoir? Ma divine consolation est représentée par les pierres précieuses, parce qu'on attribue à certaines de ces pierres des propriétés spéciales. Et en effet, cette consolation céleste achetée par l'homme au prix de souffrances passagères possède une telle vertu, que nul en ce monde ne peut subir une perte si grande qu'il n'en soit dédommagé au centuple dès ici-bas par ce divin secours, et mille fois plus encore dans l'éternité. »

CHAPITRE LXXXVII

COMMENT LE SEIGNEUR REPARE LES FAUTES DE FRAGILITE.

Elle priait une autre fois pour une personne qui désirait extrêmement posséder devant Dieu le mérite de la virginité, et qui craignait avoir contracté quelque souillure par suite de la fragilité humaine. Cette personne lui apparut entre les bras du Seigneur. Elle était revêtue d'une robe blanche comme la neige, dont les plis étaient disposés avec un grand art. Le Seigneur voulut bien, à ce sujet, donner à celle-ci l'instruction suivante : «Lorsque, par suite de la faiblesse humaine, une souillure ternit un peu la virginité ; si l'âme regrette ce mal et fait pénitence, ma bonté transforme ces fautes en ornements analogues aux plis qui donnent à un vêtement sa grâce et sa beauté. Cependant, comme cette parole de l'Écriture demeure toujours vraie : « Iricorruptio proximum facit esse Deo : La parfaite pureté rapproche l'homme de Dieu » (Sagesse, vi, 20) ces mêmes taches pourraient se contracter par le fait de péchés si graves qu'ils mettraient obstacle aux douceurs de l'amour divin, comme la multiplicité des vêtements de l'épouse gêne, en quelque sorte, les embrassements de l'Époux.

CHAPITRE LXXXVIII

DES OBSTACLES APPORTÉS PAR L'ATTACHEMENT AU PROPRE SENS.

Celle-ci priait pour une âme qui désirait obtenir le secours des consolations divines, et elle reçut du Seigneur cette réponse : « Cette âme met elle-même obstacle à l'effusion de la grâce. Lorsque j'attire mes élus par le goût très suave de mon amour, celui qui tient obstinément à son propre sens, agit comme un homme qui se couvrirait le nez avec son vêtements pour ne pas respirer le doux parfum des aromates. Mais celui qui, pour mon amour, renonce à ses propres lumières, afin de suivre celles d'autrui, acquiert d'autant plus de mérites qu'il s'est fait plus de violence. Il a en effet pratiqué l'humilité et remporté une complète victoire. C'est pourquoi l'Apôtre a dit : « Non coronabitur nisi qui legitime certaverit : Nul ne sera couronné s'il n'a légitimement combattu. » (II Timoth., II, 5.)

CHAPITRE LXXXIX

LA VOLONTÉ EST ACCEPTÉE POUR LE FAIT.

Comme elle priait pour une personne qui trouvait beaucoup de difficultés dans un travail qu'on lui avait enjoint, le Seigneur daigna l'instruire par cette comparaison : « Voilà un homme qui pour mon amour veut entreprendre un grand travail dans lequel il redoute de telles difficultés, que sa dévotion en subira peut-être du détriment. Si dans ce cas il préfère l'accomplissement de ma volonté au bien de son âme, j'estimerai tellement sa bonne intention que je la prendrai pour un fait accompli. Cet homme pourrait ne jamais même commencer son travail, et je l'en récompenserais cependant comme s'il l'avait achevé et n'avait mis aucune négligence à l'accomplir. »

CHAPITRE XC

NE PAS PRÉFÉRER LES CHOSES EXTÉRIEURES
AUX CHOSES INTÉRIEURES

Comme celle-ci priait pour une personne souvent ennuyée par suite de certaines combinaisons qui dépendaient pourtant de sa volonté, le Seigneur lui fit cette réponse: « Ces peines la purifient des souillures qu'elle a contractées en préférant parfois, pour des raisons humaines, les avantages extérieurs au profit intérieur. -- Nous ne pouvons cependant vivre sans l'usage des biens extérieurs, reprit celle-ci : comment donc cette personne a-t-elle péché en y pourvoyant, puisque cette charge lui est confiée ? » Le Seigneur répondit: « C'est pour une noble damoiselle un honneur et un ornement de porter un manteau doublé de fourrure tigrée. Mais si elle s'avisait de retourner le manteau et de porter les fourrures à l'extérieur, ce qui était pour elle une parure honorable deviendrait une cause de confusion. Sa mère ne pourrait souffrir cet affublement ridicule et se hâterait de jeter au moins sur les épaules de sa fille un second vêtement, dans la crainte qu'on ne la prît pour une insensée. Et moi, parce que j'aime tendrement cette personne qui est ma fille, je dissimule son défaut sous un manteau, c'est-à-dire sous les ennuis qui résultent de ses occupations elles-mêmes, sans pourtant qu'il y ait de sa faute. De plus, je la revêts de la patience comme d'un ornement de choix, car j'ai ordonné dans l'Évangile de chercher avant tout le royaume de Dieu (Luc, xvi, 31), c'est-à-dire le progrès des choses intérieures. Quant à ces choses extérieures, je n'ai même pas dit de les chercher en second lieu, mais j'ai promis de les donner par surcroît. » Tout religieux qui désire être l'ami particulier de Dieu, devra peser attentivement la vérité de cette grande parole.

FIN DU LIVRE TROISIÈME


APPENDICE DU LIVRE TROISIEME
_______________________

Note du Chapitre LXVI

Tu animae meae vita,
Tecum sit affectio cordis mei unita,
Vi amatorii ardoris conflata.
In omni ad quod sine te tendit,
Reddatur exanimata.

Quia tu es amoenitas omnium colorum,
Dulcor omnium saporum,
Fragrantia omnium odorum,
Delectatio omnium sonorum,
Suavis amoenitas amplexuum intimorum.

In te voluptas deliciosa,
Ex te supereffluentia copiosa,
Ad te allicientia amoenosa,
Per te influentia affectuosa.

Tu supereffluens abyssus divinitatis,
O regum Rex dignissime,
Imperator excellentissime,
Princeps illustrissime,
Dominator mitissime,
Tutor validissime.

Tu vivificans gemma humame nobilitatis.
Opifex artificiosissime,
Instructor mansuetissime,
Consulter sapientissime,
Adjutor benignissime,
Amice fidelissime.

Tu saporosa unio intimae suavitatis,
O blanditor delicatissime, affector lenissime,
Amator ardentissime,
Sponse dulcissime,
Zelator castissime.

Tu vernans flos iugcnuae venustatis,
O frater amabilissime,
Juvenis ftoridissime,
Comes jucundissime,
Hospes liberalissime,
Ministrator curialissime.

Te omni creaturae praeeligo,
Propter te omni delectationi abrenuntio,
Pro te omni adversitati obvio ;
In his omnibus te unicum laudatorem requiro.

Te vegetatorem horum omniumque bonorum corde et ore contestor,
In virtute tui fervoris adjungo intentionem mea devotionis efficaciae tuae orationis,
Ut per integritatem divinae unionis
Ducar ad apicem summae perfcetionis,
Consumpto ontiti motu rebellionis.

FIN DU PREMIER TOME


"La Bienheureuse Vierge lui fit connaître que si quelqu'un la saluait avec dévotion en l'appelant : Lis blanc de la Trinité et Rose éclatante de la beauté céleste, elle lui ferait comprendre :

- De quel pouvoir elle tient de la toute-puissance du Père,

- Quelle ingéniosité lui donne, pour le salut du genre humain, la Sagesse du Fils,

- Quelle tendresse comble son coeur par la bénignité de l'Esprit-Saint.

Et la Vierge ajouta : "A celui qui me salue ainsi, à l'heure de sa mort, je me montrerai à lui dans l'épanouissement d'une telle beauté, que cette vue, en le consolant merveilleusement, lui révélera les joies du Ciel"".

(Tome 2, chapitre XVIIII, 3ème §).

 

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19 juillet 2008 6 19 /07 /juillet /2008 13:02
L'agonie, par El Greco

III. -- Invitation à établir son nid dans la plaie sacrée de Jésus-Christ.

En priant pour une personne, elle reçut à son sujet cet enseignement destiné à régler sa vie : Lorsqu'elle aura établi son nid dans le creux de la muraille, c'est-à-dire dans le Cœur sacré du Seigneur Jésus, qu'elle prenne son repos dans la profondeur de cette caverne et savoure le miel de la pierre, c'est-à-dire la bienveillance des aspirations de ce Cœur déifié. Qu'elle médite attentivement dans les Écritures la vie admirable du Christ et s'efforce d'imiter ses exemples, principalement sur trois points :
1° le Seigneur passait souvent les nuits en prière; cette personne doit donc en toutes ses tribulations avoir recours à l'oraison.
2° Le Seigneur s'en allait prêchant par les villes et les bourgades ; elle doit chercher à donner le bon exemple au prochain, non seulement par ses paroles, mais aussi par ses actions, son attitude et sa démarche.
3° Le Christ répandait ses bienfaits sur tous ceux qui venaient vers lui ; elle-même doit accomplir le bien comme il suit : lorsqu'elle, se disposera à agir ou à parler, elle recommandera son action au Seigneur et l'unira aux oeuvres très parfaites du Fils de Dieu, afin qu'elle soit réglée et ordonnée selon son adorable volonté et pour le salut du genre humain. L'œuvre achevée, elle l'offrira de nouveau pour que le Seigneur la perfectionne et la présente à Dieu le Père comme tribut d'éternelle louange.

Celle-ci reçut encore cet enseignement : Chaque fois que cette personne voudra sortir de son nid, elle devra se servir de trois appuis: sur le premier elle marchera, elle s'appuiera à droite sur le second et à gauche sur le troisième :
- Le premier appui est l'ardente charité par laquelle elle s'efforcera d'attirer à Dieu tous les hommes et de leur être utile pour la gloire du Seigneur, en union avec l'amour par lequel Jésus-Christ a opéré le salut du monde
- Le second appui qui soutiendra sa droite est l'humble sujétion qui la soumettra à toute autorité à cause de Dieu. Elle aura soin en outre que ses paroles et ses actions ne scandalisent ni ses supérieurs ni ses inférieurs.
- Le troisième appui, celui de gauche, est la vigilance exacte sur elle-même, grâce à laquelle ses pensées, ses paroles et ses actes seront préservés de toute souillure capable d'offenser Dieu.

IV. -- D'une âme qui se bâtit un trône devant le trône de Dieu.

L'état d'une autre âme, objet de ses prières, lui fut encore révélé. Cette personne lui apparut devant le trône de Dieu. Elle se construisait un trône magnifique formé de pierreries taillées et jointes ensemble par un ciment d'or pur. Parfois cette personne s'asseyait sur le trône comme pour s'y reposer, et d'autres fois elle se levait pour travailler à le rehausser encore davantage. Celle-ci comprit que les pierres précieuses représentaient diverses peines destinées à conserver et à ennoblir le don de Dieu en cette personne. Car le Seigneur prépare en cette vie un chemin dur et âpre pour ses élus, dans la crainte que les agréments de la route ne leur fassent oublier les joies de la patrie. Quant à l'or qui rejoignait ensemble ces pierres précieuses, il figurait la grâce spirituelle dont elle devait se servir, avec une pleine confiance et dans l'intérêt de son salut, pour joindre ensemble, comme par un ciment, toutes ses peines extérieures et intérieures.

Elle se reposait de temps en temps sur le trône, pour montrer qu'elle goûtait parfois les divines consolations. Mais elle se relevait ensuite pour bâtir de nouveau, figurant ainsi l'exercice continu des bonnes oeuvres qui fait avancer l'âme de jour en jour, et l'élève au sommet de la perfection.

V. -- D'une autre qui est représentée émondant un arbre.

L'état d'une autre âme lui fut aussi montré dans la prière : elle vit devant le trône de la Majesté divine un arbre magnifique, au tronc puissant, aux branches vigoureuses, aux feuilles brillantes comme l'or. La personne pour qui elle priait montait dans cet arbre, et, armée d'un outil, retranchait certains rameaux qui commençaient à se dessécher. Aussitôt qu'ils étaient taillés, on lui offrait une autre branche aussi belle que les premières pour remplacer les rameaux enlevés. Cette autre branche provenait du trône de Dieu qui apparaissait entouré de cette brillante verdure. A peine le rameau avait-il été greffé qu'il reprenait sa vigueur, produisait un fruit de couleur rouge, et l'âme cueillait ce fruit pour l'offrir au Seigneur qui semblait y trouver d'incomparables délices.

Cet arbre figurait l'état religieux où cette personne était entrée pour servir Dieu; les feuilles d'or signifiaient ses bonnes oeuvres accomplies dans l'Ordre. Par les mérites du parent qui l'avait amenée au monastère et recommandée à Dieu, ses oeuvres avaient une valeur qui surpasse toute valeur, comme l'or surpasse les autres métaux. Dans l'instrument qui lui servait à couper les branches, il faut voir la considération de ses propres défauts : après les avoir découverts, elle les retranchait par une digne pénitence. La branche enlevée auprès du trône de Dieu, pour être mise à la place du rameau coupé, figurait la vie très sainte et très parfaite de Jésus-Christ, laquelle, en vertu des mérites et des suffrages de ce parent dont nous avons parlé, était toujours mise en oeuvre pour réparer ses fautes. Enfin le fruit cueilli et offert au Seigneur signifiait la bonne volonté de cette âme pour se corriger, bonne volonté très agréable à Dieu à cause de sa sincérité. Nous savons, en effet, que le Seigneur préfère cette disposition à de grandes oeuvres accomplies sans pureté d'intention.

VI. -- Instruction pour une personne lettrée dont la vie est figurée par les trois apôtres sur le Thabor.

Comme elle priait pour deux personnes qui lui avaient été recommandées, mais dont elle ignorait les dispositions, elle dit au Seigneur : « Vous qui connaissez tous les cœurs, ô mon Dieu, daignez révéler à votre indigne servante, au sujet de ces deux âmes, ce qui est agréable à votre volonté et pourra procurer leur salut. » Le Seigneur dans sa bonté lui rappela deux révélations qu'elle avait eues autrefois, concernant deux autres personnes dont l'une était lettrée et l'autre ignorante, quoique toutes deux eussent renoncé au siècle. Il lui conseillait de faire part de ces révélations aux personnes dont elle s'occupait en ce moment, et il ajoutait : « Les cinq révélations qui précèdent et les deux suivantes sont un enseignement dont peuvent profiter les hommes de tout ordre et de toute profession. »

Voici la révélation qui concernait la personne lettrée. Le Seigneur dit à celle-ci : « Je l'ai prise avec mes apôtres pour la conduire sur la montagne de la nouvelle lumière. Qu'elle s'étudie à régler sa vie et ses oeuvres d'après la signification des noms des apôtres qui m'accompagnèrent sur le Thabor :
- Pierre, selon les interprètes, signifie agnoscens 1 : celui qui connaît ; qu'elle ait pour but, dans toutes ses lectures, d'arriver à se connaître elle-même par de sérieuses réflexions. Quand le livre traite par exemple des vices et des vertus, qu'elle examine s'il reste encore en elle quelque trace de ces vices, ou si elle a progressé dans la vertu. Lorsqu'elle aura acquis une plus parfaite connaissance d'elle-même, qu'elle s'efforce,
- selon la signification du nom de Jacques (supplantator, celui qui est victorieux) de corriger tous ses défauts par une lutte vigoureuse, et d'acquérir par un effort constant les vertus qui lui manquent.
- Comme le nom de Jean est interprété : in quo est gratia (celui qui est rempli de grâce), qu'en temps opportun, le soir ou le matin, elle s'efforce de rejeter au loin toutes les choses extérieures pour se recueillir en elle-même, s'occuper de moi et chercher à connaître ma volonté. Alors, soit que je lui inspire de me louer, de me remercier pour mes bienfaits personnels ou généraux; soit que je l'invite à prier pour les pécheurs ou pour les âmes du purgatoire, elle aura soin de pratiquer cet exercice pendant le temps déterminé, et d'y apporter toute sa dévotion. »

1. Assurément, d'après le mot hébreu phathar, qui signifie interpretatus est. Ludolphe le Chartreux, dans sa Vita Christi, traduit de la même façon : Petrus qui est interprété agnoscens. Part. II, chap. III.

VII. -- Instruction pour une personne illettrée chargée de la cuisine.

Voici la révélation qui concerne la personne illettrée : Celle-ci ayant prié pour l'âme qui s'attristait de ne pouvoir vaquer librement à l'oraison à cause de sa charge, elle reçut cette réponse : « Je ne l'ai pas choisie pour me servir seulement une heure, mais pour demeurer avec moi sans interruption tout le jour ; elle atteindra ce but si elle accomplit toutes ses actions pour ma gloire, et avec la même ferveur que si elle était en prière. Elle pourra ajouter cette pratique : elle souhaitera que ceux qui profitent de son labeur n'entretiennent pas seulement les forces de leur corps, mais progressent dans mon amour et soient affermis dans le bien. Quand elle aura agi de la sorte, ses actions et ses travaux seront pour moi comme des mets soigneusement préparés et relevés par des assaisonnements choisis. »

CHAPITRE LXXV

L'ÉGLISE EST ICI FIGURÉE PAR LES MEMBRES DU CHRIST.

1. Tandis qu'elle priait pour une personne, le Seigneur Jésus Roi de gloire lui apparut, pour lui montrer, sous la forme physique de son corps, l'Église qui est son corps mystique, puisqu'il est appelé son Époux et son Chef comme il l'est en réalité. II paraissait donc orné à droite de magnifiques vêtements royaux, tandis que tout son côté gauche était à nu et couvert de plaies. Celle-ci comprit que la partie droite représentait toutes les âmes élues qui appartiennent à l'Église et sont prévenues par le Seigneur des bénédictions de sa douceur par un don spécial de la grâce et les mérites de leurs vertus personnelles. Le côté gauche figurait les imparfaits qui sont encore chargés de vices et de défauts. Les ornements de la droite du Seigneur marquaient les hommages et les bienfaits spirituels que certaines personnes prodiguent, avec une dévotion particulière, à ceux qu'elles voient s'élever au-dessus des autres par l'excellence de leur vertu et le don de la divine familiarité ; car faire du bien aux âmes élues à cause des grâces dont Dieu les comble, c'est ajouter un nouvel ornement au côté droit du Seigneur. II en est qui répandent volontiers leurs bienfaits sur les bons, mais qui mettent tant de dureté dans la répression des méchants et des imparfaits, que par leur impatience ils les aigrissent au lieu de les corriger. Ceux-là paraissent frapper furieusement à coups de poing les plaies du Seigneur ; par leur violence ils en font jaillir le sang sur leur visage qui en est tout souillé et défiguré. Néanmoins le Seigneur, vaincu par sa propre tendresse, excité aussi par l'amour de ses amis particuliers auxquels ces personnes ont fait du bien, agit comme s'il ne voyait rien. Il porte son attention sur les bienfaits reçus par ses amis, et avec les vêtements qui décorent sa droite, c'est-à-dire avec les mérites de ses élus, il efface les taches qui souillent le visage des autres.

2. Le Seigneur ajouta : « S'ils voulaient du moins, en soignant les plaies de leurs amis, apprendre à guérir les ulcères de mon corps, qui est l'Eglise c'est-à-dire à corriger les défauts du prochain ! II faut d'abord, pour obtenir ce résultat, les toucher avec précaution et par des admonitions charitables, les dégager de leurs imperfections. Si on voit que ces moyens n'amènent aucun résultat, on doit alors les reprendre avec une fermeté croissante afin de les guérir. Mais il y en a qui n'ont aucun souci de mes plaies : tels sont ceux qui, connaissant les défauts du prochain, le méprisent à cause de ses vices, mais ne voudraient pas l'avertir par un seul mot, dans la crainte de s'attirer quelque ennui. Ils apportent cette vaine excuse de Caïn: « Numquid custos fratris mei sum ego : Suis-je le gardien de mon frère ? » (Gen. iv, 9.) Ceux-là semblent poser sur mes plaies un onguent qui les envenime au lieu de les guérir, et engendre la corruption ; car sous le couvert du silence ils laissent croître dans l'âme du prochain des défauts qu'ils auraient pu corriger par quelques paroles dites à propos.

3. « D'autres aussi signalent au prochain ses défauts, mais ne le voyant pas immédiatement corrigé ou châtié au gré de leurs désirs, ils s'irritent, puis sous le coup de l'indignation ils jurent en leur cœur de ne rien dévoiler à l'avenir, de ne corriger personne, puisqu'on n'apporte aucune attention à leurs discours. Ils ne manquent pas cependant d'accuser durement en eux-mêmes le prochain et de le noircir par des détractions, sans jamais prononcer une parole d'avertissement ou de correction. Ceux-là semblent aussi se servir d'un onguent qui recouvre mes plaies à l'extérieur et les ronge en même temps à l'intérieur comme le ferait un trident rougi au feu.

4. « Il en est encore qui s'abstiennent de corriger le prochain moins par malice que par insouciance ceux-là me marchent sur les pieds. D'autres enfin ne songent qu'à exécuter leur propre volonté : il leur importe peu que mes élus soient scandalisés, pourvu que tout les satisfasse : ceux-là prennent mes mains et les percent avec des alènes rougies au feu.

5. « Il en est qui aiment sincèrement les prélats pieux et parfaits, et ne cessent, comme il est juste, de les révérer et de les exalter par leurs paroles et leurs actes. Mais ils jugent avec rigueur et déprécient outre mesure les prélats qui ne gardent pas leur règle ou qui sont pleins de défauts. En ce cas ils ornent la partie droite de ma tête avec des pierreries et des perles ; quant à la partie gauche qui est meurtrie, et que je désirais appuyer sur eux pour trouver un peu de soulagement, ils semblent la repousser et la frapper du poing sans aucune pitié.

6. « D'autres applaudissent aux mauvaises actions des prélats et des supérieurs pour s'attirer leur bienveillance et obtenir la liberté de satisfaire en tout leur volonté propre. Ceux-là tournent violemment ma tête en arrière, et me font éprouver de grandes douleurs; de plus, en insultant à mes souffrances, ils semblent se moquer des plaies qui couvrent ma face. »

7. Puisque dans cette révélation le Seigneur paraît s'identifier à son Église au point que les bons sont comme le côté droit de son corps et les méchants le côté gauche, tout chrétien doit chercher avec la plus grande attention comment il pourra servir le membre sain ou le membre malade du Christ. Ce serait une chose vraiment abominable de voir un homme déchirer les plaies de son ami, les couvrir d'un onguent empoisonné, repousser sa tête lorsqu'il voudrait la reposer sur lui ou la lui retourner violemment en arrière. Que l'homme déteste donc sa faute si, par sa dureté, il a plutôt offensé que servi le Seigneur Dieu son Créateur et son Rédempteur, et qu'il s'efforce de s'amender pour être utile à ce très fidèle bienfaiteur au lieu de lui nuire. Qu'il fasse tout le bien possible aux plus parfaits, afin de les exciter à de nouveaux progrès; qu'il entoure de soins les imparfaits pour les corriger. Qu'il obéisse avec amour quand les supérieurs commandent ce qui est bien et qu'il supporte leurs défauts avec respect. Qu'il évite toutefois de les flatter s'ils agissent d'une façon répréhensible, et ce qu'il ne pourra corriger par des discours, qu'il s'efforce de l'améliorer par de fervents désirs et des prières silencieuses offertes à Dieu.

