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  • : In hoc signo vinces. Parousie by ROBLES Patrick
  • : Blog Parousie de Patrick ROBLES (Montbéliard, Franche-Comté, France)
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  • Patrick ROBLES
  • Dominus pascit me, et nihil mihi deerit. Le Seigneur est mon berger : je ne manquerai de rien. The Lord is my shepherd; I shall not want. El Señor es mi pastor, nada me falta. L'Eterno è il mio pastore, nulla mi mancherà. O Senhor é o meu pastor; de nada terei falta. Der Herr ist mein Hirte; mir wird nichts mangeln. Господь - Пастырь мой; я ни в чем не буду нуждаться. اللهُ راعِيَّ، فلَنْ يَنقُصَنِي شَيءٌ (Ps 23,1)
  • Dominus pascit me, et nihil mihi deerit. Le Seigneur est mon berger : je ne manquerai de rien. The Lord is my shepherd; I shall not want. El Señor es mi pastor, nada me falta. L'Eterno è il mio pastore, nulla mi mancherà. O Senhor é o meu pastor; de nada terei falta. Der Herr ist mein Hirte; mir wird nichts mangeln. Господь - Пастырь мой; я ни в чем не буду нуждаться. اللهُ راعِيَّ، فلَنْ يَنقُصَنِي شَيءٌ (Ps 23,1)

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19 juillet 2008 6 19 /07 /juillet /2008 12:24
Christ Rédempteur
Rio de Janeiro

CHAPITRE XVIII.

D'UNE LEÇON PATERNELLE.

1. Un certain jour de fête, je voyais s'approcher de la sainte Communion plusieurs personnes qui s'étaient recommandées à mes prières. Quant à moi, privée de cette grâce par suite de mes infirmités physiques, ou plutôt comme je le crains, repoussée par la divine justice à cause de mon indignité, je me remémorais les divers bienfaits dont vous avez daigné me combler, ô mon Dieu ! Bientôt j'appréhendai que le souffle de la vaine gloire ne desséchât ce courant des eaux de la grâce, et je vous priai d'éclairer mon intelligence par une lumière divine, afin d'être prémunie contre un tel danger. Votre paternelle bonté daigna alors m'instruire ainsi : je devais considérer votre amour pour moi comme celui d'un père de famille qui a le bonheur de se voir entouré de nombreux enfants, dont la grâce et la beauté attirent l'admiration générale. Mais comme parmi ces enfants le plus jeune se trouve n'avoir pas encore atteint la force et la beauté des autres, le père, plein de tendresse, est ému de compassion pour lui; il le serre plus souvent dans ses bras et lui prodigue plus de caresses et de petits présents. Vous ajoutiez que si je m'estimais plus imparfaite que les autres, avec une entière conviction, le torrent des consolations divines ne cesserait jamais de se répandre dans mon âme.

2. Je vous rends grâces, ô Dieu très aimant, véritable Ami des hommes, je vous rends grâces par la mutuelle reconnaissance qui s'échange entre les trois personnes de l'adorable Trinité, pour cet enseignement salutaire et pour d'autres encore par lesquels, ô le meilleur des maîtres, vous avez daigné plusieurs fois dissiper mon ignorance. J'unis mes regrets à l'amertume de la Passion du Seigneur, et je vous offre les souffrances et les larmes de ce même Jésus-Christ, pour toutes les négligences que j'ai commises et qui ont si souvent étouffé dans mon âme les aspirations de votre Esprit. Je m'unis à la prière très efficace de ce Fils bien-aimé, et je demande par la vertu du Saint-Esprit le pardon de mes péchés et la réparation de mes fautes. Daignez m'accorder ces grâces, par le puissant amour qui retint votre colère, lorsqu'on mit au rang des scélérats ce Fils unique et très aimé, dans lequel votre divine Paternité trouve toutes ses délices.

CHAPITRE XIX.

LOUANGE DE LA DIVINE CONDESCENDANCE

1. Je rends grâces, Ô Dieu très aimant, à votre bonté miséricordieuse et à votre miséricorde si pleine de bonté, de ce que vous avez daigné, par un témoignage de votre amour, affermir mon âme hésitante et chancelante, quand, selon ma coutume, je vous demandais, avec des désirs importuns, d'être délivrée de la prison de cette misérable chair. Mon but n'était pas de fuir les misères de ce monde, mais de voir votre bonté libérée de cette dette de la grâce que le véhément amour de votre Divinité vous obligea à contracter pour le salut de mon âme. Votre infinie puissance et votre sagesse éternelle n'étaient contraintes en aucune façon ; au contraire, c'est à une indigne et ingrate créature que votre libéralité sans bornes accordait ces faveurs.

2. Vous paraissiez en effet, vous, l'honneur et la couronne de la gloire céleste, descendre du trône de votre Majesté, pour vous incliner avec douceur et bonté, et lorsque vous descendiez ainsi, des ruisseaux de la plus douce liqueur se répandaient dans toute l'étendue des cieux. Les saints, se prosternant avec reconnaissance, se désaltéraient pleins de joie aux torrents du précieux nectar, et laissaient échapper de leurs âmes les mélodies de la divine louange. Pendant ce temps j'entendais ces paroles : « Remarque avec quelle harmonie cette louange arrive aux oreilles de la divine Majesté, pour pénétrer jusqu'aux profondeurs intimes de mon Cœur sacré si rempli d'amour pour les hommes. A l'avenir ne souhaite donc plus avec tant d'ardeur la délivrance des liens de cette chair, dans laquelle je t'accorde maintenant les dons de ma bonté toute gratuite ; car plus est indigne celui vers qui je m'incline, plus grand est l'honneur que je reçois de toute créature. »

3. Quand celte consolation me fut accordée, j'étais sur le point de recevoir le sacrement de vie, et je dirigeais mon intention vers ce mystère, lorsque vous avez daigné m'apprendre encore que toute âme devait s'approcher de la sainte Communion avec un désir si pur de votre amour et de votre gloire, qu'elle n'hésiterait pas, si c'était possible, à recevoir dans ce mystère sa propre condamnation, si par là devait briller davantage la divine tendresse qui aurait daigné s'unir à une âme aussi indigne. J'objectai que celui qui s'abstient de la sainte Communion parce qu'il a conscience de son indignité, montre qu'il ne veut pas profaner par une irrévérence présomptueuse un si auguste sacrement. Je reçus alors de votre bouche cette réponse bénie : « Celui qui communie avec l'intention dont j'ai parlé, c'est-à-dire avec le pur désir de ma gloire, ne peut jamais me recevoir avec irrévérence. » Pour cette parole, ô mon Dieu, louange et gloire vous soient à jamais rendues dans les siècles les siècles !

CHAPITRE XX

DES PRIVILÈGES SPÉCIAUX QUE DIEU LUI CONFÉRA.

1. Que mon cœur, mon âme avec toute la substance de ma chair, toutes les forces et tous les sens de mon corps et de mon esprit ; que toutes les créatures vous rendent la louange et l'action de grâces, ô Dieu très doux et très fidèle, qui aimez le salut des hommes, pour la miséricorde infinie dont vous avez usé envers moi. Votre bonté n'a pas seulement fermé les yeux sur la préparation insuffisante que j'apporte souvent au banquet sacré de votre Corps et de votre Sang; mais dans votre libéralité pour la plus vile et le plus inutile des créatures, vous avez bien voulu ajouter ce dernier trait aux faveurs précédentes.

2. J'ai reçu la certitude que si une âme désireuse d'approcher de ce sacrement et retenue par les hésitations de sa conscience, cherche avec humilité le force auprès de moi, la dernière de vos servantes ; cette âme, dis-je, sera jugée digne, en récompense de son humilité et par un effet de votre amour, de recevoir un si grand sacrement et d'en goûter vraiment le fruit pour son salut éternel. De plus, vous ne permettrez pas qu'une personne s'humilie pour me demander conseil, si votre justice ne la trouve pas digne d'approcher des saints mystères. O Dominateur suprême, qui habitez dans les hauteurs, et jetez vos regards sur notre bassesse, quels étaient les desseins de votre miséricorde, lorsque vous me voyiez, moi indigne, me nourrir fréquemment de votre Corps sacré et mériter ainsi de la justice divine un jugement sévère ? Vous vouliez sans doute que les autres fussent parés de la vertu d'humilité pour aller à vous, et bien que vous n'eussiez aucun besoin de moi pour cela, il a plu cependant à l'infinie Bonté de se servir de mon indigence, afin que je pusse avoir part aux mérites de ceux qu, suivant mes avis, viendraient goûter le fruit du salut.

3. Mais, hélas ! comme ma profonde misère avait besoin d'un plus grand remède, vous ne vous êtes pas contenté de celui-là, ô Dieu plein de bonté ! Vous avez donc assuré que si une âme contrite et humiliée vient en gémissant me déclarer sa faute, votre miséricorde la jugera innocente ou coupable, selon que j'aurai estimé sa faute grave ou légère. De plus, à dater de ce moment, votre grâce lui accordera un tel secours qu'elle ne sera plus exposée à commettre cette faute comme elle l'avait été auparavant. Vous offriez ainsi un secours à mon indigence, en me donnant part aux victoires des autres, à moi qui ai toujours été si négligente, et n'ai jamais su vaincre un défaut comme j'aurais dû le faire ; vous vous êtes donc servi, ô Dieu de bonté, du plus vil des instruments, et par les paroles de ma bouche, vos plus chers amis reçurent la grâce qui aide à remporter la victoire,

4. Voire abondante libéralité daigna encore enrichir mon indigence d'une troisième manière : vous me dites que celui à qui je promettrais une grâce ou le pardon d'une faute, en m'appuyant sur votre miséricorde, celui-là verrait cette promesse ratifiée par votre amour, absolument comme si de votre bouche sacrée vous en eussiez prononcé le serment. Comme preuve, vous avez ajouté que si la grâce promise se faisait trop longtemps attendre, on devait vous rappeler sans cesse l'assurance que j'avais donnée de votre part. Cette faveur procurait aussi le salut de mon âme, d'après cette parole de l'Évangile : « Eadem mensura qua mensi fueritis remetietur vobis : On vous mesurera d'après la mesure même avec laquelle vous aurez mesuré » (Luc, VI, 38), car s'il m'arrive de commettre souvent des fautes plus graves, vous trouverez, dans ce privilège qui m'a été donné, un motif de me juger avec plus d'indulgence.

5. Vous m'accordiez encore un quatrième bienfait, par la précieuse assurance que celui qui se recommanderait à mes prières avec humilité et dévotion obtiendrait certainement tout le fruit qu'on peut attendre d'une intercession quelconque. Vous répariez ainsi la négligence avec laquelle je m'acquitte des prières prescrites par l'Église et de celles que chacun est libre de réciter, et vous trouviez moyen de m'en appliquer le fruit, suivant ces paroles de David: « Oratio tua in sinum tuum convertetur : Ta prière reviendra dans ton sein » (Ps. xxxiv, 13), car vous me donniez part aux mérites de ceux qui vous demandent ces grâces par votre indigne servante.

6. En cinquième lieu, vous avez travaillé à l'avancement de mon salut, en me conférant un autre don particulier : personne ne pourrait s'entretenir avec moi du progrès de son âme sans recevoir la consolation nécessaire, pourvu qu'on ait la bonne volonté, l'intention droite et une humble confiance. Ceci était encore un secours offert à mon indigence, car bien souvent, hélas ! au lieu de profiter, pour le bien, du don que j'ai reçu de m'exprimer avec facilité, je me répands en paroles inutiles ; désormais je tirerai donc quelque profit des conseils que j'aurai pu donner au prochain.

7. Votre libéralité, ô Dieu très bon, m'accorda encore un sixième don qui m'était plus nécessaire que tous les autres: vous me donniez l'assurance que l'âme charitable qui vous invoquerait avec une foi vive, pour moi la plus vile de vos créatures, ou prierait pour l'amendement de mes fautes, des ignorances de ma jeunesse et la correction de ma malice, ou bien encore se livrerait à quelque bonne ouvre dans cette même intention; cette âme, dis-je, avec le secours de votre grâce, vous deviendrait si agréable, que vous trouveriez en elle les douceurs d'une familiarité toute spéciale. Par ces faveurs, votre paternelle tendresse voulait secourir mon extrême indigence, car vous n'ignoriez pas combien j'avais besoin d'expier tant de fautes et d'infidélités. Votre amour miséricordieux ne voulait pas me laisser périr, et d'un autre côté la perfection de votre justice ne pouvait me sauver avec tant de souillures ; c'est alors que vous avez pourvu à mes intérêts en permettant que je retire un profit particulier des dons faits aux autres.

8. Enfin, parmi excès de votre libéralité, ô mon Dieu, vous m'avez encore donné cette assurance : lorsque, après ma mort, une âme se recommandera à mes indignes prières, se souvenant de la divine familiarité dont vous m'avez honorée, vous l'exaucerez volontiers, pourvu qu'en réparation de ses propres négligences, cette âme vous rende grâces avec une humble dévotion pour cinq bienfaits particuliers dont vous m'avez enrichie :

9. Le premier est cet amour par lequel votre bonté a daigné me choisir gratuitement de toute éternité. Ce don est, je l'avoue, le plus gratuit de tous, puisque vous aviez prévu ma vie perverse, ma malice, ma méchanceté et l'excès de mon ingratitude, au point que vous eussiez pu me traiter comme un païen et me priver avec justice, comme vous l'avez fait pour eux, de l'honneur d'être, si je puis ainsi parler, une créature raisonnable. Mais votre tendresse, surpassant de beaucoup mes misères, a daigné me choisir de préférence aux autres chrétiens pour me revêtir des insignes de la sainte Religion.

10. Par le second bienfait vous m'avez attirée vers vous, et je reconnais que la douceur et la bonté de votre amour ont pu seules gagner par les plus douces caresses ce cœur rebelle, auquel des chaînes de fer eussent mieux convenu : il semblait que vous aviez trouvé en moi une compagne digne de vous, et que vous preniez vos délices à vous unir à mon âme, en toute occasion.

11. Le troisième bienfait consiste en cette union familière que vous avez daigné contracter avec moi et que je dois attribuer en toute justice à votre infinie libéralité. Le nombre des justes semblait ne pas suffire à recevoir l'abondance de votre tendresse, et vous avez daigné m'appeler, moi qui suis la dernière en mérites, afin que votre merveilleuse condescendance éclatât davantage, en opérant sur une âme moins préparée.

12. Par un quatrième bienfait, vous avez daigné rendre vos délices dans mon cœur. Ne faut-il pas attribuer cette grâce à la folie de votre amour, si je puis m'exprimer ainsi ? Et dans la suite vous avez affirmé que vous trouviez votre bonheur à unir d'une manière ineffable votre puissante sagesse à un être qui lui était si dissemblable, à un être absolument impropre à une telle union.

13. Enfin, par en cinquième bienfait, vous voulez me consommer toute en vous. Bien que j'en sois indigne, j'espère, avec humilité et confiance, que votre amour très fidèle m'accordera cette grâce. J'en jouis dès maintenant par la reconnaissance et une tendresse assurée, et je reconnais ne la devoir en aucune façon à mes mérites, mais à votre clémence toute gratuite, ô mon Bien suprême, mon unique, mon vrai et éternel Bien.

14. Comme tous ces bienfaits provenaient d'une si admirable condescendance et convenaient si peu à ma bassesse, il m'était impossible de vous en rendre de dignes actions de grâces. Vous avez encore daigné sur ce point secourir mon indigence, en excitant d'autres âmes, par de douces promesses, à vous rendre grâces pour moi, et leurs mérites suppléeront à ce qui me manque. Louanges et actions de grâces soient rendues à votre bonté, ô mon Dieu, au ciel, sur la terre et dans les enfers !

15. Votre tout-puissant amour daigna ensuite ratifier et sceller toutes ces promesses de la manière suivante. Un jour, repassant en esprit vos bienfaits, je comparai ma dureté à cette divine tendresse dont l'infinie surabondance me comble de joie, et j'en vins à cet excès de présomption, que je vous reprochai de n'avoir pas scellé votre promesse en mettant votre main dans la mienne, comme il est d'usage entre ceux qui prennent un engagement. Votre bonté toujours condescendante voulut me satisfaire : « Pour couper court à tes plaintes, approche, me dîtes-vous, et reçois la confirmation de notre pacte. » Aussitôt, du fond de ma bassesse, je vis que vous m'ouvriez pour ainsi dire des deux mains votre Cœur sacré, arche de la divine fidélité et de l'infaillible vérité, et que vous m'ordonniez d'y porter la main droite, à moi perverse, qui, semblable aux Juifs, cherchais des signes et des miracles. Fermant alors cette ouverture où ma main demeura retenue, vous me dites : « Je te promets de conserver dans leur intégrité les dons que je t'ai confiés. Si la sage disposition de ma Providence te privait pour un temps de leurs effets, je m'engage dans la suite à te rendre le triple au nom de la toute-puissance, de la sagesse et de la bonté de la Trinité sainte au sein de laquelle je vis et règne, vrai Dieu, dans tous les siècles. »

16. Après ces tendres paroles, comme je retirais ma main, sept cercles d'or y apparurent comme autant d'anneaux, un à chaque doigt et trois au doigt annulaire, pour confirmer les sept privilèges dont j'ai parlé. Votre insatiable tendresse ajouta encore ces paroles : « Toutes les fois que, songeant à ta misère et te reconnaissant indigne de mes faveurs, tu te confieras par-dessus tout à ma bonté, autant de fois tu m'offriras le tribut que tu me dois sur les biens que tu as reçus de moi. »

17. Oh ! que votre paternelle tendresse est ingénieuse à pourvoir aux besoins d'enfants vils et dégénérés de leur noble origine ! Je ne suis pas née dans l'innocence, je ne pouvais donc vous offrir un service parfait, et vous avez daigné accepter comme agréable la connaissance que j'ai de mon indignité à recevoir vos grâces. Accordez-moi, ô Dispensateur de tous les dons, vous de qui tout bien procède, sans qui rien n'est solide et rien n'est bon, accordez-moi de voir toujours, autant pour votre gloire que pour mon salut, combien je suis indigne de toutes les grâces que vous me prodiguez ; donnez-moi surtout une pleine et entière confiance en votre bonté.

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19 juillet 2008 6 19 /07 /juillet /2008 12:18
Saint-Colomban de Luxeuil

CHAPITRE VII.

D'UNE UNION PLUS EXCELLENTE DE SON ÂME AVEC DIEU.

1. En la très sainte fête de la Purification, tandis que j'étais forcée de garder le lit à la suite d'une. grave maladie je me trouvai, au lever du jour, remplie de tristesse et me plaignis d'être privée, par cette infirmité, de la céleste visite qui m'avait souvent consolée à pareil jour.

2. Et voici que l'auguste Médiatrice, Mère de celui qui est le véritable Médiateur entre Dieu et les hommes, vint par ces paroles adoucir ma peine : « Tu ne te souviens pas d'avoir éprouvé dans ton corps des douleurs aussi aiguës; mais apprends que mon Fils te réserve un présent plus riche que tous ceux dont tu as été comblée jusqu'ici, et c'est afin qu'il soit reçu dignement que ton âme a été fortifiée par ces souffrances corporelles. » Je fus soulagée en écoutant ces douces paroles, et immédiatement avant la procession je reçus l'aliment de vie. Comme j'étais attentive à la présence de Dieu en moi, je vis que mon âme, semblable à une cire doucement amollie sous l'action du feu, se présentait devant la poitrine sacrée du Seigneur comme en face d'un sceau dont elle allait recevoir l'empreinte. Tout à coup, ce sceau divin fut apposé sur elle et mon âme fut alors introduite dans ce trésor sacré où la plénitude de la divinité habite corporellement pour y être marquée du sceau de la resplendissante et toujours tranquille Trinité.

3. O mon Dieu, Charbon dévorant (Carbo desolatorius)1, vous avez enfermé d'abord en vous-même, puis montré, et enfin communiqué cette vive ardeur, lorsque, sans rien perdre de votre feu, vous vous êtes arrêté sur le terrain humide et glissant de mon âme, pour dessécher en elle les flots des joies humaines. Vous l'avez ensuite dégagée de cet attachement à sa propre volonté, attachement que le temps n'avait fait que fortifier. O vrai feu consumant qui ne brûlez les vices de l'âme que pour y instiller la douce onction de la grâce ! C'est en vous seul que nous trouvons la force de nous réformer selon l'image et la ressemblance divine. O fournaise ardente dont les feux éclairent la douce vision de la paix ! Votre puissante opération change les scories en or pur et choisi, dès que l'âme, fatiguée d'illusions, cherche enfin avec ardeur le souverain Bien qu'elle ne trouve qu'en vous seul, ô vraie vérité !

1. Allusion au verset 4 du ps. cxix : « Sagittae potentis acutoe cum carbonibus desolatonis : Les flèches du puissant sont aiguës, et ce sont des charbons pour détruire. »

CHAPITRE VIII.

D'UNE UNION PLUS INTIME ENCORE.

1. Le dimanche suivant: Esto mihi 1, etc., vous avez pendant la messe excité et agrandi les désirs de mon âme, afin qu'elle aspirât aux faveurs plus sublimes dont vous aviez l'intention de la gratifier. Ce fut surtout par ces deux paroles du répons: « Benedicens benedicam 2,etc..:Bénissant, je te bénirai », et le verset du neuvième répons : « Tibi enim et semini tuo dabo eas regiones 3 : Je donnerai cette terre à toi et à ta race. » Plaçant alors votre main vénérable sur votre poitrine sacrée; vous m'indiquiez où se trouvent ces régions promises par votre infinie libéralité.

2. O terre bienheureuse qui comblez de bonheur tous ceux qui vous habitent ! Champ de délices dont le plus petit grain peut satisfaire abondamment la faim de tous les élus et procurer au cœur humain tout ce qui peut lui être doux et agréable !

3. Je considérais avec une attention, peut être insuffisante, du moins autant que je le pouvais, ce spectacle si digne de fixer mes regards. Alors m'apparut la bonté et l'humanité de Dieu notre Sauveur, non à cause des oeuvres de justice par lesquelles mon indignité eût pu mériter cette faveur, mais à cause de son ineffable miséricorde qui me justifiait par la régénération adoptive (Tit., III, 4); et me préparait à cette union plus intime avec vous, ô mon Dieu ! Union en vérité étonnante et redoutable, digne d'admiration, céleste et inestimable !

4. En vertu de quels mérites de ma part, ô mon Dieu, et par quel mystérieux jugement ai-je obtenu une si grande faveur ? Certes, l'amour qui oublie la dignité du sang et se montre plein de condescendance, l'amour, dis-je, qui se précipite sans attendre la réflexion ni le jugement de la raison, vous a, si j'ose ainsi parler, enivré jusqu'à la folie, ô mon très doux Seigneur, pour que vous en arriviez à unir deux choses si dissemblables. Ou bien, pour employer un langage moins indigne de votre Majesté, cette suave bonté, qui est innée en vous et fait partie de votre essence, a été ébranlée par le contact de la tendre charité qui opéra le salut du genre humain, et en vertu de laquelle non seulement vous aimez, mais vous êtes l'Amour même. Est-ce donc cette charité qui vous aura engagé à tirer de son extrême indignité une misérable créature, méprisable. par sa vie et ses mœurs, pour l'élever à la participation de votre royale et divine grandeur ? Vous vouliez par là augmenter la confiance de tous les membres de l'Église, et c'est ce que je souhaite et désire pour tout chrétien, espérant que nul ne fera comme moi un si mauvais usage des dons de Dieu, et ne donnera autant de scandale à son prochain.

5. Mais, comme les choses invisibles de Dieu peuvent être perçues par l'intelligence au moyen des images sensibles, ainsi que déjà je l'ai remarqué, il m'apparut que de cette partie de la poitrine sacrée du Seigneur, en laquelle, au jour de la Purification, il avait reçu mon âme sous la forme d'une cire amollie au feu, s'échappaient avec violence des gouttes de sueur, comme si la substance de cette cire se fût entièrement liquéfiée par l'excès de la chaleur enfermée dans le sein de mon Dieu. Et ce divin Cœur absorbait ces gouttes avec une vertu ineffable et incompréhensible. II semblait évident que l'amour, dont le propre est de se répandre. avait enfermé sa force victorieuse dans les profondeurs de ce Cœur sacré.

6. O Solstice éternel, demeure pleine de sécurité, lieu qui renferme toutes les délices, paradis des joies éternelles, source jaillissante d'inexprimables délectations, vous attirez par les fleurs variées d'un doux printemps ; vous charmez par les notes suaves ou plutôt par le doux concert d'une harmonie toute spirituelle ; vous ranimez par le souffle parfumé des vivifiants aromates ; vous enivrez par la douceur liquéfiante des saveurs mystiques; vous transformez par les caresses merveilleuses de vos saints embrassements ! O trois fois heureux, quatre fois bienheureux et, si je puis parler ainsi, mille fois saint celui qui, dirigé par la grâce, mérite d'approcher de ce lieu béni avec un cœur pur, des mains innocentes et des lèvres sans souillure ! Comment redire ce qu'il voit, ce qu'il entend, ce qu'il respire, ce qu'il goûte et ce qu'il ressent ? Pourquoi ma langue impuissante s'efforcerait-elle d'en balbutier quelque chose ? Sans doute, par un effet de la bonté divine, j'ai été admise à jouir de ces faveurs mais, enveloppée comme d'une peau épaisse par l'écorce de mes fautes et de mes négligences, je ne pouvais les saisir que très imparfaitement, car toute la science réunie des anges et des hommes ne saurait fournir un seul mot qui exprimât si peu que ce soit la suréminente grandeur d'une si sublime union.

1. Dimanche de la Quinquagésime.
2. Verset du répons : Locutus est en ce même dimanche.
3. Du répons : Movens qui n'est pas cité textuellement.

CHAPITRE IX.

DE L'INSÉPARABLE UNION DE SON ÂME AVEC DIEU.

1. Peu de temps après, c'est-à-dire au milieu du. Carême, je me trouvais encore retenue sur ma couche par une grave maladie. J'étais seule un matin, tandis que les autres Sœurs vaquaient à leurs occupations, lorsque le Seigneur, qui n'abandonne pas ceux qui sont privés des consolations humaines, daigna m'apparaître et réaliser ainsi cette parole du prophète: « Cum ipso sum ire tribulatione : Je suis avec lui dans la tribulation » (Ps. xc,15). Il me présenta son côté gauche d'où jaillissait, comme des profondeurs intimes de son Cœur sacré, une source d'eau pure, solide comme le cristal. En s'écoulant, elle recouvrait ce sein béni à la manière d'un collier précieux, offrant tour à tour aux regards le brillant de l'or ou l'éclat de la pourpre. Le Seigneur me dit ces paroles : « La maladie qui te fait souffrir a sanctifié ton âme, en sorte que toutes les fois que, pour mon amour et par condescendance pour le prochain, tu sembleras t'éloigner de moi par tes actes, tes pensées ou tes paroles, tu ne t'en écarteras pas plus en réalité que cette source ne s'éloigne de mon Cœur. Et comme tu as vu l'or et la pourpre briller à travers le pur cristal, de même la coopération de ma divinité figurée par l'or, et la patience parfaite de mon humanité représentée par la pourpre, rendront toutes tes actions agréables à mes yeux.

2. O dignité de cet infime grain de poussière pour que cette Pierre divine, la plus précieuse que renferment les trésors des cieux, ait daigné s'y enchâsser après l'avoir tiré de la boue des chemins ! O beauté de cette humble petite fleur que le rayon du soleil a fait germer d'une terre fangeuse, afin de lui communiquer sa splendeur ! O bonheur de cette âme comblée de bénédictions, et que le Dieu de Majesté a jugée digne d'assez d'estime pour que lui, dont la puissance est sans bornes, se soit abaissé à la créer ; de cette âme, dis-je, qui, bien que parée de l'image et de la ressemblance divine, est cependant distante de Dieu, comme toute créature l'est de son Créateur ! C' est pourquoi mille fois bienheureuse celle à qui il a été donné de demeurer dans cette union à laquelle je crains, hélas ! de n'être jamais parvenue un seul moment ! Aussi je prie la divine clémence de m'accorder quelque grâce que ce soit, par les mérites de ceux qu'elle a conservés, comme je l'espère, dans un tel état pendant un si long temps.

3. O Don qui surpasse tout don ! Se rassasier avec abondance des délices de la Divinité ! S'enivrer du vin de la charité dans les celliers du pur amour, au point de ne pouvoir les quitter et porter ses pas vers des régions où cette précieuse liqueur perdrait sa force et son parfum ! Ou, si la charité oblige à en sortir, emporter avec soi la vertu de ce vin généreux, afin de servir au prochain une part de l'abondance divine !

4. Je crois, ô Seigneur Dieu; que votre toute puissance pourrait accorder ce don à tous vos élus ; je ne doute pas que votre tendresse ne veuille aussi m'en faire part. Mais comment votre impénétrable sagesse oubliera-t-elle à ce point mon indignité ? c'est là un mystère que je ne puis sonder.

5. Je glorifie et j'exalte la sagesse et la bonté de votre Toute-Puissance. Je loue et j'adore la Toute-Puissance et la bonté de votre Sagesse. Je rends grâces à la toute puissance et à la sagesse de votre Bonté et je vous bénis, ô mon Dieu, car j'ai toujours reçu de votre largesse toutes les grâces qui pouvaient m'être accordées, et cela dans une mesure qui dépassait infiniment mes pauvres mérites.

CHAPITRE X.

DE L'INSPIRATION DIVINE.

