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  • : In hoc signo vinces. Parousie by ROBLES Patrick
  • : Blog Parousie de Patrick ROBLES (Montbéliard, Franche-Comté, France)
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  • Patrick ROBLES
  • Dominus pascit me, et nihil mihi deerit. Le Seigneur est mon berger : je ne manquerai de rien. The Lord is my shepherd; I shall not want. El Señor es mi pastor, nada me falta. L'Eterno è il mio pastore, nulla mi mancherà. O Senhor é o meu pastor; de nada terei falta. Der Herr ist mein Hirte; mir wird nichts mangeln. Господь - Пастырь мой; я ни в чем не буду нуждаться. اللهُ راعِيَّ، فلَنْ يَنقُصَنِي شَيءٌ (Ps 23,1)
  • Dominus pascit me, et nihil mihi deerit. Le Seigneur est mon berger : je ne manquerai de rien. The Lord is my shepherd; I shall not want. El Señor es mi pastor, nada me falta. L'Eterno è il mio pastore, nulla mi mancherà. O Senhor é o meu pastor; de nada terei falta. Der Herr ist mein Hirte; mir wird nichts mangeln. Господь - Пастырь мой; я ни в чем не буду нуждаться. اللهُ راعِيَّ، فلَنْ يَنقُصَنِي شَيءٌ (Ps 23,1)

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19 juillet 2008 6 19 /07 /juillet /2008 12:50
Saint Padre Pio
Le stigmatisé de Pietrelcina


CHAPITRE XXXIII

COMMENT NOTRE-SEIGNEUR EST FIDÈLE A NOUS SERVIR.

Un jour qu'elle brûlait d'un amour plus ardent pour son Dieu, elle s'écria : « O mon Seigneur, si je pouvais maintenant vous prier ! » Et le Seigneur répondit : « Oui, ma reine et ma dame, tu peux maintenant me donner tes ordres, parce que je désire exaucer tes demandes avec plus de zèle que jamais serviteur n'en mit à servir sa maîtresse. » Mais elle objecta : « O très aimé Seigneur, malgré le respect que j'éprouve pour les paroles de votre condescendante bonté, permettez-moi de vous demander pourquoi vous vous montrez maintenant si disposé à exaucer votre indigne servante, taudis que souvent mes prières restent sans effet. » Le Seigneur répondit par cette comparaison : « Si la reine occupée à filer dit à son serviteur : Donnez-moi le fil qui est suspendu en arrière sur mon épaule gauche, croyant qu'il en est ainsi parce qu'elle ne peut voir derrière elle, et que le serviteur voit ce fil suspendu à droite et non à gauche; il le prend où il le trouve et le présente â sa reine, sans avoir idée, par exemple, de tirer un fil au côté gauche de la tunique afin d'obéir à la lettre. De même, moi qui suis la Sagesse insondable, si je n'exauce pas ta prière dans le sens désiré, c'est que j'en dispose d'une manière plus utile, sans égard à la fragilité humaine qui t'empêche souvent de discerner ce qui est le meilleur. »

CHAPITRE XXXIV

DU PROFIT QUE LES HOMMES PEUVENT RETIRER DE L' OFFRANDE
FAITE PAR LE SEIGNEUR ET LES SAINTS.

1. Celle-ci devait, un matin, recevoir le corps du Christ et gémissait de se trouver si peu préparée. Elle pria la sainte Vierge et tous les saints d'offrir pour elle au Seigneur les ferventes dispositions qu'ils apportaient durant leur vie à la réception de la grâce. De plus, elle supplia Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même d'offrir cette perfection dont il était revêtu au jour de son Ascension lorsqu'il se présenta à Dieu le Père pour être glorifié.

2. Tandis qu'elle s'efforçait, plus tard, de connaître le résultat de sa prière, le Seigneur lui dit : « Aux yeux de la cour céleste, tu apparais déjà revêtue de ces mérites que tu as désirés. » Il ajouta : « Aurais-tu donc tant de peine à croire que moi, qui suis le Dieu bon et tout-puissant, j'ai le pouvoir d'accomplir ce que peut faire le premier venu ? En effet, celui qui veut honorer un ami le couvre de son propre vêtement ou d'un costume semblable, afin que cet ami se montre en public aussi richement habillé que lui. »

3. Mais celle-ci se souvint qu'elle avait promis à plusieurs personnes de communier ce jour-là à leur intention, et pria Dieu de leur accorder le fruit de ce sacrement. Elle reçut cette réponse : « Je leur donne la grâce réclamée, mais elles garderont la liberté de s'en servir à leur gré.»

4. Comme elle demandait ensuite de quelle manière il voulait que ces âmes cherchassent à en tirer profit, le Seigneur ajouta : « Elles peuvent se tourner vers moi à toute heure, avec un cœur pur et une parfaite volonté ; et lorsque avec leurs larmes et leurs gémissements elles auront imploré ma grâce, elles apparaîtront aussitôt revêtues de cette parure céleste que tu leur as obtenue par les prières. »

CHAPITRE XXXV

EFFETS PRODUITS PAR LA SAINTE COMMUNION.

Elle exprima à Dieu le désir de recevoir, comme dernière nourriture, à l'heure de la mort, le sacrement vivifiant du corps du Christ ; mais une lumière intérieure lui fit comprendre que cette demande n'était pas pour le plus grand bien de son âme. En vérité, l'effet de ce sacrement ne peut être diminué par la nécessité de soigner notre corps, et surtout par l'alimentation légère que le malade prend avec répugnance, dans l'unique but de soutenir sa vie pour la gloire de Dieu. Si, en vertu de l'union que la sainte Eucharistie établit entre Dieu et l'homme, tous les biens de ce dernier prennent une plus grande valeur, combien davantage, à l'heure de la mort et après la réception du corps du Christ, tous les actes accomplis dans une intention pure seront-ils méritoires! Souffrir avec patience, manger ou boire, tout cela mettra le comble aux mérites éternels de l'âme, en vertu de cette union incomparable contractée avec Dieu dans le Sacrement de vie.

CHAPITRE XXXVI

DES AVANTAGES DE LA COMMUNION FRÉQUENTE,

Un matin, avant de recevoir la communion, elle dit : « O Seigneur, quel don allez-vous m'accorder ? Le Seigneur répondit : « Le don de tout mon être avec ma vertu divine, et tel que jadis la Vierge ma Mère le reçut ». Elle reprit : « Puisque dans la sainte communion vous vous livrez toujours tout entier, qu'aurai-je de plus que les personnes qui vous ont reçu hier avec moi, et ne s'approchent pas aujourd'hui de vos saints mystères? » Le Seigneur répondit : « Chez les anciens, tu sais que le second consulat honorait un homme plus que le premier ; comment alors l'âme plus souvent unie à moi sur la terre n'obtiendrait-elle pas au ciel une gloire supérieure? » Elle se prit à soupirer : « Ah! dit-elle, les prêtres jouiront d'une gloire bien plus grande que la nôtre, eux qui, en raison de leur ministère, communient tous les jours ! - Certainement, reprit le Seigneur, une gloire éclatante est réservée à ceux qui me reçoivent dignement. Mais il ne faut pas confondre l'amour d'une âme qui communie avec la gloire dont est revêtu celui qui célèbre les mystères. Aussi les récompenses sont diverses : autre pour le cœur brûlant d'amour et de désirs ; autre pour celui qui me reçoit avec crainte et révérence; autre encore pour ceux qu'une longue et fervente préparation dispose à se nourrir de ma chair sacrée; mais aucune de ces trois n'est réservée au prêtre qui célébrerait les divins mystères avec froideur et par routine. »

CHAPITRE XXXVII

COMMENT LE SEIGNEUR CORRIGE LES FAUTES DE L' ÂME AIMANTE.

1. Un jour où I'on fêtait la bienheureuse Vierge Marie, après avoir reçu des faveurs spéciales et vraiment admirables, celle-ci, revenue à elle-même, considérait avec tristesse son ingratitude et sa négligence. Il lui semblait qu'elle n'avait pas rendu des hommages suffisants à la Mère de Dieu et aux autres saints ; et cependant en retour des grâces merveilleuses qui lui étaient faites, elle aurait dû leur offrir de magnifiques louanges. Le Seigneur voulut la consoler. Il s'adressa à la bienheureuse Vierge et aux saints : « N'ai-je pas suffisamment réparé les négligences de mon Épouse à votre égard, dit-il, lorsque je me suis communiqué à elle en votre présence dans les délices de ma divinité ? - En vérité, la satisfaction que nous avons reçue a été surabondante. » Le Seigneur se tourna avec tendresse vers son Épouse : Est-ce que cette réparation te suffira à toi aussi? - O Dieu plein de bonté, répondit-elle, oui certes je serais pleinement heureuse, si une pensée ne venait troubler ma joie : je connais ma faiblesse, j'entrevois qu'après avoir obtenu le pardon de mes anciennes négligences je pourrai en commettre de nouvelles. » Le Seigneur répondit : « Je me donnerai à toi d'une manière si complète, que je réparerai non seulement les péchés de ta vie passée. mais aussi ceux qui, dans l'avenir, pourraient souiller ton âme. Aie soin toutefois, après avoir reçu le sacrement de mon corps, de te garder dans une pureté parfaite. » Mais elle objecta : « Hélas ! Seigneur, je crains de ne pas bien remplir cette condition. C'est pourquoi je vous prie, ô le meilleur des maître, de m'enseigner à effacer sans retard les souillures que j'aurai contractées. - Ne souffre pas, répondit le Seigneur, qu'elles demeurent un instant sur ton âme ; mais dès que ta auras commis une imperfection, invoque-moi par ce verset : Miserere mei Deus ou cette prière : O Christ Jésus, ô mon unique salut, donnez-moi, par votre mort très salutaire, Ie pardon de tous mes péchés. »
2. Elle reçut ensuite le corps du Seigneur, et son âme lui parut semblable à un cristal très pur et plus brillante que la neige. La divinité du Christ qu'elle venait de recevoir paraissait en cette âme comme un or très pur qui resplendit à travers le cristal. Elle y produisait des opérations si merveilleuses et si douces que la très adorable Trinité et tous les saints ressentirent à cette vue d'ineffables délices. Celle-ci expérimenta alors la vérité de cette parole : que tout ce qui a été perdu spirituellement peut se recouvrer par une digne réception du corps du Christ. Cette opération de la Divinité paraissait en effet si excellente, que toute la cour céleste sembla attester qu'elle prenait ses délices à regarder l'âme en qui Dieu opérait de si grandes choses. Quant à ce qui a été dit plus haut, que le Seigneur lui promit d'effacer même ses fautes à venir, il faut l'entendre de la sorte : de même qu'au travers d'un prisme de cristal on peut voir également d'un côté ou de l'autre ce que le cristal renferme, ainsi l'opération divine s'accomplissait dans l'âme de celle-ci, soit qu'elle fût attentive et fidèle dans la pratique des bonnes oeuvres, soit que la fragilité humaine détournât son attention. Mais pour que 1a merveilleuse et très salutaire opération pût s'accomplir, il fallait toujours que l'âme ne fût pas obscurcie par le nuage du péché.

CHAPITRE XXXVIII

DE L'EFFET DU REGARD DIVIN.

1. Sa grande dévotion entretenait chez elle un désir ardent de recevoir le corps du Seigneur. Une fois qu'elle s'y était préparée avec plus de ferveur encore durant plusieurs jours, elle éprouva dans la nuit du dimanche un tel affaiblissement qu'il lui parut impossible de communier. EIIe voulait selon son habitude, consulter le Seigneur afin de connaître son bon plaisir. Il lui répondit : « L'époux qui s'est rassasié de mets divers trouve plus de charmes à demeurer avec son épouse dans 1e secret de 1a chambre nuptiale, qu'à rester assis à table auprès d'elle. De même, je serai satisfait qu'aujourd'hui, par discrétion, tu omettes de recevoir la sainte communion. - Mais, ô mon très aimant Seigneur, dit-elle, comment daignez-vous affirmer que vous avez été pleinement rassasié ? » Le Seigneur répondit : « Le recueillement de tes sens, la sobriété de tes paroles, les brûlants désirs et les ferventes prières par lesquelles ton âme était préparée à la réception de mon corps et de mon sang. m'ont nourri comme autant de mets
délicieux. »

2. Malgré son extrême faiblesse, elle assista à la messe avec le désir de communier au moins spirituellement. Or il arriva qu'un prêtre revint de la campagne où il était allé porter le saint viatique à un malade. Celle-ci en fut avertie par 1e son de la cloche, et tout enflammée de désirs elle s'écria : « Que je vous recevrais avec bonheur, au moins spirituellement, ô vraie Vie de mon âme, si j'avais un peu de temps pour me préparer ! » Le Seigneur répondit : « Le regard de ma divine Bonté te préparera convenablement. » II daigna alors arrêter sur cette âme la flamme de son divin regard, flamme plus chaude et plus brillante que les rayons du soleil et dit : « Firmabo super te oculos meos : Je tiendrai mes yeux arrêtés sur vous ».(Ps. XXXI, 8.) A ces mots elle comprit le triple effet qu'à l'instar des rayons du soleil 1e regard divin peut opérer dans une âme, et 1e triple moyen de se préparer à le recevoir :
- Premièrement, le regard divin purifie l'âme, lui enlève toute tache et la rend plus blanche que la neige ; c'est l'humble connaissance des défauts qui produit ce résultat.
- Secondement, Ie regard de la divine Bonté assouplit l'âme et la dispose à recevoir les dons spirituels, à la façon de la cire qui s'amollit sous les rayons du soleil et devient propre à recevoir une empreinte : cet effet s'obtient par une parfaite bonne volonté.
- Troisièmement, le regard le Dieu féconde l'âme, qui produit alors les fleurs des vertus, comme 1a terre nous donne ses fruits variés et savoureux, lorsqu'elle a été réchauffée par les rayons vivifiants de l'astre du jour : on atteint ce but par un abandon complet à la miséricorde du Seigneur, une foi très ferme en la bonté divine qui fait tout concourir à notre bien, l'adversité comme la prospérité.

3. Ensuite, comme le convent communiait aux deux messes 1, le Seigneur, dans son ineffable tendresse, parut distribuer le pain sacré aux sœurs, tandis que le prêtre marquait seulement chaque hostie du signe de la croix. Or il arriva qu'en donnant chacune de ces hosties, le Seigneur semblait accorder à celle-ci une puissante bénédiction. Elle fut remplie d'étonnement : « O Seigneur, dit-elle, vous me comblez de faveurs si abondantes! Est-il possible que les autres en vous recevant sacramentellement aient obtenu plus de richesses ? » Le Seigneur répondit : « Celui qui se pare de beaux ornements et de pierres précieuses est-il plus riche en réalité qu'un autre dont les trésors sont demeurés cachés? » Ces paroles du Seigneur donnaient à entendre que la créature, par la communion sacramentelle, obtient une grâce de salut dont le corps et l'âme ressentent les effets puissants ; mais celle qui, avec une très pure intention de glorifier Dieu, s'abstient de recevoir la sainte communion par obéissance, par discrétion et tout en désirant avec ardeur communier spirituellement; celle-là mérite les bénédictions données aujourd'hui à cette âme par la bonté divine, c'est-à-dire des fruits de grâce beaucoup plus abondants. Remarquons cependant que l'ordre et le secret de cette conduite demeurent cachés à l'intelligence humaine.

1. Une partie de la communauté recevait la sainte communion à une première messe, et l'autre partie à la seconde.

CHAPITRE XXXIX

COMBIEN EST UTILE LE SOUVENIR DE LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST.

1. En considérant un jour sa propre indignité, celle-ci perdit si bien confiance en ses propres mérites, qu'elle s'arrêta dans sa voie spirituelle vers Dieu. Alors le Seigneur s'inclina vers elle dans sa bonté miséricordieuse et lui dit : « D'après l'étiquette qui règle les devoirs des époux, il convient que le roi se hâte d'aller rendre visite à la reine dans les stations où elle se repose. » Par ces paroles, elle comprit que Dieu se regarde comme obligé envers l'âme qui médite avec amour sa douloureuse Passion, comme le roi qui a des devoirs à remplir à l'égard de la reine en vertu du mariage qui les unit.

2. Elle reconnut alors avoir mérité la très aimable visite du Seigneur, parce qu'elle s'était appliquée à méditer sa sainte Passion en la sixième. férie, et comprit aussi que toute âme, si tiède qu'elle soit dans la dévotion, obtiendrait cependant la bienveillance divine si elle gardait mémoire assidue de la Passion.

CHAPITRE XL

COMMENT LE FILS DE DIEU APAISE SON PÈRE.

Une fois elle essaya de rechercher, parmi les lumières spéciales que la bonté divine lui avait accordées, celle qu'il serait le plus utile de manifester aux hommes pour leur profit spirituel. Le Seigneur, entrant aussitôt dans ses vues et ses désirs, lui dit : « Les hommes trouveront un grand avantage à se souvenir que moi, le Fils de la Vierge, je me tiens sans cesse devant Dieu le Père afin de plaider la cause du genre humain. S'ils viennent à souiller leur cœur par suite de la fragilité humaine, j'offre mon Cœur sacré en réparation à Dieu le Père. S'ils pèchent par la bouche, j'offre ma bouche très innocente. S'ils offensent Dieu par leurs oeuvres, je présente mes mains transpercées pour eux. Ainsi, quelle que soit leur faute, toujours par mon innocence j'apaise le Père tout-puissant afin que les cœurs touchés de repentir obtiennent facilement miséricorde. Aussi je voudrais que les âmes, après avoir reçu si aisément le pardon désiré, m'en rendissent de vives actions de grâces.

CHAPITRE XLI

D'UN REGARD PIEUX PORTÉ SUR LE CRUCIFIX.

1. Un vendredi soir, tandis qu'elle regardait l'image du Dieu crucifié, son cœur fut pénétré de douleur et d'amour. Elle dit au Seigneur : « O très doux et très aimé Seigneur, combien vous avez souffert en ce jour pour mon salut ! Et moi, infidèle que je suis, j'ai été occupée d'autres choses, et j'ai laissé s'écouler les heures sans me souvenir que vous avez supporté pour moi tant de supplices, ô mon Salut éternel ; que vous enfin, vraie vie qui vivifiez tonte chose, avez daigné mourir pour vous assurer mon amour ! » Le Seigneur lui répondit du haut de la croix: « J'ai suppléé à ta négligence, car à tout moment je réunissais dans mon cœur les sentiments que le tien aurait dû produire, et bientôt mon Cœur sacré en fut tellement rempli que j'attendais avec un ardent désir l'heure où tu m'adresserais la prière que tu viens de faire. Maintenant j'offre cette prière à Dieu le Père, l'unissant aux sentiments que j'ai eus aujourd'hui en ton nom, car si tu n'avais pas tourné ton intention vers moi, tu n'aurais pas ressenti ces effets de salut. » Reconnaissons ici l'amour de Dieu pour les hommes: aussitôt que l'âme négligente a formulé une seule pensée de regret, il offre satisfaction pour elle à Dieu le Père, et, avec une plénitude que nous ne pouvons comprendre, il répare tous ses manquements. Aussi est-ce à bon droit que les hommes bénissent cette infinie miséricorde.

2. Une autre fois. comme elle contemplait avec dévotion l'image du Christ en croix, elle comprit que l'âme, en regardant avec amour le Seigneur crucifié, mérite que Dieu tourne ses yeux vers elle avec une grande bonté. Sous l'influence de ce regard, elle devient comparable à un brillant miroir; par un effet de l'amour divin elle reflète l'image admirable qu'elle a contemple, cette vue réjouit grandement la cour céleste. De plus, chaque fois qu'une personne accomplit cet acte avec amour et respect, elle en recueille pour le ciel une gloire éternelle.

3. Elle reçut aussi cet enseignement : quand un homme regarde le crucifix, il doit penser en son cœur que le Seigneur Jésus lui dit avec bonté : « Voici que par amour pour toi j'ai été attaché à la croix, nu et méprisé, après avoir supporté une dure flagellation et la dislocation de mes membres. Mon cœur est tellement épris d'amour, que si cela était indispensable pour ton salut, je voudrais supporter pour toi seul les inexprimables douleurs que j'ai souffertes pour le monde entier. » Que de telles pensées excitent les cœurs à la reconnaissance, car il n'arrive jamais sans une grâce de Dieu qu'un crucifix se présente à nos regards. La contemplation du signe auguste de notre salut apporte toujours un grand profit ; aussi, bien coupable serait le chrétien ingrat s'il négligeait de vénérer Celui qui s'est offert comme le prix inestimable de son rachat.

4. Une autre fois, elle avait l'esprit occupé de la Passion du Seigneur et elle comprit que les prières ou méditations ayant trait à ce mystère rapportent beaucoup plus de fruits que les autres exercices. En effet, s'il est impossible de toucher la farine sans en garder quelque trace, ainsi l'âme ne peut méditer la Passion du Seigneur, même avec très peu de dévotion, sans en retirer un certain profit. Et même si une personne se contente de lire quelque chose ayant trait à la Passion, elle procure au moins à son âme une aptitude à recevoir le fruit de cette même Passion. Car l'intention d'une personne qui pense souvent à la Passion du Christ est plus fructueuse que les plus nombreuses intentions d'une autre qui ne s'en occupe jamais. Efforçons-nous donc d'entretenir dans notre esprit ce souvenir sacré, afin qu'il nous devienne un rayon de miel à la bouche, une mélodie à l'oreille, une allégresse au cœur.

CHAPITRE XLII

DU FAISCEAU OU BOUQUET DL MYRRHE.

1. Auprès de son lit il y avait un Crucifix. Une nuit, comme cette image était penchée vers elle et sur le point de tomber, elle la releva en disant avec tendresse : « O très doux Jésus, pourquoi vous inclinez-vous ainsi? » Il répondit aussitôt : « L'amour de mon divin cœur m'attire vers toi. » Alors elle prit en mains la sainte image, la serra doucement contre son cœur, la couvrit de caresses et de baisers et s'écria : « Fasciculus myrrhae dilectus meus mihi : Mon bien-aimé est pour moi un faisceau de myrrhe. » (Cant. I, 12.) Et le Seigneur achevant la parole en son nom ajouta : « Inter haec ubera mea commorabitur: Il demeurera sur mon sein. » (Ibid ) I1 lui enseignait en ce moment que l'homme doit envelopper dans la très sainte Passion du Seigneur toutes ses peines et ses adversités, comme on introduirait une petite branche de fleurs au milieu d'un faisceau de myrrhe : si le nombre et l'intensité de ses maux le portent à l'impatience, il doit se rappeler la douceur admirable du Fils de Dieu qui, semblable à un doux agneau, se laissa prendre et immoler pour notre salut sans proférer une seule plainte. Si l'homme trouve l'occasion de se venger du mal qu'on lui a fait, qu'il se souvienne avec quelle douceur le Dieu très aimant ne rendit jamais le mal pour le mal, et ne se vengea par aucune parole. Au contraire, en retour des maux qu'il a endurés, il racheta par ses souffrances et par sa mort ceux qui l'avaient persécuté jusqu'à le faire mourir. Enfin, si l'homme ressent de la haine contre ses ennemis, qu'il se souvienne de l'excessive mansuétude avec laquelle le très aimant Fils de Dieu, au milieu même des douleurs indicibles de sa Passion et des angoisses de sa mort a prié pour ceux qui le crucifiaient, disant : « Pater, ignosce illis, etc. Père, pardonnez leur ». S'unissant à cet amour, qu'il prie à son tour pour ses ennemis.

2. Le Seigneur ajouta : « Si quelqu'un enveloppe et cache pour ainsi dire toutes ses peines dans le faisceau de myrrhe de mes douleurs, et se fortifie par les exemples de ma Passion en cherchant à les imiter, c'est celui-là qui vraiment inter ubera mea commorabitur. Je lui donnerai par un amour spécial, pour augmenter ses richesses, tout ce que j'ai mérité par ma patience et par mes autres vertus. »

3. Elle dit alors : « Comment recevez-vous, Seigneur, l'amour que certains portent à l'image de votre croix? - Je l'accepte avec reconnaissance, répondit le Seigneur : cependant ceux qui vénèrent mon image sans imiter les exemples de ma Passion ressemblent à une mère qui donnerait à sa fille des vêtements de son choix à elle, ne tenant aucun compte des goûts de son enfant et lui faisant même essuyer parfois de durs refus. Tant que la fille n'obtient pas l'objet de ses désirs, elle ne peut savoir gré des dépenses faites pour elle, car elle est sûre que sa mère lui impose ces parures pour satisfaire sa propre vanité et nullement par tendresse. De même tous les témoignages d'amour, d'honneur et de respect rendus à l'image de ma croix, ne peuvent me donner une satisfaction complète, si l'on ne cherche en même temps à imiter les exemples de ma Passion. »

CHAPITRE XLIII

D'UNE IMAGE DU CRUCIFIX.

Elle désirait ardemment posséder une croix pour la vénérer souvent avec amour. Mais elle modérait ce désir, dans la crainte que cet exercice trop assidu ne l'empêchât de jouir des grâces intérieures dont Dieu la comblait. Le Seigneur lui dit alors : « Ne crains pas, ô ma bien-aimée ; puisque je suis en cette dévotion le seul objet de tes pensées, elle ne pourra. mettre obstacle aux joies spirituelles que je te donne. J'avoue de plus qu'il m'est très agréable de voir l'image de mon supplice entourée d'amour et de respect. Un roi qui ne peut demeurer toujours auprès de son épouse tendrement chérie, laisse parfois en sa place celui de ses parents qu'il aime le plus. Cependant il tient pour fait à lui-même l'amitié et la tendresse que son épouse peut témoigner à cet ami parce qu'il sait qu'elle n'agit point par une affection illicite pour un étranger, mais bien par un chaste amour pour son époux. De même je trouve mes délices dans les honneurs rendus à ma croix, parce qu'ils sont une preuve d'amour pour moi. Toutefois il ne faut pas se contenter de posséder une croix : cette croix doit rendre plus vif le souvenir de l'amour et de la fidélité qui m'ont fait supporter les amertumes de ma Passion ; car il ne faut pas songer plus à la satisfaction d'un attrait personnel qu'à l'imitation des exemples de ma Passion. »

CHAPITRE XLIV

COMMENT LA SUAVITÉ DIVINE ATTIRE L'ÂME.

1. Une nuit où elle s'occupait dévotement de la Passion, et se laissait entraîner comme sans aucun frein dans un abîme de désirs, elle sentit son Cœur tout brûlant à la suite de ces saintes ardeurs et dit au Seigneur : « O mon très doux amant, si les hommes savaient ce que j'éprouve, ils diraient que je dois modérer une telle ferveur, afin de retrouver ma santé. Mais vous qui pénétrez dans l'intime de mon être, vous savez bien que tout l'effort de mes puissances et de mes sens, ne pourrait faire résister mon âme au très doux ébranlement que lui cause votre visite. » Le Seigneur répondit : « Qui donc, à moins d'être insensé, ignore que la douceur infiniment puissante de ma divinité surpasse d'une manière incompréhensible toute délectation humaine et charnelle ? Toutes les consolations terrestres auprès des consolations célestes sont comme une goutte de rosée comparée à l'immense étendue des mers. Les hommes se laissent tellement entraîner par l'attrait des plaisirs sensibles, qu'ils mettent parfois en péril non seulement la santé de leur corps, mais aussi le salut éternel de leur âme. A plus forte raison, un cœur tout pénétré de la suavité divine se trouve dans l'impossibilité de réprimer la ferveur d'un amour qu'il sait devoir lui procurer une félicité éternelle. »

2. Elle objecta : « Les hommes diraient peut-être qu'ayant fait profession dans l'ordre cénobitique, je dois modérer ma dévotion, afin de pouvoir pratiquer la règle dans toute sa rigueur. » Le Seigneur daigna l'instruire par cette comparaison : « Si l'on plaçait devant la table du roi divers chambellans prêts à le servir avec zèle et respect, et que le roi fatigué ou affaibli par l'âge désirât avoir près de lui un de ces serviteurs pour s'appuyer sur lui, ne serait-ce pas malséant que ce chambellan laissât tomber son maître, en se levant tout à coup, sous prétexte qu'il a été préposé au service de la table ? De même, il serait déplorable qu'une âme appelée gratuitement aux délices de la contemplation voulût s'y soustraire pour suivre en toute sa rigueur la règle de son Ordre. Je suis le créateur et le réformateur de l'univers et je me complais infiniment plus dans une âme aimante que dans n'importe quel exercice ou travail corporel qui peut être accompli parfois sans amour ni pureté d'intention. » Le Seigneur ajouta encore : « Si quelqu'un n'est pas en toute certitude attiré par mon Esprit au repos de la contemplation, et que dans l'effort qu'il fait pour y atteindre il néglige la règle, il ressemble au serviteur qui veut s'asseoir à la table du roi, tandis qu'il n'est appelé qu'à se tenir debout, prêt à accomplir ses ordres. Et comme un chambellan qui s'assied à la table du maître sans y être invité, ne reçoit aucun honneur, mais s'attire le mépris ; de même celui qui néglige la règle de son Ordre, et veut arriver par son propre effort à la contemplation divine (faveur que nul le petit obtenir sans grâce spéciale), celui-là trouve plus de détriment que de profit ; car d'un côté il ne fait aucun progrès dans la contemplation, et de l'autre il accomplit son devoir avec tiédeur. Quant au religieux qui recherche les jouissances extérieures et néglige l'observance de sa règle sans nécessité et pour son seul bien-être, il agit comme un serviteur qui, appelé pour servir à la table royale, s'en irait, comme le dernier des valets, se salir à nettoyer les écuries.

CHAPITRE XLV

COMMENT LE SEIGNEUR ACCEPTA UN HOMMAGE RENDU AU CRUCIFIX.

1. Un vendredi, après avoir passé toute la nuit en prières et en désirs ardents, elle se souvint d'avoir enlevé jadis les clous de l'image du Crucifix pour les remplacer par de petits boutons de girofle parfumés et elle dit au Seigneur : « O mon Bien-Aimé, qu'avez-vous donc pensé, lorsque, par tendresse, j'ai enlevé les clous des douces blessures de vos pieds et de vos mains afin de les remplacer par ces petits boutons parfumés? » Le Seigneur lui répondit : « Cette marque d'amour m'a été si agréable, que j'ai répandu sur les blessures de tes péchés le baume précieux de ma divinité ; les saints puiseront des délices éternelles à la vue de ces blessures; sources d'une liqueur de si grand prix. - Mon Seigneur, reprit-elle, accorderiez-vous la même faveur à tous ceux qui vous honoreraient de cette manière? - Non pas à tous, dit le Seigneur, mais seulement à ceux qui le feraient avec le même amour ; cependant la récompense serait encore large pour des âmes dont la dévotion et la ferveur n'égaleraient pas la tienne. »

A ces douces paroles, elle saisit le Crucifix, le couvrit de tendres baisers, et le pressant sur son cœur, lui prodigua toutes les marques de son amour. Mais bientôt elle sentit ses forces défaillir par suite de cette veille prolongée, et déposant son Crucifix : « Je vous salue, mon Bien-Aimé, dit-elle, et vous souhaite bonne nuit. Permettez-moi de dormir pour retrouver les forces que j'ai perdues dans nos doux entretiens. » Après avoir dit ces mots elle se détourna de l'image du Crucifix afin de se reposer. Pendant ce repos, le Seigneur ayant détaché son bras droit de la croix, le mit autour qu cou de son épouse, comme s'il voulait lui donner le baiser d'amour. Puis appliquant sa bouche sacrée à l'oreille de celle-ci, il murmura doucement : « Ecoute, ô ma bien-aimée, je vais te faire entendre encore un chant d'amour. » Et sur la mélodie de l'hymne : Rex Christe, factor omnium 1, il lui chanta cette strophe, de sa voix la plus douce :

« Amor meus continuus,
Tibi Ianguor assiduus ;
Amor tuas suavissimus,
Mihi sapor gratissimus.

Mon amour incessant
Eternise sa langueur ;
Ton amour ravissant
M'offre la plus douce saveur. »

2. Lorsqu'il eut fini : « Maintenant, dit-il, au lieu du Kyrie eleison qui se chante après chaque strophe, demande-moi les grâces que tu désires. » Elle exposa alors ses désirs au Seigneur et fut pleinement exaucée. Ensuite le Seigneur Jésus chanta de nouveau la même strophe, invita encore son épouse à prier, et ils redirent plusieurs fois ces mêmes paroles alternativement, en sorte que le Seigneur ne lui permit pas de dormir, jusqu'à ce que, ses forces étant presque épuisées, il devint nécessaire de les réparer. Elle se livra donc un moment au sommeil jusqu'au lever du jour. Pendant ce temps le Seigneur Jésus, qui ne s'éloigne jamais de ceux qui l'aiment, lui apparut en songe et la réchauffa doucement sur son sein. I1 semblait préparer dans la blessure de son sacré côté un mets délicieux, et de sa propre main le porter par bouchées aux lèvres de son épouse afin de renouveler sa vigueur. Aussi s'éveilla-t-elle complètement reposée. Elle se sentit donc en possession de ses forces, et rendit ait Seigneur de dévotes actions de grâces.

1. Hymne qui était chantée à la fin des Laudes avec Kyrie eleison, les trois jours avant Pâques. (Voir Livre IV, chap. XXV.)

CHAPITRE XLVI

DES SEPT HEURES DE L'OFFICE DE LA BIENHEUREUSE VIERGE.

1. Tandis qu'elle veillait une nuit pour méditer sur la Passion du Seigneur, elle éprouva une si grande fatigue qu'avant même de réciter Matines, elle sentit ses forces défaillir et dit au Seigneur : « Ah ! mon Seigneur, puisque vous voyez que la faiblesse de ma nature réclame impérieusement le repos, dites-moi quel hommage ou quel tribut d'honneur je puis offrir à votre bienheureuse Mère, en compensation des heures que j'aurais dû réciter à sa louange. - Loue-moi, répondit le Seigneur, par la douce harmonie de mon Cœur, pour l'innocence de sa virginité parfaite : Vierge elle m'a conçu, Vierge elle m'a enfanté, Vierge elle est demeurée après l'enfantement. Elle m'a imité moi, l'innocence même, qui me suis laissé arrêter à l'heure de Matines pour la rédemption du monde, et fus ensuite lié, souffleté, frappé sans pitié, accablé d'outrages et d'opprobres. » Or, pendant que celle-ci louait le Seigneur comme il le lui avait demandé, elle le vit présenter son Cœur divin en forme d'une coupe d'or à la Vierge-Mère. La Vierge but à longs traits ce breuvage plus doux que le miel, et partit comme enivrée, après que cette liqueur eut pénétré son être tout entier. Celle-ci dit alors à la Vierge-Mère : « Je vous loue et vous salue, Mère de toute félicité, très digne sanctuaire du Saint-Esprit, par le très doux Cœur de Jésus-Christ, Fils de Dieu le Père et votre très aimant Fils. Je vous prie de nous aider dans tous nos besoins et à l'heure de notre mort, ainsi soit-il 1. » Elle comprit que si quelqu'un louait le Seigneur comme il vient d'être dit en ajoutant le verset : « Je vous loue et je vous salue, Mère de toute félicité, » etc., pour glorifier la bienheureuse Vierge, il semblerait présenter chaque fois à la Mère de Dieu le Cœur de son très aimant Fils, et la faire boire à cette coupe divine. La royale Vierge accepterait volontiers cette offrande et la récompenserait selon toute la libéralité de sa maternelle tendresse.

2. Le Seigneur ajouta : « Loue-moi à l'heure de Prime par mon Cœur très doux pour cette tranquille humilité par laquelle la Vierge sans tache se disposait à me recevoir comme Fils : elle pratiquait l'humilité que j'ai montrée pour la rédemption du genre humain lorsque, moi, le juge des vivants et des morts, j'ai daigné comparaître devant un païen pour entendre mon jugement.»

3. « A l'heure de Tierce, loue-moi pour ce désir fervent par lequel ma Mère m'attira du sein de Dieu le Père en son sein virginal : elle imitait ainsi l'ardent désir que j'éprouvais du salut du monde, lorsque, déchiré de coups et couronné d'épines, j'ai daigné, à la troisième heure, porter avec patience et douceur sur mes épaules fatiguées et sanglantes cette croix ignominieuse. »

4. « A l'heure de Sexte, loue-moi pour cette très ferme espérance par laquelle la Vierge céleste désirait sans cesse ma gloire avec une parfaite bonne volonté et une intention toujours pure : elle m'imitait lorsque, suspendu à l'arbre de la croix, je désirais de toutes mes forces le salut du genre humain, au milieu des amertumes et des angoisses de la mort. Cet ardent désir me forçait à crier : J'ai soif ! J'avais en effet soif du salut des hommes à tel point que j'aurais souffert des tourments plus amers et plus durs encore : car j'étais prêt à porter volontiers toute douleur pour racheter les hommes.»

5. « A l'heure de None, loue-moi pour l'amour réciproque de mon Cœur divin et de la Vierge sans tache, amour qui a uni inséparablement l'excellence de la divinité à la faiblesse de l'humanité dans le sein de la Vierge. Ma Mère m'a imité, moi la vie des vivants, lorsque je mourus sur la croix d'une mort très amère à l'heure de None, à cause de mon amour infini pour le salut des hommes. »

6. « A l'heure de Vêpres, loue-moi pour cette foi inébranlable que la bienheureuse Vierge a seule montrée au moment de ma mort. Les apôtres s'éloignaient, tous désespéraient, elle demeura ferme et constante dans la foi : elle imitait la fidélité que j'ai montrée lorsque, ayant été descendu de la croix, après ma mort, j'allai chercher l'homme jusqu'au fond des enfers, d'où je l'arrachai par la très puissante main de ma miséricorde pour l'élever aux joies ut paradis. »

7. A l'heure de Complies, loue-moi pour cette persévérance admirable avec laquelle ma très douce Mère a gardé la constance dans le bien et la vertu jusqu'à la fin de sa vie : elle a imité la perfection avec laquelle j'ai accompli l'œuvre de la Rédemption, car après avoir obtenu par une mort cruelle le complet rachat de l'homme , j'ai néanmoins voulu que mon corps incorruptible fût enseveli « suivant la Coutume 2 », afin de montrer qu'il n'était rien de vil et de méprisable que je n'acceptasse pour le salut de l'homme. »

1. Livre de la Grâce spéciale, Livre I, chap. II
2. Sicut mos est Judaeis sepelire. (Jean. XIX, 40.)

CHAPITRE XLVII

MANIFESTATION DE L'AMITIÉ DU SEIGNEUR

1. Les relations avec les créatures lui étaient fort à charge, parce que l'âme qui aime vraiment Dieu ne rencontre en dehors de lui qu'ennui et souffrance. Aussi lui arrivait-il très souvent, dans la ferveur de son esprit, de se lever tout à coup et de se rendre au lieu de la prière en disant : « O mon Seigneur, je ne trouve qu'amertume dans les créatures, je ne veux plus avoir d'entretien et de commerce qu'avec vous. Souffrez que je me détourne d'elles pour m'occuper de vous, ô mon unique bien, ô joie souveraine de mon coeur et de mon âme. » Ensuite, baisant cinq fois les cinq plaies vermeilles du Seigneur, elle disait autant de fois ce verset : « Je vous salue, ô Jésus, Époux plein de charmes : je vous embrasse avec les délices de votre divinité, avec l'amour de tout l'univers, et je dépose mon ardent baiser sur la plaie de votre amour. » A ces paroles prononcées sur chacune des plaies chi Seigneur, il lui semblait voir l'ennui s'évanouir, elle se réconfortait dans les charmes de sa tendre dévotion.

2. Elle demanda un jour au Seigneur si cet exercice lui était agréable, car elle n'y employait souvent que quelques instants. Le Seigneur répondit : « Chaque fois que tu te tourneras vers moi de cette manière, tu seras à mes yeux comme un ami qui offre à son ami l'hospitalité pour un jour, et s'efforce de lui témoigner toutes sortes d'amitiés par ses actes et ses paroles, car il veut lui prouver sa joie par ses attentions et ses délicatesses. De même qu'un hôte si bien accueilli songerait souvent à ce qu'il pourrait faire lorsque son ami viendrait le visiter à son tour, ainsi mon Coeur pense avec amour aux récompenses que je te prépare dans la vie éternelle pour les tendresses que tu m'auras témoignées sur la terre : je te les rendrai au centuple selon la royale libéralité de ma toute-puissance, de ma sagesse et de ma bonté. »


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19 juillet 2008 6 19 /07 /juillet /2008 12:45

IV. -- Avantages que l'on trouve à s'abstenir de paroles et d'actions inutiles.

En lisant ces paroles d'Isaïe : « Glorificaberis dum non facis vias tuas, etc. : Tu seras glorifié si tu ne suis pas tes inclinations » (Isaïe, LVIII, 13), elle comprit que si, après avoir conçu divers projets, on renonce au plaisir de les exécuter parce qu'ils n'ont aucune utilité pour le bien, on obtiendra ce triple avantage : 1° de trouver en Dieu de plus grandes délices : « DeIectaberis in Domino : Tu te réjouiras dans le Seigneur (Isaïe, LVIII, 14); 2° de rester moins sous l'empire des pensées dangereuses: « Sustollam te super altitudinem terrae : Je t'élèverai sur les hauteurs de la terre » (Ibid.) ; 3° enfin, de recevoir du Fils de Dieu, parce qu'on aura noblement résisté à 1a tentation et remporté la victoire, une part spéciale aux mérites de sa très sainte vie, selon cette parole: « Et cibabo te haereditate Jacob patris tui : Et je te donnerai pour nourriture l'héritage de Jacob ton père » (Ibid.) Dans cet autre texte du même prophète : « Ecce merces ejus cum eo : Il porte avec lui sa récompense » (Ibid., XL, 10), elle vit que le Seigneur, dans son amour pour ses élus, daigne être lui-même leur récompense. II s'unit à eux avec tant de douceur, que la créature, objet d'un si grand amour, peut affirmer en toute vérité qu'elle est récompensée au delà de ses mérites : «Et opus illius coram illo: et son oeuvre est devant lui »(Ibid.). Quand l'âme s'abandonne complètement à la sainte Providence, et cherche en tous ses actes à accomplir la divine volonté, alors, par la grâce du ciel, elle apparaît déjà parfaite aux yeux de Dieu.