CHAPITRE LXXVI

DE LA COMMUNICATION SPIRITUELLE DES MÉRITES.

1. Une autre personne s'étant dévotement recommandée à ses prières, celle-ci, dès sa première entrée à l'oratoire, demanda au Seigneur que cette âme eût part à toutes les oeuvres que Dieu laissait faire à son indigne servante : ses jeûnes, ses prières et ses autres actes de piété. Le Seigneur lui répondit: « Je communiquerai à cette âme toutes les faveurs que la libéralité sans bornes de ma Divinité t'accorde gratuitement et t'accordera jusqu'à ta mort. » Elle reprit : « Puisque l'Église entière participe à tout ce que vous daignez accomplir en moi ou par moi votre indigne servante, et aussi en tous vos élus, cette personne reçoit-elle de votre bonté quelque chose de plus, lorsque, en vertu d'une affection spéciale, je demande qu'elle ait part à tous les bienfaits que vous m'accordez ? » Le Seigneur répondit par cette comparaison : « Une noble damoiselle, qui sait préparer des perles et des pierreries pour en faire des joyaux dont elle orne sa sœur aussi bien qu'elle-même, relève ainsi l'honneur de son père, de sa mère et de toute sa maison. Bien que la louange du public s'adresse surtout à celle qui porte les colliers façonnés par elle-même, la sœur bien-aimée, parée de bijoux semblables quoique moins élégants peut-être, sera plus admirée que les autres sœurs qui n'ont rien reçu. De même, quoique l'Église participe à toutes les faveurs accordées à chacun des fidèles en particulier, l'âme qui les reçoit en retire un plus grand profit, et ceux à qui elle désire les communiquer en bénéficient ensuite plus que l'ensemble des autres chrétiens. »

2. Elle rappela alors au Seigneur que cette personne avait souvent envoyé des présents pendant la maladie de la chantre Dame M. (1), de sainte mémoire ; et regrettait de ne l'avoir pas assez obligée, comme de s'être trop rarement entretenue avec elle du salut de son âme, par crainte de la déranger ou de la fatiguer. Le Seigneur répondit : « A cause de la bonne volonté et de la joyeuse libéralité avec lesquelles cette personne a soulagé si souvent mon élue tout en conservant le désir de l'aider davantage, elle me sert encore chaque jour à ma table, comme un illustre prince qui sert à la table de l'empereur son maître. Je me suis complu dans tous les exercices par lesquels M. la chantre a pu m'honorer, en usant des forces qu'elle puisait dans les soulagements envoyés par cette personne. Je veux non seulement parler des secours matériels qu'elle a donnés, mais encore de ses pensées, de ses actes et de ses paroles qui soutenaient mon élue en toute occasion. Quant à son regret de n'avoir pas eu assez d'entretiens avec M., j'y suppléerai moi-même : un époux qui aime tendrement son épouse et qui la voit, par une extrême délicatesse, trop timide pour lui demander ce qu'elle désire pourtant beaucoup ; cet époux, dis-je, est touché de la sage réserve de sa bien-aimée et lui accorde deux fois plus qu'elle ne souhaitait. Ainsi je lui donnerai largement moi-même ce qui lui manque.

3. « Ensuite, pour toute la joie qu'elle éprouve à la vue des bienfaits dont j'ai comblé mon élue, son âme recevra dans le ciel, avec d'ineffables délices, le rejaillissement des grâces que j'ai accordées à M. Ce rayonnement qui s'échappera de l'âme de mon épouse, c'est la splendeur infinie de la divine clarté qui l'illumine. Comme les rayons du soleil dardent sur la surface des eaux et se réfléchissent sur la muraille, ainsi l'éclat de mes bienfaits brillera dans les âmes qui furent prévenues sur la terre de la douceur de mes bénédictions, et se réfléchira éternellement sur celles qui éprouvent ici-bas une joie spéciale à la pensée de cette gloire. Toutefois il y aura cette différence qu'elles brilleront, non comme la surface opaque d'une muraille, mais à la façon d'un miroir très pur qui réfléchit distinctement l'image placée devant lui. »

1. C'est sainte Mechtilde qui venait de mourir.

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19 juillet 2008 6 19 /07 /juillet /2008 12:59

CHAPITRE LXV

COMMENT PEUVENT SERVIR LES PRIÈRES DU PROCHAIN.

Un jour celle-ci offrait à Dieu, pour une personne qui l'en avait priée, tout ce que la divine bonté avait opéré gratuitement dans son âme, afin que cela servit au salut de cette personne. Aussitôt elle lui apparut debout devant le Seigneur, qui siégeait sur un trône de gloire et tenait sur son sein une robe d'un merveilleuse magnificence qu'il déploya devant elle sans toutefois l'en revêtir. Celle-ci en demeura toute surprise et dit au Seigneur : « Il y a quelques jours, lorsque je vous fis une offrande semblable, vous daignâtes aussitôt élever aux joies les plus sublimes du paradis l'amie d'une pauvre personne pour laquelle je vous priais. Pourquoi maintenant, ô Dieu de toute bonté, par le mérite de ces grâces que vous m'avez accordées, ne revêtez-vous pas cette personne de la robe que vous lui montrez et qu'elle désire avec tant d'ardeur ? » Le Seigneur répondit : « Lorsqu'on me fait, par charité, une offrande en faveur des âmes du purgatoire, je la leur applique aussitôt en leur donnant la rémission des fautes, le soulagement dans les peines et l'augmentation de la béatitude, selon l'état ou le mérite de chacune. J'ai pitié de la pauvreté de ces âmes, car je sais qu'elles ne peuvent s'aider en rien, et ma bonté m'incline toujours à la miséricorde et au pardon. Toutefois, lorsqu'on me fait de semblables offrandes pour les vivants, je les garde en vérité pour leur salut; mais comme ils peuvent eux-mêmes augmenter leurs mérites par des oeuvres de justice, par leur désir et leur bonne volonté, il convient qu'ils gagnent aussi par leurs propres efforts ce qu'ils souhaitent obtenir par les mérites d'autrui.

« C'est pourquoi, si la personne pour laquelle tu pries désire se parer des bienfaits que je t'ai conférés, elle doit s'appliquer spirituellement à trois choses :
1° que par l'humilité et la reconnaissance, elle s'incline pour recevoir cette robe, c'est-à-dire qu'elle confesse avoir besoin des mérites des autres, et me rende grâces, le coeur plein d'amour, d'avoir suppléé à son indigence par l'abondance d'autrui.
2° Qu'elle prenne cette robe avec l'espérance certaine de recevoir par ce moyen un grand profit pour le bien de son âme.
3° Qu'elle revête enfin cette robe en s'exerçant à pratiquer la charité et les autres vertus.
Celui qui désire participer aux grâces et aux mérites de son prochain peut agir de même, et il en retirera un grand profit. »

CHAPITRE LXVI

D'UNE PRIÈRE COMPOSÉE PAR ELLE ET APPROUVÉE PAR LE SEIGNEUR.

1. Il lui arriva, lorsqu'elle s'était fait saigner un peu avant le carême, d'avoir souvent ces paroles sur les lèvres : « O très excellent Roi des rois, très illustre Prince », et autres semblables. Un matin, s'étant recueillie dans l'oratoire, elle dit au Seigneur : « O très aimé Seigneur, que voulez-vous faire de ces paroles qui me viennent si souvent à l'esprit et sur les lèvres ? » Le Seigneur lui montra qu'il tenait en mains un collier d'or composé de quatre rangs. Comme elle cherchait la signification de ces quatre parties du collier, l'inspiration divine lui fit comprendre que la première désignait la Divinité de Jésus-Christ; la seconde, l'Âme de Jésus-Christ ; la troisième, l'âme fidèle qu'il a épousée en répandant son précieux sang; enfin la quatrième, le Corps immaculé de Jésus-Christ. Elle vit encore que dans ce collier l'âme fidèle se trouvait placée entre l'âme et le corps de Jésus-Christ, pour figurer le lien indissoluble d'amour par lequel le Seigneur unira cette âme fidèle à son corps et à son âme. Tout à coup, elle eut un ravissement d'esprit, et sous l'inspiration divine elle prononça les paroles suivantes 1 :
« O Vie de mon âme ! Que les affections de mon coeur, enflammées par l'ardeur de votre amour, s'unissent intimement à vous. Que mon âme devienne comme morte et sans vie à l'égard de tout ce qu'elle rechercherait hors de vous !
« Vous êtes l'éclat de toutes les couleurs, la douceur de tous les goûts, le parfum de toutes les senteurs, le charme de toutes les harmonies, la tendre suavité des embrassements intimes !
« En vous se trouvent les plus délicieuses jouissances; de vous jaillissent les eaux surabondantes ; vers vous un charme irrésistible entraîne, par vous l'âme est remplie de saintes affections.
« Vous êtes l'abîme toujours débordant de la Divinité ! O Roi le plus noble des rois, Souverain suprême, Prince très illustre, Maître très doux, Protecteur très puissant !
« O Perle précieuse et vivifiante de la noblesse humaine ! O Créateur de toutes les merveilles, Maître très doux, Conseiller très sage, Auxiliaire le plus dévoué, Ami le plus fidèle !
« En vous sont réunis les charmes des délices intimes, ô vous qui caressez avec délicatesse, qui aimez avec douceur, qui chérissez avec tant d'ardeur, Époux très aimable et tout brûlant de chastes désirs !
« Vous êtes la fleur printanière qui brille dans sa beauté native : ô frère très aimable, adolescent plein de grâce et de force ! O compagnon très agréable, hôte très généreux, serviteur le plus empressé !
« Je vous préfère à toute créature ; pour vous je renonce à tout plaisir ; pour vous j'affronte toute adversité ; je ne veux être approuvée et louée que par vous seul.
« Vous êtes le Principe de tout bien, mes lèvres et mon coeur l'attestent. Dans la vertu de votre amour, je joins la force de ma dévotion à votre prière efficace, afin qu'après avoir étouffé en moi tout mouvement de la nature rebelle, je sois conduite au sommet de la plus haute perfection par une complète union à Dieu. »

Or chacune de ces aspirations brillait comme une perle enchâssée dans le collier d'or.

2. Le dimanche suivant, celle-ci assistait à la Messe où elle devait communier. Tandis qu'elle récitait cette prière avec beaucoup de dévotion, elle vit que le Seigneur semblait y prendre plaisir: «O Dieu très aimant, dit-elle, puisque ces paroles vous sont agréables, je veux conseiller à autant de personnes que je le pourrai, de vous les offrir comme un précieux collier. » Le Seigneur répondit : « Nul ne peut me donner ce qui est à moi ; mais quiconque récitera dévotement cette prière, obtiendra de me connaître davantage. II recevra la splendeur de ma Divinité qu'il aura attirée dans son âme par la vertu de ces aspirations, comme celui qui tient une lame d'or exposée au soleil y voit rayonner la lumière de cet astre. »

3. Elle éprouva bientôt l'effet de cette promesse , car, après avoir achevé la prière, son âme lui parut plus éclatante sous le rayonnement de la divine lumière, et elle trouva plus de douceurs que jamais dans la connaissance de Dieu.

1. Ce Rythme dans le texte original latin, se trouve à l'appendice de ce volume.

● ● ●

On trouve bon d'ajouter ici plusieurs choses utiles, choisies parmi celles que le Seigneur révéla à celle-ci, quand elle le priait pour d'autres âmes.

CHAPITRE LXVII

QUE LE SEIGNEUR RÉPANDIT PAR SON ENTREMISE
LE TORRENT DE SA GRÂCE SUR BEAUCOUP D'ÂMES

Le Seigneur Jésus apparut un jour à celle-ci et lui demanda son coeur, disant : « Ma fille, donne-moi ton coeur. » Elle l'offrit avec joie, et il lui sembla que le Seigneur appliquait ce coeur à son Coeur sacré comme sous la forme d'un tube qui descendait jusqu'à terre. pour répandre avec abondance sur les hommes les effusions de la Bonté divine. Le Seigneur lui dit ensuite : « Je prendrai désormais plaisir à me servir de ton coeur. II sera le canal qui, de la source jaillissante de mon Coeur sacré, répandra des torrents de divine consolation sur tous ceux qui se disposeront à recevoir ces effusions, c'est-à-dire qui auront recours à toi avec confiance et humilité. » Nous verrons dans la suite quelques-uns des touchants effets de ces paroles.

CHAPITRE LXVIII

QU'IL EST BON DE S'HUMILIER SOUS LA PUISSANTE MAIN DE DIEU.

1. Elle priait un jour pour certaines gens qui, après avoir causé beaucoup de tort au monastère par leurs pillages 1,continuaient à le ruiner. Le Seigneur bon et miséricordieux lui apparut alors : il semblait souffrir d'un bras, et ce bras était plié en arrière, à tel point que les nerfs paraissaient presque détendus. Il lui dit : « Regarde quelle cruelle douleur me causerait celui qui me frapperait du poing sur ce bras ; et je suis traité de la sorte par tous ceux qui n'ont pas pitié du péril de damnation où se trouvent vos persécuteurs, et publient les torts et les injures dont vous êtes victimes, en oubliant que les méchants sont aussi mes membres. Tous ceux au contraire qui, touchés de compassion, implorent ma clémence pour qu'elle retire miséricordieusement ces âmes de leurs désordres et les amène à une vie meilleure, ceux-là semblent appliquer sur mon bras des onguents très doux. Quant à ceux qui, par leurs conseils et leurs avis, les conduisent avec charité à l'amendement et à la réconciliation, ils ressemblent à d'habiles médecins qui, maniant mon bras avec adresse et douceur, le remettent dans sa position naturelle. »

2. Celle-ci fut remplie d'admiration pour l'ineffable bonté du Seigneur et dit: « O Dieu très miséricordieux, quelle raison pouvez-vous avoir d'appeler votre bras des gens aussi indignes ? » Le Seigneur répondit : « C'est qu'ils font partie du corps de l'Église dont je me glorifie d'être la tête. » Elle reprit: « Mais, Seigneur, ils sont déjà séparés du corps de l'Église, puisqu'ils ont été publiquement excommuniés à cause des vexations exercées contre notre monastère 1. » Le Seigneur répondit: «Néanmoins, comme ils peuvent être réintégrés dans l'Église par l'absolution, ma bonté m'oblige à prendre soin d'eux, et à désirer avec une ardeur incroyable qu'ils se convertissent et reviennent à moi par la pénitence. » Celle-ci ayant ensuite prié le Seigneur de défendre la Congrégation contre leurs insultes, et de la prendre sous sa paternelle protection, il lui dit : « Si vous vous humiliez sous ma toute puissante main, et si vous reconnaissez que vous méritez d'être châtiés à cause de vos négligences, ma paternelle miséricorde vous préservera de toute invasion des ennemis. Mais si par orgueil vous vous emportez contre vos persécuteurs, en leur désirant ou en leur souhaitant le mal pour le mal : alors, par un juste décret de ma justice, je permettrai qu'ils prévalent contre vous et vous nuisent encore davantage.

1. II s'agit probablement de Ghébard de Mansfeld, qui envahit le monastère d'Helfta en 1284 et fut excommunié pour cette raison.

CHAPITRE LXIX

COMMENT LES TRAVAUX MANUELS PEUVENT ÊTRE
UNE SOURCE DE MÉRITES.

1. La Congrégation se trouvait une année chargée d'une dette considérable, et celle-ci priait le Seigneur avec instance, afin que, dans sa bonté, il donnât aux proviseurs du monastère le moyen de se libérer. Le Seigneur lui répondit avec tendresse : « Et que gagnerai-je à les aider en cela? » Elle répondit : « C'est que nous pourrons ensuite vaquer au devoir de la prière avec plus de zèle et de dévotion. » Le Seigneur reprit : « Quel fruit m'en reviendra-t-il, puisque je n'ai nullement besoin de vos biens 1, et qu'il m'est indifférent de vous voir appliquées aux exercices spirituels ou livrées aux travaux extérieurs, pourvu que votre volonté soit dirigée vers moi par une intention libre? Si je ne trouvais de charmes que dans vos exercices spirituels, j'aurais certainement réformé de telle sorte la nature humaine après la chute d'Adam, qu'elle n'aurait eu besoin ni de nourriture, ni de vêtement, ni des autres choses que l'homme s'efforce d'acquérir ou de fabriquer, parce qu'elles sont nécessaires à la vie. Un puissant empereur ne se contente pas d'avoir en son palais des damoiselles d'honneur belles et bien parées, mais il y établit encore des princes, des capitaines, des hommes d'armes et des officiers, aptes à divers services, et toujours disposés à exécuter ses ordres. De même je ne trouve pas seulement mes délices dans les exercices intérieurs de la contemplation ; mais les occupations utiles et variées qui ont pour but mon honneur et ma gloire, m'invitent également à demeurer parmi les fils des hommes et à y prendre mes délices. C'est par ces travaux manuels que les hommes trouvent occasion de pratiquer davantage la charité, la patience, l'humilité et les autres vertus. »
2. Ensuite elle vit le principal procureur du monastère se tenir en présence de Dieu. Il paraissait couché sur le côté gauche et se levait avec peine de temps en temps pour offrir au Seigneur, de la main gauche sur laquelle il s'appuyait, une pièce d'or enrichie d'une pierre précieuse. Le Seigneur dit à celle-ci : « Si j'adoucissais la peine de celui pour qui tu pries, je serais aussitôt privé de cette pierre précieuse qui m'est si agréable. Lui-même perdrait la récompense préparée, parce que dans ce cas il m'offrirait simplement, de sa main droite, une pièce d'or sans pierre précieuse. Celui-là, en effet, me présente seulement une pièce d'or, qui, sans souffrir aucune adversité, s'efforce de suivre en toutes ses oeuvres la volonté de Dieu; mais celui qui rencontre l'épreuve dans ses travaux, et reste cependant uni à mon divin vouloir, offre à Dieu une pièce d'or enrichie d'une pierre de grand prix. »

3. Celle-ci ne se rebutait pas, et insistait avec plus de force auprès du Seigneur, afin qu'il soulageât les proviseurs du monastère. Le Seigneur lui dit : « Pourquoi trouves-tu si dur que l'on supporte quelque chose à cause de moi, puisque je suis cet ami véritable dont la fidélité ne s'affaiblit pas avec le temps ? Lorsqu'une personne est dépourvue de tout secours humain, de toute consolation et réduite à la misère, celui qui jadis a reçu d'elle quelques marques de fidélité, éprouve une grande amertume de ne pouvoir soulager de tels maux. Mais moi qui suis le seul ami véritable, j'accours vers l'âme désolée, lui apportant les fleurs fraîchement écloses de toutes les bonnes oeuvres qu'elle a pratiquées dans le cours de sa vie, par pensées, par paroles et par actions. Ces fleurs sont semées sur mes vêtements comme des roses et des lis pleins de fraîcheur. Au contact vivifiant de ma divine présence, cette âme renaît à l'espérance de la vie éternelle et se voit invitée à y recevoir la récompense de toutes ses oeuvres. La joie qu'elle conçoit à cette vue, la dispose à goûter le bonheur de l'éternelle félicité, au jour où se briseront les liens de son corps. Aussi peut-elle laisser éclater ses louanges et s'écrier dans l'élan d'une joie véritable : Voici que l'odeur de mon Bien-Aimé est comme l'odeur d'un champ fertile ! (Genèse, XXVII, 27.) En effet, comme le corps est formé de divers membres unis entre eux, ainsi trouve-t-on dans l'âme l'ensemble des affections telles que : la crainte, la douleur, la joie, l'amour, l'espérance, la haine et la modeste pudeur. Autant l'homme se sera servi de ses passions ou affections pour augmenter ma gloire, autant il trouvera en moi ces jouissances ineffables, ces délices de la paix qui disposent l'âme à goûter la béatitude éternelle. A la résurrection future, lorsque ce corps mortel revêtira l'incorruptibilité, chaque membre recevra une récompense spéciale pour les oeuvres qu'il aura accomplies et les travaux qu'il aura exécutés en mon nom et pour mon amour. Mais l'âme obtiendra une récompense bien plus sublime pour la componction et l'amour qu'elle aura ressentis, ou même simplement pour la vie qu'elle aura donnée au corps.»

4. Mais comme celle-ci, toujours émue de compassion pour, ce fidèle proviseur du monastère, recommençait à prier le Seigneur avec ferveur, afin qu'il le récompensât de ses labeurs et de ses peines, le Seigneur répondit: « Son corps, qui se fatigue pour moi dans ces travaux, m'est comme un trésor dans lequel je dépose autant de drachmes d'argent qu'il fait de démarches pour remplir sa charge. Son coeur est comme un coffret où je place avec joie une drachme d'or toutes les fois que pour ma gloire il songe à pourvoir aux besoins de ses administrés. » Elle dit alors avec admiration : « O Seigneur, cet homme ne me semble pas si parfait qu'il exécute toutes ses oeuvres uniquement pour votre gloire ; il est souvent. je le crois, poussé par d'autres motifs : le désir d'un gain temporel, ou le bien-être qui en résultera. Comment alors vous, ô mon Dieu, qui êtes la douceur sans mélange, affirmez-vous trouver en lui tant de délices? » Le Seigneur daigna répondre : « Sa volonté est tellement subordonnée à la mienne que je suis toujours la cause principale de ses actes. C'est pourquoi il retire une récompense inestimable de toutes ses pensées, de ses paroles et de ses oeuvres. Cependant, s'il s'appliquait à chaque affaire avec une plus grande pureté d'intention, il relèverait tous ses travaux dans la proportion où l'or l'emporte sur l'argent. S'il avait soin enfin de diriger vers moi ses projets et ses sollicitudes avec cette même pureté d'intention, ils en seraient tous ennoblis, comme l'or brillant et sans alliage est plus précieux qu'un or terni par les siècles.»

1. Allusion au verset 2 du psaume xv, où David dit à Dieu : Deus meus es tu, quoniam bonorurn meorum non eges.

CHAPITRE LXX

DU MÉRITE DE LA PATIENCE.