1. Je jugeais si hors de propos de publier ces écrits que je ne voulais pas me prêter à écouter sur ce point la voix de ma conscience. Je différai donc jusqu'à l'Exaltation de la sainte Croix, et, ce jour même. pendant la messe, j'avais décidé de m'appliquer à un autre travail, lorsque le Seigneur triompha de ma résolution : « Sois assurée, dit-il, que tu ne sortiras pas de la prison de ton corps avant d'avoir acquitté tes dettes jusqu'à la dernière obole. »

2. Comme je pensais en moi-même que j'avais déjà fait servir les dons de Dieu à l'avantage du prochain, sinon par écrit, au moins par mes paroles le Seigneur m'opposa ce que j'avais entendu lire la nuit même aux Matines : « Si le Seigneur n'avait voulu révéler sa doctrine qu'à ses contemporains, il aurait prononcé des discours, et n'aurait pas inspiré les écrivains sacrés ; mais ses enseignements ont été écrits, et c'est pourquoi ils servent aujourd'hui au salut d'un plus grand nombre. » Et le Seigneur ajouta : « Je n'accepte aucune objection, et je veux que tes écrits soient, pour les derniers temps où j'ai résolu de répandre mes grâces sur beaucoup d'âmes, un témoignage irrécusable de ma divine tendresse. »

3. Après avoir entendu ces paroles, je restai tout accablée et considérai en moi-même combien il serait difficile, pour ne pas dire impossible, de trouver la traduction exacte des choses dont j'ai parlé, et les paroles convenables pour les présenter à l'esprit humain, sans danger de scandale. Mais le Seigneur, pour vaincre ma pusillanimité, parut faire descendre sur mon âme une pluie abondante. J'en fus accablée, moi pauvre créature, et inclinée vers la terre comme une plante encore nouvelle et tendre, je ne pouvais rien absorber de cette eau pour mon profit. J'entendis seulement quelques paroles importantes, que mon intelligence naturelle ne pouvait saisir, De plus en plus accablée, je me demandais ce que tout cela présageait, lorsque votre tendresse habituelle, ô mon Dieu, voulut alléger mon fardeau et réconforter mon âme en disant : « Puisque cette pluie abondante te parait inutile, je vais maintenant t'approcher de mon Cœur et verser peu à peu en toi ce dont tu as besoin. J'agirai avec douceur et suavité, et selon la mesure de tes
forces »

4. Après avoir constaté les .effets de cette promesse, O mon Dieu, j'en atteste la parfaite sincérité. Car, tous les matins, et à l'heure la plus favorable, vous m'avez inspiré quelque partie de ces pages. C'était avec tant de douceur et de clarté, que, sans aucun travail, j'écrivis des choses que j'avais jusqu'alors ignorées, et qui se présentaient à moi comme si elles eussent été depuis longtemps gravées dans ma mémoire. Vous, agissiez toutefois avec mesure, car, après avoir écrit la tâche journalière, il m'était impossible, même en y appliquant toutes les forces de mon esprit, de trouver une seule de ces paroles qui le lendemain cependant revenaient si abondantes et sans aucune difficulté : par cette manière d'agir, vous modériez et dirigiez ma fougue naturelle, suivant cette parole « qu'il ne faut pas se livrer à l'action au point de négliger la contemplation ». Vous vous montriez donc jaloux du salut de mon âme en toute circonstance et, me permettant de goûter parfois les joyeux embrassements de Rachel, vous ne me priviez pas de la glorieuse fécondité de Lia. Que pour arriver à vous plaire, ô mon Dieu, votre amour plein de sagesse daigne m'aider à unir parfaitement dans ma vie l'action et la contemplation.

CHAPITRE XI.

D'UNE AUDACIEUSE ATTAQUE DU TENTATEUR.

1. Combien de fois en ces temps avez-vous multiplié les effets de votre salutaire présence ! Par quelle bénédiction de douceur avez-vous prévenu ma bassesse, surtout pendant les trois premières années, et spécialement lorsque j'étais admise à la réception de votre corps et de votre sang précieux ! Puisque je ne puis, ô mon Dieu, vous rendre même un pour mille, je me confie à cette éternelle, immense et immuable gratitude par laquelle, ô resplendissante et toujours tranquille Trinité, vous acquittez pleinement, de vous-même, par vous-même et en vous-même, toutes nos dettes. Semblable à un grain de poussière, je m'enveloppe dans cette divine gratitude et je vous offre par Celui qui siège à votre droite revêtu de ma substance, les actions de grâces dont je suis capable. Je les offre par Lui, en l'Esprit-Saint, pour tous les bienfaits dont vous m'avez comblée, et surtout pour cet enseignement lumineux par lequel vous avez dissipé mon ignorance, en me montrant de quelle façon j'obscurcissais l'a pureté de vos dons.

2. Un jour donc que j'assistais à une messe où je devais communier vous avez daigné me faire sentir votre douce présence, et, vous servant pour m'instruire d'une comparaison sensible, je vous vis semblable à une personne haletante de soif qui me demandait à boire. Comme je me plaignais de ne pouvoir vous secourir, puisque, malgré tous mes efforts, je ne parvenais pas à tirer de mon cœur, ne fût-ce que quelques gouttes de compassion, je vis que vous me présentiez de votre propre main une coupe d'or. Aussitôt mon cœur se liquéfia sous l'effet de l'amour, et mes yeux versèrent un flot de larmes brûlantes. En même temps, je vis à ma gauche un odieux personnage qui me glissait en cachette dans la main un objet amer et empoisonné, et m'excitait avec force, (quoique toujours en secret, à le jeter dans cette coupe pour empoisonner le vin pur qu' elle contenait. Aussitôt s'éleva en moi un si grand mouvement de vaine gloire, qu'il me fut aisé de comprendre la ruse employée contre nous par l'antique ennemi, quand les dons que vous nous faites excitent son envie.

3. Mais grâces soient rendues à votre fidélité, ô mon Dieu, grâces aussi à votre protection, ô Divinité subsistant dans la Vérité et l'Unité; Vérité adorable dans l'Unité et la Trinité ; Déité incompréhensible en la Trinité et l'Unité ! Vous ne permettez pas que nous soyons tentés au delà de nos forces, quoique vous laissiez, parfois à l'ennemi la liberté de nous attaquer, afin de nous exercer et de nous faire progresser. Si vous voyez que nous nous appuyons avec confiance sur votre secours, vous faites vôtre le litige, en sorte que, par un excès de générosité, vous réservant le combat, vous nous abandonnez la victoire, pourvu que nous adhérions à vous par le mouvement de notre volonté. Et, comme dans l'usage de vos dons vous ne permettez pas que l'ennemi ait pouvoir sur notre libre arbitre, vous nous en laissez aussi le plein usage pour l'accroissement de nos mérites.

4. Dans une autre circonstance, et par une autre comparaison, vous m'avez appris qu'en cédant facilement aux suggestions de l'ennemi, on laisse croître son audace. Car la grandeur de votre justice exige parfois que votre miséricorde toute-puissante se cache en quelque sorte pendant ces dangers que nous courons par notre propre négligence. Plus nous nous hâtons de résister au mal, plus utile, plus fructueuse et plus heureuse est notre résistance.

CHAPITRE XII.

AVEC QUELLE PATIENCE DIEU SUPPORTE NOS DÉFAUTS,

1. Je vous rends grâce encore ô mon Dieu, pour une autre vision qui fut tout à la fois agréable et utile à mon âme. Vous m'y avez fait connaître avec quelle patience vous supportez nos défauts, afin .que nous arrivions à les corriger pour obtenir la béatitude.

2. Un soir, j'avais éprouvé un vif mécontentement, et le lendemain, avant le jour, je saisissais la première occasion de me mettre en prière, lorsque je vous vis sous la figure d'un voyageur tellement misérable, que vous sembliez privé de force et de tout secours humain. Ma conscience me reprocha ma faute de la veille, et je gémis d'avoir troublé, par les mouvements impétueux de mon caractère, l'auteur de la paix et de la pureté parfaites. Il me semblait même que j'aurais préféré vous voir absent de mon âme à cette heure, mais à celle-là seulement, où j'avais négligé de repousser l'ennemi qui m'entraînait à des sentiments si contraires à votre sainteté.

3. Voici la réponse que vous me fîtes alors : « Comment un pauvre malade, qui a obtenu à grand-peine de se faire porter à la douce chaleur du soleil, se consolera-t-il d'un violent orage qui survient tout à coup, sinon par l'espoir de voir bientôt un temps plus serein ? De même, vaincu par ton amour, j'ai choisi de demeurer avec toi, au plus fort des tempêtes soulevées par tes passions, et d'attendre le repentir qui amènera le calme et te dirigera vers le port de l'humilité. »

4. Puisque ma langue est impuissante à redire les abondantes faveurs qui me sont accordées par le don continu de votre présence, agréez, je vous en supplie ô mon Dieu, les sentiments de mon cœur. Du fond de cet abîme d'humilité où j'ai été comme doucement attirée par votre condescendante charité, que ma reconnaissance rende ses actions de grâces à votre bonté infinie.

CHAPITRE XIII.

DE LA VIGILANCE SUR NOS SENTIMENTS.

1. Je confesse également à l'honneur de votre amour, ô Dieu de bonté, que vous avez encore usé d'un autre moyen pour secouer mon inertie, et, bien que vous vous soyez servi d'abord de l'entremise d'une personne, vous avez ensuite achevé seul l'œuvre de votre amour, avec non moins de miséricorde que de condescendance.

2. Cette personne me fit remarquer, dans le récit évangélique, qu'après avoir pris naissance ici bas, vous aviez été trouvé d'abord par des pasteurs; et elle ajouta, de votre part, que si je désirais véritablement vous trouver, il me fallait veiller sur mes sens comme les bergers veillaient sur leurs troupeaux. Cet avis me déplut et me parut hors de propos, car vous aviez si bien fixé mon âme en votre amour, qu'il me semblait peu convenable de vous servir comme un pasteur mercenaire sert son maître. Après avoir roulé dans mon esprit ces pensées qui m'étaient pénibles, je me recueillis à l'heure de Complies au lieu même de la prière, et vous daignâtes adoucir ma tristesse par la comparaison suivante: Une femme peut jeter le grain aux éperviers de son mari, sans être pendant ce temps privée de ses caresses; de même si, pour l'amour de vous, je garde au prix d'un vrai labeur mes sens et mes affections, je ne serai pas pour cela frustrée des douceurs de votre grâce. Et, sous la forme d'une branche verdoyante, vous me donnâtes alors l'esprit de crainte, afin que, demeurant toujours avec vous, sans sortir un seul instant de vos bras, j'évite de m'avancer dans ces contrées désertes où s'égarent les affections humaines. Vous avez ajouté que si quelque influence s'insinuait dans mon esprit pour le forcer à incliner mes affections, soit à droite par l'espérance et la joie, soit à gauche par la crainte, la douleur ou la colère, je devais, grâce à la verge de votre crainte, ramener aussitôt cette affection au centre de mon cœur par la garde de mes sens, et l'immoler, comme on immole un agneau nouveau-né, afin de le servir à votre table.

3. Hélas ! combien de fois, entraînée par la malice, la légèreté ou la vivacité de mon caractère, je semblais reprendre ce que je vous avais offert ; vous l'enlever pour ainsi dire de la bouche afin de le donner à votre ennemi ! Après cela vous me regardiez encore avec autant de douceur et de bonté que si, n'ayant même pas soupçonné ma faute, vous l'eussiez prise pour une marque de tendresse. Mon âme a été souvent et doucement émue à la vue de votre miséricordieux amour; jamais les menaces et les châtiments ne m'auraient amenée par une voix aussi sûre à la crainte du péché et à la correction de mes défauts.

CHAPITRE XIV.

DE L'UTILITÉ DE LA COMPASSION.

1. Le dimanche qui précède le Carême, tandis qu' on entonnait à la messe ces paroles : « Esto mihi in Deum protectorem : Soyez-moi un Dieu protecteur », vous m'avez fait comprendre qu'après avoir souffert les injures et les outrages de la part de plusieurs personnes, vous vous serviez des expressions de cet introït pour demander asile dans mon cœur. Et pendant 1es trois jours suivants, chaque fois que je descendais en mon âme je vous voyais reposer comme un pauvre malade, doucement appuyé sur ma poitrine.

2. Pour vous soulager durant ces trois jours, je ne trouvais rien de mieux que de me livrer pour votre amour à la prière, au silence et à la mortification, afin d'obtenir la conversion des personnes entraînées par l'esprit du monde.

CHAPITRE XV.

DE LA RECONNAISSANCE POUR LA GRÂCE DE DIEU.

1. Votre grâce daigna éclairer mon entendement et me révéler plusieurs fois que l'âme, enfermée dans l'enveloppe de son corps, se trouve comme plongée dans un nuage, de la même façon qu'une personne, enfermée dans une petite chambre où s'échapperait de la vapeur, en serait enveloppée de toutes parts. Quand le corps éprouve une souffrance, l'âme reçoit de la partie souffrante comme une atmosphère toute pénétrée des rayons du soleil et qui lui communique une admirable clarté. Plus la souffrance est intense et universelle, plus l'âme reçoit de lumière purifiante

2. Mais, entre toutes les autres souffrances, les douleurs et les épreuves du cœur, supportées avec patience et humilité, augmentent d'autant plus la pureté de l'âme qu'elles l'atteignent de plus près et plus profondément. Toutefois, la pratique de la charité lui donne encore plus d'éclat et de lumière.

3. Grâces vous soient rendues, ô Ami des hommes, de ce que vous m'avez parfois amenée à pratiquer la patience au moyen de ces divines leçons ! Mais hélas ! et mille fois hélas ! trop rares ont été mes réponses à vos avances, et trop souvent inférieures à ce que vous demandiez de moi ! Vous savez, ô mon Dieu, à quel point cette pensée remplit mon esprit de douleur, de confusion et d'abattement, et avec quelle ardeur mon cœur désire que d'autres âmes vous dédommagent de ce que je ne puis vous donner.

4. Une autre fois, comme je devais communier, et que pendant la messe vous vous étiez donné à moi avec plus de magnificence que jamais, je voulus chercher comment vous payer de retour. Ô le plus sage des maîtres ! vous avez daigné alors me suggérer ces paroles de l'Apôtre : « Optabam ego ipso anathema esse pro fratribus meis (Rom., IX 3) : Je désirais être anathème pour mes frères ». Vous m'aviez enseigné auparavant que l'âme réside dans le cœur, et vous me découvriez maintenant qu'elle réside aussi dans la tête, notion que j'ai rencontrée depuis en divers écrits. Votre bonté m'apprenait que c'est une grande perfection d'abandonner les jouissances du cœur afin de s'appliquer au gouvernement de ses sens extérieurs, ou à la pratique des oeuvres de charité pour le salut du prochain.

CHAPITRE XVI.

DIVERSES MANIFESTATIONS AUX FÊTES DE LA NATIVITÉ ET DE LA PURIFICATION

1. Le jour de votre sainte Nativité, je vous pris dans la crèche comme un tendre enfant enveloppé de langes et je vous pressai sur mon cœur. C'est ainsi que, de toutes les amertumes et privations de votre enfance, je formai comme un bouquet de myrrhe qui demeura fixé sur mon sein, afin de rafraîchir tout mon être par la douce liqueur qui s'écoulait de cette grappe divine tandis que je croyais ne pouvoir jamais recevoir de plus grandes faveurs, ô Dieu qu, à une grâce, faites succéder une autre grâce plus précieuse encore, vous avez daigné diversifier pour moi les richesses de vos dons.

2. L'année suivante, il arriva en ce même jour que, pendant la messe Dominus dixit, je vous reçus comme un cafard faible et délicat sortant du sein virginal de votre Mère, et je vous tins un moment serré sur ma poitrine. Ma charité dans la prière pour une personne affligée avait contribué, je crois, à m'obtenir cette faveur. Mais j'avoue qu'après avoir reçu ce don, je ne l'ai pas gardé avec la dévotion voulue. Fût-ce là une mesure de votre justice, ou l'effet de ma négligence ? Je ne saurais le dire. J'espère néanmoins que votre miséricorde, jointe à votre justice, en a ainsi disposé, d'une part, pour me faire voir plus clairement mon indignité, et de l'autre pour me faire craindre que ma négligence à rejeter les pensées inutiles en a été la cause. Mais répondez pour moi, ô Seigneur mon Dieu.

3. Cependant, comme je m'efforçais de vous réchauffer par d'amoureuses caresses, il me sembla que je réussissais peu, jusqu'au moment où la pensée me vint de prier pour les pécheurs, les âmes du purgatoire, et tous ceux qui à cette heure étaient dans l'affliction. Je constatai alors l'effet de ma prière, et surtout un soir où je décidai qu'au lieu de commencer les suffrages en faveur des défunts par la collecte: Deus qui nos patrem1, récitée pour mes proches je vous recommanderais d'abord vos amis, par l'oraison : Omnipotens, sempiterne Deus cui nunquam, etc. II me sembla que cela vous était plus agréable.

4. Je vis ensuite que vous éprouviez une douce jouissance lorsque, en chantant vos louanges de toutes mes forces, je fixais à chaque note mon intention vers vous, comme on tient les yeux attachés sur son livre quand on n'a pas le chant gravé dans la mémoire. Mais je vous confesse, ô Père plein de bonté, les négligences que j'ai commises en ces circonstances et en tant d'autres où il s'agissait de votre gloire. Je vous les confesse dans l'amertume de la Passion de votre très innocent Fils Jésus-Christ, lui qui selon votre témoignage est l'unique objet de vos complaisances : Hic est Filius meus dilectus (Matth., XVII, 5). Par lui je vous offre mes désirs d'amendement, afin que, par lui, soient réparées mes négligences.

5. Au jour très saint de la Purification, tandis qu'en célébrait cette procession dans laquelle, vous, notre salut et notre rédemption, avez daigné vous laisser porter au temple avec les offrandes qui devaient être présentées, il arriva que votre virginale Mère me demanda, pendant l'antienne: Cum inducerent, de lui rendre son Fils, le fruit bien-aimé de son sein. Elle avait un visage sévère comme si je ne vous avais pas soigné selon son bon plaisir, vous qui êtes la joie et l'honneur de sa virginité sans tache. Je me souvins alors que, pour avoir trouvé grâce à vos yeux, elle a été nommée la réconciliatrice des pécheurs et l'espoir des désespérés, et je m'écriai: « O Mère de bonté, la source de la miséricorde ne nous a-t-elle pas été donnée dans votre divin Fils, afin que vous obteniez grâce pour ceux qui en ont besoin, et que votre surabondante charité couvre la multitude de nos péchés et de nos défauts? » Tandis que je parlais, cette tendre Mère prit un visage apaisé et serein, pour me prouver que si mes fautes l'avaient obligée à paraître sévère, elle avait cependant pour les hommes des entrailles de miséricorde, et que la douceur de la divine Charité pénétrait jusqu'aux moelles de son être. J'en avais certes la preuve évidente, puisqu'il avait suffi de quelques pauvres paroles pour que sa sévérité disparût, et fit place à cette incomparable douceur innée en elle. Que votre Mère soit donc, par son immense tendresse, la médiatrice accréditée auprès de votre Cœur pour obtenir le pardon de mes fautes.

6. Enfin j'appris d'une façon évidente que vous ne pouviez contenir le torrent de vos grâces, puisque l'année suivante, en cette même fête, vous m'enrichissiez d'un don analogue à celui dont je viens de parler, mais plus gracieux encore. Vous agissiez vraiment comme si la grande ferveur de ma dévotion l'année précédente eût mérité cette dernière faveur, tandis qui au contraire j'aurais dû subir un juste châtiment pour avoir mis en oubli la première grâce.

7. Il arriva donc, pendant la lecture de l'évangile : Peperit Filium suum primogenitum, etc., que, de ses mains très pures, votre Mère Immaculée me montra le fruit virginal sorti de son sein, aimable petit enfant qui faisait tous ses efforts pour m'embrasser. Hélas ! malgré ma très grande indignité, je vous reçus, tendre enfant, et vous m'enlaciez le cou de vos petits bras. De votre bouche sacrée s'exhalait le souffle très doux de votre esprit qui était pour moi une nourriture de vie. Aussi, que mon âme vous bénisse ô mon Dieu, et que tout ce qui est en moi bénisse votre saint Nom !

8. Lorsque votre bienheureuse Mère voulut vous envelopper des langes de l'enfance, je demandai à être emmaillotée avec vous pour n'être pas séparée, même par un simple lange, de Celui dont les embrassements et les baisers sont plus doux que le rayon de miel. Je vous vis alors revêtu de la blanche robe de l'innocence et serré par les bandelettes d'or de la charité. Pour obtenir d'être enveloppée et serrée avec vous, je devais rechercher davantage la pureté du cœur et les oeuvres de charité.

9. Je vous rends grâces, ô Créateur des astres, qui donnez la splendeur aux luminaires des cieux et les couleurs variées aux fleurs du printemps. Vous n'avez nul besoin de nos biens (Ps. xv, 2), et cependant, pour mon instruction, vous m'avez demandé. au saint jour de la Purification qui suivit, de vous habiller comme un petit enfant, avant qu'on vous introduisit dans le temple. Me découvrant le trésor caché de vos divines inspirations, vous m'avez appris vous-même à vous revêtir ; je devais, avec tout le soin possible, exalter l'innocence immaculée de votre Humanité sans tache, en y apportant une dévotion si fidèle et si désintéressée, que si je pouvais avoir en ma propre personne toute la gloire de votre pureté divine, j'y renoncerais volontiers, afin que votre très douce innocence fût louée davantage. Il me sembla que, par cette intention, vous, dont la toute-puissance appelle ce qui n'est point comme ce qui est (Rom, IV, 17), vous apparaissiez revêtu d'une robe blanche comme celle d'un enfant nouveau-né. Je considérai ensuite avec la même dévotion l'abîme de votre humilité, et je vous vis revêtu d'une tunique verte, pour signifier que, dans cette vallée de l'humilité, la grâce fleurit et prospère sans jamais se dessécher. Comme j'admirais l'ardente Charité qui vous a porté à créer toutes choses, je vous vis encore revêtu d'un manteau de pourpre, afin de nous apprendre que la Charité est vraiment ce manteau royal, sans lequel nul ne peut entrer dans le royaume des cieux. Ensuite, je célébrai ces mêmes vertus dans votre glorieuse Mère, et elle me parut couverte de vêtements semblables aux vôtres. Puisque cette Vierge bénie, vraie rose sans épines, lis blanc et immaculé, est parée de toutes les fleurs des vertus, nous demandons que sans cesse elle intercède pour nous et vienne au secours de notre indigence.

1. Cette oraison pour les parents défunts se trouve encore dans le Missel actuel (1906) ; l 'autre, inusitée depuis longtemps se trouve ainsi formulée dans les anciens recueils : "Omnipotens sempiterne Deus cui nunqam sine spe misericordiae supplicatur, propitiare animabus fidelium tuorum; ut qui de hac in tui nominis confessione decesserunt, sanctorum tuorum numero eos facias aggregari. Per Dominum etc. Dieu tout-puissant et éternel, vous que l'on ne prie jamais sans espoir en votre miséricorde, ayez pitié des âmes de vos fidèles, et daignez compter au nombre de vos saints ceux qui terminèrent leur vie dans la confession de votre nom.

CHAPITRE XVII

DE LA CONDESCENDANCE DIVINE.

Un jour, après m'être lavé les mains, je me tenais debout dans les rangs du convent pour me rendre au réfectoire, j'admirais la clarté du soleil qui brillait dans toute sa force, et je disais en moi-même: si le Créateur de cet astre éclatant dont il est dit que le soleil et la lune, admirent la beauté,1 si le Seigneur, dis-je, qui est un feu consacrant, se trouvait aussi véritablement en moi qu'il se montre fréquemment à mes yeux, comment serait-il possible que mon cœur demeurât si froid, et que j'agisse avec tant de dureté et si peu de sagesse dans mes rapports avec le prochain? Et voici que vous, dont la douce parole se fait plus douce encore pour apaiser les agitations de mon cœur vous me répondîtes aussitôt: « En quoi serait exaltée ma toute-puissance, si je n'avais d'abord le pouvoir, partout où je suis, de me contenir en moi-même, afin de n'être perçu et vu que dans la mesure la plus convenable au temps, au lieu et à la personne? Car dès le commencement de la création du ciel et de 1a terre et dans toute l'œuvre de la Rédemption, j'ai manifesté la sagesse de mon amour plus que la force de ma puissance, et cette sagesse éclate particulièrement lorsque je supporte les imparfaits pour les attirer ensuite dans le chemin de la perfection, sans porter aucune atteinte à leur liberté. »

1. Cujus pulchritudinem sol et luna mirantur. Pontifical Romain, à la consécration des Vierges.

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19 juillet 2008 6 19 /07 /juillet /2008 11:38

LES RÉVÉLATIONS DE SAINTE-GERTRUDE

LIVRE SECOND

PRÉFACE d'après LANSPERG

Cette sainte vierge, poussée par celui qui disposait entièrement de sa volonté, écrivit ce livre second de sa propre main. C'est un livre pieux et utile à tous. Il fournit à l'âme dévote et la lumière et un exemple vivant pour se conduire selon l'homme intérieur, pour apprendre à connaître ses imperfections et ses défauts et à les pleurer devant Dieu, pour concevoir ensuite un vrai mépris de soi-même et travailler chaque jour à rendre sa vie meilleure. Ce livre enseigne encore à proclamer les bienfaits de Dieu, à lui en rendre grâces et à reporter tous ces biens vers leur source. I1 montre ce qu'éprouve une âme que Dieu attire, ce qu'elle doit attribuer à Dieu ou à elle-même, avec quelle discrétion elle doit agir pour distinguer entre son propre esprit et l'Esprit divin et parvenir ainsi à l'union d'amour avec le Seigneur. Il présente ces choses en des termes dont la simplicité est loin de rendre la grandeur des réalités qu'ils expriment, mais ce ne sont pas les formes littéraires qui doivent faire apprécier l'état élevé auquel la grâce de Dieu conduit les âmes. Il est en effet très certain que la plus grande partie de ce qui est rapporté dans ces pages ne peut être ressenti que par celui là seul qui l'a reçu. La parole humaine ne peut en traduire la grandeur et la majesté.
C'est donc la vierge Gertrude, contrainte par une force divine, qui a écrit ce livre de sa propre main.

PROLOGUE

La neuvième année après avoir reçu ces faveurs divines1, à l'époque de la Cène du Seigneur, comme on devait porter le corps du Seigneur à une infirme, et qu'elle attendait avec le convent, elle ressentit une impulsion violente de l'Esprit saint, et, saisissant la tablette suspendue à son côté, écrivit de sa propre main les paroles qui vont suivre : nous y verrons ce que son cœur éprouvait dans les entretiens secrets avec son Bien-Aimé, et combien elle débordait en louanges et en actions de grâces.

1. Ces faveurs ont été relatées aux chapitres 1, 3 et 23 de ce second livre. La première grâce des révélations fut donnée à Gertrude en l'an 1281, comme nous le lisons dans la préface, et ce fut en l'année 1289 qu'elle commença à écrire. (Note de l'édition latine.)

CHAPITRE I

COMMENT LE SEIGNEUR, oriens ex alto, LA VISITA POUR LA PREMIÈRE FOIS.

Que l'abîme de la Sagesse incréée appelle l'abîme 1 de la Toute-Puissance admirable, pour exalter cette bonté incompréhensible qui fit descendre les torrents de votre miséricorde jusque dans la profonde vallée de ma misère ! J'avais atteint ma vingt-sixième année, et nous étions en la deuxième férie (jour béni pour moi) qui précédait la fête de la Purification de votre très chaste Mère. La susdite férie tombait cette année 2 au sixième des calendes de février. A l'heure qui suit Complies, heure si favorable du crépuscule, vous aviez résolu, ô Dieu qui êtes la vérité plus pure que toute lumière et plus intime que tout secret, d'éclairer les épaisses ténèbres qui m'environnaient. Usant d'un procédé plein de douceur et de tendresse, vous commençâtes par apaiser le trouble qu'un mois auparavant 3 vous aviez excité dans mon cœur. Ce trouble, je le crois, était destiné à renverser la tour de vaine gloire et de curiosité élevée par mon orgueil. Orgueil insensé ! car je ne méritais même pas de porter le nom et l'habit de la Religion. Toutefois c'était bien le chemin que vous choisissiez, ô mon Dieu, pour me révéler votre salut.

J'étais donc à cette heure au milieu du dortoir, et selon les usages de respect prescrits dans l'Ordre, je venais de m'incliner devant une ancienne, lorsque, relevant la tête, je vis devant moi un jeune homme plein de charmes et de beauté. Il paraissait âgé de seize ans, et tel enfin que mes yeux n'auraient pu souhaiter voir rien de plus attrayant. Ce fut avec un visage rempli de bonté qu'il m'adressa ces douces paroles : « Cito veniet salus tua ; quare moerore consumeras ? Numquid conciliaribus non est tibi quia innovavit te dolor ? » Ton salut viendra bientôt. Pourquoi es-tu consumée par le chagrin ? Est-ce que tu n'as point de conseiller pour te laisser abattre ainsi par la douleur» 4 Tandis qu'il prononçait ces mots, quoique je fusse certaine de ma présence corporelle dans ce dortoir, il me sembla néanmoins que j'étais au chœur, en ce coin où je fais habituellement, une oraison si tiède c'est là que j'entendis la suite des paroles: « Salvabo te et liberabo te, noli timere: Je te sauverai, je te délivrerai, ne crains pas. » Après ces mots, je vis sa main fine et délicate prendre ma main droite comme pour ratifier solennellement ces promesses. Puis il ajouta : « Tu as léché la terre avec mes ennemis et sucé parmi les épines quelques gouttes de miel. Reviens vers moi, et je t'enivrerai au torrent de ma volupté divine. » ( Ps. XXXV, 9.). Pendant qu'il parlait ainsi, je regardai, et je vis entre lui et moi, c'est-à-dire à sa droite et à ma gauche, une haie s'étendant si loin, que ni devant ni derrière je n'en découvrais la fin. Le haut de cette haie était tellement hérissé d'épines que je ne voyais aucun moyen de passer jusqu'à ce bel adolescent. Je restais donc hésitante, brûlante de désirs et sur le point de défaillir, lorsque lui-même me saisit tout à coup et, me soulevant sans aucune difficulté, me plaça à côté de lui. Je reconnus alors sur cette main qui venait de m'être donnée en gage, les joyaux précieux des plaies sacrées qui ont annulé tous les titres qui pouvaient nous être opposés. Aussi j'adore, je loue, je bénis, et je rends grâces autant que je le puis à votre sage Miséricorde et à votre miséricordieuse Sagesse. Vous vous efforciez, ô mon Créateur et mon Rédempteur, de courber ma tête rebelle sous votre joug suave, en préparant un remède si bien accommodé à ma faiblesse. Dès cette heure, en effet, mon âme retrouva le calme et la sérénité ; je commençai à marcher à l'odeur de vos parfums, et bientôt je goûtai la douceur et la suavité du joug de votre amour, que j'avais estimé auparavant dur et insupportable.

1. Allusion au verset 8 du psaume XLI
2. C'était en l'année 1281, et la sainte écrivit ceci en 1289.
3. C'est-à-dire pendant l'Avent. Voir au ch. XXIII° du 2e livre,
4. 1er Répons du 2e dimanche de l'Avent.

CHAPITRE II

DE L'ILLUMINATION DU COEUR

1. Je vous salue, ô mon Sauveur et lumière de mon âme : que tout ce que les cieux renferment dans leur sphère, la terre en son globe et l'abîme des mers dans ses profondeurs, vous rende grâces, pour cette faveur extraordinaire par laquelle vous m'avez appris à connaître et à considérer les secrets de mon cœur. Jusqu'à ce jour je n'en avais pas eu plus de souci que de voir l'intérieur de mes pieds, si je puis ainsi parler. Dans cette lumière, il m'a été donné de rechercher avec soin et de découvrir en mon âme plus d'une souillure qui offensait votre pureté si parfaite. J'y vis de plus un tel désordre et une telle confusion que vous ne pouviez, selon votre désir, fixer en ce lieu la demeure de votre Majesté. Cependant, ni ce désordre ni mon indignité ne vous ont tenu éloigné, ô Jésus mon bien-aimé ; et chaque fois que je me nourrissais de l'aliment vivifiant de votre corps et de votre sang, je jouissais de votre présence visible, mais d'une manière un peu incertaine, comme on découvre les objets à la première lueur du jour. Par cette douce condescendance, vous engagiez mon âme à faire effort pour s'unir plus familièrement à vous, pour vous contempler d'un oeil plus clairet pour jouir de vous en toute liberté.

