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  • : In hoc signo vinces. Parousie by ROBLES Patrick
  • : Blog Parousie de Patrick ROBLES (Montbéliard, Franche-Comté, France)
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  • Patrick ROBLES
  • Dominus pascit me, et nihil mihi deerit. Le Seigneur est mon berger : je ne manquerai de rien. The Lord is my shepherd; I shall not want. El Señor es mi pastor, nada me falta. L'Eterno è il mio pastore, nulla mi mancherà. O Senhor é o meu pastor; de nada terei falta. Der Herr ist mein Hirte; mir wird nichts mangeln. Господь - Пастырь мой; я ни в чем не буду нуждаться. اللهُ راعِيَّ، فلَنْ يَنقُصَنِي شَيءٌ (Ps 23,1)
  • Dominus pascit me, et nihil mihi deerit. Le Seigneur est mon berger : je ne manquerai de rien. The Lord is my shepherd; I shall not want. El Señor es mi pastor, nada me falta. L'Eterno è il mio pastore, nulla mi mancherà. O Senhor é o meu pastor; de nada terei falta. Der Herr ist mein Hirte; mir wird nichts mangeln. Господь - Пастырь мой; я ни в чем не буду нуждаться. اللهُ راعِيَّ، فلَنْ يَنقُصَنِي شَيءٌ (Ps 23,1)

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1 juin 2008 7 01 /06 /juin /2008 09:05
Sainte-Thérèse

POUR LE JOUR DE NOËL
(PREMIER SERMON)
Sur le Mystère

Evangelizo vobis gaudium magnum : natus est vobis hodie Salvator.
Je viens vous apporter une heureuse nouvelle ; c'est qu'il vous est né aujourd'hui un Sauveur.
(S. Luc, II, 10.)

Apprendre, M.F., à un moribond qui est extrêmement attaché à la vie, qu'un habile médecin va le retirer des portes de la mort, et lui rendre une santé parfaite, pourrait-on lui donner une plus heureuse nouvelle ? Mais infiniment plus heureuse, M.F., est celle que l'ange apporte aujourd'hui à tous les hommes, dans la personne des bergers ! Oui, M.F., le démon avait fait, par le péché, les blessures les plus cruelles et les plus mortelles à nos pauvres âmes. Il y avait planté les trois passions les plus funestes, d'où découlent toutes les autres, qui sont l'orgueil, l'avarice, la sensualité. Étant devenus les esclaves de ces honteuses passions, nous étions tous comme autant de malades désespérés et ne pouvions attendre que la mort éternelle, si Jésus-Christ notre véritable médecin n'était venu à notre secours. Mais non, touché de notre malheur, il quitta le sein de son Père, il vint au monde dans l'humiliation, dans la pauvreté et dans les souffrances, afin de détruire l'ouvrage du démon et d'appliquer des remèdes efficaces aux cruelles blessures que nous avait faites cet ancien serpent. Oui, M.F., il vient, ce tendre Sauveur, pour nous guérir de tous ces maux spirituels, pour nous mériter la grâce de mener une vie humble, pauvre et mortifiée ; et, afin de mieux nous y porter, il veut lui-même nous en donner l'exemple. C'est ce que nous voyons d'une manière admirable dans sa naissance.
Nous voyons qu'il nous prépare, 1? par ses humiliations et son obéissance, un remède à notre orgueil ; 2? par son extrême pauvreté, un remède à notre amour pour les biens de ce monde, et 3? par son état de souffrance et de mortification, un remède à notre amour pour les plaisirs des sens. Par ce moyen, M.F., il nous rend la vie spirituelle que le péché d'Adam nous avait ravie ; et, si nous disons encore mieux, il vient nous ouvrir la porte du ciel que le péché nous avait fermée. D'après tout cela, M.F., je vous laisse à penser quelle doit être la joie et la reconnaissance d'un chrétien à la vue de tant de bienfaits ! En faut-il davantage, M.F., pour nous faire aimer ce tendre et doux Jésus, qui vient se charger de tous nos péchés, et qui va satisfaire à la justice de son Père pour nous tous !Ô mon Dieu ! un chrétien peut-il bien penser à tout cela sans mourir d'amour et de reconnaissance ?