1. Il arriva qu'une personne se fit, en travaillant, une blessure dont elle souffrit beaucoup. Celle-ci, touchée de compassion, demanda à Dieu de sauvegarder ce membre blessé dans un travail légitime. Le Seigneur répondit avec bonté : « I1 n'y a pas de danger, mais cette personne obtiendra une grande récompense pour le mal qu'elle endure. De plus, tous ses autres membres qui se sont efforcés de soulager ce membre blessé, obtiendront aussi une récompense éternelle. Si on trempe une étoffe dans un bain de safran, tout autre objet qui tombe dans la même teinture prend aussi cette couleur ; de même, quand un membre souffre, tous les autres membres qui lui portent secours sont récompensés avec lui. »

2. Elle dit alors: « Mon Seigneur, comment les membres qui s'aident mutuellement obtiendront-ils une si grande récompense, puisqu'ils n'agissent pas afin que la personne blessée souffre avec patience et pour votre amour, mais seulement dans le but d'alléger sa douleur? » Le Seigneur lui fit cette consolante réponse : « La souffrance que nul remède humain n'a pu adoucir et que l'homme a supportée pour mon amour, se trouve sanctifiée par la parole que j'ai dite à mon Père au moment suprême de mon agonie: « Pater, si fieri potest, transeat a me calix iste ! 1 : Père, si c'est possible, que ce calice s'éloigne de moi. » (Matth. xxvi, 39.) En disant cette parole, l'homme acquiert beaucoup de mérites et une grande récompense. »

3. Elle poursuivit : « Est-ce qu'il ne vous est pas plus agréable, ô mon Dieu, que l'homme souffre avec patience tout ce qui peut se présenter, plutôt que d'être patient seulement quand il ne peut échapper à la souffrance ? » Le Seigneur répondit : « Ceci est caché dans l'abîme des divins jugements et dépasse l'intelligence de l'homme. Mais pour parler humainement, il en est de ces deux souffrances comme de deux couleurs ayant chacune tant de vivacité et d'éclat, qu'il est difficile de juger celle qui mérite la préférence. » Elle désira vivement alors que, par ces paroles qui lui seraient rapportées, la personne blessée dont nous avons parlé reçût du Seigneur une consolation efficace. - « Non, dit le Seigneur, mais apprends que, par une secrète disposition de ma Sagesse infinie, je lui refuse cette douceur pour que son âme soit plus éprouvée et se distingue par trois vertus: la patience, la foi, l'humilité :
- La patience, car si dans ces paroles elle trouvait la consolation que tu ressens toi-même, sa douleur serait extrêmement adoucie et le mérite de sa patience amoindri.
- La foi, afin qu'elle croie plus fermement sur le rapport d'autrui ce qu'elle n'éprouve pas elle-même, car saint Grégoire à dit 2: « La foi n'a plus de mérite, lorsque la raison humaine lui apporte son expérience. »
- Enfin l'humilité, par la persuasion que d'autres ont l'avantage de connaître par inspiration divine ce qu'elle-même ne mérite pas de savoir. »

1. Cette parole est citée d'après le répons : In monte Oliveti au Jeudi saint. C'est le texte liturgique et non celui de la sainte Ecriture elle-même, comme on le voit encore ailleurs dans ce livre.
2. Homélie XXVI sur l'évangile.

CHAPITRE LXXI

DE LA CONFESSION DES BIENFAITS DE DIEU.

1. Elle priait un jour avec compassion pour une personne qui avait proféré contre Dieu des paroles impatientes, demandant pourquoi le Seigneur lui envoyait de si grandes peines supérieures à ses forces. Le Seigneur lui dit : « Demande à cette personne quelles épreuves seraient proportionnées à ses forces, et dis-lui, attendu qu'elle ne peut obtenir le royaume des cieux sans supporter la douleur, qu'elle choisisse maintenant les souffrances qui lui agréent, et lorsqu'elles lui adviendront, qu'elle conserve la patience. » Elle comprit alors que c'est une sorte d'impatience très dangereuse, de croire que l'on serait patient dans certaines circonstances de son choix, mais non lorsqu'il s'agit de supporter les maux envoyés par Dieu. L'homme doit, au contraire, regarder avec confiance comme plus avantageux ce qui lui vient de la main du Seigneur. S'il néglige de pratiquer la patience, il doit s'en humilier sincèrement. Le Seigneur ajouta en la caressant avec tendresse : « Et toi, que penses-tu de ton sort? Est-ce que je t'envoie aussi de trop lourdes peines ? -- Nullement, ô mon Seigneur, répondit-elle; mais je confesse en toute vérité et je confesserai jusqu'à mon dernier soupir, que vous avez disposé toutes choses d'une manière si admirable, pour mon corps et mon âme, dans l'adversité comme dans la prospérité, que nulle sagesse au monde, depuis le commencement des siècles jusqu'au dernier jour, n'eût pu vous égaler, ô seule Sagesse incréée, Dieu très doux, qui atteignez avec force d'une extrémité à l'autre, et disposez tout avec douceur. » (Sagesse, VIII, 1.)

2. Alors le Fils de Dieu s'empara d'elle et, la conduisant au Père, lui demanda comment elle lui rendrait hommage. Elle dit: « Autant que je le puis, je vous rends grâces, ô Père saint, par Celui qui siège à votre droite, pour les dons magnifiques dont m'a comblée votre générosité. Je reconnais hautement que nulle puissance humaine n'eût pu me les octroyer comme le fait cette puissance divine, qui, par sa vertu, communique la vie à toute créature. » De là il la conduisit au Saint-Esprit pour qu'elle rendît aussi hommage à sa bonté : « Je vous rends grâces, dit-elle, ô Esprit-Saint, doux Paraclet, par Celui qui, avec votre coopération, s'est fait homme dans le sein de la Vierge. Malgré mon indignité, vous m'avez prévenue à ce point des bénédictions gratuites de votre douceur, qu'aucune autre bonté n'eût agi comme la vôtre, où se cachent, d'où procèdent, avec laquelle se reçoivent tous les biens. »

3. Le Fils de Dieu la serra dans ses bras et lui accorda son baiser en disant : « Après cet hommage solennel, je te prends sous ma garde spéciale, plus qu'aucune autre créature, et plus que je ne te le dois par droit de création, par droit de rédemption, et même par droit de spéciale élection. » Elle comprit à ces mots que le Seigneur reçoit en sa garde spéciale l'âme qui loue la bonté divine et se confie avec gratitude à la Providence, comme un prélat se met dans l'obligation de pourvoir aux besoins de celui qui, par la profession religieuse, est devenu son sujet.

CHAPITRE LXXII

EFFETS DE LA PRIÈRE.

1. En priant une autre fois pour plusieurs personnes qui lui avaient été recommandées, elle se souvint de l'une d'elles avec une spéciale affection : « O Seigneur plein de bonté, dit-elle, que votre paternel amour veuille bien m'exaucer quand je l'invoque pour cette personne. » Le Seigneur répondit : « Je t'exauce fréquemment lorsque tu pries pour elle.» Elle objecta : « Pourquoi donc alors parle-t-elle toujours de son indignité, et réclame-t-elle si souvent mon secours, comme si vous ne lui donniez jamais aucune consolation? » Le Seigneur dit: « La manière délicate pour cette épouse d'exciter mon amour envers elle, et l'ornement qui lui convient le mieux, c'est surtout qu'elle se déplaise dans son propre état ; cette grâce s'accroît quand tu pries davantage pour elle. »

2. Un jour, comme elle priait encore pour cette même personne, ainsi que pour d'autres, le Seigneur lui dit : « Je les ai attirées plus près de moi, c'est pourquoi il faut qu'elles soient purifiées par quelques épreuves. Elles sont comme une jeune enfant qui, à cause de sa tendre affection pour sa mère, veut être à ses côtés, sur le même siège. II arrive qu'elle est moins commodément assise que ses sœurs qui se placent à leur gré autour de leur mère. En outre, la mère ne pourra voir aussi facilement celle qui est à son côté que les autres enfants assises en face d'elle. »

CHAPITRE LXXIII

AVANTAGES DE LA PRIÈRE.

I. - Le manque de foi retarde l'effet de la prière.

Un jour, elle se prosterna dévotement aux pieds du Seigneur, afin de prier pour plusieurs personnes et pour diverses intentions qui lui avaient été recommandées. Après avoir imprimé sur les plaies sacrées du Sauveur les baisers les plus fervents, elle lui exposa ses demandes. Au même moment elle vit une source jaillir du Cœur même du Fils de Dieu et répandre ses eaux tout alentour, comme pour lui montrer que ses prières étaient exaucées. Elle dit alors : « A quoi servira-t-il que j'aie prié pour ces personnes, puisqu'elles n'en ressentent aucun effet, et n'ont par conséquent aucune confiance ni aucune consolation ? » Le Seigneur répondit par cette comparaison : « Lorsqu un roi conclut la paix, après une longue guerre, ceux qui sont au loin ignorent cette heureuse nouvelle jusqu'au moment où il est possible de la leur annoncer; de même ceux qui restent loin de moi par la défiance ou d'autres défauts ne peuvent sentir que l'on prie pour eux -- Mais, Seigneur, reprit celle-ci, dans le nombre des personnes pour lesquelles je vous ai prié, il en est qui, d'après votre propre témoignage, sont assez proches de vous. - Tu dis vrai, répondit le Seigneur ; cependant celui à qui le roi veut signifier ses ordres par lui-même doit attendre que son maître ait jugé le temps opportun ; de la même façon je me propose de manifester à ces âmes l'effet de ta prière au montent le plus utile. »

Elle pria ensuite d'une manière spéciale pour une personne qui lui avait été quelque temps à charge, et reçut cette réponse : « Comme il ne peut arriver qu'on ait le pied blessé sans que le cœur y compatisse ; de même il est impossible à ma tendresse paternelle de ne pas regarder d'un oeil miséricordieux, celui qui est excité par un mouvement de charité à me supplier pour le salut du prochain, bien qu'il soit chargé du poids de ses propres fautes, et qu'il reconnaisse avoir besoin pour lui-même de l'indulgence divine. »

II. - Ce qu'il faut demander pour les malades.

C'est un devoir d'humanité de prier souvent pour les malades. Celle-ci, voulant un jour s'en acquitter, supplia le Seigneur de lui indiquer ce qu'elle devait demander pour tel infirme. Le Seigneur répondit : «Prononce seulement pour lui avec dévotion deux paroles:
1° demande que je lui conserve la patience ;
2° demande que tous les instants de sa maladie servent à procurer ma gloire et le bien de son âme, comme l'a ordonné de toute éternité mon amour paternel. »
Le Seigneur ajouta : « Toutes les fois que tu rediras cette prière, ton mérite et celui du malade s'accroîtront de la même façon que s'augmente l'éclat du coloris, quand le peintre retouche son tableau. »

III. - Ce qu'il faut demander pour les supérieurs.

Elle priait aussi pour les dignitaires de l'Église, et plus d'une fois le Seigneur lui fit connaître que ce qui lui était le plus agréable dans les personnages arrivés aux premières charges, était qu'ils les eussent comme ne les ayant point, c'est-à-dire qu'ils exerçassent leurs fonctions comme si elles leur étaient confiées pour un jour ou pour une heure, se tenant toujours prêts à les quitter, sans toutefois cesser de travailler selon leurs forces à procurer la gloire de Dieu. Aussi devraient-ils toujours se dire en leur cœur : Allons, hâte-toi de travailler pour Dieu, et tu déposeras volontiers ta charge, lorsque tu reconnaîtras avoir fait tous tes efforts pour procurer le triomphe de Dieu et le salut du prochain.

IV. - Effet d'une demande de prières.

Elle invoqua le Seigneur pour une personne qui, par elle-même ou par des intermédiaires, avait demandé ses prières avec une dévote humilité. Or elle vit le Seigneur se pencher avec bonté vers cette âme, l'envelopper d'une splendeur céleste et, dans cette lumière, lui communiquer sa grâce avec tout ce qu'elle espérait obtenir. En même temps celle-ci reçut du Seigneur cette instruction : « Toutes les fois qu'une personne se recommande aux prières d'une autre, avec la confiance d'obtenir ainsi la grâce divine, le Seigneur la récompense selon son désir, lors même que celle dont elle a réclamé l'assistance aurait négligé de prier dévotement. »

CHAPITRE LXXIV

DE DIVERSES PERSONNES D'UN ORDRE DIFFÉRENT.

I. - De l'une comparée à l'aigle royal.

Comme elle priait pour une personne dont l'âme était pleine de grands désirs, le Seigneur lui fit cette réponse : « Dis-lui de ma part que si elle désire s'unir à moi par le lien d'un amour intime, elle ait soin de se construire à mes pieds un nid formé des grappes de sa propre misère et des branches de ma grandeur. Qu'elle s'y repose dans le souvenir continuel de sa bassesse, car l'homme mortel est de sa nature enclin au mal, lent à faire le bien, et il est nécessaire que la grâce de Dieu le prévienne. Qu'elle pense fréquemment à ma miséricorde et se souvienne que je suis comme un bon père, disposé à la recevoir, si après sa faute elle revient à moi par la pénitence. Si elle désire s'envoler du nid pour chercher sa pâture, qu'elle vienne en mon sein et se rappelle avec une amoureuse reconnaissance les bienfaits dont ma surabondante tendresse a entouré son âme. Si elle souhaite porter plus loin son vol et étendre encore plus haut les ailes de ses désirs, que, d'un élan rapide comme celui de l'aigle, elle s'élève au-dessus d'elle-même par la contemplation des choses célestes et soutienne son vol devant ma face. Soulevée sur les ailes des séraphins dans l'essor audacieux de l'amour, qu'elle contemple le Roi dans sa beauté avec les yeux purifiés de l'esprit.

« Mais parce que tout homme ne peut, dans la vie présente, demeurer longtemps sur les sommets de la contemplation, car il ne les atteint, dit saint Bernard, qu'à des heures rares et pour des moments bien courts 1, l'âme doit replier encore ses ailes par le souvenir de sa misère et descendre dans son nid pour y prendre du repos. Ensuite elle trouvera de nouveau ses délices à voler par l'action de grâces vers les champs fleuris de l'amour, pour atteindre bientôt dans l'extase de l'esprit les sommets de la divine contemplation. Par ces divers mouvements, c'est-à-dire soit qu'elle rentre en elle-même par la considération de sa propre misère, soit qu'elle en sorte pour recevoir mes bienfaits, soit enfin qu'elle s'élève par la contemplation des choses célestes, toujours elle trouvera les joies du paradis. »

1. Rara hora, parva mora Commentaire du Cantique des Cantiques, XXXIII, 15.

Il. - D'une autre dont la vie est figurée par trois doigts du Seigneur.

Elle se souvint aussi d'une autre personne qui lui avait été dévotement recommandée. Cette personne, après avoir passé dans le monde les années de sa jeunesse, avait ensuite abandonné le siècle pour se vouer à Dieu dans l'état religieux. Celle-ci se tourna donc vers le Seigneur pour lui présenter son propre cœur et lui rappeler sa divine promesse : Le cœur de son épouse devait lui servir de canal pour répandre les bienfaits célestes sur les âmes qui les auraient humblement sollicités par son entremise 1. Aussitôt le Fils de Dieu lui apparut assis sur son trône royal ; il tenait ce cœur qu'elle lui avait présenté ; elle vit aussi la personne, objet de ses prières, s'avancer devant le trône du Seigneur et fléchir les genoux avec respect. Le Seigneur étendit vers elle sa main gauche en disant : « Je la recevrai dans mon incompréhensible Toute-Puissance, dans mon insondable Sagesse, et dans mon infinie Bonté. » Tout en prononçant ces mots, il présentait à cette personne trois doigts de sa main gauche, savoir : l'index, le médium et l'annulaire. De son côté, cette personne touchait de ses trois doigts correspondants ceux du Seigneur. Par un mouvement rapide, le Seigneur retourna ensuite sa main bénie, de sorte que la main de la personne se trouva dessous et la sienne au-dessus. Il voulait par ces trois doigts et le geste qui suivit, indiquer trois manières de régler la vie de cette âme:
1° Qu'elle se soumette avec humilité, avant toute entreprise, à la toute-puissance divine et se considère comme un serviteur inutile qui a consumé la vigueur de sa jeunesse dans la vanité, sans penser à Dieu son Créateur ; qu'elle demande alors à cette toute-puissance divine la force de bien agir ;
2° qu'elle s'avoue indigne, en présence de la sagesse insondable de Dieu, de recevoir les douces clartés de la divine lumière, parce que depuis son enfance elle n'a jamais appliqué ses facultés à l'étude des choses divines, mais qu'elle s'en est plutôt servie pour satisfaire la vaine gloire. Après s'être plongée dans le plus profond abîme de l'humilité, qu'elle se dégage des choses terrestres pour se livrer à la contemplation, et qu'elle s'efforce dans la suite (en temps et lieux convenables) de communiquer au prochain les richesses abondantes que la divine libéralité aura répandues dans son âme;
3° qu'elle reçoive avec de grandes actions de grâces la bonne volonté, don gratuit accordé par la divine Bonté, pour pratiquer les conseils précédents.»

Le Seigneur paraissait porter au doigt annulaire de sa main gauche un anneau de vile matière, dans lequel se trouvait enchâssée une pierre remarquable, d'un rouge feu. Elle comprit que cet anneau figurait la pauvre vie de cette personne, vie qu'elle avait offerte à Dieu en renonçant au siècle pour militer sous le Seigneur Jésus-Christ. La pierre précieuse signifiait la libéralité de la divine miséricorde qui inclinait le Seigneur à enrichir cette âme du don de bonne volonté, par lequel toutes ses oeuvres deviendraient parfaites devant Dieu. C'est pourquoi sa voix, c'est-à-dire son intention. ne devrait plus redire que louanges et actions de grâces pour un si grand bienfait. Elle comprit encore ceci : Toutes les fois que cette personne, avec l'aide de Dieu, accomplirait une bonne œuvre, le Seigneur mettrait aussitôt cette oeuvre à sa main droite sous la forme d'un anneau précieux et le montrerait à toute la milice céleste, comme pour se glorifier du présent de son épouse. Tous les habitants du ciel, stimulés par cette action, éprouveraient alors pour cette personne un sentiment analogue à celui que des princes peuvent ressentir pour l'épouse de leur roi, et ils lui témoigneraient la fidélité et le dévouement qui reviennent de droit à l'épouse chérie du souverain. De plus, tous les bons services que les membres de l'Église triomphante rendent à ceux qui militent sur la terre, ils les rendraient à cette personne, chaque fois que le Seigneur les y inviterait, en répétant l'acte que nous venons de décrire.

1. Voir chapitre LXVII.


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19 juillet 2008 6 19 /07 /juillet /2008 12:55
Sainte-Gertrude

CHAPITRE XLVIII

DE L'EFFET DE LA COMPONCTION.

1. Le convent craignait un jour l'approche d'ennemis que l'on disait fortement armés 1. Dans une telle extrémité il décida de réciter le psautier en disant à la fin de chaque psaume le verset : O Lux beatissima, avec l'antienne : Veni sancte Spiritus. Celle-ci pria avec dévotion comme les autres soeurs et comprit que par cette prière, faite sous l'action du Saint-Esprit, le Seigneur touchait quelques-unes de componction. II voulait qu'après avoir reconnu leurs propres négligences, elles en conçussent du regret avec un ferme propos de s'amender et d'éviter le plus possible de pécher à l'avenir.

2. Tandis que ses soeurs éprouvaient ce mouvement de componction, celle-ci vit comme une vapeur qui s'élevait de leurs coeurs touchés par l'Esprit divin. Cette vapeur répandue par tout le monastère et les lieux circonvoisins, chassait au loin tous les ennemis. Plus un coeur était plein de regret et de bonne volonté, plus aussi la vapeur qui s'en échappait avait de force pour repousser au loin la puissance hostile.

3. Elle connut alors que par cette impression de crainte, et par les menaces des ennemis, le Seigneur voulait attirerà lui les coeurs de cette congrégation privilégiée, afin que, brisés par la douleur et purifiés de leurs fautes, ils se réfugiassent sous sa protection paternelle pour y trouver le secours plus abondant des divines consolations.

4. Après avoir reçu. cette lumière, elle dit au Seigneur : « Pourquoi, ô très aimé Seigneur, les révélations dont votre bonté toute gratuite daigne me favoriser sont-elles si différentes de celles que vous accordez aux autres 3 : il arrive souvent qu'elles sont connues du public, lorsque je préférerais les tenir cachées ? » Le Seigneur répondit : « Si un savant interrogé par des hommes de nations différentes ne répondait à tous que dans une seule langue, cela ne servirait à rien, car il ne serait compris par personne. Mais s'il parle à chacun sa propre langue, c'est-à-dire le latin au latin, le grec au grec, sa haute science est d'autant mieux prouvée, qu'il se fait comprendre plus clairement en chaque langage. De même, plus la diversité avec laquelle je communique mes dons est grande, plus je manifeste clairement la profondeur insondable de ma sagesse. Cette divine Sagesse répond à chacun selon la portée de son intelligence ; elle révèle ce qu'elle veut révéler d'après la capacité et le sens dont j'ai doué chaque âme. Je parle aux simples par des images et des comparaisons sensibles, et je propose à ceux dont l'intelligence surnaturelle est vigoureuse, des images plus mystérieuses et des symboles plus obscurs.»

1. Il s'agit sans doute du roi Adolphe dont nous avons parlé, et qui l'an 1291 occupa la région d'Eisleben en marchant contre les fils d'Albert. (Note de l'édition latine.)
2. Livre de la Grâce spéciale, Livre IV, chap.II, chap. XXII.

CHAPITRE XLIX

PRIÈRE QUI FUT AGRÉABLE AU SEIGNEUR

1. Une autre fois, le convent récita pour la même nécessité le psaume Benedic, anima mea, Domino : Béni le Seigneur, ô mon âme, en ajoutant à chaque verset des oraisons appropriées à la circonstance, et celle-ci prit dévotement part à ces prières. Le Seigneur lui apparut alors plein de charmes et de beauté : à chaque verset récité par le convent prosterné pour demander grâce, il sembla s'approcher d'elle pour lui offrir à baiser la très douce plaie de son sacré côté. Elle la baisa un grand nombre de fois, et le Seigneur lui laissa voir avec quel plaisir il recevait cet hommage. Elle lui dit : « Mon très aimé Seigneur, puisque cette dévotion vous est si agréable, je vous prie de m'enseigner une courte prière que vous recevriez avec la même bonté de la part de tous ceux qui vous l'adresseraient. » L'inspiration divine lui fit alors connaître que si pour honorer les plaies du Seigneur et en baisant ces mêmes plaies, on récitait cinq fois avec dévotion les trois versets qui vont suivre :
1° « Jésus, Sauveur du monde, exaucez-nous, vous à qui rien n'est impossible, si ce n'est de n'avoir pas pitié des misérables 1 » ;
2° « Vous qui par votre croix avez racheté le monde, O Christ, écoutez-nous 2 » ;
3° « Je vous salue, Jésus, Époux plein de charmes; je vous embrasse avec les délices de votre propre divinité, avec l'affection du monde entier, et je dépose mon ardent baiser sur la plaie de votre amour 3 »; « Le Seigneur est ma force et ma gloire, et il est devenu mon salut, etc. » , (Ps. cxvii, 14)
on verrait le Seigneur recevoir cet hommage avec autant de complaisance que de très longues prières, pourvu qu'il fût offert par le très doux Cœur de Jésus organe de la sainte Trinité.