2. Je travaillai à obtenir ces faveurs en la fête de l'Annonciation de la sainte Vierge Marie, dont le sein très pur fut l'asile béni où vous avez daigné en ce jour épouser la nature humaine. O Dieu, qui avant d'être invoqué répondez : Me voici 1, vous avez voulu hâter pour moi les joies de cette journée, en me prévenant dès la veille par les bénédictions de votre douceur. (Ps. xx, 4.) Nous tenions alors le Chapitre après Matines, parce que ce jour était un dimanche. Aucun terme ne peut exprimer de quelle manière, ô Lumière qui venez d'en haut, vous avez visité mon âme par les entrailles de votre douceur et de votre bonté. (Luc, I, 78.) Aussi donnez-moi, ô Source de tous lés biens, donnez-moi d'immoler sur l'autel de mon cœur l'hostie de jubilation, afin que j'obtienne d'expérimenter souvent avec tous vos élus cette union si douce, cette douceur si unifiante qui jusqu'à cette heure m'était restée complètement inconnue.

3. Quand je considère ce qu'était ma vie avant ce jour et ce qu'elle a été depuis, je dois proclamer en vérité que ce fut là un bienfait tout gratuit et que je n'avais aucunement mérité. Dès lors vous me donniez une connaissance de vous-même si lumineuse, que je me trouvais plus touchée par la douce tendresse de votre familiarité que je ne l'aurais été par les châtiments. Cependant je ne me souviens pas avoir éprouvé ces délices en d'autres jours que ceux où vous m'appeliez au banquet de votre table royale. Était-ce là une disposition de votre Sagesse ? Était-ce le résultat de ma profonde négligence? Je n'ai pu le savoir exactement.

1. Allusion à la parole d'Isaïe : Tune invocabis, etc., LVIII, 9.

CHAPITRE III

DES CHARMES DE L'HABITATION DU SEIGNEUR EN L'AME.

1. Vous agissiez en mon âme, vous la provoquiez, lorsqu'un jour entre la Résurrection et l'Ascension, le matin avant Prime, j'entrai dans la cour et je m'assis près du vivier. La beauté de ce lieu me ravissait 1 : il était arrosé par une eau limpide et entouré d'arbres verdoyants ; les oiseaux, et particulièrement les colombes, y voltigeaient en liberté. On goûtait surtout dans cette profonde retraite un repos délicieux. Je réfléchissais à ce qui pourrait compléter les charmes de ce lieu, et je trouvais qu'il n'y manquait que la présence d'un ami, affectueux, agréable, et capable en un mot de réjouir ma solitude. Vous alors, ô mon Dieu, source des inénarrables délices, vous qui, je le crois, aviez inspiré le commencement de cette méditation, afin de la terminer au profit de votre amour, vous me donniez à comprendre ce qui suit : Si par une continuelle gratitude je faisais remonter vers vous, comme l'eau d'un fleuve qui retournerait vers sa source, les grâces dont je suis comblée ; si je m'efforçais de croître en vertus comme un arbre vigoureux pour produire les fleurs des bonnes oeuvres ; si encore, méprisant tout ce qui est terrestre, je prenais comme les colombes un libre essor vers les choses du ciel, étrangère aux passions et aux tumultes d'ici-bas pour ne m'attacher qu'à vous seul ; alors, ô mon Dieu, mon cœur deviendrait pour vous une demeure pleine de charmes.

2. Je passai tout le jour à méditer ces pensées, et le soir, avant de prendre mon repos, en m'agenouillant pour prier, ce passage de l'Évangile frappa tout à coup mon esprit : « Si quis diligit me, sermonem meum servabit, et Pater meus diliget eum, et ad eum veniemus, mansionem apud eum faciemus (Joan., xiv, 23) : Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, et mon Père l'aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure. » A l'instant, je sentis que mon, cœur ce cœur de boue, était devenu votre séjour. Oh ! plût au ciel mille fois qu'il me soit donné de voir couler sur ma tête toute une mer, dont l'eau, changée en sang„ purifierait cette demeure vile et misérable que votre incommensurable grandeur daigne venir habiter. Que mon cœur arraché sur l'heure de ma poitrine soit jeté par morceaux sur des charbons ardents. Que ce feu brûle et purifie ses scories, pour le rendre non pas digne, ce qui ne saurait être, mais un peu moins indigne d'être votre séjour.

3. Depuis ce moment, ô mon Dieu, vous m'avez montré tantôt un visage bienveillant, tantôt un visage sévère, selon que j'étais plus ou moins vigilante à combattre mes défauts. Tous mes efforts, cependant, eussent-ils été parfaits, eussent-ils duré toujours, jamais ils n'auraient mérité un seul de vos regards, même ce regard de sévérité qu'attira sur moi la multitude de mes péchés. Dans votre condescendance infinie, vous avez paru plus contristé qu'irrité de mes fautes, et je vous vis supporter mes nombreux défauts avec une patience toute divine, qui surpasse celle que vous avez montrée ici-bas envers le traître Judas.

4. Bien que mon esprit trouvât son plaisir dans des choses passagères, cependant après des heures, hélas ! après des jours, et je puis dire avec douleur, après des semaines passées loin de vous, si je rentrais en moi-même, je vous trouvais toujours présent au fond de mon cœur. Depuis neuf années vous ne vous êtes pas dérobé à mon amour, si ce n'est une fois pendant les onze jours qui précèdent la Saint Jean-Baptiste, parce que vous vouliez faire sentir à mon âme le déplaisir que vous avait causé une conversation mondaine. Cette sévérité dura jusqu'à la deuxième férie , vigile de la fête, pendant la messe Ne timeas Zacharia. Votre douce humilité et l'admirable bonté de votre amour voyaient que j'en étais venue à cet excès de folie de ne pas m'apercevoir de la perte d'un tel trésor, car je ne me souviens pas avoir ressenti ni douleur, ni désir de le retrouver. Je m'étonne qu'un tel excès de folie ait pu s'emparer de mon esprit. Peut être vouliez-vous me faire expérimenter ce que dit saint Bernard : « Lorsque nous fuyons, vous nous poursuivez ; si nous tournons le dos, vous vous présentez en face ; vous suppliez, on vous méprise; mais ni confusion ni mépris ne peuvent vous détourner de nous. Sans vous lasser, vous travaillez toujours à nous amener à cette joie que l'œil n'a pas vue ni l'oreille entendue, et que le cœur de l'homme ne connaît pas. » Puisque vous m'avez accordé cette douce grâce de votre présence lorsque j'en étais indigne et qu'il est plus grave de tomber une seconde fois qu'une première, j'avais donc plus que démérité quand vous daignâtes enfin me rendre la joie de votre présence salutaire qui dure encore aujourd'hui. Pour une telle faveur, soit à vous cette louange et action de grâces, qui procède avec douceur de l'amour incréé, pour refluer ensuite en vous-même, sans qu'aucune créature arrive à l'épuiser tout entière.

5. Pour obtenir de garder un don si sublime, je vous offre cette très excellente supplication que l'angoisse extrême de votre agonie, (attestée par la sueur de sang), a rendue si instante, que la simplicité et l'innocence de votre vie ont faite si fervente, que l'amour enfin de votre Divinité a rendue si efficace. Que, par la vertu de cette très parfaite prière, mon union avec vous devienne complète et que vous m'attiriez dans l'intimité de votre Cœur. Si par nécessité je dois me livrer aux oeuvres extérieures, puissé-je ne faire que m'y prêter ! et lorsque pour votre gloire je les aurai accomplies avec soin, je reviendrai aussitôt jouir de vous au plus intime de mon être, comme l'eau impétueuse précipite ses flots dans l'abîme, lorsque disparaît l'obstacle qui la retenait captive. Que désormais vous me trouviez toujours aussi attentive à vous, que vous vous montrez présent à moi. J'atteindrai alors cette perfection à laquelle votre justice peut permettre à votre miséricorde d'élever une âme chargée du poids de la chair et qui résista toujours à votre amour. Puissé-je enfin exhaler mon dernier soupir dans vos étroits embrassements et votre baiser tout-puissant ! Que sans aucun délai mon âme se trouve où vous demeurez sans occuper d'espace, où vous êtes tout entier sans division possible, dans cette éternité toujours nouvelle où vous vivez et rayonnez de gloire avec le Père et le Saint-Esprit, ô vrai Dieu, dans tous les siècles immortels!

1. On retrouve encore cet étang, alimenté par un ruisseau qui arrose la vallée où était situé le monastère. Celui-ci est actuellement propriété de l'État.

CHAPITRE IV

DE L'IMPRESSION DES TRÈS SAINTES PLAIES DU CHRIST.

1. Au début de ces faveurs divines, en la première ou la seconde année, je crois, et durant la saison d'hiver, je trouvai dans un livre une courte prière conçue en ces termes : « Seigneur Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant, donnez-moi d'aspirer vers vous de tout mon cœur avec des désirs ardents et une âme altérée, de respirer en vous qui êtes la douceur et suavité par excellence. Accordez enfin que mon être entier soit comme haletant vers vous, ô suprême et vraie Béatitude ! O très miséricordieux Seigneur, gravez en mon cœur vos plaies divines au moyen de votre précieux sang, afin que j'y lise en même temps ,et vos douleurs et votre amour. Que le souvenir de vos blessures reste à jamais dans le secret de mon cœur, pour y exciter une ardente compassion et y allumer le feu de votre amour. Faites-moi sentir le vide des créatures, et soyez seul la douceur de mon âme .»

2.Je goûtai beaucoup les termes de cette prière et j'aimais à la réciter souvent. Or, vous qui jamais ne repoussez les vœux des humbles, vous m'écoutiez, prêt à m'exaucer. En effet, peu de temps après, et pendant le même hiver, j'allai à la sortie de vêpres m'asseoir au réfectoire pour la collation: je m'y trouvai à côté d'une personne à qui j'avais découvert quelque chose des secrets de mon âme. Je le dirai en passant, pour l'instruction de ceux qui liront cet écrit : j'ai souvent éprouvé dans ma dévotion un redoublement de ferveur à la suite de ces confidences, sans qu'il me soit possible de déclarer, ô mon Dieu, si c'était votre esprit qui me poussait à révéler mes secrets, ou simplement l'affection que j'avais pour cette personne. Cependant, j'ai entendu dire par quelqu'un de très expérimenté, qu'il est utile d'ouvrir son âme, non pas à tous indifféremment, mais à des personnes dont nous connaissons la fidèle affection, qui en outre sont au-dessus de nous, et que nous devons respecter comme étant nos anciens. Comme je l'ai dit, j'ignore le motif qui me faisait agir, et je m'en remets à vous qui. êtes mon fidèle Dispensateur, vous dont l'Esprit plus doux que le miel affermit la vertu des Cieux 1. Si je me suis laissé conduire par l'affection humaine, il est bien juste, ô mon Dieu, que je me plonge dans un abîme de gratitude, puisque vous avez daigné réunir la poussière de mon néant et l'or de votre infinie grandeur, c'est-à-dire enchâsser dans mon cœur les perles de votre grâce.

3.Au moment dont j'ai parlé, j'étais donc occupée à méditer les paroles de cette prière, lorsque je sentis que, malgré mon indignité, je recevais par une opération toute divine les faveurs souhaitées depuis longtemps. Il me fut donné de connaître spirituellement que vous veniez d'imprimer les stigmates adorables de vos très saintes plaies sur des places réelles de mon Cœur. Par ces blessures, vous avez guéri mon âme, et vous m'avez présenté à boire la coupe enivrante qui contient le nectar de l'amour.

4.Mais mon indignité n'avait pas épuisé l'abîme de votre tendresse. Je reçus encore de votre surabondante libéralité ce don magnifique, que, tous les jours et à chaque fois que je réciterais cinq versets du psaume Benedic anima mea (Ps. CII ) en visitant en esprit les marques de l'amour imprimées sur mon cœur, je ne pourrais jamais me plaindre, de ne pas .recevoir quelque grâce spéciale. En effet, au premier verset : Benedic anima mea, je reçus la grâce de déposer sur les plaies de vos pieds sacrés toute la rouille de mes péchés et le néant des voluptés du monde. Au second verset : Benedic et noli oblivisci : je lavai toutes les taches de délectation charnelle et passagère dans cette source amoureuse d'où le sang et l'eau jaillirent pour moi. Au troisième verset : Qui propitiatur, semblable à la colombe qui se hâte d'établir son nid dans le creux de la pierre, je vins me réfugier en la plaie de votre main gauche pour y goûter le repos de l'âme.

5.Ensuite au quatrième verset . Qui redimit de interitu, m'approchant de votre main droite, je puisai avec confiance dans les trésors qu'elle renferme tout ce qui manquait en moi à la perfection des vertus. Mon âme étant donc purifiée des souillures, enrichie de mérites, puisse-je, maintenant que ces faveurs m'ont rendue moins indigne, jouir, comme l'indique ce verset: Qui replet in bonis, de votre présence si douce, si désirable et de vos chastes baisers !

6.Outre ces largesses, vous avez achevé de donner à mon âme ce que vous demandait cette prière, c'est à dire la grâce de lire en vos précieux stigmates et vos douleurs et votre amour. Ce fut, hélas ! pour peu de temps, non que vous m'ayez retiré ces faveurs, mais parce que, et je le déplore ici, je les perdis par mon ingratitude et ma négligence. Toutefois, votre immense miséricorde et votre généreuse tendresse ont paru ne pas remarquer mes oublis, et m'ont conservé jusqu'à ce jour, malgré mon indignité, le premier et le plus grand de ces dons qui est l'empreinte de vos plaies sacrées. Pour cette faveur, ô mon Dieu, honneur et puissance, louange et jubilation vous soient rendus dans les siècles éternels !

1. Allusion au verset 6é du psaume XXXII : "Verbo Domini coeIi firmati sunt, et spiritu oris ejus omnis virtus eorum : Par sa parole les cieux ont été affermis et du souffle de sa bouche vient leur vertu.

CHAPITRE V.

DE LA BLESSURE DE L'AMOUR.

1. Sept ans plus tard, dans les jours qui précèdent l'Avent, et certainement par votre permission, ô divin Auteur de tout bien, j'engageai une personne à ajouter, pour moi, les paroles suivantes à la prière qu'elle adressait chaque jour au crucifix : « Par votre Cœur transpercé, ô Seigneur très aimant, veuillez transpercer son cœur des traits de votre amour, afin que rien de terrestre n'y demeure, et qu'il soit rempli par la seule vertu de votre Divinité. » Cette prière ayant, je le crois, porté un défi à votre amour, il arriva que, le dimanche où l'on chante Gaudete in Domino 1, lorsque par un effet de votre miséricordieuse libéralité je m'approchai de la communion de votre corps et de votre sang, je sentis mon âme saisie d'un désir véhément, sous l'effort duquel je m'écriai : « Seigneur, je ne suis pas digne de la moindre de vos grâces, mais, au nom des mérites et des désirs de tous ceux qui sont ici, je vous conjure de transpercer mon cœur par la flèche de votre amour ! » Je compris bientôt, par l'infusion d'une grâce intérieure et par un signe extérieur qui apparut sur le crucifix, que ma prière avait pénétré jusqu'à votre cœur. En effet, après la réception du Sacrement de vie, revenue à ma place, il me sembla voir partir du côté droit du crucifix qui était peint sur mon livre comme un rayon de soleil dont l'extrémité avait la forme d'une flèche. Ce rayon jaillit avec force, se retira en lui-même, puis s'élança de nouveau et demeura fixe un moment afin d'attirer doucement à lui toute mon affection. Mes vœux cependant n'étaient pas encore
satisfaits ; lorsque au mercredi suivant 2, jour où les fidèles après la messe honorent le grand mystère de votre adorable Incarnation et Annonciation, je me joignis à eux, quoique avec moins de ferveur. Tout à coup je vous vis apparaître devant moi, et vous me fîtes une blessure au cœur en disant ces mots: « Que toutes les affections de ton âme viennent se concentrer ici ; c'est-à-dire que l'ensemble de tes plaisirs, de tes espérances, de tes joies, de tes douleurs, de tes craintes et de tous tes autres sentiments se fixent dans mon amour. » Je pensai aussitôt à ce que j'avais entendu dire au sujet du traitement qu'une plaie réclame : bains, onctions, bandages. Mais vous ne m'avez pas enseigné alors comment je devais m'acquitter de ces soins. Plus tard seulement, vous m'avez éclairée à ce sujet, par une personne qui, je n'en doute pas, s'était habituée, pour votre gloire, à écouter, avec plus de délicatesse et de persévérance que moi, le doux murmuré de votre amoureux langage. Elle me conseilla donc d'honorer par une constante dévotion l'amour de votre Cœur percé sur la Croix ; de puiser à cette source de charité qui jaillit sous l'effort d'un amour ineffable, l'eau de la vraie piété qui lave toute offense; de prendre dans l'effusion de tendresse qui découle d'un tel amour l'huile de la reconnaissance, comme remède à toute douleur ; enfin de trouver, dans cette oeuvre de charité que vous avez consommée avec un incompréhensible amour, la bandelette de justification pour diriger vers vous toutes mes pensées, mes paroles et mes oeuvres, et vous demeurer inséparablement unie.

2. O Dieu, que la force de cet amour, dont la plénitude est en Celui qui, assis à votre droite, s'est fait l'os de mes os et ta chair de ma chair 3, supplée à ce que ma malice et ma lâcheté ont enlevé à la force de cette dévotion ! C'est par lui, dans la vertu du Saint Esprit, que vous nous avez donné d'agir avec une si grande compassion, avec respect et humilité. Par lui je vous offre la douleur que j'éprouve d'avoir outragé votre bonté infinie en péchant par pensées, par paroles ou par actions, et surtout de ne m'être pas servi avec soin et révérence des dons que j'avais reçus. Ne m'eussiez-vous donné, en souvenir de vous, à moi si indigne, qu'un léger fil de lin, j'aurais dû le recevoir avec un respect infini !

3. O Dieu, qui connaissez les secrets de mon cœur, vous savez que pour écrire et publier ces choses, j'ai dû combattre mon goût personnel, et considérer qu'ayant si peu profité de vos grâces, elles ne pouvaient m'avoir été accordées pour moi seule, puisque votre sagesse éternelle ne se trompe en rien. O Dispensateur de tous les biens, qui m'avez comblée gratuitement de tant de grâces, faites au moins qu'en lisant cet écrit, le cœur d'un de vos amis soit ému par votre condescendance, et vous remercie de ce que, pour l'amour des âmes, vous avez conservé si longtemps au milieu des souillures de mon cœur une pierre précieuse d'un tel prix. Qu'il loue, qu'il exalte et supplie votre miséricorde en disant de cœur et de bouche: « Te Deum Patrem ingenitum, etc. : O Père non engendré, etc. Te jure laudant, etc. : On vous loue avec justice. Tibi decus et imperium, etc. : A vous l'honneur et l'empire. Benedictio et claritas4, etc.,. : Bénédiction et gloire ». C'est ainsi que peut vous être offert un supplément à mon insuffisance.

Ici elle cessa d'écrire jusqu'au mois d'octobre.

1. Au troisième Dimanche de l'Avent.
2 Férie des quatre-temps de l'Avent où on lit l'évangile : Missus est.
3. Allusion à la parole de la Genèse: Hoc nunc, os ex ossibus, etc., II, 23.
4. La sainte fait allusion à certaines antiennes de l'office de la sainte Trinité.

CHAPITRE VI.

D'UNE ,VISITE PLUS SUBLIME DU SEIGNEUR EN LA FÊTE DE LA NATIVITÉ.

1. O TOUTE-PUISSANCE admirable et d'une hauteur inaccessible! O Sagesse insondable en ses profonds abîmes ! O Charité toute désirable et d'une étendue sans mesure ! Avec quelle abondance les torrents de votre Divinité plus douce que le miel se sont-ils élevés, pour déborder si fortement sur moi, misérable ver de terre, qui ne sais que ramper sur le sable de mes défauts et de mes négligences. Il m'est permis, bien plus, je désire pendant l'exil de mon pèlerinage terrestre, retracer autant que je le puis ces béatifiantes délices et ces suavités si douces, par lesquelles celui qui adhère à Dieu devient un même esprit avec lui (I Cor. VI, 17). Il m'a été donné, à moi pauvre grain de poussière, de savourer quelques gouttes de cette béatitude infinie si abondamment répandue, et c'est ce que je vais raconter ici.

2. C'était en cette nuit sacrée où les cieux parurent distiller le miel, lorsque la douce rosée de la Divinité descendit sur la terre. Mon âme, semblable à une toison exposée dans l'aire de la charité et tout humectée de: cette rosée céleste1, voulut méditer ce mystère. Par l'exercice de sa dévotion, elle désira prêter pour ainsi dire son ministère à ce divin enfantement où, tel que l'astre émet son rayon, la Vierge produisit son Fils vrai Dieu et vrai homme. Il me sembla tout à coup qu'on me présentait, et que je recevais dans mon cœur un tout petit enfant, né à l'heure même, dans lequel résidait assurément le don de la souveraine perfection, le don par excellence. Et comme mon âme le retenait en elle-même, elle se vit soudainement transformée tout entière en la couleur de ce divin Enfant, si toutefois il est possible d'appeler couleur ce qui ne peut être comparé à rien de visible. Elle reçut alors l'intelligence de ces ineffables paroles: « Erit Deus omnia in omnibus : Dieu sera tout en tous » (I Cor., XV, 28). Aussi ce fut avec une insatiable avidité qu'elle prit le délicieux breuvage qui lui était divinement offert dans ces paroles que j'entendis au même instant : « Comme je suis la figure de la substance de Dieu le Père (Heb., I, 3) en la Divinité, de même tu seras la figure de ma substance dans l'humanité, tu recevras dans ton âme déifiée les influences de ma divinité, comme l'air reçoit les rayons du soleil. Pénétrée alors jusqu'aux moelles par cette lumière unifiante, tu deviendras capable d'une union plus intime avec moi. »

3. O baume très précieux de la Divinité qui de toutes parts envoyez au loin les ruisseaux de l'amour, qui germez et fleurissez éternellement, et dont l'entière effusion n'aura lieu qu'à la fin des temps ! O vertu vraiment invincible de la droite du Très-Haut : par vous, un vase fragile, rejeté avec ignominie à cause de ses vices, a pu contenir et garder votre très précieuse liqueur ! O témoignage irréfragable de l'excessive tendresse de Dieu, qui ne m'a pas abandonnée lorsque j'errais au loin dans les sentiers du vice et m'a fait connaître, autant que ma misère en était capable, la douceur de cette bienheureuse union!

1. Allusion. à la toison de Gédéon qui reçut la rosée du ciel ( Juges, VI, 37.)

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19 juillet 2008 6 19 /07 /juillet /2008 11:34
CHAPITRE XIV.

DES PRIVILÈGES PARTICULIERS QUE DIEU LUI AVAIT ACCORDÉS.

1. Il faut ajouter ici plusieurs traits du même genre. J'eus autant de peine à les découvrir que s'ils avaient été scellés sous une lourde pierre. Le lecteur trouvera de plus les témoignages de personnes dignes de foi.

2. Plusieurs venaient lui exposer leurs doutes et lui demander principalement si, pour telles ou telles raisons, ils ne devaient pas s'abstenir de la Communion. Après avoir résolu avec sagesse les difficultés de chacun, elle les engageait et parfois les forçait, pour ainsi dire, à s'approcher du Sacrement du Seigneur, en se confiant à la grâce et à la miséricorde de Dieu. Une fois cependant (ainsi qu'il arrive à toute âme sincère) elle craignit que ses réponses ne fussent trop présomptueuses. C'est pourquoi elle eut recours à la bonté ordinaire de son Seigneur, et, après lui avoir exposé ses craintes avec confiance, elle reçut cette réponse : « Ne crains pas, mais console-toi, sois ferme et tranquille parce que je suis le Dieu qui t'aime, et qui par un amour gratuit t'a créée et choisie pour habiter en toi et y prendre ses délices : tous ceux qui, avec dévotion et humilité, viendront chercher ma lumière auprès de toi obtiendront une réponse en quelque sorte infaillible, et je ne permettrai pas que les âmes qui seraient indignes de se nourrir du sacrement de mon corps et de mon sang viennent te consulter à ce sujet. C'est pourquoi, lorsque je dirigerai vers toi des cœurs fatigués et accablés pour qu'ils reçoivent un soulagement, dis-leur de venir en toute confiance me recevoir, parce que par amour et par égard pour toi je ne leur fermerai pas mon sein paternel, mais je les serrerai dans les bras de ma tendresse pour leur donner le doux baiser de paix.

3. Comme elle priait ensuite pour une personne, elle craignit que cette âme n'espérât recevoir par son entremise plus qu'elle ne pourrait lui obtenir, et le Seigneur répondit avec bonté : « Je donnerai toujours à chacun ce qu'il aura espéré obtenir par ton intercession. De plus, j'accorderai ce que tu auras promis de ma part, et si parfois la fragilité humaine empêche d'en ressentir l'effet, j'aurai cependant opéré dans cette âme l'avancement que tu avais promis.

4. Quelques jours après, ces paroles du Seigneur revinrent à son souvenir, et, considérant en même temps son indignité, elle lui demanda comment il pouvait accomplir de telles merveilles par une aussi vile créature. Le Seigneur répondit : « Est-ce que la foi de l'Église ne possède pas collectivement ce que j'ai promis à Pierre seul par ces paroles : Ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, etc. ? (Matth., xvi, 19.) Elle croit que ce même pouvoir réside encore chez tous les ministres sacrés ; pourquoi ne croirais-tu pas que je puis et je veux accomplir les promesses que mon amour a daigné te faire? » Et lui touchant la langue, il dit : « Voici que j'ai mis mes paroles en ta bouche (Jérém., i, 9) et je confirme dans ma vérité tout ce que tu diras au prochain sous l'inspiration de mon Esprit. Si tu promets quelque chose sur la terre au nom de ma bonté, je le ratifierai sans le ciel. » Elle objecta : « Seigneur, je ne me réjouirais vraiment pas si le prochain devait subir quelque détriment parce que je lui aurais dit, sous l'impulsion de l'esprit, que telle faute ne peut rester impunie ou autre chose semblable. » Le Seigneur répondit: « Lorsque le zèle de la justice ou l'amour des âmes te fera tenir ce langage, j'entourerai cette personne de la douceur de ma bonté, et je l'exciterai à la componction afin qu'elle ne mérite plus ma vengeance. » Elle fit encore cette question : « Seigneur, si vous parlez vraiment par ma bouche, comme votre bonté daigne l'assurer, comment se fait-il que parfois mes conseils produisent si peu d'effet, bien que je ne sois inspirée que par le désir de votre gloire et du salut des âmes ? » Le Seigneur répondit :« Ne sois pas étonnée si tes paroles sont quelquefois prononcées en vain, puisque moi-même j'ai souvent prêché sur la terre avec toute l'ardeur de mon divin Esprit sans qu'il en résultât aucun bien : toutes choses sont réglées par ma divine Providence, et arrivent en leur temps. »

5. Un jour elle reprit une personne de ses fautes, et courut ensuite se réfugier auprès du Seigneur, le suppliant d'éclairer son intelligence par la lumière de la science divine, afin qu'elle ne parlât à chacun que selon le bon plaisir de Dieu. Le Seigneur répondit : « Ne crains point, ma fille, mais prends confiance parce que je t'ai accordé ce privilège : lorsqu'on viendra te consulter avec sincérité et humilité tu jugeras et décideras dans la lumière de ma vérité, et comme je juge moi-même, suivant la nature des choses et la condition des personnes. Si je trouve la matière grave, tu donneras de ma part une réponse sévère ; si au contraire la matière est légère, la réponse sera moins rigoureuse. » Mais celle-ci, profondément pénétrée du sentiment de son indignité, dit au Seigneur : « O Maître du ciel et de la terre, retirez à vous et contenez cette excessive bonté, parce que, n'étant que cendre et poussière, je suis indigne de recevoir un don si magnifique ! » Et le Seigneur répondit avec une douce tendresse : « Est-ce vraiment une si grande chose de laisser juger les causes de mon inimitié par celle qui expérimenta si souvent les secrets de mon amitié ? » II ajouta : « Celui-là ne sera jamais trompé dans son attente, qui, au milieu de l'épreuve et de la tristesse, viendra en toute humilité et simplicité chercher tes paroles de consolation, parce que moi, le Dieu qui réside en ton âme, je veux sous l'inspiration de mon amoureuse tendresse répandre par toi mes bienfaits, et la joie que ton âme éprouvera sera vraiment puisée à la source débordante de mon Cœur sacré. »

6. Elle priait un autre jour pour des personnes qui lui étaient recommandées et reçut du Seigneur cette réponse : « Autrefois celui qui pouvait saisir la corne de l'autel se réjouissait d'y avoir trouvé la paix. Maintenant, parce que j'ai daigné te choisir pour demeure, celui qui implorera avec confiance le secours de tes prières recevra la grâce du salut. » Ce fait est confirmé par le témoignage de Dame M., notre chantre, de douce mémoire. Priant un jour pour celle-ci, elle vit son cœur sous la forme d'un pont très solide bordé à droite et à gauche de deux fortes murailles : l'une représentait la divinité de Jésus-Christ, et l'autre sa très sainte humanité. Elle comprit que le Seigneur disait : « Ceux qui voudront venir à moi par ce pont ne pourront tomber ni dévier du droit chemin » , c'est-à-dire qu'en recherchant ses conseils et en les suivant avec humilité, ils ne s'égareront jamais.

CHAPITRE XV.

COMMENT DIEU L'OBLIGEA A PUBLIER CES FAVEURS.