V.-- Le repentir amène promptement la délivrance.

Pendant qu'elle récitait ce répons de la vigile de Noël : « Sanctificamini, filii Israel 1 : Sanctifiez-vous, fils d'Israël », elle comprit que si une âme déplore sans retard les fautes qu'elle a commises et regrette de n'avoir pas accompli tout le bien qui lui était possible, que si elle est en outre résolue à se soumettre désormais aux préceptes de Dieu, elle paraît aux yeux de la Majesté divine vraiment sanctifiée comme ce lépreux de l'Évangile qui fut purifié de ses fautes par la parole du Seigneur: « Volo, mundare: Je le veux, sois purifié »(Matth.,VIII,3).

Par cette parole: « Cantate Domino canticum novum : Chantez au Seigneur un cantique nouveau » (Isaïe, XLII, 19), il lui fut montré que celui qui chante avec grande ferveur chante un cantique nouveau. En effet, il se trouve déjà entièrement renouvelé et agréable à Dieu, perce qu'il a reçu la grâce de diriger vers le Seigneur toute son intention.

1. Répons de la vigile de la Nativité du Seigneur.

VI. -- Dieu broie ses élus pour les guérir.

Dans ce texte d'Isaïe : « Spiritus Domini super me : L'Esprit du Seigneur est sur moi » (Isaïe, LXI, 1), et ce qui suit: « ut mederer contritos corde: pour guérir les coeurs brisés », elle vit que le Fils de Dieu, ayant été envoyé pour, guérir ceux qui ont le coeur brisé, a coutume d'éprouver ses élus par une souffrance, souvent légère ou même extérieure, pour avoir occasion d'y porter remède. Dans ce cas, il s'approche de l'âme et n'enlève pas l'épreuve, car si cette épreuve brise le coeur, elle n'est pas nuisible, mais il s'applique au contraire â guérir dans sa créature tout ce qu'il juge devoir lui être dangereux ou funeste.

Tandis que le choeur chantait le psaume cent neuvième, elle comprit à ces mots : « in splendoribus sanctorum : Dans les splendeurs des saints », que la lumière de Dieu est immense et incompréhensible. Si tous les saints, depuis Adam jusqu'au dernier homme, en avaient une connaissance personnelle aussi claire, aussi profonde et aussi vaste qu'il est possible à une créature (la connaissance de chacune étant distincte de celle de l'autre) ; si en outre le nombre des saints était mille et mille fois plus grand, la Divinité resterait cependant inépuisable et infiniment au-dessus de toute intelligence créée. C'est pourquoi il n'est pas dit : In splendore, mais : « in splendoribus sanctorum, ex utero ante luciferum genui te : Dans les splendeurs des saints, je vous ai engendré de mon sein avant l'aurore. »

VII. -- Chacun doit porter sa croix à la suite de Jésus-Christ.

Aux vêpres d'un martyr, comme on chantait l'antienne: « Qui vult venire post me : Celui qui veut venir après moi », elle vit le Seigneur s'avancer dans un chemin rempli de verdure et de fleurs, mais étroit et hérissé d'épines. II semblait précédé d'une croix qui écartait les branches épineuses et rendait la voie praticable. Le Seigneur se tournait avec un visage serein vers ceux qui marchaient derrière lui et invitait les siens à le suivre, disant : « Qui vult venire post me, abneget semetipsum, et tollat crucem suam et sequatur me, etc. : Que celui qui veut venir après moi se renonce lui-même, qu'il porte sa croix et qu'il me suive. » En écoutant ces mots, elle comprit que la croix de chacun était sa tentation personnelle : par exemple, c'est une croix pour certaines âmes de supporter le joug de l'obéissance en exécutant des ordres contraires à leurs goûts. D'autres sont accablés sous le poids d'infirmités qui les empêchent d'accomplir les désirs de leur volonté, et autres choses de ce genre. Nous devons donc porter notre croix, en souffrant volontiers tout ce qui est dur et pénible, et nous devons aussi; autant que possible, ne rien négliger de ce qui peut glorifier Dieu.

VIII. -- La correction trop sévère se change en mérites pour celui qui la supporte.

En récitant ce verset : « Verbe iniquorum: Les paroles des méchants » (Ps. LXIV, 4), elle comprit que si une personne a commis une faute par suite de la faiblesse humaine et en reçoit une correction trop rigoureuse, cet excès de sévérité provoque la miséricorde de Dieu et procure au coupable une augmentation de mérites.

IX. -- C'est par miséricorde que Dieu châtie les fidèles. Le pervers est abandonné à sa perversité.

A la fin du Salve Regina, comme on chantait cette invocation: misericordes oculos, elle souhaita d'obtenir la santé du corps. Le Seigneur lui dit en souriant : « Ne sais-tu pas que je dirige vers toi les regards les plus miséricordieux, lorsque tu es éprouvée par les souffrances corporelles, ou que tu ressens les angoisses de l'âme? »

En la fête de plusieurs martyrs, quand on chanta ces mots : gloriosum sanguinem 1, elle comprit que le sang répandu pour le Christ est loué dans la sainte Écriture, bien que naturellement le sang inspire une certaine horreur. De même il lui sembla que, dans la vie religieuse, certaines dérogations à la règle réclamées par l'obéissance ou la charité fraternelle plaisent tant à Dieu, qu'elles peuvent être louées et appelées glorieuses.

Un autre jour elle comprit qu'un secret jugement de Dieu permet parfois à un homme pervers d'interroger une âme privilégiée afin de lui dérober la connaissance de quelque secret, et d'en obtenir une réponse propre à le fixer dans son erreur. Dieu le permet ainsi pour le malheur du pervers et l'affermissement des bons. C'est pourquoi le prophète Ézéchiel s'exprime en ces termes : « Qui posuerit munditias suas in corde suo, et scandalum iniquitatis suae contra faciem suam, et venerit ad prophetam, interrogans eum pro me 2 : Ego Dominus respondebo ei in multitudine immunditiarum suarum, ut capiatur in corde suo: Celui qui a renfermé ses impuretés dans son coeur, qui a mis le scandale de son iniquité devant sa face, et qui viendra ensuite trouver le prophète et l'interrogera en mon nom, je lui répondrai, moi le Seigneur, selon la multitude de ses infamies, afin qu'il soit pris par son propre coeur. » (Ezech., xrv, 4, 5.)

1. Du répons : Viri sancti gloriosum sanguinem etc., (Commun des Martyrs ).
2. Dans la Vulgate nous lisons: interrogans per eum me.

X. -- Celui qui vient de tomber doit se confier en Dieu. Il n'y a point de péché sans consentement.

Par les paroles qui sont chantées en l'honneur de saint Jean : « Haurit virus hic lethale 1 : Il but le poison mortel », elle comprit que la vertu de la foi préserva Jean du poison mortel, comme la résistance de la volonté conserve l'âme sans tache, malgré le venin mortel qui pourrait s'insinuer dans le cœur, contrairement aux dispositions de la volonté.

En récitant ce verset : « Dignare Domine die isto : Daignez, Seigneur, pendant ce jour », elle reçut cette lumière. Si l'homme qui a prié Dieu pour être préservé de toute faute, semble, par un secret jugement du Seigneur, avoir péché grièvement en quelque point, il trouvera cependant la grâce toujours prête à lui servir de bâton d'appui pour faciliter sa pénitence.

1. Paroles tirées de l'ancienne Vie de saint Jean par Abdias, chap.V, et du répons de l'office de la fête.

XI. -- Comment nous devons bénir Dieu. II faut reprendre les délinquants.

Pendant le chant du répons Benedicens1, elle vint se présenter au Seigneur et implorer sa bénédiction, comme si elle avait personnifié Noé lui-même. Quand elle eut reçu cette bénédiction, le Seigneur parut à son tour lui demander la sienne. Elle comprit alors que l'homme bénit Dieu quand il se repent de l'avoir offensé et lui demande son secours pour ne plus tomber dans le péché ; Dieu voulant montrer que cet acte lui était agréable, s'inclina profondément pour recevoir cette bénédiction, comme si le salut du monde en devait être la conséquence.

Par ces mots : « Ubi est frater tuus Abel ? Où est Abel ton frère ? » (Gen., IV, 9), elle comprit que Dieu demandera compte à chaque religieux des fautes que ses frères commettent contre la règle, parce que ces fautes auraient pu être évitées si l'on avait averti le frère coupable ou prévenu l'abbé. Cette excuse de quelques uns : Je ne suis pas chargé de corriger mon frère, ou encore : Je suis plus méchant que lui, ne sera pas mieux accueillie de Dieu que ces paroles de Caïn : « Numquid custos fratris mei sum ego? Suis-je le gardien de mon frère? » (Gen., IV, 9). Car, devant le Seigneur, chaque homme est tenu à retirer son frère du mauvais chemin et à l'exciter au bien. Toutes les fois qu'il néglige d'écouter sur ce point la voix de sa conscience, il pèche contre Dieu. C'est en vain qu'il prétexte n'avoir pas mission de corriger son frère, car Dieu la lui donne d'après le témoignage de sa conscience. S'il néglige ce devoir, il lui en sera demandé compte, et plus à lui-même peut-être qu'au supérieur qui parfois est absent ou n'a pas remarqué la faute. De là cette menace : « Vae facienti, vae, vae consentienti : Malheur à celui qui fait le mal, deux fois malheur à celui qui y consent. » C'est évidemment consentir au mal que de se taire, quand il aurait suffi de quelques paroles pour éviter une atteinte à la gloire de Dieu.

1. Au dimanche de la Sexagésime. Voici le texte de ce répons qui ne se trouve plus au bréviaire monastique : « -R. : Benedicens ergo Deus Noe dixit : Nequaquam ultra maledicam terrae, propter hominem, Ad imaginem quippe Dei factus est homo. - V. : Hoc erit signum foederis inter me et te ; arcum meum ponam in nubibus caeli, : - R. : Dieu, en bénissant Noé, dit : Je ne maudirai plus le terre à cause de l'homme, Car l'homme a été fait à l'image de Dieu. -V : Je poserai mon arc dans les nuées : ce sera le signe de l'alliance entre moi et toi » (voir Livre IV, chap. XIV).

XII. -- C'est vêtir Dieu que de défendre la justice.

En chantant ce répons : « Induit me Dominus : Le Seigneur m'a revêtu1 », elle reçut cette lumière : Celui qui combat légitimement pour la justice, et travaille par ses paroles ou par ses actes à promouvoir la Religion, couvre le Seigneur d'un riche vêtement de gloire et de salut. Dans la vie éternelle, Dieu lui prodiguera les largesses de sa royale munificence et après l'avoir paré d'un vêtement d'allégresse, il le couronnera d'un diadème de gloire. Elle comprit encore que celui qui, dans ce combat soutenu pour le bien de la Religion, aura supporté des adversités et des contradictions deviendra plus agréable à Dieu comme le pauvre se montre doublement satisfait d'être habillé tout à la fois et réchauffé par un seul vêtement. Quand bien même, par suite de l'opposition des méchants, ce travail entrepris pour la gloire de Dieu n'amènerait aucun résultat, la récompense du fidèle serviteur ne serait en rien diminuée.

Au chant de ce répons : Vocavit angelus Domini 2 : l'ange du Seigneur appela, elle vit comment l'armée des anges, dont l'assistance suffirait à nous préserver de tout mal, suspend parfois sa protection efficace par ordre de la divine et paternelle Providence. Dieu permet alors que ses élus soient tentés, afin de les récompenser d'autant plus qu'ils ont triomphé par leur propre vertu, la garde des saints anges leur ayant été comme enlevée pendant quelques instants.

1. Répons du « Commun des Vierges » au bréviaire monastique.
2. Répons. V° du Bréviaire monastique au dimanche de la Quinquagésime, mais l'ordre des paroles est ici interverti.

XIII. -- Des biens que nous procurent l'obéissance et l'adversité.

A l'office du même jour, dans le répons qui suit immédiatement : Vocavit angelus Domini Abraham1 , elle comprit comment le Père des croyants mérita d'être appelé par un ange au moment où il étendait le bras pour accomplir les ordres du ciel. De même, si le juste, pour l'amour de Dieu; soumet son esprit et montre une bonne volonté parfaite en face d'une oeuvre difficile à accomplir, il mérite sur l'heure d'être soutenu par les douceurs de la grâce, et consolé par le bon témoignage de sa conscience. Par cette faveur l'infinie Bonté de Dieu devance le jour de la récompense éternelle, où chacun recevra selon ses oeuvres.

Elle pensait un jour à diverses souffrances supportées jadis, et demanda au Seigneur pourquoi il les avait permises. Le Seigneur répondit: « Quand la main d'un père veut corriger son enfant, la verge ne saurait lui résister. Aussi mes élus ne devraient jamais attribuer les maux qu'ils souffrent aux hommes : ils sont les instruments dont je me sers pour exercer leur patience. Mes amis devraient plutôt considérer mon paternel amour qui ne permettrait jamais au moindre souffle de les atteindre, s'il n'avait dessein de leur donner les joies éternelles après leurs souffrances. Que mes élus aient plutôt compassion des hommes qui, en les persécutant, souillent leurs propres âmes. »

1. Répons VI° dans le Bréviaire monastique.

XIV. -- Nos oeuvres offertes à Dieu le Père par son Fils lui sont très agréables.

Comme celle-ci éprouvait un jour de la difficulté pour un travail, elle dit au Père éternel : « Seigneur, je vous offre cette action par votre Fils unique, dans la vertu de votre Esprit-Saint, et pour votre éternelle gloire. » Elle comprit aussitôt que cette offrande donnait à son oeuvre une valeur extraordinaire et l'élevait au-dessus d'un acte simplement humain. Et comme les objets paraissent verts ou bleus si on les regarde à travers un verre de ces diverses couleurs, ainsi rien n'est plus agréable à Dieu le Père qu'une offrande faite par son Fils unique.

XV. -- Aucune prière fervente ne demeure sans fruit.

Elle demanda un jour au Seigneur à quoi servaient les prières fréquentes qu'elle lui adressait pour ses amis, puisqu'on n'en voyait pas les effets. II daigna l'éclairer par cette comparaison : « Lorsqu' un jeune prince revient du palais de l'empereur, après avoir reçu l'investiture d'un grand-fief et de richesses considérables, ceux qui le rencontrent ne voient pourtant en lui que la faiblesse de l'enfance sans soupçonner ce qui fera de cet enfant un puissant prince. Ne sois donc pas étonnée si tes yeux ne peuvent découvrir l'effet de tes prières : Mon éternelle sagesse en dispose pour un plus grand bien. Plus on prie pour une âme, plus on lui procure de bonheur. La prière persévérante ne demeure pas sans fruit, quoique les hommes ne puissent toujours apercevoir ici-bas la manière dont ils sont exaucés. »

XVI. -- Les saintes pensées, leur mérite et leur récompense.

Comme elle désirait savoir quelle récompense recevrait une âme qui aurait élevé toutes ses pensées vers Dieu, elle reçut cette instruction : « L'homme qui dirige ses pensées vers Dieu, soit en méditant, soit en priant, pose un miroir d'une transparence admirable, comme en face même du trône glorieux de la Divinité. Dans ce miroir le Seigneur contemple avec joie sa propre image, car c'est lui qui dirige et inspire tout ce qui est bien. Si, par suite de la fragilité humaine, l'homme éprouve des difficultés dans cet exercice de la prière, qu'il sache que plus le labeur sera rude, plus le miroir qu'il présentera en face de l'adorable Trinité et de tous les Saints sera clair et brillant ; de plus ce miroir resplendira éternellement pour la gloire de Dieu et l'allégresse sans fin de cette âme.

XVII -- Obstacles à la dévotion les jours de fête.

Un jour de solennité, un malencontreux mal de tête l'empêcha de chanter. Elle demanda au Seigneur pourquoi il permettait que ce malaise lui arrivât plus souvent aux jours de fête. Le Seigneur répondit: « De peur qu'entraînée par le charme des mélodies sacrées, tu ne deviennes moins apte aux touches de la grâce. » Elle objecta : « Mais votre grâce, ô mon Dieu, pourrait me garder de ce danger. - En effet, répondit le Seigneur, mais il y a avantage pour l'âme à ce que les occasions de chutes lui soient plutôt enlevées par l'épreuve et la souffrance, car elle obtient alors le double mérite de la patience et de l'humilité. »

XVIII. -- Effet de la bonne volonté.

Entraînée une fois par la ferveur de son amour, elle s'écria : « Combien je voudrais, ô mon Dieu, voir un feu ardent brûler mon âme et la rendre semblable à une substance liquide qui pourrait s'écouler facilement en vous ! » Le Seigneur répondit : « Ta volonté sera ce feu puissant. » Elle comprit alors que, par le seul mouvement de sa volonté, on peut obtenir le plein effet des désirs qui ont Dieu pour objet.

XIX. -- Bon résultat de la tentation.

Il lui arriva souvent de demander à Dieu de déraciner le vice en elle et dans les autres. Mais elle vit que la bonté divine ne pouvait mieux l'exaucer qu'en atténuant la fatale nécessité qui résulte des mauvaises habitudes. L'âme parvient alors à résister facilement au mal, car la difficulté cesse de s'accroître par l'habitude, appelée justement une seconde nature. Elle reconnut alors l'admirable conseil de la bonté divine pour le salut des hommes : afin d'augmenter la récompense éternelle des âmes, Dieu permet qu'elles soient fortement attaquées par l'aiguillon du péché. II ajoute ainsi à la gloire et à l'honneur de leur triomphe.

XX. -- Le Seigneur vient secourir dans leur agonie ceux qui ont pensé à lui.

Dans un sermon elle entendit cette parole : Pas un homme ne sera sauvé sans l'amour de Dieu, ou tout au moins cet amour devra être suffisant pour l'amener au repentir et à l'amendement de la vie. Elle se prit à réfléchir que beaucoup partaient de ce monde avec un repentir excité par la crainte de l'enfer plutôt que par l'amour de Dieu. Mais le Seigneur lui dit: « Quand je vois à l'agonie ceux qui ont quelquefois pensé à moi durant leur vie, ou bien ont accompli quelques oeuvres méritoires dans leurs derniers jours, je me montre alors à eux avec tant de bonté, de tendresse et d'amabilités, qu'ils se repentent sincèrement de m'avoir offensé, et c'est ce repentir qui les sauve. Aussi je voudrais que mes élus me glorifiassent et me rendissent des actions de grâces spéciales pour ce bienfait.

XXI. -- Dieu n'arrête pas ses regards sur les imperfections d'une âme qui l'aime véritablement.

En méditant, il lui arriva de considérer la misère de son âme et de concevoir un tel mépris d'elle-même, qu'elle se demanda, remplie d'anxiété, si elle pourrait jamais plaire à Dieu. En effet, où son oeil infirme ne voyait qu'une souillure, l'œil pénétrant de la divinité pouvait découvrir des taches innombrables. Le Seigneur lui donna cette consolante réponse: « C'est par l'amour que l'âme arrive à me plaire. » Elle comprit alors que si l'amour humain est assez impérieux pour faire attribuer des charmes à des êtres difformes, au point de rendre les amis presque jaloux de cette difformité qui a reçu le don de plaire, Dieu, qui est Charité, saura trouver de la beauté dans les créatures qu'il aime.

XXII. -- Comment le Seigneur tempéra dans l'âme de celle-ci le désir de la mort.

Elle souhaitait ardemment avec l'Apôtre être séparée de son corps pour s'unir à Jésus-Christ, et sous l'empire de ce désir, elle faisait entendre à Dieu les gémissements de son cœur. Le Seigneur daigna lui faire comprendre ce qui suit : chaque fois qu'elle exprimerait le désir d'être affranchie de cette prison de mort, tout en se montrant déterminée à demeurer ici-bas aussi longtemps qu'il plairait au Seigneur, autant de fois le Fils de Dieu lui communiquerait les mérites de sa très sainte vie, pour qu'elle devint parfaite au yeux de Dieu le Père.

XXIII. -- Dieu n'exige pas le fruit des oeuvres pour chacun de ses dons.

Elle se rappela un jour les grâces nombreuses et variées de la bonté divine à son égard, et se trouva misérable, indigne de tout bien, pour avoir perdu tant de dons par sa négligence : elle n'avait retiré de ces grâces aucun profit pour elle-même, par la jouissance ou l'action de grâces ; aucun profit pour le prochain qui ne les avait pas connues et n'avait pu s'en édifier ni s'élever par ce moyen à une plus grande connaissance de Dieu. Elle reçut alors cette lumière : le Seigneur, en répandant ses dons sur les hommes, n'exige pas un fruit spécial produit par chaque don, car il connaît la faiblesse de ses créatures ; mais Dieu ne pouvant contenir sa bonté et sa libéralité, répand sans cesse sur l'homme l'abondance de ses grâces pour le préparer à la surabondance de la félicité éternelle. C'est ce qui arrive à l'enfant auquel on remet des titres de propriété : il n'en voit pas l'utilité, mais, parvenu à l'âge d'homme, il jouira de tous ses biens. De même le Seigneur, en accordant dès ici-bas les grâces célestes à ses élus, leur donne déjà ces biens dont ils n'auront la pleine jouissance que dans les cieux.

XXIV. -- La volonté d'avoir de bons désirs supplée à leur absence.

Une fois son cœur souffrait de ne pas se sentir un désir assez grand de louer Dieu. Une lumière surnaturelle lui apprit que Dieu se contente de la volonté d'éprouver un grand désir si l'on ne peut faire davantage; dans ce cas le désir est aussi grand aux yeux de Dieu que les souhaits de l'âme. Quand le cœur contient un tel désir, c'est-à-dire la volonté d'avoir un désir, Dieu trouve plus de délices à habiter en lui que nous ne pouvons goûter de joie à la vue des fleurs qui naissent au printemps.

Une autre fois elle s'était relâchée pendant quelques jours dans son attention habituelle vers Dieu à cause de ses infirmités. Quand elle eut remarqué sa négligence, elle éprouva un grand regret et résolut de confesser sa faute au Seigneur avec une humble dévotion. Cependant elle craignait d'avoir à travailler longtemps pour retrouver les douceurs de la grâce céleste; mais à l'instant même elle sentit la bonté divine s'incliner vers elle et lui dire dans un embrassement plein d'amour : « Ma fille, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi 1. » Ces paroles lui firent comprendre que si l'homme, par suite de sa fragilité, néglige de diriger son intention vers Dieu, la tendre miséricorde du Seigneur ne laisse pas de juger toutes ses actions dignes d'une récompense éternelle, pourvu que la volonté ne se détourne pas de Dieu, et que l'on se repente fréquemment de ses fautes.

A l'approche d'une fête, elle se sentit envahie par la maladie, et pria le Seigneur de lui laisser la santé jusqu'après la solennité, ou de tempérer assez la douleur pour qu'elle pût célébrer la fête ; elle se soumettait néanmoins à la divine volonté. Le Seigneur daigna lui répondre : « Par cette prière et surtout par ton adhésion à ma volonté, tu m'introduis dans un jardin où je trouve mes délices au milieu d'admirables parterres émaillés de fleurs. Mais si je t'exauce en t'accordant de prendre part à la fêle, c'est moi qui te suivrai dans le parterre de ton choix ; tandis que si je n'accède pas à la demande et que tu persévères dans la patience, c'est toi qui me suivras dans le parterre de mes préférences. En effet, je prendrai bien plus mes délices en ton âme si j'y trouve les bons désirs, même un peu atténués par ton état de souffrance, que si tu ressens une grande dévotion jointe à ta propre satisfaction. »

(1) Allusion au texte de saint Luc, XV, 3l.

XXV. -- Il faut craindre que l'usage des sens nuise en nous à la grâce.

Celle-ci demanda un jour au Seigneur par quel secret jugement il faisait goûter à certaines âmes la douceur des consolations, tandis que d'autres demeuraient dans l'aridité. Elle reçut cette instruction : Le cœur de l'homme a été créé par Dieu pour contenir les délices spirituelles, comme le vase a été fait pour contenir l'eau. Si le vase plein d'eau la laisse échapper par quelques fissures, il arrivera peu à peu à se vider entièrement et demeurera sec. De même si le cœur qui renferme les délices spirituelles les perd par les sens extérieurs, soit en regardant ou écoutant ce qui lui plaît, soit en suivant ses convoitises, il peut arriver qu'il laisse évaporer pour ainsi dire ces douceurs célestes et demeure tellement vide qu'il devienne incapable de trouver sa joie en Dieu. C'est ce que chacun peut expérimenter par soi-même : Lorsqu'il plaît à l'homme de regarder quelque chose ou de dire une parole dont le profit sera nul ou presque nul, s'il suit aussitôt son mouvement naturel, c'est qu'il n'apprécie pas les divines délices : il les laisse donc s'échapper comme l'eau. Si au contraire il résiste, pour plaire à Dieu, à l'impulsion des attraits sensibles, aussitôt les délices spirituelles croissent en lui à tel point qu'il peut à peine les contenir. C'est pourquoi celui qui a appris à se vaincre en ces occasions prend l'habitude de se délecter en Dieu, et ses délices sont d'autant plus grandes, qu'il les a acquises au prix d'un plus rude labeur.

Elle ressentit un jour une tristesse profonde pour une chose de peu d'importance, et pendant que le prêtre présentait l'Hostie sainte à l'adoration du peuple, elle offrit sa désolation à Dieu, en louange éternelle. Le Seigneur parut alors l'attirer à lui par cette Hostie très sainte, comme par une ouverture mystérieuse. Il la fit doucement reposer sur son sein et lui dit avec bonté : « Dans ce lieu de repos tu seras exempte de toute peine ; mais chaque fois que tu t'en éloigneras, ton cœur éprouvera aussitôt cette profonde amertume qui te servira d'antidote salutaire et te ramènera vers ton Dieu.»

XXVI. -- Le Seigneur la console comme une mère console son petit enfant.

Un jour qu'elle sentait ses forces épuisées, elle dit au Seigneur : « Que deviendrai-je, ô mon Dieu ?. Que voulez-vous faire de moi? » Le Seigneur répondit : « Comme une mère console ses enfants, moi aussi je te consolerai. » Il ajouta : « As-tu vu quelquefois une mère consoler son petit enfant? » Elle se tut parce qu'elle n'avait pas ce souvenir présent à la mémoire. Le Seigneur lui rappela que, six mois auparavant, elle avait vu une mère caresser son petit enfant, et il lui fit remarquer trois choses qui n'avaient pas alors attiré son attention : Premièrement la mère demandait souvent à son petit enfant de l'embrasser, et ce petit être aux membres encore faibles et délicats, était obligé de faire effort pour s'élancer vers sa mère. Le Seigneur ajouta que l'âme devait aussi, avec un labeur continu et par le moyen de la contemplation s'élever à la très suave jouissance de l'objet de son amour. En second lieu, la mère mettait à l'épreuve la volonté de l'enfant en lui disant : « Veux-tu ceci ? Veux-tu cela ? » et ne lui accordait ni une chose ni l'autre. Dieu aussi tente l'homme en lui faisant appréhender de grandes afflictions qui ne surviennent jamais. Cependant, parce que la créature s'est soumise, Dieu se montre satisfait et la juge digne d'une récompense éternelle. Troisièmement, aucune des personnes présentes, si ce n'est la mère, ne comprenait le langage de cet enfant, trop petit encore pour formuler des mots. De même Dieu seul connaît l'intention de chacun et il juge d'après cette intention, à l'inverse des hommes qui souvent ne jugent que d'après les dehors.

Une fois, le souvenir de ses péchés la jeta dans une grande confusion. Elle chercha à se cacher dans l'abîme profond de son humilité, et le Seigneur de son côté s'inclina vers elle avec tant de condescendance, que la cour céleste, dont l'admiration égalait l'étonnement, s'efforçait de le retenir : « Non, je ne puis, dit le Seigneur, m'empêcher de suivre celle qui, par les attraits puissants de son humilité, attire invinciblement l'amour de mon divin Cœur. »

XXVII -- Estime de la patience.

Elle demanda un jour au Seigneur sur quel sujet il désirait qu'elle fixât son attention, et le Seigneur répondit : « Je désire que tu apprennes la patience. » Comme elle se trouvait alors, non sans motif, dans un grand trouble, elle répondit : « Comment et par quel moyen pourrai-je l'apprendre ? » Le Seigneur, la prenant dans ses bras comme un bon maître prend son jeune élève, lui enseigna par trois lettres les moyens qui devaient l'aider à pratiquer la patience. A la première lettre il lui dit : « Remarque combien le roi honore de son amitié celui qui partage ses triomphes et ses humiliations. Par conséquent, ma tendresse pour toi s'accroît lorsque tu souffres pour mon amour des mépris qui ressemblent à ceux que j'ai supportés. » A la deuxième lettre : « Admire quel respect tous les sujets témoignent à celui que le roi honore de son estime spéciale et associe à ses travaux ; comprends alors quelle gloire le ciel réserve à ta patience. » A la troisième lettre : « Songe enfin à quel point l'on peut être consolé par la tendre et délicate compassion d'un ami fidèle ; et tu pourras entrevoir avec quelle suave bonté je te consolerai dans les cieux, pour les moindres pensées qui t'affligent en cette vie. »

CHAPITRE XXXI.

PROCESSION AVEC L'IMAGE DE LA CROIX.

1. Au retour d'une procession qui avait été prescrite pour obtenir un temps favorable, comme le convent rentrait dans l'église précédé de l'image du Sauveur crucifié, elle comprit que le Fils de Dieu disait à son Père du haut de la croix : « Me voici, ô mon Père, revêtu de cette nature humaine que j'ai prise pour sauver la créature, et je viens, avec mon armée de fidèles, vous offrir des supplications. » Elle comprit que le Père céleste avait été aussi apaisé par ces paroles, que si on lui eût offert une satisfaction dépassant plus de cent fois tous les péchés des hommes. II lui sembla aussi que le Père éternel élevait la croix dans les airs en disant : « Hoc erit signum foederis inter me et terram : Ce sera le signe de l'alliance entre moi et la terre. » (Genèse, ix, 13.)

2. Une autre fois, le peuple était en grand émoi à cause du mauvais temps. Celle-ci et d'autres personnes ayant imploré la miséricorde de Dieu sans en rien obtenir, elle dit enfin au Seigneur : « O véritable Ami des hommes, comment pouvez-vous rester si longtemps sourd aux désirs de nos coeurs quand vous les comprenez? Malgré mon indignité, j'ai assez de confiance pour croire que j'aurais pu seule fléchir votre courroux, même au sujet de choses plus importantes. » Le Seigneur répondit : « Qu'y aurait-il d'étonnant à ce qu'un père laissât son fils lui demander fréquemment un écu, bien qu'il fût en son pouvoir de lui donner chaque fois cent marcs? Ne soyez donc pas surpris si je diffère en cette circonstance d'exaucer vos prières, car chaque fois que vous m'invoquez, par une courte parole ou la moindre pensée, je vous prépare dans l'éternité des biens qui surpassent infiniment la valeur de cent marcs. »

CHAPITRE XXXII

DU FRÉQUENT DÉSIR DU BIEN. -- DES RÊVES PÉNIBLES.

1. On chantait à la Messe des morts le trait : Sicut cervus 1, et à ces mots : Sitivit anima mea, celle-ci dit pour ranimer sa ferveur : « Vous êtes, ô mon Dieu, le seul vrai Bien, et mes désirs de vous posséder sont, hélas, si peu ardents ! Il est rare que je puisse dire en vérité : Sitivit anima mea ad te. » Le Seigneur répondit : « II n'est pas rare, mais très fréquent, que ton âme ait soif de moi ; car l'amour immense que j'ai du salut des hommes me force à croire que mes élus, en désirant certains biens, me désirent, moi, de qui procèdent tous les biens. Par exemple, si un homme souhaite avoir la santé, le repos, la sagesse et autres biens de même sorte, j'estime, afin d'augmenter ses mérites, que c'est moi qu'il a désiré en ces choses. Il n'y aurait d'exception que s'il s'éloignait volontairement de moi, c'est-à-dire s'il recherchait la sagesse pour en tirer vanité ou la santé pour commettre le péché. Le Seigneur ajouta : « J'ai coutume d'affliger mes bien-aimés par des infirmités corporelles, des peines spirituelles ou autres épreuves de ce genre, afin que s'ils en viennent à désirer les biens opposés à ces maux, l'amour jaloux de mon divin Cœur puisse les récompenser, selon les immenses richesses de ma libéralité infinie. »

2. Une inspiration divine lui fit encore comprendre que si le Seigneur, « cujus deliciae sunt esse cum filiis hominem, dont les délices sont d'être avec les fils des hommes » (Prov., VIII, 31), ne trouve rien dans une créature qui la rende digne de sa présence, il lui envoie diverses tribulations corporelles et spirituelles, afin d'avoir occasion de résider en celte âme. Il réalise alors ces paroles de la sainte Écriture : Le Seigneur est auprès de ceux qui ont le coeur dans la tribulation (Ps. XXVII, 19). Je suis avec lui dans la tribulation (Ps. XC, 16).

3. La considération de tels excès de bonté fait surabonder d'amour et de reconnaissance la créature humaine. Elle est forcée de s'écrier avec l'Apôtre : O profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu ! que ses jugements sont incompréhensibles et ses voies impénétrables! (Rom., XI, 33.)

4. Une nuit, pendant son sommeil, il lui sembla que le Seigneur la visitait avec tant de douceur, qu'elle se trouvait rassasiée par la divine présence comme par les mets les plus délicieux. S'éveillant bientôt, elle rendit grâces à Dieu: « Pourquoi, ô mon Seigneur, dit-elle, le temps du sommeil est-il rempli pour moi de douceurs, taudis que d'autres sont tourmentés par des rêves si effrayants, qu'ils épouvantent par leurs cris ceux qui les entendent ? » Le Seigneur répondit : « Lorsque les personnes que ma providence paternelle a résolu de sanctifier par la souffrance recherchent, pendant le jour, tout ce qui peut satisfaire leur corps, et perdent ainsi des occasions de mérites, ma bonté divine leur envoie des peines pendant le sommeil, afin de leur donner quelque droit à la récompense. - Mais, ô mon Dieu, dit-elle, peuvent-elles donc retirer un mérite quelconque de ce qu'elles souffrent sans puissance d'acquiescement et presque contre leur volonté? - Oui, répondit lé Seigneur, ma bonté le permet ainsi. Les séculiers qui portent de l'or et des pierreries sont estimés riches. Quelques-uns portent des perles de verre et des bijoux de cuivre, et ils ont aussi l'air d'être riches. C'est ce qui se passe pour ces personnes. »

5. Elle apportait une fois moins de zèle et de soin à la récitation des heures canoniales, lorsqu'elle aperçut, à son côté, l'antique ennemi du genre humain qui s'efforçait de l'imiter par dérision, et achevait le psaume : Mirabilia testimonia tua, etc. (Ps. CXVIII, 12) en précipitant et en supprimant les syllabes et les mots. Après avoir terminé le verset, il lui dit : « Vraiment ton Créateur, ton Sauveur, l'Ami de ton âme a bien placé ses dons en t'accordant une si grande facilité d'élocution ! Ta bouche a le talent de prononcer d'admirables discours sur n'importe quel sujet ; mais lorsque tu t'adresses à Dieu, tes paroles sortent avec une telle précipitation, que, dans un seul psaume, tu as omis tant de lettres, tant de syllabes et tant de mots ! » Elle comprit alors que si cet ennemi rusé avait compté si exactement et par le menu, les lettres et les syllabes omises dans la psalmodie, il pourrait, au moment de la mort, porter une terrible accusation contre ceux qui réciteraient habituellement les heures avec négligence et précipitation.

6. Une autre fois, comme elle filait avec activité, il lui arriva de laisser échapper de petits fils de laine ; toute son attention, d'ailleurs, était tournée vers le Seigneur, à qui elle avait offert son travail. Elle vit bientôt le démon ramasser tous ces menus fils pour témoigner contre elle ou l'accusant de négligence. Mais le Seigneur invoqué chassa l'ennemi et lui reprocha d'avoir eu l'audace d'intervenir dans une oeuvre qui avait été offerte à Dieu.

1. Ce trait (comme un cerf altéré, mon âme a soif de toi), attribué maintenant à I'office du samedi saint, se disait en divers lieux, au moyen âge, à la messe des défunts.


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19 juillet 2008 6 19 /07 /juillet /2008 12:41
Basilique Sainte Marie-Madeleine
Vézelay

XVII. -- Que par la sainte communion nous pouvons obtenir le soulagement des âmes du purgatoire.

Un jour où elle devait communier, elle éprouva un grand désir de se plonger dans la vallée de son humilité, et de s'y cacher profondément pour honorer l'ineffable condescendance du Seigneur, qui nourrit ses élus de son corps et de son sang précieux. Elle comprit alors le sublime abaissement du Fils de Dieu lorsqu'il descendit dans les limbes pour en délivrer les captifs. Tandis qu'elle faisait effort pour s'unir à cette humiliation, elle se trouva comme plongée dans les abîmes du purgatoire. Là, s'abaissant de plus en plus, elle comprit ces paroles que lui adressait le Seigneur : « Par la réception du Sacrement de vie, je t'attirerai à moi de telle sorte que tu entraîneras avec toi toutes les âmes auxquelles parviendra l'incomparable parfum des saints désirs, qui s'échappe de tes vêtements en si grande abondance. »

Après avoir reçu cette promesse, elle s'approcha de la table sainte et pria le Seigneur de lui accorder autant d'âmes du purgatoire que l'hostie formerait de parcelles dans sa bouche 1. Pour cela elle chercha à la diviser en plusieurs fragments. Le Seigneur lui dit : « Afin de te faire comprendre que mes miséricordes surpassent toutes mes oeuvres, et que nulle créature ne peut épuiser l'abîme de ma bonté, voici que, par le mérite de ce Sacrement de vie, je suis disposé à t'accorder beaucoup plus que ne demandait ta prière. »

1. Cette mastication des saintes espèces prouve que l'usage des hosties, larges et épaisses, qui avait disparu en général, existait encore dans ce monastère. On en voit aussi des traces en d'autres lieux.

XVIII. -- Merveilleuse union avec le Seigneur au moyen d'une hostie consacrée.

Un jour elle devait communier et s'humiliait encore plus profondément que de coutume à la vue de son indignité. Elle pria le Seigneur de recevoir pour elle l'hostie sainte en sa propre personne, de se l'incorporer, et de permettre ensuite que par le souffle divin, elle en aspirât à chaque heure une certaine vertu, dans la mesure qu'il trouverait convenir à sa faiblesse. Elle se reposa ensuite quelque temps sur le sein du Seigneur, comme enveloppée de ses bras divins, et placée de telle sorte que son côté gauche semblait appliqué au sacré côté droit du Seigneur. Or, peu après, s'étant levée, elle vit que son côté gauche avait pris comme l'empreinte vermeille d'une cicatrice sanglante, au contact de la blessure amoureuse du Christ. Comme elle allait à la sainte communion, le Seigneur parut recevoir dans sa bouche divine la sainte hostie, laquelle, traversant sa poitrine, sortit par la plaie de son côté et resta fixée sur cette plaie vivifiante. Il dit à son épouse : « Cette hostie nous unira de manière qu'un de ses côtés couvrira ta blessure, et l'autre côté la mienne. Chaque jour tu toucheras cette hostie, tu la toucheras avec toute ta dévotion en méditant l'hymne Jesu nostra Redemptio 1. Il lui dit ensuite de prolonger chaque jour sa prière, afin d'accroître son désir du divin Sacrement ; elle devrait pour cela réciter cette hymne une fois le premier jour, deux fois le suivant, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'elle communiât de nouveau.

1. Hymne de la fête de l'Ascension

CHAPITRE XIX

CE QUI LUI EST MONTRÉ SUR LA MANIÈRE DE PRIER ET DE SALUER LA MÈRE DE DIEU.

1. A l'heure de l'oraison, elle pria le Seigneur d'appliquer son attention au sujet qu'il voudrait bien lui indiquer, et il répondit : « Tiens-toi près de ma Mère qui est assise à côté de moi et exalte-la par tes louanges. » Alors elle salua la Reine du ciel par ce verset: « Paradisus voluptatis, Paradis de délices », etc. Elle la félicita d'avoir été la très agréable habitation de la sagesse infinie de Dieu, laquelle, prenant de toute éternité ses délices dans le sein du Père et connaissant toute créature, avait daigné la choisir pour demeure. Elle pria la Mère de Dieu de lui donner un cœur orné de si agréables vertus, que Dieu pût aussi l'habiter avec délices. La bienheureuse Vierge parut s'incliner pour planter dans le cœur de celle qui la priait la rose de la charité, le lis de la chasteté, la violette de l'humilité, le tournesol de l'obéissance et d'autres fleurs encore. Celle-ci comprit alors que la Mère de Dieu est toujours prête à exaucer les prières de ceux qui l'invoquent.