I. - Je dis donc, M.F., que la première plaie que le péché a faite dans notre cœur est l'orgueil, cette passion si dangereuse, qui consiste dans un fond d'amour et d'estime de nous-mêmes, qui fait 1? que nous n'aimons à dépendre de personne, ni à obéir ; 2? que nous ne craignons rien tant que de nous voir humiliés aux yeux des hommes ; 3? que nous recherchons tout ce qui peut nous relever dans l'estime des hommes. Eh bien ! M.F., voilà ce que Jésus-Christ vient combattre dans sa naissance par l'humilité la plus profonde.
Non seulement il veut dépendre de son Père céleste et lui obéir en tout, mais il veut encore obéir aux hommes et dépendre en quelque sorte de leur volonté. En effet, l'empereur Auguste, par vanité, par caprice ou par intérêt, ordonne qu'on fasse le dénombrement de tous ses sujets, et que chaque sujet se fasse enregistrer dans l'endroit où il est né. Nous voyons qu'à peine cette ordonnance publiée, la sainte Vierge et saint Joseph se mettent en chemin, et Jésus-Christ, quoique dans le sein de sa mère, obéit avec choix et connaissance à cet ordre. Dites-moi, M.F., pouvons-nous trouver un plus grand exemple d'humilité et plus capable de nous faire pratiquer cette vertu avec amour et empressement
Quoi ! M.F., un Dieu obéit à ses créatures et veut dépendre d'elles, et nous, misérables pécheurs, qui devrions, à la vue de nos misères spirituelles, nous cacher dans la poussière, nous pourrions rechercher mille prétextes pour nous dispenser d'obéir aux commandements de Dieu et de son église, à nos supérieurs, qui tiennent en cela la place de Dieu même ! Quelle honte pour nous, M.F., si nous comparons notre conduite à celle de Jésus-Christ ! Une autre leçon d'humilité que Jésus-Christ nous donne, c'est d'avoir voulu subir le rebut du monde. Après un voyage de plus de quarante lieues , Marie et Joseph arrivèrent à Bethléem ; avec quel honneur ne devait-on pas recevoir Celui que l'on attendait depuis quatre mille ans ! Mais comme il venait pour nous guérir de notre orgueil et nous apprendre, l'humilité, il permet que tout le monde le rebute et que personne ne veuille le loger. Voilà donc, M.F., le maître de l'univers, le roi du ciel et de la terre, méprisé, rejeté des hommes, pour qui il vient donner sa vie afin de les sauver ! Il faut donc que ce tendre Sauveur soit réduit à emprunter la demeure même des animaux. Ô mon Dieu ! quelle humilité et quel anéantissement pour un Dieu ! Sans doute, M.F., rien ne nous est plus sensible que les affronts, les mépris et les rebuts : mais si nous voulons considérer ceux où Jésus-Christ a été réduit, quelque grands que soient les nôtres, pourrions-nous oser jamais nous plaindre ? Quel bonheur pour nous, M.F., d'avoir devant nos yeux un si beau modèle que nous pouvons suivre sans crainte de nous tromper !
Je dis que Jésus-Christ, bien loin de chercher ce qui pouvait le relever dans l'estime des hommes, au contraire, veut naître dans l'obscurité et dans l'oubli ; il veut que de pauvres bergers soient instruits secrètement de sa naissance par un ange, afin que les premières adorations qu'il recevrait lui fussent faites par les plus petits d'entre les hommes. Il laisse dans leur repos et leur abondance les grands et les heureux du siècle, pour envoyer ses ambassadeurs vers les pauvres, afin qu'ils soient consolés dans leur état, en voyant dans une crèche, couché sur une poignée de paille, leur Dieu et leur Sauveur. Les riches ne sont appelés que longtemps après, pour nous faire comprendre qu'ordinairement les richesses, les aises nous éloignent bien du bon Dieu. Pouvons-nous, M.F., d'après un pareil exemple, avoir de l'ambition, conserver un cœur enflé d'orgueil et rempli de vanité ? Pouvons-nous encore rechercher l'estime et les louanges des hommes, en jetant les yeux dans cette crèche ? Ne nous semble-t-il pas entendre ce tendre et aimable Jésus nous dire à tous : « Apprenez de moi combien je suis doux et humble de cœur ? » D'après cela, M.F., aimons à vivre dans l'oubli et le mépris du monde ; ne craignons rien tant, nous dit saint Augustin, que les honneurs et les richesses de ce monde, puisque, s'il était permis de les aimer, Celui qui s'est fait homme pour l'amour de nous, les aurait aimés lui-même. S'il fuit et méprise tout cela, nous devons faire de même, aimer ce qu'il a aimé et mépriser ce qu'il a méprisé : voilà, M.F., la leçon que Jésus-Christ nous donne en venant au monde, et voilà en même temps le remède qu'il applique à notre première plaie, qui est l'orgueil. Mais nous en avons une deuxième qui n'est pas moins dangereuse : c'est l'avarice.