2. Une autre fois, comme on répétait ce même psaume, le Seigneur Jésus lui apparut, laissant échapper des plaies d'un crucifix, placé selon l'usage devant la communauté, des flammes ardentes qui montaient vers Dieu le Père afin de le prier pour le convent tout entier. Cette vision était la preuve de l'extrême amour et des désirs ardents du Cœur de Jésus en faveur de cette congrégation.

1. Jesu, Salvator mundi, exaudi nos, cui nihil est impossibile, nisi tantummodo non posse miseris misereri.
2. Qui per crucem tuam mundum redemisti, Christe, audi nos.
3. Ave, Jesu, Sponse melliflue, cum delectamento divinitatis tuae, ex affectu totius universitatis salutans amplector te, et sic in vulnus amoris deosculor te.

CHAPITRE L

DES DÉLICES SENSIBLES QUE LE SEIGNEUR PRENAIT DANS CETTE ÂME.

1. Une infirmité vint un jour l'accabler et lui enlever toute force quand elle s'apprêtait à communier. Elle craignit que sa dévotion en fût amoindrie et dit au Seigneur : « O Douceur de mon âme je sais combien je suis indigne de recevoir le sacrement de votre corps et de votre sang, et je m'abstiendrais aujourd'hui de la sainte Communion, si je pouvais trouver dans une créature quelconque, soulagement et consolation. Mais de l'Orient à l'Occident, du Septentrion au Midi, il n'y a rien qui puisse, hors de vous, donner joie et rafraîchissement à mon âme et à mon corps. Voici donc que, pleine d'amour et toute haletante par la soif des désirs, j'accours à Celui qui est la source de la vie. » Le Seigneur accepta cette tendre effusion avec sa bonté ordinaire et daigna répondre : « Comme tu affirmes ne trouver de plaisir en aucune créature hors de moi, de même je jure par ma vertu divine que je ne veux prendre plaisir en aucune créature hors de toi 1. »

2. Malgré cette parole si pleine de condescendante bonté, elle songeait en son cœur que cette disposition pourrait parfois changer, lorsque le Seigneur, entrant dans ses pensées, lui dit : « Pour moi, vouloir et pouvoir sont une même chose ; c'est pourquoi je ne puis que ce que je veux. » Elle reprit : « O Seigneur tout aimable, quelles délices pouvez-vous trouver en moi qui suis le rebut de tontes les créatures ? » Le Seigneur répondit : «L'œil de ma Divinité trouve une extrême douceur à regarder celle que j'ai créée si agréable à mon cœur, en la comblant de tant de grâces. Mon oreille divine est flattée comme par la suave musique des instruments, en écoutant les paroles si douces qui sortent de ta bouche, soit que tu me pries avec amour pour les pécheurs ou pour les âmes du purgatoire, soit que tu reprennes ou instruises les autres, soit que tu corriges à ma louange une parole quelconque. S'il n'en ressort pour les hommes aucune utilité, par la bonne volonté et ton intention pure, ces paroles produisent à mes oreilles des sons délicieux et remuent les intimes profondeurs de mon Cœur sacré. L'espérance par laquelle tu aspires sans cesse vers moi, exhale aussi un parfum délicieux que je respire avec joie. Tes gémissements et tes désirs sont plus doux à mon palais que les mets les plus exquis. Dans ton amour enfin, je trouve les délices des plus suaves embrassements.»

3. Elle désira ensuite recouvrer au plus tôt la santé nécessaire pou suivre avec ferveur l'observance de l'Ordre. Le Seigneur lui répondit avec bonté: « Mon épouse voudrait-elle m'importuner en s'opposant à ma volonté ? » - Elle reprit : « Trouvez-vous, Seigneur, que je vous résiste, par ce désir où il me semble chercher uniquement votre gloire? » Le Seigneur répondit: « Je tiens pour parole d'enfant ce que tu dis en ce moment, mais je serais contrarié si tu insistais davantage » A ces mots elle comprit qu'il est bien de désirer la santé uniquement pour servir Dieu; mais qu'il est beaucoup plus parfait de s'abandonner entièrement à sa divine volonté, persuadé que, par l'adversité ou la prospérité, Dieu prépare à chacun ce qui lui est le plus salutaire.

1. C'est-à-dire que le Seigneur a l'intention de toujours comprendre (includere) Gertrude dans les délices qu'il prend en ses créatures.

CHAPITRE LI

DES BATTEMENTS DU COEUR DU SEIGNEUR JÉSUS

Comme elle voyait les autres sœurs se rendre au sermon, elle se plaignit au Seigneur en ces termes : « Vous savez, ô mon Bien-Aimé, que j'aimerais entendre le sermon si je n'étais retenue par la maladie. » Le Seigneur répondit : « Veux-tu, ma Bien-Aimée, que je te prêche moi-même ? - Très volontiers, » dit-elle. Le Seigneur l'attira alors vers lui, de telle sorte que son cœur reposait sur le Cœur divin. Quand elle eut goûté ainsi un doux moment de repos, elle sentit battre le Cœur du Seigneur de deux battements admirables et souverainement doux. Le Seigneur lui dit : « Chacun de ces battements opère le salut des hommes en trois manières : le premier opère le salut des pécheurs, le second celui des justes.
« Par le premier battement d'amour, j'invoque sans cesse Dieu le Père, je l'apaise et l'incline à la miséricorde. Ensuite je parle à tous mes saints, et après avoir plaidé devant eux la cause des pécheurs avec le zèle et la fidélité d'un frère, je les excite à prier pour ces pauvres âmes. En troisième lieu je m'adresse au pécheur lui-même, je l'appelle miséricordieusement à la pénitence, attendant ensuite sa conversion avec un désir ineffable.
« Par le second battement, j'invite d'abord Dieu le Père à se réjouir avec moi de ce que j'ai si utilement répandu mon sang pour la rédemption des élus, puisque je prends maintenant mes délices dans leurs âmes. En second lieu, j'excite la milice céleste à célébrer par des louanges la vie si sainte des justes et à me remercier, tant pour les bienfaits dont je les ai gratifiés que pour ceux dont je les gratifierai encore. Enfin je m'adresse aux justes eux-mêmes, je leur donne des preuves très douces de mon amour, et je les excite avec une invincible persévérance à progresser de jour en jour et d'heure en heure. Et comme le battement du cœur humain n'est interrompu ni par l'action de la vue ou de l'ouïe, ni par le travail des mains, de même le gouvernement du ciel, de la terre et de l'univers entier ne pourra jusqu'à la fin du monde ni suspendre pour un instant, ni ralentir, ni empêcher ce doux battement de mon Cour divin. »

1. Voir au chapitre suivant et au Livre IV, chap. iv. Aussi Livre de la Grâce spéciale, Livre I, chap. v, et Livre V, chap. XXXII.

CHAPITRE LII

COMMENT ON PEUT OFFRIR AU SEIGNEUR SES INSOMNIES.

1. Quelques temps après, il lui arriva de passer une nuit presque entière sans dormir, ce qui lui enleva toute vigueur. Selon sa coutume, elle offrit sa souffrance à Dieu comme une éternelle louange, pour le salut du monde. Le Seigneur, compatissant avec bonté à sa peine, lui apprit à l'invoquer en ces termes : « Par la très tranquille douceur avec laquelle vous reposez de toute éternité dans le sein du Père; par le très agréable séjour que vous avez daigné faire pendant neuf mois dans le sein de la Vierge; par les joies que vous goûtez en prenant vos délices dans une âme aimante, je vous prie, ô Dieu plein de miséricorde, de daigner, non pour ma satisfaction, mais pour votre éternelle louange, m'accorder un peu de repos afin que mes membres fatigués retrouvent l'usage de leur force. »

2. Pendant cette prière, celle-ci voyait les mots prononcés lui servir comme de degrés pour s'élever jusqu'à Dieu. Le Seigneur lui montra alors, préparé à sa droite, un siège magnifique et lui dit : « Viens, ô toi que j'ai élue, repose sur mon Cour, et vois si mon amour, toujours en éveil, te permettra de goûter le repos. » Lorsqu'elle se fut ainsi reposée sur le Cœur du Seigneur, et qu'elle en eut senti avec plus de force les doux battements, elle dit: « O très doux Amant, que veulent me dire ces battements ? - Ils disent, reprit le Seigneur, que si l'on se trouve épuisé par les veilles et privé de forces, ou peut m'adresser la prière que je viens de t'inspirer, afin de retrouver la vigueur nécessaire pour chanter mes louanges. Si je n'exauce pas cette personne et qu'elle supporte sa faiblesse avec patience et humilité, ma Bonté divine l'accueillera avec d'autant plus de joie. Un ami n'est-il pas rempli de reconnaissance s'il voit son ami le plus intime, encore tout accablé de sommeil, se lever promptement à son appel et s'imposer une gêne, uniquement pour lui procurer le plaisir de s'entretenir avec lui ? Cet acte de complaisance lui est plus agréable que si tel autre ami moins intime qui passe ordinairement ses nuits sans dormir, se levait de bonne grâce, par habitude plutôt que pour l'obliger. De même celui qui m'offre patiemment son infirmité, quoique la maladie et les veilles aient épuisé ses forces, m'est beaucoup plus agréable qu'un autre auquel sa bonne santé permet de passer la nuit entière en oraison, sans en ressentir de fatigue.

CHAPITRE LIII

DE L'AMOUREUSE CONFIANCE DANS LA VOLONTÉ DIVINE.

1. Dans ses maladies il lui arrivait souvent qu'après de fortes transpirations, la fièvre montait ou baissait. Une nuit qu'elle se demandait avec anxiété si son mal allait augmenter ou diminuer, le Seigneur Jésus lui apparut avec tous les charmes d'une fleur fraîchement éclose. II portait la santé dans sa main droite, dans sa gauche la maladie et il tendait les deux mains à sa bien-aimée. Mais elle ne prit ni l'une ni l'autre s'élança vers le Cœur très doux du Seigneur, source de tout bien, pour montrer qu'elle ne voulait autre chose que l'adorable volonté de Dieu. Aussi le Seigneur la saisit entre ses bras et la fit reposer sur son Cœur. Tout en laissant sa tète appuyée sur le Cœur divin, elle se détourna bientôt pour ne plus voir le Seigneur et lui dit : « Regardez, Seigneur, je détourne mon visage, pour vous montrer combien je désire sincèrement que vous ne regardiez plus jamais ma volonté propre, mais qu'en tout ce qui me concerne vous accomplissiez toujours uniquement votre bon plaisir. »

2. Ce trait nous apprend que l'âme fidèle doit se confier tellement à la divine Providence, qu'il lui soit doux d'ignorer en tout les desseins de Dieu sur elle, afin d'accomplir plus parfaitement la volonté divine. Le Seigneur fit alors jaillir des deux côtés de son Cœur sacré deux filets d'eau qui s'échappaient comme d'une coupe trop pleine, pour se répandre dans l'âme de celle ci. II lui dit en même temps : « Je verse en toi toute la douceur et les délices de mon divin Cœur, parce que tu m'as montré, en me dérobant ton visage, que tu renonces complètement à ta propre volonté. » Elle répondit: « O mon très doux Amant, vous m'avez déjà donné si souvent votre Cœur sacré, que je voudrais savoir quel fruit je retirerai de ce don nouveau, qui me vient de votre générosité. » Le Seigneur répondit : « La foi catholique n'enseigne-t-elle pas que celui qui communie une seule fois me reçoit pour son salut éternel, et reçoit aussi tous les biens contenus dans les trésors de ma Divinité et de mon Humanité? Cependant, plus le chrétien communie souvent, plus s'élève le degré de béatitude qui lui est réservé. »

CHAPITRE LIV

DE. LA DELECTATION QUE L'ÂME GOÛTE EN DIEU.

1. Plusieurs personne lui avaient conseillé de suspendre sa contemplation habituelle jusqu'à ce qu'elle eût recouvré la santé. Comme elle avait coutume de préférer au sien le sentiment des autres, elle y consentit, à condition de garder le plaisir tout extérieur qu'elle trouvait à parer les images de la croix de Jésus-Christ. Elle voulait que cette sorte de récréation, tout en la distrayant de la contemplation intérieure, l'aidât cependant à conserver le doux souvenir de l'unique Ami de son âme.

2. Une nuit donc, elle chercha des combinaisons afin de préparer au Crucifix un sépulcre somptueux orné de tentures, et de l'y déposer au soir de la sixième férie, en mémoire de la sainte Passion. Le Seigneur qui, dans sa bonté, regarde plutôt l'intention que l'œuvre de ses amis, répondit à sa préoccupation : « Delectare in Domino, charissima, et dabit tibi petitiones cordis tui, Mets ta joie dans le Seigneur, et il t'accordera ce que ton cœur désire. » (Ps. xxxvi, 4.) Elle comprit que si, pour plaire à Dieu, nous cherchons quelque délassement dans des choses qui ne lui sont pas étrangères, le Seigneur trouve ses délices dans notre Cœur, comme un père de famille prend plaisir aux accords joyeux du ménestrel qui divertit ses convives, tout en goûtant lui-même les agréables chansons. Et c'est là cette « demande du Cœur » exaucée en faveur de celui qui, en vue de Dieu, se délasse innocemment dans les choses extérieures. Il est tout naturel à l'homme de désirer que Dieu trouve en lui ses délices.

3. Elle dit alors au Seigneur : « O Dieu très aimant quel sujet de gloire pouvez-vous retirer de cette satisfaction extérieure qui flatte plus les sens que l'esprit ? » Le Seigneur répondit : « Ce serait bien involontairement qu'un avare perdrait l'occasion de faire valoir un denier; et moi qui ai résolu de trouver mes délices dans ton âme, je permettrais encore bien moins la perte d'une simple pensée ou même d'un mouvement du petit doigt accompli pour mon amour : je le ferai servir au contraire à ma gloire et à ton salut éternel.» Elle reprit: « Si ces petites actions plaisent à votre immense bonté, combien plus lui plaira ce chant que j'ai composé pour votre gloire 1, au moyen des paroles des saints, pour rappeler votre sainte Passion ! » Le Seigneur répondit : « Je m'en délecte comme un ami qui serait conduit par son ami dans un jardin très agréable, où l'air est embaumé de suaves parfums, où la vue est charmée par le coloris des fleurs, l'ouïe par les sons d'une douce harmonie, le goût par les fruits les plus savoureux. Je te récompenserai certainement pour les délices que ce chant me procure, et je bénirai ceux qui le diront avec dévotion, tandis qu'ils cheminent dans la voie étroite qui conduit à la vie éternelle. »

1. Voir Livre I, chap. II. Ce poème de sainte Gertrude semble avoir été détruit par les ravages du temps ou la main des hommes.

CHAPITRE LV

DE LA LANGUEUR D'AMOUR

1. Peu de temps après, tandis que la maladie la reprenait pour la septième fois et que, durant une nuit, elle s'occupait du Seigneur, il daigna s'incliner vers elle et lui dire avec une tendresse infinie : « O mon Amie, fais-moi donc annoncer que tu languis d'amour pour moi. - Mon Bien-Aimé, répondit-elle, comment oserais-je dire, moi indigne, que je languis d'amour pour vous? » Le Seigneur reprit : « Celui qui s'offre volontiers à souffrir pour mon amour, peut se glorifier, et proclamer en se glorifiant, qu'il languit d'amour pour moi, pourvu que durant l'épreuve il garde la patience et dirige vers moi l'attention de son âme. » Elle ajouta : « Très aimé Seigneur, quel avantage vous procurera ce message ?» II répondit : « Un tel message fait les délices de ma Divinité, il honore mon Humanité ; il est un charme pour mes yeux, une agréable louange pour mes oreilles. » II dit encore : « Celui qui viendra m'apporter ce message recevra une grande consolation. En outre, la tendresse de mon cœur s'émeut avec une telle force, à cette annonce, qu'elle me contraint à guérir ceux qui ont le cœur brisé par le regret de leurs fautes, c'est-à-dire ceux qui désirent la grâce du pardon ; à prêcher aux captifs, c'est-à-dire à annoncer la miséricorde aux pécheurs ; à délivrer les prisonniers, c'est-à-dire les âmes enfermées dans le Purgatoire. »

2. « O Père miséricordieux, dit-elle encore, daignerez-vous, après cette crise, me rendre la santé? » Le Seigneur répondit : « Si, lors de ta première maladie, je t'avais annoncé que tu devais retomber sept fois, peut-être, en raison de la faiblesse humaine, aurais-tu ressenti de la crainte et commis quelque impatience? De même, si je te promettais aujourd'hui que cette septième crise sera la dernière l'espérance pourrait diminuer ton mérite. C'est pourquoi ma providence paternelle, jointe à ma sagesse infinie, a voulu te laisser ignorer pour ton bien l'un et l'autre, afin de t'obliger à aspirer vers moi de tout ton cœur. Dans les peines extérieures et intérieures, tu t'abandonneras donc à moi en toute confiance ; je veille sur toi avec fidélité et je prends soin de ne t'imposer aucun fardeau insupportable, car je connais la faible mesure de ta patience. Tu comprendras ma bonté en constatant qu'après ta première maladie tu étais beaucoup plus faible que tu ne l'es maintenant après la septième : c'est ainsi que la toute-puissance divine réalise ce qui semble impossible à la raison humaine. »

CHAPITRE LVI

QU'IL LUI EST INDIFFÉRENT DE VIVRE OU DE MOURIR

Une nuit, tandis qu'elle donnait au Seigneur divers témoignages de sa tendresse, elle lui demanda d'où venait que, malgré la longueur de sa maladie, elle n'avait cependant pas désiré connaître si cette infirmité aboutirait à la guérison ou à la mort, et pourquoi il lui était indifférent de vivre on de mourir. Le Seigneur répondit : « Lorsque l'époux conduit l'épouse dans un parterre de roses pour cueillir des fleurs et tresser une guirlande, l'épouse trouve un charme si grand dans la conversation de son bien-aimé, qu'elle ne songe pas à lui demander quelle rose il va cueillir. Mais lorsqu'ils sont arrivés au jardin, elle prend gaiement sans réfléchir chaque fleur présentée par son époux, afin de l'attacher à la guirlande. De même l'âme fidèle dont la joie suprême est d'accomplir ma volonté se délecte dans cette volonté comme dans un parterre de roses, et accepte également que je lui rende la santé ou que je la retire de cette vie, car elle s'abandonne à ma bonté paternelle dans une confiance absolue. »

CHAPITRE LVII

HAINE DU DIABLE A PROPOS D'UNE GRAPPE DE RAISIN.

Une autre nuit, Ies nombreuses consolations que lui causait la visite du Seigneur, jointes à l'exercice des puissances de son âme l'avaient extrêmement affaiblie. Elle prit une grappe de raisin avec intention de rafraîchir en elle-même le Seigneur, et celui-ci voulut bien accepter cette offrande avec reconnaissance : « Je suis dédommagé, dit-il, de l'amertume dont je fus abreuvé sur la croix pour ton amour car je goûte à présent dans ton cœur une douceur ineffable. Plus tu considéreras purement ma gloire en prenant tout soulagement utile à ton corps, plus douce sera la réfection que je trouverai dans ton âme.» Ensuite, comme elle jetait par terre les pelures et les pépins des raisins qu'elle avait tous mis dans sa main, Satan, l'ennemi de tout bien, vint ramasser ces débris pour témoigner de la faute d'une malade qui avait mangé avant les Matines : à peine eut-il touché une de ces peaux du bout de ses deux doigts que, brûlé par l'ardeur d'un horrible tourment il se précipita hors de la maison en poussant des hurlements affreux ; il eut soin toutefois dans sa fuite, de ne pas poser la patte sur le moindre de ces débris dont le contact lui causait un supplice aussi intolérable.

CHAPITRE LVIII

A QUOI PEUVENT SERVIR NOS DËFAUTS.

1. Une autre nuit, elle s'examina et se trouva le défaut de dire souvent : « Dieu le sait ! » par routine, sans réflexion et sans nécessité. Elle se reprocha cette imperfection et pria le Seigneur de l'en corriger et de lui accorder la grâce de ne jamais prononcer en vain son adorable nom. Le Seigneur lui dit avec tendresse : « Pourquoi voudrais-tu me priver de l'honneur qui me revient, et te frustrer de la récompense que tu acquiers, lorsque, reconnaissant ce défaut ou un autre, tu prends la résolution. de l'éviter? Chaque fois qu'une âme s'efforce de vaincre ses mauvais penchants pour mon amour, elle me témoigne autant d'honneur et de fidélité qu'un soldat en montre à son capitaine lorsque, dans un combat, il résiste vigoureusement aux ennemis afin de les vaincre et de les abattre par sa valeur et par la force de son bras. »

2. Elle se vit ensuite reposer doucement sur le sein du Seigneur et sentit en même temps sa profonde indignité : « Voici, très aimé Seigneur, dit-elle, que je vous offre mon pauvre cœur, pour que vous y preniez vos délices comme il vous plaira. » Le Seigneur répondit : « Je trouve plus de joie à recevoir ton faible cœur, offert avec tant d'amour, que je n'en n'aurais eu à recevoir un cœur plein de vaillance et de force. Ainsi met-on de préférence à un animal domestique, sur la table du grand seigneur, le gibier sauvage longtemps poursuivi par le
chasseur, parce que ses chairs sont plus tendres et d'un goût plus délicat. »

CHAPITRE LIX

LE SEIGNEUR NE DEMANDE QU'UN SERVICE PROPORTIONNÉ
A NOS FORCES

1. Retenue par ses infirmités, elle ne pouvait assister aux offices du chœur mais elle allait souvent entendre les heures, afin de dépenser son peu de force au service de Dieu. Il lui semblait cependant qu'elle n'avait pas une dévotion assez fervente, et elle s'en plaignait souvent au Seigneur, l'âme tout abattue : « O très aimable Seigneur, disait-elle, quel honneur puis-je vous rendre, lorsque je m'assieds ici négligente et inutile, pour prononcer à peine une ou deux paroles ou chanter quelques notes ? » Un jour enfin, le Seigneur lui répondit : « Quel plaisir éprouverais-tu, si un ami t'offrait une fois ou deux un excellent hydromel capable de te fortifier ? Eh bien, apprends que chaque parole et chaque neume que tu chantes à ma louange me fait éprouver encore plus de consolation.»