2. Elle chanta ensuite le verset : « Gaude morum disciplina : Réjouissez-vous, règle des mœurs », etc., pour la louer de ce qu'elle elle avait régi l'ensemble de ses affections, de ses désirs et de ses sens, avec tant de soin qu'elle pouvait offrir un hommage et un service parfaits à l'Hôte divin qui habitait en elle. Comme elle exprimait le désir de partager la même faveur, la Vierge Mère parut lui envoyer ses propres affections sous la forme de jeunes vierges, et leur commanda de s'adjoindre aux affections de l'âme qui la priait, pour les exciter par cette union à bien servir le Seigneur et à réparer au besoin leurs défectuosités. La bienheureuse Vierge montrait encore ici combien elle est prompte à exaucer nos demandes.

3. Il y eut ensuite un moment de silence, et celle-ci dit au Seigneur : « O mon frère, puisque vous vous êtes incarné pour secourir notre misère, daignez offrir maintenant à votre bienheureuse Mère des hommages qui réparent la pauvreté de mes louanges. » A ces mots, le Fils de Dieu se leva, fléchit le genou devant sa Mère et, par une inclination de tête, la salua avec tant de respect et de tendresse qu'elle dut agréer avec bonté un hommage dont son Fils très aimant réparait ainsi l'imperfection.

4. Le lendemain à l'heure de la prière, la Vierge Marie lui apparut sous la forme d'un lis magnifique éclatant de blancheur. Ce lis était composé de trois feuilles, dont l'une, droite, s'élevait au milieu et les deux autres étaient recourbées de chaque côté. Elle comprit par cette vision que la bienheureuse Mère de Dieu est appelée à bon droit « Lis blanc de la Trinité », car elle a participé plus que toute créature aux vertus divines et ne les a jamais souillées par la moindre poussière du péché. La feuille droite représentait la toute-puissance du Père, et les deux feuillas inclinées figuraient la sagesse du Fils et la bonté du Saint-Esprit, vertus que la bienheureuse Vierge possédait à un degré éminent.

5. La Mère de miséricorde dit encore que celui qui la proclamerait Lis blanc de la Trinité, Rose éclatante qui embellit le ciel, expérimenterait le pouvoir que la toute-puissance du Père lui a communiqué comme Mère de Dieu ; il admirerait les ingénieuses miséricordes que la sagesse du Fils lui a inspirées pour le salut des hommes ; il contemplerait enfin l'ardente charité allumée dans son cœur par l'Esprit-Saint. « A l'heure de sa mort, ajouta la bienheureuse Vierge, je me montrerai à lui dans l'éclat d'une si grande beauté que ma vue le consolera et lui communiquera les joies célestes. »

6. Depuis ce jour, celle-ci résolut de saluer la Vierge Marie ou les images qui la représentent par ce, mots: « Salut, ô blanc Lis de la Trinité resplendissante et toujours tranquille ! Salut, ô Rose de beauté céleste ! C'est de vous que le Roi des cieux a voulu naître ; c'est de votre lait qu'il a voulu être nourri ; daignez aussi nourrir nos âmes des divines influences. 1 »

1. Ave, candidum lilium fulgide semperque tranquillae Trinitatis rosaque prae fulgida caelicae amoenitatis de qua nasci, et de cujus lacte pasci Rex caelorum voluit, divinis influxionibus animas nostra pasce.

CHAPITRE XX

DE L'AMOUR SPÉCIAL QU'ELLE AVAIT POUR DIEU,
ET D'UNE SALUTATION A LA BIENHEUREUSE VIERGE.

Elle avait la coutume (qui existe du reste entre ceux qui s'aiment) de reporter tout ce qui lui paraissait beau et agréable vers son Bien-Aimé. Aussi, lorsqu'elle entendait lire ou chanter en l'honneur de la bienheureuse Vierge et des autres saints des paroles qui excitaient son affection, c'était vers le Roi des rois, son Seigneur choisi entre tous et uniquement aimé, plutôt que vers les saints dont on faisait mémoire, qu'elle dirigeait les élans de son cœur. II arriva, en la solennité de l'Annonciation, que le prédicateur se plut à exalter la Reine du ciel et ne fit pas mention de l'incarnation du Verbe, oeuvre de notre salut. Celle-ci en éprouva de la peine et, passant après le sermon devant l'autel de la Mère de Dieu, elle ne ressentit pas, en la saluant, la même tendresse douce et profonde mais son amour se porta par contre avec plus de force vers Jésus, le fruit béni du sein de la Vierge. Comme elle craignait d'avoir encouru la disgrâce d'une si puissante Reine, le Consolateur plein de bonté dissipa doucement son inquiétude : « Ne crains rien, ô ma bien-aimée, dit-il, car il est très agréable à ma Mère qu'en chantant ses louanges et sa gloire, tu diriges vers moi ton attention. Cependant, puisque ta conscience te le reproche, aie soin, lorsque tu passeras devant l'autel, de saluer dévotement l'image de ma Mère immaculée et de ne pas saluer mon image. - O mon Seigneur et unique Bien, s'écria-t-elle, jamais mon âme ne pourra consentir à délaisser Celui qui est son salut et sa vie pour diriger ailleurs ses affections et son respect. » Le Seigneur lui dit avec tendresse : « O ma bien-aimée, suis mon conseil ; et chaque fois que tu auras paru me délaisser pour saluer ma Mère, je te récompenserai comme si tu avais accompli un acte de cette haute perfection par laquelle un cœur fidèle n'hésite pas à m'abandonner, moi qui suis le centuple des centuples, afin de me glorifier davantage ».

CHAPITRE XXI

REPOS DU SEIGNEUR.

1. Le Seigneur lui apparut dans un jardin tout rempli de fleurs et de verdure, le premier dimanche après la fête de la sainte Trinité. II semblait prendre son repos à l'heure de midi, assis sur son trône royal, comme s'il s'était doucement endormi, enivré par le vin de 1'amour.

2. Elle se prosterna aussitôt à ses pieds, les baisa à plusieurs reprises et, selon sa coutume, prodigua à son Bien-Aimé toutes les marques de sa tendresse. Cependant trois jours se passèrent sans quelle pût jouir de lui selon sa coutume. Le quatrième jour pendant la sainte messe, ne pouvant supporter davantage cette longue attente, elle quitta les pieds du Seigneur, et dans l'ardeur de sa tendresse s'élança sur son sein, s'efforçant d'interrompre le sommeil de son Bien-Aimé.

3. Le Seigneur s'éveilla bientôt, et, cédant enfin à de si douces instances, il enlaça de ses bras cette fidèle épouse, la pressa fortement sur sa poitrine sacrée en disant ces paroles : « Voici que je possède ce que j'ai désiré. Le renard qui guette une proie s'étend par terre pour faire le mort, et si les oiseaux trompés volent autour de lui et tentent de le déchirer, il les saisit d'un bond. De même, tout brûlant d'amour pour toi, j'ai usé d'une ruse semblable afin de te posséder tout entière au moment où tu t'élancerais vers moi. »

CHAPITRE XXII

COMMENT LA MALADIE PEUT AMENDER LES DÉFAUTS.

1. A une époque où son état de faiblesse l'empêchait de suivre toute la règle, elle s'était assise pour assister aux vêpres. Le coeur rempli tout à la fois de désir et de tristesse, elle dit au Seigneur : « O mon doux Sauveur, ne vous glorifierais-je pas davantage si j'étais maintenant au choeur avec mes soeurs, vaquant à la psalmodie et à la prière, assidue le reste du jour aux exercices de la vie régulière, plutôt que d'être réduite à une pénible inaction à cause de ma faiblesse? » Le Seigneur répondit : « Est-ce que l'époux trouve moins de délices en son épouse lorsqu'il s'est retiré dans la chambre nuptiale pour goûter avec elle un doux repos et jouir de ses chastes baisers, qu'il ne reçoit de gloire lorsqu'elle parait aux yeux du monde dans tout l'éclat de sa beauté? »

2. Celle-ci comprit alors que l'âme marche en public, revêtue de ses parures, lorsqu'elle s'adonne aux bonnes oeuvres afin de procurer la gloire de Dieu ; et qu'elle se repose avec l'Époux dans la chambre nuptiale quand les infirmités du corps lui interdisent ces occupations extérieures. Privée des jouissances du dehors, elle s'abandonne entièrement à la divine volonté et le Seigneur met plus ses complaisances dans une âme qui trouve en elle-même moins de satisfaction et de vaine gloire.

CHAPITRE XXIII

D'UNE TRIPLE BÉNÉDICTION.

1. Elle assistait un jour à la messe avec toute la dévotion possible. Lorsqu'on arriva au Kyrie eleison, l'ange que Dieu lui avait donné pour gardien la prit entre ses bras comme un petit enfant et la présenta à Dieu le Père afin qu'il la bénît, disant: « O Père tout puissant, bénissez votre petite fille » Dieu le Père tardait à répondre, comme s'il eût trouvé peu digne de lui de bénir une si faible créature ; et celle-ci, toute couverte de confusion, se prit à considérer sa misère et son néant. Mais le Fils de Dieu se leva et la couvrit des mérites de sa très sainte vie. Elle se trouva donc parée de riches vêtements et parvenue à l'âge parfait du Christ (Ephes., iv, 13). Dieu le Père s'inclina alors vers elle avec bonté, et il lui donna une triple bénédiction, en même temps qu'une triple rémission de tous les péchés de pensées, de paroles et d'actions, par lesquels elle avait offensé sa toute-puissance. En action de grâces pour un si grand bienfait, elle présenta à Dieu le Père cette vie toute pure du Christ dont elle avait été revêtue. Aussitôt les pierres précieuses qui ornaient sa robe, s'entrechoquant l'une l'autre, rendirent les sons les plus doux et les plus harmonieux à la gloire éternelle du Père. Nous en pouvons conclure à quel point ce Père plein de bonté a pour agréable l'offrande de la très sainte vie de son Fils.

2. Ensuite son ange gardien la présenta au Fils de la même manière et il dit : « O Fils du Roi éternel, bénissez celle qui est votre saint. » Après qu'elle eut reçu une triple bénédiction pour la rémission des péchés qu'elle avait commis contre la Sagesse divine, l'ange la présenta en troisième lieu au Saint-Esprit par ces mots : « Bénissez, ô ami des hommes, celle qui est votre épouse. » Elle en reçut aussi une triple bénédiction qui effaça les péchés par lesquels elle avait offensé la Bonté divine. Celui qui le désirera pourra méditer sur ces neuf bénédictions pendant le chant du Kyrie eleison.

CHAPITRE XXIV

EFFET DE L'ATTENTION A LA PSALMODIE.

1. Un jour qu'elle s'efforçait de chanter le plus dévotement possible les heures canoniales en l'honneur de Dieu et du saint dont on célébrait la fête, elle vit les paroles de la divine louange s'élancer de son cœur vers le Cœur de Jésus sous la forme d'une lance aiguë qui le pénétrait profondément et lui procurait d'ineffables délices.

2. De la pointe de la lance s'échappaient des rayons lumineux semblables à de brillantes étoiles. Ces rayons se dirigeaient sur chacun des saints, et les enrichissaient d'un nouveau reflet de gloire; mais le bienheureux dont on célébrait la fête paraissait revêtu d'une splendeur plus merveilleuse. La partie inférieure de la lance laissait couler en abondance une pluie bienfaisante, qui procurait aux hommes une augmentation de grâce et donnait aux âmes du purgatoire un rafraîchissement salutaire.

CHAPITRE XXV

SERVICE RENDU A L'AME PAR LE COEUR DIVIN.

Une autre fois elle s'efforça d'apporter à chaque mot et à chaque note de l'office divin la plus grande attention ; mais, voyant sa bonne volonté contrariée par la faiblesse de la nature, elle se dit avec tristesse: « Quel fruit retirerai-je d'un labeur où je montre tant d'inconstance? » Le Seigneur, ne pouvant souffrir qu'elle se désolât, lui présente de ses propres mains son Cœur divin semblable à une lampe ardente, en lui disant : « Voici que j'offre aux yeux de ton âme mon Cœur sacré, organe de l'adorable Trinité, afin que tu le pries de réparer l'imperfection de ta vie et de te rendre parfaitement agréable à mes yeux. Car de même qu'un fidèle serviteur se tient toujours prêt à exécuter la volonté de son maître, ainsi mon Cœur sera désormais à ta disposition pour réparer à chaque heure tes négligences. » Celle condescendante bonté du Seigneur la remplit d'étonnement et d'admiration. En effet, elle ne pouvait comprendre que le Cœur du Sauveur, trésor sacré de la Divinité, et source de tous les biens, daignât, comme un serviteur aux ordres de son maître, se tenir prêt à réparer les faiblesses d'une aussi chétive créature. Mais le Seigneur plein de bonté eut pitié de sa pusillanimité et l'encouragea par cette comparaison : « Si tu avais, dit-il, une voix sonore et agréable, et si tu aimais à chanter, tandis que près de toi se trouverait une personne ayant la voix lourde et discordante à ce point, qu'après de grands efforts elle arriverait à peine à produire quelque, sons, ne serais-tu pas indignée qu'elle voulût exécuter elle-même une mélodie que tu pourrais rendre avec tant de facilité et de charme ? De même, mon Cœur sacré, qui connaît la fragilité et l'instabilité humaines, attend et désire que tu l'invites, soit par tes paroles, soit même par un signe, à accomplir et à parfaire avec toi les actes de ta vie ; et comme il est doué d'une puissance infinie, que, de plus, son insondable sagesse connaît toutes choses, de même aussi par suite de la douceur et de la bonté qui lui sont naturelles, il désire te rendre ce service avec une joie pleine d'amour. »

CHAPITRE XXVI

DE L'ABONDANCE DES GRÂCES QUE LE COEUR DIVIN RÉPAND DANS L'ÂME.

1. Dans les jours qui suivirent, tandis qu'elle pensait avec reconnaissance à la richesse de ce don magnifique, elle eut grand désir de savoir combien de temps le Seigneur le lui conserverait. II daigna répondre : « Aussi longtemps qu'il te plaira de le garder, tu n'auras jamais à en déplorer la perte. - Mais, ô Dieu qui opérez tant de merveilles, dit-elle, comment se fait-il que parfois je considère votre Cœur sacré comme une lampe ardente suspendue au milieu de mon cœur, si vil, hélas ! et si indigne ; et d'autres fois, lorsque, par le secours de votre grâce, il m'est donné d'approcher de vous, j'ai la joie de retrouver ce divin Cœur en votre sein et de puiser en lui d'ineffables délices ? » Le Seigneur répondit: « Lorsque tu veux saisir quelque chose, tu étends la main, et tu la retires à toi aussitôt que tu possèdes l'objet de tes convoitises ; de la même façon, quand je vois ton âme tant soit peu détournée de moi par les choses extérieures, je dirige vers elle mon Cœur divin tout languissant d'amour. Si tu réponds à mes tendres avances et si tu consens à te recueillir et à me contempler dans l'intime de ton être, alors je te retire à moi avec ce Cœur sacré et je t'offre en lui la jouissance de toutes les perfections. »

2. Celle-ci fut pénétrée d'amour et de reconnaissance à la vue de cette bonté toute gratuite de Dieu. Elle considéra d'autre part que sa profonde indignité et ses nombreuses imperfections la rendaient indigne de toute grâce, et descendit avec un grand mépris d'elle-même dans cette profonde vallée de l'humilité qui lui était si familière. Après qu'elle s'y fut tenue quelque temps dérobée, pour ainsi dire, à tous les regards, le Dieu tout-puissant qui habite au plus haut des cieux, et trouve également ses délices à répandre sur les humbles la rosée de sa grâce, parut faire sortir de son cœur sacré un tuyau d'or qui, semblable à une lampe ardente, illumina cette âme abîmée dans son néant. Par ce canal mystérieux, il faisait découler sur elle toute l'affluence admirable de ses grâces: si, par exemple, elle s'humiliait à la vue de ses fautes, le Seigneur, rempli de pitié, versait aussitôt dans son âme la sève féconde, des vertus qui détruisait toutes ses imperfections et n'en laissait plus apparaître les traces aux yeux mêmes de la divine Majesté. D'autres fois, si elle ambitionnait un don particulier ou ces douces et agréables faveurs que le cœur humain peut désirer, au même instant tous ces bienfaits étaient répandus en son âme par ce canal admirable dont nous avons parlé.

3. Celle-ci jouissait depuis quelque temps déjà de la suavité de ces délices, et par la grâce de Dieu elle semblait avoir atteint la plus haute perfection, se montrant enrichie de toutes les vertus (non vraiment des siennes, mais bien des vertus de son Seigneur), lors qu'elle entendit, par l'oreille du cœur, une voix harmonieuse qui résonnait comme la suave mélodie d'une harpe touchée par un maître habile, et disait « Veni mea ad me: Toi qui es mienne, viens à moi. Intra meum in me: Toi qui es mienne, viens en moi. - Mane meus mecum : Toi qui es mon bien, reste avec moi.» Son aimable Seigneur daigna lui donner l'explication de ce chant: « Veni mea ad me, parce que je t'aime et désire toujours te voir auprès de moi ainsi qu'une épouse fidèle, c'est pourquoi je t'ai dit: Veni. Intra meum in me, parce que je prends mes délices en ton âme; et comme le fiancé attend avec ardeur le jour des noces qui mettra le comble â la joie de son cœur, ainsi je désire qu'à ton tour tu entres et habites en moi. Mane meus mecum :puisque je t'ai choisie, moi qui suis le Dieu d'amour, je désire demeurer avec toi dans une union indissoluble; union semblable à celle qui existe entre le corps et l'âme, et fait que l'homme ne saurait subsister un instant après que l'âme a quitté son enveloppe mortelle. »

4. Tant que dura le charme d'un si sublime entretien, celle-ci fut attirée vers le Cœur du Seigneur d'une façon merveilleuse par ce mystérieux canal dont nous avons parlé, et se trouva bientôt introduite dans le sein de son Époux et de son Dieu. En cet asile sacré ce qu'elle a senti, ce qu'elle a vu, ce qu'elle a entendu, goûté et touché du Verbe de vie, elle seule le sait, et Celui qui daigna l'admettre à une union si sublime, Jésus, l'Époux des âmes aimantes, qui est le Dieu béni en tous les siècles et par-dessus tout.

CHAPITRE XXVII

DE LA SÉPULTURE DU SEIGNEUR DANS L'ÂME

1. Un Vendredi saint, après la récitation de l'office, on célébrait l'ensevelissement du Seigneur. Celle-ci pria ce divin Sauveur de vouloir bien s'ensevelir en son âme comme dans une perpétuelle demeure. II daigna l'exaucer et lui dire avec bonté: « Moi, qui suis appelé pierre, je serai cette pierre posée à l'entrée de tous tes sens; pour garde je placerai là des soldats, c'est-à-dire mes affections qui désormais préserveront ton cœur de toute affection étrangère, et travailleront à procurer mon éternelle gloire en toi dans la mesure de ma grâce. »

2. Quelque temps après, elle craignit d'avoir jugé trop sévèrement les actes de quelqu'un, et, toute pénétrée de regret, s'en vint dire au Seigneur: « O mon Dieu, vous aviez placé des gardes â l'entrée de mon cœur, mais, hélas! je crains qu'ils ne se soient éloignés, puisque j'ai jugé si durement la conduite de mon prochain ! » Le Seigneur lui dit : « Comment peux-tu croire qu'ils se soient éloignés, puisqu'en ce moment même tu éprouves leur assistance ? En effet, si tu n'adhérais pas à moi de tout ton cœur, tu n'éprouverais pas tant de regret de m'avoir déplu. »

CHAPITRE XXVIII

LE COEUR DU SEIGNEUR EST LE CLOÎTRE DE L'ÂME

On chantait à vêpres ces paroles : Vidi aquam egredientem de templo, et le Seigneur lui dit : « Dirige-toi vers mon Cœur, il sera vraiment ton temple. De plus, choisis dans les diverses parties de mon corps d'autres demeures où tu puisses mener la vie régulière, car je veux désormais que mon corps sacré soit le cloître où tu habites. » Elle répondit: « O Seigneur! quelle demeure chercherais-je ? J'ai trouvé une telle abondance de douceurs dans ce Cœur sacré que vous daignez appeler mon temple, qu'il m'est impossible de quérir hors de lui la nourriture et le repos nécessaires à l'entretien de la vie. » Le Seigneur lui dit : « Si tu le désires, tu trouveras en effet ces deux biens dans mon cœur, car tu as pu lire de certains de mes saints, comme de mon serviteur Dominique1 par exemple, qu'ils ne s'éloignaient pas du temple, mais qu'ils y mangeaient parfois et y dormaient. Empresse-toi cependant de choisir dans mon corps les lieux où tu mèneras ta vie claustrale. « Pour obéir aux ordres de Dieu, elle résolut d'établir son promenoir dans les pieds du Seigneur ; dans ses mains sacrées, le lieu de son travail ; sa bouche divine lui servirait de salle de chapitre et de parloir ; par ses yeux bénis, elle lirait et étudierait ; ses oreilles enfin seraient le tribunal où elle déclarerait ses péchés. Le Seigneur l'invita à monter après chaque faute vers ce tribunal sacré comme par cinq degrés d'humilité qu'elle trouverait indiqués en ces cinq mots : « Moi, vile, pécheresse, pauvre, mauvaise, indigne, j'accours à cet abîme débordant de la miséricorde infinie afin d'être lavée de toute tache et purifiée de tout péché. Ainsi soit-il. »

1. « Souvent le bienheureux Dominique passait des nuits entières dans les église. Il en avait coutume à ce point qu'à peine l'a-t-on vu faire usage d'un lit pour son repos. Lorsque par excès de fatigue il était obligé de céder au sommeil, il s'endormait quelque instants, soit devant l'autel, soit ailleurs, reposant parfois la tête sur quelque pierre comme un autre Jacob. Après quoi il reprenait ses veilles. » (Vie de saint Dominique par le B. Jourdain de Saxe, C. IV.)

CHAPITRE XXIX

ETREINTE ET SALUT DU SEIGNEUR

1. Celle-ci repassait en son esprit plusieurs circonstances où elle avait expérimenté la fragilité et l'inconstance humaines ; se tournant ensuite vers le Seigneur : M'attacher à vous seul, ô mon Bien-Aimé, dit-elle, c'est là tout mon bien 1. Le Seigneur, s'inclinant, la serra dans ses bras avec tendresse : « Et m'attacher à toi, ma bien-aimée, répondit-il, m'est extrêmement doux. » A peine eut-il prononcé ces mots que tous les saints se levèrent devant le trône de Dieu et offrirent leurs mérites au Seigneur, afin que pour sa plus grande gloire il daignât les communiquer à cette âme qui deviendrait ainsi une demeure digne du Très-Haut.

2. Elle vit alors avec quelle promptitude le Seigneur daigne s'incliner vers nous, et combien les saints désirent l'honneur de Dieu, puisqu'ils offrent leurs mérites pour suppléer à l'indigence des hommes. Aussi, comme elle s'écriait, dans toute l'ardeur de son âme : « Moi, petite et vile créature, je vous salue, ô très aimé Seigneur », elle reçut cette ineffable réponse : « A mon tour je te salue, ô ma très aimée ! » Il lui fut donné de comprendre que si une âme dit à Dieu: Mon Bien-Aimé, mon très doux, mon très aimé Seigneur, ou autres paroles de ce genre, à chaque fois elle recevra ici-bas la même réponse, et elle jouira au ciel d'un privilège spécial, analogue à celui de Jean l'Évangéliste, qui obtint sur la terre une gloire particulière parce qu'il était appelé « discipulus quem diligebat Jesus : le disciple que Jésus aimait ». (S. Jean, xxi, 7.)

1. Allusion au verset 28° du Ps.LXXII : Mihi adhoerere Deo bonum est.

CHAPITRE XXX

DU MÉRITE DE LA VOLONTÉ ET DE L'OFFRANDE DU COEUR AVEC D'AUTRES INSTRUCTIONS
DONNÉES A SON ENTENDEMENT AU SUJET DES PAROLES DE L'OFFICE DIVIN.

I. -- Bonne volonté.

Pendant la messe Veni et Ostende 1 : Venez et Voyez, le Seigneur lui apparut rempli des douceurs de la grâce divine et répandant autour de sa personne une influence céleste et vivifiante. Il descendait du trône sublime de sa gloire, comme pour déverser avec plus d'abondance sur les âmes le torrent de ses grâces, en la fête de sa bienheureuse Nativité. Elle pria alors pour les personnes qui lui étaient recommandées et pour qui elle désirait obtenir de nombreuses faveurs. Le Seigneur lui dit: « J'ai donné à chaque âme un tuyau d'or d'une telle vertu qu'elle peut, par ce moyen, puiser dans les profondeurs de mon Cœur sacré tout ce qu' elle désire. » Celle-ci comprit que ce mystérieux conduit signifiait la bonne volonté avec laquelle l'homme peut s'approprier toutes les richesses spirituelles du ciel et de la terre. Veut-il, par exemple, offrir à Dieu les louanges, les actions de grâces, l'obéissance et la fidélité dont quelques saints nous ont donné l'exemple, aussitôt la divine bonté accepte cette intention comme un fait accompli. Ce tuyau admirable se trouve enrichi d'un or précieux quand l'homme remercie Dieu de lui avoir donné cette noble faculté de la volonté, qui lui sert à acquérir plus de mérites que le monde entier n'en obtiendrait en y employant toutes ses forces. Elle comprit ensuite que toutes les sœurs de la communauté entouraient le Seigneur, et chacune, munie de ce mystérieux tuyau, attirait à elle la grâce divine, selon la mesure de ses forces : tandis que certaines la puisaient directement dans les profondeurs du Cœur divin; d'autres la recevaient s'écoutant des mains du Seigneur. Mais plus elles s'éloignaient du Cœur, plus elles avaient de peine à obtenir ce qu'elles désiraient. Au contraire, si elles s'efforçaient d'aspirer au centre de ce Cœur sacré, elles s'abreuvaient avec facilité, douceur et abondance. Celles qui puisaient directement au Cœur figuraient les âmes qui se soumettent à la volonté de Dieu et souhaitent que cet adorable vouloir s'accomplisse parfaitement à leur égard, dans l'ordre temporel comme dans l'ordre spirituel. Ces âmes touchent si profondément l'infinie bonté de Dieu, qu'à l'heure finie, elles reçoivent la grâce divine avec d'autant plus d'abondance qu'elles ont désiré davantage l'accomplissement de cette très aimable volonté. Les autres, qui puisaient la grâce dans les membres du Seigneur, figuraient les âmes qui s'efforcent d'obtenir de Dieu les dons et les vertus, en suivant l'attrait de leurs désirs personnels et de leur volonté propre. Elles obtiennent d'autant plus difficilement ce qu'elles désirent, qu'elles s'abandonnent moins à la divine Providence.

1. Introït du samedi des quatre-temps de l'Avent.

II. -- Parfaite offrande du cœur à Dieu.

Elle adressa un jour cette prière au Seigneur : « O mon Dieu, dans la plénitude de ma volonté, je vous offre mon cœur détaché de toute créature. Je vous prie de le laver dans l'eau très efficace qui s'écoule de votre sacré côté, afin qu'enrichi par le précieux sang de votre très doux Cœur il puisse s'unir entièrement à vous dans les suaves parfums de votre ineffable amour. » Le Fils de Dieu apparut alors offrant à Dieu le Père le cœur de son épouse uni à son Cœur divin sous la figure d'un calice formé de deus parties qui auraient été jointes ensemble par de la cire. A cette vue elle dit au Seigneur avec une humble dévotion : « Faites, ô Dieu très aimant, que mon cœur soit toujours prés de vous comme ces flacons portés par les serviteurs pour rafraîchir leurs maîtres ; que de même vous l'ayez toujours à votre portée pour le remplir ou y puiser à l'heure où vous le voudrez et pour telle personne qu'il vous plaira.» Le Fils de Dieu accepta cette offrande avec bonté et dit à son Père : « O Père saint, que pour votre éternelle louange le cœur de cette créature soit l'heureux intermédiaire qui répande sur le monde la source intarissable des bienfaits renfermés dans mon Cœur sacré. » Comme dans la suite celle-ci renouvelait souvent cette offrande, elle voyait son cœur tout rempli des dons célestes, et par les mille louanges et actions de grâces qui en jaillissaient, les élus du ciel recevaient une augmentation de joie. D'autres fois il contribuait davantage à l'avancement de ceux qui étaient encore sur la terre, comme nous le verrons plus tard. Car elle comprit aussi que Dieu aurait pour agréable qu'elle fît écrire tout ceci pour le bien de plusieurs.

III.-- Honneur rendu à Dieu. Efficacité de la miséricorde divine.

Au temps de l'Avent, comme on chantait le répons « Ecce venit Dominus protector noster, sanctus Israel 1 : Voici que vient le Seigneur notre protecteur, le saint d'Israël », elle comprit que si une âme abandonne complètement à Dieu la conduite de sa vie, si elle souhaite avec ardeur d'être dirigée, dans la prospérité comme dans l'adversité, par la très aimable et divine volonté, elle rend à Dieu autant d'honneur qu'en procure au prince celui qui pose sur sa tête la couronne royale.
Par ces paroles du prophète Isaïe: « Elevare, elevare, consurge, Jerusalem : Lève-toi, lève-toi, Jérusalem. » (Isaïe, LI, 17), elle comprit quels bienfaits la sainteté des âmes procure à l'Église militante. En effet, lorsque, remplie d'amour pour le Seigneur, une âme se tourne vers lui avec la volonté sincère de réparer, si elle le pouvait, tous les détriments que souffre la gloire de Dieu, lorsque dans l'ardente charité qui la consume, elle offre les démonstrations de sa tendresse, la Bonté divine se montre tellement apaisée qu'elle daigne parfois pardonner au monde entier. C'est ce qu'expriment les paroles suivantes: « Usque ad fundum calicis bibisti : Vous avez bu jusqu'au fond du calice» (Ibid.), car par ce moyen la douceur de la miséricorde vient se substituer aux rigueurs de la justice. Mais ce qui sui : « Potasti usque ad faeces : Vous avez bu jusqu'à la lie » (Ibid.), donne à comprendre qu'aucune rédemption ne peut être accordée aux damnés, parce qu'ils n'ont droit qu'à la lie de la justice.

1. Réponse du second dimanche de l'Avent.


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19 juillet 2008 6 19 /07 /juillet /2008 12:37

CHAPITRE XIII

DE LA RÉPARATION.

1. Il arriva qu'un jour, en pliant les ornements sacrés, on fit tomber par terre une hostie qui avait été offerte à l'autel, mais on ne savait si elle avait été consacrée ou non. Celle-ci, ayant eu recours à Dieu, apprit de lui que l'hostie n'était pas consacrée, et conçut à bon droit une joie extrême de ce qu'une telle négligence n'avait pas été commise. Cependant, comme elle brûlait de zèle pour la gloire de son Seigneur, elle lui dit : « Bien que votre bonté infinie ait empêché une si grande irrévérence envers le Sacrement de l'autel, cependant, ô Dieu de l'univers, parce que vous êtes outragé non seulement par les païens et les Juifs qui sont vos ennemis, mais encore par vos amis, c'est-à-dire par les fidèles rachetés de votre sang, et, ce qui est encore plus déplorable, quelquefois même par les prêtres et les religieux. je ne révèlerai point que cette e hostie n'à pas été consacrée, pour ne pas vous priver d'un hommage de réparation. » Elle ajouta: « Faites-moi connaître, ô Seigneur, quelle satisfaction vous plairait davantage pour réparer les offenses qui se commettent contre vous, car il me serait doux de consumer toutes mes forces pour la gloire et l'honneur de votre nom. » Elle comprit que le Seigneur accepterait volontiers qu'en union de cet amour par lequel Dieu s'est fait homme pour nous, on récitât deux cent vingt-cinq fois le Pater noster pour honorer ses membres sacrés, et qu'on rendit service autant de fois au prochain à cause de Celui qui a dit: Quod uni ex minimis meis fecistis, mihi fecistis : Ce que vous avez fait au plus petit des miens, c'est à moi que vous l'avez fait a (Matth., xxv, 40). Le Seigneur demandait encore qu'on renonçât pour son amour aux plaisirs vains et inutiles.

2. Oh ! que les miséricordes de Dieu sont grandes et ineffables ! En véritable ami des hommes, il daigne accepter d'aussi faibles offrandes et même les récompenser, lorsque nous ne mériterions que de justes châtiments, si nous lui refusions le tribut de notre amour.

CHAPITRE XIV

L'AME EST PURIFIÉE PAR DEUX MOYENS :
L'AMERTUME DE 1A PÉNITENCE ET LA SUAVITÉ DE L'AMOUR.

1. Le Seigneur, désireux d'augmenter le mérite des âmes qui lui sont chères et d'assurer leur salut, permet quelquefois qu'elles trouvent d'énormes difficultés dans l'accomplissement d'un devoir très facile en lui-même.

2. C'est ce qui arriva à celle-ci : la confession de ses fautes lui parut un jour si pénible qu'elle était persuadée de ne pouvoir la mener à bien par ses propres forces. Comme elle priait le Seigneur avec toute la ferveur possible, celui-ci l'interrogea : « Veux-tu, dit-il, remettre avec une entière confiance entre mes mains le soin de cette confession et ne t'en faire aucun souci ? » Elle répondit : « Oui, ô mon très cher Seigneur, j'ai une entière et surabondante confiance en votre toute-puissante bonté; mais, après vous avoir offensé, j'éprouve le besoin de repasser ces péchés dans l'amertume de mon âme, afin de vous offrir par là quelque marque d'un regret efficace. Le Seigneur ayant agréé ce procédé, elle se plongea dans la considération de ses misères, et bientôt sa peau lui parut toute déchirée comme si elle s'était roulée dans les épines. Elle découvrit ses plaies au Père des miséricordes, afin qu'en habile et fidèle médecin il voulût bien les guérir. Le Seigneur, s'inclinant vers elle avec bonté, lui dit : « Par mon souffle divin, je chaufferai pour toi le bain salutaire de la confession, et lorsque tu auras été purifiée selon mon bon plaisir, tu apparaîtras sans tache à mes yeux ». Aussitôt elle voulut se dépouiller de ses vêtements pour être plongée dans ce bain et dit : « J'ai dans le coeur, ô mon Dieu, un si grand amour de votre gloire, qu'il me force à me dépouiller de tout honneur humain, et, s'il le fallait, je serais prête à déclarer mes fautes devant le monde entier. » Le Seigneur la couvrit alors de ses propres vêlements et la fit reposer avec douceur dans ses bras jusqu 'à ce que ce bain fut prêt, c'est-à-dire jusqu'à à l'heure de la confession.

3. Mais comme ce moment approchait, son esprit fut encore plus assailli par le trouble : « Seigneur, dit-elle, votre coeur si tendre et si miséricordieux n'ignore pas combien cette confession m'est à charge; pourquoi permettez-vous que je sois en outre accablée par de pénibles pensées? » Le Seigneur répondit: « Les personnes qui se baignent se font donner des frictions énergiques dans le but de fortifier leur corps; de même ton âme prendra son essor au milieu des contradictions. » Elle vit bientôt un bain préparé à la gauche du Seigneur, et de ce bain s'échappait une tiède vapeur. En même temps cet aimable Sauveur lui montra à sa droite un jardin délicieux rempli de fleurs, parmi lesquelles on distinguait de superbes roses sans épines qui charmaient et attiraient, par leurs suaves parfums. Le Seigneur l'invita à entrer dans ce magnifique jardin, si elle le préférait au bain qui lui paraissait toujours intolérable. - « Non, mon Dieu, dit-elle, j'entrerai sans hésitation dans ce bain que vous avez daigné chauffer par votre souffle divin. » Le Seigneur répondit : » Qu'il en soit ainsi pour ton salut éternel ! »

4. Elle comprit que ce beau jardin figurait la suavité intérieure de la grâce divine. La grâce portée par le souffle doux et léger de l'amour, répand sur l'âme fidèle une rosée parfumée des larmes de la dévotion, la rend blanche comme la neige et lui donne une sécurité parfaite, non seulement au sujet de la rémission de ses péchés, mais aussi en ce qui concerne l'abondance des mérites. Delà elle concluait que le Seigneur avait eu pour agréable de lui voir abandonner, à cause de son amour, la voie douce et facile des consolations célestes et choisir un chemin rude et pénible. Après la confession elle se retira dans l'oratoire et y sentit la présence de cet aimable Seigneur qui lui avait rendu la confession si pénible. Elle avait en effet éprouvé d'énormes difficultés à déclarer des fautes légères, que d'antres dévoilent parfois en public, comme en se jouant.

5. II est bon de savoir que l'âme est purifiée de tous ses péchés par deux moyens principaux : par l'amertume de 1a pénitence et tous les sentiments dont elle est la source, c'est ce que signifie le bain ; par le doux embrasement du divin amour avec ses conséquences, et c'est là ce que symbolise le jardin délicieux.

6. Elle se reposa ensuite dans la sacrée blessure de la main gauche du Sauveur, comme pour y goûter après le bain ce délassement qui accompagne la transpiration, et y attendre l'heure d'accomplir la pénitence imposée par le prêtre. Mais comme cette satisfaction exigeait un délai, elle s'affligeait de ne pouvoir peut-être, avant de l'avoir achevée, jouir en toute liberté et familiarité de la présence de son très aimé et très doux Seigneur. Pendant la messe, quand l'Hostie sainte qui efface le péché et réconcilie l'homme avec Dieu fut immolée par le prêtre, elle s'unit au divin sacrifice et présenta cette offrande pour obtenir l'entier pardon de ses fautes, et rendre grâces au Seigneur qui lui avait procuré le bain salutaire de la confession. L'offrande fut acceptée, tandis qu'elle-même était reçue dans le sein du Père de Bonté infinie. Là elle comprit par expérience que l'Orient qui brille d'en haut, Oriens ex-alto, l'avait vraiment visitée par les entrailles de sa miséricorde et de sa vérité.

CHAPITRE XV

DE L'ARBRE DE L'AMOUR.

1. Le lendemain pendant la messe, au moment même de l'élévation, elle se trouva comme assoupie et moins attentive à la prière. Mais le son de la cloche l'éveilla soudain, et elle vit le Seigneur Jésus qui tenait entre ses mains un arbre dont le tronc avait été coupé au niveau du sol ; les fruits de cet arbre étaient magnifiques, chacune de ses feuilles brillait comme une étoile et projetait des rayons lumineux. Le Seigneur secoua l'arbre au milieu de la cour céleste, et les saints goûtèrent ses fruits avec une grande joie. Peu après, il le planta au milieu du cœur de celle-ci comme dans un jardin, afin qu'elle lui fit produire des fruits, et quelle y trouvât l'ombre rafraîchissante avec la nourriture de vie. Aussitôt que l'arbre fut planté, elle s'occupa de ses fruits, c'est-à-dire pria pour une personne qui lui avait fait de la peine. Elle demandait à supporter de nouveau cette même peine afin d'obtenir de Dieu des grâces plus abondantes pour celle qui en était cause. Au même moment elle aperçut au sommet de l'arbre une fleur magnifique qui devait produire son fruit à condition que celle-ci mit en oeuvre sa bonne volonté. Cet arbre symbolisait donc la charité qui produit non seulement les fruits des bonnes oeuvres, mais aussi les fleurs des bons désirs et les feuilles rayonnantes des saintes pensées ; c'est pourquoi les habitants du ciel se réjouissent quand ils voient un mortel prendre pitié de ses frères et secourir leur misère.

2. A ce même moment de l'élévation de l'hostie, celle-ci reçut encore une brillante parure d'or pour rehausser la splendeur du vêtement rose qui lui avait été donné la veille, alors qu'elle reposait sur le sein du Seigneur.

3. En ce même jour, à None, le Seigneur lui apparut sous la forme d'un jeune homme plein de grâce et de beauté. Il la pria de cueillir quelques noix sur l'arbre pour les lui offrir, et, la soulevant de terre, il l'assit sur une branche. Mais elle dit : « O très aimable jeune homme, pourquoi me demander cela? Par la vertu et par le sexe je suis faible, il vous siérait bien mieux de me présenter de ces fruits. ---Non, dit-il, l'épouse qui se trouve chez elle, dans la maison de ses parents, agit avec une liberté que le fiancé discret ne peut prendre lorsqu'il vient parfois la visiter. Mais si dans ces occasions la fiancée se montre pleine d'égards et de délicatesse envers celui qu'elle aime, à son tour il la recevra dans sa propre demeure avec tendresse et bienveillance. » II donnait ainsi à entendre combien sont répréhensibles ceux qui disent: Si Dieu voulait ce que je veux, et qu'il me donnât sa grâce, je ferais telle et telle chose. Comme s'il n'était pas juste que l'homme brise en tout sa volonté propre pour accomplir celle de Dieu et s'assure par là une magnifique récompense. Elle s'apprêtait à offrir les noix au jeune homme, lorsque celui-ci monta sur l'arbre, s'assit auprès d'elle et l'invita à tirer les fruits de leur écaille pour qu'il pût les manger. II voulait ainsi lui apprendre que l'on ne doit pas seulement vaincre ses ressentiments pour faire du bien à son ennemi, mais qu'il faut encore chercher à le faire le plus parfaitement possible. Sous le symbole de ces noix, le Seigneur lui enseignait la bienfaisance envers ceux qui la persécutaient : ces fruits, à l'écorce dure et amère, se trouvaient placés sur l'arbre de l'Amour parmi les pommes et autres fruits savoureux, pour donner à entendre que la Charité envers les ennemis doit se pratiquer au milieu des douceurs de l'amour de Dieu, amour qui rend l'homme prêt à souffrir la mort elle-même pour le nom de Jésus-Christ.

CHAPITRE XVI

DES AVANTAGES DE LA PERSÉCUTION. COMMUNION SPIRITUELLE.