1. Dieu lui manifesta ensuite sa volonté de la voir publier le récit de toutes ces grâces. Mais elle se demandait en elle-même avec étonnement quelle serait l'utilité d'un tel écrit, car d'un côté elle était fermement résolue à ne pas permettre que de son vivant on en connût quelque chose, et il lui semblait d'autre part que cette révélation, faite après sa mort, n'apporterait que trouble aux fidèles, puisqu'ils n'en pourraient tirer aucun profit. Le Seigneur, répondant à ces pensées, lui dit : « Lorsque sainte Catherine était en prison, je l'ai visitée et consolée par ces paroles : « Sois contente, ma fille, parce que je suis avec toi. » J'ai appelé Jean mon apôtre préféré par ces mots : « Viens à moi, mon bien-aimé. » Et la vie des saints montre encore beaucoup de traits semblables. A quoi servent-ils, si ce n'est à augmenter la dévotion, et à rappeler ma tendresse et ma bonté pour les hommes ? » Le Seigneur ajouta : « En apprenant ces faveurs, plusieurs pourront être portés à les désirer pour eux-mêmes, et dans cette pensée ils ne manqueront pas de travailler quelque peu à l'amendement de leur vie. »

2. Une autre fois encore, elle se demandait avec surprise pourquoi depuis si longtemps le Seigneur la poussait intérieurement à manifester ce qui est contenu dans ce livre 1, car elle n'ignorait pas que des esprits étroits mépriseraient ces dons et y trouveraient un prétexte à la calomnie, plutôt qu'un sujet d'édification. Le Seigneur daigna l'instruire par ces paroles : « ma grâce a été placée en toi avec une telle abondance, que je dois en exiger plus de fruit. C'est pourquoi je veux que les âmes qui ont reçu des faveurs semblables aux tiennes, et qui par négligence leur accordent peu d'estime, se ressouviennent, en lisant tes récits, des grâces dont elles ont été comblées, et soient excitées à une reconnaissance qui leur en méritera de nouvelles. Quant à ceux qui ont un cœur pervers et veulent mépriser mes dons, que leur péché retombe sur eux, sans que tu en souffres rien ; le prophète n'a-t-il pas dit de moi : « Ponam eis offendiculum : Je poserai devant eux une pierre d'achoppement ? » (Ezéch., iii, 20. )

3. Ces paroles lui firent comprendre que parfois Dieu engage ses élus à accomplir des actions qui seront pour d'autres un sujet de scandale ; les élus cependant ne doivent pas omettre ces actes dans l'espérance d'avoir la paix avec les méchants, parce que la véritable paix consiste dans la victoire des bons sur les mauvais. L'âme fidèle remporte cette victoire lorsque, ne négligeant rien de ce qui regarde la gloire de Dieu, elle s'efforce d'adoucir les hommes pervers par sa bienveillance et ses bons services et parvient ainsi à gagner leurs âmes. Que s'il lui arrivait de n'obtenir aucun succès, la récompense ne lui serait cependant pas refusée. Hugues (de Saint-Victor) a dit : « Les fidèles peuvent toujours trouver des motifs de doute, les infidèles ont toujours, s'ils le veulent, des raisons de croire: aussi c'est avec justice que les fidèles reçoivent la récompense de leur foi, et les infidèles la punition de leur incrédulité 2. »

1. Il s'agit ici de, révélations qui sont contenues dans les livres 2, 3, 4 et 5, lesquelles étaient déjà écrites avant que parût ce premier livre qui contient la vie de notre Sainte.
2. Hugues de Saint-Victor, De area morali, iv, 3.

CHAPITRE XVI.

RÉVÉLATIONS REÇUES PAR PLUSIEURS PERSONNES ET FOURNISSANT DES TÉMOIGNAGES
ENCORE PLUS CONVAINCANTS DE LA RÉALITE DES SIENNES.

1. Elle considérait sa bassesse et sa misère, et se jugeait tout à fait indigne des faveurs dont le Seigneur daignait l'enrichir. C'est pourquoi elle vint trouver Dame M., d'heureuse mémoire, universellement connue et respectée à cause des révélations qu'elle avait reçues de Dieu, et la supplia humblement de consulter le Seigneur au sujet des faveurs relatées plus haut. Ce n'est pas qu'elle doutât et recherchât une certitude, mais elle désirait être excitée à une plus grande reconnaissance pour des dons si généreux, et se sentir affermie dans la confiance, si la vue de son indignité devait plus tard lui faire concevoir quelque doute. Dame M. se mit en prière afin de consulter Dieu : elle vit alors le Seigneur Jésus comme un Époux plein de grâce et de charmes, plus beau que des milliers d'anges et paré d'un vêtement doublé d'or. De son bras droit il tenait étroitement serrée contre lui celle pour qui Dame M. priait, en sorte que le cœur de cette vierge semblait attaché à la blessure d'amour du Cœur du Seigneur, et de son bras gauche la vierge à son tour tenait serré contre elle son Bien-Aimé. La vénérable M. admira cette vision et voulut en connaître la signification. Le Seigneur lui dit : « Par la couleur verte de mes vêtements doublés d'or, est figurée l'opération de ma Divinité qui germe et fleurit dans l'amour. » Et il ajouta: « Cette opération fleurit avec vigueur dans cette âme. Tu vois son cœur fixé sur la blessure de mon côté parce que je me la suis unie d'une manière si incomparable qu'elle peut à chaque heure recevoir directement les influences de ma divinité. » M. demanda encore: « Seigneur, avez-vous réellement promis à cette Élue la vraie lumière de votre connaissance, pour répondre en toute sûreté aux difficultés qui lui seront proposées, et mettre ainsi les âmes dans la voie du salut ? Elle m'a rapporté vos promesses en revenant dans son humilité chercher près de moi quelque lumière. » Le Seigneur répondit avec une grande bonté : « Je lui ai accordé des privilèges spéciaux, en sorte que chacun obtiendra vraiment par son entremise tout ce qu'il désire, et ma miséricorde ne trouvera jamais indigne de la communion une âme que celle-ci aura jugée digne ; bien plus je considérerai avec une affection spéciale celui qu'elle aura engagé à se nourrir de mon corps et de mon sang. Quand elle jugera graves ou légères les fautes de ceux qui la consulteront, ma divine Sagesse ne portera pas une autre sentence. Et comme il y en a trois dans le ciel qui rendent témoignage, à savoir le Père, le Verbe et le Saint-Esprit (I Jean, v, 7), elle devra toujours aussi appuyer ses décisions sur une triple assurance :
1° lorsqu'il s'agira d'instruire le prochain, qu'elle cherche si la voix de l'Esprit l'inspire intérieurement ; 2° qu'elle considère si celui à qui elle parle regrette sa faute ou désire la regretter ;
3° s'il a de la bonne volonté.
Dès que ces trois signes se rencontreront, elle pourra dans ses réponses suivre en toute sécurité son inspiration, parce que je ratifierai sans aucun doute les engagements qu'elle aura pris au nom de ma bonté. » Et le Seigneur ajouta : « Si elle doit parler à quelqu'un, qu'elle attire en son âme par un profond soupir le souffle de mon divin Cœur, et tout ce qu'elle dira portera le cachet de la certitude. Elle ne pourra se tromper ni tromper les autres; bien plus, tous connaîtront par ses paroles les secrets de mon Cœur. » Le Seigneur dit encore : « Qu'elle garde fidèlement ce témoignage que tu vas lui donner, et si, avec le temps et par suite d'occupations multiples, elle croit voir ma grâce s'attiédir en son âme, il ne faut pas qu'elle perde confiance, car je lui confirme ces privilèges pour tous les jours de sa vie. »

2. Dame M. demanda encore au Seigneur si la manière d'agir de celle-ci n'était pas répréhensible, et d'où venait qu'à chaque heure elle s'empressait d'accomplir tout ce qui se présentait à son esprit, comme si pour elle c'eût été une même chose de prier, de lire, d'écrire, d'instruire le prochain, de le corriger ou de le consoler. Le Seigneur répondit : « J'ai tellement uni son âme à mon Cœur sacré, qu'étant devenue un même esprit avec moi, sa volonté s'harmonise avec la mienne, comme les membres d'un homme s'harmonisent avec son vouloir. En effet, l'homme conçoit une pensée et dit : Fais ceci ; aussitôt la main obéit. Il dit encore : Regarde cela, et sur-le-champ ses yeux s'ouvrent à la lumière. Ainsi, par ma grâce, elle me demeure unie afin d'accomplir à toute heure ce que j'attends d'elle. Je l'ai choisie pour ma demeure, en sorte que sa volonté, et par conséquent l'œuvre de cette bonne volonté est proche de mon Cœur, comme le bras avec lequel j'agis. Son intelligence est comme l'œil de mon humanité lorsqu'elle recherche ce qui me plaît. L'ardeur de son âme semble être ma langue, quand, sous l'impulsion de l'Esprit, elle dit ce que je veux. Son jugement discret me tient lieu de flair. J'incline les oreilles de ma miséricorde vers la créature qui lui a inspiré une tendre compassion, et son intention me sert de pieds parce qu'elle ne se propose jamais d'autre but que celui où je puis tendre moi-même. Il importe donc qu'elle se hâte toujours, poussée par le souffle de l'Esprit, et qu'une oeuvre étant achevée, je la trouve prête à suivre une autre inspiration. Si elle commet quelque négligence, sa conscience n'en sera pas chargée, puisqu'elle y suppléera en accomplissant par ailleurs ma volonté. »

3. Une autre personne, très expérimentée dans la science spirituelle, après avoir prié et rendu grâces à Dieu pour les bienfaits accordés à celle-ci, reçut aussi une révélation qui prouvait les dons extraordinaires et l'union de cette âme avec le Seigneur. Nous pouvons donc conclure que toutes ces faveurs venaient de Dieu, puisqu'il les attestait d'une manière digne de foi en les faisant résonner comme le murmure d'une brise légère à l'oreille spirituelle de ces deux personnes, dont l'une ignorait la révélation que l'autre avait reçue, aussi complètement que les habitants de Rome ignorent les faits qui se passent au même instant à Jérusalem. Toutefois cette dernière personne nous apprit encore dans le récit de sa révélation, que toutes les grâces reçues de Dieu par celle-ci étaient peu de chose, en comparaison de celles que le Seigneur se proposait dans la suite de répandre sur son âme. Et elle ajouta: « Elle parviendra à une si grande union avec Dieu, que ses yeux ne verront que ce que Dieu daignera voir par eux ; sa bouche ne dira que ce qu'il plaira à Dieu de dire par elle; et ainsi des autres sens. » Mais à quel moment et de quelle manière Dieu réalisa-t-il cette promesse ? Lui seul le sait et l'âme qui reçut cette insigne faveur. Cependant ceux qui perçurent plus délicatement en elle le don de Dieu en eurent aussi connaissance.

4. Une autre fois, celle-ci pria encore Dame M. de demander pour elle au Seigneur les vertus de mansuétude et de patience dont elle croyait avoir un besoin spécial. La vénérable M., ayant accédé à son désir, reçut cette réponse : « La mansuétude qui me plaît en celle-ci tire son nom du mot latin manendo, résider. Et parce que j'habite son âme, elle devra être semblable à une jeune épouse qui jouit de la présence de son époux et ne sort de chez elle, si la nécessité l'y force, qu'en prenant cet époux par la main, comme pour le contraindre à la suivre. Ainsi, lorsque mon épouse devra quitter la douce retraite de la jouissance intérieure pour s'en aller instruire le prochain, qu'elle imprime d'abord sur son cœur la croix du salut, qu'au début de son discours, elle invoque mon nom, ensuite elle pourra dire avec confiance tout ce que la grâce lui suggérera. La patience qui me plaît encore en elle vient des mots pax et scientia, paix et science. Qu'elle s'exerce donc à la patience avec tant de soin, qu'en supportant l'adversité elle ne perde pas la paix du cœur, mais se souvienne pourquoi elle souffre, c'est-à-dire pour me prouver son amour et sa fidélité. »

5. Une autre personne à qui celle-ci était tout à fait étrangère, mais qui avait prié pour elle à sa demande, reçut du Seigneur cette réponse : « Je l'ai choisie pour ma demeure parce que je vois avec délices que tout ce que les hommes aiment dans cette Élue est mon oeuvre propre. Ceux mêmes qui ne comprennent rien aux choses spirituelles admirent cependant en elle mes dons extérieurs, tels que l'intelligence, l'éloquence. Aussi je l'ai exilée en quelque sorte loin de tous ses parents 1, afin que personne ne l'aimât à ce titre et que je fusse le seul motif de l'affection qu'on aurait pour elle. »

6. Celle-ci pria encore une autre personne de demander au Seigneur d'où venait que, vivant depuis tant d'années dans le sentiment de la présence de Dieu,, il lui semblait agir avec une sorte de négligence sans commettre toutefois de faute grave qui parût forcer le Seigneur à se montrer irrité contre elle. Cette personne reçut la réponse suivante : « Si je ne lui parais jamais irrité, c'est qu'elle trouve toujours bon et juste tout ce que je permets et ne se trouble d'aucun événement. Lorsqu'elle a une affliction à supporter, elle tempère sa douleur par cette pensée que ma Providence divine ordonne toutes choses. Bernard a dit : « A qui Dieu plaît, celui-là ne peut que plaire à Dieu 2 » ; aussi je me montre toujours bienveillant à son égard. »

7. Après avoir reçu ces diverses réponses, elle se sentit animée d'une grande reconnaissance envers l'infinie Bonté et rendit grâces à Dieu, disant, entre autres choses : « Comment se peut-il faire, ô mon Bien-Aimé, que votre indulgence daigne à ce point dissimuler tout le mal qui est en moi, puisque, si votre volonté m'est toujours agréable, il ne faut pas l'attribuer à ma vertu, mais bien à cette divine largesse qui me donne la grâce. » Et le Seigneur daigna l'instruire par cette comparaison : « Quand les caractères d'un livre semblent trop petits pour être lus avec facilité, l'homme se sert d'un verre grossissant ; dans ce cas, le livre n'a subi aucun changement, c'est le cristal qui a produit cet effet. De même si je trouve en toi quelque lacune, mon excessive bonté me porte à la combler. »

1. Gertrude nous est montrée ici comme privée de parents et d'amis. Nous en concluons qu'elle devint orpheline dans un âge encore tendre, et que sans doute elle était originaire d'un pays éloigné, puisqu'elle n'avait dans le voisinage ni parents ni amis.
2. S. Bernard, Sermon xxiv, 8, sur le Cantique.

CHAPITRE XVII.

DE L'INTIMITÉ CROISSANTE DE SES RAPPORTS AVEC DIEU.

1. Comme il lui arrivait parfois d'être privée de la visite du Seigneur durant un certain temps sans en ressentir aucune peine, elle saisit un jour l'occasion d'en demander la raison. Le Seigneur lui répondit : « Une trop grande proximité empêche quelquefois les amis de se bien voir : par exemple s'ils se serrent dans les bras l'un de l'autre et se donnent un baiser, ils ne peuvent goûter en même temps le plaisir de se regarder. » Par ces paroles elle comprit que la soustraction momentanée de la grâce augmente beaucoup les mérites, pourvu que l'homme durant cette épreuve accomplisse son devoir avec autant de courage, malgré les efforts qu'il doit faire.

2. Elle se demanda ensuite pourquoi le Seigneur ne la visitait plus de la même manière qu'autrefois : «C'est qu'alors, répondit le Seigneur, je t'instruisais fréquemment par des réponses qui te permettaient de faire connaître au prochain mon bon plaisir. Maintenant, c'est à ton intelligence seulement que je manifeste mes opérations, parce qu'il serait souvent difficile de les traduire en paroles. Je réunis dans ton âme comme dans un trésor les richesses de ma grâce, afin que chacun trouve en toi ce qu'il y voudra chercher. Tu seras comme une épouse qui connaît tous les secrets de son époux et qui, après avoir vécu longtemps avec lui, sait deviner ses volontés. Toutefois il ne conviendrait pas de révéler les secrets qu'une réciproque intimité a permis de connaître. »

3. Elle vit dans la suite la réalité de ces promesses, car, lorsqu'elle priait pour une intention qui lui était fortement recommandée, il lui était impossible de vouloir obtenir une réponse du Seigneur comme auparavant. Il lui suffisait alors de sentir en elle la grâce de prier pour telle cause : c'était une preuve assurée de l'inspiration de Dieu, aussi bien que jadis la réponse divine. De même, si quelqu'un cherchait auprès d'elle conseil ou consolation, elle sentait aussitôt que la grâce de répondre lui était donnée, et cette grâce était accompagnée d'une telle certitude, qu'elle eût été prête à subir la mort pour assurer la vérité de ses paroles. Cependant elle n'avait eu aucune connaissance de ce dont il s'agissait, ni par paroles, ni par écrit, et n'y avait même pas songé. Mais si elle ne recevait aucune révélation concernant l'objet de sa prière, elle se réjouissait de ce que la Sagesse divine est si impénétrable, et si inséparablement jointe à l'Amour, que le meilleur parti est de lui abandonner toute chose. Cet abandon avait alors pour elle plus de charmes que la connaissance profonde des secrets mystères de Dieu.

FIN DU LIVRE PREMIER

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19 juillet 2008 6 19 /07 /juillet /2008 11:26
CHAPITRE V

CARACTÈRES ET BEAUTÈS D'UN CIEL SPIRITUEL.

1. Puisque deux on trois témoins suffisent pour confirmer toute assertion, il ne conviendrait pas de récuser la vérité lorsqu'elle se présente accréditée par tant de témoignages dignes de foi. L'incrédule doit plutôt rougir, car, non content de n'avoir mérité rien de semblable pour lui-même, il néglige encore de s'approprier par les sentiments de la reconnaissance ce que la divine libéralité a daigné opérer dans son Élue. Il n'est pas douteux en effet que celle-ci soit une de ces élues, que dis-je? de ces bienheureuses dont saint Bernard a écrit dans son Commentaire sur le Cantique des Cantiques 1 :
« J'estime que l'âme du juste n'est pas seulement céleste à cause de son origine, mais qu'elle peut être appelée à bon droit le ciel même à cause de sa ressemblance avec le ciel, puisque sa vie et conversation est clans les cieux. C'est de telles âmes qu'il est écrit dans la Sagesse : « L'âme du juste est le siège de la sagesse 2. » Et encore : « Le ciel est ma demeure. » (Isaïe, xvi, 1.) Dès que l'on conçoit Dieu comme un pur esprit, il convient de lui assigner un siège tout spirituel, et je suis confirmé dans ce sentiment par cette parole de la Vérité : « A lui, c'est-à-dire à l'homme saint, nous viendrons, et nous ferons en lui notre demeure. » (S. Jean, xiv, 23.) Le prophète ne devait pas parler d'un autre ciel lorsqu'il a dit : « Vous habitez dans le sanctuaire, vous qui êtes la louange d'Israël » (Ps. xxi, 4), et l'Apôtre déclare que le Christ habite en nos cœurs par la foi (Eph., iii, 17 ). C'est de bien loin que je soupire vers ces bienheureux, desquels il est dit : « J'habiterai en eux et je marcherai au milieu d'eux » (II Cor., vi, 16). Oh! que cette âme est grande et vaste et que sont glorieux les mérites de celle qui renferme en elle-même la divine puissance ! Non seulement elle la renferme, mais elle a été trouvée digne de la recevoir, capable de la contenir, et d'offrir même en elle à la divine Majesté les espaces nécessaires au déploiement de son œuvre. Cette âme a grandi dans le Seigneur et elle est devenue le temple de Dieu. Elle a grandi, elle a crû, dis-je, en la Charité, et nous savons que l'âme est grande en proportion de sa charité. Nous l'appellerons donc un ciel où le soleil figure l'intelligence, où la lune représente la foi, et les étoiles les diverses vertus. Ou bien encore en cette âme, le soleil sera la justice ou la ferveur d'un brûlant amour, et la lune la sainte continence. Quoi d'étonnant que le Seigneur se plaise à l'habiter? Pour créer ce ciel, il ne s'est pas contenté d'une simple parole, mais il a combattu pour l'acquérir, et il est mort pour le racheter. Aussi après un tel labeur, arrivé au comble de ses vœux, il dit : « Ce sera pour jamais le lieu de mon repos ; j'y établirai ma demeure etc. » (Ps. cxxxi, 14.) Ceci est de saint Bernard.

2. Pour montrer dans la faible mesure de mes forces que celle-ci est du nombre de ces bienheureux desquels saint Bernard a dit que Dieu les a choisis pour sa demeure préférablement au ciel matériel, j'exposerai ici ce qu'une amitié toute spirituelle m'a permis de découvrir en cette âme, durant le cours d'un assez grand nombre d'années.

3. Saint Bernard dit que « le ciel spirituel, qui est l'âme bienheureuse, vraie demeure du Seigneur, doit avoir pour parure le soleil, la lune et les étoiles, c'est-à-dire l'ensemble des vertus » (Sermon xxvii, 8) ; or je montrerai brièvement, et comme je le pourrai, le rayonnement de perfection qui brillait autour de cet âme. On ne doutera plus que le Seigneur l'ait réellement habitée, lorsque ces éclatantes lumières auront été manifestées au dehors.

1. Sermon xxvii, n° 8, 9, 10.
2. Ces mots sont aussi cités par saint Augustin et saint Grégoire, comme s'ils faisaient partie du texte suivant d'Isaïe.

CHAPITRE VI

DE SON INFLEXIBLE JUSTICE.

1. La justice, c'est-à-dire le zèle d'une ardente charité, que le bienheureux Bernard dans le passage précédent appelle le soleil de l'âme, brillait en elle avec tant d'éclat que s'il eût fallu pour sa défense affronter des bataillons armés, elle s'y serait exposée volontiers. Il n'y avait pas d'ami, si cher lui soit-i1, qu'elle ait consenti à défendre par un mot de sa bouche, même contre son propre ennemi, s'il eût fallu pour cela s'écarter tant soit peu du sentier de la justice. Bien plus, elle eût préféré, si l'équité l'avait exigé, voir condamner sa propre mère plutôt que de commettre la moindre injustice contre un ennemi, lors même que celui-ci lui aurait été à charge.

2. Si l'occasion se présentait de donner quelque avis pour l'édification du prochain, elle mettait de côté toute modestie (vertu qui brillait cependant en elle par-dessus toutes les autres), déposait tout respect humain, et, pleine de confiance en celui qui l'avait armée de sa foi et à qui elle aurait désiré soumettre l'univers, elle puisait dans son cœur des paroles remplies d'un si grand amour et d'une sagesse si profonde que les esprits les plus durs et les plus pervers, pour peu qu'ils eussent une étincelle de piété, se sentaient attendris en l'écoutant, et concevaient au moins la volonté ou le désir de s'amender. Si elle voyait une âme touchée de componction par ses avis, elle l'entourait d'une si affectueuse. compassion et d'une si tendre charité que son cœur semblait se fondre, tant elle souhaitait lui donner de consolation. Et cette consolation, elle la lui procurait, non moins par ses paroles que par ses désirs et ses ferventes prières. Elle eut un soin constant, dans ses rapports avec le prochain, de ne s'attacher le cœur d'aucune créature pour éviter toute occasion qui l'aurait, si peu que ce soit, éloignée de Dieu.

3. EIle rejetait comme un poison toute amitié humaine qui n'aurait pas eu, autant qu'elle en pouvait juger, son fondement en Dieu, et son cœur souffrait vivement lorsque, même par une seule parole, on lui avait témoigné une affection trop naturelle. Dans ce cas, elle refusait les services les plus utiles que ces personnes auraient pu lui rendre, préférant manquer d'un secours plutôt que de consentir à occuper, au détriment de Dieu, le cœur d'une créature.

CHAPITRE VII.

DE SON ZÈLE POUR LE SALUT DES ÂMES.

1. Ses paroles et ses actes rendent encore témoignage de son zèle pour les âmes et de son amour pour la Religion. Quand elle découvrait un défaut dans l'âme du prochain, elle désirait vivement qu'il se corrigeât ; mais si ce désir ne se réalisait pas, elle concevait un profond chagrin et ne pouvait se consoler jusqu'à ce que, par ses prières, ses exhortations ou le secours d'une autre personne, elle eut obtenu au moins un léger amendement. Si, dans l'intention de la consoler, on venait lui dire de ne pas s'inquiéter de la personne incorrigible, attendu qu'elle subirait elle-même la peine de sa faute, ces paroles, comme un glaive acéré, pénétraient son âme d'une si vive douleur, qu'elle aurait préféré mourir, disait-elle, plutôt que de se consoler d'une faute dont le coupable ne connaîtrait vraiment toute la gravité qu'après la mort, lorsqu'il en subirait la peine éternelle.

2. C'est sous l'influence de ce même zèle pour les âmes que, trouvant dans la sainte Écriture des passages difficiles elle les traduisait du latin dans un style très simple, afin que les esprits moins cultivés pussent les lire avec profit. Elle employait donc sa vie, du matin au soir, soit à résumer le texte sacré, soit à éclaircir les passages difficiles, tant elle désirait la gloire de Dieu et le salut du prochain.

3. Bède nous exprime d'une manière admirable la grandeur de ce travail lorsqu'il dit : « Quelle grâce plus sublime et quelle occupation plus agréable à Dieu que de diriger le prochain vers l'Auteur de tout bien, et d'accroître sans cesse les joies de la céleste patrie en augmentant le nombre des élus ! » Et saint Bernard : « Ce qui caractérise la vraie et chaste contemplation, c'est que l'âme embrasée du feu divin conçoit un si vif désir d'attirer vers Dieu d'autres âmes qui l'aiment aussi, qu'elle interrompt volontiers l'exercice de l'amour pour se livrer à la prédication. Elle revient ensuite vers la contemplation avec une ardeur d'autant plus grande qu'elle peut constater les fruits abondants de son travail 1 ». Et si, comme le dit saint Grégoire, aucun sacrifice n'est plus agréable à Dieu que le zèle du salut des âmes, il ne faut pas s'étonner que le Seigneur Jésus ait daigné reposer volontiers sur cet autel vivant, d'où la suave odeur d'une si précieuse offrande montait sans cesse vers lui.

4. Une fois donc le Seigneur Jésus, beau par-dessus tous les fils des hommes, lui apparut debout, tenant sur ses épaules royales et délicates une maison de très grande dimension qui semblait prête à tomber et dont tout le poids reposait sur lui. Il dit : « Vois au prix de quel labeur je soutiens cette maison bien-aimée, c'est-à-dire l'état religieux! Cette maison menace ruine dans tout l'univers parce que peu d'âmes veulent travailler fidèlement ou souffrir quelque chose pour sa défense et son extension. Regarde donc, ô ma Bien-Aimée, et compatis à mes fatigues. » Le Seigneur ajouta : « Tous ceux qui par leurs actes ou leurs paroles propagent la Religion sont comme des colonnes qui soutiennent mon fardeau ; et ils m'aident à le porter en proportion de leurs forces. » Celle-ci, profondément émue par ces paroles et remplie de compassion pour son bien-aimé Seigneur, résolut de travailler de tout son pouvoir à l'avancement de la Religion, observant, même au delà de ses forces, les prescriptions les plus rigoureuses de l'Ordre, afin de donner le bon exemple.

5. Depuis quelque temps déjà elle s'appliquait fidèlement à ces exercices, lorsque le Seigneur, dans sa bonté, ne voulut pas qu'elle travaillât davantage et désira l'appeler au doux repos de la contemplation, dont cependant elle n'avait pas été privée durant ces labeurs. II lui fit savoir par quelques-uns de ses fidèles amis qu'elle devait quitter les occupations extérieures pour ne s'entretenir désormais qu'avec le Bien-Aimé de son âme. Elle accepta avec joie cette invitation et s'adonna tout entière au repos de la contemplation, recherchant au fond de son cœur celui qui, de son côté, se communiquait à elle par une effusion toute spéciale de la grâce.

6. Je ne puis résister au désir de citer ici certaines paroles que lui écrivit un dévot serviteur de Dieu à la suite d'une révélation qu'il avait eue : « O fidèle Épouse du Christ, entrez dans la joie de votre Seigneur ! (Matth., xxv., 21.) Le Cœur divin ressent pour votre âme un très doux amour, à cause du dévouement avec lequel vous avez, sans vous ménager, employé vos forces pour la défense de la vérité. Aussi, pour satisfaire son bon plaisir et le vôtre, il désire vous voir reposer sous l'ombre tranquille de sa consolation. Comme l'arbre profondément enraciné au bord des eaux (Ps. I, 3) produit des fruits en abondance, ainsi, avec la grâce de Dieu, vous offrez vous même au Bien-Aimé des fruits très suaves par toutes vos pensées, paroles et actions. Jamais le vent brûlant de la persécution ne pourra dessécher votre âme parce qu'elle est fréquemment arrosée par les fleuves débordants de la grâce céleste. En ne recherchant en toutes vos oeuvres que la gloire de Dieu et non la vôtre, vous offrez au Bien-Aimé le centuple, par tout le bien que vous souhaiteriez accomplir vous-même ou promouvoir chez les autres. De plus, le Seigneur Jésus répare auprès de son Père cette faiblesse et cette négligence que vous déplorez en vous-même et dans le prochain, et il se dispose à vous récompenser comme si rien n'avait manqué à la perfection de vos actes. L'armée céleste se réjouit à cette vue et tressaille d'allégresse ; elle chante les louanges du Seigneur et lui rend grâces pour tous les biens dont il vous a comblée. »

1. Traité de la Charité, VIII, 34, et Commentaire du Cantique des cantiques, LVII, 9.

CHAPITRE VIII.

DE SA COMPATISSANTE CHARITE.

Outre un zèle ardent pour la justice, celle-ci avait encore un sentiment profond de tendre et compatissante charité. Si elle voyait quelqu'un accablé par un réel chagrin, ou si elle entendait dire qu'une personne éloignée se trouvait dans la peine, aussitôt elle s'efforçait de la consoler ou lui envoyait ses encouragements. Comme un pauvre malade accablé par la fièvre attend de jour en jour la guérison ou un peu de soulagement, ainsi elle demandait à chaque instant au Seigneur qu'il voulût bien consoler ceux dont elle connaissait l'affliction. Sa tendre compassion ne s'exerçait pas seulement envers les êtres raisonnables, mais elle atteignait toute créature. Lorsqu'elle voyait les petits oiseaux ou d'autres animaux souffrir de la faim, de la soif ou du froid, elle était émue de pitié pour les oeuvres de son Seigneur. Alors, en raison de la souveraine noblesse et perfection que revêt toute créature considérée en son Auteur, elle offrait à Dieu, comme un tribut de louange, les incommodités de ces êtres dénués de raison, et le suppliait d'avoir pitié des oeuvres de ses mains et de les soulager dans leurs nécessités.

CHAPITRE IX.

DE SON ADMIRABLE CHASTETÉ.

1. La Chasteté, que le bienheureux Bernard appelle la lune du ciel spirituel, brilla en elle d'une grande et pure clarté. Elle avouait n'avoir jamais dans toute sa vie regardé suffisamment le visage d'un homme pour en distinguer les traits. Tous ceux qui l'ont connue peuvent affirmer la même chose : si elle avait avec un homme de Dieu un entretien intime et même de longue durée, elle le quittait sans avoir jeté les yeux sur lui. Cette admirable réserve ne se traduisait pas seulement par la modestie des regards, mais elle l'observait en toute circonstance, soit qu'elle parlât ou écoutât, et tous les mouvements de son corps en portaient l'empreinte. Aussi l'éclat de sa chasteté avait une telle splendeur, que les Sœurs du monastère disaient en plaisantant qu'on aurait pu la placer sur les autels parmi les reliques, à cause de la pureté de son cœur. Cela ne doit pas étonner, car je n'ai connu aucune âme qui trouvât comme elle ses délices dans la sainte Écriture et par conséquent en Dieu même, ce qui est le meilleur moyen de garder la chasteté. C'est pourquoi saint Grégoire dit : « Celui qui goûte les choses de l'esprit rejette tout ce qui est charnel. » Et saint Jérôme écrit au moine Rusticus 1 : « Aime les saintes Lettres, et tu n'aimeras pas les vices de la chair.» Aussi tous les témoignages de sa parfaite chasteté manqueraient, que son amour de la sainte Écriture en serait un indice bien suffisant.