2. A la Messe, comme elle hésitait à se lever. pour l'évangile à cause de sa faiblesse, elle s'en reprit elle-même et se demanda où serait le profit d'une telle discrétion, puisqu'elle n'avait aucun espoir, même en se ménageant, de recouvrer sa santé d'autrefois. Selon sa coutume, elle demanda au Seigneur ce qu'il préférait pour sa gloire, et il répondit-il : « Lorsque tu accomplis avec difficulté quelque chose qui dépasse tes forces, je l'accepte comme si c'était indispensable à mon honneur ; mais lorsque tu remplaces ces efforts par certains ménagements et que tu diriges vers moi ton intention, j'accepte ces ménagements comme si, étant infirme moi-même, je ne pouvais me dispenser de les prendre. Je récompenserai donc les deux manières d'agir, pour la gloire de ma divine magnificence »

CHAPITRE LX

RENOUVELLEMENT MYSTIQUE DES SACREMENTS

Un jour, en examinant sa conscience, elle y trouva. une faute dont elle aurait voulu se décharger. Mais, dans l'impossibilité de trouver un confesseur, elle se réfugia, comme de coutume, auprès de son unique consolateur le Seigneur Jésus-Christ, et tout en gémissant lui exposa son embarras. Le Seigneur lui répondit: « Pourquoi te troubler, ô ma Bien-Aimée? Chaque fois que tu le désireras, moi qui suis le souverain prêtre et le vrai pontife, je serai à ta disposition pour renouveler en ton âme, par une seule opération, les sept sacrements. J'agirai alors avec plus d'efficacité que jamais prêtre ni pontife ne le pourrait en les administrant l'un après l'autre : je te baptiserai dans mon sang précieux ; je te confirmerai dans la puissance de ma victoire ; je t'épouserai dans la foi de mon amour; je te consacrerai dans la perfection de ma vie très sainte ; je briserai les liens de tes péchés dans ma bonté miséricordieuse. Dans l'excès de ma charité, je te nourrirai de moi-même, et je me rassasierai à mon tour en jouissant de toi. Par la suavité de mon Esprit, je te pénétrerai intérieurement d'une onction si efficace, que la douceur de la dévotion paraîtra découler de tous tes sens et de toutes tes actions. Tu seras ainsi de plus en plus sanctifiée et adaptée aux jouissances de la vie éternelle. »

CHAPITRE LXI

MÉRITE D'UNE CONDESCENDANTE CHARITÉ.

1. Elle se leva une fois malgré sa grande faiblesse, pour réciter Matines. Déjà elle avait achevé le premier nocturne, lorsque survint une autre malade, avec laquelle elle eut la charité de recommencer dévotement cet office. A la Messe, tandis que son attention était dirigée vers le Seigneur, elle vit son âme ornée de pierres précieuses qui jetaient un éclat merveilleux, et Dieu lui fit connaître qu'elle avait mérité ces parures, en recommençant avec cette jeune sœur la partie de l'office déjà récitée. Cette parure portait autant de pierres précieuses qu'elle avait, dans son humble charité, répété de paroles.

2. Elle se .souvint ensuite de quelques négligences, dont elle n'avait pu s'accuser à cause de l'absence du confesseur, et vint exposer sa peine au Seigneur. Il lui répondit : « Pourquoi gémir de ces négligences, lorsque tu es si glorieusement enveloppée par le vêtement, de charité qui couvre la multitude des pêchés ! » (1 Pierre, IV, 8.) Elle reprit : « Comment puis-je être consolée de ce que la charité dissimule mes fautes, puisque je m'en vois encore toute souillée ? » Le Seigneur répondit: « La charité ne couvre pas seulement les péchés, mais, semblable à un soleil brûlant, elle consume en elle-même et anéantit toutes les fautes vénielles : de plus, elle comble l'âme de mérites.»

CHAPITRE LXII

DE SON ZÈLE POUR L'OBSERVANCE DE LA RÈGLE.

Elle vit un jour une personne négliger quelques observances régulières, et craignit d'offenser Dieu si elle ne corrigeait pas la faute dont elle avait été témoin. D'un autre coté, par suite de la faiblesse humaine, elle redoutait le jugement de sœurs moins sévères, qui la trouveraient peut-être trop exigeante sur des points minimes de la Règle. Suivant sa coutume, elle offrit au Seigneur, pour sa plus grande gloire, l'ennui qui lui reviendrait de cette contradiction probable, et le Seigneur, afin de montrer combien cette action lui plaisait, dit ces paroles : « Chaque fois que tu encourras ce reproche on un autre semblable pour mon amour, je te fortifierai et je t'environnerai de toutes parts comme une ville est entourée de ses fossés et de ses murs, afin qu'aucune occupation ne puisse te distraire et te séparer de moi. J'ajouterai aussi à tes mérites ceux que chaque sœur aurait acquis si elle se fût soumise humblement et pour ma gloire à tes remontrances. »

CHAPITRE LXIII

FIDÉLITÉ DU SEIGNEUR ENVERS L'ÂME

1. On est ordinairement plus sensible, aux injures d'un ami qu'à celles d'un ennemi, ainsi que le témoignent ces paroles : « Quoniam si inimicus meus maledixisset mihi, sustinuissem utique, etc. Si mon ennemi m'eût maudit, je l'aurais souffert, etc. » (Ps. LIV, 13.) Celle-ci avait éprouvé une certaine peine, en apprenant qu'une personne au salut de laquelle elle avait travaillé avec beaucoup de zèle et de fidélité, ne répondait pas à ses soins, et s'efforçait même, par une sorte de mépris, d'agir contrairement à ses avis. Le Seigneur, confident de son chagrin, voulut la consoler: « Ne t'attriste pas, ma fille, dit-il, car j'ai permis cela pour te sanctifier ; je trouve de grandes délices à converser et à demeurer avec toi, et je désirais goûter plus souvent ce bonheur. La mère qui chérit tendrement son petit enfant veut toujours l'avoir près d'elle. S'il la quitte pour jouer et courir avec ses camarades, la mère pose dans le voisinage quelque épouvantail, et le petit enfant, effrayé à cette vue, court aussitôt se réfugier dans les bras maternels. Moi aussi, je désire toujours t'avoir à mon coté, c'est pourquoi je permets que tes amis te causent de la peine : tu ne rencontres alors la complète fidélité dans aucune créature, et c'est avec plus d'ardeur que tu accours vers moi, certaine de trouver dans mon Cœur une fidélité parfaite »

2. Le Seigneur la prit alors dans ses bras comme un tout petit enfant et lui fit tontes sortes de caresses : il approcha ses lèvres divines pour murmurer ces paroles à l'oreille de sa bien-aimée : « Une tendre mère cherche à adoucir par ses baisers les chagrins de son petit enfant; ainsi je veux par de douces paroles d'amour calmer tes peines et tes chagrins. » Après qu'elle eut goûté un moment dans le sein du Seigneur la douceur infinie des consolations divines, il lui présenta son Cœur et lui dit : « Considère, ô ma bien-aimée, les profondeurs cachées de mon Cœur. Remarque avec quelle fidélité j'y ai déposé toutes tes. actions faites pour me plaire, et à quel point je les ai enrichies pour le plus grand profit de ton âme. Vois ensuite si tu peux me reprocher de t'avoir manqué de fidélité, même par une seule parole. » Après cela, elle vit le Seigneur lui faire une parure de fleurs dorées d'un éclat merveilleux, à cause de celte peine racontée plus haut.

3. Elle se souvint alors de certaines personnes accablées d'épreuves et dit au Seigneur : « O Père miséricordieux, quelles plus belles récompenses et quelles parures plus précieuses ces personnes ne devraient-elles pas recevoir de votre libéralité, elles qui supportent des peines si lourdes sans être soulagées par les consolations que, bien indigne, hélas ! je reçois si souvent ! Cependant je ne souffre pas avec assez de patience les diverses contrariétés de la vie. » Le Seigneur répondit : « En ceci comme en toute autre circonstance, je montre la délicatesse de mon cœur pour toi : une mère qui chérit son petit enfant voudrait bien le revêtir d'étoffes d'or et d'argent ; mais comme il n'en pourrait supporter le poids, elle lui prépare une parure de fleurs légères qui ne le chargent pas et servent cependant à relever ses charmes. De même, j'adoucis tes peines pour que tu ne succombes pas sous leur poids, et je ne te prive cependant pas du mérite de la patience. »

4. Ces paroles montraient bien la grandeur de la Bonté divine ; celle-ci en les écoutant fut pénétrée d'une immense reconnaissance qu'elle fit éclater en diverses louanges. Elle comprit alors que les parures de fleurs légères et brillantes données à son âme comme récompense de ses peines prenaient en quelque sorte un certain poids, lorsque la reconnaissance l'excitait à rendre grâces à Dieu au milieu des adversités ; et de là elle apprit que cette grâce de louer Dieu au milieu des afflictions suppléait au poids des douleurs, dans la proportion où un vase d'or pur l'emporterait en valeur sur un vase d'argent simplement doré à l'extérieur.

CHAPITRE LXIV

DU FRUIT DE LA BONNE VOLONTÉ.

1. Les envoyés d'un grand seigneur étaient venus demander quelques sœurs de notre communauté 1, afin d'établir la Religion dans un autre monastère. Après avoir appris cette démarche, celle-ci se montra remplie de zèle et prête à accomplir le bon plaisir divin. Quoique dépourvue de toute force corporelle, elle se prosterna devant le Crucifix avec ferveur, et offrit à Dieu tout son être afin qu'il voulût bien en disposer pour sa plus grande gloire. Le Seigneur fut si touché de cette offrande, que dans sa joie et son amour il se détacha de la croix pour embrasser tendrement son épouse. II éprouva un tressaillement ineffable, comme un malade dont l'état serait désespéré et qui se réjouirait à la vue d'un remède destiné à lui rendre la santé. Pressant amoureusement cette âme contre la blessure adorable de son côté, il lui dit: « Sois la bienvenue, ô ma très aimée, toi qui adoucis mes plaies et calmes mes douleurs. » Elle comprit à ces paroles que l'offrande d'une parfaite bonne volonté, malgré les peines entrevues, est pour le Seigneur comme un doux onguent qu'on eût appliqué sur ses plaies au temps de la Passion.

2. Ensuite, tout en faisant oraison, elle pensait :à plusieurs choses capables de promouvoir et maintenir la gloire de Dieu et l'avancement de la Religion, s'il lui arrivait de partir au loin. Mais bientôt, rentrant en elle-même, elle se reprocha de consumer le temps en des pensées inutiles qui n'auraient sans doute aucun effet, puisque sa santé si faible devait lui faire entrevoir la mort plutôt qu'un projet de fondation. En tout cas, si elle partait, il lui resterait encore du temps pour disposer toutes choses. Le Seigneur Jésus lui apparut alors comme an milieu de son âme : il était revêtu d'une grande gloire et tout environné de roses et de lis: « Regarde, lui dit-il à quel point je suis glorifié par les dispositions de ta bonne volonté : elle me place au milieu de la splendeur des brillantes étoiles et des candélabres d'or, ainsi qu'il est écrit dans l'Apocalypse, où Jean vit l'image du Fils de l'homme, entouré de candélabres d'or et tenant dans la main sept étoiles. Les autres pensées qui te sont venues à l'esprit me procurent un plaisir et une douceur comparables à ceux que j'éprouverais au milieu de roses et de lis pleins de fraîcheur. »

3. Elle dit alors : « O Dieu de mon cœur, pourquoi remplissez-vous mon esprit de volontés si diverses qui doivent rester sans effet? II y a peu de jours, vous m'avez donné la pensée et le désir pressant de recevoir l'extrême-onction ; et tandis que j'en étais tant occupée, vous m'avez à ce sujet comblée de joies et de consolations. Maintenant, tout au contraire, vous dirigez mon ardeur vers l'établissement d'un monastère dans un autre lieu, lorsqu'il me reste à peine la force suffisante pour accomplir les devoirs de mon état.» Le Seigneur répondit : « Je te l'ai dit au commencement de ce livre 2, je t'ai établie pour servir de lumière aux nations, c'est-à-dire pour éclairer un grand nombre d'âmes. II importe donc que chacun trouve en ton livre les choses nécessaires à son instruction et à sa consolation. Les amis prennent plaisir à parler ensemble de diverses- questions qui doivent rester sans résultat ; un ami propose souvent à son ami des choses difficiles, afin d'éprouver sa fidélité et de jouir en même temps des témoignages de sa bonne volonté. Moi aussi je prends plaisir à proposer à mes élus plusieurs difficultés qui ne se présenteront jamais, afin d'éprouver leur fidélité et leur amour. Je les récompense alors pour une infinité de mérites qu'ils n'auraient jamais pu acquérir, parce que je considère comme accomplis les désirs de leur bonne volonté. J'ai excité dans ton âme le désir de la mort et par conséquent celui de l'extrême-onction ; aussi les dévotes préparations que tu as faites alors, par tes pensées et par tes actes, sont cachées au fond de mon Cœur sacré et serviront à ton salut éternel. De là cette parole : « Justus si morte praeoccupatus fuerit in refrigerio erit : Mais le juste, quand même la mort le visiterait prématurément, trouvera le repos. » (Sagesse, iv, 7.) Si tu étais enlevée par une mort subite et ne pouvais recevoir les sacrements, ou encore, si tu n'avais à leur réception ni connaissance, ni sentiment (ce qui arrive souvent à des âmes saintes), tu n'en éprouverais aucun détriment. En effet, toutes les oeuvres que tu as accomplies autrefois pour te préparer à la mort ne cessent, par la vertu de ma coopération divine, de croître, de fleurir et de produire pour toi les fruits du salut dans l'inaltérable printemps de mon éternité. »

1. II faut remarquer que cette fondation ne peut être celle qui fut faite de Rodarsdorf à Helfta en 1253, puisque sainte Gertrude n'était pus née à cette époque. Cette demande à laquelle elle fait allusion doit en tout cas avoir été faite après sa 25° année ; mais nous n'en trouvons aucune mention ailleurs, ni ne savons s'il y a jamais été donné suite. (Note de l'édition latine.)
2. Il s'agit ici du prologue, ce qui prouve qu'il fait partie du livre lui-même et ne peut être supprimé par l'éditeur. Ces paragraphes montrent aussi que le Seigneur se regarde comme le premier auteur de ce livre. (Note de l'édition latine)


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19 juillet 2008 6 19 /07 /juillet /2008 12:50
Saint Padre Pio
Le stigmatisé de Pietrelcina


CHAPITRE XXXIII

COMMENT NOTRE-SEIGNEUR EST FIDÈLE A NOUS SERVIR.

Un jour qu'elle brûlait d'un amour plus ardent pour son Dieu, elle s'écria : « O mon Seigneur, si je pouvais maintenant vous prier ! » Et le Seigneur répondit : « Oui, ma reine et ma dame, tu peux maintenant me donner tes ordres, parce que je désire exaucer tes demandes avec plus de zèle que jamais serviteur n'en mit à servir sa maîtresse. » Mais elle objecta : « O très aimé Seigneur, malgré le respect que j'éprouve pour les paroles de votre condescendante bonté, permettez-moi de vous demander pourquoi vous vous montrez maintenant si disposé à exaucer votre indigne servante, taudis que souvent mes prières restent sans effet. » Le Seigneur répondit par cette comparaison : « Si la reine occupée à filer dit à son serviteur : Donnez-moi le fil qui est suspendu en arrière sur mon épaule gauche, croyant qu'il en est ainsi parce qu'elle ne peut voir derrière elle, et que le serviteur voit ce fil suspendu à droite et non à gauche; il le prend où il le trouve et le présente â sa reine, sans avoir idée, par exemple, de tirer un fil au côté gauche de la tunique afin d'obéir à la lettre. De même, moi qui suis la Sagesse insondable, si je n'exauce pas ta prière dans le sens désiré, c'est que j'en dispose d'une manière plus utile, sans égard à la fragilité humaine qui t'empêche souvent de discerner ce qui est le meilleur. »

CHAPITRE XXXIV

DU PROFIT QUE LES HOMMES PEUVENT RETIRER DE L' OFFRANDE
FAITE PAR LE SEIGNEUR ET LES SAINTS.

1. Celle-ci devait, un matin, recevoir le corps du Christ et gémissait de se trouver si peu préparée. Elle pria la sainte Vierge et tous les saints d'offrir pour elle au Seigneur les ferventes dispositions qu'ils apportaient durant leur vie à la réception de la grâce. De plus, elle supplia Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même d'offrir cette perfection dont il était revêtu au jour de son Ascension lorsqu'il se présenta à Dieu le Père pour être glorifié.

2. Tandis qu'elle s'efforçait, plus tard, de connaître le résultat de sa prière, le Seigneur lui dit : « Aux yeux de la cour céleste, tu apparais déjà revêtue de ces mérites que tu as désirés. » Il ajouta : « Aurais-tu donc tant de peine à croire que moi, qui suis le Dieu bon et tout-puissant, j'ai le pouvoir d'accomplir ce que peut faire le premier venu ? En effet, celui qui veut honorer un ami le couvre de son propre vêtement ou d'un costume semblable, afin que cet ami se montre en public aussi richement habillé que lui. »

3. Mais celle-ci se souvint qu'elle avait promis à plusieurs personnes de communier ce jour-là à leur intention, et pria Dieu de leur accorder le fruit de ce sacrement. Elle reçut cette réponse : « Je leur donne la grâce réclamée, mais elles garderont la liberté de s'en servir à leur gré.»

4. Comme elle demandait ensuite de quelle manière il voulait que ces âmes cherchassent à en tirer profit, le Seigneur ajouta : « Elles peuvent se tourner vers moi à toute heure, avec un cœur pur et une parfaite volonté ; et lorsque avec leurs larmes et leurs gémissements elles auront imploré ma grâce, elles apparaîtront aussitôt revêtues de cette parure céleste que tu leur as obtenue par les prières. »

CHAPITRE XXXV

EFFETS PRODUITS PAR LA SAINTE COMMUNION.

Elle exprima à Dieu le désir de recevoir, comme dernière nourriture, à l'heure de la mort, le sacrement vivifiant du corps du Christ ; mais une lumière intérieure lui fit comprendre que cette demande n'était pas pour le plus grand bien de son âme. En vérité, l'effet de ce sacrement ne peut être diminué par la nécessité de soigner notre corps, et surtout par l'alimentation légère que le malade prend avec répugnance, dans l'unique but de soutenir sa vie pour la gloire de Dieu. Si, en vertu de l'union que la sainte Eucharistie établit entre Dieu et l'homme, tous les biens de ce dernier prennent une plus grande valeur, combien davantage, à l'heure de la mort et après la réception du corps du Christ, tous les actes accomplis dans une intention pure seront-ils méritoires! Souffrir avec patience, manger ou boire, tout cela mettra le comble aux mérites éternels de l'âme, en vertu de cette union incomparable contractée avec Dieu dans le Sacrement de vie.

CHAPITRE XXXVI

DES AVANTAGES DE LA COMMUNION FRÉQUENTE,

Un matin, avant de recevoir la communion, elle dit : « O Seigneur, quel don allez-vous m'accorder ? Le Seigneur répondit : « Le don de tout mon être avec ma vertu divine, et tel que jadis la Vierge ma Mère le reçut ». Elle reprit : « Puisque dans la sainte communion vous vous livrez toujours tout entier, qu'aurai-je de plus que les personnes qui vous ont reçu hier avec moi, et ne s'approchent pas aujourd'hui de vos saints mystères? » Le Seigneur répondit : « Chez les anciens, tu sais que le second consulat honorait un homme plus que le premier ; comment alors l'âme plus souvent unie à moi sur la terre n'obtiendrait-elle pas au ciel une gloire supérieure? » Elle se prit à soupirer : « Ah! dit-elle, les prêtres jouiront d'une gloire bien plus grande que la nôtre, eux qui, en raison de leur ministère, communient tous les jours ! - Certainement, reprit le Seigneur, une gloire éclatante est réservée à ceux qui me reçoivent dignement. Mais il ne faut pas confondre l'amour d'une âme qui communie avec la gloire dont est revêtu celui qui célèbre les mystères. Aussi les récompenses sont diverses : autre pour le cœur brûlant d'amour et de désirs ; autre pour celui qui me reçoit avec crainte et révérence; autre encore pour ceux qu'une longue et fervente préparation dispose à se nourrir de ma chair sacrée; mais aucune de ces trois n'est réservée au prêtre qui célébrerait les divins mystères avec froideur et par routine. »

CHAPITRE XXXVII

COMMENT LE SEIGNEUR CORRIGE LES FAUTES DE L' ÂME AIMANTE.

1. Un jour où I'on fêtait la bienheureuse Vierge Marie, après avoir reçu des faveurs spéciales et vraiment admirables, celle-ci, revenue à elle-même, considérait avec tristesse son ingratitude et sa négligence. Il lui semblait qu'elle n'avait pas rendu des hommages suffisants à la Mère de Dieu et aux autres saints ; et cependant en retour des grâces merveilleuses qui lui étaient faites, elle aurait dû leur offrir de magnifiques louanges. Le Seigneur voulut la consoler. Il s'adressa à la bienheureuse Vierge et aux saints : « N'ai-je pas suffisamment réparé les négligences de mon Épouse à votre égard, dit-il, lorsque je me suis communiqué à elle en votre présence dans les délices de ma divinité ? - En vérité, la satisfaction que nous avons reçue a été surabondante. » Le Seigneur se tourna avec tendresse vers son Épouse : Est-ce que cette réparation te suffira à toi aussi? - O Dieu plein de bonté, répondit-elle, oui certes je serais pleinement heureuse, si une pensée ne venait troubler ma joie : je connais ma faiblesse, j'entrevois qu'après avoir obtenu le pardon de mes anciennes négligences je pourrai en commettre de nouvelles. » Le Seigneur répondit : « Je me donnerai à toi d'une manière si complète, que je réparerai non seulement les péchés de ta vie passée. mais aussi ceux qui, dans l'avenir, pourraient souiller ton âme. Aie soin toutefois, après avoir reçu le sacrement de mon corps, de te garder dans une pureté parfaite. » Mais elle objecta : « Hélas ! Seigneur, je crains de ne pas bien remplir cette condition. C'est pourquoi je vous prie, ô le meilleur des maître, de m'enseigner à effacer sans retard les souillures que j'aurai contractées. - Ne souffre pas, répondit le Seigneur, qu'elles demeurent un instant sur ton âme ; mais dès que ta auras commis une imperfection, invoque-moi par ce verset : Miserere mei Deus ou cette prière : O Christ Jésus, ô mon unique salut, donnez-moi, par votre mort très salutaire, Ie pardon de tous mes péchés. »
2. Elle reçut ensuite le corps du Seigneur, et son âme lui parut semblable à un cristal très pur et plus brillante que la neige. La divinité du Christ qu'elle venait de recevoir paraissait en cette âme comme un or très pur qui resplendit à travers le cristal. Elle y produisait des opérations si merveilleuses et si douces que la très adorable Trinité et tous les saints ressentirent à cette vue d'ineffables délices. Celle-ci expérimenta alors la vérité de cette parole : que tout ce qui a été perdu spirituellement peut se recouvrer par une digne réception du corps du Christ. Cette opération de la Divinité paraissait en effet si excellente, que toute la cour céleste sembla attester qu'elle prenait ses délices à regarder l'âme en qui Dieu opérait de si grandes choses. Quant à ce qui a été dit plus haut, que le Seigneur lui promit d'effacer même ses fautes à venir, il faut l'entendre de la sorte : de même qu'au travers d'un prisme de cristal on peut voir également d'un côté ou de l'autre ce que le cristal renferme, ainsi l'opération divine s'accomplissait dans l'âme de celle-ci, soit qu'elle fût attentive et fidèle dans la pratique des bonnes oeuvres, soit que la fragilité humaine détournât son attention. Mais pour que 1a merveilleuse et très salutaire opération pût s'accomplir, il fallait toujours que l'âme ne fût pas obscurcie par le nuage du péché.