1. Le dernier jour où le convent célébrait l'office divin qu'un interdit ecclésiastique1 venait de suspendre, on chantait la messe Salve sancta Parens en l'honneur de la Mère de Dieu, et celle-ci dit au seigneur : « O Dieu plein de bonté, comment nous consolerez-vous dans la désolation actuelle ? - Je puiserai en vous, dit le Seigneur, des délices plus abondantes. Comme l'époux jouit de son épouse dans le secret de la chambre nuptiale plus volontiers qu'en présence de la foule, de même je trouverai mes délices dans vos soupirs ardents et dans les gémissements de vos cœurs. Mon amour prendra en vous des accroissements nouveaux, comme un feu qui se trouvant enfermé, redouble de vigueur. Les complaisances que je trouverai dans vos âmes et l'amour que vous aurez pour moi monteront comme une eau qui s'élance avec plus de force après avoir été retenue par des digues ».

2. Celle-ci demanda alors : « Et combien de temps durera cet interdit? - Aussi longtemps qu'il durera, répondit le Seigneur, aussi longtemps je ferai durer cette abondance de grâces. » Elle ajouta : « Il semble que les grands de la terre considèrent comme une honte d'admettre dans leur intimité les personnes de basse condition ; avec combien plus de raison le Roi des rois doit-il tenir cachés les desseins de sa Providence à une aussi vile créature ; c'est sans doute pourquoi vous me laissez dans l'incertitude, bien que vous connaissiez le commencement et 1a fin de toutes choses ? -- Il n'en est pas ainsi, reprit le Seigneur, mais j'agis en vue de ton salut. Dans la contemplation je te découvre parfois mes secrets ; d'autres fois je les tiens cachés afin de te maintenir dans l'humilité : quand je te les découvre, tu constates ce que tu deviens par ma grâce; quand je te les cache, tu vois ce que tu es par toi-même ».

3. A l'offertoire de la messe : « Recordare Virgo Mater2 : Souvenez-vous, a Vierge Mère », lorsqu'on en fut à ces mots : « ut loquaris pro nobis bona: de parler en notre faveur », comme elle implorait la Mère de toute grâce, le Seigneur lui dit : « Il n'est pas nécessaire qu'on plaide votre cause, car déjà je vous suis pleinement favorable. » Mais elle, se souvenant de ses propres fautes et de celles d'autres sœurs, ne pouvait comprendre que le Seigneur fût complètement apaisé. C'est alors qu'avec une grande tendresse il daigna lui dire : « Ma bonté naturelle m'incline toujours à regarder de préférence ce qu'il y a de meilleur dans une âme ; ma divinité tout entière embrasse alors cette meilleure partie et dissimule 1e moins parfait pour remarquer ce qui l'est davantage. - O vous qui êtes si magnifique dans vos dons, reprit-elle, comment accordez-vous les douceurs de vos consolations à une âme aussi indigne que la mienne, et aussi peu préparée à les recevoir ? - J'y suis forcé par mon amour. - Mais où sont donc, Seigneur, les souillures que j'ai contractées il y a peu de temps par cette irritation qui remplissait mon cœur et que j'ai même un peu manifestée par mes paroles ? - Le feu de ma divinité les a consumées, et c'est ainsi que je fais disparaître les difformités de toute âme vers laquelle ma bonté s'incline. -O Dieu très-clément, puisque votre grâce est si souvent propice à ma faiblesse, voudriez-vous me dire si l'âme devra se purifier après la mort de fautes semblables à cette impatience ou d'autres encore ? » Et comme le Seigneur feignait de ne pas entendre : « En vérité, ô mon Dieu, dit-elle, si votre justice l'exigeait, je descendrais volontiers au fond de l'abîme pour vous offrir une plus digne satisfaction; mais si, au contraire, votre bonté et votre miséricorde trouvent leur gloire à ce que ces fautes soient consumées par le feu de votre amour, je vous prierai de brûler à jamais les souillures de mon âme dans ce feu divin, bien que je ne mérite pas celte faveur. » Et la Bonté divine, aussi tendre qu'inépuisable, accueillit encore cette demande.

4. Le lendemain, comme on célébrait la messe pour le peuple3, elle dit au Seigneur au moment de la Communion : « O Père très clément, n'êtes-vous pas ému de compassion en nous voyant privées de la nourriture infiniment précieuse de votre Corps et de votre Sang, à cause de ces pauvres biens temporels qui doivent soutenir notre vie ?» Et le Seigneur répondit : « Comment plaindrais-je mon épouse bien-aimée, lorsque, ayant dessein de l'introduire dans la salle brillante et ornée de fleurs du festin des noces, et découvrant dans sa parure quelque chose de défectueux, je la tire à l'écart pour remédier de ma main à ce désordre, et la présenter ensuite aux convives dans tout l'éclat de sa beauté ? » Elle dit : « Comment, ô Seigneur, votre grâce peut-elle habiter dans l'âme de ceux qui nous font tant souffrir par cet interdit? » Et il lui fut répondu : « Ne t'occupe pas d'eux, je me réserve leur jugement ».

5. Au moment de l'Élévation, comme elle offrait à Dieu l'hostie sainte en tribut de louange éternelle et pour le salut du convent, le Seigneur reçut en lui-même cette hostie, et par une aspiration qui sortait des profondeurs de son être, il en retira une vivifiante suavité et dit: « En cette aspiration je rassasierai mes épouses d'une nourriture divine. » Celle-ci reprit : « O mon Seigneur, est-ce que vous allez communier tout le convent ? - Non, mais celles-là seulement qui en ont le désir, ou qui souhaitent avoir ce désir. Quant aux autres, parce qu'elles appartiennent à ce monastère, elles auront l'avantage de sentir cette aspiration naître dans leurs âmes, comme celui qui n'ayant pas d'appétit, se laisse attirer néanmoins par l'odeur agréable des mets et finit par les prendre avec plaisir. »

6. Le jour de l'Assomption, à l'élévation de l'hostie, comme elle entendait ces paroles du Seigneur : « Je viens m'offrir à Dieu le Père et m'immoler pour ceux qui sont mes membres », elle répondit : « Permettrez-vous, ô mon très aimant Seigneur, que nous qui sommes vos membres, nous soyons séparées de vous par l'anathème dont nous menacent ceux qui veulent prendre nos biens? » Le Seigneur lui dit: « Que celui qui pourrait enlever des profondeurs de mon âme l'amour qui m'unit à vous, que celui-là vous sépare de moi ! » Il ajouta : « Cet anathème ne vous atteint pas plus qu'un couteau de bois ne trancherait un corps solide : il ne peut le pénétrer et y imprime à peine une trace légère de son passage. - O mon Dieu qui êtes la vérité infaillible, dit-elle, ne m'avez vous pas révélé que nous sentirions croître notre amour pour vous dans ces jours de souffrance et que vous-même prendriez dans les coeurs de vos épouses de plus abondantes délices? Comment donc plusieurs se plaignent-elles du refroidissement de leur amour pour vous? » Le Seigneur répondit: « Je renferme dans mon sein la source de tous les biens, et je distribue à chacun en temps convenable ce qui lui est nécessaire. »

1. Interdit fulminé pendant la vacance du siège épiscopal par les chanoines d'Halberstad, dans la compétition des droits relatifs aux biens temporels. Voir au Livre de la grâce spéciale, L. 1, ch. xxvii (Note de l'édition latine.)

2. Offertoire des messes votives de la sainte au Vierge moyen âge. II est usité maintenant aux messes de la Compassion et de Notre-Dame du Mont-Carmel.

3. C'est-à-dire dans l'église paroissiale (Note de Lansperg).

CHAPITRE XVII

DE LA CONDESCENDANCE DU SEIGNEUR ET DE LA DISTRIBUTION DE SA GRACE.

1. Au second dimanche d'août, qui amenait tout à la fois la fête de saint Laurent et l'anniversaire de la Dédicace de l'Église, elle priait pendant la messe pour certaines personnes qui avaient sollicité son intercession, lorsqu'elle vit un vigoureux cep de vigne descendre du trône de Dieu jusque sur la terre, et les feuilles du cep servaient comme d'échelons pour remonter jusqu'au sommet. Cette échelle figurait la foi par laquelle les élus s'élèvent vers les régions célestes. Elle reconnut au sommet, à gauche du trône, plusieurs membres de la Congrégation, et le Fils de Dieu lui-même qui se tenait debout avec grande révérence en présence du Père céleste. L'heure approchait où, sans l'interdit qui les avait frappées, les sœurs auraient dû recevoir la sainte communion, et celle-ci désira ardemment que par un effet de cette divine clémence à laquelle nul pouvoir humain ne peut résister, elle-même et toutes les moniales présentes fussent nourries spirituellement du Sacrement de l'autel. Elle vit alors le Seigneur Jésus plonger dans le sein du Père l'hostie qu'il tenait à la main, et l'en retirer vermeille et comme teinte de sang. Tandis que, surprise du fait, elle se demandait comment le rouge, symbole de la Passion, pouvait être attribué au Père céleste, elle ne put voir si le désir qu'elle elle avait manifesté se trouvait accompli. Un peu plus tard seulement, elle reconnut que le Seigneur avait établi le lieu de son repos dans les âmes qu'elle avait vues placées à la gauche du trône de Dieu. Mais comment cela s'était-il fait ? elle ne put le découvrir.

2. Cependant elle se souvint d'une personne qui, avant la messe, s'était recommandée à ses prières avec dévotion et humilité, et elle demanda au Seigneur qu'il voulût bien accorder à cette âme la faveur reçue par les sœurs. II lui fut répondu que nul ne pouvait monter par cette échelle mystique de la foi, s'il n'était porté par les ailes de 1a confiance, et que cette personne en avait bien peu. A quoi elle reprit : « Seigneur, j'ai remarqué que le peu de confiance de cette âme provient de son humilité, vertu sur laquelle vous répandez d'ordinaire vos grâces avec profusion. » Et le Seigneur dit : « Je descendrai, et je communiquerai mes faveurs à cette âmes et à d'autres encore, que je verrai plongées dans la vallée de leur misère. »

3. Elle vit alors le Seigneur Dieu des vertus descendre comme par une échelle empourprée. Il lui apparut au milieu de l'autel, revêtu des ornements pontificaux, et tenant en mains un vase semblable à ceux qui servent à garder les hosties consacrées. Pendant la messe jusqu'à la préface, il demeura assis tourné vers le prêtre. Une si grande multitude d'anges l'entourait et le servait, que toute la partie de l'église qui était à sa droite, c'est-à-dire au septentrion, en était remplie. Ces bienheureux esprits témoignaient une grande joie de parcourir ces lieux bénis, dans lesquels leurs concitoyens avaient si souvent offert leurs prières à Dieu. Ces concitoyens étaient la communauté1. A la gauche du Seigneur, vers le midi, se tenait un seul chœur d'anges, suivi d'un chœur d'apôtres. Venaient ensuite un chœur de martyrs, un chœur de confesseurs et enfin un chœur de vierges. Tandis qu'elle admirait ces merveilles et se rappelait que, d'après les saintes Écritures, la pureté nous rapproche de Dieu (Sag, vi 20), il lui fut donné de contempler une lumière spéciale, blanche comme la neige, qui resplendissait entre le Seigneur et le chœur des vierges, et semblait unir ces dernières à leur Époux par une très douce tendresse, et par les charmes joyeux de la divine familiarité. Elle vit aussi des rayons lumineux se diriger sur quelques membres de la communauté et les atteindre directement comme s'il ne se fût trouvé aucun obstacle entre eux et le Seigneur, quoique plusieurs murailles les séparassent de l'église où avait lieu cette vision.

4. Tandis que celle-ci prenait ses délices en ce que nous venons de décrire, sa sollicitude se porta sur le reste de la communauté et elle dit au Seigneur : « Puisque votre infinie bonté, ô mon Dieu, a répandu sur mon âme l'abondance de ses grâces, que donnez vous aux sœurs qui se livrent en ce moment aux travaux manuels et ne jouissent sans doute pas de semblables douceurs? - Je répands mon baume sur elles quoiqu'elles paraissent dans un état inconscient de sommeil. » Celle-ci rechercha quelle était la vertu du baume, et s'étonna qu'une même récompense fût donnée aux personnes qui pratiquent les exercices spirituels et à celles qui ne les pratiquent pas, car le baume rend les corps incorruptibles et produit également cet effet, qu'on l'applique pendant la veille ou pendant le, sommeil. Elle fut encore éclairée par une comparaison plus intelligible : un homme mange, et tous ses membres prennent de la vigueur, quoique sa bouche seule goûte les mets. De même lorsqu'une grâce spéciale est donnée aux fidèles, elle produit aussitôt une augmentation de mérites chez ceux qui leur sont unis et surtout dans les membres de la même Congrégation, en exceptant ceux dont le cœur renferme de la haine ou de la mauvaise volonté.

5. Pendant l'intonation du Gloria in excelsis Deo, le Seigneur Jésus, Pontife souverain, exhala vers le ciel pour glorifier son Père un souffle divin semblable à une flamme ardente A ces mots : et in terra pax hominibus bone voluntatis, il dirigea ce même souffle sous forme d'une blanche lumière vers les personnes présentes. Au Sursum corda, le Fils de Dieu se leva et partit aspirer avec une force puissante les désirs de tous les assistants; puis se tournant vers l'orient, entouré de l'innombrable troupe des anges qui le servaient, il tint les mains élevées et offrit à Dieu le Père, par les paroles de la préface, les vœux de tous les fidèles. A l'intonation Agnus Dei, le Seigneur se dressa au milieu de l'autel dans toute sa puissance et sa majesté ; au second Agnus Dei, il répandit les flots de son insondable sagesse dans les âmes des personnes présentes; enfin au troisième Agnus Dei, paraissant se recueillir en lui-même, il offrit à Dieu le Père les vœux et les désirs de tous. Alors il laissa déborder la suavité de son amour, et, de sa bouche sacrée, donna le baiser de paix à tous les saints présents. Il voulut ensuite glorifier le chœur des vierges par un privilège spécial, et après les avoir honorées du baiser de paix, il daigna encore, de ses lèvres bénies, déposer sur leur poitrine le doux baiser de l'amour. De toutes parts il répandit sur l'assemblée des sœurs les flots de sa tendresse et leur adressa ces paroles : « Je suis tout vôtre ; que chacune jouisse de moi au gré de ses désirs. » Après cette communion, elle dit : « Bien que mon âme, ô Seigneur, soit rassasié en ce moment d'une ineffable douceur, cependant je trouve qu'en résidant sur l'autel, vous êtes encore trop éloigné de moi ; aussi pendant la bénédiction de cette messe, accordez-moi la grâce de sentir que je vous suis intimement unie ». Or le Seigneur daigna lui manifester cette union divine en la pressant contre son Cœur sacré dans une étreinte dont la force égalait la douceur.

1. Allusion su verset du 4° répons de la fête de l'Assomption : Gaudent chori angelorum consortes et concives nostri.

CHAPITRE XVIII

DU DON DE PRÉPARATION POUR RECEVOIR LE CORPS DE JÉSUS-CHRIST
ET DE PLUSIEURS AUTRES CHOSES.

I.-- Dévot exercice envers ce Sacrement.

Elle s'avançait un jour pour recevoir le Sacrement de vie pendant que le chœur chantait l'antienne : Gaude et laetare. A ces mots : Sanctus, Sanctus Sanctus, le sentiment de sa bassesse la pénétra si profondément qu'elle se prosterna en toute humilité, demandant au Seigneur de daigner lui-même préparer son âme à recevoir dignement la nourriture céleste pour la gloire de Dieu et le bien du monde entier. Le Fils de Dieu, très doux ami des âmes, s'inclina vers elle et pendant le second Sanctus imprima sur son âme un baiser plein de suavité en disant : « à ce Sanctus qui m'est adressé, je te donne dans ce baiser divin toute la sainteté de mon Humanité et de ma Divinité, afin qu'elle te serve de préparation et que tu puisses dignement venir à moi ».

Le lendemain qui était un dimanche, pendant qu'elle exprimait sa reconnaissance pour une telle faveur, le Fils de Dieu, plus beau que tous les anges, la prît entre ses bras, et comme s'il trouvait sa gloire en elle, la présenta â Dieu le Père dans toute 1a perfection de sainteté qu'il lui avait donnée. Le Père se complut tellement en cette âme présentée par son Fils, qu'impuissant â contenir son amour, il lui conféra, ainsi que le Saint-Esprit, la perfection qui leur est attribuée par le premier et le troisième Sanctus. Elle reçut donc une bénédiction de sainteté pleine et entière au nom de la Toute-Puissance, de la Sagesse et de la Bonté.

II. -- Le Seigneur lui donne l'assurance qu'il ne se séparera jamais d'elle.

Un autre jour, elle vit que plusieurs de ses sœurs étaient forcées pour diverses raisons de s'abstenir de la sainte communion; elle s'approcha du Seigneur et lui dit d'une âme tonte joyeuse : « Je vous rends grâces, ô Dieu très aimant, de m'avoir placée dans une situation telle que ni mes parents, ni aucun motif ne peuvent m'éloigner de votre divin banquet.» Le Seigneur avec sa bonté ordinaire lui répondit : « Tu reconnais que rien ne peut t'éloigner de moi : apprends aussi qu'il n'y a rien au ciel ni sur la terre, pas même la rigueur de mes jugements et de ma justice, qui puisse mettre obstacle aux bienfaits dont je veux te combler pour le bien suprême de mon divin Cœur.»

Elle devait une autre fois encore recevoir la sainte Communion, et désirait avec ardeur être dignement préparée par le Seigneur. II daigna lui dire avec bonté : « Je me revêts de toi pour étendre ma main divine, sans la blesser, vers les pécheurs durs et rebelles. Je te revêts ensuite de moi pour que toutes les âmes dont tu te souviens devant moi dans la prière, et tous ceux que la nature a faits tes semblables deviennent dignes de recevoir mes bienfaits sans nombre. »

III. -- Accueil favorable des trois divines Personnes.

Elle devait un matin participer aux saints mystères, et repassait en son esprit les divers bienfaits de Dieu à son égard, lorsqu'elle se souvint du passage du livre des Rois : « Quis ego sum aut quae domus patris mei ? Qui suis-je, et qu'est la maison de mon père? » (I Rois xviii, 18 ). Ne s'arrêtant pas à méditer ces paroles : « Qu'est la maison de mon père », comme si elles regardaient ces gens qui ont vécu en leur temps, selon l'ordre établi par Dieu, elle se considéra elle-même comme une tendre plante placée à proximité du Cœur divin tout brûlant d'amour, afin d'en recevoir la douce influence. Mais presque toute consumée par suite de ses fautes et de ses négligences, elle était prête à tomber en cendres et ressemblait déjà au petit charbon éteint qui gît sur le sol1. Elle invoqua alors Jésus-Christ le Fils de Dieu, médiateur plein de bonté, et le pria de la purifier et de la présenter à Dieu le Père. Le Seigneur parut l'attirer vers lui par l'influence amoureuse de son Cœur transpercé, la laver dans l'eau qui en découlait, et l'arroser du sang précieux et vivifiant de sa blessure sacrée. Cette opération ralluma le petit charbon. Il se changea bientôt en un arbre verdoyant dont les branches se partageaient en trois comme nous le voyons dans la fleur du lis. Le Fils de Dieu prenant cet arbre, le présenta avec joie et révérence à la très sainte Trinité, qui daigna s'incliner avec grande bienveillance : Dieu le Père en vertu de sa toute-puissance attacha sur les rameaux les plus élevés tous les fruits que cette âme eût produits si elle s'était prêtée complètement aux desseins de la divine. Providence. De même le Fils de Dieu et le Saint-Esprit parurent déposer sur les deux autres branches les fruits de la Sagesse et de l'Amour.

Après avoir reçu le corps du Christ, elle vit son âme sous la forme d'un arbre qui aurait sa racine plantée dans la blessure do sacré côté de Notre-Seigneur, et sentit d'une façon admirable que l'arbre puisait en cette plaie bénie une sève merveilleuse, qui de la racine montait dans les branches, les feuilles et les fruits, pour leur communiquer la vertu de la Divinité et de l'Humanité de Jésus-Christ. Ainsi la très sainte vie du Seigneur prenait en cette âme un nouvel éclat, comme l'or parait plus brillant à travers le cristal. La bienheureuse Trinité et tous les saints ressentirent à cette vue une joie merveilleusement douce. Les saints se levèrent pleins de respect, fléchirent les genoux et présentèrent chacun leurs mérites en forme de couronnes qu'ils suspendirent aux rameaux de l'arbre. Ils voulaient par cet hommage glorifier et louer Celui qui daignait resplendir à travers sa créature et procurer ainsi â tous les saints une nouvelle jouissance.

Celle-ci pria ensuite pour tous ceux qui, au ciel, sur la terre et dans le purgatoire auraient reçu quelque profit de ses bonnes oeuvres, si elle ne s'était montrée négligente, et demanda qu'ils eussent part aux biens dont son âme venait d'être enrichie par la divine Bonté. Aussitôt ses oeuvres, figurées par les fruits de l'arbre, commencèrent à distiller une précieuse liqueur dont une partie se répandit sur les habitants du ciel et augmenta leurs joies ; une autre partie s'écoula dans le purgatoire pour adoucir les peines des âmes souffrantes ; la troisième s'épancha sur la terre et donna aux justes les consolations de la grâce, aux pécheurs les amertumes salutaires de la pénitence.

1. Voir au Livre 1er, C. X.

IV. -- Des avantages de l'assistance à la messe.

Tandis qu'à la sainte messe le prêtre offrait l'hostie sainte, elle présenta à Dieu cette même hostie en réparation de ses péchés et pour suppléer à toutes ses négligences. Il lui fut révélé que son âme, offerte à la majesté divine, avait été agréée avec la même complaisance que Jésus-Christ, splendeur et image du Père, Agneau sans tache, s'immolant à cette même heure sur l'autel pour le salut du monde. Dieu le Père la voyait pure de tout péché et immaculée à travers la très innocente Humanité de Jésus-Christ, et par sa très parfaite Divinité, il la trouvait parée et enrichie de toutes les vertus dont la glorieuse Divinité orna sa très sainte Humanité.

Elle rendit aussitôt grâces au Seigneur qui la comblait de ses bienfaits, et reçut encore cette lumière : toutes les fois qu'une personne assiste à la messe avec dévotion, s'unissant à Jésus-Christ qui s'immole lui-même pour le rachat du monde, Dieu le Père la regarde avec la même complaisance que l'hostie sainte. Cette âme devient alors resplendissante et lumineuse, comme une personne qui, au sortir des ténèbres, se trouve éclairée subitement par les rayons du soleil. Celle-ci demanda alors au Seigneur : « Mais si l'on tombe dans le péché, n'est-on pas aussitôt privé de cette lumière, comme la personne qui fuit la clarté du soleil se trouve plongée dans les ténèbres ? - Non, répondit le Seigneur ; car si celui qui pèche, met pour ainsi dire l'ombre d'un nuage entre lui et ma miséricorde, ma bonté, lui conserve cependant pour la vie éternelle un reste de cette bénédiction qu'il verra croître et se multiplier, chaque fois qu'il s'approchera avec dévotion des saints mystères.»

V.-- Combien les péchés de la langue rendent indignes de la communion.

Après avoir reçu la sainte communion, elle pensait à la vigilance qu'il est bon d'avoir pour éviter les péchés de la langue, puisque c'est la bouche qui a l'insigne honneur de recevoir les précieux mystères du Christ. Cette comparaison l'instruisit : Si quelqu'un n'interdit pas à sa bouche les paroles vaines, mensongères, honteuses et médisantes, et s'approche sans regret de la sainte communion, il reçoit le Christ comme on recevrait un hôte en lui jetant des pierres amassées par hasard à l'entrée de la maison, ou en lui assenant un coup de bâton sur la tête.

Que celui qui lira ces lignes considère en versant des larmes de compassion, d'un côté la dureté du coeur humain, de l'autre la bonté d'un Dieu venant avec une si grande bonté sauver les hommes qui le persécutent si cruellement.

VI. -- Comment l'âme doit se revêtir pour recevoir dignement la sainte communion.

Elle se trouvait un jour peu préparée à recevoir la sainte communion, et comme le moment approchait, elle adressa la parole à son âme en ces termes : « Voici déjà l'Époux qui t'appelle; et comment pourras-tu aller au-devant de lui sans être parée des mérites nécessaires à ceux qui veulent le recevoir dignement ? » La pauvreté de son âme la frappant davantage, elle perdit encore plus confiance en elle-même et mit tout son espoir en Dieu : « A quoi me sert d'attendre, dit-elle ? quand j'y emploierais mille années, je ne serais pas encore suffisamment disposée, puisque rien en moi n'a la valeur voulue pour enrichir ma préparation. J'irai au-devant du Seigneur avec humilité et confiance, et lorsqu'il m'apercevra de loin, son puissant amour l'excitera à m'envoyer les biens nécessaires à une âme qui désire le recevoir dignement. » C'est avec de tels sentiments qu'elle s'avança vers Dieu, tenant les yeux toujours fixés sur sa bassesse et sa pauvreté.

Mais elle avait à peine fait quelques pas, que le Seigneur lui apparut, la regarda. avec compassion, ou plutôt avec tendresse, et voulut bien lui envoyer son innocence pour qu'elle s'en revêtit comme d'une robe blanche et souple, et son humilité qui lui fait accepter de s'unir à des âmes si indignes, pour s'en faire une tunique violette. L'espérance qui fait désirer au Seigneur les embrassements de l'âme, serait pour celle-ci un ornement de couleur verte ; l'amour dont Dieu se plaît à entourer ses créatures la couvrirait d'un riche manteau d'or ; la joie par laquelle Dieu trouve ses délices dans les âmes, lui formerait une couronne de pierres précieuses. Elle recevrait enfin pour chaussure cette confiance par laquelle le Seigneur s'appuie sur la frêle substance de notre pauvre nature en déclarant qu'il trouve ses délices au milieu des enfants des hommes. Ainsi parée, elle pourrait se présenter à la sainte communion.

VII. -- Avec quel amour le Seigneur se donne dans le Saint-Sacrement.

Après avoir reçu la sainte communion, elle se recueillit et le Seigneur lui apparut sous l'image si connue du pélican qui avec le bec s'ouvre le flanc. Cette image la ravit d'admiration et elle s'écria : « O Seigneur, que voulez-vous m'enseigner? » Le Seigneur répondit: « Je désire que tu considères quel ardent amour presse mon coeur lorsque j'offre aux âmes un don si Précieux : si je pouvais ainsi parler, je préférerais mourir après avoir communiqué un si grand bienfait, plutôt que de le refuser à une âme aimante. Considère aussi de quelle manière admirable ton âme reçoit en ce don le gage de la vie éternelle, comme les petits du pélican reprennent vie dans le sang, qui coule du flanc de leur père. »

Vlll. -- Excès de la bonté divine dans ce sacrement.

Un prédicateur avait longuement discouru sur les rigueurs de la justice divine, et sa parole avait rempli celle-ci d'une si grande crainte qu'elle n'osait plus approcher des sacrements. Le Seigneur daigna l'encourager par ces paroles : « Si tu ne veux plus voir avec les yeux de l'âme les bontés infinies dont je t'entoure, regarde au moins des yeux du corps dans quel vase étroit je me laisse enfermer pour arriver à nourrir vos âmes ; tu comprendras alors que la rigueur de ma justice est contenue par la douceur de ma miséricorde, miséricorde dont ce sacrement offre au genre humain une preuve si évidente. »

Une autre fois et pour les mêmes motifs, la divine Bonté l'invita en ces termes à goûter toute sa douceur : « Regarde la petite forme sous laquelle je me cache pour te nourrir de ma divinité et de mon humanité. Après avoir comparé ses proportions avec celles du corps humain, apprécie ma condescendance, car de même que le corps humain dépasse en dimension mon corps, c'est-à-dire l'espèce du pain qui contient mon corps, ainsi l'amour et la miséricorde m'inclinent dans ce sacrement à laisser l'âme humaine se montrer pour ainsi dire plus puissante que moi.

Comme on lui présentait un jour l'hostie du salut, le Seigneur mauifesta encore par ces paroles l'excès de sa bonté : « As-tu remarqué que pour célébrer le saint sacrifice le prêtre revêt une ample chasuble par révérence pour mon si auguste mystère ? Lorsqu'il distribue le Corps du Christ, l'ornement est relevé sur ses bras1 et c'est avec la main qu'il distribue le pain céleste. En vérité je regarde avec bonté ce qui se fait pour ma gloire comme les prières, les jeûnes et autres oeuvres semblables ; cependant (quoique ceux qui ont moins l'intelligence des choses spirituelles ne puissent le comprendre) j'entoure mes élus d'un amour plus compatissant lorsque, convaincus de leur faiblesse, ils se jugent incapables de m'honorer dignement, et se réfugient dans le sein de ma miséricorde, C'est ce que tu vois figuré par les mains nues et découvertes du prêtre qui me touchent de plus près que ses ornements. »

1. Cette manière de faire est indiquée au Cérémonial des évêques, livre II,c. viii : « L'évêque se revêt de la chasuble et la relève avec soin sur chaque bras pour ne pas être géné dans le fonction sainte. »

IX.-- L'humilité est parfois plus agréable à Dieu que la dévotion.

Une autre fois, la cloche qui annonce l'heure de la communion retentissait, le chant de l'antienne était déjà commencé, lorsqu'elle dit au Seigneur: « Voici, ô mon Bien-Aimé, que vous venez à moi ! Mais pourquoi, dans votre puissance, ne m'avez vous pas envoyé ces parures de dévotion qu'il convient de revêtir pour vous recevoir ? » Le Seigneur répondit : « L'époux est plus charmé de voir le cou de son épouse sans ornements que paré de colliers; il aime mieux prendre ses mains dans les siennes que de les voir richement ornées de gants précieux. De même je rencontre souvent plus volontiers dans une âme la vertu d'humilité que la gràce de la dévotion. »

Un jour que plusieurs membres du convent n'avaient pas reçu la sainte communion, celle-ci, nourrie des saints mystères, offrait à Dieu de vives actions de grâces : « Vous m'avez invitée à votre banquet sacré, disait-elle, et j'y suis venue en chantant vos louanges. » Le Seigneur répondit avec des paroles plus douces que le miel : « Apprends que je te désirais de tout l'amour de mon cœur. O Seigneur, dit-elle, quelle gloire et quelle joie reviennent donc à votre Divinité de ce qu'avec mes dents indignes je broie vos sacrements immaculés? » Le Seigneur répondit : « L'affection que l'on ressent pour un ami fait trouver du charme dans toutes ses paroles ; ainsi mon amour me fait trouver chez mes élus des douceurs qu'ils ne ressentent pas toujours eux-mêmes. »

X. -- C'est pour être goûté et non pour être vu que Dieu se donne à l'âme en ce Sacrement.

Un jour que le prêtre distribuait la communion, elle voulut contempler de loin la sainte hostie ; mais le grand nombre de personnes qui se pressaient à la table sainte l'en empêcha. Elle entendit alors le Seigneur l'inviter aimablement par ces mots : « II convient à ceux qui vivent loin de moi d'ignorer ce mystère d'amour ; si tu veux avoir la joie de le connaître, approche et expérimente, non par la vue, mais par le goût, la douceur de cette manne cachée ».

XI. - Il ne faut pas blâmer ceux qui par respect s'abstiennent de !a communion.

Elle vit un jour une des sœurs s'approcher du sacrement de vie avec des sentiments de crainte exagérés, et s'éloigna ensuite de cette sœur par une sorte de dégoût. Le Seigneur lui en fit une miséricordieuse réprimande : « Ne vois-tu pas, lui dit-il, que le respect et l'honneur ne me sont pas moins dus que la tendresse et l'amour ? Puisque la fragilité humaine est incapable de remplir ce double devoir par un seul et même sentiment, et que vous êtes les membres d'un même corps, il convient que la disposition qui manque à I'un soit compensée par celle de l'autre. Ainsi, par exemple, celui qui est plus touché du sentiment de l'amour s'occupera moins de la révérence qui m'est due ; qu'il se réjouisse donc d'en voir un autre s'attacher au respect, et qu'il désire voir celui-ci obtenir à son tour les consolations de la divine douceur.»

XII. -- Le Seigneur veut être servi à nos propres dépens.

Une autre fois elle vit une sœur s'effrayer pour la même raison et pria pour elle. Le Seigneur répondit : « Je voudrais que mes élus ne me jugeassent pas si cruel, mais qu'ils fussent persuadés que je tiens pour bon et très bon qu'ils me servent à leurs dépens. Celui-là, par exemple, sert Dieu à ses dépens qui, privé de la douceur de la dévotion, acquitte cependant les prières, les génuflexions et le reste, en espérant que la Bonté divine acceptera ces offrandes. »

XIII. -- Pourquoi est-on souvent privé de la grâce de la dévotion au moment de la communion.

Elle exposait au Seigneur dans l'oraison les plaintes d'une personne qui sentait moins la grâce de la dévotion quand elle devait communier qu'à certains autres jours : « Ce n'est pas un effet du hasard, répondit le Seigneur, mais une disposition providentielle, car si j'accorde la grâce de la dévotion aux jours ordinaires et à des moments imprévus, je force le cœur de l'homme à s'élever vers moi lorsqu'il resterait peut-être plongé dans sa torpeur. Tandis qu'en soustrayant ma grâce aux jours de fête et à l'heure de la communion, mes élus conçoivent de saints désirs ou s'exercent à l'humilité, et leur ardeur et leur contrition avancent plus l'œuvre de leur salut que la grâce de la dévotion»

XIV. -- Il ne faut pas omettre la communion lorsqu'on a commis des fautes légères.

Elle priait pour une personne qui s'était abstenue de la sainte communion dans la crainte de scandaliser ceux qui l'auraient vue accomplir cet acte. Le Seigneur lui répondit par une comparaison : « Quand on remarque une tache sur ses mains, on les lave aussitôt. Ensuite la tache a non seulement disparu, mais les mains entières sont plus nettes. C'est ce qui arrive parfois à mes élus : je permets qu'il, tombent dans des fautes légères afin que leur repentir et leur humilité les rendent plus agréables à mes yeux. Mais il y en a qui contrarient ce dessein de mon amour, en n'estimant pas la beauté intérieure qui s'acquiert par la pénitence et rend agréable à mes yeux, et en recherchant une rectitude tout extérieure uniquement basée sur le jugement des hommes. Ceci a lieu lorsqu'ils se privent de l'immense grâce qu'apporte la réception de la sainte Eucharistie dans la crainte d'être blâmés par ceux qui ont été témoins de leurs légères fautes et n'ont pas vu le repentir qui les a lavées. »

XV. -- Il faut croire que le Seigneur supplée à notre pauvreté, lorsque nous le lui avons demandé.

La voix du Seigneur qui l'invitait au banquet sacré se fit entendre un jour à son âme avec tant de douceur, qu'il lui semblait habiter déjà les palais éternels, prête à s'asseoir dans ce glorieux royaume à la table du Père céleste. Mais la vue de sa misère et de son indignité la rendait anxieuse, et elle cherchait à décliner un si grand honneur. Le Fils de Dieu vint alors au-devant d'elle et la tira à l'écart afin de la préparer lui-même : il lui lava les mains pour figurer la rémission des péchés qu'il lui accordait par les saintes douleurs de sa Passion. Se dépouillant ensuite des ornements qu'il portait, colliers, bracelets et anneaux, il en revêtit son épouse et l'invita à s'avancer avec gravité dans la beauté de ses parures, et à ne pas courir comme une insensée qui n'aurait pas la dignité convenable, et s'attirerait le mépris plutôt que le respect et l'honneur. Elle comprit que ceux qui marchent comme des insensés en portant les ornements du Seigneur sont ceux qui, après avoir considéré leur imperfection, demandent au Fils de Dieu de secourir leur misère; mais lorsqu'ils ont reçu ce bienfait, ils demeurent aussi craintifs qu'auparavant, parce qu'ils n'ont pas une confiance absolue dans les parfaites satisfactions que le Seigneur a offertes pour eux.

XVI. -- Grâces accordées comme conséquence de la digne réception du corps de Jésus-Christ.

Un autre jour, après avoir communié, elle offrit à Dieu le corps du Seigneur pour le soulagement des âmes du purgatoire, et reconnut que cette oblation avait considérablement allégé leurs peines. Dans son admiration elle s'écria : « O mon très doux Seigneur, je dois confesser, pour votre plus grande gloire, que, malgré mon indignité, vous daignez sans cesse m'honorer de votre présence et même fixer votre demeure en mon âme ! D'où vient que la réception de votre corps sacré n'a pas toujours l'heureux effet que vous m'avez permis de constater aujourd'hui ? » Le Seigneur répondit: « Un roi dans son palais n'est pas accessible à tous ; mais lorsque, attiré par son amour pour la reine, il descend dans la cité pour visiter son épouse, tous les habitants de la ville jouissent alors largement de la magnificence et de la libéralité royales et reçoivent avec joie ses bienfaits. De même, lorsque je cède à la douce bonté de mon Cœur, et que je m'abaisse dans le Sacrement de vie vers une âme exempte de faute mortelle, tous ceux qui habitent le ciel, la terre et le purgatoire en reçoivent d'inestimables bienfaits. »


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19 juillet 2008 6 19 /07 /juillet /2008 12:32

LES RÉVÉLATIONS DE SAINTE GERTRUDE

LIVRE TROISIÈME

PRÉFACE, D'APRÈS LANSPERG.

La vierge Gertrude, à cause de sa grande humilité, n'a pas écrit elle-même ce troisième livre ni les suivants; mais on peut dire plutôt qu'elle les a dictés, car, forcée par un ordre divin, elle révéla à une docte vierge ce que celle-ci devait écrire. Gertrude se trouvait indigne de raconter elle-même ces grâces célestes, car elle croyait les perdre et les négliger. C'est pourquoi elle voulut qu'une autre les mît en lumière, afin que Dieu reçût un digne hommage de louanges et d'actions de grâces, par toutes les âmes qui connaîtraient (pour cet unique motif) les secrets divins. Elle pensait retirer d'un bourbier une perle précieuse et l'enchâsser dans l'or en révélant à d'autres lES dons de le Bonté divine, car le Seigneur recevrait ainsi, pensait-elle, une gloire et des actions de grâces qu'elle désespérait de jamais pouvoir lui rendre elle-même. A ces raisons néanmoins se joignit l'autorité des supérieurs, obligeant l'une à faire connaître ses révélations, et l'autre à les écrire.

Ce troisième livre est tout rempli d'instructions et de consolations. II contient grand nombre de pieux exercices dans lesquels chacun, selon son état, peut apprendre comment il doit servir Dieu et lui plaire ; comment il doit offrir à Dieu le Père les, mérites et le fruit de la Passion de son Fils pour l'expiation de ses péchés et de ses fautes, et s'approprier les mérites du Sauveur ; comment encore il doit aimer Dieu de tout son cœur; avec quelle dévotion il doit recevoir les sacrements, et enfin comment il doit toujours se tenir prêt à se conformer au bon plaisir de Dieu. Toutes ces choses et beaucoup d'autres du même genre contenues dans ces livres, sont l'expression continuelle de l'amour de Dieu envers ses élus. Cet amour rend en ces derniers temps le seigneur si compatissant à la faiblesse humaine qu'il nous prodigue, pour ainsi dire avec autant d'abondance que de miséricorde, et ses dons, et ses saints, et lui-même sans aucune réserve, pourvu que notre bonne volonté se montre disposée à tout recevoir. Continue donc, lecteur, tu ne regrettera, pas d'avoir lu ces pages.

PROLOGUE

Sa grande humilité et surtout une forte impulsion de la divine volonté l'obligèrent à faire connaître ce qui suit à une autre personne. Elle se trouvait trop indigne pour répondre à la grandeur des dons de Dieu par une reconnaissance suffisante ; aussi, après les avoir manifestés à une autre, elle s'en réjouit pour la gloire de Dieu, parce qu'il lui semblait que cette perle précieuse de la grâce avait été retirée de la boue pour être enchâssée dans un or éclatant. Ce fut donc par ordre des supérieurs que cette personne écrivit les pages suivantes.

1. Avec ce livre troisième commence la deuxième parte, de l'œuvre de sainte Gertrude, qui fut achevée vingt ans après la réception des premières faveurs, c'est-à-dire en 1301, comme nous l'avons dit dans le prologue du premier livre. (Note de l'édition latine.)

CHAPITRE I

D'UNE SPÉCIALE PROTECTION DE LA MÈRE DE DIEU.

1. Une révélation lui avait appris que pour croître en mérite elle souffrirait l'adversité. Cette annonce l'avait remplie de crainte à cause de sa fragilité ; mais le Seigneur en eut pitié et lui donna sa Mère, l'auguste Reine des cieux, pour dispensatrice de la grâce nécessaire, pendant cette adversité : il voulait que si le fardeau de la souffrance dépassait ses forces, elle invoquât cette Mère de miséricorde qui lui accorderait un puissant secours.

2. Peu de temps après, elle se trouva dans la désolation parce qu'une personne consacrée à Dieu la contraignait de découvrir les faveurs spéciales qu'elle avait reçues à la fête précédente. Pour diverses raisons, elle jugeait difficile d'accéder à ce désir, et cependant un refus ne s'opposerait-il pas à la volonté divine? Dans ce doute elle recourut à la Consolatrice des affligés et reçut cette réponse : « Donne largement tout ce que tu as, car mon Fils est assez riche pour te rendre avec surabondance ce que tu auras dépensé pour sa gloire. » Mais elle avait dissimulé son secret avec tant d'adresse et de précautions, qu'il lui semblait pénible et difficile de le dévoiler. Elle se prosterna aux pieds du Seigneur, le suppliant de lui manifester sa volonté et de lui donner la force de l'accomplir. La divine Bonté daigna l'éclairer par ces paroles: « Place mes richesses à la banque, afin qu'à mon retour j'en obtienne les intérêts.»