2. S'il lui arrivait de rencontrer dans la sainte Écriture un passage offrant le souvenir de quelque chose de charnel, elle le passait comme à la dérobée par un sentiment de virginale pudeur ; et quand il lui était impossible d'agir ainsi, elle s'efforçait de le dissimuler en le lisant rapidement comme si elle n'y comprenait rien: mais l'incarnat de ses joues trahissait bientôt la révolte de sa délicate pudeur. Si des personnes ignorantes l'interrogeaient sur un semblable passage, elle éludait la réponse avec une sorte de réserve attristée, estimant moins pénible de recevoir un coup de glaive que d'entendre de tels discours. Cependant s'il devenait nécessaire pour le salut des âmes d'aborder ces sujets, elle le faisait sans hésiter et disait ce qu'elle croyait être de son devoir.

3. Elle découvrit un jour à un vieillard de grande expérience les tendres familiarités dont elle était l'objet de la part du Seigneur. Celui-ci, considérant la pureté de son cœur, avoua ensuite qu'il ne connaissait personne qui fût autant qu'elle étranger à toute émotion des sens. Aussi, se taisant sur les autres vertus, puisqu'il n'avait regardé attentivement en elle que ce seul don de pureté, il ne s'étonnait pas que Dieu l'ait choisie de préférence pour lui révéler ses secrets, car il est dit clans l'Évangile : Bienheureux les cœurs purs parce qu'ils verront Dieu (Matth , v, 8), et nous lisons dans saint Augustin : « Ce n'est pas avec les yeux du corps que nous voyons Dieu, mais avec le regard de l'âme 2 ». Le même docteur dit ailleurs que si la lumière du jour n'est perçue que par un oeil sain, de même Dieu n'est vu due par le cœur pur, qui a banni le souvenir du péché, et qui est vraiment le temple saint du Seigneur.

4. Afin de prouver encore sa parfaite chasteté, je citerai un autre témoignage digne de foi. Une personne ayant prié le Seigneur de lui confier un message pour son Élue, c'est-à-dire celle dont nous parlons en ce livre, elle reçut cette réponse : « Dis-lui de ma part : C'est beau et rempli de charmes. » Comme cette personne ne comprenait pas, elle réitéra sa demande une deuxième, une troisième fois, et reçut toujours la même réponse. Très étonnée, elle dit: « Veuillez me donner, ô Dieu très aimé, l'intelligence de ces paroles. » « Apprends à ma bien-aimée, répondit le Seigneur, que je me complais dans sa beauté intérieure, parce que la splendeur de ma pureté et de mon immuable Divinité répandent en son âme un incomparable éclat. De même, je prends mes délices dans les charmes tout particuliers de ses vertus, parce que la sève vivifiante de mon humanité déifiée communique à ses oeuvres une vie incorruptible. »

1. S. Jérôme, Lettre 125°.
2. S. Augustin, Lettre 147° et ailleurs. C'est le sens, et non le texte exact.

CHAPITRE X.

DU DON DE CONFIANCE QUI BRILLA EN GERTRUDE

1. Nous pourrions démontrer par d'admirables témoignages à quel degré elle possédait, je ne dis pas la vertu, mais le don de confiance. En effet, elle sentait à toute heure une telle sécurité dans sa conscience, que ni les tribulations, ni les blâmes, ni les obstacles, ni même ses propres fautes, ne pouvaient altérer cette ferme confiance dans la miséricorde infinie. S'il arrivait que Dieu la privât des faveurs auxquelles elle était accoutumée, elle ne s'en troublait pas, car ce lui était pour ainsi dire une même chose de jouir de la grâce ou d'en être privée. En effet, durant l'épreuve, elle s'appuyait sur l'espérance, et croyait fermement que tout coopère au bien des âmes, qu'il s'agisse d'événements extérieurs ou d'opérations intimes. Comme on attend avec espoir un messager qui porte les nouvelles longtemps désirées, ainsi elle entrevoyait avec joie l'abondance des consolations divines dont l'adversité du moment lui semblait être la préparation et le gage certain. La vue de ses fautes ne pouvait l'abattre ni la décourager, parce que, raffermie bientôt par la présence de la grâce divine, son âme devenait plus apte à recevoir les dons de Dieu quels qu'ils fussent.

2. Lors même qu'elle se voyait aussi privée de lumière qu'un charbon éteint 1, elle s'efforçait encore de chercher le Seigneur, et, se ranimant bientôt sous l'action de Dieu, elle se trouvait prête à recevoir de nouveaux traits de la ressemblance divine. L'homme qui, des ténèbres, passe au plein midi se trouve éclairé tout à coup ; de même elle se voyait illuminée par la splendeur de la divine présence, et recevait non seulement la lumière, mais aussi les ornements nécessaires à la reine qui ne se présente devant le Roi immortel des siècles (1 Tim. I, 17) que vêtue de la robe d'or enrichie de broderies. C'est ainsi qu'elle se trouvait préparée à l'union divine.

3. Elle avait pris l'habitude de se prosterner souvent aux pieds du Seigneur, pour obtenir le pardon de ces fautes légères qui sont inévitables ici-bas. Mais elle interrompait cette pratique quand elle recevait, ainsi que nous l'avons dit, une effusion plus abondante de la miséricorde divine. Alors elle se livrait volontiers au bon plaisir de Dieu, devenait comme un instrument destiné à manifester les opérations de l'amour en elle et par elle, et n'hésitait pas à prendre avec le Dieu de l'univers une sorte de revanche de tendresse.

4. Cette confiance lui inspirait aussi une manière très surnaturelle de considérer la sainte Communion, car elle ne lisait ou n'entendait rien dire concernant le danger de recevoir indignement le Corps du Seigneur, sans s'approcher du sacrement avec une espérance plus ferme encore dans la bonté de Dieu. Si elle avait oublié de réciter les prières par lesquelles il est d'usage de se préparer, elle ne s'abstenait pas cependant de la Communion, parce que, jugeant ces actes nuls ou de peu de valeur, elle croyait que tous les efforts de l'homme en face de cet incomparable don gratuit sont comme une goutte d'eau comparée à l'immensité de l'océan. Bien qu'elle ne vit aucune manière de se préparer dignement, cependant, après avoir mis sa confiance dans l'infinie bonté de Dieu, elle s'efforçait par-dessus tout de recevoir le sacrement avec un cœur pur et un fervent amour.

5. Elle attribuait à sa seule confiance en Dieu tout le bien spirituel qu'elle recevait, et trouvait que ce bien était d'autant plus gratuit que ce don de confiance lui avait été accordé par l'Auteur de toute grâce, sans aucun mérite de sa part.

6. C'est encore la confiance qui lui inspirait un fréquent désir de la mort, désir si parfaitement tempéré par l'union à la divine Volonté, qu'il lui était toujours indifférent de vivre ou de mourir : par la mort, en effet, elle espérait jouir de la Béatitude, tandis que la vie lui était une occasion d'augmenter la gloire de Dieu. I1 lui arriva un jour, en marchant, de faire une chute dangereuse. Elle ressentit aussitôt dans son âme une grande joie et dit au Seigneur : « Quel bonheur pour moi, ô mon bien-aimé Seigneur, si cette chute m'eût donné l'occasion d'aller tout à coup vers vous . » Et comme nous lui demandions tout étonnés si elle ne craignait pas de mourir sans les sacrements de l'Église : « En vérité, dit-elle, je désire de tout mon cœur recevoir les sacrements ; mais la volonté et l'ordre de mon Dieu seront pour moi la meilleure et la plus salutaire préparation. J'irai donc avec joie vers lui, que la mort soit subite ou prévue, sachant que de toute façon la miséricorde divine ne pourra me manquer, et que sans elle nous ne serions pas sauvés, quel que soit le genre de notre mort. »

7. Tous les événements la trouvaient dans une égale disposition de joie, parce que son esprit restait fixé inébranlablement en Dieu, dans une constance pleine de vigueur. Aussi peut-on lui appliquer ces paroles : «Qui confidit in Deo, forcis est ut leo : Celui qui se confie en Dieu est fort comme le lion.»(Prov., xxviii, l.).

8. Notre-Seigneur daigna rendre lui-même à la confiance de sou Élue le témoignage suivant : Une personne, après avoir prié Dieu, s'étonnait de ne pas recevoir de réponse ; il lui dit enfin : « J'ai tardé à te répondre, parce que tu n'as pas confiance en ce que ma bonté toute gratuite daigne opérer en toi. Ma bien-aimée au contraire est si fortement enracinée dans la confiance qu'elle s'abandonne toujours à ma bonté ; c'est pourquoi je ne lui refuserai jamais ce qu'elle désire. »

1. Voir au livre.. III, chap. xviii.

CHAPITRE XI.

DE LA VERTU D'HUMILITÉ ET DE PLUSIEURS AUTRES VERTUS
QUI BRILLÈRENT EN ELLE COMME AUTANT D'ÉTOILES.

1. Le Seigneur, afin d'établir sa demeure dans cette âme, l'avait ornée de vertus brillantes comme les étoiles. Entre toutes éclatait l'humilité, vraie source de toutes les grâces et gardienne des vertus. Celle-ci en effet s'estimait si indigne des dons de Dieu, qu'elle n'aurait pu consentir à en profiter seule ; elle se voyait au contraire comme un canal destiné, par une mystérieuse disposition de la Providence, à transmettre la grâce aux élus du Seigneur. Non seulement elle s'estimait indigne de recevoir ces dons, mais elle trouvait encore qu'ils ne portaient aucun fruit si elle n'en faisait part au prochain par ses paroles ou ses écrits. Elle agissait en cela avec un tel amour de Dieu et un si grand mépris d'elle-même, que souvent elle se disait « Quand même je devrais subir plus tard les tourments de l'enfer, comme je l'ai mérité, cependant je me réjouis de ce que Dieu recueillera chez d'autres âmes le fruit de ses dons. » Il lui semblait que les grâces de Dieu déposées dans la plus vile de ses créatures rapporteraient encore plus de fruit que dans son âme ; et pourtant elle était prête à chaque heure à les recevoir pour en faire part au prochain comme si c'était surtout pour lui qu'elle les avait reçues. Se jugeant elle-même, elle se voyait comme la dernière de ceux dont le Prophète a dit : « Omnes gentes quasi non sint, sic sunt coram eo : Toutes les nations sont devant lui comme si elles n'étaient pas. » (Isaïe, XL, 17.) Et plus bas « Quasi pulvis exiguus : Comme un peu de poussière. » Car, de même qu'un peu de poussière cachée sous une plume ou quelque objet semblable est préservé des rayons du soleil par cette ombre légère, ainsi se dérobait-elle pour échapper à l'honneur qui pouvait lui revenir de si sublimes faveurs. Elle en renvoyait la gloire à Celui dont l'inspiration prévient ceux qu'il appelle, dont le secours accompagne ceux qu'il justifie, et elle ne découvrait dans son âme qu'indignité et ingratitude en face de dons si gratuits. Cependant son désir de la gloire de Dieu la portait à révéler les bontés du Seigneur à son égard, et elle exprimait son intention par ces paroles : « I1 est juste que Dieu recueille dans le prochain le fruit des bienfaits qu'il m'a accordés à moi si indigne. »

2. Un jour pendant la promenade, elle dit au Seigneur, avec un profond mépris d'elle-même : « Le plus grand de tous vos miracles, ô mon Dieu, est que la terre puisse porter une pécheresse telle que moi ! » Mais le Seigneur, qui exalte ceux qui s'humilient, lui dit avec bonté : « La terre se laisse volontiers fouler sous tes pas, puisque tout le ciel dans sa grandeur attend avec des tressaillements d'allégresse l'heure bienheureuse où il aura l'honneur de te posséder. » O douceur admirable de la bonté de Dieu qui se plaît à glorifier une âme en proportion de son humilité !

3. Elle méprisait à ce point la vaine gloire, que si une pensée lui en venait à l'esprit quand elle était occupée à la prière ou à une bonne oeuvre elle continuait son acte en se disant : « Si quelqu'un te voit accomplir ce bien, il sera porté à t'imiter, et le Seigneur eu sera glorifié. » Car elle estimait n'avoir pas plus d'importance dans l'Église que n'en a, dans la maison du père de famille, un épouvantail bon seulement à être attaché à un arbre au temps de la récolte, afin de chasser les oiseaux et de garder les fruits.

4. Elle nous a laissé dans ses écrits une preuve assurée de sa douce et fervente dévotion, et Dieu, qui scrute les reins et les cœurs (Ps. vii, 10), daigna en donner lui-même un témoignage. Un homme très pieux se sentit un jour animé d'une grande ferveur, et il entendit ces paroles du Seigneur : « La consolation dont tu jouis en ce moment remplit fréquemment l'âme de cette Élue dans laquelle j'ai établi ma demeure. »

5. Le dégoût absolu qu'elle ressentait pour tous les plaisirs passagers de ce monde atteste merveilleusement la douceur et la joie qu'elle trouvait dans le Seigneur, car, ainsi que l'a dit saint Grégoire : «Ce qui est charnel n'a plus de saveur pour celui qui a goûté les choses spirituelles. » Et le bienheureux Bernard ajoute : « Tout est à charge à celui qui aime Dieu tant qu'il ne jouit pas de l'unique objet de ses désirs. » Un jour donc qu'elle éprouvait du dégoût en face des joies humaines, elle s'écria : « Rien ne peut me plaire ici-bas, si ce n'est vous, ô mon très doux Seigneur ! » Le Seigneur répondit : « Et moi je ne vois rien au ciel et sur la terre qui puisse me plaire sans toi, car mon amour t'unit à toutes mes joies. Si je prends mes délices dans des choses diverses, c'est avec toi que je les trouve ; et plus ces délices sont abondantes, plus grande est la part que tu en reçois. » C'est ce que saint Bernard atteste lorsqu'il dit : « Que l'honneur du Roi aime la justice, soit ; mais l'amour de l'Époux ne demande qu'un retour de tendresse et de fidélité 1. »

6. Elle était assidue aux veilles et aux heures régulières de la prière, à moins que la maladie ne la retint, ou que pour la gloire de Dieu elle travaillât au salut du prochain. Aussi, comme le Seigneur daignait dans l'oraison la favoriser de sa douce présence, elle fut portée à prolonger ses pieux exercices bien au delà de ce qu'auraient permis ses forces naturelles. Elle observait avec un tel amour les coutumes de l'Ordre concernant l'assistance au chœur, les jeûnes et les travaux communs, qu'elle ne s'en dispensait jamais sans éprouver un profond déplaisir. Le bienheureux Bernard ne dit-il pas : « Celui qui a été enivré une seule fois des douceurs de la charité se trouve préparé à accepter toute peine et tout labeur » ?

7. Sa liberté d'esprit était si grande qu'elle ne pouvait supporter, même un instant, quelque chose de contraire à sa conscience. Le Seigneur en rendit lui-même témoignage, car une personne lui ayant demandé ce qui lui plaisait davantage dans cette Élue, il répondit : « La liberté de son Cœur. » Cette personne manifesta. un grand étonnement et parut faire peu de cas de cette qualité : « Je croyais, dit-elle, ô Seigneur, que, par un effet de votre grâce, cette âme était arrivée à une sublime intelligence de vos saints mystères et possédait un très ardent amour ? - Oui, il en est ainsi, répondit le Seigneur, et c'est le résultat de la liberté de son cœur. Ce bien est si grand qu'il conduit à la plus haute perfection : à toute heure je trouve ma bien-aimée prête à recevoir mes dons, car elle ne supporte dans son âme absolument rien qui puisse entraver mon action. »

8. Comme conséquence de cette liberté d'esprit, elle ne gardait à son usage que ce qui lui était indispensable, et si elle recevait quelques présents, elle les distribuait aussitôt au prochain, ayant soin de favoriser les indigents et de préférer ses ennemis à ses amis. Si elle avait quelque chose à faire ou à dire, elle s'exécutait sur-le-champ, dans la crainte que la moindre préoccupation l'éloignât du service de Dieu et de l'assiduité à la contemplation. Le Seigneur daigna révéler que cette conduite lui était agréable : Un jour il se montra à Dame M., notre chantre, assis sur un trône magnifique. Devant lui, celle-ci semblait marcher, aller et venir, dirigeant sans cesse son regard vers le Seigneur, et très attentive à suivre les moindres indications de son Cœur sacré. Comme M. admirait ce spectacle, le Seigneur lui dit: « Tu le vois, mon Élue se tient toujours devant moi et cherche sans cesse à connaître mon bon plaisir. Quand elle l'a découvert, elle emploie toutes ses forces à l'accomplir, pour revenir bientôt rechercher mes autres volontés et les exécuter fidèlement : c'est ainsi que toute sa vie est consacrée à ma louange et à ma gloire. » -- « Mais, reprit M., si sa vie est admirable, d'où vient qu'elle juge parfois avec tant de sévérité les fautes et les négligences d'autrui ? » Le Seigneur répondit avec bonté: « Comme elle ne souffre jamais la moindre tache sur son âme, elle ne petit tolérer avec indifférence les défauts du prochain. »

9. En ce qui concernait les vêtements ou les objets à son usage, elle se contentait du nécessaire, n'apportant aucune recherche ou délicatesse. Ces objets lui plaisaient, en proportion de ce qu'ils l'aidaient à servir Dieu, comme le livre qu'elle lisait plus fréquemment, la tablette sur laquelle elle écrivait, les livres dont le prochain s'édifiait davantage. Ce n'était pas pour elle-même qu'elle faisait usage des choses créées par Dieu, mais uniquement pour la gloire de son Seigneur. Aussi se réjouissait-elle, parce qu'il lui semblait alors présenter une offrande à l'autel de Dieu ou la distribuer en aumônes. C'était donc avec joie qu'elle usait du sommeil, de la nourriture et de toute autre chose, car elle pensait donner ces biens au Seigneur qu'elle voyait en elle comme elle se voyait en lui, selon cette parole de l'Évangile : « Quod uni ex minimis meis fecistis, mihi fecistis : Ce que vous avez fait à l'un de ces petits, c'est à moi que vous l'avez l'ait » (Matth., xxv, 40) ; et s'estimant la dernière et la plus vile des créatures à cause de son indignité, tout ce qu'elle s'accordait à elle-même, elle le regardait comme donné au plus petit des serviteurs de Dieu. Le Seigneur daigna lui révéler un jour combien cette pensée lui était agréable : comme elle souffrait de maux de tête, elle chercha, pour la gloire de Dieu, à se soulager en gardant dans la bouche certaines substances odoriférantes. Le Seigneur, s'inclinant avec bonté, sembla puiser aussi lui-même un soulagement dans ces parfums. Après avoir respiré doucement, il se releva et dit aux saints, avec un air satisfait, et comme s'il eût trouvé sa gloire en cet acte : « Je viens de recevoir de mon épouse un nouveau présent. » Toutefois elle éprouvait encore plus de joie à donner quelque chose au prochain : c'était alors l'allégresse d'un avare qui, au lieu d'une pièce de monnaie, reçoit cent marcs.

10. Elle voulait que tous les biens lui vinssent du Seigneur lui-même : aussi, s'agissait-il de faire un choix, soit pour les vêtements ou la nourriture, elle prenait au hasard la part qui lui tombait sous la main, croyant s'attribuer ainsi ce que Dieu lui destinait. Elle recevait alors cette part avec autant de reconnaissance que si le Sauveur la lui eût offerte de sa propre main; et que ce fût bon ou mauvais, elle était également satisfaite. Elle trouvait une si grande satisfaction à exécuter ainsi tous ses actes, que parfois elle exprimait sa vive compassion pour les païens et les juifs, qui, dans le choix qu'ils font des choses, ne peuvent agir de la sorte, ni entrer en part avec Dieu.

11. Elle possédait à un très haut degré la vertu de discrétion : en effet, bien que surabondamment instruite du sens et des paroles de la sainte Écriture, à ce point que tous venaient demander ses conseils et se retiraient ensuite ravis de sa haute prudence, cependant, lorsqu'il s'agissait de sa propre conduite, elle cherchait, par une humble discrétion, l'avis de ses inférieurs eux-mêmes et les écoutait avec tant de déférence, que presque toujours elle abandonnait ses idées personnelles pour adopter celles d'autrui.

12. Il nous paraîtrait superflu de montrer comment chaque vertu brillait en elle d'un vif éclat, à savoir l'obéissance, l'abstinence, la pauvreté volontaire, la prudence, la force, la tempérance, la miséricorde, la charité fraternelle, la constance, la reconnaissance, la joie du bonheur d'autrui, le mépris du monde, et bien d'autres encore, car nous avons vu que cette âme possédait à un haut degré la discrétion, appelée mère de toutes les vertus 2. Elle avait aussi cette admirable confiance, fondement de toutes les vertus, et à laquelle Dieu ne refuse rien, surtout lorsqu'il s'agit de biens spirituels; et la noble humilité, fidèle gardienne des vertus, avait, comme nous l'avons dit, jeté dans son âme de profondes racines. En parlant de sa charité envers Dieu et le prochain, nous avons prouvé que cette vertu, reine des reines, avait établi son trône en elle et se traduisait à l'extérieur par les témoignages d'une compatissante bonté. Nous omettrons donc de parler en détail de ses autres vertus, bien qu'un bon nombre de faits surpassent ceux que nous avons cités, et soient de nature à charmer le dévot lecteur plutôt qu'à le lasser. Ce que nous avons dit suffira à prouver que cette Élue fut un de ces cieux dans lequel le Roi des rois daigne habiter comme sur un trône parsemé d'étoiles.

1. Sermon LXXXIII, 5, sur le Cantique des cantiques
2. Règle de saint BenoÎt, ch. LXIV.

CHAPITRE XII.

TÉMOIGNAGES PLUS ÉVIDENTS ENCORE DE CE QU'ELLE FUT UN CIEL SPIRITUEL.

1. Puisque l'Église, pour célébrer la gloire des Apôtres, les nomme des cieux spirituels et dit : « O Christ, ils sont les cieux où vous habitez; par leur parole vous lancez votre tonnerre, par leurs miracles vous faites briller vos éclairs et par eux encore vous répandez la rosée de la grâce 1 », je montrerai, selon mon pouvoir, que ces trois privilèges se sont rencontrés en cette âme. Ses paroles avaient une vertu si efficace qu'on ne pouvait guère les écouter sans ressentir tout l'effet qu'elle en attendait. Aussi peut-on avec raison lui appliquer ces mots de l'Ecclésiaste : Les paroles du sage sont comme des aiguillons, ou comme des clous solidement plantés (Eccl., xii, 11). La faiblesse humaine refuse parfois d'entendre la vérité qui sort d'un cœur tout brûlant de ferveur ; aussi un jour où celle-ci avait repris une sœur avec des paroles assez dures, la sœur, poussée par un sentiment de tendresse, supplia le Seigneur de modérer ce zèle si ardent. Mais elle reçut de lui cette instruction : « Lorsque j'étais sur la terre, j'ai éprouvé aussi des sentiments et des affections très ardentes ; j'avais une haine profonde pour toute injustice, et cette Élue me ressemble par là. » -- « Mais, Seigneur, reprit la sœur, vous ne parliez durement qu'aux pécheurs, tandis que celle-ci blesse même parfois des personnes réputées vertueuses. » Et le Seigneur répondit: « Les Juifs, au temps de mon avènement, semblaient les plus saints des hommes, ils furent cependant scandalisés les premiers à mon sujet. »

2. Dieu voulut aussi par les discours de celle-ci faire descendre sur ses élus la rosée de la grâce : plusieurs ont affirmé qu'une de ses paroles les avait plus touchés que de longs sermons des meilleurs prédicateurs. C'est ce qu'attestaient les larmes sincères de ceux qui recouraient à elle : ils étaient venus parfois avec des âmes rebelles que rien ne pouvait vaincre ; mais, après avoir entendu quelques paroles de sa bouche, on les voyait pénétrés de componction et prêts à remplir tout leur devoir.

3. Ce fut non seulement par ses conseils, mais aussi par ses prières, que plusieurs ressentirent les effets de la grâce : comme ils s'étaient recommandés à elle, ils se trouvèrent si complètement délivrés de grandes et interminables peines, que, remplis d'admiration, ils prièrent souvent les amis de cette Élue d'en rendre grâces à Dieu et à elle-même. Nous ne devons pas omettre que certains furent avertis en songe de lui confier leurs épreuves, et dès qu'ils l'eurent fait, ils se sentirent soulagés. Ces merveilles ne semblent pas différer beaucoup de l'éclat des miracles, puisque le soulagement des âmes n'a pas moins de prix que la guérison des corps. Cependant nous raconterons ici quelques traits éclatants qui témoignèrent aussi que le Dieu des vertus habitait en cette âme.

1. De la séquence Coeli enarrant qui se trouve dans les anciens missels allemands à la fête de la Dispersion des Apôtres

CHAPITRE XIII.

DE QUELQUES MIRACLES.

1. Au mois de mars, le froid se fit sentir avec une telle rigueur que la vie des hommes et des animaux semblait menacée. De plus, celle-ci entendait dire qu'il n'y avait à espérer aucune récolte cette année-là, parce que, d'après la disposition de la lune, le froid durerait encore longtemps. Un jour donc, à la messe où elle devait communier, elle pria dévotement le Seigneur à cette intention, et demanda d'autres grâces encore. Le Seigneur lui répondit : « Sois assurée que toutes tes demandes sont exaucées. » Elle reprit : « Seigneur, si je suis vraiment exaucée, et s'il est juste de vous rendre grâces, veuillez m'en donner une preuve en faisant cesser ce froid rigoureux. » Cela dit, elle n'y songea plus, mais lorsqu'elle sortit du chœur après la messe, elle trouva le chemin tout inondé par suite de la fonte des neiges et des glaces. Ceux qui voyaient un tel changement se produire contrairement aux lois de la nature en étaient fort étonnés, et comme ils ignoraient que l'Élue de Dieu l'eût obtenu par ses prières, ils répétaient que malheureusement ce temps ne durerait pas, parce que c'était contraire à l'ordre régulier des choses. II se maintint toutefois et dura sans interruption pendant le printemps qui suivit.

2. Une autre fois, à l'époque de la moisson 1, comme il pleuvait continuellement, et que partout l'on priait avec instance, tant on craignait la perte des récoltes, celle-ci, s'unissant au peuple, offrit de si instantes prières afin d'apaiser le Seigneur, qu'elle obtint la promesse formelle d'un temps plus favorable. I1 arriva en effet que ce jour même, quoique de gros nuages couvrissent encore le ciel, le soleil parut et éclaira toute la terre de ses rayons.

3. Un soir après le souper, la communauté était allée dans la cour pour un travail. Le soleil brillait encore, mais on voyait de gros nuages chargés de pluie suspendus dans les airs. J'entendis alors moi-même celle-ci dire au Seigneur : « O Seigneur, Dieu de l'univers, je ne désire pas que vous accomplissiez comme de force mon humble volonté ; car si votre infinie bonté tient cette pluie suspendue dans les airs à cause de moi, et contrairement à ce qu'exigent votre gloire et la rigueur de votre justice, je vous en prie, que les nuages se déchirent et que votre très aimable volonté s'accomplisse. » O merveille ! elle n'avait pas dit ces mots, que le tonnerre retentit, et que la pluie tomba avec abondance. Dans sa stupéfaction, elle dit au Seigneur : « O Dieu très clément, s'il plaisait à votre Bonté de retenir la pluie jusqu'à ce que nous ayons terminé ce travail enjoint par l'obéissance? » Et le Seigneur, si rempli de condescendance, retint la tempête jusqu'à l'achèvement de la besogne des sœurs. Mais à peine avaient-elles franchi les portes, qu'une pluie torrentielle accompagnée d'éclairs et de tonnerre s'abattit avec violence, et deux ou trois sœurs qui s'étaient attardées rentrèrent toutes mouillées.

4. D'autres fois encore elle recevait miraculeusement l'assistance divine, sans formuler de prière, mais par une seule parole et comme en se jouant : si, par exemple, elle travaillait assise sur un tas de foin et que son aiguille ou son poinçon venait à lui échapper et à tomber dans le foin, aussitôt on l'entendait dire au Seigneur : « Seigneur, c'est bien en vain que je chercherais cet objet ; accordez-moi plutôt de le retrouver. » Puis, sans même regarder, elle plongeait la main au milieu du foin pour en retirer l'objet perdu, et cela avec autant d'assurance que si elle l'avait eu devant elle sur une table. C'est ainsi qu'en toute circonstance elle appelait à son secours ce Bien-Aimé qui régnait sur son âme et qu'elle trouvait toujours en lui un allié très fidèle et rempli de bonté.

5. Une autre fois, comme elle priait le Seigneur de calmer la violence des vents qui amenait une grande sécheresse, elle reçut cette réponse : « II est inutile que dans mes rapports avec toi je me serve du motif qui m'engage parfois à exaucer les prières de mes autres élus, car ma grâce a tellement uni ta volonté à la mienne que tu ne peux vouloir que ce que je veux. Or, ces tempêtes violentes vont ramener vers moi par la prière certains cœurs rebelles à mon amour. C'est pourquoi je n'accueillerai pas ta demande, mais tu recevras par contre un don spirituel. » Elle accepta avec joie cet échange, et trouva désormais sa joie à n'être exaucée que selon le bon plaisir de Dieu.

6Saint Grégoire nous dit que la sainteté des justes ne consiste pas à faire des miracles, mais plutôt à aimer le prochain comme soi-même, et cet amour, nous l'avons vu animait le cœur de cette Élue. Que le récit de si grands miracles suffise aussi à montrer que son âme était bien la demeure de Dieu. Que la bouche de ceux qui insultent la bonté gratuite du Seigneur soit à jamais fermée, et que la confiance des humbles croisse encore à la vue de ces merveilles, car ils peuvent espérer un profit pour eux-mêmes des bienfaits accordés à chacun des Élus.

1. Livre III, chap. XXXI.

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19 juillet 2008 6 19 /07 /juillet /2008 11:12
Courte biographie de
SAINTE GERTRUDE D'HELFTA
Religieuse bénédictine d'Eisleben
(1256-1302)

"Je veux que tes écrits soient pour les derniers temps où J'ai résolu de répandre Ma Grâce sur beaucoup" (Jésus à Sainte-Gertrude,
2ème tome, chapitre X, 1er §)

Sainte Gertrude d'Eisleben est la plus célèbre de Ste Gertrudeplusieurs Saintes qui portent le même nom, et c'est pour cela que d'anciens auteurs l'ont appelée Gertrude la Grande. On la mit, dès l'âge de cinq ans, chez les Bénédictines d'Helfa. Elle y vint comme simple religieuse, sous la direction d'une abbesse du même nom qu'elle, dont la soeur était sainte Mechtilde d'Hackeborn, qui fut la maîtresse et l'amie de notre sainte Gertrude.