CHAPITRE XXXVIII

DE L'EFFET DU REGARD DIVIN.

1. Sa grande dévotion entretenait chez elle un désir ardent de recevoir le corps du Seigneur. Une fois qu'elle s'y était préparée avec plus de ferveur encore durant plusieurs jours, elle éprouva dans la nuit du dimanche un tel affaiblissement qu'il lui parut impossible de communier. EIIe voulait selon son habitude, consulter le Seigneur afin de connaître son bon plaisir. Il lui répondit : « L'époux qui s'est rassasié de mets divers trouve plus de charmes à demeurer avec son épouse dans 1e secret de 1a chambre nuptiale, qu'à rester assis à table auprès d'elle. De même, je serai satisfait qu'aujourd'hui, par discrétion, tu omettes de recevoir la sainte communion. - Mais, ô mon très aimant Seigneur, dit-elle, comment daignez-vous affirmer que vous avez été pleinement rassasié ? » Le Seigneur répondit : « Le recueillement de tes sens, la sobriété de tes paroles, les brûlants désirs et les ferventes prières par lesquelles ton âme était préparée à la réception de mon corps et de mon sang. m'ont nourri comme autant de mets
délicieux. »

2. Malgré son extrême faiblesse, elle assista à la messe avec le désir de communier au moins spirituellement. Or il arriva qu'un prêtre revint de la campagne où il était allé porter le saint viatique à un malade. Celle-ci en fut avertie par 1e son de la cloche, et tout enflammée de désirs elle s'écria : « Que je vous recevrais avec bonheur, au moins spirituellement, ô vraie Vie de mon âme, si j'avais un peu de temps pour me préparer ! » Le Seigneur répondit : « Le regard de ma divine Bonté te préparera convenablement. » II daigna alors arrêter sur cette âme la flamme de son divin regard, flamme plus chaude et plus brillante que les rayons du soleil et dit : « Firmabo super te oculos meos : Je tiendrai mes yeux arrêtés sur vous ».(Ps. XXXI, 8.) A ces mots elle comprit le triple effet qu'à l'instar des rayons du soleil 1e regard divin peut opérer dans une âme, et 1e triple moyen de se préparer à le recevoir :
- Premièrement, le regard divin purifie l'âme, lui enlève toute tache et la rend plus blanche que la neige ; c'est l'humble connaissance des défauts qui produit ce résultat.
- Secondement, Ie regard de la divine Bonté assouplit l'âme et la dispose à recevoir les dons spirituels, à la façon de la cire qui s'amollit sous les rayons du soleil et devient propre à recevoir une empreinte : cet effet s'obtient par une parfaite bonne volonté.
- Troisièmement, le regard le Dieu féconde l'âme, qui produit alors les fleurs des vertus, comme 1a terre nous donne ses fruits variés et savoureux, lorsqu'elle a été réchauffée par les rayons vivifiants de l'astre du jour : on atteint ce but par un abandon complet à la miséricorde du Seigneur, une foi très ferme en la bonté divine qui fait tout concourir à notre bien, l'adversité comme la prospérité.

3. Ensuite, comme le convent communiait aux deux messes 1, le Seigneur, dans son ineffable tendresse, parut distribuer le pain sacré aux sœurs, tandis que le prêtre marquait seulement chaque hostie du signe de la croix. Or il arriva qu'en donnant chacune de ces hosties, le Seigneur semblait accorder à celle-ci une puissante bénédiction. Elle fut remplie d'étonnement : « O Seigneur, dit-elle, vous me comblez de faveurs si abondantes! Est-il possible que les autres en vous recevant sacramentellement aient obtenu plus de richesses ? » Le Seigneur répondit : « Celui qui se pare de beaux ornements et de pierres précieuses est-il plus riche en réalité qu'un autre dont les trésors sont demeurés cachés? » Ces paroles du Seigneur donnaient à entendre que la créature, par la communion sacramentelle, obtient une grâce de salut dont le corps et l'âme ressentent les effets puissants ; mais celle qui, avec une très pure intention de glorifier Dieu, s'abstient de recevoir la sainte communion par obéissance, par discrétion et tout en désirant avec ardeur communier spirituellement; celle-là mérite les bénédictions données aujourd'hui à cette âme par la bonté divine, c'est-à-dire des fruits de grâce beaucoup plus abondants. Remarquons cependant que l'ordre et le secret de cette conduite demeurent cachés à l'intelligence humaine.

1. Une partie de la communauté recevait la sainte communion à une première messe, et l'autre partie à la seconde.

CHAPITRE XXXIX

COMBIEN EST UTILE LE SOUVENIR DE LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST.

1. En considérant un jour sa propre indignité, celle-ci perdit si bien confiance en ses propres mérites, qu'elle s'arrêta dans sa voie spirituelle vers Dieu. Alors le Seigneur s'inclina vers elle dans sa bonté miséricordieuse et lui dit : « D'après l'étiquette qui règle les devoirs des époux, il convient que le roi se hâte d'aller rendre visite à la reine dans les stations où elle se repose. » Par ces paroles, elle comprit que Dieu se regarde comme obligé envers l'âme qui médite avec amour sa douloureuse Passion, comme le roi qui a des devoirs à remplir à l'égard de la reine en vertu du mariage qui les unit.

2. Elle reconnut alors avoir mérité la très aimable visite du Seigneur, parce qu'elle s'était appliquée à méditer sa sainte Passion en la sixième. férie, et comprit aussi que toute âme, si tiède qu'elle soit dans la dévotion, obtiendrait cependant la bienveillance divine si elle gardait mémoire assidue de la Passion.

CHAPITRE XL

COMMENT LE FILS DE DIEU APAISE SON PÈRE.

Une fois elle essaya de rechercher, parmi les lumières spéciales que la bonté divine lui avait accordées, celle qu'il serait le plus utile de manifester aux hommes pour leur profit spirituel. Le Seigneur, entrant aussitôt dans ses vues et ses désirs, lui dit : « Les hommes trouveront un grand avantage à se souvenir que moi, le Fils de la Vierge, je me tiens sans cesse devant Dieu le Père afin de plaider la cause du genre humain. S'ils viennent à souiller leur cœur par suite de la fragilité humaine, j'offre mon Cœur sacré en réparation à Dieu le Père. S'ils pèchent par la bouche, j'offre ma bouche très innocente. S'ils offensent Dieu par leurs oeuvres, je présente mes mains transpercées pour eux. Ainsi, quelle que soit leur faute, toujours par mon innocence j'apaise le Père tout-puissant afin que les cœurs touchés de repentir obtiennent facilement miséricorde. Aussi je voudrais que les âmes, après avoir reçu si aisément le pardon désiré, m'en rendissent de vives actions de grâces.

CHAPITRE XLI

D'UN REGARD PIEUX PORTÉ SUR LE CRUCIFIX.

1. Un vendredi soir, tandis qu'elle regardait l'image du Dieu crucifié, son cœur fut pénétré de douleur et d'amour. Elle dit au Seigneur : « O très doux et très aimé Seigneur, combien vous avez souffert en ce jour pour mon salut ! Et moi, infidèle que je suis, j'ai été occupée d'autres choses, et j'ai laissé s'écouler les heures sans me souvenir que vous avez supporté pour moi tant de supplices, ô mon Salut éternel ; que vous enfin, vraie vie qui vivifiez tonte chose, avez daigné mourir pour vous assurer mon amour ! » Le Seigneur lui répondit du haut de la croix: « J'ai suppléé à ta négligence, car à tout moment je réunissais dans mon cœur les sentiments que le tien aurait dû produire, et bientôt mon Cœur sacré en fut tellement rempli que j'attendais avec un ardent désir l'heure où tu m'adresserais la prière que tu viens de faire. Maintenant j'offre cette prière à Dieu le Père, l'unissant aux sentiments que j'ai eus aujourd'hui en ton nom, car si tu n'avais pas tourné ton intention vers moi, tu n'aurais pas ressenti ces effets de salut. » Reconnaissons ici l'amour de Dieu pour les hommes: aussitôt que l'âme négligente a formulé une seule pensée de regret, il offre satisfaction pour elle à Dieu le Père, et, avec une plénitude que nous ne pouvons comprendre, il répare tous ses manquements. Aussi est-ce à bon droit que les hommes bénissent cette infinie miséricorde.

2. Une autre fois. comme elle contemplait avec dévotion l'image du Christ en croix, elle comprit que l'âme, en regardant avec amour le Seigneur crucifié, mérite que Dieu tourne ses yeux vers elle avec une grande bonté. Sous l'influence de ce regard, elle devient comparable à un brillant miroir; par un effet de l'amour divin elle reflète l'image admirable qu'elle a contemple, cette vue réjouit grandement la cour céleste. De plus, chaque fois qu'une personne accomplit cet acte avec amour et respect, elle en recueille pour le ciel une gloire éternelle.

3. Elle reçut aussi cet enseignement : quand un homme regarde le crucifix, il doit penser en son cœur que le Seigneur Jésus lui dit avec bonté : « Voici que par amour pour toi j'ai été attaché à la croix, nu et méprisé, après avoir supporté une dure flagellation et la dislocation de mes membres. Mon cœur est tellement épris d'amour, que si cela était indispensable pour ton salut, je voudrais supporter pour toi seul les inexprimables douleurs que j'ai souffertes pour le monde entier. » Que de telles pensées excitent les cœurs à la reconnaissance, car il n'arrive jamais sans une grâce de Dieu qu'un crucifix se présente à nos regards. La contemplation du signe auguste de notre salut apporte toujours un grand profit ; aussi, bien coupable serait le chrétien ingrat s'il négligeait de vénérer Celui qui s'est offert comme le prix inestimable de son rachat.

4. Une autre fois, elle avait l'esprit occupé de la Passion du Seigneur et elle comprit que les prières ou méditations ayant trait à ce mystère rapportent beaucoup plus de fruits que les autres exercices. En effet, s'il est impossible de toucher la farine sans en garder quelque trace, ainsi l'âme ne peut méditer la Passion du Seigneur, même avec très peu de dévotion, sans en retirer un certain profit. Et même si une personne se contente de lire quelque chose ayant trait à la Passion, elle procure au moins à son âme une aptitude à recevoir le fruit de cette même Passion. Car l'intention d'une personne qui pense souvent à la Passion du Christ est plus fructueuse que les plus nombreuses intentions d'une autre qui ne s'en occupe jamais. Efforçons-nous donc d'entretenir dans notre esprit ce souvenir sacré, afin qu'il nous devienne un rayon de miel à la bouche, une mélodie à l'oreille, une allégresse au cœur.

CHAPITRE XLII

DU FAISCEAU OU BOUQUET DL MYRRHE.

1. Auprès de son lit il y avait un Crucifix. Une nuit, comme cette image était penchée vers elle et sur le point de tomber, elle la releva en disant avec tendresse : « O très doux Jésus, pourquoi vous inclinez-vous ainsi? » Il répondit aussitôt : « L'amour de mon divin cœur m'attire vers toi. » Alors elle prit en mains la sainte image, la serra doucement contre son cœur, la couvrit de caresses et de baisers et s'écria : « Fasciculus myrrhae dilectus meus mihi : Mon bien-aimé est pour moi un faisceau de myrrhe. » (Cant. I, 12.) Et le Seigneur achevant la parole en son nom ajouta : « Inter haec ubera mea commorabitur: Il demeurera sur mon sein. » (Ibid ) I1 lui enseignait en ce moment que l'homme doit envelopper dans la très sainte Passion du Seigneur toutes ses peines et ses adversités, comme on introduirait une petite branche de fleurs au milieu d'un faisceau de myrrhe : si le nombre et l'intensité de ses maux le portent à l'impatience, il doit se rappeler la douceur admirable du Fils de Dieu qui, semblable à un doux agneau, se laissa prendre et immoler pour notre salut sans proférer une seule plainte. Si l'homme trouve l'occasion de se venger du mal qu'on lui a fait, qu'il se souvienne avec quelle douceur le Dieu très aimant ne rendit jamais le mal pour le mal, et ne se vengea par aucune parole. Au contraire, en retour des maux qu'il a endurés, il racheta par ses souffrances et par sa mort ceux qui l'avaient persécuté jusqu'à le faire mourir. Enfin, si l'homme ressent de la haine contre ses ennemis, qu'il se souvienne de l'excessive mansuétude avec laquelle le très aimant Fils de Dieu, au milieu même des douleurs indicibles de sa Passion et des angoisses de sa mort a prié pour ceux qui le crucifiaient, disant : « Pater, ignosce illis, etc. Père, pardonnez leur ». S'unissant à cet amour, qu'il prie à son tour pour ses ennemis.

2. Le Seigneur ajouta : « Si quelqu'un enveloppe et cache pour ainsi dire toutes ses peines dans le faisceau de myrrhe de mes douleurs, et se fortifie par les exemples de ma Passion en cherchant à les imiter, c'est celui-là qui vraiment inter ubera mea commorabitur. Je lui donnerai par un amour spécial, pour augmenter ses richesses, tout ce que j'ai mérité par ma patience et par mes autres vertus. »

3. Elle dit alors : « Comment recevez-vous, Seigneur, l'amour que certains portent à l'image de votre croix? - Je l'accepte avec reconnaissance, répondit le Seigneur : cependant ceux qui vénèrent mon image sans imiter les exemples de ma Passion ressemblent à une mère qui donnerait à sa fille des vêtements de son choix à elle, ne tenant aucun compte des goûts de son enfant et lui faisant même essuyer parfois de durs refus. Tant que la fille n'obtient pas l'objet de ses désirs, elle ne peut savoir gré des dépenses faites pour elle, car elle est sûre que sa mère lui impose ces parures pour satisfaire sa propre vanité et nullement par tendresse. De même tous les témoignages d'amour, d'honneur et de respect rendus à l'image de ma croix, ne peuvent me donner une satisfaction complète, si l'on ne cherche en même temps à imiter les exemples de ma Passion. »

CHAPITRE XLIII

D'UNE IMAGE DU CRUCIFIX.

Elle désirait ardemment posséder une croix pour la vénérer souvent avec amour. Mais elle modérait ce désir, dans la crainte que cet exercice trop assidu ne l'empêchât de jouir des grâces intérieures dont Dieu la comblait. Le Seigneur lui dit alors : « Ne crains pas, ô ma bien-aimée ; puisque je suis en cette dévotion le seul objet de tes pensées, elle ne pourra. mettre obstacle aux joies spirituelles que je te donne. J'avoue de plus qu'il m'est très agréable de voir l'image de mon supplice entourée d'amour et de respect. Un roi qui ne peut demeurer toujours auprès de son épouse tendrement chérie, laisse parfois en sa place celui de ses parents qu'il aime le plus. Cependant il tient pour fait à lui-même l'amitié et la tendresse que son épouse peut témoigner à cet ami parce qu'il sait qu'elle n'agit point par une affection illicite pour un étranger, mais bien par un chaste amour pour son époux. De même je trouve mes délices dans les honneurs rendus à ma croix, parce qu'ils sont une preuve d'amour pour moi. Toutefois il ne faut pas se contenter de posséder une croix : cette croix doit rendre plus vif le souvenir de l'amour et de la fidélité qui m'ont fait supporter les amertumes de ma Passion ; car il ne faut pas songer plus à la satisfaction d'un attrait personnel qu'à l'imitation des exemples de ma Passion. »

CHAPITRE XLIV

COMMENT LA SUAVITÉ DIVINE ATTIRE L'ÂME.

1. Une nuit où elle s'occupait dévotement de la Passion, et se laissait entraîner comme sans aucun frein dans un abîme de désirs, elle sentit son Cœur tout brûlant à la suite de ces saintes ardeurs et dit au Seigneur : « O mon très doux amant, si les hommes savaient ce que j'éprouve, ils diraient que je dois modérer une telle ferveur, afin de retrouver ma santé. Mais vous qui pénétrez dans l'intime de mon être, vous savez bien que tout l'effort de mes puissances et de mes sens, ne pourrait faire résister mon âme au très doux ébranlement que lui cause votre visite. » Le Seigneur répondit : « Qui donc, à moins d'être insensé, ignore que la douceur infiniment puissante de ma divinité surpasse d'une manière incompréhensible toute délectation humaine et charnelle ? Toutes les consolations terrestres auprès des consolations célestes sont comme une goutte de rosée comparée à l'immense étendue des mers. Les hommes se laissent tellement entraîner par l'attrait des plaisirs sensibles, qu'ils mettent parfois en péril non seulement la santé de leur corps, mais aussi le salut éternel de leur âme. A plus forte raison, un cœur tout pénétré de la suavité divine se trouve dans l'impossibilité de réprimer la ferveur d'un amour qu'il sait devoir lui procurer une félicité éternelle. »

2. Elle objecta : « Les hommes diraient peut-être qu'ayant fait profession dans l'ordre cénobitique, je dois modérer ma dévotion, afin de pouvoir pratiquer la règle dans toute sa rigueur. » Le Seigneur daigna l'instruire par cette comparaison : « Si l'on plaçait devant la table du roi divers chambellans prêts à le servir avec zèle et respect, et que le roi fatigué ou affaibli par l'âge désirât avoir près de lui un de ces serviteurs pour s'appuyer sur lui, ne serait-ce pas malséant que ce chambellan laissât tomber son maître, en se levant tout à coup, sous prétexte qu'il a été préposé au service de la table ? De même, il serait déplorable qu'une âme appelée gratuitement aux délices de la contemplation voulût s'y soustraire pour suivre en toute sa rigueur la règle de son Ordre. Je suis le créateur et le réformateur de l'univers et je me complais infiniment plus dans une âme aimante que dans n'importe quel exercice ou travail corporel qui peut être accompli parfois sans amour ni pureté d'intention. » Le Seigneur ajouta encore : « Si quelqu'un n'est pas en toute certitude attiré par mon Esprit au repos de la contemplation, et que dans l'effort qu'il fait pour y atteindre il néglige la règle, il ressemble au serviteur qui veut s'asseoir à la table du roi, tandis qu'il n'est appelé qu'à se tenir debout, prêt à accomplir ses ordres. Et comme un chambellan qui s'assied à la table du maître sans y être invité, ne reçoit aucun honneur, mais s'attire le mépris ; de même celui qui néglige la règle de son Ordre, et veut arriver par son propre effort à la contemplation divine (faveur que nul le petit obtenir sans grâce spéciale), celui-là trouve plus de détriment que de profit ; car d'un côté il ne fait aucun progrès dans la contemplation, et de l'autre il accomplit son devoir avec tiédeur. Quant au religieux qui recherche les jouissances extérieures et néglige l'observance de sa règle sans nécessité et pour son seul bien-être, il agit comme un serviteur qui, appelé pour servir à la table royale, s'en irait, comme le dernier des valets, se salir à nettoyer les écuries.

CHAPITRE XLV

COMMENT LE SEIGNEUR ACCEPTA UN HOMMAGE RENDU AU CRUCIFIX.

1. Un vendredi, après avoir passé toute la nuit en prières et en désirs ardents, elle se souvint d'avoir enlevé jadis les clous de l'image du Crucifix pour les remplacer par de petits boutons de girofle parfumés et elle dit au Seigneur : « O mon Bien-Aimé, qu'avez-vous donc pensé, lorsque, par tendresse, j'ai enlevé les clous des douces blessures de vos pieds et de vos mains afin de les remplacer par ces petits boutons parfumés? » Le Seigneur lui répondit : « Cette marque d'amour m'a été si agréable, que j'ai répandu sur les blessures de tes péchés le baume précieux de ma divinité ; les saints puiseront des délices éternelles à la vue de ces blessures; sources d'une liqueur de si grand prix. - Mon Seigneur, reprit-elle, accorderiez-vous la même faveur à tous ceux qui vous honoreraient de cette manière? - Non pas à tous, dit le Seigneur, mais seulement à ceux qui le feraient avec le même amour ; cependant la récompense serait encore large pour des âmes dont la dévotion et la ferveur n'égaleraient pas la tienne. »

A ces douces paroles, elle saisit le Crucifix, le couvrit de tendres baisers, et le pressant sur son cœur, lui prodigua toutes les marques de son amour. Mais bientôt elle sentit ses forces défaillir par suite de cette veille prolongée, et déposant son Crucifix : « Je vous salue, mon Bien-Aimé, dit-elle, et vous souhaite bonne nuit. Permettez-moi de dormir pour retrouver les forces que j'ai perdues dans nos doux entretiens. » Après avoir dit ces mots elle se détourna de l'image du Crucifix afin de se reposer. Pendant ce repos, le Seigneur ayant détaché son bras droit de la croix, le mit autour qu cou de son épouse, comme s'il voulait lui donner le baiser d'amour. Puis appliquant sa bouche sacrée à l'oreille de celle-ci, il murmura doucement : « Ecoute, ô ma bien-aimée, je vais te faire entendre encore un chant d'amour. » Et sur la mélodie de l'hymne : Rex Christe, factor omnium 1, il lui chanta cette strophe, de sa voix la plus douce :

« Amor meus continuus,
Tibi Ianguor assiduus ;
Amor tuas suavissimus,
Mihi sapor gratissimus.

Mon amour incessant
Eternise sa langueur ;
Ton amour ravissant
M'offre la plus douce saveur. »

2. Lorsqu'il eut fini : « Maintenant, dit-il, au lieu du Kyrie eleison qui se chante après chaque strophe, demande-moi les grâces que tu désires. » Elle exposa alors ses désirs au Seigneur et fut pleinement exaucée. Ensuite le Seigneur Jésus chanta de nouveau la même strophe, invita encore son épouse à prier, et ils redirent plusieurs fois ces mêmes paroles alternativement, en sorte que le Seigneur ne lui permit pas de dormir, jusqu'à ce que, ses forces étant presque épuisées, il devint nécessaire de les réparer. Elle se livra donc un moment au sommeil jusqu'au lever du jour. Pendant ce temps le Seigneur Jésus, qui ne s'éloigne jamais de ceux qui l'aiment, lui apparut en songe et la réchauffa doucement sur son sein. I1 semblait préparer dans la blessure de son sacré côté un mets délicieux, et de sa propre main le porter par bouchées aux lèvres de son épouse afin de renouveler sa vigueur. Aussi s'éveilla-t-elle complètement reposée. Elle se sentit donc en possession de ses forces, et rendit ait Seigneur de dévotes actions de grâces.