3. Son intelligence s'ouvrit alors à la lumière de l'Esprit de Dieu : elle comprit qu'elle n'avait si bien dissimulé les faveurs divines que par des motifs humains basés sur l'amour-propre. Aussi dans la suite découvrit-elle plus facilement les dons de Dieu, selon cette parole du livre des Proverbes : « Gloria regum est celare verbum gloria autem Dei est investigare sermonem : La gloire des rois est de tenir cachée la parole; mais celle de Dieu consiste à la rechercher avec soin»1.

1. Au livre des Proverbes il est dit: «Gloria Dei est celare verbum et gloria regum investigare sermonem " Et au livre de Tobie XII 7, r "Sacramentum redis abscondere bonum est, opera autem Dei revelare et confiteri honorificam est. »

CHAPITRE II

DES ANNEAUX DE L'ALLIANCE SPIRITUELLE.

Comme elle offrait au Seigneur, par une courte prière, les souffrances de son âme et de son corps, en même temps que les délices spirituelles et le repos physique dont elle ne pouvait jouir, le Seigneur lui apparut portant cette double offrande sous le symbole d'anneaux enrichis de brillants et passés à ses doigts divins. Après avoir reçu cette lumière, elle renouvela souvent la même offrande. Quelque temps après, elle la réitérait encore avec ferveur, quand elle sentit le Seigneur Jésus lui toucher l'œil gauche avec l'anneau de sa main gauche, symbole de la douleur physique. Aussitôt elle éprouva une vive souffrance à cet oeil sur lequel le Seigneur avait posé sa main ; cet oeil ne recouvra jamais son ancienne vigueur. L'acte du Seigneur lui fit comprendre que l'anneau est le signe des noces, comme les souffrances corporelles et spirituelles sont le signe infaillible de l'élection divine et des fiançailles de l'âme avec Dieu. En vérité celui qui souffre peut dire avec confiance : « Annulo suo subarrhavit me1 : Il m'a donné son anneau comme gage. » Si l'âme affligée sait de plus offrir à Dieu ses louanges et lui rendre grâces, elle peut encore avec une joie toute spirituelle ajouter ces autres paroles : « Et tamquam sponsam decoravit me corona 2 : Et il m'a couronnée comme une épouse », parce que la reconnaissance envers Dieu au milieu des peines procure une glorieuse couronne plus précieuse que l'or et la topaze.

1. Pontifical romain : De consecratione Virginum.
2. Ibid.

CHAPITRE III

DU MÉRITE DE LA SOUFFRANCE.

Il fut un jour prouvé que la répugnance naturelle que nous sentons pour la souffrance peut nous donner un accroissement de gloire, Vers la Pentecôte, elle éprouva une si forte douleur au côté que les personnes présentes auraient craint la voir mourir le jour même, si elle ne s'était déjà tirée saine et sauve de pareilles crises. Le divin Consolateur et Amant des âmes voulut alors l'instruire de la manière suivante : lorsqu'elle se trouvait délaissée par la négligence de ceux qui la soignaient, le Seigneur se montrait à elle et, par sa douce présence, tempérait sa douleur. Mais si les attentions et les soins se multipliaient autour d'elle, le Seigneur se retirait, et les souffrances augmentaient. Elle comprit par là que, plus nous sommes abandonnés des hommes, plus Dieu nous regarde dans sa miséricorde. Vers le soir comme elle était tourmentée par la violence de la douleur et demandait un peu de répit, le Seigneur, levant les bras, lui montra qu'il portait comme un ornement sur sa poitrine les souffrances qu'elle avait supportées dans la journée. Cet ornement lui parut achevé et sans aucun défaut, aussi concluait-elle avec joie que le mal allait finir. Mais le Seigneur, voyant sa pensée, lui dit : « Ce que tu souffriras encore augmentera la splendeur de cette parure. » En effet, la parure était enrichie de pierres précieuses , mais ces pierres n'avaient aucun éclat. Elle fut alors attaquée d'une peste assez bénigne, pendant laquelle elle souffrit beaucoup plus de l'absence de toute consolation que de la maladie elle-même.

CHAPITRE IV

DU MEPRIS DES SATISFACTIONS TEMPORELLES.

1. Dans les jours qui suivirent la fête de saint Barthélemy, elle se trouva envahie par une tristesse profonde et indéfinissable qui lui fit perdre la patience. A la suite de cette faiblesse, son âme fut plongée dans des ténèbres si profondes qu'il lui semblait avoir perdu les joies de la divine présence. Enfin, le samedi, comme on chantait l'antienne Stella maris Maria elle retrouva la joie spirituelle par la très puissante intercession de la Mère de Dieu.

2. Le dimanche suivant, tandis qu'elle se, réjouissait de goûter les douceurs de son Dieu, elle se ressouvint de son impatience, de ses autres défauts, et conçut d'elle-même un grand mépris. Alors elle demanda au Seigneur la grâce de se corriger, mais ce fut avec un tel abattement à cause de ses grandes et nombreuses misères, qu'elle s'écria, comme toute désespérée : « O Père très miséricordieux, veuillez mettre un terme à des maux auxquels je ne sais moi-même mettre ni bornes ni mesure. « Libera me Domine et pone mie juxta te, et cujuvis manus sit contre me : Délivrez-moi, Seigneur, et placez-moi près de vous, et que la main de qui que ce soit s'élève contre moi » (Job, xvii, 3). Le Seigneur qui désirait la consoler et l'instruire, lui montra alors un petit jardin planté de fleurs variés, entouré d'épines et arrosé par un ruisseau de miel. Il lui dit : « Veux-tu me préférer le plaisir que tu trouverais dans la beauté de ces fleurs? -Oh! jamais, Seigneur Dieu! » s'écria-t-elle. Et le Seigneur, lui indiquant un jardin fangeux, où poussait une maigre verdure et quelques fleurs sans parfum ni éclat, dit encore : « C'est peut-être ce jardin que tu préférerais? » Elle s'en détourna avec indignation: « Comment pourrais-je jamais fixer mon choix sur ce qui est méprisable et mauvais, quand je possède en vous, ô mon Dieu, le seul bien vrai, durable et éternel? » Le Seigneur ajouta : « Les dons par lesquels j'enrichis ton âme sont une preuve assurée que tu possèdes la charité, pourquoi donc alors tomber dans le trouble et le désespoir à la vue de tes péchés? N'est-il pas écrit : « Caritas operit multitudinem peccatorum : La charité couvre la multitude des péchés »? (I Pet., iv 8.) Par ce jardin fangeux et aride que tu méprises j'ai voulu représenter 1a vie charnelle. Par le jardin fleuri, la vie douce, agréable et exempte d'adversités, dans laquelle tu aurais pu jouir de la faveur des hommes et d'une réputation de sainteté si, à ta volonté propre, tu n'avais préféré ma divine volonté. - O mon Bien-Aimé, dit-elle, plût à Dieu mille fois que j'eusse renoncé à ma volonté propre en délaissant le jardin fleuri, mais je crois n'avoir si facilement méprisé ce jardin qu'à cause de son exiguïté. - En effet, reprit le Seigneur, lorsque je vois les âmes de mes élus plongées dans les joies d'ici-bas, la délicatesse de ma bonté infinie me porte à exciter en eux le remords de la conscience, afin que cet aiguillon puissant restreigne pour eux les agréments de la vie, et qu'ils soient ainsi amenés à les rejeter. »

3. Celle-ci, renonçant alors constamment aux joies de ce monde, et même aux célestes consolations, s'abandonna tout entière à la volonté du Seigneur. Comme enlacée dans les bras de son divin Epoux, fortement appuyée sur sa poitrine sacrée, il lui semblait que toutes les créatures uniraient en vain leurs efforts pour l'arracher à cet asile de repos, où elle avait la joie de puiser une liqueur vivifiante et plus douce que le baume à la plaie sacrée du côté du Seigneur.

CHAPITRE V

COMMENT LE SEIGNEUR S'INCLINA VERS ELLE APRÈS QUELLE SE FUT HUMILIÉE DEVANT LUI,

En la fête de l'apôtre saint Matthieu, le Seigneur la combla des douceurs de sa bénédiction, et comme le prêtre à la messe élevait le calice du précieux Sang, elle-même présenta cette offrande à Dieu en actions de grâces. Elle réfléchit ensuite que cette oblation sainte lui servirait peu, si elle ne s'unissait au Christ, en s'exposant à souffrir pour son amour toutes sortes de tribulations. Se détachant par un généreux effort, du sein du Seigneur où elle reposait avec délices, elle s'étendit par terre comme un vil cadavre: « Me voici, ô mon Dieu, dit-elle, prête à supporter les souffrances qui pourront servir à augmenter votre gloire. » Le Seigneur plein de bonté se leva aussitôt; s'étendit par terre à côté d'elle et la serra tendrement contre lui : « Vraiment, dit-il, ceci est à moi (hoc est meum). » Fortifiée par la vertu divine, elle se releva et répondit : « Oui, ô mon Seigneur, je suis l'œuvre de vos mains. - J'ajouterai, reprit le Seigneur, que je ne puis vivre heureux sans toi. » Pleine d'admiration à ces paroles d'une condescendance infinie : « Pourquoi , ô mon Dieu , dit-elle , parlez-vous ainsi , puisque , après avoir trouvé vos délices dans la création, vous possédez au ciel et sur la terre des amis innombrables avec lesquels vous pourriez vivre heureux même si je n'avais pas été créée ? » Le Seigneur répondit : « Celui qui a toujours été privé d'un membre ne souffre pas de cette privation, comme celui à qui on aurait coupé un membre dans sa jeunesse. Ainsi, puisque j'ai établi et affermi mon amour dans ton âme, je ne pourrai jamais souffrir que nous soyons séparés. »

CHAPITRE VI

DE LA COOPÉRATION DE L'AME AVEC DIEU.

Le jour de la fête de saint Maurice, pendant la messe, au moment où le prêtre allait prononcer à voix basse les paroles de la consécration, elle dit au Seigneur: «Ce que vous opérez à cette heure, ô mon Dieu mérite tant de respect à cause de son prix inestimable, que ma bassesse n'ose même pas lever les yeux pour le considérer. Je descendrai, je me prosternerai dans la profonde vallée de l'humilité, et là j'attendrai ma part de ce sacrifice qui procure à tous le salut. » Le Seigneur répondit : « Quand une mère habile veut faire un ouvrage de soie et de perles, elle place parfois son petit enfant plus haut qu'elle-même, afin qu'il tienne le fil et les perles et les lui présente pour l'aider. C'est ainsi que je te place bien haut pour entendre cette messe car si tu consens, même au prix d'un dur labeur, à élargir ta volonté, jusqu'à lui faire souhaiter que cette oblation produise son plein effet pour tous les chrétiens vivants et morts, alors, malgré la faiblesse de ton pouvoir, tu m'auras très bien aidé dans l'accomplissement de mon oeuvre. »

CHAPITRE VII

DE LA COMPASSION DO SEIGNEUR A NOTRE ÉGARD.

Le jour des saints Innocents, comme elle désirait se préparer à recevoir la sainte communion, et s'en trouvait empêchée par de nombreuses distractions, elle implora le secours divin et reçut du Seigneur cette miséricordieuse réponse : « Si une âme éprouvée par la tentation se réfugie près de moi, c'est bien d'elle que je puis dire : « Una est columba mea, tanquam electa ex millibus, qui in uno oculorum suorum transvulnerat Cor meum divinum : Ma colombe est unique, choisie entre mille ; par un seul de ses regards elle a transpercé mon divin Cœur. » Si je croyais ne pouvoir la secourir dans ce péril, mon âme en éprouverait une si profonde douleur que toutes les joies du ciel ne suffiraient pas à adoucir ma peine. Dans mon humanité unie à la divinité, mes bien-aimés trouvent sans cesse un avocat qui me force à prendre pitié de leurs diverses misères. - Mais, mon Seigneur, reprit-elle, comment votre corps immaculé qui ne fut en proie à aucune contradiction, pourra-t-il vous incliner à la compassion pour nos misères si diverses? » Le Seigneur répondit: « On s'en convaincra aisément, pour peu que l'on comprenne cette parole que I'Apôtre a dite de moi : « Debuit per omnia fratribus assimilari, ut misericors fieret (Heb., II, 17): II a dû être en tout semblable à ses frères, pour devenir miséricordieux. » Puis il ajouta : « Le regard unique par lequel ma bien-aimée me perce le cœur est cette espérance tranquille et assurée, qui l'oblige à reconnaître que je peux et que je veux l'aider fidèlement en toutes choses. Cette confiance fait pour ainsi dire violence à ma tendresse, et je deviens impuissant à lui résister.- Seigneur, reprit celle-ci, si l'espérance est un si grand bien et que nul ne la possède sans un don spécial de votre part, en quoi donc peut démériter celui qui ne l'a pas? » Le Seigneur répondit: « II est au moins possible à tous de vaincre la pusillanimité en méditant les nombreux passages des Écritures qui inspirent la confiance, et chacun peut s'efforcer de dire de bouche, sinon de tout son cœur, ces paroles de Job : « Etsi in profundum inferni demersus fuero, inde me liberabis », et cette autre : « Etiamsi occideris me, in te sperabo : Quand même je serais plongé dans les profondeurs de l'enfer, vous m'en délivreriez », et « Quand même vous me tueriez, j'espérerais en vous » (Job, xiii, 15.)

CHAPITRE VIII

DES CINQ PARTIES DE LA MESSE.

Un jour que, retenue au lit elle ne pouvait assister à la messe où elle aurait dû communier, son cœur en éprouva un vif regret: « Voici, ô mon très aimé Seigneur, dit-elle, que par la disposition de votre divine providence je ne puis aller à la messe ! Comment donc pourrai-je recevoir dignement votre chair sacrée et votre précieux sang, puisque ma meilleure préparation est de m'unir d'intention au ministre qui célèbre, en suivant les différentes parties du sacrifice ? » Le Seigneur répondit : « Puisque tu sembles m'adresser un reproche, écoute, ô ma bien-aimée, je vais te chanter un épithalame plein de douceur et d'amour : Apprends de moi que je t'ai rachetée de mon sang, et considère que les trente-trois années où j'ai travaillé sur la terre ont été consacrées à préparer mes noces avec toi ; que cela te serve pour la première partie de la messe. Apprends de moi que tu as été dotée par mon esprit, et comme mon corps a travaillé trente-trois ans â la préparation de tes noces, mon âme aussi a célébré les noces si joyeuses qu'elle désirait contracter avec toi ; que cela te serve pour la deuxième partie de la messe. Apprends de moi que tu as été remplie de ma divinité, et que cette divinité pourra te procurer, au milieu des souffrances corporelles, les délices spirituelles les plus enivrantes ; que cela te serve pour la troisième partie de la messe. Apprends encore de moi que tu as été sanctifiée par mon amour, et reconnais que tu n'as rien par toi-même, mais que tu tiens de moi tout ce qui peut te rendre agréable à mes yeux ; que cela te serve pour la quatrième partie de la messe. Apprends enfin à quelle hauteur tu es élevée par cette union avec moi, et reconnais que, toute puissance m'ayant été donnée au ciel et sur la terre, rien ne peut m'empêcher de te faire partager ma gloire, et de vouloir que celle qui est vraiment l'épouse du Roi soit appelée Reine et reçoive les honneurs dus à son rang. Prends tes délices à méditer ces faveurs, et ne te plains plus de n'avoir pas assisté à la messe. »

CHAPITRE IX

DE LA DISPENSATION DE LA GRÂCE DIVINE.

1. Dieu avait révélé à une personne qu'il voulait, par les prières de la Congrégation, délivrer du purgatoire un grand nombre d'âmes, et des oraisons spéciales avaient été demandées à tout le convent. Celle dont nous parlons en ce livre se mit avec ferveur à réciter comme les autres, un jour de dimanche, la prière prescrite, lorsque, s'approchant plus près du Seigneur, elle le vit entouré de gloire et distribuant ses bienfaits autour de lui. Comme elle ne pouvait discerner clairement ce qui occupait le Seigneur à ce point, elle lui dit : « O Dieu plein de bonté, à la dernière fête de sainte Madeleine, vous avez daigné révéler à votre indigné servante que vous accordiez avec une bonté spéciale des grâces de miséricorde aux personnes qui en ce jour venaient se prosterner à vos pieds, pour imiter cette bienheureuse pécheresse, votre véritable amante. Daignez donc aujourd'hui encore me révéler l'action que vous accomplissez en ce moment. » Le Seigneur répondit : « Je distribue me dons. » Elle comprit à ces mots qu'il appliquait aux âmes des défunts les prières du convent, et, bien que ces âmes fussent présentes, celle-ci ne pouvait les voir. Le Seigneur ajouta : « Ne veux-tu pas aussi m'offrir tes mérites pour que je puisse augmenter mes libéralités ? » Son âme fut attendrie par l'onction de ces douces paroles, et comme elle ignorait que toute la communauté fût en union de prières, elle éprouva une grande reconnaissance de ce que le Seigneur voulait bien lui demander quelque chose de spécial et répondit avec joie : « Oui, ô mon Dieu, je vous donne non seulement mes biens qui sont peu de chose, mais aussi ceux de notre communauté dont je puis disposer en vertu des liens de douce fraternité que votre divine grâce a formés entre nous. C'est avec une volonté libre et une joie sans bornes que je vous présente cette offrande dans le but d'honorer votre infinie perfection. » Alors le Seigneur, comme distrait de son occupation par le plaisir que lui causait cette offrande, étendit une blanche nuée qui le couvrit ainsi que son épouse bien-aimée, puis il s'inclina vers elle et l'attira doucement à lui en disant: « Occupe-toi de moi seul, et jouis de la douceur de ma grâce.» Mais elle reprit : « Pourquoi, ô Dieu si bon, avez-vous révélé à cette personne ce que vous vous proposiez de faire pour les âmes souffrantes, et me privez-vous de cette lumière, lorsque vous avez coutume de me dévoiler la plupart de vos secrets ? » Le Seigneur répondit : « Souviens-toi que souvent mes dons ne servent qu'à t'humilier, car tu t'en juges indigne, tu sembles les recevoir comme un mercenaire dont on paie les services. Tu crois volontiers que la fidélité dépend uniquement de ces bienfaits, et alors tu exaltes les âmes qui, sans aucune faveur spéciale, se montrent néanmoins fidèles en toutes choses. Je t'ai fait partager leur sort en cette circonstance, afin que ton zèle pour les âmes souffrantes et tes prières assidues n'étant motivées par aucune faveur, tu reçoives toi. même le privilège que tu semblais envier aux autres. » Tandis quelle écoulait ces ineffables paroles, elle fut ravie hors d'elle-même par la contemplation de cette bonté divine, qui tantôt déverse sur nos âmes le fleuve impétueux de ses grâces, tantôt refuse de moindres faveurs pour garder plus sûrement ces mêmes grâces. La vue de cette admirable conduite de Dieu qui faisait tout concourir au bien de son âme excita en elle une si grande admiration et une si profonde reconnaissance, que, ravie en extase et défaillante sous l'action divine, elle se jeta sur le sein du Seigneur en disant : « O Dieu, ma faiblesse ne peut supporter la vue de tant de merveilles ! » Le Seigneur voulut bien alors atténuer la splendeur de cette lumière, et lorsqu'elle eut recouvré ses forces, elle lui dit : « Puisque votre providence, dans son incompréhensible sagesse, ô mon Dieu, a jugé convenable de me priver de ce don, je ne veux plus désormais le désirer. Cependant, je vous prierai de me dire si vous m'exaucez lorsque je vous implore en faveur de mes amis. » Et le Seigneur affirma avec serment : « Par ma vertu divine, dit-il, je t'exauce. - Alors je vous prie pour cette personne qui m'a été souvent recommandée. » Elle vit aussitôt s'échappe, de la poitrine du Seigneur un ruisseau d'une eau limpide comme le cristal, qui pénétra jusqu'au centre de l'âme pour qui elle priait. Elle interrogea encore le Seigneur: « Cette personne, dit-elle, ne sent pas l'effusion de cette grâce, pourra-t-elle en profiter? - Lorsque le médecin fait prendre à son malade une potion salutaire, répondit le Seigneur, ceux qui le soignent ne peuvent en constater sur l'heure le bon effet, et le malade ne se sent pas guéri à l'instant. Cependant le médecin, qui connaît la vertu de son remède, en voit aussi à l'avance l'heureux résultat. - Mais pourquoi, Seigneur, n'enlevez-vous pas à cette âme ses mauvaises habitudes et ses autres défauts, comme souvent je vous en ai prié? - N'as-tu pas lu, répondit le Seigneur, ce qui est écrit de moi lorsque j'étais enfant : « Proficiebat aetate et sapientia coram Deo et hominibus: II avançait en âge et en sagesse devant Dieu et devant les hommes » (Luc., II, 52) ; de même cette personne, par un progrès journalier, changera bientôt ses défauts en vertus, et je lui pardonnerai tout ce qui provient de la faiblesse humaine, afin de pouvoir lui donner au ciel les récompenses que j'ai destinées à l'homme en me proposant de l'exalter au-dessus des anges ».

2. L'heure de la sainte Communion approchait. Elle demanda au Seigneur de vouloir bien ce jour-là anticiper le moment de sa grâce pour autant de pécheurs qu'il délivrerait d'âmes souffrantes en écoutant les prières de la personne nommée plus haut. (Elle avait l'intention de prier pour les pécheurs qui devaient être sauvés, car il lui semblait téméraire d'intercéder pour ceux qui étaient en voie de damnation.) Mais le Seigneur lui reprocha cette timidité : « Par la présence réelle et adorable de mon corps immaculé et de mon précieux sang que tu vas bientôt posséder en toi, lui dit-il, ne pourrais-tu pas obtenir que les pécheurs en voie de damnation soient ramenés à une bonne vie? » L'immense miséricorde renfermée dans ces paroles la jeta dans l'admiration : « O mon Dieu, dit-elle, puisque votre infinie bonté daigne écouter mes prières, je lui demande, en m'unissent au désir et à l'amour de toutes vos créatures, qu'autant elle délivrera d'âmes souffrantes, autant elle sauve, par sa grâce, de pécheurs vivant en état de damnation; que cette grâce, ô mon Dieu, soit accordée à ceux qu'il vous plaira, en quelque lieu qu'ils habitent, et au temps marqué par votre providence. En vous adressant cette prière, je ne veux avoir en vue ni mes amis, ni mes parents, ni aucun de mes proches. » Le Seigneur accueillit cette demande et promit de l'exaucer. Elle dit encore : « Je voudrais savoir, ô mon Dieu, ce que je pourrais ajouter pour suppléer à l'insuffisance de ces prières. » Mais le Seigneur ne répondit pas : « O mon Seigneur, reprit-elle, vous gardez le silence, parce que vous connaissez le fond des cœurs, et vous ne voulez pas demander à ma faiblesse ce qu'elle ne pourrait donner. » Le Seigneur lui répondit avec un visage plein de douceur : « La seule confiance peut aisément tout obtenir; cependant si ton zèle désire m'offrir un surcroît d'hommages, récite trois cent soixante-cinq fois le psaume: Laudate Dominion omnes gentes, etc., et j'y trouverai un supplément aux louanges que les Créatures ont négligé de me rendre. »

CHAPITRE X

DE TROIS OFFRANDES.

1. En la fête de saint Mathias, elle avait résolu, pour plusieurs raisons, de s'abstenir de la sainte communion, et pendant la première messe elle tenait son esprit attentif à Dieu et à elle-même. Le Seigneur lui témoigna alors, par de nombreuses marques de tendresse, l'affection la plus vraie qu' un ami puisse avoir pour son ami, mais elle ne s'en montra guère satisfaite, habituée qu'elle était à recevoir des faveurs plus élevées par un mode supérieur. Ce qu'elle eût souhaité, c'était de sortir d'elle-même pour adhérer au Bien-Aimé qui est appelé un feu consumant ; c'était encore de se voir liquéfiée pour ainsi dire par l'ardeur de la charité, afin de s'unir le plus intimement possible à l'objet de son amour. Mais l'action de la grâce ne secondant pas en ce jour ses aspirations, elle y renonça pour la gloire de Dieu et reprit sa pratique ordinaire. Cette pratique consistait à louer l'immense bonté et la condescendance de l'adorable Trinité, pour tous les bienfaits sortis des abîmes infinis de ses richesses pour se répandre sur les bienheureux, à lui rendre grâces pour toutes les faveurs accordées à l'auguste Mère de Dieu, à la bénir enfin pour tous les dons infus dans la très sainte humanité de Jésus Christ. Elle suppliait encore tous les saints réunis, et chacun en particulier, de daigner, en supplément de ses négligences, offrir à la resplendissante et toujours tranquille Trinité l'amour et la perfection avec lesquels, au jour de leur mort, ils se présentèrent devant le Dieu de gloire pour recevoir leur récompense. Dans ce but elle récita trois fois le psaume : Laudate Dominum omnes gentes, en l'honneur de tous les saints, de la bienheureuse Vierge et du Fils de Dieu. Mais le Seigneur lui dit: « Comment remercieras-tu les saints des prières qu'ils vont m'adresser à ton intention, puisque tu te disposes aujourd'hui à supprimer l'oblation par laquelle tu ma rendais pour eux mille actions de grâces? » A cette question elle garda le silence.

2. Lorsqu'on arriva à la consécration de l'hostie, elle eut le désir de trouver une offrande digne d'être présentée à Dieu le Père comme tribut de louange. Le Seigneur lui dit: « Si tu te préparais aujourd'hui à recevoir le Sacrement vivifiant de mon corps et de mon sang, il te serait possible d'obtenir les trois bienfaits que tu souhaitais pendant cette messe, à savoir: de jouir de la douceur de mon amour; de sentir ton âme liquéfiée par l'ardeur de ma divinité, au point qu'elle puisse s'écouler en moi comme l'argent se coule avec l'or dans le creuset ; enfin tu posséderais ce trésor précieux digne d'être offert au Père tout-puissant comme éternelle louange, et tous les saints verraient croître leur récompense. » Convaincue par ces divines paroles, elle fut enflammée d'un si grand désir de recevoir ce très salutaire Sacrement, qu'il ne lui eût pas semblé difficile de voler à travers des épées nues. Elle alla donc communier, et comme elle rendait à Dieu de dévotes actions de grâces, le véritable Ami des hommes lui dit: « Aujourd'hui, par un mouvement de volonté propre, tu ne songeais qu'à me rendre le devoir d'un vulgaire serviteur qui apporte à son maître le mortier, la paille et les briques. Mais je t'ai élue dans mon amour, et je t'ai placée parmi les heureux convives qui se rassasient à ma table royale. » Comme, en ce même jour, une personne s'était abstenue aussi de la sainte communion sans raison sérieuse, celle-ci dit au Seigneur: « Pourquoi avez-vous permis, ô Dieu plein de miséricorde, qu'elle soit tentée ainsi ? » Le Seigneur répondit: « II ne faut pas m'en accuser, car elle a si bien couvert ses yeux du voile de son indignité, qu'elle n'a plus même aperçu la tendresse de mon amour paternel. »

CHAPITRE XI

D'UNE INDULGENCE ET DU DESIR DE LA DIVINE VOLONTÉ.

1. Elle apprit une fois qu'on prêchait une indulgence de plusieurs années, selon l'usage pour attirer les offrandes, et dit au Seigneur avec dévotion : « O mon Dieu, si je possédais de grandes richesses, je donnerais cet or et cet argent afin de recevoir l'indulgence et le pardon de tous mes péchés, pour la gloire de Dieu et l'honneur de votre nom. » Le Soigneur, répondit avec bonté : « De par l'autorité et la puissance de ma divinité, reçois la rémission de tes fautes et de tes imperfections. » Aussitôt son âme lui parut entièrement purifiée et blanche comme la neige.

2. Quelques jours après, elle vit son âme encore parée de l'éclatante blancheur dont Dieu l'avait ornée, et craignit d'être dans l'illusion, car il lui semblait que cette pureté si elle eût été réelle, se serait trouvée déjà ternie par quelques négligences commises par fragilité humaine. Le Seigneur, avec sa bonté ordinaire, voulut la rassurer et lui dit : « Penses-tu que je me réserve un pouvoir inférieur à celui que j'ai donné aux créatures? Si j'ai communiqué au soleil la vertu d'effacer en un instant, par la chaleur de ses rayons, les taches qui paraissent sur une étoffe blanche, et même de rendre la partie souillée plus nette et plus éclatante, à combien plus forte raison, moi qui suis le Créateur du soleil, puis-je diriger le regard de ma miséricorde sur l'âme que je désire voir pure de toute faute et de toute négligence, et la garder sans tache par la force indomptable de mon amour.»

3. Une autre fois, la vue de son indignité et de sa faiblesse l'avait si fortement découragée, qu'elle ne pouvait comme de coutume célébrer les louanges de Dieu, ni aspirer aux jouissances de la contemplation. Cependant, elle retrouva bientôt sa vigueur, par la miséricorde de Dieu et les mérites de la très sainte vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et il lui fût possible de s'avancer selon son désir vers la majesté du Roi des rois, revêtue de cette beauté qui brillait dans la reine Esther en présence d'Assuérus. Le Seigneur lui dit alors dans sa bonté : « Qu' ordonnes-tu, ô ma Reine et Maîtresse? » Elle répondit: « Je demande, ô mon Roi, et je désire de tout cœur que votre adorable volonté s'accomplisse entièrement en moi. » Ensuite le Seigneur, lui nommant les unes après les autres toutes les personnes qui s'étaient recommandées à ses prières : « Que souhaites-tu, lui dit-il, pour celle-ci, et pour celle-là, et encore pour cette autre qui a sollicité particulièrement tes suffrages ? - O mon Dieu, dit-elle, je ne demande autre chose pour elles, que l'accomplissement parfait de votre volonté sainte. Et pour toi, ajouta le seigneur, que désires-tu que je fasse? - Je souhaite par-dessus tout voir votre aimable et pacifique volonté se réaliser en moi et dans toutes les créatures ; et pour cela j'exposerais volontiers aux supplices chaque membre de mon corps. »

4. L'infinie bonté de Dieu, qui lui avait inspiré de si parfaits désirs, voulut aussi l'en récompenser et répondit : « II me plaît de reconnaître par un don spécial ce zèle plein d'amour avec lequel tu as souhaité l'accomplissement de mon divin vouloir; aussi dès ce moment tu seras agréable à mes yeux, comme si tu n'avais jamais transgressé ma volonté sainte. »

CHAPITRE XII

DE LA TRANSFIGURATION ACCOMPLIE PAR LA GRÂCE.

1. Comme on chantait l'antienne : In lectulo meo, etc. (Cantic, III), où se trouvent répétés quatre fois ces mots : « quem diligit anima mea, celui que chérit mon âme », elle comprit que l'âme fidèle peut chercher Dieu de quatre manières différentes. Par ces paroles: « In lectulo meo per noctem quaesivi quem diligit anima mea : sur ma couche, pendant la nuit, j'ai cherché celui qu'aime mon âme » (Cantic , III), elle connut la première voie par laquelle on cherche Dieu, et qui est de lui offrir des louanges dans le repos sacré de la contemplation. L'antienne continue: « Quaesivi illum et non inveni : Je l'ai cherché et je ne l'ai pas trouvé », parce que l'âme, captive dans cette chair mortelle, ne peut arrivera louer Dieu parfaitement. La seconde manière de chercher Dieu lui fut montrée dans ce verset : « Surgam et circuibo civitatem per vicos et plateas, quaerens quem diligit anima mea : Je me lèverai, je ferai le tour de la ville, par les rues, sur les places publiques, je chercherai celui qu'aime mon âme », parce que l'âme parcourt les rues et les places, c'est-à-dire s'exerce dans l'action de grâces à reconnaître les divers bienfaits de Dieu envers ses créatures, et là, encore, la reconnaissance ne pouvant égaler les bienfaits du Créateur, c'est avec raison qu'elle ajoute : quaesivi illum et non inveni Par le troisième verset : « Invenerunt me vigiles qui custodiunt civitatem : Ceux qui veillent pour garder la ville m'ont rencontrée », il lui fut donné de comprendre que les avertissements de la justice et de la tendresse de Dieu font rentrer l'âme en elle-même. C'est après avoir comparé les bontés de Dieu avec sa propre indignité quelle commence à gémir, à faire pénitence de ses péchés, et à rechercher la miséricorde divine en disant : « Num quem diligit anima mea vidistis ? N'avez-vous pas vu celui qu'aime mon âme ? » N'ayant aucun secours dans ses propres mérites, elle se tourne vers le Seigneur par une humble confiance, et trouve sans tarder le Bien-Aimé de son âme, soit dans une fervente prière, soit par une illumination de la grâce.

2. Après le chant de cette antienne, pendant laquelle elle avait goûté les consolations que nous venons de raconter et d'autres faveurs inexprimables, elle sentit son coeur et tous ses membres si puissamment ébranlés par la vertu divine que ses forces défaillirent : « O mon Bien-Aimé, dit-elle, c'est maintenant que je puis m'écrier que les profondeurs de mon être et tous mes membres ont tressailli à votre douce approche. » Le Seigneur répondit : « Je connais l'onction divine qui s'écoule de moi et revient en moi, mais tant que tu vis dans une chair mortelle tu ne peux comprendre combien la tendresse de Dieu s'est déversée en toi. Il importe que tu saches cependant que, par la force de cette grâce, tu as reçu une gloire analogue à celle qui resplendit au mont Thabor sur mon corps transfiguré en présence des disciples. Dans la douceur de mon amour, je puis dire désormais de toi : « Hic est filius meus dilectus in quo mihi bene complacui (Matth., xvii, 5) : Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je me suis complu », car c'est le propre de cette grâce de communiquer au corps et à l'âme par un mode admirable une éclatante gloire.

1. Antienne des Vierges tirée du chapitre iii du Cantique des cantique.


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19 juillet 2008 6 19 /07 /juillet /2008 12:28
CHAPITRE XXI.

DE L'EFFET DE LA VISION DIVINE.

1. Puisque je rappelle les bienfaits gratuits de la divine clémence envers une pauvre créature, il me semblerait injuste et même ingrat de passer sous silence la grâce que votre amoureuse condescendance daigna m'accorder pendant un Carême. Le second dimanche de ce Carême, comme à la procession qui précède la messe on chantait ce répons : Vide Dominum facie ad faciem, etc., mon âme se trouva illuminée par l'ineffable et merveilleux éclat de la lumière divine, et je vis devant ma face comme une autre face qui lui était appliquée. C'est d'elle que saint Bernard a dit : « Elle ne reçoit pas la lumière, mais la donne à tout; elle ne frappe pas les yeux du corps, mais réjouit le cœur; elle est agréable non par l'éclat du teint, mais par les dons de son amour1. » En cette vision où vos yeux, brillants comme le soleil, semblaient placés directement devant mes yeux, vous seul connaissez, ô Douceur de ma vie, à quel point votre suavité pénétra non seulement mon âme, mais mon cœur et tous mes membres. Aussi je vous demande la grâce de vous témoigner ma reconnaissance en vous servant fidèlement le reste de ma vie.

2. Quoique la rose soit plus agréable au printemps quand elle est dans la vigueur de son éclat et de son parfum, en hiver elle ne laisse cependant pas, quoique desséchée, de rappeler par ses douces senteurs le souvenir de sa beauté printanière. De même l'âme trouve une source de joies profondes dans le souvenir des faveurs qu'elle a reçues.

3. C'est pourquoi, autant que je le puis, je désire exprimer par une comparaison ce que ma petitesse a ressenti dans cette vision délicieuse ; et si quelqu'un de mes lecteurs reçoit de semblables et même de plus grandes faveurs, il sera par ce souvenir excité à la reconnaissance. Peut-être aussi qu'en rappelant plus souvent à ma mémoire les dons reçus, je dissiperai quelque peu le nuage de mes négligences, et je témoignerai ma gratitude à ce divin Soleil, miroir de justice, qui a fait darder sur moi ses rayons.

4. Lors donc que vous avez appliqué contre mon indigne visage votre face très désirable où se révèle l'abondance de toute Béatitude, je sentis que de vos yeux divins sortait une incomparable et suave lumière. Cette lumière passant par mes yeux et pénétrant l'intime de mon être, semblait agir en tous mes membres avec une vertu merveilleuse que je ne puis exprimer c'était d'abord comme si elle eût enlevé la moelle de mes os, puis anéantissant mes os eux-mêmes avec ma chair, on eût dit que toute ma substance n'était plus autre chose que cette splendeur divine, qui, se jouant en elle-même avec un charme incomparable, remplissait en même temps mon âme d'une grande douceur et sérénité.

5. Que dirai-je encore de cette très douce vision? et, puis-je l'appeler, vision, car il me semble que toute l'éloquence du monde se serait épuisée vainement pour me décrire pendant tous les jours de ma vie cette manière sublime de vous contempler, même dans la gloire céleste, si votre condescendance, ô mon Dieu, unique salut de mon âme, ne m'eût donné cette heureuse expérience. Cependant, j'ajoute volontiers que s'il en est des choses divines comme des choses humaines, que si la vertu de votre baiser divin surpasse, et je le crois, la douceur de cette vision, en vérité la force d'en haut est nécessaire pour contenir alors la créature humaine, car il serait impossible à une âme de jouir d'une telle faveur, même un seul instant, et de demeurer unie à son corps. Je n'ignore pas que votre toute-puissance s'unit à votre sagesse infinie, pour ménager graduellement les visions, les baisers, les étreintes divines et les autres démonstrations de l'amour, d'après les circonstances, les lieux, les temps et les personnes.

6. O Seigneur, je vous rends grâces, en m'unissant à ce mutuel amour qui règne dans la très adorable Trinité, pour la douce expérience que vous m'avez souvent donnée de votre baiser divin : parfois lorsque j'étais assise au chœur pensant à vous dans l'intime de mon âme, ou lorsque je récitais les heures canoniales ou l'office des défunts, il arrivait que vous déposiez sur mes lèvres, dix fois et plus, durant un seul psaume, le baiser de l'amour, baiser sacré dont la suavité l'emporte sur les parfums les plus exquis et le miel le plus doux. Souvent aussi, j'ai remarqué l'amour du regard que vous arrêtez sur moi, et mon âme a senti la puissante étreinte de vos embrassements. Je le confesse cependant, malgré l'incomparable douceur de ces caresses, aucune ne produisit en moi l'action profonde qu'opéra le regard sublime dont j'ai parlé plus haut. En reconnaissance de cette faveur et de toutes les autres, dont seul vous connaissez, les effets, je souhaite pour vous, ô mon Dieu, l'éternelle jouissance que les personnes divines se communiquent entre elles dans l'ineffable suavité qui surpasse tout sentiment.

1. Sermon. XXXI sur le Cantique

CHAPITRE XXII.

ACTIONS DE GRACES POUR UNE GRANDE FAVEUR DEMEURÉE SECRÈTE.

1. Q'une égale action de grâces ou une plus grande encore, s'il est possible, vous soit rendue, ô mon Dieu, pour un don excellent et connu de vous seul! Mes faibles paroles ne sauraient en exprimer la magnificence, et je ne puis toutefois le taire, car si la faiblesse humaine m'en faisait perdre la mémoire, il faudrait au moins que cet écrit réveillât mes souvenirs, afin d'exciter ma reconnaissance. Que grâce à votre bonté, ô mon Dieu, la plus indigne des créatures n'en vienne pas â ce degré de folie d'oublier volontairement, un seul instant, le don précieux de cette visite que votre infinie libéralité m'a gratuitement accordé, et que j'ai gardé tant d'années sans jamais le mériter.

2. Bien que je sois la dernière des créatures, j'avoue que ce don surpasse tout ce qu'un homme peut obtenir ici-bas. Aussi je prie cette divine Bonté, qui voulut bien me l'accorder avec tant de condescendance et sans mérites de ma part, de daigner me le garder pour votre gloire. Que ce don exerce sur ma misère sa profonde action, et tout l'univers vous en louera éternellement, car plus mon indignité est manifeste, plus éclatante sera la gloire de votre condescendante bonté.

CHAPITRE XXIII.

ACTION DE GRACES, ET ÉNUMÉRATION DE DIVERS BIENFAITS, QUELLE AVAIT COUTUME DE RELIRE
A ÉPOQUES FIXES, Y JOIGNANT LES PRIÈRES QUI PRÉCÈDENT ET CELLES QUI SUIVENT.

1. Que mon âme vous bénisse, ô mon Seigneur ! Que mon âme vous bénisse, ô Dieu mon Créateur ! Que tout mon être, dans ses profondeurs les plus intimes, proclame les miséricordes infinies dont vous m'avez prévenue, ô mon très doux Amant. Je rends grâces autant que je le puis â votre immense miséricorde : avec elle je loue cette patience infinie qui semble vous avoir fait oublier les années de mon enfance et de ma jeunesse. Pendant ce temps et jusqu'à la vingt-sixième année de mon âge, j'ai vécu dans un tel aveuglement, que si vous ne m'aviez donné une horreur naturelle du mal, un attrait pour le bien avec les sages conseils de mon entourage, il me semble que je serais tombée dans toutes les occasions de faute, sans remords de conscience, absolument comme si j'avais été une païenne vivant au milieu des infidèles, et que je n'eusse jamais compris comment votre justice réserve la récompense pour les bons et le châtiment pour les coupables. Cependant vous m'aviez choisie dès ma plus tendre enfance, afin de me faire grandir au milieu des vierges consacrées, dans le sanctuaire béni de la Religion.

2. Quoique votre divine béatitude ne puisse ni croître ni décroître et que vous n'ayez aucun besoin de nos biens (Ps xv, 2), toutefois, ma vie négligente et coupable semble avoir causé un détriment à votre gloire, puisque à chaque instant tout mon être et toute créature devraient vous louer, ô mon Dieu ! Vous seul savez ce que mon cœur éprouve de douleur à cette pensée, depuis que vous avez daigné vous incliner vers lui pour l'ébranler jusque dans ses fondements.