Gertrude apprit le latin dans sa jeunesse, ce que faisaient alors des personnes de son sexe qui se consacraient à Dieu dans la retraite. Elle avait aussi une connaissance peu commune de l'Écriture et de toutes les sciences qui ont la religion pour objet; mais la prière et la contemplation furent toujours son principal exercice, et elle y consacrait la plus grande partie de son temps. Elle aimait particulièrement à méditer sur la Passion et sur l'Eucharistie, et elle ne pouvait alors retenir les larmes qui, malgré elle, coulaient de ses yeux en abondance. Lorsqu'elle parlait de Jésus-Christ et de Ses mystères, elle ravissait ceux qui l'entendaient. Un jour qu'on chantait à l'Église ces paroles: "J'ai vu le Seigneur face à face," elle vit une face divine d'une éclatante beauté, dont les yeux perçaient son coeur et remplirent son âme et son corps de délices inexprimables.

L'amour divin était l'unique principe de ses affections et de ses actions. De là ce crucifiement entier au monde et à toutes ses vanités. Elle fut l'objet d'un grand nombre de grâces extraordinaires; Jésus-Christ grava Ses plaies dans le coeur de Sa sainte épouse, lui mit des anneaux au doigt, Se présenta devant elle en compagnie de Sa Mère et agit en elle comme s'Il avait changé de coeur avec elle. Toutes ces grâces étonnantes ne firent que développer son amour de la souffrance. Il lui était impossible de vivre sans ressentir quelque douleur; le temps qu'elle passait sans souffrir lui paraissait perdu. Le zèle pour le salut des âmes était ardeur au coeur de Gertrude. Pensant aux âmes des pécheurs, elle répandait pour elles des torrents de larmes au pied de la Croix et devant le Saint-Sacrement.

Pendant la longue maladie de cinq mois dont elle devait mourir, elle ne donna pas le moindre signe d'impatience ou de tristesse; sa joie, au contraire augmentait avec ses douleurs. Le jour de sa mort étant venu, elle vit la Très Sainte Vierge descendre du Ciel pour l'assister; une de ses soeurs aperçut son âme allant droit au Coeur de Jésus, qui S'ouvrit pour la recevoir. Sainte Gertrude est une des grandes mystiques de l'Église. Le livre de ses Révélations est demeuré célèbre.

Source : Abbé L. Jaud, Vie des Saints pour tous les jours de l'année, Tours, Mame, 1950.

 

Le Héraut de l'Amour Divin

 

LES RÉVÉLATIONS DE SAINTE GERTRUDE

VIERGE DE L'ORDRE DE SAINT-BENOIT AU MONASTÈRE

D'HELFTA, PRÈS D'EISLEBEN, EN SAXE


Traduction de « Insinuationes divinæ pietatis » par des moines bénédictins en 1884

PROLOGUE

L'ESPRIT consolateur, distributeur de tous les biens, « qui souffle où il veut » (Jean, III, 8), comme il veut et quand il veut, tient ordinairement cachés les secrets de son. amour, mais parfois cependant il veut les manifester au dehors pour le bien des âmes. Nous en trouverons un exemple dans cette servante de Dieu. Bien que la divine Bonté n'ait cessé de se répandre en elle, c'est par intervalles seulement qu'elle lui ordonna de publier les merveilles de sa tendresse. Ce livre a donc été écrit à diverses époques. La première partie a été rédigée huit ans après le commencement des faveurs divines, la seconde n'a été achevée qu'environ vingt ans plus tard, et le Seigneur daigna accepter chacune de ces parties 1. En effet, quand la première eut été écrite, celle-ci la présenta avec humilité et dévotion au Seigneur, qui dans son extrême Bonté lui fit cette réponse : «Personne n'a le pouvoir d'éloigner de moi le mémorial de l'abondance de ma divine suavité. » Par cette parole elle comprit que le Seigneur voulait donner pour titre à ce livre : Mémorial de l'abondance de ma divine suavité. Le Seigneur ajouta : « Si quelqu'un cherche dans ces pages les biens spirituels de son âme, je l'attirerai tout près de moi, je prendrai part à sa lecture, paraissant tenir ce livre dans mes mains. Lorsque deux personnes lisent ensemble dans le même livre, l'une semble respirer le souffle de l'autre. De même j'aspirerai le souffle des désirs de cette âme et ils viendront émouvoir en sa faveur les entrailles de ma miséricorde ; de mon côté, je lui ferai respirer le souffle de ma divinité, et elle sera toute renouvelée intérieurement. » Le Seigneur dit encore: «Celui qui dans une pareille intention transcrira les paroles de ce livre, recevra à chaque trait qui s'y trouve les flèches d'amour lancées vers lui par la douceur infinie de mon Cœur sacré, et son âme éprouvera les plus ineffables délices. »
Pendant qu'on rédigeait la seconde partie, elle exhala une nuit ses tendres plaintes au Seigneur. Il la consola avec sa bonté ordinaire et dit, entre autres choses : Je t'ai donnée pour être la lumière des nations, et pour être mon salut jusqu'aux extrémités de la terre. (Isaïe, XLIX, 6. ) Elle comprit qu'il parlait de ce livre à peine commencé et s'écria : « Et comment, ô Dieu, quelqu'un pourrait-il recevoir par ce petit livre la lumière de votre connaissance, puisque je ne veux pas que cette rédaction soit continuée ni que les pages déjà écrites soient jamais connues ? » Le Seigneur répondit : « Quand je choisis Jérémie pour mon prophète, il se trouvait incapable de parler ou d'agir avec la discrétion convenable, cependant j'ai repris les peuples et les rois par les paroles de sa bouche. De même, ceux que j'ai résolu d'amener par ton moyen à la lumière de la connaissance et de la vérité ne sauraient être frustrés de ce secours, car personne ne peut mettre obstacle à la prédestination éternelle ; ceux que j'ai prédestinés, je les appellerai, et ceux que j'aurai appelés, je les justifierai en la manière qui me plaira. »
Une autre fois, comme dans la prière elle faisait tous ses efforts pour obtenir du Seigneur la permission d'interrompre la rédaction de ce livre, parce que l'ordre de ses supérieurs lui semblait moins pressant, le Seigneur lui répondit avec bonté : « Ne sais-tu. pas que l'ordre de ma volonté surpasse toute autre obédience ? Puisque je désire voir ce livre écrit, pourquoi te troubler? C'est moi qui stimule celle qui le compose ; je l'aiderai fidèlement et je garderai intact ce qui est mon bien. » Elle conforma alors sa volonté au bon plaisir de Dieu et lui dit : « Très aimé Seigneur, quel titre voulez-vous donner à ce livre ? » Le Seigneur répondit : « Ce livre, qui est mien, s'appellera LE HERAUT DE L'AMOUR DIVIN, parce qu'il donnera un certain avant goût de mon surabondant Amour. » Remplie d'admiration, elle dit encore : « Puisque ceux qui sont envoyés comme ambassadeurs ou hérauts jouissent d'une grande autorité, quelle autorité daignerez-vous accorder à ce livre ? » Le Seigneur répondit : « Par la vertu de ma Divinité, celui qui pour ma gloire lira ce livre avec une foi droite, une humble dévotion, une amoureuse reconnaissance et pour y trouver le bien de son âme obtiendra la rémission de ses péchés véniels, la grâce des consolations spirituelles, et de plus une disposition à recevoir un accroissement des biens célestes. »

Elle vit ensuite que la volonté de Dieu était que l'on joignit, pour en faire un seul livre, les deux parties de ce travail, et par de ferventes prières elle lui demanda comment ces deux parties, auxquelles il avait donné un titre diffèrent, pourraient être réunies. Le Seigneur répondit : « Comme souvent un père et une mère sont plus considérés à cause des charmes de leur enfant de même j'ai voulu que ce livre fut composé de deux parties et qu'il indiquât par son titre même le caractère de cette double origine, à savoir : LE HÉRAUT DU MEMORIAL DE L'ABONDANCE DE MON DIVIN AMOUR parce que, tout en faisant connaître mon amour, il perpétuera la mémoire de mes élus. »

Il est très évident par les récits de ce livre, que celle-ci fut toujours favorisée de la divine présence; cependant on rencontrera parfois ces expressions : Le Seigneur lui apparut, ou encore : se tint près d'elle. En effet bien que, par un privilège spécial il lui fût presque toujours présent il se montra quelquefois à elle sous des images plus sensibles, lorsqu'il y avait un motif ou une occasion d'instruire par là d'autres âmes, à la faiblesse desquelles Dieu voulait condescendre. Aussi dans les manifestations diverses que nous allons décrire, verra-t-on que Dieu aime tous les hommes et cherche le salut de tous, même en ne visitant qu'une seule âme. C'était aux jours de férie comme aux jours de fête que le Seigneur lui faisait sans interruption toutes ces grâces, se révélant à elle tantôt par des images sensibles, tantôt par les plus pures illuminations de l'entendement. Néanmoins il a voulu que dans ce livre on parlât à l'intelligence naturelle par des images sensibles, pour que tout lecteur puisse comprendre.

Le tout a été divisé en cinq livres : le premier contient l'éloge de la personne qui fut le sujet de ces faveurs, et les témoignages des grâces qu'elle reçut. Dans le second se trouvent consignées, et la manière dont elle reçut ces faveurs, et les actions de grâces qu'elle en rendit, le tout écrit de sa propre main à l'instigation de l'Esprit de Dieu. Dans le troisième sont exposés quelques-uns des bienfaits qui lui furent accordés. Le quatrième raconte les visites par lesquelles la divine Bonté daigna la consoler en certaines fêtes. Dans le cinquième sont relatées les révélations que le .Seigneur daigna lui faire sur les mérites de plusieurs défunts. On y ajoute les consolations dont le Seigneur, voulut bien prévenir ses derniers moments. Mais tenons compte de cette recommandation d'Hugues de Saint-Victor : « Toute vérité que ne confirme pas l'autorité des Écritures m'est suspecte. » A quoi il ajoute: « Une révélation, si vraisemblable qu'elle paraisse, ne sera pas acceptée qu'elle n'ait le témoignage de Moïse et d'Elie, c'est-à-dire l'autorité des Écritures. » C'est pourquoi j'ai annoté à la marge les textes que mon génie simple et inexpérimenté a pu se rappeler sur le moment, dans l'espérance qu'un autre plus habile et plus exercé pourra encore alléguer d'autres témoignages plus autorisés et plus convenables.

NOTA. La première partie est le second livre de ce travail, le seul qui fut écrit par sainte Gertrude elle-même. La deuxième partie comprend les livres 3, 4 et 5, qui furent seulement dictés par Gertrude. Nous avons parlé dans la préface de l'époque où chaque partie fut composée. (Note de l'édition latine.)

TOME 1

LIVRE PREMIER

CHAPITRE I

RECOMMANDATION DE LA PERSONNE.

1. O Profondeur des richesses et de la science de Dieu ! que ses jugements sont incompréhensibles et ses voies impénétrables ! (Rom., xi, 33.) C'est ainsi que par des chemins divers, mystérieux et admirables, Dieu appelle ceux qu'il a prédestinés. Après les avoir appelés, il les justifie et les comble des effets de sa grâce, comme s'il accomplissait en ceci toute justice envers des âmes qu'il jugerait dignes de partager ses richesses et ses délices. C'est ce qui apparaît dans cette élue : semblable à un lis éclatant de blancheur, elle avait été placée par Dieu dans les parterres odorants du jardin de l'Église, c'est-à-dire dans l'assemblée des âmes justes, lorsque, petite enfant âgée de cinq ans 1, il la retira des agitations du monde, pour l'introduire dans la demeure nuptiale de la sainte Religion. En cette âme, Dieu joignit à la candeur de l'innocence l'éclat et la fraîcheur des plus belles fleurs, de sorte qu'elle charmait non seulement tous les yeux, mais qu'elle attirait à elle tous les cœurs. Dans un âge aussi tendre, elle laissait voir déjà la maturité d'un vieillard, se montrait pleine de savoir et d'éloquence, et son intelligence se portait si facilement à toutes choses que ceux qui l'entendaient en demeuraient ravis Lorsqu'elle fut admise à l'école, la vivacité de son esprit et la finesse de son intelligence lui firent dépasser promptement les enfants de son âge en toutes sortes de sciences. C'est ainsi que, gardant la pureté de son cœur pendant les années de l'enfance et de l'adolescence, se livrant avec ardeur à l'étude des arts libéraux elle fut préservée par le Père des miséricordes de toutes les frivolités qui entraînent si souvent la jeunesse. Louanges et actions de grâces en soient rendues à jamais à ce Dieu tout-puissant !

2. Vint enfin le moment où Celui qui l'avait choisie dès le sein de sa mère, et l'avait introduite, à peine sevrée, au festin de la vie monastique, voulut encore, par sa grâce, l'amener des choses extérieures à la contemplation intérieure, des occupations terrestres au soin des choses célestes. C'est ce qu'il obtint par une révélation que nous raconterons plus loin 2. Celle-ci comprit alors qu'elle était restée loin de Dieu dans une région de dissemblance 3 lorsque, s'appliquant jusqu'à ce jour aux études libérales, elle avait négligé de porter ses regards vers la lumière de la science spirituelle, et, par un attachement trop vif aux charmes de la sagesse humaine, elle s'était privée du goût très suave de la véritable Sagesse. Elle tint aussitôt pour viles et méprisables les éludes qui l'avaient captivée jusqu'alors, et ce fut à bon droit, puisque le Seigneur l'avait introduite en ce lieu de l'allégresse et de la joie, sur cette montagne de Sion qui n'est autre que, la contemplation de lui-même. Là, il l'avait dépouillée du vieil homme et de ses actes pour la revêtir de l'homme nouveau qui est créé selon Dieu, dans la justice et la sainteté de la vérité.

3. C'est ainsi que de grammairienne elle devint théologienne, relisant sans cesse les pages divines qu`elle pouvait se procurer, et remplissant son cœur des plus utiles et des plus douces sentences de la sainte Écriture. Aussi avait-elle toujours à sa disposition la parole de Dieu afin de satisfaire ceux qui venaient la consulter et de réfuter toute idée fausse par des témoignages de la sainte Écriture employés si à propos, qu'on n'y trouvait rien à objecter. Elle ne pouvait se rassasier de l'admirable douceur qu'elle trouvait dans la divine contemplation et dans l'étude des saintes Lettres : ces pages sacrées étaient pour sa bouche un rayon de miel, pour son oreille une douce harmonie, pour son cœur une jubilation spirituelle. Semblable à la colombe qui recueille des grains de froment, elle écrivit plusieurs livres remplis de suavité où sont compilées les paroles des saints. Son but était de rendre clairs et lumineux certains passages qui semblent obscurs aux intelligences moins ouvertes. Elle composa aussi des prières plus douces que le rayon de miel, et des Exercices spirituels 4 très propres à édifier. I1s étaient écrits dans un langage si correct, que les maîtres, loin de trouver rien à reprendre dans sa doctrine, goûtèrent, au contraire ces oeuvres d'un génie facile, toutes parsemées ou plutôt parfumées des paroles de la sainte Écriture, ce que ne peuvent manquer d'apprécier les théologiens et les âmes pieuses. II est donc évident que ces travaux ne sont pas le produit de l'esprit humain, mais le fruit de la grâce spirituelle dont elle était douée. Cependant, comme en ce qui vient d'être dit on pourrait trouver matière à des louanges purement humaines, nous ajouterons ici ce qui mérite vraiment d'être exalté ; la sainte Écriture ne nous dit-elle pas : La grâce est trompeuse et la beauté est vaine : la femme qui craint le Seigneur sera seule louée ? (Prov., xxxi, 30.)

4. Elle était donc une très forte colonne de la Religion, un défenseur si zélé de la justice et de la vérité, qu'il est permis de lui appliquer ce qui est dit du grand prêtre Simon au même livre de la Sagesse : Il a soutenu la maison durant sa vie, c'est-à-dire elle a soutenu la Religion ; et il a durant ses jours affermi le temple (Ecclé., L, 1), en ce sens que par ses exemples et ses avis elle a affermi le temple spirituel de la dévotion et a excité dans les âmes une ferveur plus grande. Nous pourrions dire aussi qu'en ses jours les puits ont épanché leurs eaux (ibid.), parce que nul en nos temps n'a répandu avec plus de profusion les flots d'une salutaire doctrine.

5. Elle avait une parole douce et pénétrante, un langage si éloquent, si persuasif, si efficace et si rempli de grâce, que plusieurs affirmèrent entendre l'Esprit de Dieu parler par sa bouche, tant leurs cœurs avaient été attendris et leurs volontés transformées. En effet, la parole vivante et efficace, qui est plus pénétrante qu'un glaive à deux tranchants et atteint jusqu'à la division de l'âme et de l'esprit (Héb., iv, 12), habitait en elle et opérait ces merveilles. Aux uns elle inspirait le repentir qui les conduisait au salut, d'autres recevaient la lumière qui leur faisait connaître Dieu en même temps que leur propre misère, beaucoup trouvaient auprès d'elle soulagement et consolation, chez d'autres enfin elle allumait un plus ardent amour de Dieu. Plusieurs personnes du dehors qui n'avaient pu jouir qu'une seule fois de ses entretiens assuraient en avoir reçu une grande consolation. Bien qu'elle possédât largement les dons qui plaisent au monde, il ne faudrait pas en conclure que ce qui fait l'objet de ce livre ait été le produit de son génie, de la vivacité de son imagination et de son esprit, ou encore le résultat de sa facilité d'élocution. A Dieu ne plaise ! Il faut croire fermement et sans hésiter que tout découlait de cette fontaine sacrée de la divine Sagesse, répandue en son âme par un don gratuit de l'Esprit-Saint qui souffle où il veut (Jean, III, 8), quand il veut, à qui il veut et ce qu'il veut, selon la convenance du. temps, du lieu et de la personne.

6. Mais comme les choses visibles et invisibles ne peuvent être comprises de l'entendement humain que par les images visibles et corporelles, il est nécessaire de les recouvrir de formes sensibles. C'est ce que Maître Hugues démontre parfaitement dans son Discours de l'Homme intérieur, chapitre xvi : « Les divines Écritures, dit-il, pour aider notre contemplation et condescendre à la faiblesse humaine, décrivent les choses invisibles sous la forme de choses visibles, et impriment ainsi dans notre esprit les notions spirituelles par des images dont la beauté excite nos désirs. C'est ainsi qu'elles parlent tantôt d'une terre où coulent le lait et le miel, tantôt de fleurs et de parfums ; d'autres fois elles expriment l'harmonie des joies du ciel par les chants des hommes et les concerts des oiseaux. Lisez l'Apocalypse de saint Jean, et vous trouverez une Jérusalem céleste ornée d'or, d'argent, de perles et de quantité d'autres pierres précieuses. Or nous savons qu'il n'y a rien de semblable au ciel, où rien cependant ne manque. Mais si aucune de ces choses ne s'y trouve matériellement, elles y sont toutes cependant dans leur « substance spirituelle ». (Hugues de Saint-Victor.)

1. L'entrée de Gertrude au monastère de Helfta eut lieu en 1261, lorsque Gertrude de Hackeborn en était abbesse depuis déjà dix ans et que sainte Mechtilde (de Hackeborn), sœur de l'abbesse, était dans le monastère depuis l'année 1248. (Note de la première édition.)
2. Voir Livre II, ch 1.
3. Nous traduisons mot à mot cette expression : in régione dissimilitudinis, parce qu'elle est tirée des Confessons de saint Augustin, L VII, ch. x.
4. Ces Exercices ont été traduits par Dom Guéranger.

CHAPITRE II

TÉMOIGNAGES DE LA GRACE.

1. Que tout ce que le ciel enferme dans son enceinte, la terre en ses confins et l'abîme dans ses profondeurs, rende grâces au Seigneur Dieu qui répand sur nous les vrais biens ! Que tous lui chantent cette louange éternelle, immense et immuable qui procède de l'amour incréé, et ne trouve sa plénitude qu'en cet amour même ! Qu'il soit glorifié pour avoir conduit les flots de sa tendresse dans cette vallée de la fragilité humaine, et pour avoir daigné jeter ses regards sur cette âme qui l'attirait entre toutes par les faveurs dont lui-même l'avait comblée ! Puisqu'il est dit dans l'Écriture que deux ou trois témoins suffisent pour établir solidement toute assertion (II Cor., xiii, 1), et que nous avons plusieurs témoins, il n'est pas douteux que le Seigneur ait choisi tout spécialement cette âme, afin de manifester par elle les secrets de son amour.

2. Le premier et principal témoin est Dieu lui-même, qui se plut souvent à réaliser les choses que celle-ci avait prédites, à dévoiler ce qu'elle avait appris dans le secret, à manifester l'effet de ses prières, à délivrer de la tentation ceux qui, avec un cœur contrit et humilié, avaient prié Dieu par son entremise. Parmi beaucoup de faits, nous en citerons quelques-uns :
3. Au temps où mourut Rodolphe, roi des Romains 1, comme elle priait avec le convent pour l'élection de son successeur ; le jour et, à ce qu'on croit, à l'heure même où cette élection avait lieu dans une autre contrée, celle-ci en apprit le résultat à la Mère du monastère. Elle ajouta que ce roi, nouvellement élu, périrait de la main de son successeur, et l'événement vint dans la suite confirmer cette prédiction.

4. Une autre fois, un homme mal intentionné 2 menaçait notre abbaye. Le péril était imminent et semblait inévitable, lorsque celle-ci, après avoir prié Dieu, annonça à la Mère du monastère que tout danger avait disparu. En effet, le procureur de la cour venait dire que cet homme avait été condamné par sentence des juges, comme celle-ci l'avait appris secrètement par révélation divine. C'est pourquoi l'abbesse et les personnes qui eurent connaissance de ce fait rendirent grâces à Dieu avec de grands sentiments de joie.

5. Une personne troublée depuis longtemps par la tentation fut avertie pendant son sommeil de se recommander aux prières de celle-ci. Après avoir suivi dévotement ce conseil, elle eut la joie de se sentir délivrée.

6. J'ai encore trouvé un fait digne d'être rapporté : une personne devait communier, lorsqu'elle fut assaillie pendant la Messe de pensées mauvaises, à la suite d'une funeste occasion qui s'était présentée peu de jours auparavant. La tentation devint si forte, qu'il lui semblait être près de succomber, et elle s'en affligeait outre mesure, jugeant ne pouvoir s'approcher de la Communion avec l'esprit ainsi occupé. Elle fut alors poussée, comme on peut le croire, par une inspiration divine, et saisit à la dérobée un misérable lambeau d'étoffe que celle-ci avait arraché de sa chaussure usée. Après l'avoir posé sur son cœur avec confiance, elle demanda au Seigneur que, par cet amour avec lequel il avait purifié le cœur de sa bien-aimée de toute affection humaine, pour le remplir de dons célestes et en faire le temple où seul il voulait habiter, il daignât aussi, en vue des mérites de celle-ci, la délivrer miséricordieusement de cette tentation. Chose admirable et digne d'être crue avec respect : à peine eut-elle posé le lambeau d'étoffe sur son cœur, que toute tentation charnelle et humaine disparut, et jamais dans la suite elle n'éprouva plus rien de semblable.

7. Que personne ne juge difficile d'ajouter foi à cette merveille, puisque le Seigneur dit lui-même dans l'Évangile : « Qui credit in me, opera quae ego facio, et ipse faciet, et majora horum faciet : Celui qui croit en moi fera aussi les oeuvres que je fais, et il en fera de plus grandes ». (Jean, xiv,12.) Car l'Homme-Dieu, qui daigna guérir l'hémorroïsse par l'attouchement de la frange de son vêtement, a pu également, dans sa bonté, et par les mérites de cette Élue, délivrer du péril de la tentation une âme pour l'amour de laquelle il a voulu mourir.

Ces faits suffiront pour établir le premier témoignage, bien qu'il nous soit facile d'en ajouter encore d'innombrables.

1. Rodolphe mourut le 15 juillet 1291. Son successeur, Adolphe de Nassau, fut élu à Francfort le 5 ou 7 mai 1292. Mais il fut tué le 2 juillet 1298 dans le combat de Goelheim près de Worms de la main de son compétiteur à l'empire Albert d'Autriche, ainsi que Gertrude l'avait prédit au jour de l'élection. L'abbesse du monastère à qui Gertrude révéla ce fait était Sophie de Mansfeld, qui avait reçu le gouvernement d'Helfta l'année précédente après la mort de l'abbesse Gertrude, dont il est parlé au chapitre I du cinquième livre de cet ouvrage. (Note de l'édition latine.)

2. Voir Livre III, ch. XLVIII.

CHAPITRE III

SECOND TEMOIGNAGE.

1. Un second témoignage très véridique est la conformité du jugement que portèrent plusieurs personnes remplies de prudence. Elles affirmèrent unanimement que tout ce que la révélation divine leur avait appris de celle-ci, soit qu'elles demandassent à Dieu la correction de ses défauts ou son avancement, était toujours que le Seigneur avait élu spécialement cette âme, et l'avait ornée de grâces vraiment extraordinaires. Comme elle était appuyée sur le solide fondement de l'humilité et se trouvait grandement indigne des dons du Seigneur, on la voyait parfois consulter d'autres personnes qu'elle estimait bien plus favorisées, afin de connaître si tout ce qui se passait dans son âme était réellement l'œuvre de Dieu. Après examen, ces personnes affirmèrent que le Seigneur se plaisait à l'exalter, non seulement par les grâces dont elle leur avait parlé, mais par des faveurs plus sublimes encore.

2. Une personne ayant une grande expérience des révélations divines vint de bien loin vers notre monastère 1, attirée par sa bonne renommée. Comme elle n'avait chez nous aucune relation, elle demanda instamment au Seigneur de la mettre en rapport avec une personne qui pourrait aider au progrès de son âme. Le Seigneur répondit : « Celle qui prendra place en ce lieu près de toi est vraiment mon Epouse très fidèle et choisie entre toutes. » Par une merveilleuse rencontre, celle-ci vint s'asseoir auprès d'elle, mais son humilité cacha si bien, durant leur entretien, les dons merveilleux qui ornaient son âme, que la visiteuse, se croyant déçue, se plaignit au Seigneur avec regrets et gémissements. Dieu lui affirma que celle-là était bien la très fidèle Épouse qu'il lui avait annoncée. Cette personne eut ensuite un entretien avec dame M., notre chantre, de bienheureuse mémoire 2, et fut charmée de ses discours tout remplis de la douceur du divin Esprit. Aussi demanda-t-elle au Seigneur pourquoi il exaltait la première par-dessus toutes les autres et semblait ne pas remarquer la seconde. Le Seigneur répondit : « J'opère de grandes choses en celle-ci, mais celles que j'opère et que j'opérerai encore en celle-là sont bien plus grandes. »

3. Pendant qu'une autre personne priait pour celle-ci et remarquait avec admiration la très délicate affection du Seigneur pour sa Bien-Aimée, elle dit : « O Dieu qui êtes tout amour, que voyez-vous dans cette âme pour que vous l'exaltiez si fort en vous-même, et que vous incliniez si doucement votre Cœur vers elle? » Le Seigneur répondit : « Un amour tout gratuit m'attire vers elle, et c'est ce même amour qui, par un don spécial, a disposé et conservé maintenant en son âme cinq vertus dans lesquelles je trouve mes délices :
- une vraie pureté par l'influence continue de ma grâce,
- une vraie humilité par l'abondance de mes dons, car plus j'opère de grandes choses en elle, plus elle s'abîme dans les profondeurs de sa bassesse par la connaissance de sa propre fragilité,
- une vraie bonté qui l'excite à désirer le salut de tous les hommes,
- une vraie fidélité par laquelle tous ses biens me sont offerts pour le salut du monde,
- enfin une vraie charité qui la porte à m'aimer avec ferveur de tout soit cœur, de toute son âme, de toutes ses forces, et le prochain comme elle-même (Luc, x, 27) à cause de moi.
Le Seigneur, après avoir dit ces paroles, montra à cette personne le splendide joyau qui ornait sa poitrine sacrée. Ce joyau avait trois feuilles, comme un trèfle, et était d'un travail merveilleux. Le Seigneur ajouta : « Je porterai toujours ce joyau en l'honneur de mon Épouse, et par les trois feuilles il apparaîtra clairement à toute la cour céleste :
- par la première, qu'elle est vraiment proxima mea (Cant.) : en effet, nul homme vivant n'est plus proche de moi que cette Épouse bien-aimée ;
- par la seconde, qu'il n'y a sur la terre aucune créature vers laquelle je m'incline avec autant de délices.
- Enfin par l'éclat de la troisième, il sera montré que personne au monde ne l'égale en fidélité, car, après avoir profité de mes dons, elle m'en renvoie toujours la louange et la gloire. »
Le Seigneur dit encore : « Tu ne me trouveras demeurant nulle part sur la terre aussi volontiers qu'au Sacrement de l'autel, et par conséquent dans le cœur et l'âme de cette Amante en laquelle j'ai placé, d'une manière admirable, toutes les complaisances de mon Cœur. »

4. Un jour elle s'était recommandée aux prières d'une personne qui, pendant son oraison, reçut du Seigneur cette réponse : « Je suis tout à elle, et je me livre avec délices aux embrassements de son amour. L'amour de ma Divinité l'unit inséparablement à moi, comme l'action du feu unit l'or à l'argent pour en former un métal précieux. » Et l'entretien continuant, cette personne dit encore : « O très aimé Seigneur, que faites-vous avec elle ? » Il répondit: « Son cœur bat continuellement à l'unisson avec les battements de mon amour, ce qui me procure une joie sans égale. Cependant je contiens en moi-même jusqu'à l'heure de sa mort la force des battements de mon cœur : à ce moment elle éprouvera par leurs moyens trois effets puissants : le premier sera la gloire à laquelle Dieu le Père la conviera, le second la joie que j'aurai à la recevoir, et le troisième, l'amour dans lequel l'Esprit-Saint nous unira 3. »

5. La même personne, priant encore une autre fois pour celle-ci, reçut cette réponse : « Elle est pour moi une colombe sans fiel, parce qu'elle chasse de son âme tout péché. Elle est ce lis que je me plais à porter en main, parce que mon bonheur suprême consiste à prendre mes délices dans une âme chaste et pure. Elle est une rose parfumée par sa patience et son assiduité à me rendre grâces dans les adversités. Elle est la fleur printanière sur laquelle mon regard se repose avec complaisance, parce que je vois dans son âme le zèle et l'ardeur nécessaires pour acquérir les vertus et arriver à une complète perfection. Elle est un son mélodieux qui résonne doucement dans mon diadème, car en ce diadème toutes les souffrances qu'elle endure se trouvent suspendues comme autant de clochettes d'or qui réjouissent les habitants du Ciel. »

6. Elle faisait un jour devant le convent la lecture prescrite avant le jeûne, et arrivée à ces paroles : qu'il faut aimer le Seigneur de tout sort cœur, de toute son âme et de toutes ses forces (Luc, x, 27), elle articula avec une telle insistance, qu'une des Sœurs en fut profondément émue et dit au Seigneur : « Ah! mon Dieu! que cette âme doit vous aimer, elle qui nous parle de l'amour d'une manière si expressive ! » Le Seigneur répondit : « Dès son enfance je l'ai portée et élevée dans mes bras, la conservant immaculée jusqu'à l'heure où, de sa libre volonté, elle s'est unie à moi ; alors je me suis donné tout entier à elle avec ma vertu divine, me livrant à mon tour à ses embrassements. L'ardeur de son amour liquéfie en quelque sorte l'intime de mon être, et comme la graisse se fond sous l'action du feu, de même la douceur de mon divin Cœur fondue par le feu de son amour, tombe goutte à goutte et perpétuellement dans son âme. » Le Seigneur ajouta : « Mon âme se complait tellement en elle que souvent, lorsque les hommes m'offensent, je viens chercher dans son cœur un doux repos, en permettant qu'elle endure quelque souffrance de corps ou d'esprit. Elle les reçoit avec tant de gratitude et les supporte avec tant de patience et d'humilité en s'unissant aux douleurs de ma passion, qu'aussitôt apaisé par son amour, je pardonne à d'innombrables pécheurs. »

7. Comme une personne priait Dieu pour la conversion des défauts de celle-ci, ainsi qu'elle le lui avait demandé, elle reçut cette réponse : « Ce que mon Élue prend pour des défauts, sont plutôt des occasions de grand progrès pour son âme, car, par suite de la fragilité humaine, elle pourrait à peine se garantir du souffle pernicieux de la vaine gloire, si ma grâce, qui opère en elle avec tant d'abondance, n'était dérobée sous ces apparences défectueuses. De même qu'un champ couvert d'engrais n'en devient que plus fertile, ainsi elle retirera, de la connaissance de ses misères, des fruits de grâce beaucoup plus savoureux.» Et le Seigneur ajouta: « Pour chacun de ses défauts, je l'ai enrichie d'un don qui les rachète pleinement à mes yeux. Mais avec le temps je les changerai complètement en vertus, et son âme brillera alors comme une lumière éclatante. » Ces traits suffisent pour établir le second témoignage ; nous en ajouterons d'autres dans la suite.