1. Hymne qui était chantée à la fin des Laudes avec Kyrie eleison, les trois jours avant Pâques. (Voir Livre IV, chap. XXV.)

CHAPITRE XLVI

DES SEPT HEURES DE L'OFFICE DE LA BIENHEUREUSE VIERGE.

1. Tandis qu'elle veillait une nuit pour méditer sur la Passion du Seigneur, elle éprouva une si grande fatigue qu'avant même de réciter Matines, elle sentit ses forces défaillir et dit au Seigneur : « Ah ! mon Seigneur, puisque vous voyez que la faiblesse de ma nature réclame impérieusement le repos, dites-moi quel hommage ou quel tribut d'honneur je puis offrir à votre bienheureuse Mère, en compensation des heures que j'aurais dû réciter à sa louange. - Loue-moi, répondit le Seigneur, par la douce harmonie de mon Cœur, pour l'innocence de sa virginité parfaite : Vierge elle m'a conçu, Vierge elle m'a enfanté, Vierge elle est demeurée après l'enfantement. Elle m'a imité moi, l'innocence même, qui me suis laissé arrêter à l'heure de Matines pour la rédemption du monde, et fus ensuite lié, souffleté, frappé sans pitié, accablé d'outrages et d'opprobres. » Or, pendant que celle-ci louait le Seigneur comme il le lui avait demandé, elle le vit présenter son Cœur divin en forme d'une coupe d'or à la Vierge-Mère. La Vierge but à longs traits ce breuvage plus doux que le miel, et partit comme enivrée, après que cette liqueur eut pénétré son être tout entier. Celle-ci dit alors à la Vierge-Mère : « Je vous loue et vous salue, Mère de toute félicité, très digne sanctuaire du Saint-Esprit, par le très doux Cœur de Jésus-Christ, Fils de Dieu le Père et votre très aimant Fils. Je vous prie de nous aider dans tous nos besoins et à l'heure de notre mort, ainsi soit-il 1. » Elle comprit que si quelqu'un louait le Seigneur comme il vient d'être dit en ajoutant le verset : « Je vous loue et je vous salue, Mère de toute félicité, » etc., pour glorifier la bienheureuse Vierge, il semblerait présenter chaque fois à la Mère de Dieu le Cœur de son très aimant Fils, et la faire boire à cette coupe divine. La royale Vierge accepterait volontiers cette offrande et la récompenserait selon toute la libéralité de sa maternelle tendresse.

2. Le Seigneur ajouta : « Loue-moi à l'heure de Prime par mon Cœur très doux pour cette tranquille humilité par laquelle la Vierge sans tache se disposait à me recevoir comme Fils : elle pratiquait l'humilité que j'ai montrée pour la rédemption du genre humain lorsque, moi, le juge des vivants et des morts, j'ai daigné comparaître devant un païen pour entendre mon jugement.»

3. « A l'heure de Tierce, loue-moi pour ce désir fervent par lequel ma Mère m'attira du sein de Dieu le Père en son sein virginal : elle imitait ainsi l'ardent désir que j'éprouvais du salut du monde, lorsque, déchiré de coups et couronné d'épines, j'ai daigné, à la troisième heure, porter avec patience et douceur sur mes épaules fatiguées et sanglantes cette croix ignominieuse. »

4. « A l'heure de Sexte, loue-moi pour cette très ferme espérance par laquelle la Vierge céleste désirait sans cesse ma gloire avec une parfaite bonne volonté et une intention toujours pure : elle m'imitait lorsque, suspendu à l'arbre de la croix, je désirais de toutes mes forces le salut du genre humain, au milieu des amertumes et des angoisses de la mort. Cet ardent désir me forçait à crier : J'ai soif ! J'avais en effet soif du salut des hommes à tel point que j'aurais souffert des tourments plus amers et plus durs encore : car j'étais prêt à porter volontiers toute douleur pour racheter les hommes.»

5. « A l'heure de None, loue-moi pour l'amour réciproque de mon Cœur divin et de la Vierge sans tache, amour qui a uni inséparablement l'excellence de la divinité à la faiblesse de l'humanité dans le sein de la Vierge. Ma Mère m'a imité, moi la vie des vivants, lorsque je mourus sur la croix d'une mort très amère à l'heure de None, à cause de mon amour infini pour le salut des hommes. »

6. « A l'heure de Vêpres, loue-moi pour cette foi inébranlable que la bienheureuse Vierge a seule montrée au moment de ma mort. Les apôtres s'éloignaient, tous désespéraient, elle demeura ferme et constante dans la foi : elle imitait la fidélité que j'ai montrée lorsque, ayant été descendu de la croix, après ma mort, j'allai chercher l'homme jusqu'au fond des enfers, d'où je l'arrachai par la très puissante main de ma miséricorde pour l'élever aux joies ut paradis. »

7. A l'heure de Complies, loue-moi pour cette persévérance admirable avec laquelle ma très douce Mère a gardé la constance dans le bien et la vertu jusqu'à la fin de sa vie : elle a imité la perfection avec laquelle j'ai accompli l'œuvre de la Rédemption, car après avoir obtenu par une mort cruelle le complet rachat de l'homme , j'ai néanmoins voulu que mon corps incorruptible fût enseveli « suivant la Coutume 2 », afin de montrer qu'il n'était rien de vil et de méprisable que je n'acceptasse pour le salut de l'homme. »

1. Livre de la Grâce spéciale, Livre I, chap. II
2. Sicut mos est Judaeis sepelire. (Jean. XIX, 40.)

CHAPITRE XLVII

MANIFESTATION DE L'AMITIÉ DU SEIGNEUR

1. Les relations avec les créatures lui étaient fort à charge, parce que l'âme qui aime vraiment Dieu ne rencontre en dehors de lui qu'ennui et souffrance. Aussi lui arrivait-il très souvent, dans la ferveur de son esprit, de se lever tout à coup et de se rendre au lieu de la prière en disant : « O mon Seigneur, je ne trouve qu'amertume dans les créatures, je ne veux plus avoir d'entretien et de commerce qu'avec vous. Souffrez que je me détourne d'elles pour m'occuper de vous, ô mon unique bien, ô joie souveraine de mon coeur et de mon âme. » Ensuite, baisant cinq fois les cinq plaies vermeilles du Seigneur, elle disait autant de fois ce verset : « Je vous salue, ô Jésus, Époux plein de charmes : je vous embrasse avec les délices de votre divinité, avec l'amour de tout l'univers, et je dépose mon ardent baiser sur la plaie de votre amour. » A ces paroles prononcées sur chacune des plaies chi Seigneur, il lui semblait voir l'ennui s'évanouir, elle se réconfortait dans les charmes de sa tendre dévotion.

2. Elle demanda un jour au Seigneur si cet exercice lui était agréable, car elle n'y employait souvent que quelques instants. Le Seigneur répondit : « Chaque fois que tu te tourneras vers moi de cette manière, tu seras à mes yeux comme un ami qui offre à son ami l'hospitalité pour un jour, et s'efforce de lui témoigner toutes sortes d'amitiés par ses actes et ses paroles, car il veut lui prouver sa joie par ses attentions et ses délicatesses. De même qu'un hôte si bien accueilli songerait souvent à ce qu'il pourrait faire lorsque son ami viendrait le visiter à son tour, ainsi mon Coeur pense avec amour aux récompenses que je te prépare dans la vie éternelle pour les tendresses que tu m'auras témoignées sur la terre : je te les rendrai au centuple selon la royale libéralité de ma toute-puissance, de ma sagesse et de ma bonté. »


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19 juillet 2008 6 19 /07 /juillet /2008 12:45

IV. -- Avantages que l'on trouve à s'abstenir de paroles et d'actions inutiles.

En lisant ces paroles d'Isaïe : « Glorificaberis dum non facis vias tuas, etc. : Tu seras glorifié si tu ne suis pas tes inclinations » (Isaïe, LVIII, 13), elle comprit que si, après avoir conçu divers projets, on renonce au plaisir de les exécuter parce qu'ils n'ont aucune utilité pour le bien, on obtiendra ce triple avantage : 1° de trouver en Dieu de plus grandes délices : « DeIectaberis in Domino : Tu te réjouiras dans le Seigneur (Isaïe, LVIII, 14); 2° de rester moins sous l'empire des pensées dangereuses: « Sustollam te super altitudinem terrae : Je t'élèverai sur les hauteurs de la terre » (Ibid.) ; 3° enfin, de recevoir du Fils de Dieu, parce qu'on aura noblement résisté à 1a tentation et remporté la victoire, une part spéciale aux mérites de sa très sainte vie, selon cette parole: « Et cibabo te haereditate Jacob patris tui : Et je te donnerai pour nourriture l'héritage de Jacob ton père » (Ibid.) Dans cet autre texte du même prophète : « Ecce merces ejus cum eo : Il porte avec lui sa récompense » (Ibid., XL, 10), elle vit que le Seigneur, dans son amour pour ses élus, daigne être lui-même leur récompense. II s'unit à eux avec tant de douceur, que la créature, objet d'un si grand amour, peut affirmer en toute vérité qu'elle est récompensée au delà de ses mérites : «Et opus illius coram illo: et son oeuvre est devant lui »(Ibid.). Quand l'âme s'abandonne complètement à la sainte Providence, et cherche en tous ses actes à accomplir la divine volonté, alors, par la grâce du ciel, elle apparaît déjà parfaite aux yeux de Dieu.

V.-- Le repentir amène promptement la délivrance.

Pendant qu'elle récitait ce répons de la vigile de Noël : « Sanctificamini, filii Israel 1 : Sanctifiez-vous, fils d'Israël », elle comprit que si une âme déplore sans retard les fautes qu'elle a commises et regrette de n'avoir pas accompli tout le bien qui lui était possible, que si elle est en outre résolue à se soumettre désormais aux préceptes de Dieu, elle paraît aux yeux de la Majesté divine vraiment sanctifiée comme ce lépreux de l'Évangile qui fut purifié de ses fautes par la parole du Seigneur: « Volo, mundare: Je le veux, sois purifié »(Matth.,VIII,3).

Par cette parole: « Cantate Domino canticum novum : Chantez au Seigneur un cantique nouveau » (Isaïe, XLII, 19), il lui fut montré que celui qui chante avec grande ferveur chante un cantique nouveau. En effet, il se trouve déjà entièrement renouvelé et agréable à Dieu, perce qu'il a reçu la grâce de diriger vers le Seigneur toute son intention.

1. Répons de la vigile de la Nativité du Seigneur.

VI. -- Dieu broie ses élus pour les guérir.

Dans ce texte d'Isaïe : « Spiritus Domini super me : L'Esprit du Seigneur est sur moi » (Isaïe, LXI, 1), et ce qui suit: « ut mederer contritos corde: pour guérir les coeurs brisés », elle vit que le Fils de Dieu, ayant été envoyé pour, guérir ceux qui ont le coeur brisé, a coutume d'éprouver ses élus par une souffrance, souvent légère ou même extérieure, pour avoir occasion d'y porter remède. Dans ce cas, il s'approche de l'âme et n'enlève pas l'épreuve, car si cette épreuve brise le coeur, elle n'est pas nuisible, mais il s'applique au contraire â guérir dans sa créature tout ce qu'il juge devoir lui être dangereux ou funeste.

Tandis que le choeur chantait le psaume cent neuvième, elle comprit à ces mots : « in splendoribus sanctorum : Dans les splendeurs des saints », que la lumière de Dieu est immense et incompréhensible. Si tous les saints, depuis Adam jusqu'au dernier homme, en avaient une connaissance personnelle aussi claire, aussi profonde et aussi vaste qu'il est possible à une créature (la connaissance de chacune étant distincte de celle de l'autre) ; si en outre le nombre des saints était mille et mille fois plus grand, la Divinité resterait cependant inépuisable et infiniment au-dessus de toute intelligence créée. C'est pourquoi il n'est pas dit : In splendore, mais : « in splendoribus sanctorum, ex utero ante luciferum genui te : Dans les splendeurs des saints, je vous ai engendré de mon sein avant l'aurore. »

VII. -- Chacun doit porter sa croix à la suite de Jésus-Christ.

Aux vêpres d'un martyr, comme on chantait l'antienne: « Qui vult venire post me : Celui qui veut venir après moi », elle vit le Seigneur s'avancer dans un chemin rempli de verdure et de fleurs, mais étroit et hérissé d'épines. II semblait précédé d'une croix qui écartait les branches épineuses et rendait la voie praticable. Le Seigneur se tournait avec un visage serein vers ceux qui marchaient derrière lui et invitait les siens à le suivre, disant : « Qui vult venire post me, abneget semetipsum, et tollat crucem suam et sequatur me, etc. : Que celui qui veut venir après moi se renonce lui-même, qu'il porte sa croix et qu'il me suive. » En écoutant ces mots, elle comprit que la croix de chacun était sa tentation personnelle : par exemple, c'est une croix pour certaines âmes de supporter le joug de l'obéissance en exécutant des ordres contraires à leurs goûts. D'autres sont accablés sous le poids d'infirmités qui les empêchent d'accomplir les désirs de leur volonté, et autres choses de ce genre. Nous devons donc porter notre croix, en souffrant volontiers tout ce qui est dur et pénible, et nous devons aussi; autant que possible, ne rien négliger de ce qui peut glorifier Dieu.

VIII. -- La correction trop sévère se change en mérites pour celui qui la supporte.

En récitant ce verset : « Verbe iniquorum: Les paroles des méchants » (Ps. LXIV, 4), elle comprit que si une personne a commis une faute par suite de la faiblesse humaine et en reçoit une correction trop rigoureuse, cet excès de sévérité provoque la miséricorde de Dieu et procure au coupable une augmentation de mérites.

IX. -- C'est par miséricorde que Dieu châtie les fidèles. Le pervers est abandonné à sa perversité.

A la fin du Salve Regina, comme on chantait cette invocation: misericordes oculos, elle souhaita d'obtenir la santé du corps. Le Seigneur lui dit en souriant : « Ne sais-tu pas que je dirige vers toi les regards les plus miséricordieux, lorsque tu es éprouvée par les souffrances corporelles, ou que tu ressens les angoisses de l'âme? »

En la fête de plusieurs martyrs, quand on chanta ces mots : gloriosum sanguinem 1, elle comprit que le sang répandu pour le Christ est loué dans la sainte Écriture, bien que naturellement le sang inspire une certaine horreur. De même il lui sembla que, dans la vie religieuse, certaines dérogations à la règle réclamées par l'obéissance ou la charité fraternelle plaisent tant à Dieu, qu'elles peuvent être louées et appelées glorieuses.

Un autre jour elle comprit qu'un secret jugement de Dieu permet parfois à un homme pervers d'interroger une âme privilégiée afin de lui dérober la connaissance de quelque secret, et d'en obtenir une réponse propre à le fixer dans son erreur. Dieu le permet ainsi pour le malheur du pervers et l'affermissement des bons. C'est pourquoi le prophète Ézéchiel s'exprime en ces termes : « Qui posuerit munditias suas in corde suo, et scandalum iniquitatis suae contra faciem suam, et venerit ad prophetam, interrogans eum pro me 2 : Ego Dominus respondebo ei in multitudine immunditiarum suarum, ut capiatur in corde suo: Celui qui a renfermé ses impuretés dans son coeur, qui a mis le scandale de son iniquité devant sa face, et qui viendra ensuite trouver le prophète et l'interrogera en mon nom, je lui répondrai, moi le Seigneur, selon la multitude de ses infamies, afin qu'il soit pris par son propre coeur. » (Ezech., xrv, 4, 5.)

1. Du répons : Viri sancti gloriosum sanguinem etc., (Commun des Martyrs ).
2. Dans la Vulgate nous lisons: interrogans per eum me.

X. -- Celui qui vient de tomber doit se confier en Dieu. Il n'y a point de péché sans consentement.

Par les paroles qui sont chantées en l'honneur de saint Jean : « Haurit virus hic lethale 1 : Il but le poison mortel », elle comprit que la vertu de la foi préserva Jean du poison mortel, comme la résistance de la volonté conserve l'âme sans tache, malgré le venin mortel qui pourrait s'insinuer dans le cœur, contrairement aux dispositions de la volonté.

En récitant ce verset : « Dignare Domine die isto : Daignez, Seigneur, pendant ce jour », elle reçut cette lumière. Si l'homme qui a prié Dieu pour être préservé de toute faute, semble, par un secret jugement du Seigneur, avoir péché grièvement en quelque point, il trouvera cependant la grâce toujours prête à lui servir de bâton d'appui pour faciliter sa pénitence.

1. Paroles tirées de l'ancienne Vie de saint Jean par Abdias, chap.V, et du répons de l'office de la fête.

XI. -- Comment nous devons bénir Dieu. II faut reprendre les délinquants.

Pendant le chant du répons Benedicens1, elle vint se présenter au Seigneur et implorer sa bénédiction, comme si elle avait personnifié Noé lui-même. Quand elle eut reçu cette bénédiction, le Seigneur parut à son tour lui demander la sienne. Elle comprit alors que l'homme bénit Dieu quand il se repent de l'avoir offensé et lui demande son secours pour ne plus tomber dans le péché ; Dieu voulant montrer que cet acte lui était agréable, s'inclina profondément pour recevoir cette bénédiction, comme si le salut du monde en devait être la conséquence.

Par ces mots : « Ubi est frater tuus Abel ? Où est Abel ton frère ? » (Gen., IV, 9), elle comprit que Dieu demandera compte à chaque religieux des fautes que ses frères commettent contre la règle, parce que ces fautes auraient pu être évitées si l'on avait averti le frère coupable ou prévenu l'abbé. Cette excuse de quelques uns : Je ne suis pas chargé de corriger mon frère, ou encore : Je suis plus méchant que lui, ne sera pas mieux accueillie de Dieu que ces paroles de Caïn : « Numquid custos fratris mei sum ego? Suis-je le gardien de mon frère? » (Gen., IV, 9). Car, devant le Seigneur, chaque homme est tenu à retirer son frère du mauvais chemin et à l'exciter au bien. Toutes les fois qu'il néglige d'écouter sur ce point la voix de sa conscience, il pèche contre Dieu. C'est en vain qu'il prétexte n'avoir pas mission de corriger son frère, car Dieu la lui donne d'après le témoignage de sa conscience. S'il néglige ce devoir, il lui en sera demandé compte, et plus à lui-même peut-être qu'au supérieur qui parfois est absent ou n'a pas remarqué la faute. De là cette menace : « Vae facienti, vae, vae consentienti : Malheur à celui qui fait le mal, deux fois malheur à celui qui y consent. » C'est évidemment consentir au mal que de se taire, quand il aurait suffi de quelques paroles pour éviter une atteinte à la gloire de Dieu.

1. Au dimanche de la Sexagésime. Voici le texte de ce répons qui ne se trouve plus au bréviaire monastique : « -R. : Benedicens ergo Deus Noe dixit : Nequaquam ultra maledicam terrae, propter hominem, Ad imaginem quippe Dei factus est homo. - V. : Hoc erit signum foederis inter me et te ; arcum meum ponam in nubibus caeli, : - R. : Dieu, en bénissant Noé, dit : Je ne maudirai plus le terre à cause de l'homme, Car l'homme a été fait à l'image de Dieu. -V : Je poserai mon arc dans les nuées : ce sera le signe de l'alliance entre moi et toi » (voir Livre IV, chap. XIV).

XII. -- C'est vêtir Dieu que de défendre la justice.

En chantant ce répons : « Induit me Dominus : Le Seigneur m'a revêtu1 », elle reçut cette lumière : Celui qui combat légitimement pour la justice, et travaille par ses paroles ou par ses actes à promouvoir la Religion, couvre le Seigneur d'un riche vêtement de gloire et de salut. Dans la vie éternelle, Dieu lui prodiguera les largesses de sa royale munificence et après l'avoir paré d'un vêtement d'allégresse, il le couronnera d'un diadème de gloire. Elle comprit encore que celui qui, dans ce combat soutenu pour le bien de la Religion, aura supporté des adversités et des contradictions deviendra plus agréable à Dieu comme le pauvre se montre doublement satisfait d'être habillé tout à la fois et réchauffé par un seul vêtement. Quand bien même, par suite de l'opposition des méchants, ce travail entrepris pour la gloire de Dieu n'amènerait aucun résultat, la récompense du fidèle serviteur ne serait en rien diminuée.

Au chant de ce répons : Vocavit angelus Domini 2 : l'ange du Seigneur appela, elle vit comment l'armée des anges, dont l'assistance suffirait à nous préserver de tout mal, suspend parfois sa protection efficace par ordre de la divine et paternelle Providence. Dieu permet alors que ses élus soient tentés, afin de les récompenser d'autant plus qu'ils ont triomphé par leur propre vertu, la garde des saints anges leur ayant été comme enlevée pendant quelques instants.

1. Répons du « Commun des Vierges » au bréviaire monastique.
2. Répons. V° du Bréviaire monastique au dimanche de la Quinquagésime, mais l'ordre des paroles est ici interverti.

XIII. -- Des biens que nous procurent l'obéissance et l'adversité.

A l'office du même jour, dans le répons qui suit immédiatement : Vocavit angelus Domini Abraham1 , elle comprit comment le Père des croyants mérita d'être appelé par un ange au moment où il étendait le bras pour accomplir les ordres du ciel. De même, si le juste, pour l'amour de Dieu; soumet son esprit et montre une bonne volonté parfaite en face d'une oeuvre difficile à accomplir, il mérite sur l'heure d'être soutenu par les douceurs de la grâce, et consolé par le bon témoignage de sa conscience. Par cette faveur l'infinie Bonté de Dieu devance le jour de la récompense éternelle, où chacun recevra selon ses oeuvres.

Elle pensait un jour à diverses souffrances supportées jadis, et demanda au Seigneur pourquoi il les avait permises. Le Seigneur répondit: « Quand la main d'un père veut corriger son enfant, la verge ne saurait lui résister. Aussi mes élus ne devraient jamais attribuer les maux qu'ils souffrent aux hommes : ils sont les instruments dont je me sers pour exercer leur patience. Mes amis devraient plutôt considérer mon paternel amour qui ne permettrait jamais au moindre souffle de les atteindre, s'il n'avait dessein de leur donner les joies éternelles après leurs souffrances. Que mes élus aient plutôt compassion des hommes qui, en les persécutant, souillent leurs propres âmes. »

1. Répons VI° dans le Bréviaire monastique.

XIV. -- Nos oeuvres offertes à Dieu le Père par son Fils lui sont très agréables.

Comme celle-ci éprouvait un jour de la difficulté pour un travail, elle dit au Père éternel : « Seigneur, je vous offre cette action par votre Fils unique, dans la vertu de votre Esprit-Saint, et pour votre éternelle gloire. » Elle comprit aussitôt que cette offrande donnait à son oeuvre une valeur extraordinaire et l'élevait au-dessus d'un acte simplement humain. Et comme les objets paraissent verts ou bleus si on les regarde à travers un verre de ces diverses couleurs, ainsi rien n'est plus agréable à Dieu le Père qu'une offrande faite par son Fils unique.