3. Pénétrée de ce souvenir, je vous offre, ô Père très aimant, pour la rémission de mes fautes, les souffrances de votre Fils unique, depuis l'heure où, étendu dans la crèche sur la paille, il fit entendre ses premiers vagissements, supportant ensuite les privations de son enfance et les travaux de sa jeunesse, jusqu'à cette heure dernière où, la tête inclinée, il poussa un grand cri du haut de la croix et expira. Pour réparer aussi mes négligences, je vous offre, Père très aimant, la très sainte vie tout entière de votre divin Fils, cette vie dont toutes les pensées, les paroles et les actions furent d'une perfection absolue. Je vous l'offre depuis le premier instant où, descendant de son trône, votre Fils passa par le sein virginal de Marie pour habiter le lieu de notre exil, jusqu'à cette heure où il se présenta à vos yeux dans toute la gloire de sa chair victorieuse.

4. Ensuite, comme il est juste, ô Père très saint, que le cœur de vos amis répare les injures faites à votre gloire, je vous prie par votre Fils unique, dans la vertu du Saint-Esprit, d'appliquer les mérites de la Passion et de la vie de ce Fils bien-aimé, pour la rémission et la satisfaction de toutes ses fautes, à celui qui s'efforcera, pendant ma vie ou après ma mort, de suppléer quelque peu à ce qui me manque. Afin que ce désir soit exaucé, je vous prie de le garder en vous à tout jamais, même lorsque, par votre miséricorde, je régnerai près de vous dans les cieux.

5. Pour vous rendre grâces, je me plonge dans l'abîme très profond de l'humilité. Je loue et j'adore votre suprême miséricorde et votre infinie bonté, qui vous ont porté, ô Père tout-puissant, à diriger vers moi des pensées de paix et non d'affliction (Jérém. XXIX, 11) au moment où je menais une vie insensée. Par la grandeur et la multitude de vos bienfaits, vous m'avez exaltée, comme si, différente des autres mortels, j'avais mené sur terre la vie des anges.

6. C'est pendant l'Avent que vous avez commencé cette oeuvre de votre amour, quelques jours avant la fête de l'Épiphanie où je devais accomplir la vingt-cinquième année de mon âge ; vous avez ébranlé mon cœur d'une façon si mystérieuse, qu'il n'éprouva plus que du dégoût pour les folies du jeune âge et se trouva comme préparé à recevoir votre visite. Quand je venais d'entrer dans ma vingt-sixième année, en la deuxième férie avant la fête de la Purification, au moment du crépuscule un peu après Complies, vous avez bien voulu, ô vraie lumière qui brillez dans les ténèbres, mettre un terme, et à la nuit du trouble profond dans lequel j'étais plongée, et au jour des vanités de ma jeunesse ignorante. Mon âme sentit votre présence, d'une manière évidente et admirable, et je goûtai d'ineffables délices à cette heure où, par une aimable réconciliation, vous avez daigné vous révéler à moi et me donner votre amour. Eclairée par cette divine clarté, je découvrais les célestes richesses que vous aviez déposées dans mon âme; vous agissiez avec moi par des moyens admirables et mystérieux afin de trouver toujours vos délices en mon cœur, et pour que j'eusse avec vous désormais les rapports qu'entretient un ami avec son ami, ou mieux encore un époux avec son épouse.

7. Pour continuer ce commerce d'amour, vous avez bien des fois visité mon âme de diverses manières, surtout en la vigile de l'Annonciation et avant l'Ascension, où, commençant dès le matin à me faire sentir la douceur de votre paix, vous avez le soir achevé votre oeuvre. C'est alors que vous n'avez conféré ce don si merveilleux, digne d'être admiré par toute créature; je veux dire que depuis ce jour mon âme n'a pas cessé, un seul instant, de jouir de votre douce présence : quand je descends en moi-même, toujours je vous y trouve, excepté une fois où je ne vous trouvai pas pendant onze jours. Comme les paroles me manquent pour exprimer le nombre et la valeur des dons qui accompagnèrent celui de votre salutaire présence, donnez-moi, ô Dispensateur de toute grâce, de vous offrir en esprit d'humilité un sacrifice de jubilation et d'actions de grâces au sujet de cette habitation que vous avez préparée dans mon âme, afin d'y trouver votre joie et de m'y faire goûter à moi-même d'incomparables douceurs. Tout ce que j'ai entendu dire des beautés du temple de Salomon et des magnifiques salles de festin du roi Assuérus ne saurait être comparé à ces délices que l'effet puissant de votre grâce vous avait préparées dans mon âme, délices que vous m'invitiez à partager avec vous malgré mon indignité, comme la reine partage les joies de son époux.

8. Parmi ces faveurs, il en est deux que je place au-dessus des autres : la première est l'empreinte que vous avez formée sur mon cœur, par les splendides joyaux de vos plaies sacrées. La seconde est cette blessure d'amour si profonde et si efficace que, (dussé-je vivre mille ans dans le plus complet délaissement), je goûterais sans cesse un bonheur ineffable au souvenir de ces deux bienfaits. Ils me seraient à chaque heure une source suffisante de consolation, de lumière et de gratitude.

9. Pour ajouter à ces faveurs, vous m'avez encore admise à l'incomparable familiarité de votre tendresse, en m'offrant l'arche très noble de votre divinité, c'est-à-dire votre Cœur sacré , pour que j'y trouve mes délices : vous me le donniez gratuitement, ou vous l'échangiez contre le mien comme marque plus évidente encore de votre tendre intimité. Par ce Cœur divin j'ai connu vos secrets jugements, par lui vous m'avez donné de si nombreux et de si doux témoignages de votre amour, que si je ne connaissais votre ineffable condescendance, je serais dans l'étonnement de vous les voir prodiguer à votre bienheureuse Mère elle-même, quoiqu'elle soit la créature la plus excellente et qu'elle règne avec vous dans le Ciel.

10. Souvent vous m'avez amenée à la connaissance salutaire de mes défauts : et vous m'avez alors tellement épargné la confusion, que vous paraissiez pour ainsi dire considérer comme moins grave de perdre la moitié de votre royaume, que d'effrayer ma timidité enfantine. Prenant un détour plein d'adresse, vous me montriez votre aversion pour les défauts des personnes qui m'entouraient, et quand je jetais les yeux sur moi-même, je me voyais aussitôt bien plus coupable : votre douce lumière avait donc éclairé ma conscience, sans qu'un signe de votre part ait pu me faire supposer que vous aviez même remarqué en moi un défaut capable de vous contrister.

11. De plus, ô Seigneur, vous m'avez fait entrevoir les grâces innombrables dont vous combleriez les derniers jours de mon exil, et les ineffables douceurs qui me sont réservées dans la céleste patrie. Cette vue a tellement réjoui mon âme, que pour ce seul bienfait je devrais m'attacher éternellement à vous par une invincible espérance. Mais l'océan sans bornes de votre tendresse ne devait pas être encore épuisé ; lorsque je vous priais pour les pécheurs et pour les âmes qui m'entouraient, vous exauciez si fréquemment mes demandes, que, sachant l'incrédulité du cœur humain, j'hésitais à redire vos bienfaits à mes amis les plus intimes.

12. Enfin vous m'avez donné pour avocate votre très douce Mère la bienheureuse Vierge Marie, me recommandant plusieurs fois à elle avec autant de tendresse qu'en mettrait un époux à confier à sa propre aère l'épouse qu'il s'est choisie1. Souvent vous députiez pour mon service spécial les plus nobles princes de votre cour céleste, non seulement les anges et les archanges, mais aussi les ministres des plus hautes hiérarchies. Votre bonté les choisissait, ô Seigneur, suivant l'harmonie de leurs aptitudes particulières et de mes besoins spirituels. Lorsqu'il vous plaisait, pour le bien de mon âme, de me sevrer en partie de vos délices, aussitôt par une lâche et honteuse ingratitude j'oubliais toutes vos faveurs comme si elles n'avaient aucun prix, jusqu'au moment où, touchée de repentir et revenant à vous, je vous priais de me rendre le bien que j'avais perdu ou de le remplacer par un autre. Aussitôt vous me le remettiez intact, comme si je l'avais soigneusement déposé dans votre sein avec intention de le reprendre un jour.

13. La plus merveilleuse de ces grâces est celle que je reçus spécialement au saint jour de la Nativité, au dimanche Esto mihi, et un autre dimanche après la Pentecôte. En ces jours vous m'avez ravie dans une telle union avec vous, que j'estime un miracle d'avoir pu vivre ensuite ici-bas comme une simple mortelle. J'ajouterai, pour ma honte et confusion, qu'après un si grand bienfait, je ne m'appliquai pas encore selon tout mon pouvoir à la correction de mes défauts.

14. Mais tout cela n'a pu tarir la source de vos miséricordes, ô Jésus, vous qui, entre tous ceux qui aiment, êtes le plus aimant, car vous savez aimer gratuitement et en vérité, vos indignes créatures.

15. En effet, quand, peu de temps après, je commençais à ne plus m'appliquer à goûter ces faveurs dignes des applaudissements du ciel et de la terre, (car le Dieu de suprême Majesté s'abaissait vers la dernière des créatures), vous avez daigné, ô Dispensateur, Rénovateur et Conservateur de tout bien, secouer ma torpeur et exciter ma reconnaissance, en révélant les grâces dont j'étais comblée à des personnes qui vivaient dans votre intimité. Et j'apprenais de leur bouche les secrets de mon cœur, quoiqu'eIles ne dussent rien en connaître naturellement, puisque je n'en avais parlé à personne.

16. Par ces paroles, ô mon Dieu, et par d'autres qui se représentent en même temps à ma mémoire, je vous rends ce qui est vôtre. Aidée par la vertu du Saint-Esprit, je les fais résonner sur l'instrument mélodieux de votre divin Coeur2 et je chante : A vous, Seigneur Dieu, Père adorable, louanges et actions de grâces de la part de tout ce qui est au ciel, sur la terre et dans les enfers, de la part de tout ce qui a été, de ce qui est et sera à jamais !

17. Et comme l'or au milieu des couleurs diverses se distingue par son éclat, et comme la couleur noire paraît sombre parmi les autres parce qu'elle est la plus éloignée de l'éclat de l'or, je dévoilerai ici ce qui est mien, c'est-à-dire j'opposerai la noirceur de ma vie coupable à vos innombrables et éclatants bienfaits. Vous répandiez vos dons sur mon âme en proportion de votre divine et royale libéralité ; et je les recevais avec la rusticité de mon naturel, comme une vile esclave qui gâte tout ce qu'elle touche. Mais votre royale mansuétude semblait n'en rien voir, et continuait à répandre sur moi ses faveurs. Lors donc que vous reposiez dans le très doux sein du Père comme dans un céleste palais, vous avez daigné descendre pour habiter ma pauvre demeure; et moi, hôtesse négligente et grossière, je cherchais si peu à vous plaire, que j'aurais dû mieux traiter par simple humanité un pauvre lépreux qui, après m'avoir accablée d'injures et d'outrages, eût été forcé de me demander asile.

18. O Créateur des astres, j'ai reçu vos immenses bienfaits, c'est-à-dire les douces joies de l'âme, la marque de vos très saintes plaies, la révélation de vos secrets, les familières caresses de votre amour. En tout cela j'ai goûté plus de joies spirituelles que le monde n'eût procuré de satisfaction à mes sens, si je l'avais parcouru de l'Orient à l'Occident. Cependant je vous ai outragé avec la dernière ingratitude, en méprisant ces faveurs pour rechercher les jouissances extérieures, et préférer les oignons d'Égypte à la douceur de votre manne céleste. J'ai étouffé en moi les fruits de l'espérance en me défiant de vos promesses, ô Dieu de vérité, j'ai agi comme si vous eussiez été un homme menteur et infidèle à sa parole. Lorsque vous vous incliniez avec bonté pour exaucer mes indignes prières, j'endurcissais mon cœur à ce point (et je dis ceci avec larmes) que je feignais de ne pas comprendre votre volonté, pour que les remords de ma conscience ne pussent me contraindre à l'accomplir.

19. Tandis que vous m'aviez assuré les suffrages de votre glorieuse Mère et des esprits bienheureux, moi, misérable, j'ai cherché les suffrages de mes amis d'ici-bas, au lieu de compter sur vous seul. Malgré mes fautes, vous me laissiez tous vos dons dans leur intégrité, j'aurais donc dû justement concevoir une grande reconnaissance et éviter toutes ces négligences ; mais au contraire je mettais une malice presque diabolique à vous rendre le mal pour le bien, et je semblais prendre plus d'audace pour vivre à ma guise.

20. Ma plus grande faute cependant, c'est qu'après une union aussi incompréhensible avec vous, union connue de vous seul, je n'ai pas craint de souiller encore mon âme par les mêmes défaillances. Cependant vous ne me laissiez ces défauts que pour me donner occasion de les combattre, d'en triompher moyennant votre secours, et de jouir éternellement avec vous dans le Ciel d'une gloire plus grande. Je n'ai pas même été sans reproche lorsque, pour exciter en moi des sentiments de reconnaissance, je découvrais à vos amis les secrets de mon âme, car, négligeant le but que vous souhaitiez atteindre, je recherchais parfois une satisfaction tout humaine et je négligeais le devoir de la reconnaissance.

21. Et maintenant, ô vous qui avez créé mon cœur, souffrez que mes gémissements s'élèvent jusqu'au ciel pour l'expiation de toutes ces fautes et d'autres encore dont je pourrais me souvenir. Recevez l'expression de ma douleur à la vue de ces trop nombreuses infidélités par lesquelles j'ai offensé votre divine clémence. Recevez-la, avec cette compassion et cet amour infini que Vous nous avez. révélés par votre Fils très aimé dans l'unité du Saint-Esprit, et que le ciel, la terre et les enfers proclament tous ensemble. Puisque je suis incapable de produire de dignes fruits de pénitence, j'implore votre bonté, ô mon très doux Amant, pour que vous inspiriez le désir de me venir en aide à des personnes tellement unies à vous par une amoureuse fidélité, qu'elles apaisent votre justice en lui offrant l'holocauste de propitiation. Par leurs soupirs, leurs prières et leurs bonnes oeuvres, puissent-elles réparer mon infidélité à répondre à vos bienfaits, et vous rendre, ô mon Dieu, la gloire qui n'est due qu'à vous. Vous connaissez le fond de mon cœur, et vous n'ignorez pas que seul le pur amour de votre gloire m'a contrainte à écrire ces pages. Que ceux qui les liront après ma mort soient touchés de cette bonté infinie qui vous força à descendre vers l'abîme de ma misère, et à déposer vos dons si élevés dans une âme qui devait, hélas ! ne pas les estimer à leur valeur.

22. Mais je rends grâces selon mon pouvoir à votre divine miséricorde, ô Créateur et Réparateur des êtres, pour cette faveur de votre inépuisable tendresse. Ne m'avez-vous pas assuré que tout homme, même pécheur, recevrait une récompense spéciale s'il voulait, en mémoire de moi, pour votre gloire et selon l'intention indiquée plus haut, prier pour les pécheurs, rendre grâces pour les élus ou accomplir quelque bonne oeuvre avec dévotion ? Cette récompense consisterait à ne sortir de ce monde qu'après vous être devenu agréable, et vous avoir offert en son cœur les délices de l'intimité ? Pour un tel bien, soit à vous, ô mon Dieu, cette louange éternelle qui, procédant de l'Amour incréé, reflue perpétuellement en vous-même !

1. Voir au Livre III, ch. I

2. C'est ici que sainte Gertrude marque expressément le rôle assigné au Sacré-Cœur pour le bonheur du monde : tel est l'enseignement qui lui fut donné directement ainsi qu'à sainte MechtiIde dans les révélations dont elles furent favorisées.

CHAPITRE XXIV.

OFFRANDE DU PRÉSENT ÉCRIT.

1. Vous aviez confié à mon indignité, ô très aimé Seigneur, le précieux talent de votre divine familiarité, et voici que pour votre amour et le zèle de votre gloire je vous le rends par cet écrit et par ceux qui vont suivre. J'espère, et j'ose même affirmer, en m'appuyant sur votre grâce, que nul autre motif ne m'a poussée à écrire et à dévoiler ces choses, si ce n'est l'obéissance à votre volonté, le désir de votre gloire et le zèle des âmes. Vous êtes témoin de mon ardeur à vous louer et à vous rendre grâces pour cette incommensurable bonté qui n'a pas repoussé mon indignité. Puissiez-vous être glorifié si d'autres âmes, en lisant ces pages, sont charmées par la douceur de votre amour, et attirées à jouir dans votre intimité d'un bonheur plus grand encore. Ceux qui étudient commencent par apprendre l'alphabet pour arriver ensuite à la philosophie ; qu'ainsi ces descriptions et ces images amènent les âmes à goûter en elles-mêmes cette manne cachée qui ne peut être connue qu'au moyen des figures, mais dont celui-là seul a encore faim, qui déjà en a goûté.

2. Seigneur tout-puissant, dispensateur de tous les biens, daignez donc nous rassasier largement tandis que nous parcourons ce chemin de l'exil, jusqu'à ce que, contemplant sans voile la gloire du Seigneur, nous soyons transformés en la même image. de clarté en clarté, comme par votre Esprit très suave. (II Cor., III, 18.)

3. En attendant, selon votre fidèle promesse et l'humble désir de mon cœur, veuillez accorder à tous ceux qui par humilité liront ces écrits, de glorifier votre divine condescendance, d'avoir compassion de mon indignité, et de désirer leur propre avancement. Que de ces cœurs brûlants d'amour et semblables à des encensoirs d'or monte vers vous, ô mon Dieu, un très doux parfum qui répare surabondamment ma négligence et mon, ingratitude. Amen.

FIN DU SECOND LIVRE

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19 juillet 2008 6 19 /07 /juillet /2008 12:24
Christ Rédempteur
Rio de Janeiro

CHAPITRE XVIII.

D'UNE LEÇON PATERNELLE.

1. Un certain jour de fête, je voyais s'approcher de la sainte Communion plusieurs personnes qui s'étaient recommandées à mes prières. Quant à moi, privée de cette grâce par suite de mes infirmités physiques, ou plutôt comme je le crains, repoussée par la divine justice à cause de mon indignité, je me remémorais les divers bienfaits dont vous avez daigné me combler, ô mon Dieu ! Bientôt j'appréhendai que le souffle de la vaine gloire ne desséchât ce courant des eaux de la grâce, et je vous priai d'éclairer mon intelligence par une lumière divine, afin d'être prémunie contre un tel danger. Votre paternelle bonté daigna alors m'instruire ainsi : je devais considérer votre amour pour moi comme celui d'un père de famille qui a le bonheur de se voir entouré de nombreux enfants, dont la grâce et la beauté attirent l'admiration générale. Mais comme parmi ces enfants le plus jeune se trouve n'avoir pas encore atteint la force et la beauté des autres, le père, plein de tendresse, est ému de compassion pour lui; il le serre plus souvent dans ses bras et lui prodigue plus de caresses et de petits présents. Vous ajoutiez que si je m'estimais plus imparfaite que les autres, avec une entière conviction, le torrent des consolations divines ne cesserait jamais de se répandre dans mon âme.

2. Je vous rends grâces, ô Dieu très aimant, véritable Ami des hommes, je vous rends grâces par la mutuelle reconnaissance qui s'échange entre les trois personnes de l'adorable Trinité, pour cet enseignement salutaire et pour d'autres encore par lesquels, ô le meilleur des maîtres, vous avez daigné plusieurs fois dissiper mon ignorance. J'unis mes regrets à l'amertume de la Passion du Seigneur, et je vous offre les souffrances et les larmes de ce même Jésus-Christ, pour toutes les négligences que j'ai commises et qui ont si souvent étouffé dans mon âme les aspirations de votre Esprit. Je m'unis à la prière très efficace de ce Fils bien-aimé, et je demande par la vertu du Saint-Esprit le pardon de mes péchés et la réparation de mes fautes. Daignez m'accorder ces grâces, par le puissant amour qui retint votre colère, lorsqu'on mit au rang des scélérats ce Fils unique et très aimé, dans lequel votre divine Paternité trouve toutes ses délices.

CHAPITRE XIX.

LOUANGE DE LA DIVINE CONDESCENDANCE

1. Je rends grâces, Ô Dieu très aimant, à votre bonté miséricordieuse et à votre miséricorde si pleine de bonté, de ce que vous avez daigné, par un témoignage de votre amour, affermir mon âme hésitante et chancelante, quand, selon ma coutume, je vous demandais, avec des désirs importuns, d'être délivrée de la prison de cette misérable chair. Mon but n'était pas de fuir les misères de ce monde, mais de voir votre bonté libérée de cette dette de la grâce que le véhément amour de votre Divinité vous obligea à contracter pour le salut de mon âme. Votre infinie puissance et votre sagesse éternelle n'étaient contraintes en aucune façon ; au contraire, c'est à une indigne et ingrate créature que votre libéralité sans bornes accordait ces faveurs.

2. Vous paraissiez en effet, vous, l'honneur et la couronne de la gloire céleste, descendre du trône de votre Majesté, pour vous incliner avec douceur et bonté, et lorsque vous descendiez ainsi, des ruisseaux de la plus douce liqueur se répandaient dans toute l'étendue des cieux. Les saints, se prosternant avec reconnaissance, se désaltéraient pleins de joie aux torrents du précieux nectar, et laissaient échapper de leurs âmes les mélodies de la divine louange. Pendant ce temps j'entendais ces paroles : « Remarque avec quelle harmonie cette louange arrive aux oreilles de la divine Majesté, pour pénétrer jusqu'aux profondeurs intimes de mon Cœur sacré si rempli d'amour pour les hommes. A l'avenir ne souhaite donc plus avec tant d'ardeur la délivrance des liens de cette chair, dans laquelle je t'accorde maintenant les dons de ma bonté toute gratuite ; car plus est indigne celui vers qui je m'incline, plus grand est l'honneur que je reçois de toute créature. »

3. Quand celte consolation me fut accordée, j'étais sur le point de recevoir le sacrement de vie, et je dirigeais mon intention vers ce mystère, lorsque vous avez daigné m'apprendre encore que toute âme devait s'approcher de la sainte Communion avec un désir si pur de votre amour et de votre gloire, qu'elle n'hésiterait pas, si c'était possible, à recevoir dans ce mystère sa propre condamnation, si par là devait briller davantage la divine tendresse qui aurait daigné s'unir à une âme aussi indigne. J'objectai que celui qui s'abstient de la sainte Communion parce qu'il a conscience de son indignité, montre qu'il ne veut pas profaner par une irrévérence présomptueuse un si auguste sacrement. Je reçus alors de votre bouche cette réponse bénie : « Celui qui communie avec l'intention dont j'ai parlé, c'est-à-dire avec le pur désir de ma gloire, ne peut jamais me recevoir avec irrévérence. » Pour cette parole, ô mon Dieu, louange et gloire vous soient à jamais rendues dans les siècles les siècles !

CHAPITRE XX

DES PRIVILÈGES SPÉCIAUX QUE DIEU LUI CONFÉRA.

1. Que mon cœur, mon âme avec toute la substance de ma chair, toutes les forces et tous les sens de mon corps et de mon esprit ; que toutes les créatures vous rendent la louange et l'action de grâces, ô Dieu très doux et très fidèle, qui aimez le salut des hommes, pour la miséricorde infinie dont vous avez usé envers moi. Votre bonté n'a pas seulement fermé les yeux sur la préparation insuffisante que j'apporte souvent au banquet sacré de votre Corps et de votre Sang; mais dans votre libéralité pour la plus vile et le plus inutile des créatures, vous avez bien voulu ajouter ce dernier trait aux faveurs précédentes.

2. J'ai reçu la certitude que si une âme désireuse d'approcher de ce sacrement et retenue par les hésitations de sa conscience, cherche avec humilité le force auprès de moi, la dernière de vos servantes ; cette âme, dis-je, sera jugée digne, en récompense de son humilité et par un effet de votre amour, de recevoir un si grand sacrement et d'en goûter vraiment le fruit pour son salut éternel. De plus, vous ne permettrez pas qu'une personne s'humilie pour me demander conseil, si votre justice ne la trouve pas digne d'approcher des saints mystères. O Dominateur suprême, qui habitez dans les hauteurs, et jetez vos regards sur notre bassesse, quels étaient les desseins de votre miséricorde, lorsque vous me voyiez, moi indigne, me nourrir fréquemment de votre Corps sacré et mériter ainsi de la justice divine un jugement sévère ? Vous vouliez sans doute que les autres fussent parés de la vertu d'humilité pour aller à vous, et bien que vous n'eussiez aucun besoin de moi pour cela, il a plu cependant à l'infinie Bonté de se servir de mon indigence, afin que je pusse avoir part aux mérites de ceux qu, suivant mes avis, viendraient goûter le fruit du salut.

3. Mais, hélas ! comme ma profonde misère avait besoin d'un plus grand remède, vous ne vous êtes pas contenté de celui-là, ô Dieu plein de bonté ! Vous avez donc assuré que si une âme contrite et humiliée vient en gémissant me déclarer sa faute, votre miséricorde la jugera innocente ou coupable, selon que j'aurai estimé sa faute grave ou légère. De plus, à dater de ce moment, votre grâce lui accordera un tel secours qu'elle ne sera plus exposée à commettre cette faute comme elle l'avait été auparavant. Vous offriez ainsi un secours à mon indigence, en me donnant part aux victoires des autres, à moi qui ai toujours été si négligente, et n'ai jamais su vaincre un défaut comme j'aurais dû le faire ; vous vous êtes donc servi, ô Dieu de bonté, du plus vil des instruments, et par les paroles de ma bouche, vos plus chers amis reçurent la grâce qui aide à remporter la victoire,

4. Voire abondante libéralité daigna encore enrichir mon indigence d'une troisième manière : vous me dites que celui à qui je promettrais une grâce ou le pardon d'une faute, en m'appuyant sur votre miséricorde, celui-là verrait cette promesse ratifiée par votre amour, absolument comme si de votre bouche sacrée vous en eussiez prononcé le serment. Comme preuve, vous avez ajouté que si la grâce promise se faisait trop longtemps attendre, on devait vous rappeler sans cesse l'assurance que j'avais donnée de votre part. Cette faveur procurait aussi le salut de mon âme, d'après cette parole de l'Évangile : « Eadem mensura qua mensi fueritis remetietur vobis : On vous mesurera d'après la mesure même avec laquelle vous aurez mesuré » (Luc, VI, 38), car s'il m'arrive de commettre souvent des fautes plus graves, vous trouverez, dans ce privilège qui m'a été donné, un motif de me juger avec plus d'indulgence.

5. Vous m'accordiez encore un quatrième bienfait, par la précieuse assurance que celui qui se recommanderait à mes prières avec humilité et dévotion obtiendrait certainement tout le fruit qu'on peut attendre d'une intercession quelconque. Vous répariez ainsi la négligence avec laquelle je m'acquitte des prières prescrites par l'Église et de celles que chacun est libre de réciter, et vous trouviez moyen de m'en appliquer le fruit, suivant ces paroles de David: « Oratio tua in sinum tuum convertetur : Ta prière reviendra dans ton sein » (Ps. xxxiv, 13), car vous me donniez part aux mérites de ceux qui vous demandent ces grâces par votre indigne servante.

6. En cinquième lieu, vous avez travaillé à l'avancement de mon salut, en me conférant un autre don particulier : personne ne pourrait s'entretenir avec moi du progrès de son âme sans recevoir la consolation nécessaire, pourvu qu'on ait la bonne volonté, l'intention droite et une humble confiance. Ceci était encore un secours offert à mon indigence, car bien souvent, hélas ! au lieu de profiter, pour le bien, du don que j'ai reçu de m'exprimer avec facilité, je me répands en paroles inutiles ; désormais je tirerai donc quelque profit des conseils que j'aurai pu donner au prochain.

7. Votre libéralité, ô Dieu très bon, m'accorda encore un sixième don qui m'était plus nécessaire que tous les autres: vous me donniez l'assurance que l'âme charitable qui vous invoquerait avec une foi vive, pour moi la plus vile de vos créatures, ou prierait pour l'amendement de mes fautes, des ignorances de ma jeunesse et la correction de ma malice, ou bien encore se livrerait à quelque bonne ouvre dans cette même intention; cette âme, dis-je, avec le secours de votre grâce, vous deviendrait si agréable, que vous trouveriez en elle les douceurs d'une familiarité toute spéciale. Par ces faveurs, votre paternelle tendresse voulait secourir mon extrême indigence, car vous n'ignoriez pas combien j'avais besoin d'expier tant de fautes et d'infidélités. Votre amour miséricordieux ne voulait pas me laisser périr, et d'un autre côté la perfection de votre justice ne pouvait me sauver avec tant de souillures ; c'est alors que vous avez pourvu à mes intérêts en permettant que je retire un profit particulier des dons faits aux autres.

8. Enfin, parmi excès de votre libéralité, ô mon Dieu, vous m'avez encore donné cette assurance : lorsque, après ma mort, une âme se recommandera à mes indignes prières, se souvenant de la divine familiarité dont vous m'avez honorée, vous l'exaucerez volontiers, pourvu qu'en réparation de ses propres négligences, cette âme vous rende grâces avec une humble dévotion pour cinq bienfaits particuliers dont vous m'avez enrichie :

9. Le premier est cet amour par lequel votre bonté a daigné me choisir gratuitement de toute éternité. Ce don est, je l'avoue, le plus gratuit de tous, puisque vous aviez prévu ma vie perverse, ma malice, ma méchanceté et l'excès de mon ingratitude, au point que vous eussiez pu me traiter comme un païen et me priver avec justice, comme vous l'avez fait pour eux, de l'honneur d'être, si je puis ainsi parler, une créature raisonnable. Mais votre tendresse, surpassant de beaucoup mes misères, a daigné me choisir de préférence aux autres chrétiens pour me revêtir des insignes de la sainte Religion.

10. Par le second bienfait vous m'avez attirée vers vous, et je reconnais que la douceur et la bonté de votre amour ont pu seules gagner par les plus douces caresses ce cœur rebelle, auquel des chaînes de fer eussent mieux convenu : il semblait que vous aviez trouvé en moi une compagne digne de vous, et que vous preniez vos délices à vous unir à mon âme, en toute occasion.

11. Le troisième bienfait consiste en cette union familière que vous avez daigné contracter avec moi et que je dois attribuer en toute justice à votre infinie libéralité. Le nombre des justes semblait ne pas suffire à recevoir l'abondance de votre tendresse, et vous avez daigné m'appeler, moi qui suis la dernière en mérites, afin que votre merveilleuse condescendance éclatât davantage, en opérant sur une âme moins préparée.

12. Par un quatrième bienfait, vous avez daigné rendre vos délices dans mon cœur. Ne faut-il pas attribuer cette grâce à la folie de votre amour, si je puis m'exprimer ainsi ? Et dans la suite vous avez affirmé que vous trouviez votre bonheur à unir d'une manière ineffable votre puissante sagesse à un être qui lui était si dissemblable, à un être absolument impropre à une telle union.

13. Enfin, par en cinquième bienfait, vous voulez me consommer toute en vous. Bien que j'en sois indigne, j'espère, avec humilité et confiance, que votre amour très fidèle m'accordera cette grâce. J'en jouis dès maintenant par la reconnaissance et une tendresse assurée, et je reconnais ne la devoir en aucune façon à mes mérites, mais à votre clémence toute gratuite, ô mon Bien suprême, mon unique, mon vrai et éternel Bien.

14. Comme tous ces bienfaits provenaient d'une si admirable condescendance et convenaient si peu à ma bassesse, il m'était impossible de vous en rendre de dignes actions de grâces. Vous avez encore daigné sur ce point secourir mon indigence, en excitant d'autres âmes, par de douces promesses, à vous rendre grâces pour moi, et leurs mérites suppléeront à ce qui me manque. Louanges et actions de grâces soient rendues à votre bonté, ô mon Dieu, au ciel, sur la terre et dans les enfers !

15. Votre tout-puissant amour daigna ensuite ratifier et sceller toutes ces promesses de la manière suivante. Un jour, repassant en esprit vos bienfaits, je comparai ma dureté à cette divine tendresse dont l'infinie surabondance me comble de joie, et j'en vins à cet excès de présomption, que je vous reprochai de n'avoir pas scellé votre promesse en mettant votre main dans la mienne, comme il est d'usage entre ceux qui prennent un engagement. Votre bonté toujours condescendante voulut me satisfaire : « Pour couper court à tes plaintes, approche, me dîtes-vous, et reçois la confirmation de notre pacte. » Aussitôt, du fond de ma bassesse, je vis que vous m'ouvriez pour ainsi dire des deux mains votre Cœur sacré, arche de la divine fidélité et de l'infaillible vérité, et que vous m'ordonniez d'y porter la main droite, à moi perverse, qui, semblable aux Juifs, cherchais des signes et des miracles. Fermant alors cette ouverture où ma main demeura retenue, vous me dites : « Je te promets de conserver dans leur intégrité les dons que je t'ai confiés. Si la sage disposition de ma Providence te privait pour un temps de leurs effets, je m'engage dans la suite à te rendre le triple au nom de la toute-puissance, de la sagesse et de la bonté de la Trinité sainte au sein de laquelle je vis et règne, vrai Dieu, dans tous les siècles. »

16. Après ces tendres paroles, comme je retirais ma main, sept cercles d'or y apparurent comme autant d'anneaux, un à chaque doigt et trois au doigt annulaire, pour confirmer les sept privilèges dont j'ai parlé. Votre insatiable tendresse ajouta encore ces paroles : « Toutes les fois que, songeant à ta misère et te reconnaissant indigne de mes faveurs, tu te confieras par-dessus tout à ma bonté, autant de fois tu m'offriras le tribut que tu me dois sur les biens que tu as reçus de moi. »

17. Oh ! que votre paternelle tendresse est ingénieuse à pourvoir aux besoins d'enfants vils et dégénérés de leur noble origine ! Je ne suis pas née dans l'innocence, je ne pouvais donc vous offrir un service parfait, et vous avez daigné accepter comme agréable la connaissance que j'ai de mon indignité à recevoir vos grâces. Accordez-moi, ô Dispensateur de tous les dons, vous de qui tout bien procède, sans qui rien n'est solide et rien n'est bon, accordez-moi de voir toujours, autant pour votre gloire que pour mon salut, combien je suis indigne de toutes les grâces que vous me prodiguez ; donnez-moi surtout une pleine et entière confiance en votre bonté.

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19 juillet 2008 6 19 /07 /juillet /2008 12:18
Saint-Colomban de Luxeuil

CHAPITRE VII.

D'UNE UNION PLUS EXCELLENTE DE SON ÂME AVEC DIEU.

1. En la très sainte fête de la Purification, tandis que j'étais forcée de garder le lit à la suite d'une. grave maladie je me trouvai, au lever du jour, remplie de tristesse et me plaignis d'être privée, par cette infirmité, de la céleste visite qui m'avait souvent consolée à pareil jour.

2. Et voici que l'auguste Médiatrice, Mère de celui qui est le véritable Médiateur entre Dieu et les hommes, vint par ces paroles adoucir ma peine : « Tu ne te souviens pas d'avoir éprouvé dans ton corps des douleurs aussi aiguës; mais apprends que mon Fils te réserve un présent plus riche que tous ceux dont tu as été comblée jusqu'ici, et c'est afin qu'il soit reçu dignement que ton âme a été fortifiée par ces souffrances corporelles. » Je fus soulagée en écoutant ces douces paroles, et immédiatement avant la procession je reçus l'aliment de vie. Comme j'étais attentive à la présence de Dieu en moi, je vis que mon âme, semblable à une cire doucement amollie sous l'action du feu, se présentait devant la poitrine sacrée du Seigneur comme en face d'un sceau dont elle allait recevoir l'empreinte. Tout à coup, ce sceau divin fut apposé sur elle et mon âme fut alors introduite dans ce trésor sacré où la plénitude de la divinité habite corporellement pour y être marquée du sceau de la resplendissante et toujours tranquille Trinité.

3. O mon Dieu, Charbon dévorant (Carbo desolatorius)1, vous avez enfermé d'abord en vous-même, puis montré, et enfin communiqué cette vive ardeur, lorsque, sans rien perdre de votre feu, vous vous êtes arrêté sur le terrain humide et glissant de mon âme, pour dessécher en elle les flots des joies humaines. Vous l'avez ensuite dégagée de cet attachement à sa propre volonté, attachement que le temps n'avait fait que fortifier. O vrai feu consumant qui ne brûlez les vices de l'âme que pour y instiller la douce onction de la grâce ! C'est en vous seul que nous trouvons la force de nous réformer selon l'image et la ressemblance divine. O fournaise ardente dont les feux éclairent la douce vision de la paix ! Votre puissante opération change les scories en or pur et choisi, dès que l'âme, fatiguée d'illusions, cherche enfin avec ardeur le souverain Bien qu'elle ne trouve qu'en vous seul, ô vraie vérité !

1. Allusion au verset 4 du ps. cxix : « Sagittae potentis acutoe cum carbonibus desolatonis : Les flèches du puissant sont aiguës, et ce sont des charbons pour détruire. »

CHAPITRE VIII.

D'UNE UNION PLUS INTIME ENCORE.

1. Le dimanche suivant: Esto mihi 1, etc., vous avez pendant la messe excité et agrandi les désirs de mon âme, afin qu'elle aspirât aux faveurs plus sublimes dont vous aviez l'intention de la gratifier. Ce fut surtout par ces deux paroles du répons: « Benedicens benedicam 2,etc..:Bénissant, je te bénirai », et le verset du neuvième répons : « Tibi enim et semini tuo dabo eas regiones 3 : Je donnerai cette terre à toi et à ta race. » Plaçant alors votre main vénérable sur votre poitrine sacrée; vous m'indiquiez où se trouvent ces régions promises par votre infinie libéralité.

2. O terre bienheureuse qui comblez de bonheur tous ceux qui vous habitent ! Champ de délices dont le plus petit grain peut satisfaire abondamment la faim de tous les élus et procurer au cœur humain tout ce qui peut lui être doux et agréable !

3. Je considérais avec une attention, peut être insuffisante, du moins autant que je le pouvais, ce spectacle si digne de fixer mes regards. Alors m'apparut la bonté et l'humanité de Dieu notre Sauveur, non à cause des oeuvres de justice par lesquelles mon indignité eût pu mériter cette faveur, mais à cause de son ineffable miséricorde qui me justifiait par la régénération adoptive (Tit., III, 4); et me préparait à cette union plus intime avec vous, ô mon Dieu ! Union en vérité étonnante et redoutable, digne d'admiration, céleste et inestimable !

4. En vertu de quels mérites de ma part, ô mon Dieu, et par quel mystérieux jugement ai-je obtenu une si grande faveur ? Certes, l'amour qui oublie la dignité du sang et se montre plein de condescendance, l'amour, dis-je, qui se précipite sans attendre la réflexion ni le jugement de la raison, vous a, si j'ose ainsi parler, enivré jusqu'à la folie, ô mon très doux Seigneur, pour que vous en arriviez à unir deux choses si dissemblables. Ou bien, pour employer un langage moins indigne de votre Majesté, cette suave bonté, qui est innée en vous et fait partie de votre essence, a été ébranlée par le contact de la tendre charité qui opéra le salut du genre humain, et en vertu de laquelle non seulement vous aimez, mais vous êtes l'Amour même. Est-ce donc cette charité qui vous aura engagé à tirer de son extrême indignité une misérable créature, méprisable. par sa vie et ses mœurs, pour l'élever à la participation de votre royale et divine grandeur ? Vous vouliez par là augmenter la confiance de tous les membres de l'Église, et c'est ce que je souhaite et désire pour tout chrétien, espérant que nul ne fera comme moi un si mauvais usage des dons de Dieu, et ne donnera autant de scandale à son prochain.

5. Mais, comme les choses invisibles de Dieu peuvent être perçues par l'intelligence au moyen des images sensibles, ainsi que déjà je l'ai remarqué, il m'apparut que de cette partie de la poitrine sacrée du Seigneur, en laquelle, au jour de la Purification, il avait reçu mon âme sous la forme d'une cire amollie au feu, s'échappaient avec violence des gouttes de sueur, comme si la substance de cette cire se fût entièrement liquéfiée par l'excès de la chaleur enfermée dans le sein de mon Dieu. Et ce divin Cœur absorbait ces gouttes avec une vertu ineffable et incompréhensible. II semblait évident que l'amour, dont le propre est de se répandre. avait enfermé sa force victorieuse dans les profondeurs de ce Cœur sacré.

6. O Solstice éternel, demeure pleine de sécurité, lieu qui renferme toutes les délices, paradis des joies éternelles, source jaillissante d'inexprimables délectations, vous attirez par les fleurs variées d'un doux printemps ; vous charmez par les notes suaves ou plutôt par le doux concert d'une harmonie toute spirituelle ; vous ranimez par le souffle parfumé des vivifiants aromates ; vous enivrez par la douceur liquéfiante des saveurs mystiques; vous transformez par les caresses merveilleuses de vos saints embrassements ! O trois fois heureux, quatre fois bienheureux et, si je puis parler ainsi, mille fois saint celui qui, dirigé par la grâce, mérite d'approcher de ce lieu béni avec un cœur pur, des mains innocentes et des lèvres sans souillure ! Comment redire ce qu'il voit, ce qu'il entend, ce qu'il respire, ce qu'il goûte et ce qu'il ressent ? Pourquoi ma langue impuissante s'efforcerait-elle d'en balbutier quelque chose ? Sans doute, par un effet de la bonté divine, j'ai été admise à jouir de ces faveurs mais, enveloppée comme d'une peau épaisse par l'écorce de mes fautes et de mes négligences, je ne pouvais les saisir que très imparfaitement, car toute la science réunie des anges et des hommes ne saurait fournir un seul mot qui exprimât si peu que ce soit la suréminente grandeur d'une si sublime union.