1. Peut-être la Sœur Mechtilde qui vint quelquefois de Magdebourg au monastère d'Helfta. Il ne faut pas la confondre avec sainte Mechtilde. (Note de l'édition latine.)
2. Sainte Mechtilde, dont les révélations furent écrites par sainte Gertrude dans le Livre de la grâce spéciale. (Note de l'édition latine.)
3. Voir le Héraut de l'Amour divin, Livre Ill, chap. LI, LII et Livre IV, chap. iv, et au livre de la Grâce spéciale, Livre I, chap. V, et Livre V, chap. XXXII.

CHAPITRE IV

DU TROISIEME TÉMOIGNAGE.

1. Un troisième et irrécusable témoignage sera sa vie elle-même, pendant laquelle nous l'avons vue rechercher uniquement la gloire de Dieu. Non seulement elle la recherchait, mais elle la poursuivait avec ardeur; jusqu'à lui sacrifier son honneur, sa vie, et en quelque sorte son âme. On croit facilement à un tel témoignage, suivant ce que dit le Seigneur dans l'Évangile de saint Jean : Celui qui cherche la gloire de celui qui l'a envoyé, celui-là est véridique, et il n'y a pas d'injustice en lui. (S. Jean, vii, 18.) Âme vraiment heureuse dont la vie trouve son approbation dans la vérité de l'Évangile ! On peut aussi lui appliquer ces paroles de la Sagesse : Le juste a la hardiesse d'un lion. (Prov. xxviii, 1.) En effet, l'amour de la gloire divine lui fit soutenir avec tant de constance les droits de la justice et de la vérité, qu'elle méprisait les peines et les contrariétés pour ne songer qu'à la gloire de son Seigneur.

2. Elle travaillait assidûment à recueillir et à écrire tout ce qu'elle croyait pouvoir être utile aux autres, afin de procurer l'honneur de Dieu et le salut des âmes, sans jamais attendre les remerciements des hommes. Elle communiquait ses écrits aux personnes qui devaient en profiter le plus, et si elle apprenait que des livres de la sainte Écriture manquaient en certains lieux, elle en procurait aussi largement que possible, afin de gagner tous les hommes à Jésus-Christ.

3. Prendre sur son sommeil et son repos, différer ses repas, négliger ce qui regardait sa commodité personnelle, tout cela était pour elle plutôt une joie qu'un labeur. Bien plus, il lui arriva souvent d'interrompre sa douce contemplation lorsqu'il fallait secourir une personne éprouvée par la tentation, consoler les affligés ou remplir quelque office de charité. Comme le fer plongé dans le feu devient feu lui-même, ainsi cette âme embrasée par le divin Autour était devenue toute charité et n'aspirait qu'au salut des hommes.
4. Bien qu'à notre connaissance aucune âme sur la terre à cette époque n'ait eu avec le Dieu de Majesté des entretiens aussi élevés et aussi fréquents, son humilité cependant n'en devenait que plus profonde. Aussi avait-elle coutume de dire que les faveurs dont l'excessive bonté de Dieu enrichissait son indignité lui semblaient des trésors cachés sous le fumier lorsqu'elle les retenait et en jouissait seule, mais, aussitôt qu'elle les révélait au prochain, ces faveurs devenaient des pierres précieuses enchâssées dans l'or pur. Elle croyait en effet que les autres, en raison de la pureté et sainteté de leur vie, rendaient plus de gloire à Dieu par une seule pensée, qu'elle-même par la donation de tout son être, à cause de sa vie indigne et de ses négligences. C'est la seule raison qui l'engagea à découvrir parfois les faveurs qu'elle recevait de Dieu : s'en jugeant si indigne, elle ne pouvait croire qu'elles lui eussent été données pour elle seule, mais bien plutôt pour le salut du prochain.

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19 juillet 2008 6 19 /07 /juillet /2008 10:32

CHAPITRE IV

Des tentations qui le plus communément fatiguent ceux qui s'adonnent à l'oraison, et de leurs remèdes

Il sera bien de traiter maintenant des tentations qui, le plus communément, fatiguent les personnes qui s'adonnent à l'oraison, et des remèdes qu'il y faut apporter. Le plus souvent ces tentations sont les suivantes : le défaut de consolations spirituelles ; la guerre des pensées importunes ; les pensées de blasphème et d'infidélité ; la crainte désordonnée ; l'excès dans le sommeil ; la défiance et le découragement dans le service de Dieu ; la présomption d'être déjà très avancé ; le désir désordonné de savoir ; le zèle indiscret pour l'avancement du prochain.

Voilà les tentations les plus ordinaires dans ce chemin de l'oraison ; nous allons indiquer les moyens de les combattre et de les faire tourner au profit de l'âme.

Premier avis

Remède contre les sécheresses, la persévérance dans le saint exercice de l'oraison.

Mérite de cette persévérance.

Ressemblance avec Jésus-Christ qui a voulu souffrir sans consolation.

Lorsque les consolations spirituelles manquent à quelqu'un, la manière d'y remédier est celle-ci : qu'il ne laisse pas pour cela l'exercice ordinaire de l'oraison, quoiqu'elle lui paraisse sans goût et de peu de fruit ; mais qu'il se mette en la présence de Dieu comme un coupable et comme un criminel, qu'il examine sa conscience, et qu'il voie si ce n'est point par sa faute qu'il a perdu cette grâce ; qu'il supplie le Seigneur, avec une entière confiance, de lui pardonner, et de faire éclater les richesses inestimables de sa patience et de sa miséricorde en le supportant, et en accordant le pardon à qui ne sait que l'offenser. De cette manière, il tirera du profit de sa sécheresse, prenant occasion de s'humilier davantage à la vue de ses nombreux péchés, et d'aimer Dieu d'un plus grand amour à la vue de cette bonté infinie qui les lui pardonne. Et quoiqu'il ne trouve pas de goût dans ces exercices, qu'il se garde bien de les quitter, parce qu'il n'est pas nécessaire que ce qui doit nous être avantageux, soit toujours accompagné de goût et de consolation. Du moins constate-t-il par l'expérience que toutes les fois que l'homme persévère dans l'oraison avec un peu d'attention et de soin, faisant bonnement le peu qu'il peut, il en sort à la fin consolé et joyeux, voyant que de son côté il a fait quelque petite chose de ce qui était en son pouvoir. Celui-là fait beaucoup, aux yeux de Dieu, qui fait tout ce qu'il peut, quoiqu'il puisse peu. Notre-Seigneur ne regarde pas tant les richesses de l'homme, que son pouvoir et sa volonté. Celui-là donne beaucoup, qui désire donner beaucoup, qui donne tout ce qu'il a, et qui ne se réserve rien pour lui. Ce n'est pas beaucoup que de rester longtemps en oraison, lorsqu'on y trouve de grandes consolations. Ce qui est vraiment beaucoup, c'est que, lorsque la dévotion est petite, l'oraison soit longue, et qu'elle soit accompagnée de beaucoup plus d'humilité, de patience et de persévérance dans les bonnes œuvres.

Il est également nécessaire, durant ce temps, de veiller sur soi avec plus de soin et de sollicitude que dans les autres, ne se perdant point de vue, et examinant avec grande attention ses pensées, ses paroles et ses œuvres. L'essentiel alors, c'est que la joie de l'esprit qui, dans cette navigation, est la principale rame, ne nous manque pas ; et quant à ce qui nous manque du côté de la grâce, il faut y suppléer par nos soins et notre diligence. Lorsque vous vous verrez dans cet état, vous devez penser, comme dit saint Bernard, que les sentinelles vigilantes qui vous gardaient se sont endormies , que les murailles qui vous défendaient sont tombées, et que par conséquent toute l'espérance de votre salut est dans les armes, attendu que ce ne sont plus les murailles, mais l'épée et l'adresse à combattre qui doivent vous défendre. Oh ! Qu'elle est grande la gloire d'une âme qui combat de cette manière, qui sans bouclier se défend, qui sans armes soutient l'attaque, qui sans force se montre forte, et qui, se trouvant seule dans le combat, prend pour compagnons d'armes sa résolution et son courage !

Il n'y a pas de plus grande gloire au monde, que d'imiter le Sauveur dans les vertus. Or, entre ses vertus, une de celles qui tiennent un rang très éminent, c'est d'avoir enduré tout ce qu'il a souffert, sans admettre dans son âme aucun genre de consolation. Ainsi, quiconque souffrira et combattra de la sorte, sera un imitateur d'autant plus insigne de Jésus-Christ, qu'il se verra plus complètement privé de tout genre de consolation. C'est là boire le calice de l'obéissance tout pur, sans mélange d'aucune autre liqueur. C'est l'épreuve principale, où se révèle la fidélité des amis, et où l'on voit s'ils sont véritables ou non.

Deuxième avis

Remède contre les pensées importunes,

la constance à les combattre courageusement et l'humilité devant Dieu.

Le remède contre les tentations des pensées importunes qui ont coutume de nous assaillir dans l'oraison, est de les combattre avec courage et avec persévérance. Toutefois cette résistance ne doit pas se faire avec trop de fatigue et d'angoisse d'esprit, parce que ce n'est pas tant une œuvre de la force que de la grâce et de l'humilité. C'est pourquoi, lorsque quelqu'un se trouve dans cet état, attendu qu'en cela il n'y a point de sa faute, ou qu'elle est très légère, il doit sans scrupule et sans abattement se tourner vers Dieu, et lui dire en toute humilité et dévotion : « Vous voyez ici, ô Seigneur de mon âme, ce que je suis. Que pouvait-on attendre de ce fumier, sinon de semblables odeurs ? Que pouvait-on espérer de cette terre que vous avez maudite, sinon des ronces et des épines ? Voilà, Seigneur, le fruit qu'elle peut produire, si vous n'avez la bonté de la purifier. » Et cela dit, qu'il reprenne le fil de son oraison comme auparavant, et qu'il attende avec patience la visite du Seigneur, qui jamais ne manque aux humbles. Si cependant les pensées continuent de vous inquiéter, et si de votre côté vous leur résistez avec persévérance, faisant ce qui dépend de vous, vous devez tenir pour certain que vous avancez beau coup plus par cette résistance, que si vous étiez à jouir de Dieu, le cœur tout inondé de délices.

Troisième avis

Remède contre les tentations de blasphème.

Pour vous délivrer des tentations de blasphème, vous devez savoir que s'il n'en est point qui donnent plus de peine, de même il n'en est point qui offrent moins de danger. Ainsi, le remède contre ces tentations, c'est de n'en point faire de cas, attendu que le péché n'est pas dans le sentiment, mais dans le consentement et dans le plaisir ; et quant au plaisir, loin de se rencontrer ici, c'est plutôt le contraire. Ainsi cela peut plutôt s'appeler peine que faute, parce qu'autant l'homme est éloigné de recevoir du plaisir de ces tentations, autant est-il éloigné de commettre de faute, quand elles arrivent. C'est pourquoi le meilleur remède, comme je l'ai dit, est de les mépriser et de ne pas les craindre. Car quand on les craint avec excès, la seule crainte les réveille et les soulève.

Quatrième avis

Remède contre les tentations d'infidélité.

Pour vaincre les tentations d'infidélité, que l'homme, se souvenant d'un côté de sa petitesse, et de l'autre de la grandeur de Dieu, s'occupe de ce que Dieu lui commande, et n'ait pas la curiosité d'approfondir ses œuvres, puisque nous voyons que la plupart d'entre elles surpassent infiniment tout ce que nous pouvons comprendre. Ainsi donc, celui qui a dessein d'entrer dans ce sanctuaire des œuvres divines, doit le faire avec beaucoup d'humilité et de respect ; il doit le regarder avec des yeux simples, comme ceux d'une colombe, et non pas avec ceux d'un serpent plein de malice, avec le cœur d'un disciple, et non pas d'un juge téméraire. Qu'il se fasse petit enfant, parce que c'est à ceux qui sont tels que Dieu enseigne ses secrets. Qu'il ne se mette point en peine de savoir le pourquoi des œuvres divines ; qu'il ferme l'œil de la raison, et qu'il ouvre seulement celui de la foi, parce qu'il est l'instrument avec lequel se doivent mesurer les œuvres de Dieu. Pour examiner les œuvres humaines, l'œil de la raison humaine est excellent ; mais pour examiner les œuvres divines, il n'y a rien de plus disproportionné que lui.

Mais parce que d'ordinaire cette tentation est pour l'homme un très grand sujet de peine, le remède est celui que nous avons indiqué pour la tentation de blasphème, c'est-à-dire qu'il ne faut point en faire cas, et qu'il faut plutôt considérer cela comme une peine que comme une faute, attendu qu'il ne peut y avoir de faute en une chose que la volonté combat, ainsi que nous l'avons expliqué dans l'avis précédent.

Cinquième avis

Remède contre la tentation d'une crainte désordonnée.

Il est quelques personnes qui sont saisies de grandes frayeurs quand, la nuit, elles s'éloignent des autres pour prier. Le remède contre cette tentation, c'est de se faire violence et de persévérer dans ce saint exercice. Car la crainte s'augmente en fuyant, et le courage en combattant. Il est encore utile de considérer que ni le démon, ni aucune autre chose, quelle qu'elle soit, ne peuvent nous nuire sans la permission de Notre-Seigneur. Une autre considération également propre à dissiper ces frayeurs, c'est de penser que nous avons un ange gardien à côté de nous, et que dans l'oraison, il est plus près de nous que partout ailleurs : car il s'y trouve présent pour nous aider, pour porter nos prières au ciel, pour nous défendre contre l'ennemi et l'empêcher de nous faire du mal.

Sixième avis

Remède contre la tentation du sommeil.

Le remède contre le sommeil excessif est de considérer que quelquefois il provient de la nécessité, et en ce cas, il ne faut point refuser au corps ce qui lui est nécessaire, afin qu'il laisse à l'âme la liberté d'agir. D'autres fois il vient de quelque infirmité ; et alors nous ne devons pas nous en affliger, puisqu'il n'y a pas de notre faute. Nous ne devons pas non plus céder entièrement, mais faire bonnement de notre côté tout ce qui sera en notre pouvoir, afin de ne pas perdre entièrement l'oraison, sans laquelle nous n'avons ni assurance ni véritable joie en cette vie.

D'autres fois, le sommeil vient de la paresse et du démon qui l'excite. En ces cas, le remède est le jeûne, de ne pas boire de vin, de boire de l'eau pure, de se tenir à genoux, ou debout, ou les bras en croix, et sans être appuyé, de prendre quelque discipline, ou de pratiquer quelque autre pénitence qui réveille et qui mortifie la chair. Enfin, l'unique et général remède pour ce mal comme pour tous les autres, est de le demander à Celui qui est toujours disposé à donner, dès qu'il rencontre des cœurs qui ne se lassent pas de prier.

Septième avis

Remède contre les tentations de défiance et de présomption.

Pour surmonter les tentations de défiance et de présomption, qui sont des vices contraires, il faut de toute nécessité employer des remèdes différents. Pour la défiance, le remède est de considérer que, dans l'affaire de la perfection chrétienne, le succès ne dépend pas seulement de nos efforts, mais encore de la grâce divine, laquelle s'obtient d'autant plus vite que l'homme se défie plus de sa propre vertu, et se confie davantage en la seule bonté de Dieu, à qui tout est possible.

Quant à la présomption, le remède est de considérer qu'il n'y a point d'indice plus clair que l'homme est éloigné du terme, que de s'en croire très proche, parce que, dans le chemin de la vie spirituelle, ceux qui découvrent plus de terre, sont ceux qui se hâtent davantage, excités qu'ils sont par la vue du grand espace qui leur reste a parcourir. Pour cette raison, ils ne font jamais cas de ce qu'ils possèdent, en comparaison de ce qu'ils désirent. Considérez-vous donc dans le miroir de la vie des saints, et de tant de personnes de vertu insigne qui sont encore sur la terre ; vous verrez que vous n'êtes devant elles que comme un nain en présence d'un géant, et vous ne serez pas tenté de présumer de vous-même.

Huitième avis

Remède contre la tentation du désir immodéré de savoir.

Le premier remède contre la tentation du désir immodéré de savoir et d'étudier, est de considérer combien la vertu est plus excellente que la science, et combien la sagesse divine surpasse la sagesse humaine, afin que l'homme voie par là avec combien plus de cœur il doit travailler et s'exercer à acquérir l'une plutôt que l'autre. Que la science du monde ait toute la gloire et toutes les couronnes qu'elle peut souhaiter ; à la fin, cette gloire et ces couronnes s'en vont avec la vie. Qu'y a-t-il donc de plus misérable que d'acquérir, au prix d'un si grand labeur, ce dont on doit jouir si peu de temps ? Tout ce que tu peux savoir ici-bas n'est rien. Et si tu t'exerces dans l'amour de Dieu, tu iras bientôt le contempler face à face, et en lui tu verras toutes choses. Au jour du jugement, on ne nous demandera pas ce que nous avons lu, mais ce que nous avons fait ; ni si nous avons bien parlé ou prêché, mais si nous avons fait de bonnes actions.

Neuvième avis

Remède contre la tentation du zèle indiscret pour l'avancement du prochain.

Le principal remède contre la tentation qui nous porte à travailler avec un zèle indiscret au bien des autres, est de nous appliquer de telle sorte à l'avancement du prochain, que cela ne tourne point à notre préjudice ; et de nous occuper de la direction des consciences, de telle sorte, que nous prenions aussi du temps pour la nôtre. Ce temps doit être tel, qu'il suffise pour maintenir continuellement notre cœur dévot et recueilli, parce que c'est là, comme dit l'Apôtre, marcher en esprit, ce qui veut dire que l'homme marche plus en Dieu qu'en lui-même. Et puisque c'est un point qui doit être la racine et le principe de tout notre bien, c'est à nous d'employer toutes nos forces et tout notre travail pour nous tenir dans unetelle union avec Dieu, qu'elle suffise pour conserver toujours notre cœur dans cette sorte de solitude et de dévotion. Or, pour le mettre en cet heureux état, toute sorte de recueillement ne suffit pas ; mais il faut une oraison longue et profonde.

CHAPITRE V

De quelques avis nécessaires aux personnes qui s'adonnent à l'oraison.

Une des choses les plus ardues et les plus difficiles qui se rencontrent dans la vie spirituelle, est de savoir aller à Dieu et de traiter familièrement avec lui. C'est pourquoi, pour marcher dans ce chemin sans s'y égarer, il faut d'abord à l'âme un bon guide ; et il lui faut ensuite quelques avis. C'est ce qui nous détermine à en donner ici quelques-uns avec notre brièveté accoutumée.

Premier avis

De la fin que nous devons nous proposer dans tous nos exercices,

et en quoi consiste notre avancement spirituel.

Entre ces avis, le premier est relatif à la fin que nous devons nous proposer dans ces exercices.

Pour bien comprendre quelle est cette fin, il faut se rappeler que cette communication avec Dieu étant une chose pleine de douceur et de délices, comme le dit le Sage, il en résulte que plusieurs personnes attirées par la force de cette merveilleuse suavité, qui surpasse tout ce que l'on en peut dire, s'approchent de Dieu et s'adonnent à tous les exercices spirituels, à la lecture des bons livres, à l'oraison, à l'usage des sacrements, à cause du goût extraordinaire qu'elles y trouvent ; de telle sorte que la principale fin qui les porte à ces exercices est le désir de cette merveilleuse suavité. Or, c'est là une très grande erreur, dans laquelle malheureusement l'on voit tomber un grand nombre de personnes. La fin principale de toutes nos œuvres devant être d'aimer Dieu et de chercher Dieu, ces âmes montrent par leur conduite qu'elles s'aiment et se cherchent elles-mêmes plutôt que Dieu, c'est-à-dire qu'elles cherchent leur propre goût et leur contentement, ce qui est la fin que les philosophes se proposaient dans leur contemplation. Cette conduite, comme dit un docteur, est une espèce d'avarice, d'incontinence, et de gourmandise spirituelle, qui n'est pas moins dangereuse que celle des sens.

Ce qui est encore plus grave, c'est que de cette erreur il en suit une autre qui n'est pas moindre, et qui fait que l'homme juge de lui-même et des autres par ces goûts et par ces sentiments, croyant que chacun a plus ou moins de perfection, selon qu'il a plus ou moins de goût de Dieu, ce qui est se tromper de la manière la plus grossière. Or, contre ces deux erreurs, un remède efficace sera cet avis et cette règle générale : Que chacun comprenne bien que la fin de tous ces exercices, et de toute la vie spirituelle, est l'obéissance aux commandements de Dieu, et l'accomplissement de la divine volonté ; et que pour cela, il est nécessaire que la volonté propre, qui lui est si contraire, meure, afin que de cette manière la volonté divine vive et règne en nous.

Mais comme une si grande victoire ne peut se remporter sans de grandes faveurs et de grandes consolations de Dieu, une des fins principales pour lesquelles on doit s'exercer dans l'oraison, est d'obtenir ces faveurs et de sentir ces délices qui nous feront réussir dans cette entreprise. Quand on se conduit de cette manière, et que c'est pour une pareille fin qu'on demande et qu'on recherche les délices de l'oraison, cela est très permis, comme nous l'avons dit plus haut ; et c'est ainsi que David les demandait, quand il disait. « Rendez-moi, Seigneur, la joie de votre salut, et confirmez-moi par votre esprit principal (1). » C'est donc à la lumière de cette vérité que l'homme comprendra la fin qu'il doit se proposer dans ces exercices ; et c'est encore à la lumière de cette vérité qu'il entendra par où il doit estimer et mesurer son avancement et celui des autres : que ce ne doit point être sur les goûts qu'il aura reçus de Dieu, mais sur ce qu'il aura souffert pour l'amour de lui, tant en faisant la volonté divine qu'en renonçant à la sienne propre.

Que ce doive être là la fin de toutes nos lectures et de toutes nos oraisons, je n'en veux point d'autre preuve que cette divine oraison contenue dans le psaume Beati immaculati in via. Ce psaume, composé de cent soixante-seize versets, et le plus long du psautier, ne renferme pas un verset qui ne parle de la loi de Dieu, et de l'observation exacte de ses commandements. Le Saint-Esprit a voulu qu'il en fût ainsi, afin que les hommes vissent clairement par là comment toutes leurs oraisons et leurs méditations devaient se rapporter en tout et en partie à cette fin, c'est-à-dire à la garde et à l'accomplissement de la loi de Dieu. Tout ce qui s'écarte de ce principe est un des plus subtils et des plus spécieux artifices de l'ennemi, à l'aide duquel il fait croire aux hommes qu'ils sont quelque chose, n'étant véritablement rien. C'est pourquoi les saints disent très bien que la véritable preuve de l'avancement spirituel de l'homme n'est pas le goût de l'oraison, mais la patience dans la tribulation, le renoncement à soi-même, et l'accomplissement de la loi divine, bien que pour tout cela, l'oraison, ainsi que les goûts et les consolations qui s'y rencontrent, soient d'un très grand secours.

Conformément à cette vérité, que celui qui veut connaître combien il a avancé dans ce chemin spirituel, considère combien il avance chaque jour dans l'humilité intérieure et extérieure ; comment il souffre les injures que les autres lui peuvent faire ; comment il sait excuser les faiblesses d'autrui ; avec quelle affection il va au secours des nécessités du prochain ; comment il est ému de compassion, au lieu de s'indigner des défauts des autres ; comment il sait espérer en Dieu dans le temps de la tribulation ; comment il gouverne sa langue, comment il garde son cœur, comment il tient sa chair domptée avec tous ses appétits et ses sentiments ; comment il sait tirer profit des prospérités et des adversités ; de quelle manière, avec quelle gravité et quelle discrétion, il se conduit en toutes choses ; par-dessus tout, qu'il considère s'il est mort à l'amour de l'honneur, du plaisir et du monde ; qu'il considère jusqu'à quel point il a avancé ou reculé en tout cela : et qu'il se juge là dessus, et non sur ce qu'il sent ou ce qu'il ne sent pas de Dieu. Pour ce sujet, il doit toujours tenir un œil, et le principal, fixé sur la mortification, et l'autre sur l'oraison, parce que cette même mortification ne peut parfaitement s'obtenir sans le secours de l'oraison.

Deuxième avis

Nous ne devons pas désirer les faveurs extraordinaires.

Que si nous ne devons pas désirer des consolations et des délices spirituelles, pour nous y arrêter uniquement, mais à cause des avantages qu'elles nous procurent, beaucoup moins encore devons-nous désirer des visions, des révélations, des ravissements, et choses semblables, qui peuvent être plus dangereuses pour ceux qui ne sont pas fondés dans l'humilité. Que l'homme ne craigne pas d'être désobéissant à Dieu en ce point : car quand Dieu veut révéler quelque chose, il sait le découvrir par des voies qui triomphent de toutes les résistances de l'homme, et il le lui fait connaître avec une telle évidence, qu'il lui est impossible, quand il le voudrait, de concevoir le moindre doute.

Troisième avis

Tenir secrètes les faveurs que nous recevons dans l'oraison.

De même, il est très à propos de tenir secrètes les faveurs et les consolations que Notre-Seigneur nous fait dans l'oraison, et de ne nous en ouvrir qu'au maître spirituel qui nous dirige. C'est ce qui fait dire à saint Bernard que l'homme dévot doit avoir ces paroles écrites dans sa cellule : « Mon secret est à moi, mon secret est à moi. Secretum meum mihi, secretum meum mihi. »

Quatrième avis

Avec quelle humilité et quel respect nous devons nous comporter envers Dieu.

L'homme doit encore être fidèle à se comporter envers Dieu avec la plus grande humilité et le plus grand respect possible. Ainsi, que l'âme, alors même qu'elle reçoit de Pieu les plus grandes faveurs et les plus grandes délices, ne manque jamais de tourner les yeux sur son intérieur, de considérer sa bassesse, de replier ses ailes, et de s'humilier devant une si haute Majesté, comme le faisait saint Augustin, de qui il est dit : qu'il avait appris à se réjouir avec crainte en la présence du Seigneur.

Cinquième avis

Outre les exercices quotidiens,

nous devons prendre de temps en temps quelques jours pour la retraite.

Nous avons dit plus haut que le serviteur de Dieu doit travailler à avoir ses temps réglés pour s'entretenir avec lui dans l'oraison. Mais indépendamment du temps qu'il consacre chaque jour à ce commerce, il doit à certaines époques se délivrer de toute espèce d'affaires, même de celles qui seraient saintes, pour se livrer entièrement aux exercices spirituels, et pour donner à son âme une nourriture abondante à l'aide de laquelle il puisse réparer ce qui se perd par les défauts de chaque jour, et prendre de nouvelles forces pour passer plus avant. Et, bien que ceci doive se faire en d'autres temps, on doit, néanmoins, le pratiquer plus spécialement aux principales fêtes de l'année, dans les temps de tribulations et de peines, après de longs voyages, et, après avoir été occupé d'affaires qui ont distrait et dissipé le cœur, afin de le faire rentrer dans le recueillement.

Sixième avis

De la mesure et de la discrétion dans les exercices spirituels.

Il se rencontre des personnes qui ont peu de mesure et de discrétion dans leurs exercices quand elles sont bien avec Dieu, et à qui leur prospérité même devient une occasion de danger. En effet, ces personnes se figurent que cette grâce leur est donnée à pleines mains ; et comme elles trouvent tant de suavité dans la communication avec le Seigneur, elles s'y abandonnent si fort, elles prolongent tellement l'oraison et les veilles, et augmentent de telle sorte les austérités corporelles, que la nature ne pouvant souffrir la continuité d'une si rude charge, vient à tomber par terre avec elle.

Il arrive de là que plusieurs personnes viennent à se gâter l'estomac et la tête, et par suite se rendent inhabiles, non-seulement pour les autres travaux corporels, mais encore pour ces mêmes exercices de l'oraison. C'est pourquoi il convient d'user de beaucoup de mesure et de discrétion dans les exercices de la vie spirituelle, surtout dans les commencements, où les ferveurs et les consolations sont plus grandes, et où l'expérience et la discrétion n'abondent pas, afin de nous accoutumer à marcher de telle sorte, que nous ne demeurions pas au milieu du chemin.

Il y a une autre extrémité contraire à celle-ci, et c'est celle des délicats qui, sous couleur de ménagements, dérobent leur corps au travail et à la souffrance. Cette extrémité, quoique très nuisible pour toute espèce de personnes, l'est cependant beaucoup plus pour ceux qui commencent. Et saint Bernard en donne ainsi la raison : « Il est impossible, dit-il, que celui-là persévère longtemps dans la vie religieuse qui étant novice se ménage déjà, qui ne faisant que de commencer, veut être prudent, et qui, étant encore nouveau et tout jeune, commence à se traiter et à se soigner comme un vieillard. » Il n'est pas facile de juger laquelle de ces deux extrémités est la plus dangereuse. Ce qui est vrai, comme le dit très bien Gerson, c'est que l'indiscrétion est plus incurable, parce que tant que le corps est sain, il y a espérance qu'on pourra apporter remède au mal ; mais lorsqu'il est déjà ruiné par l'indiscrétion, il est bien malaisé de trouver un remède.