XV. -- Aucune prière fervente ne demeure sans fruit.

Elle demanda un jour au Seigneur à quoi servaient les prières fréquentes qu'elle lui adressait pour ses amis, puisqu'on n'en voyait pas les effets. II daigna l'éclairer par cette comparaison : « Lorsqu' un jeune prince revient du palais de l'empereur, après avoir reçu l'investiture d'un grand-fief et de richesses considérables, ceux qui le rencontrent ne voient pourtant en lui que la faiblesse de l'enfance sans soupçonner ce qui fera de cet enfant un puissant prince. Ne sois donc pas étonnée si tes yeux ne peuvent découvrir l'effet de tes prières : Mon éternelle sagesse en dispose pour un plus grand bien. Plus on prie pour une âme, plus on lui procure de bonheur. La prière persévérante ne demeure pas sans fruit, quoique les hommes ne puissent toujours apercevoir ici-bas la manière dont ils sont exaucés. »

XVI. -- Les saintes pensées, leur mérite et leur récompense.

Comme elle désirait savoir quelle récompense recevrait une âme qui aurait élevé toutes ses pensées vers Dieu, elle reçut cette instruction : « L'homme qui dirige ses pensées vers Dieu, soit en méditant, soit en priant, pose un miroir d'une transparence admirable, comme en face même du trône glorieux de la Divinité. Dans ce miroir le Seigneur contemple avec joie sa propre image, car c'est lui qui dirige et inspire tout ce qui est bien. Si, par suite de la fragilité humaine, l'homme éprouve des difficultés dans cet exercice de la prière, qu'il sache que plus le labeur sera rude, plus le miroir qu'il présentera en face de l'adorable Trinité et de tous les Saints sera clair et brillant ; de plus ce miroir resplendira éternellement pour la gloire de Dieu et l'allégresse sans fin de cette âme.

XVII -- Obstacles à la dévotion les jours de fête.

Un jour de solennité, un malencontreux mal de tête l'empêcha de chanter. Elle demanda au Seigneur pourquoi il permettait que ce malaise lui arrivât plus souvent aux jours de fête. Le Seigneur répondit: « De peur qu'entraînée par le charme des mélodies sacrées, tu ne deviennes moins apte aux touches de la grâce. » Elle objecta : « Mais votre grâce, ô mon Dieu, pourrait me garder de ce danger. - En effet, répondit le Seigneur, mais il y a avantage pour l'âme à ce que les occasions de chutes lui soient plutôt enlevées par l'épreuve et la souffrance, car elle obtient alors le double mérite de la patience et de l'humilité. »

XVIII. -- Effet de la bonne volonté.

Entraînée une fois par la ferveur de son amour, elle s'écria : « Combien je voudrais, ô mon Dieu, voir un feu ardent brûler mon âme et la rendre semblable à une substance liquide qui pourrait s'écouler facilement en vous ! » Le Seigneur répondit : « Ta volonté sera ce feu puissant. » Elle comprit alors que, par le seul mouvement de sa volonté, on peut obtenir le plein effet des désirs qui ont Dieu pour objet.

XIX. -- Bon résultat de la tentation.

Il lui arriva souvent de demander à Dieu de déraciner le vice en elle et dans les autres. Mais elle vit que la bonté divine ne pouvait mieux l'exaucer qu'en atténuant la fatale nécessité qui résulte des mauvaises habitudes. L'âme parvient alors à résister facilement au mal, car la difficulté cesse de s'accroître par l'habitude, appelée justement une seconde nature. Elle reconnut alors l'admirable conseil de la bonté divine pour le salut des hommes : afin d'augmenter la récompense éternelle des âmes, Dieu permet qu'elles soient fortement attaquées par l'aiguillon du péché. II ajoute ainsi à la gloire et à l'honneur de leur triomphe.

XX. -- Le Seigneur vient secourir dans leur agonie ceux qui ont pensé à lui.

Dans un sermon elle entendit cette parole : Pas un homme ne sera sauvé sans l'amour de Dieu, ou tout au moins cet amour devra être suffisant pour l'amener au repentir et à l'amendement de la vie. Elle se prit à réfléchir que beaucoup partaient de ce monde avec un repentir excité par la crainte de l'enfer plutôt que par l'amour de Dieu. Mais le Seigneur lui dit: « Quand je vois à l'agonie ceux qui ont quelquefois pensé à moi durant leur vie, ou bien ont accompli quelques oeuvres méritoires dans leurs derniers jours, je me montre alors à eux avec tant de bonté, de tendresse et d'amabilités, qu'ils se repentent sincèrement de m'avoir offensé, et c'est ce repentir qui les sauve. Aussi je voudrais que mes élus me glorifiassent et me rendissent des actions de grâces spéciales pour ce bienfait.

XXI. -- Dieu n'arrête pas ses regards sur les imperfections d'une âme qui l'aime véritablement.

En méditant, il lui arriva de considérer la misère de son âme et de concevoir un tel mépris d'elle-même, qu'elle se demanda, remplie d'anxiété, si elle pourrait jamais plaire à Dieu. En effet, où son oeil infirme ne voyait qu'une souillure, l'œil pénétrant de la divinité pouvait découvrir des taches innombrables. Le Seigneur lui donna cette consolante réponse: « C'est par l'amour que l'âme arrive à me plaire. » Elle comprit alors que si l'amour humain est assez impérieux pour faire attribuer des charmes à des êtres difformes, au point de rendre les amis presque jaloux de cette difformité qui a reçu le don de plaire, Dieu, qui est Charité, saura trouver de la beauté dans les créatures qu'il aime.

XXII. -- Comment le Seigneur tempéra dans l'âme de celle-ci le désir de la mort.

Elle souhaitait ardemment avec l'Apôtre être séparée de son corps pour s'unir à Jésus-Christ, et sous l'empire de ce désir, elle faisait entendre à Dieu les gémissements de son cœur. Le Seigneur daigna lui faire comprendre ce qui suit : chaque fois qu'elle exprimerait le désir d'être affranchie de cette prison de mort, tout en se montrant déterminée à demeurer ici-bas aussi longtemps qu'il plairait au Seigneur, autant de fois le Fils de Dieu lui communiquerait les mérites de sa très sainte vie, pour qu'elle devint parfaite au yeux de Dieu le Père.

XXIII. -- Dieu n'exige pas le fruit des oeuvres pour chacun de ses dons.

Elle se rappela un jour les grâces nombreuses et variées de la bonté divine à son égard, et se trouva misérable, indigne de tout bien, pour avoir perdu tant de dons par sa négligence : elle n'avait retiré de ces grâces aucun profit pour elle-même, par la jouissance ou l'action de grâces ; aucun profit pour le prochain qui ne les avait pas connues et n'avait pu s'en édifier ni s'élever par ce moyen à une plus grande connaissance de Dieu. Elle reçut alors cette lumière : le Seigneur, en répandant ses dons sur les hommes, n'exige pas un fruit spécial produit par chaque don, car il connaît la faiblesse de ses créatures ; mais Dieu ne pouvant contenir sa bonté et sa libéralité, répand sans cesse sur l'homme l'abondance de ses grâces pour le préparer à la surabondance de la félicité éternelle. C'est ce qui arrive à l'enfant auquel on remet des titres de propriété : il n'en voit pas l'utilité, mais, parvenu à l'âge d'homme, il jouira de tous ses biens. De même le Seigneur, en accordant dès ici-bas les grâces célestes à ses élus, leur donne déjà ces biens dont ils n'auront la pleine jouissance que dans les cieux.

XXIV. -- La volonté d'avoir de bons désirs supplée à leur absence.

Une fois son cœur souffrait de ne pas se sentir un désir assez grand de louer Dieu. Une lumière surnaturelle lui apprit que Dieu se contente de la volonté d'éprouver un grand désir si l'on ne peut faire davantage; dans ce cas le désir est aussi grand aux yeux de Dieu que les souhaits de l'âme. Quand le cœur contient un tel désir, c'est-à-dire la volonté d'avoir un désir, Dieu trouve plus de délices à habiter en lui que nous ne pouvons goûter de joie à la vue des fleurs qui naissent au printemps.

Une autre fois elle s'était relâchée pendant quelques jours dans son attention habituelle vers Dieu à cause de ses infirmités. Quand elle eut remarqué sa négligence, elle éprouva un grand regret et résolut de confesser sa faute au Seigneur avec une humble dévotion. Cependant elle craignait d'avoir à travailler longtemps pour retrouver les douceurs de la grâce céleste; mais à l'instant même elle sentit la bonté divine s'incliner vers elle et lui dire dans un embrassement plein d'amour : « Ma fille, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi 1. » Ces paroles lui firent comprendre que si l'homme, par suite de sa fragilité, néglige de diriger son intention vers Dieu, la tendre miséricorde du Seigneur ne laisse pas de juger toutes ses actions dignes d'une récompense éternelle, pourvu que la volonté ne se détourne pas de Dieu, et que l'on se repente fréquemment de ses fautes.

A l'approche d'une fête, elle se sentit envahie par la maladie, et pria le Seigneur de lui laisser la santé jusqu'après la solennité, ou de tempérer assez la douleur pour qu'elle pût célébrer la fête ; elle se soumettait néanmoins à la divine volonté. Le Seigneur daigna lui répondre : « Par cette prière et surtout par ton adhésion à ma volonté, tu m'introduis dans un jardin où je trouve mes délices au milieu d'admirables parterres émaillés de fleurs. Mais si je t'exauce en t'accordant de prendre part à la fêle, c'est moi qui te suivrai dans le parterre de ton choix ; tandis que si je n'accède pas à la demande et que tu persévères dans la patience, c'est toi qui me suivras dans le parterre de mes préférences. En effet, je prendrai bien plus mes délices en ton âme si j'y trouve les bons désirs, même un peu atténués par ton état de souffrance, que si tu ressens une grande dévotion jointe à ta propre satisfaction. »

(1) Allusion au texte de saint Luc, XV, 3l.

XXV. -- Il faut craindre que l'usage des sens nuise en nous à la grâce.

Celle-ci demanda un jour au Seigneur par quel secret jugement il faisait goûter à certaines âmes la douceur des consolations, tandis que d'autres demeuraient dans l'aridité. Elle reçut cette instruction : Le cœur de l'homme a été créé par Dieu pour contenir les délices spirituelles, comme le vase a été fait pour contenir l'eau. Si le vase plein d'eau la laisse échapper par quelques fissures, il arrivera peu à peu à se vider entièrement et demeurera sec. De même si le cœur qui renferme les délices spirituelles les perd par les sens extérieurs, soit en regardant ou écoutant ce qui lui plaît, soit en suivant ses convoitises, il peut arriver qu'il laisse évaporer pour ainsi dire ces douceurs célestes et demeure tellement vide qu'il devienne incapable de trouver sa joie en Dieu. C'est ce que chacun peut expérimenter par soi-même : Lorsqu'il plaît à l'homme de regarder quelque chose ou de dire une parole dont le profit sera nul ou presque nul, s'il suit aussitôt son mouvement naturel, c'est qu'il n'apprécie pas les divines délices : il les laisse donc s'échapper comme l'eau. Si au contraire il résiste, pour plaire à Dieu, à l'impulsion des attraits sensibles, aussitôt les délices spirituelles croissent en lui à tel point qu'il peut à peine les contenir. C'est pourquoi celui qui a appris à se vaincre en ces occasions prend l'habitude de se délecter en Dieu, et ses délices sont d'autant plus grandes, qu'il les a acquises au prix d'un plus rude labeur.

Elle ressentit un jour une tristesse profonde pour une chose de peu d'importance, et pendant que le prêtre présentait l'Hostie sainte à l'adoration du peuple, elle offrit sa désolation à Dieu, en louange éternelle. Le Seigneur parut alors l'attirer à lui par cette Hostie très sainte, comme par une ouverture mystérieuse. Il la fit doucement reposer sur son sein et lui dit avec bonté : « Dans ce lieu de repos tu seras exempte de toute peine ; mais chaque fois que tu t'en éloigneras, ton cœur éprouvera aussitôt cette profonde amertume qui te servira d'antidote salutaire et te ramènera vers ton Dieu.»

XXVI. -- Le Seigneur la console comme une mère console son petit enfant.

Un jour qu'elle sentait ses forces épuisées, elle dit au Seigneur : « Que deviendrai-je, ô mon Dieu ?. Que voulez-vous faire de moi? » Le Seigneur répondit : « Comme une mère console ses enfants, moi aussi je te consolerai. » Il ajouta : « As-tu vu quelquefois une mère consoler son petit enfant? » Elle se tut parce qu'elle n'avait pas ce souvenir présent à la mémoire. Le Seigneur lui rappela que, six mois auparavant, elle avait vu une mère caresser son petit enfant, et il lui fit remarquer trois choses qui n'avaient pas alors attiré son attention : Premièrement la mère demandait souvent à son petit enfant de l'embrasser, et ce petit être aux membres encore faibles et délicats, était obligé de faire effort pour s'élancer vers sa mère. Le Seigneur ajouta que l'âme devait aussi, avec un labeur continu et par le moyen de la contemplation s'élever à la très suave jouissance de l'objet de son amour. En second lieu, la mère mettait à l'épreuve la volonté de l'enfant en lui disant : « Veux-tu ceci ? Veux-tu cela ? » et ne lui accordait ni une chose ni l'autre. Dieu aussi tente l'homme en lui faisant appréhender de grandes afflictions qui ne surviennent jamais. Cependant, parce que la créature s'est soumise, Dieu se montre satisfait et la juge digne d'une récompense éternelle. Troisièmement, aucune des personnes présentes, si ce n'est la mère, ne comprenait le langage de cet enfant, trop petit encore pour formuler des mots. De même Dieu seul connaît l'intention de chacun et il juge d'après cette intention, à l'inverse des hommes qui souvent ne jugent que d'après les dehors.

Une fois, le souvenir de ses péchés la jeta dans une grande confusion. Elle chercha à se cacher dans l'abîme profond de son humilité, et le Seigneur de son côté s'inclina vers elle avec tant de condescendance, que la cour céleste, dont l'admiration égalait l'étonnement, s'efforçait de le retenir : « Non, je ne puis, dit le Seigneur, m'empêcher de suivre celle qui, par les attraits puissants de son humilité, attire invinciblement l'amour de mon divin Cœur. »

XXVII -- Estime de la patience.

Elle demanda un jour au Seigneur sur quel sujet il désirait qu'elle fixât son attention, et le Seigneur répondit : « Je désire que tu apprennes la patience. » Comme elle se trouvait alors, non sans motif, dans un grand trouble, elle répondit : « Comment et par quel moyen pourrai-je l'apprendre ? » Le Seigneur, la prenant dans ses bras comme un bon maître prend son jeune élève, lui enseigna par trois lettres les moyens qui devaient l'aider à pratiquer la patience. A la première lettre il lui dit : « Remarque combien le roi honore de son amitié celui qui partage ses triomphes et ses humiliations. Par conséquent, ma tendresse pour toi s'accroît lorsque tu souffres pour mon amour des mépris qui ressemblent à ceux que j'ai supportés. » A la deuxième lettre : « Admire quel respect tous les sujets témoignent à celui que le roi honore de son estime spéciale et associe à ses travaux ; comprends alors quelle gloire le ciel réserve à ta patience. » A la troisième lettre : « Songe enfin à quel point l'on peut être consolé par la tendre et délicate compassion d'un ami fidèle ; et tu pourras entrevoir avec quelle suave bonté je te consolerai dans les cieux, pour les moindres pensées qui t'affligent en cette vie. »

CHAPITRE XXXI.

PROCESSION AVEC L'IMAGE DE LA CROIX.

1. Au retour d'une procession qui avait été prescrite pour obtenir un temps favorable, comme le convent rentrait dans l'église précédé de l'image du Sauveur crucifié, elle comprit que le Fils de Dieu disait à son Père du haut de la croix : « Me voici, ô mon Père, revêtu de cette nature humaine que j'ai prise pour sauver la créature, et je viens, avec mon armée de fidèles, vous offrir des supplications. » Elle comprit que le Père céleste avait été aussi apaisé par ces paroles, que si on lui eût offert une satisfaction dépassant plus de cent fois tous les péchés des hommes. II lui sembla aussi que le Père éternel élevait la croix dans les airs en disant : « Hoc erit signum foederis inter me et terram : Ce sera le signe de l'alliance entre moi et la terre. » (Genèse, ix, 13.)

2. Une autre fois, le peuple était en grand émoi à cause du mauvais temps. Celle-ci et d'autres personnes ayant imploré la miséricorde de Dieu sans en rien obtenir, elle dit enfin au Seigneur : « O véritable Ami des hommes, comment pouvez-vous rester si longtemps sourd aux désirs de nos coeurs quand vous les comprenez? Malgré mon indignité, j'ai assez de confiance pour croire que j'aurais pu seule fléchir votre courroux, même au sujet de choses plus importantes. » Le Seigneur répondit : « Qu'y aurait-il d'étonnant à ce qu'un père laissât son fils lui demander fréquemment un écu, bien qu'il fût en son pouvoir de lui donner chaque fois cent marcs? Ne soyez donc pas surpris si je diffère en cette circonstance d'exaucer vos prières, car chaque fois que vous m'invoquez, par une courte parole ou la moindre pensée, je vous prépare dans l'éternité des biens qui surpassent infiniment la valeur de cent marcs. »

CHAPITRE XXXII

DU FRÉQUENT DÉSIR DU BIEN. -- DES RÊVES PÉNIBLES.

1. On chantait à la Messe des morts le trait : Sicut cervus 1, et à ces mots : Sitivit anima mea, celle-ci dit pour ranimer sa ferveur : « Vous êtes, ô mon Dieu, le seul vrai Bien, et mes désirs de vous posséder sont, hélas, si peu ardents ! Il est rare que je puisse dire en vérité : Sitivit anima mea ad te. » Le Seigneur répondit : « II n'est pas rare, mais très fréquent, que ton âme ait soif de moi ; car l'amour immense que j'ai du salut des hommes me force à croire que mes élus, en désirant certains biens, me désirent, moi, de qui procèdent tous les biens. Par exemple, si un homme souhaite avoir la santé, le repos, la sagesse et autres biens de même sorte, j'estime, afin d'augmenter ses mérites, que c'est moi qu'il a désiré en ces choses. Il n'y aurait d'exception que s'il s'éloignait volontairement de moi, c'est-à-dire s'il recherchait la sagesse pour en tirer vanité ou la santé pour commettre le péché. Le Seigneur ajouta : « J'ai coutume d'affliger mes bien-aimés par des infirmités corporelles, des peines spirituelles ou autres épreuves de ce genre, afin que s'ils en viennent à désirer les biens opposés à ces maux, l'amour jaloux de mon divin Cœur puisse les récompenser, selon les immenses richesses de ma libéralité infinie. »

2. Une inspiration divine lui fit encore comprendre que si le Seigneur, « cujus deliciae sunt esse cum filiis hominem, dont les délices sont d'être avec les fils des hommes » (Prov., VIII, 31), ne trouve rien dans une créature qui la rende digne de sa présence, il lui envoie diverses tribulations corporelles et spirituelles, afin d'avoir occasion de résider en celte âme. Il réalise alors ces paroles de la sainte Écriture : Le Seigneur est auprès de ceux qui ont le coeur dans la tribulation (Ps. XXVII, 19). Je suis avec lui dans la tribulation (Ps. XC, 16).

3. La considération de tels excès de bonté fait surabonder d'amour et de reconnaissance la créature humaine. Elle est forcée de s'écrier avec l'Apôtre : O profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu ! que ses jugements sont incompréhensibles et ses voies impénétrables! (Rom., XI, 33.)

4. Une nuit, pendant son sommeil, il lui sembla que le Seigneur la visitait avec tant de douceur, qu'elle se trouvait rassasiée par la divine présence comme par les mets les plus délicieux. S'éveillant bientôt, elle rendit grâces à Dieu: « Pourquoi, ô mon Seigneur, dit-elle, le temps du sommeil est-il rempli pour moi de douceurs, taudis que d'autres sont tourmentés par des rêves si effrayants, qu'ils épouvantent par leurs cris ceux qui les entendent ? » Le Seigneur répondit : « Lorsque les personnes que ma providence paternelle a résolu de sanctifier par la souffrance recherchent, pendant le jour, tout ce qui peut satisfaire leur corps, et perdent ainsi des occasions de mérites, ma bonté divine leur envoie des peines pendant le sommeil, afin de leur donner quelque droit à la récompense. - Mais, ô mon Dieu, dit-elle, peuvent-elles donc retirer un mérite quelconque de ce qu'elles souffrent sans puissance d'acquiescement et presque contre leur volonté? - Oui, répondit lé Seigneur, ma bonté le permet ainsi. Les séculiers qui portent de l'or et des pierreries sont estimés riches. Quelques-uns portent des perles de verre et des bijoux de cuivre, et ils ont aussi l'air d'être riches. C'est ce qui se passe pour ces personnes. »

5. Elle apportait une fois moins de zèle et de soin à la récitation des heures canoniales, lorsqu'elle aperçut, à son côté, l'antique ennemi du genre humain qui s'efforçait de l'imiter par dérision, et achevait le psaume : Mirabilia testimonia tua, etc. (Ps. CXVIII, 12) en précipitant et en supprimant les syllabes et les mots. Après avoir terminé le verset, il lui dit : « Vraiment ton Créateur, ton Sauveur, l'Ami de ton âme a bien placé ses dons en t'accordant une si grande facilité d'élocution ! Ta bouche a le talent de prononcer d'admirables discours sur n'importe quel sujet ; mais lorsque tu t'adresses à Dieu, tes paroles sortent avec une telle précipitation, que, dans un seul psaume, tu as omis tant de lettres, tant de syllabes et tant de mots ! » Elle comprit alors que si cet ennemi rusé avait compté si exactement et par le menu, les lettres et les syllabes omises dans la psalmodie, il pourrait, au moment de la mort, porter une terrible accusation contre ceux qui réciteraient habituellement les heures avec négligence et précipitation.

6. Une autre fois, comme elle filait avec activité, il lui arriva de laisser échapper de petits fils de laine ; toute son attention, d'ailleurs, était tournée vers le Seigneur, à qui elle avait offert son travail. Elle vit bientôt le démon ramasser tous ces menus fils pour témoigner contre elle ou l'accusant de négligence. Mais le Seigneur invoqué chassa l'ennemi et lui reprocha d'avoir eu l'audace d'intervenir dans une oeuvre qui avait été offerte à Dieu.

1. Ce trait (comme un cerf altéré, mon âme a soif de toi), attribué maintenant à I'office du samedi saint, se disait en divers lieux, au moyen âge, à la messe des défunts.


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