1. Dimanche de la Quinquagésime.
2. Verset du répons : Locutus est en ce même dimanche.
3. Du répons : Movens qui n'est pas cité textuellement.

CHAPITRE IX.

DE L'INSÉPARABLE UNION DE SON ÂME AVEC DIEU.

1. Peu de temps après, c'est-à-dire au milieu du. Carême, je me trouvais encore retenue sur ma couche par une grave maladie. J'étais seule un matin, tandis que les autres Sœurs vaquaient à leurs occupations, lorsque le Seigneur, qui n'abandonne pas ceux qui sont privés des consolations humaines, daigna m'apparaître et réaliser ainsi cette parole du prophète: « Cum ipso sum ire tribulatione : Je suis avec lui dans la tribulation » (Ps. xc,15). Il me présenta son côté gauche d'où jaillissait, comme des profondeurs intimes de son Cœur sacré, une source d'eau pure, solide comme le cristal. En s'écoulant, elle recouvrait ce sein béni à la manière d'un collier précieux, offrant tour à tour aux regards le brillant de l'or ou l'éclat de la pourpre. Le Seigneur me dit ces paroles : « La maladie qui te fait souffrir a sanctifié ton âme, en sorte que toutes les fois que, pour mon amour et par condescendance pour le prochain, tu sembleras t'éloigner de moi par tes actes, tes pensées ou tes paroles, tu ne t'en écarteras pas plus en réalité que cette source ne s'éloigne de mon Cœur. Et comme tu as vu l'or et la pourpre briller à travers le pur cristal, de même la coopération de ma divinité figurée par l'or, et la patience parfaite de mon humanité représentée par la pourpre, rendront toutes tes actions agréables à mes yeux.

2. O dignité de cet infime grain de poussière pour que cette Pierre divine, la plus précieuse que renferment les trésors des cieux, ait daigné s'y enchâsser après l'avoir tiré de la boue des chemins ! O beauté de cette humble petite fleur que le rayon du soleil a fait germer d'une terre fangeuse, afin de lui communiquer sa splendeur ! O bonheur de cette âme comblée de bénédictions, et que le Dieu de Majesté a jugée digne d'assez d'estime pour que lui, dont la puissance est sans bornes, se soit abaissé à la créer ; de cette âme, dis-je, qui, bien que parée de l'image et de la ressemblance divine, est cependant distante de Dieu, comme toute créature l'est de son Créateur ! C' est pourquoi mille fois bienheureuse celle à qui il a été donné de demeurer dans cette union à laquelle je crains, hélas ! de n'être jamais parvenue un seul moment ! Aussi je prie la divine clémence de m'accorder quelque grâce que ce soit, par les mérites de ceux qu'elle a conservés, comme je l'espère, dans un tel état pendant un si long temps.

3. O Don qui surpasse tout don ! Se rassasier avec abondance des délices de la Divinité ! S'enivrer du vin de la charité dans les celliers du pur amour, au point de ne pouvoir les quitter et porter ses pas vers des régions où cette précieuse liqueur perdrait sa force et son parfum ! Ou, si la charité oblige à en sortir, emporter avec soi la vertu de ce vin généreux, afin de servir au prochain une part de l'abondance divine !

4. Je crois, ô Seigneur Dieu; que votre toute puissance pourrait accorder ce don à tous vos élus ; je ne doute pas que votre tendresse ne veuille aussi m'en faire part. Mais comment votre impénétrable sagesse oubliera-t-elle à ce point mon indignité ? c'est là un mystère que je ne puis sonder.

5. Je glorifie et j'exalte la sagesse et la bonté de votre Toute-Puissance. Je loue et j'adore la Toute-Puissance et la bonté de votre Sagesse. Je rends grâces à la toute puissance et à la sagesse de votre Bonté et je vous bénis, ô mon Dieu, car j'ai toujours reçu de votre largesse toutes les grâces qui pouvaient m'être accordées, et cela dans une mesure qui dépassait infiniment mes pauvres mérites.

CHAPITRE X.

DE L'INSPIRATION DIVINE.

1. Je jugeais si hors de propos de publier ces écrits que je ne voulais pas me prêter à écouter sur ce point la voix de ma conscience. Je différai donc jusqu'à l'Exaltation de la sainte Croix, et, ce jour même. pendant la messe, j'avais décidé de m'appliquer à un autre travail, lorsque le Seigneur triompha de ma résolution : « Sois assurée, dit-il, que tu ne sortiras pas de la prison de ton corps avant d'avoir acquitté tes dettes jusqu'à la dernière obole. »

2. Comme je pensais en moi-même que j'avais déjà fait servir les dons de Dieu à l'avantage du prochain, sinon par écrit, au moins par mes paroles le Seigneur m'opposa ce que j'avais entendu lire la nuit même aux Matines : « Si le Seigneur n'avait voulu révéler sa doctrine qu'à ses contemporains, il aurait prononcé des discours, et n'aurait pas inspiré les écrivains sacrés ; mais ses enseignements ont été écrits, et c'est pourquoi ils servent aujourd'hui au salut d'un plus grand nombre. » Et le Seigneur ajouta : « Je n'accepte aucune objection, et je veux que tes écrits soient, pour les derniers temps où j'ai résolu de répandre mes grâces sur beaucoup d'âmes, un témoignage irrécusable de ma divine tendresse. »

3. Après avoir entendu ces paroles, je restai tout accablée et considérai en moi-même combien il serait difficile, pour ne pas dire impossible, de trouver la traduction exacte des choses dont j'ai parlé, et les paroles convenables pour les présenter à l'esprit humain, sans danger de scandale. Mais le Seigneur, pour vaincre ma pusillanimité, parut faire descendre sur mon âme une pluie abondante. J'en fus accablée, moi pauvre créature, et inclinée vers la terre comme une plante encore nouvelle et tendre, je ne pouvais rien absorber de cette eau pour mon profit. J'entendis seulement quelques paroles importantes, que mon intelligence naturelle ne pouvait saisir, De plus en plus accablée, je me demandais ce que tout cela présageait, lorsque votre tendresse habituelle, ô mon Dieu, voulut alléger mon fardeau et réconforter mon âme en disant : « Puisque cette pluie abondante te parait inutile, je vais maintenant t'approcher de mon Cœur et verser peu à peu en toi ce dont tu as besoin. J'agirai avec douceur et suavité, et selon la mesure de tes
forces »

4. Après avoir constaté les .effets de cette promesse, O mon Dieu, j'en atteste la parfaite sincérité. Car, tous les matins, et à l'heure la plus favorable, vous m'avez inspiré quelque partie de ces pages. C'était avec tant de douceur et de clarté, que, sans aucun travail, j'écrivis des choses que j'avais jusqu'alors ignorées, et qui se présentaient à moi comme si elles eussent été depuis longtemps gravées dans ma mémoire. Vous, agissiez toutefois avec mesure, car, après avoir écrit la tâche journalière, il m'était impossible, même en y appliquant toutes les forces de mon esprit, de trouver une seule de ces paroles qui le lendemain cependant revenaient si abondantes et sans aucune difficulté : par cette manière d'agir, vous modériez et dirigiez ma fougue naturelle, suivant cette parole « qu'il ne faut pas se livrer à l'action au point de négliger la contemplation ». Vous vous montriez donc jaloux du salut de mon âme en toute circonstance et, me permettant de goûter parfois les joyeux embrassements de Rachel, vous ne me priviez pas de la glorieuse fécondité de Lia. Que pour arriver à vous plaire, ô mon Dieu, votre amour plein de sagesse daigne m'aider à unir parfaitement dans ma vie l'action et la contemplation.

CHAPITRE XI.

D'UNE AUDACIEUSE ATTAQUE DU TENTATEUR.

1. Combien de fois en ces temps avez-vous multiplié les effets de votre salutaire présence ! Par quelle bénédiction de douceur avez-vous prévenu ma bassesse, surtout pendant les trois premières années, et spécialement lorsque j'étais admise à la réception de votre corps et de votre sang précieux ! Puisque je ne puis, ô mon Dieu, vous rendre même un pour mille, je me confie à cette éternelle, immense et immuable gratitude par laquelle, ô resplendissante et toujours tranquille Trinité, vous acquittez pleinement, de vous-même, par vous-même et en vous-même, toutes nos dettes. Semblable à un grain de poussière, je m'enveloppe dans cette divine gratitude et je vous offre par Celui qui siège à votre droite revêtu de ma substance, les actions de grâces dont je suis capable. Je les offre par Lui, en l'Esprit-Saint, pour tous les bienfaits dont vous m'avez comblée, et surtout pour cet enseignement lumineux par lequel vous avez dissipé mon ignorance, en me montrant de quelle façon j'obscurcissais l'a pureté de vos dons.

2. Un jour donc que j'assistais à une messe où je devais communier vous avez daigné me faire sentir votre douce présence, et, vous servant pour m'instruire d'une comparaison sensible, je vous vis semblable à une personne haletante de soif qui me demandait à boire. Comme je me plaignais de ne pouvoir vous secourir, puisque, malgré tous mes efforts, je ne parvenais pas à tirer de mon cœur, ne fût-ce que quelques gouttes de compassion, je vis que vous me présentiez de votre propre main une coupe d'or. Aussitôt mon cœur se liquéfia sous l'effet de l'amour, et mes yeux versèrent un flot de larmes brûlantes. En même temps, je vis à ma gauche un odieux personnage qui me glissait en cachette dans la main un objet amer et empoisonné, et m'excitait avec force, (quoique toujours en secret, à le jeter dans cette coupe pour empoisonner le vin pur qu' elle contenait. Aussitôt s'éleva en moi un si grand mouvement de vaine gloire, qu'il me fut aisé de comprendre la ruse employée contre nous par l'antique ennemi, quand les dons que vous nous faites excitent son envie.

3. Mais grâces soient rendues à votre fidélité, ô mon Dieu, grâces aussi à votre protection, ô Divinité subsistant dans la Vérité et l'Unité; Vérité adorable dans l'Unité et la Trinité ; Déité incompréhensible en la Trinité et l'Unité ! Vous ne permettez pas que nous soyons tentés au delà de nos forces, quoique vous laissiez, parfois à l'ennemi la liberté de nous attaquer, afin de nous exercer et de nous faire progresser. Si vous voyez que nous nous appuyons avec confiance sur votre secours, vous faites vôtre le litige, en sorte que, par un excès de générosité, vous réservant le combat, vous nous abandonnez la victoire, pourvu que nous adhérions à vous par le mouvement de notre volonté. Et, comme dans l'usage de vos dons vous ne permettez pas que l'ennemi ait pouvoir sur notre libre arbitre, vous nous en laissez aussi le plein usage pour l'accroissement de nos mérites.

4. Dans une autre circonstance, et par une autre comparaison, vous m'avez appris qu'en cédant facilement aux suggestions de l'ennemi, on laisse croître son audace. Car la grandeur de votre justice exige parfois que votre miséricorde toute-puissante se cache en quelque sorte pendant ces dangers que nous courons par notre propre négligence. Plus nous nous hâtons de résister au mal, plus utile, plus fructueuse et plus heureuse est notre résistance.

CHAPITRE XII.

AVEC QUELLE PATIENCE DIEU SUPPORTE NOS DÉFAUTS,

1. Je vous rends grâce encore ô mon Dieu, pour une autre vision qui fut tout à la fois agréable et utile à mon âme. Vous m'y avez fait connaître avec quelle patience vous supportez nos défauts, afin .que nous arrivions à les corriger pour obtenir la béatitude.

2. Un soir, j'avais éprouvé un vif mécontentement, et le lendemain, avant le jour, je saisissais la première occasion de me mettre en prière, lorsque je vous vis sous la figure d'un voyageur tellement misérable, que vous sembliez privé de force et de tout secours humain. Ma conscience me reprocha ma faute de la veille, et je gémis d'avoir troublé, par les mouvements impétueux de mon caractère, l'auteur de la paix et de la pureté parfaites. Il me semblait même que j'aurais préféré vous voir absent de mon âme à cette heure, mais à celle-là seulement, où j'avais négligé de repousser l'ennemi qui m'entraînait à des sentiments si contraires à votre sainteté.

3. Voici la réponse que vous me fîtes alors : « Comment un pauvre malade, qui a obtenu à grand-peine de se faire porter à la douce chaleur du soleil, se consolera-t-il d'un violent orage qui survient tout à coup, sinon par l'espoir de voir bientôt un temps plus serein ? De même, vaincu par ton amour, j'ai choisi de demeurer avec toi, au plus fort des tempêtes soulevées par tes passions, et d'attendre le repentir qui amènera le calme et te dirigera vers le port de l'humilité. »

4. Puisque ma langue est impuissante à redire les abondantes faveurs qui me sont accordées par le don continu de votre présence, agréez, je vous en supplie ô mon Dieu, les sentiments de mon cœur. Du fond de cet abîme d'humilité où j'ai été comme doucement attirée par votre condescendante charité, que ma reconnaissance rende ses actions de grâces à votre bonté infinie.

CHAPITRE XIII.

DE LA VIGILANCE SUR NOS SENTIMENTS.

1. Je confesse également à l'honneur de votre amour, ô Dieu de bonté, que vous avez encore usé d'un autre moyen pour secouer mon inertie, et, bien que vous vous soyez servi d'abord de l'entremise d'une personne, vous avez ensuite achevé seul l'œuvre de votre amour, avec non moins de miséricorde que de condescendance.

2. Cette personne me fit remarquer, dans le récit évangélique, qu'après avoir pris naissance ici bas, vous aviez été trouvé d'abord par des pasteurs; et elle ajouta, de votre part, que si je désirais véritablement vous trouver, il me fallait veiller sur mes sens comme les bergers veillaient sur leurs troupeaux. Cet avis me déplut et me parut hors de propos, car vous aviez si bien fixé mon âme en votre amour, qu'il me semblait peu convenable de vous servir comme un pasteur mercenaire sert son maître. Après avoir roulé dans mon esprit ces pensées qui m'étaient pénibles, je me recueillis à l'heure de Complies au lieu même de la prière, et vous daignâtes adoucir ma tristesse par la comparaison suivante: Une femme peut jeter le grain aux éperviers de son mari, sans être pendant ce temps privée de ses caresses; de même si, pour l'amour de vous, je garde au prix d'un vrai labeur mes sens et mes affections, je ne serai pas pour cela frustrée des douceurs de votre grâce. Et, sous la forme d'une branche verdoyante, vous me donnâtes alors l'esprit de crainte, afin que, demeurant toujours avec vous, sans sortir un seul instant de vos bras, j'évite de m'avancer dans ces contrées désertes où s'égarent les affections humaines. Vous avez ajouté que si quelque influence s'insinuait dans mon esprit pour le forcer à incliner mes affections, soit à droite par l'espérance et la joie, soit à gauche par la crainte, la douleur ou la colère, je devais, grâce à la verge de votre crainte, ramener aussitôt cette affection au centre de mon cœur par la garde de mes sens, et l'immoler, comme on immole un agneau nouveau-né, afin de le servir à votre table.

3. Hélas ! combien de fois, entraînée par la malice, la légèreté ou la vivacité de mon caractère, je semblais reprendre ce que je vous avais offert ; vous l'enlever pour ainsi dire de la bouche afin de le donner à votre ennemi ! Après cela vous me regardiez encore avec autant de douceur et de bonté que si, n'ayant même pas soupçonné ma faute, vous l'eussiez prise pour une marque de tendresse. Mon âme a été souvent et doucement émue à la vue de votre miséricordieux amour; jamais les menaces et les châtiments ne m'auraient amenée par une voix aussi sûre à la crainte du péché et à la correction de mes défauts.

CHAPITRE XIV.

DE L'UTILITÉ DE LA COMPASSION.

1. Le dimanche qui précède le Carême, tandis qu' on entonnait à la messe ces paroles : « Esto mihi in Deum protectorem : Soyez-moi un Dieu protecteur », vous m'avez fait comprendre qu'après avoir souffert les injures et les outrages de la part de plusieurs personnes, vous vous serviez des expressions de cet introït pour demander asile dans mon cœur. Et pendant 1es trois jours suivants, chaque fois que je descendais en mon âme je vous voyais reposer comme un pauvre malade, doucement appuyé sur ma poitrine.

2. Pour vous soulager durant ces trois jours, je ne trouvais rien de mieux que de me livrer pour votre amour à la prière, au silence et à la mortification, afin d'obtenir la conversion des personnes entraînées par l'esprit du monde.

CHAPITRE XV.

DE LA RECONNAISSANCE POUR LA GRÂCE DE DIEU.

1. Votre grâce daigna éclairer mon entendement et me révéler plusieurs fois que l'âme, enfermée dans l'enveloppe de son corps, se trouve comme plongée dans un nuage, de la même façon qu'une personne, enfermée dans une petite chambre où s'échapperait de la vapeur, en serait enveloppée de toutes parts. Quand le corps éprouve une souffrance, l'âme reçoit de la partie souffrante comme une atmosphère toute pénétrée des rayons du soleil et qui lui communique une admirable clarté. Plus la souffrance est intense et universelle, plus l'âme reçoit de lumière purifiante

2. Mais, entre toutes les autres souffrances, les douleurs et les épreuves du cœur, supportées avec patience et humilité, augmentent d'autant plus la pureté de l'âme qu'elles l'atteignent de plus près et plus profondément. Toutefois, la pratique de la charité lui donne encore plus d'éclat et de lumière.

3. Grâces vous soient rendues, ô Ami des hommes, de ce que vous m'avez parfois amenée à pratiquer la patience au moyen de ces divines leçons ! Mais hélas ! et mille fois hélas ! trop rares ont été mes réponses à vos avances, et trop souvent inférieures à ce que vous demandiez de moi ! Vous savez, ô mon Dieu, à quel point cette pensée remplit mon esprit de douleur, de confusion et d'abattement, et avec quelle ardeur mon cœur désire que d'autres âmes vous dédommagent de ce que je ne puis vous donner.

4. Une autre fois, comme je devais communier, et que pendant la messe vous vous étiez donné à moi avec plus de magnificence que jamais, je voulus chercher comment vous payer de retour. Ô le plus sage des maîtres ! vous avez daigné alors me suggérer ces paroles de l'Apôtre : « Optabam ego ipso anathema esse pro fratribus meis (Rom., IX 3) : Je désirais être anathème pour mes frères ». Vous m'aviez enseigné auparavant que l'âme réside dans le cœur, et vous me découvriez maintenant qu'elle réside aussi dans la tête, notion que j'ai rencontrée depuis en divers écrits. Votre bonté m'apprenait que c'est une grande perfection d'abandonner les jouissances du cœur afin de s'appliquer au gouvernement de ses sens extérieurs, ou à la pratique des oeuvres de charité pour le salut du prochain.

CHAPITRE XVI.

DIVERSES MANIFESTATIONS AUX FÊTES DE LA NATIVITÉ ET DE LA PURIFICATION

1. Le jour de votre sainte Nativité, je vous pris dans la crèche comme un tendre enfant enveloppé de langes et je vous pressai sur mon cœur. C'est ainsi que, de toutes les amertumes et privations de votre enfance, je formai comme un bouquet de myrrhe qui demeura fixé sur mon sein, afin de rafraîchir tout mon être par la douce liqueur qui s'écoulait de cette grappe divine tandis que je croyais ne pouvoir jamais recevoir de plus grandes faveurs, ô Dieu qu, à une grâce, faites succéder une autre grâce plus précieuse encore, vous avez daigné diversifier pour moi les richesses de vos dons.

2. L'année suivante, il arriva en ce même jour que, pendant la messe Dominus dixit, je vous reçus comme un cafard faible et délicat sortant du sein virginal de votre Mère, et je vous tins un moment serré sur ma poitrine. Ma charité dans la prière pour une personne affligée avait contribué, je crois, à m'obtenir cette faveur. Mais j'avoue qu'après avoir reçu ce don, je ne l'ai pas gardé avec la dévotion voulue. Fût-ce là une mesure de votre justice, ou l'effet de ma négligence ? Je ne saurais le dire. J'espère néanmoins que votre miséricorde, jointe à votre justice, en a ainsi disposé, d'une part, pour me faire voir plus clairement mon indignité, et de l'autre pour me faire craindre que ma négligence à rejeter les pensées inutiles en a été la cause. Mais répondez pour moi, ô Seigneur mon Dieu.

3. Cependant, comme je m'efforçais de vous réchauffer par d'amoureuses caresses, il me sembla que je réussissais peu, jusqu'au moment où la pensée me vint de prier pour les pécheurs, les âmes du purgatoire, et tous ceux qui à cette heure étaient dans l'affliction. Je constatai alors l'effet de ma prière, et surtout un soir où je décidai qu'au lieu de commencer les suffrages en faveur des défunts par la collecte: Deus qui nos patrem1, récitée pour mes proches je vous recommanderais d'abord vos amis, par l'oraison : Omnipotens, sempiterne Deus cui nunquam, etc. II me sembla que cela vous était plus agréable.

4. Je vis ensuite que vous éprouviez une douce jouissance lorsque, en chantant vos louanges de toutes mes forces, je fixais à chaque note mon intention vers vous, comme on tient les yeux attachés sur son livre quand on n'a pas le chant gravé dans la mémoire. Mais je vous confesse, ô Père plein de bonté, les négligences que j'ai commises en ces circonstances et en tant d'autres où il s'agissait de votre gloire. Je vous les confesse dans l'amertume de la Passion de votre très innocent Fils Jésus-Christ, lui qui selon votre témoignage est l'unique objet de vos complaisances : Hic est Filius meus dilectus (Matth., XVII, 5). Par lui je vous offre mes désirs d'amendement, afin que, par lui, soient réparées mes négligences.

5. Au jour très saint de la Purification, tandis qu'en célébrait cette procession dans laquelle, vous, notre salut et notre rédemption, avez daigné vous laisser porter au temple avec les offrandes qui devaient être présentées, il arriva que votre virginale Mère me demanda, pendant l'antienne: Cum inducerent, de lui rendre son Fils, le fruit bien-aimé de son sein. Elle avait un visage sévère comme si je ne vous avais pas soigné selon son bon plaisir, vous qui êtes la joie et l'honneur de sa virginité sans tache. Je me souvins alors que, pour avoir trouvé grâce à vos yeux, elle a été nommée la réconciliatrice des pécheurs et l'espoir des désespérés, et je m'écriai: « O Mère de bonté, la source de la miséricorde ne nous a-t-elle pas été donnée dans votre divin Fils, afin que vous obteniez grâce pour ceux qui en ont besoin, et que votre surabondante charité couvre la multitude de nos péchés et de nos défauts? » Tandis que je parlais, cette tendre Mère prit un visage apaisé et serein, pour me prouver que si mes fautes l'avaient obligée à paraître sévère, elle avait cependant pour les hommes des entrailles de miséricorde, et que la douceur de la divine Charité pénétrait jusqu'aux moelles de son être. J'en avais certes la preuve évidente, puisqu'il avait suffi de quelques pauvres paroles pour que sa sévérité disparût, et fit place à cette incomparable douceur innée en elle. Que votre Mère soit donc, par son immense tendresse, la médiatrice accréditée auprès de votre Cœur pour obtenir le pardon de mes fautes.

6. Enfin j'appris d'une façon évidente que vous ne pouviez contenir le torrent de vos grâces, puisque l'année suivante, en cette même fête, vous m'enrichissiez d'un don analogue à celui dont je viens de parler, mais plus gracieux encore. Vous agissiez vraiment comme si la grande ferveur de ma dévotion l'année précédente eût mérité cette dernière faveur, tandis qui au contraire j'aurais dû subir un juste châtiment pour avoir mis en oubli la première grâce.

7. Il arriva donc, pendant la lecture de l'évangile : Peperit Filium suum primogenitum, etc., que, de ses mains très pures, votre Mère Immaculée me montra le fruit virginal sorti de son sein, aimable petit enfant qui faisait tous ses efforts pour m'embrasser. Hélas ! malgré ma très grande indignité, je vous reçus, tendre enfant, et vous m'enlaciez le cou de vos petits bras. De votre bouche sacrée s'exhalait le souffle très doux de votre esprit qui était pour moi une nourriture de vie. Aussi, que mon âme vous bénisse ô mon Dieu, et que tout ce qui est en moi bénisse votre saint Nom !

8. Lorsque votre bienheureuse Mère voulut vous envelopper des langes de l'enfance, je demandai à être emmaillotée avec vous pour n'être pas séparée, même par un simple lange, de Celui dont les embrassements et les baisers sont plus doux que le rayon de miel. Je vous vis alors revêtu de la blanche robe de l'innocence et serré par les bandelettes d'or de la charité. Pour obtenir d'être enveloppée et serrée avec vous, je devais rechercher davantage la pureté du cœur et les oeuvres de charité.

9. Je vous rends grâces, ô Créateur des astres, qui donnez la splendeur aux luminaires des cieux et les couleurs variées aux fleurs du printemps. Vous n'avez nul besoin de nos biens (Ps. xv, 2), et cependant, pour mon instruction, vous m'avez demandé. au saint jour de la Purification qui suivit, de vous habiller comme un petit enfant, avant qu'on vous introduisit dans le temple. Me découvrant le trésor caché de vos divines inspirations, vous m'avez appris vous-même à vous revêtir ; je devais, avec tout le soin possible, exalter l'innocence immaculée de votre Humanité sans tache, en y apportant une dévotion si fidèle et si désintéressée, que si je pouvais avoir en ma propre personne toute la gloire de votre pureté divine, j'y renoncerais volontiers, afin que votre très douce innocence fût louée davantage. Il me sembla que, par cette intention, vous, dont la toute-puissance appelle ce qui n'est point comme ce qui est (Rom, IV, 17), vous apparaissiez revêtu d'une robe blanche comme celle d'un enfant nouveau-né. Je considérai ensuite avec la même dévotion l'abîme de votre humilité, et je vous vis revêtu d'une tunique verte, pour signifier que, dans cette vallée de l'humilité, la grâce fleurit et prospère sans jamais se dessécher. Comme j'admirais l'ardente Charité qui vous a porté à créer toutes choses, je vous vis encore revêtu d'un manteau de pourpre, afin de nous apprendre que la Charité est vraiment ce manteau royal, sans lequel nul ne peut entrer dans le royaume des cieux. Ensuite, je célébrai ces mêmes vertus dans votre glorieuse Mère, et elle me parut couverte de vêtements semblables aux vôtres. Puisque cette Vierge bénie, vraie rose sans épines, lis blanc et immaculé, est parée de toutes les fleurs des vertus, nous demandons que sans cesse elle intercède pour nous et vienne au secours de notre indigence.

1. Cette oraison pour les parents défunts se trouve encore dans le Missel actuel (1906) ; l 'autre, inusitée depuis longtemps se trouve ainsi formulée dans les anciens recueils : "Omnipotens sempiterne Deus cui nunqam sine spe misericordiae supplicatur, propitiare animabus fidelium tuorum; ut qui de hac in tui nominis confessione decesserunt, sanctorum tuorum numero eos facias aggregari. Per Dominum etc. Dieu tout-puissant et éternel, vous que l'on ne prie jamais sans espoir en votre miséricorde, ayez pitié des âmes de vos fidèles, et daignez compter au nombre de vos saints ceux qui terminèrent leur vie dans la confession de votre nom.

CHAPITRE XVII

DE LA CONDESCENDANCE DIVINE.

Un jour, après m'être lavé les mains, je me tenais debout dans les rangs du convent pour me rendre au réfectoire, j'admirais la clarté du soleil qui brillait dans toute sa force, et je disais en moi-même: si le Créateur de cet astre éclatant dont il est dit que le soleil et la lune, admirent la beauté,1 si le Seigneur, dis-je, qui est un feu consacrant, se trouvait aussi véritablement en moi qu'il se montre fréquemment à mes yeux, comment serait-il possible que mon cœur demeurât si froid, et que j'agisse avec tant de dureté et si peu de sagesse dans mes rapports avec le prochain? Et voici que vous, dont la douce parole se fait plus douce encore pour apaiser les agitations de mon cœur vous me répondîtes aussitôt: « En quoi serait exaltée ma toute-puissance, si je n'avais d'abord le pouvoir, partout où je suis, de me contenir en moi-même, afin de n'être perçu et vu que dans la mesure la plus convenable au temps, au lieu et à la personne? Car dès le commencement de la création du ciel et de 1a terre et dans toute l'œuvre de la Rédemption, j'ai manifesté la sagesse de mon amour plus que la force de ma puissance, et cette sagesse éclate particulièrement lorsque je supporte les imparfaits pour les attirer ensuite dans le chemin de la perfection, sans porter aucune atteinte à leur liberté. »

1. Cujus pulchritudinem sol et luna mirantur. Pontifical Romain, à la consécration des Vierges.

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19 juillet 2008 6 19 /07 /juillet /2008 11:38

LES RÉVÉLATIONS DE SAINTE-GERTRUDE

LIVRE SECOND

PRÉFACE d'après LANSPERG

Cette sainte vierge, poussée par celui qui disposait entièrement de sa volonté, écrivit ce livre second de sa propre main. C'est un livre pieux et utile à tous. Il fournit à l'âme dévote et la lumière et un exemple vivant pour se conduire selon l'homme intérieur, pour apprendre à connaître ses imperfections et ses défauts et à les pleurer devant Dieu, pour concevoir ensuite un vrai mépris de soi-même et travailler chaque jour à rendre sa vie meilleure. Ce livre enseigne encore à proclamer les bienfaits de Dieu, à lui en rendre grâces et à reporter tous ces biens vers leur source. I1 montre ce qu'éprouve une âme que Dieu attire, ce qu'elle doit attribuer à Dieu ou à elle-même, avec quelle discrétion elle doit agir pour distinguer entre son propre esprit et l'Esprit divin et parvenir ainsi à l'union d'amour avec le Seigneur. Il présente ces choses en des termes dont la simplicité est loin de rendre la grandeur des réalités qu'ils expriment, mais ce ne sont pas les formes littéraires qui doivent faire apprécier l'état élevé auquel la grâce de Dieu conduit les âmes. Il est en effet très certain que la plus grande partie de ce qui est rapporté dans ces pages ne peut être ressenti que par celui là seul qui l'a reçu. La parole humaine ne peut en traduire la grandeur et la majesté.
C'est donc la vierge Gertrude, contrainte par une force divine, qui a écrit ce livre de sa propre main.

PROLOGUE

La neuvième année après avoir reçu ces faveurs divines1, à l'époque de la Cène du Seigneur, comme on devait porter le corps du Seigneur à une infirme, et qu'elle attendait avec le convent, elle ressentit une impulsion violente de l'Esprit saint, et, saisissant la tablette suspendue à son côté, écrivit de sa propre main les paroles qui vont suivre : nous y verrons ce que son cœur éprouvait dans les entretiens secrets avec son Bien-Aimé, et combien elle débordait en louanges et en actions de grâces.

1. Ces faveurs ont été relatées aux chapitres 1, 3 et 23 de ce second livre. La première grâce des révélations fut donnée à Gertrude en l'an 1281, comme nous le lisons dans la préface, et ce fut en l'année 1289 qu'elle commença à écrire. (Note de l'édition latine.)

CHAPITRE I

COMMENT LE SEIGNEUR, oriens ex alto, LA VISITA POUR LA PREMIÈRE FOIS.

Que l'abîme de la Sagesse incréée appelle l'abîme 1 de la Toute-Puissance admirable, pour exalter cette bonté incompréhensible qui fit descendre les torrents de votre miséricorde jusque dans la profonde vallée de ma misère ! J'avais atteint ma vingt-sixième année, et nous étions en la deuxième férie (jour béni pour moi) qui précédait la fête de la Purification de votre très chaste Mère. La susdite férie tombait cette année 2 au sixième des calendes de février. A l'heure qui suit Complies, heure si favorable du crépuscule, vous aviez résolu, ô Dieu qui êtes la vérité plus pure que toute lumière et plus intime que tout secret, d'éclairer les épaisses ténèbres qui m'environnaient. Usant d'un procédé plein de douceur et de tendresse, vous commençâtes par apaiser le trouble qu'un mois auparavant 3 vous aviez excité dans mon cœur. Ce trouble, je le crois, était destiné à renverser la tour de vaine gloire et de curiosité élevée par mon orgueil. Orgueil insensé ! car je ne méritais même pas de porter le nom et l'habit de la Religion. Toutefois c'était bien le chemin que vous choisissiez, ô mon Dieu, pour me révéler votre salut.

J'étais donc à cette heure au milieu du dortoir, et selon les usages de respect prescrits dans l'Ordre, je venais de m'incliner devant une ancienne, lorsque, relevant la tête, je vis devant moi un jeune homme plein de charmes et de beauté. Il paraissait âgé de seize ans, et tel enfin que mes yeux n'auraient pu souhaiter voir rien de plus attrayant. Ce fut avec un visage rempli de bonté qu'il m'adressa ces douces paroles : « Cito veniet salus tua ; quare moerore consumeras ? Numquid conciliaribus non est tibi quia innovavit te dolor ? » Ton salut viendra bientôt. Pourquoi es-tu consumée par le chagrin ? Est-ce que tu n'as point de conseiller pour te laisser abattre ainsi par la douleur» 4 Tandis qu'il prononçait ces mots, quoique je fusse certaine de ma présence corporelle dans ce dortoir, il me sembla néanmoins que j'étais au chœur, en ce coin où je fais habituellement, une oraison si tiède c'est là que j'entendis la suite des paroles: « Salvabo te et liberabo te, noli timere: Je te sauverai, je te délivrerai, ne crains pas. » Après ces mots, je vis sa main fine et délicate prendre ma main droite comme pour ratifier solennellement ces promesses. Puis il ajouta : « Tu as léché la terre avec mes ennemis et sucé parmi les épines quelques gouttes de miel. Reviens vers moi, et je t'enivrerai au torrent de ma volupté divine. » ( Ps. XXXV, 9.). Pendant qu'il parlait ainsi, je regardai, et je vis entre lui et moi, c'est-à-dire à sa droite et à ma gauche, une haie s'étendant si loin, que ni devant ni derrière je n'en découvrais la fin. Le haut de cette haie était tellement hérissé d'épines que je ne voyais aucun moyen de passer jusqu'à ce bel adolescent. Je restais donc hésitante, brûlante de désirs et sur le point de défaillir, lorsque lui-même me saisit tout à coup et, me soulevant sans aucune difficulté, me plaça à côté de lui. Je reconnus alors sur cette main qui venait de m'être donnée en gage, les joyaux précieux des plaies sacrées qui ont annulé tous les titres qui pouvaient nous être opposés. Aussi j'adore, je loue, je bénis, et je rends grâces autant que je le puis à votre sage Miséricorde et à votre miséricordieuse Sagesse. Vous vous efforciez, ô mon Créateur et mon Rédempteur, de courber ma tête rebelle sous votre joug suave, en préparant un remède si bien accommodé à ma faiblesse. Dès cette heure, en effet, mon âme retrouva le calme et la sérénité ; je commençai à marcher à l'odeur de vos parfums, et bientôt je goûtai la douceur et la suavité du joug de votre amour, que j'avais estimé auparavant dur et insupportable.

1. Allusion au verset 8 du psaume XLI
2. C'était en l'année 1281, et la sainte écrivit ceci en 1289.
3. C'est-à-dire pendant l'Avent. Voir au ch. XXIII° du 2e livre,
4. 1er Répons du 2e dimanche de l'Avent.

CHAPITRE II

DE L'ILLUMINATION DU COEUR

1. Je vous salue, ô mon Sauveur et lumière de mon âme : que tout ce que les cieux renferment dans leur sphère, la terre en son globe et l'abîme des mers dans ses profondeurs, vous rende grâces, pour cette faveur extraordinaire par laquelle vous m'avez appris à connaître et à considérer les secrets de mon cœur. Jusqu'à ce jour je n'en avais pas eu plus de souci que de voir l'intérieur de mes pieds, si je puis ainsi parler. Dans cette lumière, il m'a été donné de rechercher avec soin et de découvrir en mon âme plus d'une souillure qui offensait votre pureté si parfaite. J'y vis de plus un tel désordre et une telle confusion que vous ne pouviez, selon votre désir, fixer en ce lieu la demeure de votre Majesté. Cependant, ni ce désordre ni mon indignité ne vous ont tenu éloigné, ô Jésus mon bien-aimé ; et chaque fois que je me nourrissais de l'aliment vivifiant de votre corps et de votre sang, je jouissais de votre présence visible, mais d'une manière un peu incertaine, comme on découvre les objets à la première lueur du jour. Par cette douce condescendance, vous engagiez mon âme à faire effort pour s'unir plus familièrement à vous, pour vous contempler d'un oeil plus clairet pour jouir de vous en toute liberté.

2. Je travaillai à obtenir ces faveurs en la fête de l'Annonciation de la sainte Vierge Marie, dont le sein très pur fut l'asile béni où vous avez daigné en ce jour épouser la nature humaine. O Dieu, qui avant d'être invoqué répondez : Me voici 1, vous avez voulu hâter pour moi les joies de cette journée, en me prévenant dès la veille par les bénédictions de votre douceur. (Ps. xx, 4.) Nous tenions alors le Chapitre après Matines, parce que ce jour était un dimanche. Aucun terme ne peut exprimer de quelle manière, ô Lumière qui venez d'en haut, vous avez visité mon âme par les entrailles de votre douceur et de votre bonté. (Luc, I, 78.) Aussi donnez-moi, ô Source de tous lés biens, donnez-moi d'immoler sur l'autel de mon cœur l'hostie de jubilation, afin que j'obtienne d'expérimenter souvent avec tous vos élus cette union si douce, cette douceur si unifiante qui jusqu'à cette heure m'était restée complètement inconnue.

3. Quand je considère ce qu'était ma vie avant ce jour et ce qu'elle a été depuis, je dois proclamer en vérité que ce fut là un bienfait tout gratuit et que je n'avais aucunement mérité. Dès lors vous me donniez une connaissance de vous-même si lumineuse, que je me trouvais plus touchée par la douce tendresse de votre familiarité que je ne l'aurais été par les châtiments. Cependant je ne me souviens pas avoir éprouvé ces délices en d'autres jours que ceux où vous m'appeliez au banquet de votre table royale. Était-ce là une disposition de votre Sagesse ? Était-ce le résultat de ma profonde négligence? Je n'ai pu le savoir exactement.

1. Allusion à la parole d'Isaïe : Tune invocabis, etc., LVIII, 9.

CHAPITRE III

DES CHARMES DE L'HABITATION DU SEIGNEUR EN L'AME.

1. Vous agissiez en mon âme, vous la provoquiez, lorsqu'un jour entre la Résurrection et l'Ascension, le matin avant Prime, j'entrai dans la cour et je m'assis près du vivier. La beauté de ce lieu me ravissait 1 : il était arrosé par une eau limpide et entouré d'arbres verdoyants ; les oiseaux, et particulièrement les colombes, y voltigeaient en liberté. On goûtait surtout dans cette profonde retraite un repos délicieux. Je réfléchissais à ce qui pourrait compléter les charmes de ce lieu, et je trouvais qu'il n'y manquait que la présence d'un ami, affectueux, agréable, et capable en un mot de réjouir ma solitude. Vous alors, ô mon Dieu, source des inénarrables délices, vous qui, je le crois, aviez inspiré le commencement de cette méditation, afin de la terminer au profit de votre amour, vous me donniez à comprendre ce qui suit : Si par une continuelle gratitude je faisais remonter vers vous, comme l'eau d'un fleuve qui retournerait vers sa source, les grâces dont je suis comblée ; si je m'efforçais de croître en vertus comme un arbre vigoureux pour produire les fleurs des bonnes oeuvres ; si encore, méprisant tout ce qui est terrestre, je prenais comme les colombes un libre essor vers les choses du ciel, étrangère aux passions et aux tumultes d'ici-bas pour ne m'attacher qu'à vous seul ; alors, ô mon Dieu, mon cœur deviendrait pour vous une demeure pleine de charmes.

2. Je passai tout le jour à méditer ces pensées, et le soir, avant de prendre mon repos, en m'agenouillant pour prier, ce passage de l'Évangile frappa tout à coup mon esprit : « Si quis diligit me, sermonem meum servabit, et Pater meus diliget eum, et ad eum veniemus, mansionem apud eum faciemus (Joan., xiv, 23) : Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, et mon Père l'aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure. » A l'instant, je sentis que mon, cœur ce cœur de boue, était devenu votre séjour. Oh ! plût au ciel mille fois qu'il me soit donné de voir couler sur ma tête toute une mer, dont l'eau, changée en sang„ purifierait cette demeure vile et misérable que votre incommensurable grandeur daigne venir habiter. Que mon cœur arraché sur l'heure de ma poitrine soit jeté par morceaux sur des charbons ardents. Que ce feu brûle et purifie ses scories, pour le rendre non pas digne, ce qui ne saurait être, mais un peu moins indigne d'être votre séjour.

3. Depuis ce moment, ô mon Dieu, vous m'avez montré tantôt un visage bienveillant, tantôt un visage sévère, selon que j'étais plus ou moins vigilante à combattre mes défauts. Tous mes efforts, cependant, eussent-ils été parfaits, eussent-ils duré toujours, jamais ils n'auraient mérité un seul de vos regards, même ce regard de sévérité qu'attira sur moi la multitude de mes péchés. Dans votre condescendance infinie, vous avez paru plus contristé qu'irrité de mes fautes, et je vous vis supporter mes nombreux défauts avec une patience toute divine, qui surpasse celle que vous avez montrée ici-bas envers le traître Judas.