Septième avis

Qu'avec l'oraison, nous devons faire marcher de front la pratique des vertus.

Il y a encore un autre danger dans le chemin de la vie spirituelle, et plus grand peut-être que tous ceux dont j'ai parlé jusqu'ici. Je m'explique. Bien des personnes ayant diverses fois expérimenté la vertu inestimable de l'oraison, et vu par expérience comment tout le concert de la vie spirituelle dépend d'elle, se figurent qu'elle seule est tout, et qu'elle seule suffit pour les mettre en sûreté ; et ainsi elles viennent à oublier la pratique des autres vertus, et à se relâcher en tout le reste. Il arrive de là que comme toutes les autres vertus concourent à affermir cette vertu, dès que le fondement croule, tout l'édifice vient à tomber aussi ; et ainsi, plus l'homme s'efforce d'acquérir cette vertu, moins il y peut réussir.

C'est pourquoi le serviteur de Dieu ne doit point fixer ses regards sur une vertu seule, quelque grande qu'elle soit, mais sur toutes les vertus. Car, comme dans un luth une seule corde, sans le concours de toutes les autres, ne fait point d'harmonie ; ainsi, une seule vertu, sans le concours de toutes les autres, ne suffit point pour faire cette consonance spirituelle. Et comme dans une horloge, s'il y a un seul ressort qui soit embarrassé, tout le reste s'arrête ; ainsi en arrive-t-il dans l'horloge de la vie spirituelle, si une seule vertu vient à manquer.

Huitième avis

Qu'il faut considérer les choses de la vie spirituelle non comme une œuvre d'art,

mais comme une œuvre de la grâce.

Il convient d'avertir ici que toutes les choses que nous venons de signaler comme favorables à la dévotion, doivent être regardées comme de simples préparatifs par lesquels l'homme se dispose à l'action de la grâce divine, et qu'ainsi, tout en les mettant soigneusement en pratique, il ne doit pas établir en eux sa confiance, mais en Dieu seul. Je dis ceci, parce qu'il y a quelques personnes qui font comme un art de toutes ces règles et de tous ces enseignements. Il leur semble que, de même que celui qui apprend un métier, s'il en garde bien les règles, doit, en vertu de ces règles, devenir promptement un habile ouvrier ; de même aussi, celui qui observera fidèlement ces règles de la vie spirituelle, doit en vertu de cela' acquérir en peu de temps ce qu'il désire. Mais ces personnes ne considèrent pas que c'est là faire un art de la grâce, et attribuer à des règles et à des industries humaines, ce qui est un pur don et une miséricorde du Seigneur.

C'est pourquoi il convient de considérer ces affaires de la vie spirituelle, non comme une chose d'art, mais comme une chose de la grâce. En les regardant ainsi, l'homme saura que le principal moyen pour obtenir des dons si précieux, est une profonde humilité et une parfaite connaissance de sa propre misère, avec une confiance entière en la miséricorde de Dieu. De cette vue de la misère et de la miséricorde, naîtront de continuelles larmes et de ferventes oraisons ; et l'homme, entrant ainsi par la porte de l'humilité, obtiendra par l'humilité ce qu'il désire, et le conservera avec humilité, sans se confier d'aucune manière ni en la méthode de ses exercices, ni en quoi que ce soit qui vienne de lui.

(1) Ps. L, 14

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19 juillet 2008 6 19 /07 /juillet /2008 10:02
Saint-Jean de Capistrano apparaissant à Saint-Pierre d'Alcantara
Luca Giordano


Portrait historique du Saint par Sainte-Thérèse d'Avila

Saint Pierre d'Alcantara, guide spirituel de

Sainte-Thérèse d'Avila, et principal promoteur de sa Réforme.

 

Il plut à Notre-Seigneur de remédier en partie à mes peines, et même de les faire cesser pendant quelque temps, en conduisant à Avila le bienheureux père Pierre d'Alcantara. Guiomar de Ulloa, grande servante de Dieu, et mon intime amie, ayant appris l'arrivée de ce grand personnage, voulut que je le visse. Pour faciliter mes rapports avec un homme aussi saint, elle obtint de mon provincial, sans m'en rien dire, la permission de m'avoir huit jours chez elle. Ce fut dans sa maison, et dans quelques églises, que j'eus plusieurs entretiens avec un si grand maître de la vie spirituelle. Depuis, il m'a encore été donné, à diverses époques, de communiquer de la manière la plus intime. Comme je n'ai jamais rien caché à mes guides des plus secrets replis de mon cœur, et que dans les choses douteuses, j'ai toujours dit ce qui pouvait m'être contraire, je lui rendis compte de toute ma vie et de ma manière d'oraison le plus clairement qu'il me fut possible. Je vis presque d'abord qu'il m'entendait par l'expérience qu'il avait de ces voies, et c'était ce dont j'avais besoin : car Dieu ne m'avait pas encore fait la grâce qu'il m'a accordée depuis, de savoir faire comprendre aux autres les faveurs dont il me comble ; ainsi, pour les connaître et pour en porter un jugement sûr, il fallait en avoir reçu de semblables.

Il me donna une grande lumière, et elle m'était très nécessaire ; car, jusqu'à ce moment, les visions intellectuelles, et même celles qui, sous des images, se voient des yeux intérieurs de l'âme, avaient été pour moi quelque chose d'incompréhensible. Ce saint homme m'éclaira sur tout, et me donna une parfaite intelligence de ces visions ; il me dit de ne plus craindre, mais de louer Dieu, m'assurant qu'il en était l'auteur, et qu'après les vérités de la foi, il n'y en avait point de plus certaine ni à laquelle je dusse donner une plus ferme créance. Il se consolait beaucoup avec moi, me témoignait une très grande affection, et il m'a toujours depuis fait part de ses pensées les plus intimes et de ses desseins. Heureux de voir que Notre-Seigneur m'inspirait une si ferme résolution, et tant de courage pour entreprendre les mêmes choses qu'il lui faisait la grâce d'exécuter, il goûtait un grand contentement dans cette mutuelle communication de nos âmes. Car dans l'état auquel le divin Maître l'avait élevé, le plus grand plaisir, comme la plus pure consolation, est de rencontrer une âme en qui l'on croit découvrir le commencement des mêmes grâces. Je ne faisais alors, ce me semble, que d'entrer dans une si sainte voie. Dieu veuille que je sois maintenant plus avancée.

Il fut convenu entre ce saint religieux et moi, que je lui écrirais à l'avenir ce qui m'arriverait, et que nous prierions beaucoup Dieu l'un pour l'autre. Dans sa profonde humilité, il voulait bien attacher quelque prix aux prières d'une créature aussi misérable que moi, ce qui me couvrait d'une extrême confusion.

Il me laissa fort contente et fort consolée par l'assurance qu'il me donna que l'Esprit de Dieu agissait dans mon âme ; il ajouta que je pouvais sans crainte continuer à faire oraison ; et que, s'il me survenait des doutes, je n'avais qu'à les communiquer à mon confesseur, sans m'en inquiéter davantage.

Je ne pouvais me lasser de rendre grâces au Seigneur, et de bénir mon glorieux père saint Joseph, à qui j'attribuais l'arrivée de ce grand religieux qui était Commissaire général de la custodie ou province qui porte son nom. Je n'avais cessé de me recommander très instamment à ce glorieux patriarche, ainsi qu'à la très sainte Vierge.

 

Saint Pierre d'Alcantara éclaire la sainte à Tolède.

À Avila, il lui prête son concours,

et le monastère de saint Joseph,

berceau de la Réforme du Carmel, est fondé.

Avant la fondation du monastère de Saint-Joseph d'Avila, tandis que j'étais à Tolède chez Louise de la Cerda, sœur du duc de Medina-Cœli, cette dame désira voir le saint religieux, Pierre d'Alcantara, qu'elle n'avait jamais vu. Je lui écrivis pour le prier de venir passer quelques jours chez elle ; il voulut bien se rendre à ma prière. Cet homme de Dieu avait un grand amour pour la pauvreté ; il l'avait religieusement pratiquée durant plusieurs années, et il en comprenait les richesses : ainsi, non-seulement il approuva mon dessein de fonder le monastère de Saint-Joseph sans revenus, mais il m'ordonna de travailler de tout mon pouvoir à le faire réussir. Regardant comme le plus sûr le conseil d'un Saint instruit à l'école d'une si longue expérience, je résolus de le suivre, sans plus consulter personne.

Quelques temps après, je quittai Tolède pour me rendre à Avila. Le soir même de mon arrivée à Avila, nous reçumes les dépêches de Rome et le bref pour l'établissement de notre monastère. Ma surprise fut grande, et ceux qui savaient de quelle manière Notre-Seigneur m'avait pressée de revenir, ne furent pas moins étonnés, quand ils virent combien ma présence était nécessaire, et dans quelle favorable conjoncture le divin Maître me ramenait. Je trouvai dans la ville l'évêque, le vénérable Pierre d'Alcantara, et le vertueux gentilhomme qui le logeait chez lui ; les serviteurs de Dieu trouvant toujours dans sa maison asile et bon accueil. Ils s'employèrent tous deux auprès de l'évêque, pour l'engager à prendre sous sa juridiction le nouveau monastère. Comme il devait être fondé sans revenus, la faveur demandée au prélat n'était pas petite ; mais il était si affectionné aux personnes en qui il voyait une ferme résolution de servir Dieu, qu'il accorda la demande, et nous protégea dès lors avec tout le dévouement et l'amour d'un père. Ce fut, je dois le dire, le bienheureux Pierre d'Alcantara qui fit véritablement tout, soit en approuvant notre entreprise, soit en nous ménageant la faveur de plusieurs personnes. Si, comme je l'ai dit, je n'étais pas arrivée dans un moment si favorable, je ne vois pas comment notre dessein eût pu réussir. En effet, le saint vieillard ne passa ici que huit jours tout au plus, durant lesquels il fut fort malade, et Dieu l'appela à lui très peu de temps après. Il semble que sa divine Majesté n'avait prolongé sa vie que pour conduire à terme cette entreprise ; car, depuis plus de deux ans, si mon souvenir est fidèle, ses forces étaient entièrement épuisées.


Portrait historique de Saint Pierre d'Alcantara
 par Sainte-Thérèse d'Avila.


Quel parfait imitateur de Jésus-Christ Dieu vient de nous ravir, en appelant à la gloire ce religieux béni, Pierre d'Alcantara ! Il l'avait gardé dans toute sa rigueur la règle primitive de Saint et pratiqué cette pénitence dont je ne pourrai rapporter que quelques traits. Le monde, dit-on, n'est plus capable d'une perfection si haute ; les santés sont plus faibles, et, nous ne sommes plus aux temps passés. Ce Saint était de ce siècle, et sa mâle ferveur égalait cependant celle des temps anciens ; aussi tenait-il le monde sous ses pieds. Mais sans porter le dépouillement aussi loin que lui, sans faire une aussi âpre pénitence, il est plusieurs choses dans lesquelles, comme je l'ai souvent dit, nous pouvons pratiquer le mépris du monde, et que Notre-Seigneur nous fait connaître dès qu'il voit en nous du courage. Qu'il dut être grand celui que reçut de Dieu le Saint dont je parle, pour soutenir pendant quarante-sept ans cette pénitence si austère que tous connaissent aujourd'hui ! En voici quelques détails que je me plais à rapporter, et dont la vérité m'est parfaitement connue ; c'est de sa propre bouche que je les ai entendus avec une autre personne dont il se cachait peu. Quant à moi, je dus cette ouverture à l'affection qu'il me portait ; Notre-Seigneur la lui avait donnée, afin qu'il prît ma défense et m'encourageât dans un temps où son appui m'était si nécessaire, comme on l'a vu et comme on le verra encore par mon récit. Entre autres austérités, il avait porté pendant vingt années un cilice de lames de fer-blanc, sans jamais le quitter. Il avait passé quarante ans sans jamais dormir plus d'une heure et demie par jour ; de toutes ses mortifications, celle qui lui avait le plus coûté dans les commencements, c'était de vaincre le sommeil ; dans ce dessein, il se tenait toujours ou à genoux ou debout. Le peu de repos qu'il accordait à la nature, il le prenait assis, la tête appuyée contre un morceau de bois fixé dans le mur ; eût-il voulu se coucher, il ne l'aurait pu, parce que sa cellule, comme on le sait, n'avait que quatre pieds et demi de long. Durant le cours de toutes ces années, jamais il ne se couvrit de son capuce, quelque ardent que fût le soleil, quelque forte que fût la pluie. Jamais il ne se servit d'aucune chaussure. Il ne portait qu'un habit de grosse bure, sans autre chose sur la chair ; encore cet habit était-il aussi étroit que possible ; et par-dessus il mettait un petit manteau de même étoffe. Dans les grands froids il le quittait, et laissait quelque temps ouverte la porte et la petite fenêtre de sa cellule ; il les fermait ensuite, il reprenait son mantelet, et c'était là, nous disait-il, sa manière de se chauffer, et de donner à son corps un peu de soulagement. Il lui était fort ordinaire de ne manger que de trois en trois jours ; et comme j'en paraissais surprise, il me dit que c'était très facile à quiconque en avait pris la coutume. Un de ses compagnons m'assura qu'il passait quelquefois huit jours sans prendre aucune nourriture. Cela devait arriver, je pense, dans l'oraison et dans ces grands ravissements où le jetaient les brûlants transports de son amour pour Dieu ; je l'ai vu moi-même une fois entrer en extase. Sa pauvreté était extrême, et il était si mortifié, même dès sa jeunesse, qu'il m'a avoué confidemment qu'il avait passé trois ans dans une maison de son Ordre sans connaître aucun des religieux, si ce n'est au son de la voix, parce qu'il ne levait jamais les yeux ; de sorte qu'il n'aurait pu se rendre aux endroits où l'appelait là règle, s'il n'avait suivi les autres. Il gardait cette même modestie par les chemins. Il passa plusieurs années sans jamais regarder de femmes ; mais il me confessa qu'à l'âge où il était parvenu, c'était pour lui la même chose de les voir ou de ne pas les voir ; à la vérité, il était déjà très vieux quand je vins à le connaître, et son corps était tellement exténué, qu'il semblait n'être formé que de racines d'arbre. Avec toute cette sainteté, il était très affable ; il ne parlait guère que lorsqu'il était interrogé ; mais la justesse et les grâces de son esprit donnaient à ses paroles je ne sais quel charme irrésistible. Je raconterais volontiers beaucoup d'autres particularités, si je n'appréhendais, mon père, qu'une plus longue digression ne m'attirât un reproche de votre part. Je n'étais pas même exempte de cette crainte, en écrivant ce que je viens de dire. J'ajouterai donc seulement que ce saint homme est mort comme il avait vécu, en instruisant et en exhortant ses frères. Quand il vit que son terme approchait, il récita le psaume Laetatus sum in his quœ dicta sunt mihi, et s'étant mis à genoux, il expira (le 18 octobre 1562, à l'âge de 63 ans).

Le Seigneur a voulu dans sa bonté, qu'à partir de ce jour il m'ait encore plus assistée que mérité durant sa vie : j'en ai reçu des conseils en diverses circonstances. Je l'ai vu plusieurs fois tout éclatant de gloire. Il me dit dans la première de ces apparitions : « Ô bienheureuse pénitence qui m'a une si grande récompense ! » Ces paroles furent suivies de plusieurs autres. Un an avant sa mort, il m'apparut, malgré l'éloignement qui nous séparait, et je sus qu'il devait bientôt nous être enlevé. Je l'en avertis, en lui écrivant dans l'endroit où il était, à quelques lieues d'ici. Au moment où il rendit le dernier soupir, il se montra à moi, et me dit qu'il allait se reposer. Huit jours après cette vision, nous vint la nouvelle qu'il était mort, ou plutôt qu'il avait commencé à vivre pour toujours. Le voilà donc le terme de cette vie si austère, une éternité de gloire ! Depuis qu'il est au ciel, il me console beaucoup plus, ce me semble, que quand il était sur la terre.

Notre-Seigneur me dit un jour qu'on ne lui demanderait rien au nom de son serviteur, qu'il ne l'accordât. Je l'ai très souvent prié de présenter au Seigneur mes demandes, et je les ai vues toujours exaucées. Louange, et louange sans fin, à ce Dieu de bonté ! Ainsi soit il.

TRAITÉ DE LA DÉVOTION

CHAPITRE I

De la nature de la dévotion

La plus grande peine qu'endurent les personnes qui s'adonnent à l'oraison, est le manque de dévotion qu'il leur arrive souvent d'y sentir ; car lorsqu'elle ne manque pas, il n'y a rien de plus doux ni de plus facile que de prier. C'est pourquoi, après avoir traité de la matière de l'oraison et de la méthode qu'on y peut suivre, il sera bon de traiter maintenant des choses qui favorisent la dévotion, et de celles qui l'empêchent ; ensuite, des tentations les plus ordinaires aux personnes dévotes ; enfin, de quelques avis nécessaires pour se bien conduire dans l'exercice de l'oraison. Mais avant tout, il importe de donner une notion exacte de la dévotion, afin que nous connaissions à l'avance le prix de la perle pour la conquête de laquelle nous entrons en lice.

« La dévotion, dit saint Thomas, est une vertu qui rend l'homme prompt et disposé à la pratique de toutes les vertus, qui l'excite à bien agir, et lui en facilite le moyen (1). » Cette définition montre clairement la nécessité et la grande utilité de cette vertu ; et elle nous fait voir en même temps que la dévotion comprend plus que certaines personnes ne sauraient penser.

Pour entendre ceci, il est nécessaire de savoir que le plus grand empêchement que nous trouvons en nous pour bien vivre, est la corruption de la nature qui nous a été transmise par le péché. De là procèdent une grande inclination que nous avons pour le mal, et une grande difficulté, un grand dégoût, que nous avons pour le bien. Ces deux dispositions nous rendent le chemin de la vertu très difficile, quoique la vertu par elle-même soit la chose du monde la plus douce, lu plus belle, la plus aimable et la plus noble. Or, contre cette difficulté et ce dégoût, la divine sagesse nous a préparé un remède excellemment convenable, je veux dire la vertu et le secours de la dévotion. En effet, de même que le zéphyr dissipe les nuages et laisse le ciel pur et serein, de même la véritable dévotion dissipe dans notre âme cet ennui, cette difficulté, et la laisse disposée et libre pour toute sorte de bien. En voici la raison : c'est que cette vertu est vertu de telle sorte, qu'en même temps elle est un don spécial du Saint-Esprit, une rosée du ciel, un secours et une visite de Dieu obtenus par l'oraison, et dont la nature est de combattre cette difficulté et cet ennui, de bannir cette lâcheté, de communiquer cette promptitude, dont nous avons parlé, de remplir l'âme de bons désirs, d'éclairer l'entendement, de fortifier la volonté, d'allumer l'amour de Dieu, d'éteindre les flammes des mauvais désirs, d'inspirer le dégoût du monde et l'horreur du péché, enfin, de donner pour lors à l'homme une nouvelle ferveur, un nouvel esprit, un nouveau courage et une nouvelle ardeur pour faire le bien. On peut dire que cette vertu est à l'âme ce que les cheveux étaient à Samson. Quand il les avait, il surpassait en force tous les hommes ; mais quand ils lui manquaient, il était aussi faible que les autres. De même, quand l'âme du chrétien a cette dévotion, elle est supérieure à tout ; et elle devient faible, quand elle lui manque. Voilà donc ce que saint Thomas a voulu nous faire entendre par la définition qu'il a donnée de la dévotion. Ce que l'on peut dire de plus beau à la louange de cette vertu, c'est que n'étant qu'une en nombre, elle est néanmoins comme un stimulant et un aiguillon pour toutes les autres. C'est pourquoi quiconque a un vrai désir de marcher dans le chemin des vertus, ne doit point entreprendre de le faire sans ce puissant secours ; car, s'il manque, on ne se tirera jamais des grandes difficultés qu'on y rencontrera.

On voit clairement, par ce qui vient d'être dit, quelle est l'essence de la véritable dévotion. Elle ne consiste donc pas dans cette tendresse de cœur ou dans cette douce consolation que ressentent quelquefois ceux qui prient, mais dans cette promptitude et dans cette ardeur, que l'on met à faire le bien. Il résulte de là que souvent l'un se trouve sans l'autre, lorsqu'il plaît au Seigneur d'éprouver les siens. À la vérité, cette dévotion et cette promptitude répandent très souvent dans l'âme cette douce consolation ; et, à leur tour, cette consolation et ce goût spirituel augmentent la dévotion essentielle qui consiste dans cette promptitude et cette ardeur à faire le bien. C'est pourquoi les serviteurs de Dieu peuvent avec beaucoup de raison désirer et demander ces joies et ces consolations, non pour le goût qu'ils y trouvent, mais parce qu'elles accroissent cette dévotion qui nous rend propres à faire le bien. C'est ce que le Prophète nous fait entendre lorsqu'il dit : « J'ai couru dans la voie de vos commandements, ô mon Dieu, lorsque vous avez dilaté mon cœur (2) », c'est-à-dire, quand vous y avez versé cette allégresse de vos consolations qui a rendu ma course si légère et si rapide.

La nature de la dévotion étant connue, nous allons maintenant traiter des moyens de l'acquérir. Comme cette vertu est inséparable de toutes celles qui ont une familiarité spéciale avec Dieu, il s'ensuit que traiter des moyens d'acquérir la dévotion, c'est traiter en même temps des moyens d'acquérir la parfaite oraison et la contemplation, les consolations de l'Esprit-Saint, l'amour de Dieu, la sagesse du ciel, et cette union de notre esprit avec Dieu, qui est le but de toute la vie spirituelle ; enfin, c'est traiter des moyens d'arriver à la possession de Dieu lui-même en cette vie, en quoi consiste ce trésor de l'Évangile et cette précieuse perle, pour l'acquisition de laquelle le sage marchand vendit avec joie tous les autres biens qu'il avait. Vous voyez donc que c'est là une très haute théologie, puisqu'elle nous enseigne le chemin qui conduit au souverain bien, et qu'elle dresse devant nous une échelle, par les degrés de laquelle nous montons pour atteindre le fruit de la félicité, et pour en jouir autant qu'il est possible d'en jouir en cette vie.

(1) 2. 2, q. 82, 1, 0
(2) Ps. CXVIII, 32

CHAPITRE II

De neuf choses qui nous aident à acquérir la dévotion

Les choses qui nous aident à acquérir la dévotion sont en grand nombre ; nous n'en signalerons que neuf.

La première, et l'une des plus importantes, c'est d'embrasser ces saints exercices avec beaucoup de résolution et de courage, avec un cœur déterminé et préparé à tout ce qui sera nécessaire pour acquérir cette précieuse perle, quelque ardu et difficile que cela soit. Il n'y a point de grande chose en ce monde qui ne soit difficile, et celle-ci est du nombre, du moins dans les commencements.

La deuxième, c'est de préserver le cœur de toutes sortes de pensées vaines et inutiles, de toute affection et de tout attachement étranger, de tous les troubles et de tous les mouvements passionnés ; car il est clair que chacune de ces choses empêche la dévotion, et qu'il n'est pas moins nécessaire d'accorder le cœur avant de prier, que le luth avant de le toucher.

La troisième, c'est la garde des sens, spécialement des yeux, des oreilles et de la langue, parce que, par la langue le cœur se dissipe, et par les yeux et les oreilles il se remplit de divers objets et de diverses images qui troublent la paix et le repos de l'âme. C'est pourquoi l'on dit avec raison que le contemplatif doit être sourd, aveugle et muet, parce que moins il se répand au dehors, plus il sera recueilli au dedans de lui-même.

La quatrième, c'est la solitude, parce que, non-seulement elle retranche, pour les sens et le cœur, les occasions des distractions et celles des péchés, mais encore parce qu'elle convie l'homme à demeurer au dedans de lui, à entrer avec Dieu et avec lui-même dans son intérieur ; ce à quoi il se sent porté par la nature même de l'endroit solitaire où il est, lequel n'admet point d'autre compagnie que celle-là.

La cinquième, c'est la lecture des livres spirituels et dévots. Ils donnent des sujets de considération, ils recueillent le cœur, ils réveillent la dévotion, et font que l'homme pense avec plaisir à ce qu'il a le plus goûté dans une lecture ; car ce qui se représente avant tout à la mémoire, c'est toujours ce qui abonde dans le cœur.

La sixième, c'est le souvenir continuel de Dieu, le soin de marcher toujours en sa présence, et l'usage de ces courtes oraisons que saint Augustin appelle jaculatoires. Ces oraisons gardent la maison du cœur et conservent la chaleur de la dévotion, dans le sens où nous l'avons dit plus haut ; et ainsi l'homme se trouve prêt, à toute heure, à entrer en oraison. C'est là un des principaux documents de la vie spirituelle, et un des plus puissants remèdes pour ceux qui n'ont ni temps ni endroit favorable pour faire oraison. Celui qui sera toujours fidèle à cette pratique, avancera beaucoup en peu de temps.

La septième est l'assiduité et la persévérance dans les bons exercices, aux endroits et aux temps marqués pour cela, principalement la nuit ou le matin, qui sont les temps les plus convenables pour l'oraison, comme toute l'Écriture nous l'enseigne.

La huitième, ce sont les austérités et les abstinences corporelles, la table pauvre, le lit dur, le cilice et la discipline, et autres mortifications de ce genre. Car, de même que toutes ces choses sont inspirées par un principe de dévotion, de même aussi elles fortifient, elles conservent et elles fécondent la racine d'où elles naissent.

La neuvième, ce sont les œuvres de miséricorde. Elles nous donnent de la confiance pour paraître devant Dieu : comme elles joignent quelques petits services à nos oraisons, celles-ci ne peuvent plus s'appeler de simples demandes sèches ; et elles méritent que la prière qui part d'un cœur miséricordieux soit miséricordieusement entendue.

CHAPITRE III

De dix choses qui empêchent la dévotion

Comme il y a des choses qui favorisent la dévotion, de même aussi il y en a qui l'empêchent. De ces dernières, nous allons en indiquer dix

La première, celle qui forme le plus grand obstacle à la dévotion, ce sont les péchés, non seulement les mortels, mais encore les véniels ; car, quoique ceux-ci ne fassent pas perdre la charité, ils font, néanmoins, perdre la ferveur de la charité, qui est presque la même chose que la dévotion. C'est pourquoi il faut les éviter avec un très grand
soin : et quand ce ne serait pas à cause du mal qu'ils nous font, du moins faudrait-il le faire à cause du grand bien qu'ils nous empêchent d'acquérir.

La deuxième, c'est le remords de la conscience qui procède de ces mêmes péchés, quand ce remords est excessif ; car il rend l'âme inquiète, abattue, et lui enlève le courage et la force pour tous les bons exercices.

La troisième, ce sont les scrupules ; comme le remords, et pour la même cause, ils troublent et abattent l'âme ; car ils sont comme des épines qui piquent la conscience, qui l'inquiètent, qui ne lui laissent point de trêve, et enfin qui l'empêchent de se reposer en Dieu et de jouir de la véritable paix.

La quatrième, c'est toute amertume, tout dégoût du cœur, et toute tristesse désordonnée ; car il est très difficile que l'âme, dans un pareil état, puisse goûter les délices de la bonne conscience et de l'allégresse spirituelle.

La cinquième, ce sont les soucis excessifs ; comme les moucherons d'Égypte, ils inquiètent l'âme et ne lui permettent pas de prendre ce doux sommeil spirituel que l'on goûte dans l'oraison ; au contraire, c'est là, plus qu'ailleurs, qu'ils l'inquiètent et la détournent de son exercice.

La sixième, ce sont les occupations excessives, parce qu'elles absorbent le temps et étouffent l'esprit, et ainsi laissent l'homme sans loisir et sans cœur pour vaquer à Dieu.

La septième, ce sont les délices et les consolations sensuelles, quand l'homme s'y livre avec excès. « Celui qui s'adonne beaucoup aux consolations du monde, ne mérite pas celles de l'Esprit-Saint », nous dit saint Bernard.

La huitième, ce sont les plaisirs de la table, l'excès dans le boire et dans le manger, surtout les longs repas ; car ils sont une très mauvaise préparation pour les exercices spirituels et pour les veilles sacrées, attendu qu'avec un corps appesanti et chargé de nourriture, l'esprit est très mal disposé pour prendre son vol vers les hauteurs.

La neuvième, c'est le vice de la curiosité, tant des sens que de l'esprit, qui fait que l'on désire entendre, voir, et savoir une multitude de choses ; que l'on souhaite posséder celles qui sont artistement travaillées, recherchées et vantées dans le monde. Tout cela occupe le temps, embarrasse les sens, inquiète l'âme, la répand sur divers objets, et ainsi met obstacle a la dévotion.

Enfin la dixième, c'est l'interruption de tous ces saints exercices, à moins qu'on ne les quitte pour un motif de charité envers le prochain, ou pour une juste nécessité. Car, comme dit un docteur, l'esprit de la dévotion est fort délicat ; lorsqu'il s'en est allé, ou il ne revient plus, ou s'il revient, ce n'est qu'avec beaucoup de difficulté. De même que les arbres demandent à être arrosés en leur saison, et que les corps humains réclament tout ce qui est nécessaire à leur entretien, et que si ces secours viennent à leur manquer, on les voit bientôt décroître et périr ; de même aussi voit-on la dévotion diminuer et périr, dès qu'elle manque de l'eau vivifiante et du soutien qu'elle tire de la considération.

Tout ceci a été dit en peu de mots, afin que chacun puisse mieux le graver dans sa mémoire. L'expérience et le long exercice feront voir à quiconque le voudra, qu'il n'y a rien de plus assuré ni de plus véritable.

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19 juillet 2008 6 19 /07 /juillet /2008 09:43
Christ Rédempteur, Rio de Janeiro

Mon Dieu,

Je Vous demande de me pardonner tous mes péchés.
Je sais que Jésus a été crucifié sur la Croix pour moi,
Et je lui donne le contrôle de ma vie.
Je demande au Saint-Esprit de rentrer dans mon cœur,
Et de me diriger dans ma vie.
Je suis conscient que Jésus est mon Seigneur
Et mon Sauveur.
Merci mon Dieu d'entendre ma prière.
Au Nom de Jésus Christ.
Amen.

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19 juillet 2008 6 19 /07 /juillet /2008 08:14
La Sainte Famille, Michel-Ange

Ô Vierge Marie, Vous qui avez fondé une famille,

Regardez ma détresse de tous les jours.

Je Vous demande,

Ô Reine de toutes les Grâces,

De m'accorder de rencontrer l'être

Qui m'aimera et que j'aimerai.

Ensemble, nous Vous rendrons grâces
et louerons Dieu.

Amen.

A dire tous les jours
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