4. Bien que mon esprit trouvât son plaisir dans des choses passagères, cependant après des heures, hélas ! après des jours, et je puis dire avec douleur, après des semaines passées loin de vous, si je rentrais en moi-même, je vous trouvais toujours présent au fond de mon cœur. Depuis neuf années vous ne vous êtes pas dérobé à mon amour, si ce n'est une fois pendant les onze jours qui précèdent la Saint Jean-Baptiste, parce que vous vouliez faire sentir à mon âme le déplaisir que vous avait causé une conversation mondaine. Cette sévérité dura jusqu'à la deuxième férie , vigile de la fête, pendant la messe Ne timeas Zacharia. Votre douce humilité et l'admirable bonté de votre amour voyaient que j'en étais venue à cet excès de folie de ne pas m'apercevoir de la perte d'un tel trésor, car je ne me souviens pas avoir ressenti ni douleur, ni désir de le retrouver. Je m'étonne qu'un tel excès de folie ait pu s'emparer de mon esprit. Peut être vouliez-vous me faire expérimenter ce que dit saint Bernard : « Lorsque nous fuyons, vous nous poursuivez ; si nous tournons le dos, vous vous présentez en face ; vous suppliez, on vous méprise; mais ni confusion ni mépris ne peuvent vous détourner de nous. Sans vous lasser, vous travaillez toujours à nous amener à cette joie que l'œil n'a pas vue ni l'oreille entendue, et que le cœur de l'homme ne connaît pas. » Puisque vous m'avez accordé cette douce grâce de votre présence lorsque j'en étais indigne et qu'il est plus grave de tomber une seconde fois qu'une première, j'avais donc plus que démérité quand vous daignâtes enfin me rendre la joie de votre présence salutaire qui dure encore aujourd'hui. Pour une telle faveur, soit à vous cette louange et action de grâces, qui procède avec douceur de l'amour incréé, pour refluer ensuite en vous-même, sans qu'aucune créature arrive à l'épuiser tout entière.

5. Pour obtenir de garder un don si sublime, je vous offre cette très excellente supplication que l'angoisse extrême de votre agonie, (attestée par la sueur de sang), a rendue si instante, que la simplicité et l'innocence de votre vie ont faite si fervente, que l'amour enfin de votre Divinité a rendue si efficace. Que, par la vertu de cette très parfaite prière, mon union avec vous devienne complète et que vous m'attiriez dans l'intimité de votre Cœur. Si par nécessité je dois me livrer aux oeuvres extérieures, puissé-je ne faire que m'y prêter ! et lorsque pour votre gloire je les aurai accomplies avec soin, je reviendrai aussitôt jouir de vous au plus intime de mon être, comme l'eau impétueuse précipite ses flots dans l'abîme, lorsque disparaît l'obstacle qui la retenait captive. Que désormais vous me trouviez toujours aussi attentive à vous, que vous vous montrez présent à moi. J'atteindrai alors cette perfection à laquelle votre justice peut permettre à votre miséricorde d'élever une âme chargée du poids de la chair et qui résista toujours à votre amour. Puissé-je enfin exhaler mon dernier soupir dans vos étroits embrassements et votre baiser tout-puissant ! Que sans aucun délai mon âme se trouve où vous demeurez sans occuper d'espace, où vous êtes tout entier sans division possible, dans cette éternité toujours nouvelle où vous vivez et rayonnez de gloire avec le Père et le Saint-Esprit, ô vrai Dieu, dans tous les siècles immortels!

1. On retrouve encore cet étang, alimenté par un ruisseau qui arrose la vallée où était situé le monastère. Celui-ci est actuellement propriété de l'État.

CHAPITRE IV

DE L'IMPRESSION DES TRÈS SAINTES PLAIES DU CHRIST.

1. Au début de ces faveurs divines, en la première ou la seconde année, je crois, et durant la saison d'hiver, je trouvai dans un livre une courte prière conçue en ces termes : « Seigneur Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant, donnez-moi d'aspirer vers vous de tout mon cœur avec des désirs ardents et une âme altérée, de respirer en vous qui êtes la douceur et suavité par excellence. Accordez enfin que mon être entier soit comme haletant vers vous, ô suprême et vraie Béatitude ! O très miséricordieux Seigneur, gravez en mon cœur vos plaies divines au moyen de votre précieux sang, afin que j'y lise en même temps ,et vos douleurs et votre amour. Que le souvenir de vos blessures reste à jamais dans le secret de mon cœur, pour y exciter une ardente compassion et y allumer le feu de votre amour. Faites-moi sentir le vide des créatures, et soyez seul la douceur de mon âme .»

2.Je goûtai beaucoup les termes de cette prière et j'aimais à la réciter souvent. Or, vous qui jamais ne repoussez les vœux des humbles, vous m'écoutiez, prêt à m'exaucer. En effet, peu de temps après, et pendant le même hiver, j'allai à la sortie de vêpres m'asseoir au réfectoire pour la collation: je m'y trouvai à côté d'une personne à qui j'avais découvert quelque chose des secrets de mon âme. Je le dirai en passant, pour l'instruction de ceux qui liront cet écrit : j'ai souvent éprouvé dans ma dévotion un redoublement de ferveur à la suite de ces confidences, sans qu'il me soit possible de déclarer, ô mon Dieu, si c'était votre esprit qui me poussait à révéler mes secrets, ou simplement l'affection que j'avais pour cette personne. Cependant, j'ai entendu dire par quelqu'un de très expérimenté, qu'il est utile d'ouvrir son âme, non pas à tous indifféremment, mais à des personnes dont nous connaissons la fidèle affection, qui en outre sont au-dessus de nous, et que nous devons respecter comme étant nos anciens. Comme je l'ai dit, j'ignore le motif qui me faisait agir, et je m'en remets à vous qui. êtes mon fidèle Dispensateur, vous dont l'Esprit plus doux que le miel affermit la vertu des Cieux 1. Si je me suis laissé conduire par l'affection humaine, il est bien juste, ô mon Dieu, que je me plonge dans un abîme de gratitude, puisque vous avez daigné réunir la poussière de mon néant et l'or de votre infinie grandeur, c'est-à-dire enchâsser dans mon cœur les perles de votre grâce.

3.Au moment dont j'ai parlé, j'étais donc occupée à méditer les paroles de cette prière, lorsque je sentis que, malgré mon indignité, je recevais par une opération toute divine les faveurs souhaitées depuis longtemps. Il me fut donné de connaître spirituellement que vous veniez d'imprimer les stigmates adorables de vos très saintes plaies sur des places réelles de mon Cœur. Par ces blessures, vous avez guéri mon âme, et vous m'avez présenté à boire la coupe enivrante qui contient le nectar de l'amour.

4.Mais mon indignité n'avait pas épuisé l'abîme de votre tendresse. Je reçus encore de votre surabondante libéralité ce don magnifique, que, tous les jours et à chaque fois que je réciterais cinq versets du psaume Benedic anima mea (Ps. CII ) en visitant en esprit les marques de l'amour imprimées sur mon cœur, je ne pourrais jamais me plaindre, de ne pas .recevoir quelque grâce spéciale. En effet, au premier verset : Benedic anima mea, je reçus la grâce de déposer sur les plaies de vos pieds sacrés toute la rouille de mes péchés et le néant des voluptés du monde. Au second verset : Benedic et noli oblivisci : je lavai toutes les taches de délectation charnelle et passagère dans cette source amoureuse d'où le sang et l'eau jaillirent pour moi. Au troisième verset : Qui propitiatur, semblable à la colombe qui se hâte d'établir son nid dans le creux de la pierre, je vins me réfugier en la plaie de votre main gauche pour y goûter le repos de l'âme.

5.Ensuite au quatrième verset . Qui redimit de interitu, m'approchant de votre main droite, je puisai avec confiance dans les trésors qu'elle renferme tout ce qui manquait en moi à la perfection des vertus. Mon âme étant donc purifiée des souillures, enrichie de mérites, puisse-je, maintenant que ces faveurs m'ont rendue moins indigne, jouir, comme l'indique ce verset: Qui replet in bonis, de votre présence si douce, si désirable et de vos chastes baisers !

6.Outre ces largesses, vous avez achevé de donner à mon âme ce que vous demandait cette prière, c'est à dire la grâce de lire en vos précieux stigmates et vos douleurs et votre amour. Ce fut, hélas ! pour peu de temps, non que vous m'ayez retiré ces faveurs, mais parce que, et je le déplore ici, je les perdis par mon ingratitude et ma négligence. Toutefois, votre immense miséricorde et votre généreuse tendresse ont paru ne pas remarquer mes oublis, et m'ont conservé jusqu'à ce jour, malgré mon indignité, le premier et le plus grand de ces dons qui est l'empreinte de vos plaies sacrées. Pour cette faveur, ô mon Dieu, honneur et puissance, louange et jubilation vous soient rendus dans les siècles éternels !

1. Allusion au verset 6é du psaume XXXII : "Verbo Domini coeIi firmati sunt, et spiritu oris ejus omnis virtus eorum : Par sa parole les cieux ont été affermis et du souffle de sa bouche vient leur vertu.

CHAPITRE V.

DE LA BLESSURE DE L'AMOUR.

1. Sept ans plus tard, dans les jours qui précèdent l'Avent, et certainement par votre permission, ô divin Auteur de tout bien, j'engageai une personne à ajouter, pour moi, les paroles suivantes à la prière qu'elle adressait chaque jour au crucifix : « Par votre Cœur transpercé, ô Seigneur très aimant, veuillez transpercer son cœur des traits de votre amour, afin que rien de terrestre n'y demeure, et qu'il soit rempli par la seule vertu de votre Divinité. » Cette prière ayant, je le crois, porté un défi à votre amour, il arriva que, le dimanche où l'on chante Gaudete in Domino 1, lorsque par un effet de votre miséricordieuse libéralité je m'approchai de la communion de votre corps et de votre sang, je sentis mon âme saisie d'un désir véhément, sous l'effort duquel je m'écriai : « Seigneur, je ne suis pas digne de la moindre de vos grâces, mais, au nom des mérites et des désirs de tous ceux qui sont ici, je vous conjure de transpercer mon cœur par la flèche de votre amour ! » Je compris bientôt, par l'infusion d'une grâce intérieure et par un signe extérieur qui apparut sur le crucifix, que ma prière avait pénétré jusqu'à votre cœur. En effet, après la réception du Sacrement de vie, revenue à ma place, il me sembla voir partir du côté droit du crucifix qui était peint sur mon livre comme un rayon de soleil dont l'extrémité avait la forme d'une flèche. Ce rayon jaillit avec force, se retira en lui-même, puis s'élança de nouveau et demeura fixe un moment afin d'attirer doucement à lui toute mon affection. Mes vœux cependant n'étaient pas encore
satisfaits ; lorsque au mercredi suivant 2, jour où les fidèles après la messe honorent le grand mystère de votre adorable Incarnation et Annonciation, je me joignis à eux, quoique avec moins de ferveur. Tout à coup je vous vis apparaître devant moi, et vous me fîtes une blessure au cœur en disant ces mots: « Que toutes les affections de ton âme viennent se concentrer ici ; c'est-à-dire que l'ensemble de tes plaisirs, de tes espérances, de tes joies, de tes douleurs, de tes craintes et de tous tes autres sentiments se fixent dans mon amour. » Je pensai aussitôt à ce que j'avais entendu dire au sujet du traitement qu'une plaie réclame : bains, onctions, bandages. Mais vous ne m'avez pas enseigné alors comment je devais m'acquitter de ces soins. Plus tard seulement, vous m'avez éclairée à ce sujet, par une personne qui, je n'en doute pas, s'était habituée, pour votre gloire, à écouter, avec plus de délicatesse et de persévérance que moi, le doux murmuré de votre amoureux langage. Elle me conseilla donc d'honorer par une constante dévotion l'amour de votre Cœur percé sur la Croix ; de puiser à cette source de charité qui jaillit sous l'effort d'un amour ineffable, l'eau de la vraie piété qui lave toute offense; de prendre dans l'effusion de tendresse qui découle d'un tel amour l'huile de la reconnaissance, comme remède à toute douleur ; enfin de trouver, dans cette oeuvre de charité que vous avez consommée avec un incompréhensible amour, la bandelette de justification pour diriger vers vous toutes mes pensées, mes paroles et mes oeuvres, et vous demeurer inséparablement unie.

2. O Dieu, que la force de cet amour, dont la plénitude est en Celui qui, assis à votre droite, s'est fait l'os de mes os et ta chair de ma chair 3, supplée à ce que ma malice et ma lâcheté ont enlevé à la force de cette dévotion ! C'est par lui, dans la vertu du Saint Esprit, que vous nous avez donné d'agir avec une si grande compassion, avec respect et humilité. Par lui je vous offre la douleur que j'éprouve d'avoir outragé votre bonté infinie en péchant par pensées, par paroles ou par actions, et surtout de ne m'être pas servi avec soin et révérence des dons que j'avais reçus. Ne m'eussiez-vous donné, en souvenir de vous, à moi si indigne, qu'un léger fil de lin, j'aurais dû le recevoir avec un respect infini !

3. O Dieu, qui connaissez les secrets de mon cœur, vous savez que pour écrire et publier ces choses, j'ai dû combattre mon goût personnel, et considérer qu'ayant si peu profité de vos grâces, elles ne pouvaient m'avoir été accordées pour moi seule, puisque votre sagesse éternelle ne se trompe en rien. O Dispensateur de tous les biens, qui m'avez comblée gratuitement de tant de grâces, faites au moins qu'en lisant cet écrit, le cœur d'un de vos amis soit ému par votre condescendance, et vous remercie de ce que, pour l'amour des âmes, vous avez conservé si longtemps au milieu des souillures de mon cœur une pierre précieuse d'un tel prix. Qu'il loue, qu'il exalte et supplie votre miséricorde en disant de cœur et de bouche: « Te Deum Patrem ingenitum, etc. : O Père non engendré, etc. Te jure laudant, etc. : On vous loue avec justice. Tibi decus et imperium, etc. : A vous l'honneur et l'empire. Benedictio et claritas4, etc.,. : Bénédiction et gloire ». C'est ainsi que peut vous être offert un supplément à mon insuffisance.

Ici elle cessa d'écrire jusqu'au mois d'octobre.

1. Au troisième Dimanche de l'Avent.
2 Férie des quatre-temps de l'Avent où on lit l'évangile : Missus est.
3. Allusion à la parole de la Genèse: Hoc nunc, os ex ossibus, etc., II, 23.
4. La sainte fait allusion à certaines antiennes de l'office de la sainte Trinité.

CHAPITRE VI.

D'UNE ,VISITE PLUS SUBLIME DU SEIGNEUR EN LA FÊTE DE LA NATIVITÉ.

1. O TOUTE-PUISSANCE admirable et d'une hauteur inaccessible! O Sagesse insondable en ses profonds abîmes ! O Charité toute désirable et d'une étendue sans mesure ! Avec quelle abondance les torrents de votre Divinité plus douce que le miel se sont-ils élevés, pour déborder si fortement sur moi, misérable ver de terre, qui ne sais que ramper sur le sable de mes défauts et de mes négligences. Il m'est permis, bien plus, je désire pendant l'exil de mon pèlerinage terrestre, retracer autant que je le puis ces béatifiantes délices et ces suavités si douces, par lesquelles celui qui adhère à Dieu devient un même esprit avec lui (I Cor. VI, 17). Il m'a été donné, à moi pauvre grain de poussière, de savourer quelques gouttes de cette béatitude infinie si abondamment répandue, et c'est ce que je vais raconter ici.

2. C'était en cette nuit sacrée où les cieux parurent distiller le miel, lorsque la douce rosée de la Divinité descendit sur la terre. Mon âme, semblable à une toison exposée dans l'aire de la charité et tout humectée de: cette rosée céleste1, voulut méditer ce mystère. Par l'exercice de sa dévotion, elle désira prêter pour ainsi dire son ministère à ce divin enfantement où, tel que l'astre émet son rayon, la Vierge produisit son Fils vrai Dieu et vrai homme. Il me sembla tout à coup qu'on me présentait, et que je recevais dans mon cœur un tout petit enfant, né à l'heure même, dans lequel résidait assurément le don de la souveraine perfection, le don par excellence. Et comme mon âme le retenait en elle-même, elle se vit soudainement transformée tout entière en la couleur de ce divin Enfant, si toutefois il est possible d'appeler couleur ce qui ne peut être comparé à rien de visible. Elle reçut alors l'intelligence de ces ineffables paroles: « Erit Deus omnia in omnibus : Dieu sera tout en tous » (I Cor., XV, 28). Aussi ce fut avec une insatiable avidité qu'elle prit le délicieux breuvage qui lui était divinement offert dans ces paroles que j'entendis au même instant : « Comme je suis la figure de la substance de Dieu le Père (Heb., I, 3) en la Divinité, de même tu seras la figure de ma substance dans l'humanité, tu recevras dans ton âme déifiée les influences de ma divinité, comme l'air reçoit les rayons du soleil. Pénétrée alors jusqu'aux moelles par cette lumière unifiante, tu deviendras capable d'une union plus intime avec moi. »

3. O baume très précieux de la Divinité qui de toutes parts envoyez au loin les ruisseaux de l'amour, qui germez et fleurissez éternellement, et dont l'entière effusion n'aura lieu qu'à la fin des temps ! O vertu vraiment invincible de la droite du Très-Haut : par vous, un vase fragile, rejeté avec ignominie à cause de ses vices, a pu contenir et garder votre très précieuse liqueur ! O témoignage irréfragable de l'excessive tendresse de Dieu, qui ne m'a pas abandonnée lorsque j'errais au loin dans les sentiers du vice et m'a fait connaître, autant que ma misère en était capable, la douceur de cette bienheureuse union!

1. Allusion. à la toison de Gédéon qui reçut la rosée du ciel ( Juges, VI, 37.)

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19 juillet 2008 6 19 /07 /juillet /2008 11:34
CHAPITRE XIV.

DES PRIVILÈGES PARTICULIERS QUE DIEU LUI AVAIT ACCORDÉS.

1. Il faut ajouter ici plusieurs traits du même genre. J'eus autant de peine à les découvrir que s'ils avaient été scellés sous une lourde pierre. Le lecteur trouvera de plus les témoignages de personnes dignes de foi.

2. Plusieurs venaient lui exposer leurs doutes et lui demander principalement si, pour telles ou telles raisons, ils ne devaient pas s'abstenir de la Communion. Après avoir résolu avec sagesse les difficultés de chacun, elle les engageait et parfois les forçait, pour ainsi dire, à s'approcher du Sacrement du Seigneur, en se confiant à la grâce et à la miséricorde de Dieu. Une fois cependant (ainsi qu'il arrive à toute âme sincère) elle craignit que ses réponses ne fussent trop présomptueuses. C'est pourquoi elle eut recours à la bonté ordinaire de son Seigneur, et, après lui avoir exposé ses craintes avec confiance, elle reçut cette réponse : « Ne crains pas, mais console-toi, sois ferme et tranquille parce que je suis le Dieu qui t'aime, et qui par un amour gratuit t'a créée et choisie pour habiter en toi et y prendre ses délices : tous ceux qui, avec dévotion et humilité, viendront chercher ma lumière auprès de toi obtiendront une réponse en quelque sorte infaillible, et je ne permettrai pas que les âmes qui seraient indignes de se nourrir du sacrement de mon corps et de mon sang viennent te consulter à ce sujet. C'est pourquoi, lorsque je dirigerai vers toi des cœurs fatigués et accablés pour qu'ils reçoivent un soulagement, dis-leur de venir en toute confiance me recevoir, parce que par amour et par égard pour toi je ne leur fermerai pas mon sein paternel, mais je les serrerai dans les bras de ma tendresse pour leur donner le doux baiser de paix.

3. Comme elle priait ensuite pour une personne, elle craignit que cette âme n'espérât recevoir par son entremise plus qu'elle ne pourrait lui obtenir, et le Seigneur répondit avec bonté : « Je donnerai toujours à chacun ce qu'il aura espéré obtenir par ton intercession. De plus, j'accorderai ce que tu auras promis de ma part, et si parfois la fragilité humaine empêche d'en ressentir l'effet, j'aurai cependant opéré dans cette âme l'avancement que tu avais promis.

4. Quelques jours après, ces paroles du Seigneur revinrent à son souvenir, et, considérant en même temps son indignité, elle lui demanda comment il pouvait accomplir de telles merveilles par une aussi vile créature. Le Seigneur répondit : « Est-ce que la foi de l'Église ne possède pas collectivement ce que j'ai promis à Pierre seul par ces paroles : Ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, etc. ? (Matth., xvi, 19.) Elle croit que ce même pouvoir réside encore chez tous les ministres sacrés ; pourquoi ne croirais-tu pas que je puis et je veux accomplir les promesses que mon amour a daigné te faire? » Et lui touchant la langue, il dit : « Voici que j'ai mis mes paroles en ta bouche (Jérém., i, 9) et je confirme dans ma vérité tout ce que tu diras au prochain sous l'inspiration de mon Esprit. Si tu promets quelque chose sur la terre au nom de ma bonté, je le ratifierai sans le ciel. » Elle objecta : « Seigneur, je ne me réjouirais vraiment pas si le prochain devait subir quelque détriment parce que je lui aurais dit, sous l'impulsion de l'esprit, que telle faute ne peut rester impunie ou autre chose semblable. » Le Seigneur répondit: « Lorsque le zèle de la justice ou l'amour des âmes te fera tenir ce langage, j'entourerai cette personne de la douceur de ma bonté, et je l'exciterai à la componction afin qu'elle ne mérite plus ma vengeance. » Elle fit encore cette question : « Seigneur, si vous parlez vraiment par ma bouche, comme votre bonté daigne l'assurer, comment se fait-il que parfois mes conseils produisent si peu d'effet, bien que je ne sois inspirée que par le désir de votre gloire et du salut des âmes ? » Le Seigneur répondit :« Ne sois pas étonnée si tes paroles sont quelquefois prononcées en vain, puisque moi-même j'ai souvent prêché sur la terre avec toute l'ardeur de mon divin Esprit sans qu'il en résultât aucun bien : toutes choses sont réglées par ma divine Providence, et arrivent en leur temps. »

5. Un jour elle reprit une personne de ses fautes, et courut ensuite se réfugier auprès du Seigneur, le suppliant d'éclairer son intelligence par la lumière de la science divine, afin qu'elle ne parlât à chacun que selon le bon plaisir de Dieu. Le Seigneur répondit : « Ne crains point, ma fille, mais prends confiance parce que je t'ai accordé ce privilège : lorsqu'on viendra te consulter avec sincérité et humilité tu jugeras et décideras dans la lumière de ma vérité, et comme je juge moi-même, suivant la nature des choses et la condition des personnes. Si je trouve la matière grave, tu donneras de ma part une réponse sévère ; si au contraire la matière est légère, la réponse sera moins rigoureuse. » Mais celle-ci, profondément pénétrée du sentiment de son indignité, dit au Seigneur : « O Maître du ciel et de la terre, retirez à vous et contenez cette excessive bonté, parce que, n'étant que cendre et poussière, je suis indigne de recevoir un don si magnifique ! » Et le Seigneur répondit avec une douce tendresse : « Est-ce vraiment une si grande chose de laisser juger les causes de mon inimitié par celle qui expérimenta si souvent les secrets de mon amitié ? » II ajouta : « Celui-là ne sera jamais trompé dans son attente, qui, au milieu de l'épreuve et de la tristesse, viendra en toute humilité et simplicité chercher tes paroles de consolation, parce que moi, le Dieu qui réside en ton âme, je veux sous l'inspiration de mon amoureuse tendresse répandre par toi mes bienfaits, et la joie que ton âme éprouvera sera vraiment puisée à la source débordante de mon Cœur sacré. »

6. Elle priait un autre jour pour des personnes qui lui étaient recommandées et reçut du Seigneur cette réponse : « Autrefois celui qui pouvait saisir la corne de l'autel se réjouissait d'y avoir trouvé la paix. Maintenant, parce que j'ai daigné te choisir pour demeure, celui qui implorera avec confiance le secours de tes prières recevra la grâce du salut. » Ce fait est confirmé par le témoignage de Dame M., notre chantre, de douce mémoire. Priant un jour pour celle-ci, elle vit son cœur sous la forme d'un pont très solide bordé à droite et à gauche de deux fortes murailles : l'une représentait la divinité de Jésus-Christ, et l'autre sa très sainte humanité. Elle comprit que le Seigneur disait : « Ceux qui voudront venir à moi par ce pont ne pourront tomber ni dévier du droit chemin » , c'est-à-dire qu'en recherchant ses conseils et en les suivant avec humilité, ils ne s'égareront jamais.

CHAPITRE XV.

COMMENT DIEU L'OBLIGEA A PUBLIER CES FAVEURS.

1. Dieu lui manifesta ensuite sa volonté de la voir publier le récit de toutes ces grâces. Mais elle se demandait en elle-même avec étonnement quelle serait l'utilité d'un tel écrit, car d'un côté elle était fermement résolue à ne pas permettre que de son vivant on en connût quelque chose, et il lui semblait d'autre part que cette révélation, faite après sa mort, n'apporterait que trouble aux fidèles, puisqu'ils n'en pourraient tirer aucun profit. Le Seigneur, répondant à ces pensées, lui dit : « Lorsque sainte Catherine était en prison, je l'ai visitée et consolée par ces paroles : « Sois contente, ma fille, parce que je suis avec toi. » J'ai appelé Jean mon apôtre préféré par ces mots : « Viens à moi, mon bien-aimé. » Et la vie des saints montre encore beaucoup de traits semblables. A quoi servent-ils, si ce n'est à augmenter la dévotion, et à rappeler ma tendresse et ma bonté pour les hommes ? » Le Seigneur ajouta : « En apprenant ces faveurs, plusieurs pourront être portés à les désirer pour eux-mêmes, et dans cette pensée ils ne manqueront pas de travailler quelque peu à l'amendement de leur vie. »

2. Une autre fois encore, elle se demandait avec surprise pourquoi depuis si longtemps le Seigneur la poussait intérieurement à manifester ce qui est contenu dans ce livre 1, car elle n'ignorait pas que des esprits étroits mépriseraient ces dons et y trouveraient un prétexte à la calomnie, plutôt qu'un sujet d'édification. Le Seigneur daigna l'instruire par ces paroles : « ma grâce a été placée en toi avec une telle abondance, que je dois en exiger plus de fruit. C'est pourquoi je veux que les âmes qui ont reçu des faveurs semblables aux tiennes, et qui par négligence leur accordent peu d'estime, se ressouviennent, en lisant tes récits, des grâces dont elles ont été comblées, et soient excitées à une reconnaissance qui leur en méritera de nouvelles. Quant à ceux qui ont un cœur pervers et veulent mépriser mes dons, que leur péché retombe sur eux, sans que tu en souffres rien ; le prophète n'a-t-il pas dit de moi : « Ponam eis offendiculum : Je poserai devant eux une pierre d'achoppement ? » (Ezéch., iii, 20. )

3. Ces paroles lui firent comprendre que parfois Dieu engage ses élus à accomplir des actions qui seront pour d'autres un sujet de scandale ; les élus cependant ne doivent pas omettre ces actes dans l'espérance d'avoir la paix avec les méchants, parce que la véritable paix consiste dans la victoire des bons sur les mauvais. L'âme fidèle remporte cette victoire lorsque, ne négligeant rien de ce qui regarde la gloire de Dieu, elle s'efforce d'adoucir les hommes pervers par sa bienveillance et ses bons services et parvient ainsi à gagner leurs âmes. Que s'il lui arrivait de n'obtenir aucun succès, la récompense ne lui serait cependant pas refusée. Hugues (de Saint-Victor) a dit : « Les fidèles peuvent toujours trouver des motifs de doute, les infidèles ont toujours, s'ils le veulent, des raisons de croire: aussi c'est avec justice que les fidèles reçoivent la récompense de leur foi, et les infidèles la punition de leur incrédulité 2. »

1. Il s'agit ici de, révélations qui sont contenues dans les livres 2, 3, 4 et 5, lesquelles étaient déjà écrites avant que parût ce premier livre qui contient la vie de notre Sainte.
2. Hugues de Saint-Victor, De area morali, iv, 3.

CHAPITRE XVI.

RÉVÉLATIONS REÇUES PAR PLUSIEURS PERSONNES ET FOURNISSANT DES TÉMOIGNAGES
ENCORE PLUS CONVAINCANTS DE LA RÉALITE DES SIENNES.

1. Elle considérait sa bassesse et sa misère, et se jugeait tout à fait indigne des faveurs dont le Seigneur daignait l'enrichir. C'est pourquoi elle vint trouver Dame M., d'heureuse mémoire, universellement connue et respectée à cause des révélations qu'elle avait reçues de Dieu, et la supplia humblement de consulter le Seigneur au sujet des faveurs relatées plus haut. Ce n'est pas qu'elle doutât et recherchât une certitude, mais elle désirait être excitée à une plus grande reconnaissance pour des dons si généreux, et se sentir affermie dans la confiance, si la vue de son indignité devait plus tard lui faire concevoir quelque doute. Dame M. se mit en prière afin de consulter Dieu : elle vit alors le Seigneur Jésus comme un Époux plein de grâce et de charmes, plus beau que des milliers d'anges et paré d'un vêtement doublé d'or. De son bras droit il tenait étroitement serrée contre lui celle pour qui Dame M. priait, en sorte que le cœur de cette vierge semblait attaché à la blessure d'amour du Cœur du Seigneur, et de son bras gauche la vierge à son tour tenait serré contre elle son Bien-Aimé. La vénérable M. admira cette vision et voulut en connaître la signification. Le Seigneur lui dit : « Par la couleur verte de mes vêtements doublés d'or, est figurée l'opération de ma Divinité qui germe et fleurit dans l'amour. » Et il ajouta: « Cette opération fleurit avec vigueur dans cette âme. Tu vois son cœur fixé sur la blessure de mon côté parce que je me la suis unie d'une manière si incomparable qu'elle peut à chaque heure recevoir directement les influences de ma divinité. » M. demanda encore: « Seigneur, avez-vous réellement promis à cette Élue la vraie lumière de votre connaissance, pour répondre en toute sûreté aux difficultés qui lui seront proposées, et mettre ainsi les âmes dans la voie du salut ? Elle m'a rapporté vos promesses en revenant dans son humilité chercher près de moi quelque lumière. » Le Seigneur répondit avec une grande bonté : « Je lui ai accordé des privilèges spéciaux, en sorte que chacun obtiendra vraiment par son entremise tout ce qu'il désire, et ma miséricorde ne trouvera jamais indigne de la communion une âme que celle-ci aura jugée digne ; bien plus je considérerai avec une affection spéciale celui qu'elle aura engagé à se nourrir de mon corps et de mon sang. Quand elle jugera graves ou légères les fautes de ceux qui la consulteront, ma divine Sagesse ne portera pas une autre sentence. Et comme il y en a trois dans le ciel qui rendent témoignage, à savoir le Père, le Verbe et le Saint-Esprit (I Jean, v, 7), elle devra toujours aussi appuyer ses décisions sur une triple assurance :
1° lorsqu'il s'agira d'instruire le prochain, qu'elle cherche si la voix de l'Esprit l'inspire intérieurement ; 2° qu'elle considère si celui à qui elle parle regrette sa faute ou désire la regretter ;
3° s'il a de la bonne volonté.
Dès que ces trois signes se rencontreront, elle pourra dans ses réponses suivre en toute sécurité son inspiration, parce que je ratifierai sans aucun doute les engagements qu'elle aura pris au nom de ma bonté. » Et le Seigneur ajouta : « Si elle doit parler à quelqu'un, qu'elle attire en son âme par un profond soupir le souffle de mon divin Cœur, et tout ce qu'elle dira portera le cachet de la certitude. Elle ne pourra se tromper ni tromper les autres; bien plus, tous connaîtront par ses paroles les secrets de mon Cœur. » Le Seigneur dit encore : « Qu'elle garde fidèlement ce témoignage que tu vas lui donner, et si, avec le temps et par suite d'occupations multiples, elle croit voir ma grâce s'attiédir en son âme, il ne faut pas qu'elle perde confiance, car je lui confirme ces privilèges pour tous les jours de sa vie. »

2. Dame M. demanda encore au Seigneur si la manière d'agir de celle-ci n'était pas répréhensible, et d'où venait qu'à chaque heure elle s'empressait d'accomplir tout ce qui se présentait à son esprit, comme si pour elle c'eût été une même chose de prier, de lire, d'écrire, d'instruire le prochain, de le corriger ou de le consoler. Le Seigneur répondit : « J'ai tellement uni son âme à mon Cœur sacré, qu'étant devenue un même esprit avec moi, sa volonté s'harmonise avec la mienne, comme les membres d'un homme s'harmonisent avec son vouloir. En effet, l'homme conçoit une pensée et dit : Fais ceci ; aussitôt la main obéit. Il dit encore : Regarde cela, et sur-le-champ ses yeux s'ouvrent à la lumière. Ainsi, par ma grâce, elle me demeure unie afin d'accomplir à toute heure ce que j'attends d'elle. Je l'ai choisie pour ma demeure, en sorte que sa volonté, et par conséquent l'œuvre de cette bonne volonté est proche de mon Cœur, comme le bras avec lequel j'agis. Son intelligence est comme l'œil de mon humanité lorsqu'elle recherche ce qui me plaît. L'ardeur de son âme semble être ma langue, quand, sous l'impulsion de l'Esprit, elle dit ce que je veux. Son jugement discret me tient lieu de flair. J'incline les oreilles de ma miséricorde vers la créature qui lui a inspiré une tendre compassion, et son intention me sert de pieds parce qu'elle ne se propose jamais d'autre but que celui où je puis tendre moi-même. Il importe donc qu'elle se hâte toujours, poussée par le souffle de l'Esprit, et qu'une oeuvre étant achevée, je la trouve prête à suivre une autre inspiration. Si elle commet quelque négligence, sa conscience n'en sera pas chargée, puisqu'elle y suppléera en accomplissant par ailleurs ma volonté. »

3. Une autre personne, très expérimentée dans la science spirituelle, après avoir prié et rendu grâces à Dieu pour les bienfaits accordés à celle-ci, reçut aussi une révélation qui prouvait les dons extraordinaires et l'union de cette âme avec le Seigneur. Nous pouvons donc conclure que toutes ces faveurs venaient de Dieu, puisqu'il les attestait d'une manière digne de foi en les faisant résonner comme le murmure d'une brise légère à l'oreille spirituelle de ces deux personnes, dont l'une ignorait la révélation que l'autre avait reçue, aussi complètement que les habitants de Rome ignorent les faits qui se passent au même instant à Jérusalem. Toutefois cette dernière personne nous apprit encore dans le récit de sa révélation, que toutes les grâces reçues de Dieu par celle-ci étaient peu de chose, en comparaison de celles que le Seigneur se proposait dans la suite de répandre sur son âme. Et elle ajouta: « Elle parviendra à une si grande union avec Dieu, que ses yeux ne verront que ce que Dieu daignera voir par eux ; sa bouche ne dira que ce qu'il plaira à Dieu de dire par elle; et ainsi des autres sens. » Mais à quel moment et de quelle manière Dieu réalisa-t-il cette promesse ? Lui seul le sait et l'âme qui reçut cette insigne faveur. Cependant ceux qui perçurent plus délicatement en elle le don de Dieu en eurent aussi connaissance.

4. Une autre fois, celle-ci pria encore Dame M. de demander pour elle au Seigneur les vertus de mansuétude et de patience dont elle croyait avoir un besoin spécial. La vénérable M., ayant accédé à son désir, reçut cette réponse : « La mansuétude qui me plaît en celle-ci tire son nom du mot latin manendo, résider. Et parce que j'habite son âme, elle devra être semblable à une jeune épouse qui jouit de la présence de son époux et ne sort de chez elle, si la nécessité l'y force, qu'en prenant cet époux par la main, comme pour le contraindre à la suivre. Ainsi, lorsque mon épouse devra quitter la douce retraite de la jouissance intérieure pour s'en aller instruire le prochain, qu'elle imprime d'abord sur son cœur la croix du salut, qu'au début de son discours, elle invoque mon nom, ensuite elle pourra dire avec confiance tout ce que la grâce lui suggérera. La patience qui me plaît encore en elle vient des mots pax et scientia, paix et science. Qu'elle s'exerce donc à la patience avec tant de soin, qu'en supportant l'adversité elle ne perde pas la paix du cœur, mais se souvienne pourquoi elle souffre, c'est-à-dire pour me prouver son amour et sa fidélité. »

5. Une autre personne à qui celle-ci était tout à fait étrangère, mais qui avait prié pour elle à sa demande, reçut du Seigneur cette réponse : « Je l'ai choisie pour ma demeure parce que je vois avec délices que tout ce que les hommes aiment dans cette Élue est mon oeuvre propre. Ceux mêmes qui ne comprennent rien aux choses spirituelles admirent cependant en elle mes dons extérieurs, tels que l'intelligence, l'éloquence. Aussi je l'ai exilée en quelque sorte loin de tous ses parents 1, afin que personne ne l'aimât à ce titre et que je fusse le seul motif de l'affection qu'on aurait pour elle. »

6. Celle-ci pria encore une autre personne de demander au Seigneur d'où venait que, vivant depuis tant d'années dans le sentiment de la présence de Dieu,, il lui semblait agir avec une sorte de négligence sans commettre toutefois de faute grave qui parût forcer le Seigneur à se montrer irrité contre elle. Cette personne reçut la réponse suivante : « Si je ne lui parais jamais irrité, c'est qu'elle trouve toujours bon et juste tout ce que je permets et ne se trouble d'aucun événement. Lorsqu'elle a une affliction à supporter, elle tempère sa douleur par cette pensée que ma Providence divine ordonne toutes choses. Bernard a dit : « A qui Dieu plaît, celui-là ne peut que plaire à Dieu 2 » ; aussi je me montre toujours bienveillant à son égard. »

7. Après avoir reçu ces diverses réponses, elle se sentit animée d'une grande reconnaissance envers l'infinie Bonté et rendit grâces à Dieu, disant, entre autres choses : « Comment se peut-il faire, ô mon Bien-Aimé, que votre indulgence daigne à ce point dissimuler tout le mal qui est en moi, puisque, si votre volonté m'est toujours agréable, il ne faut pas l'attribuer à ma vertu, mais bien à cette divine largesse qui me donne la grâce. » Et le Seigneur daigna l'instruire par cette comparaison : « Quand les caractères d'un livre semblent trop petits pour être lus avec facilité, l'homme se sert d'un verre grossissant ; dans ce cas, le livre n'a subi aucun changement, c'est le cristal qui a produit cet effet. De même si je trouve en toi quelque lacune, mon excessive bonté me porte à la combler. »

1. Gertrude nous est montrée ici comme privée de parents et d'amis. Nous en concluons qu'elle devint orpheline dans un âge encore tendre, et que sans doute elle était originaire d'un pays éloigné, puisqu'elle n'avait dans le voisinage ni parents ni amis.
2. S. Bernard, Sermon xxiv, 8, sur le Cantique.

CHAPITRE XVII.

DE L'INTIMITÉ CROISSANTE DE SES RAPPORTS AVEC DIEU.

1. Comme il lui arrivait parfois d'être privée de la visite du Seigneur durant un certain temps sans en ressentir aucune peine, elle saisit un jour l'occasion d'en demander la raison. Le Seigneur lui répondit : « Une trop grande proximité empêche quelquefois les amis de se bien voir : par exemple s'ils se serrent dans les bras l'un de l'autre et se donnent un baiser, ils ne peuvent goûter en même temps le plaisir de se regarder. » Par ces paroles elle comprit que la soustraction momentanée de la grâce augmente beaucoup les mérites, pourvu que l'homme durant cette épreuve accomplisse son devoir avec autant de courage, malgré les efforts qu'il doit faire.

2. Elle se demanda ensuite pourquoi le Seigneur ne la visitait plus de la même manière qu'autrefois : «C'est qu'alors, répondit le Seigneur, je t'instruisais fréquemment par des réponses qui te permettaient de faire connaître au prochain mon bon plaisir. Maintenant, c'est à ton intelligence seulement que je manifeste mes opérations, parce qu'il serait souvent difficile de les traduire en paroles. Je réunis dans ton âme comme dans un trésor les richesses de ma grâce, afin que chacun trouve en toi ce qu'il y voudra chercher. Tu seras comme une épouse qui connaît tous les secrets de son époux et qui, après avoir vécu longtemps avec lui, sait deviner ses volontés. Toutefois il ne conviendrait pas de révéler les secrets qu'une réciproque intimité a permis de connaître. »

3. Elle vit dans la suite la réalité de ces promesses, car, lorsqu'elle priait pour une intention qui lui était fortement recommandée, il lui était impossible de vouloir obtenir une réponse du Seigneur comme auparavant. Il lui suffisait alors de sentir en elle la grâce de prier pour telle cause : c'était une preuve assurée de l'inspiration de Dieu, aussi bien que jadis la réponse divine. De même, si quelqu'un cherchait auprès d'elle conseil ou consolation, elle sentait aussitôt que la grâce de répondre lui était donnée, et cette grâce était accompagnée d'une telle certitude, qu'elle eût été prête à subir la mort pour assurer la vérité de ses paroles. Cependant elle n'avait eu aucune connaissance de ce dont il s'agissait, ni par paroles, ni par écrit, et n'y avait même pas songé. Mais si elle ne recevait aucune révélation concernant l'objet de sa prière, elle se réjouissait de ce que la Sagesse divine est si impénétrable, et si inséparablement jointe à l'Amour, que le meilleur parti est de lui abandonner toute chose. Cet abandon avait alors pour elle plus de charmes que la connaissance profonde des secrets mystères de Dieu.

FIN DU LIVRE PREMIER

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