II. - Nous disons, M.F., que la deuxième plaie que le péché a faite dans le cœur de l'homme, est l'avarice, c'est-à-dire, un amour déréglé des richesses et des biens de ce monde ! Hélas ! M.F., que cette passion fait de ravages dans ce monde ! Saint Paul a donc bien raison de nous dire qu'elle est la source de tous les maux. N'est-ce pas, en effet, de ce maudit intérêt que viennent les injustices, les envies, les haines, les parjures, les procès, les querelles, les animosités et la dureté envers les pauvres ? D'après cela, M.F., pouvons-nous nous étonner que Jésus-Christ, qui ne vient sur la terre que pour guérir les passions des hommes, veuille naître dans la plus grande pauvreté et dans la privation de toutes les commodités, même de celles qui paraissent nécessaires à la vie des hommes ? Et nous voyons pour cela qu'il commence à choisir une Mère pauvre, et il veut passer pour le fils d'un pauvre artisan ; et, comme les prophètes avaient annoncé qu'il naîtrait de la famille royale de David, afin de concilier cette noble origine avec son grand amour pour la pauvreté, il permet que, dans le temps de sa naissance, cette illustre famille soit tombée dans l'indigence. Il va même plus loin. Marie et Joseph, quoique bien pauvres, avaient encore une petite maison à Nazareth ; c'était encore trop pour lui ; il ne veut pas naître dans un lieu qui lui appartienne ; et pour cela il oblige Marie, sa sainte Mère, à faire avec Joseph le voyage de Bethléem dans le temps précis où elle devait le mettre au monde. Mais du moins dans Bethléem, qui était la patrie de leur père David, ne trouvera-t-il pas des parents pour le recevoir chez eux ? Mais non, nous dit l'Évangile, personne ne veut le recevoir ; tout le monde le renvoie sous prétexte qu'il est pauvre. Dites-moi, M.F., où ira donc ce tendre Sauveur, si personne ne veut le recevoir pour le garantir des injures du mauvais temps ? Cependant il reste encore une ressource ; c'est d'entrer dans une auberge. Joseph et Marie se présentent en effet. Mais Jésus, qui avait tout prévu, permit que le concours fût si grand, qu'ils ne trouvèrent point de place. Oh ! M.F., où va donc aller notre aimable Sauveur ? Saint Joseph et la sainte Vierge cherchent de tous côtés ; ils aperçoivent une vieille masure où les bêtes se retiraient dans les mauvais temps. Ô ciel ! soyez dans l'étonnement ! un Dieu dans une étable ! Il pouvait choisir le palais le plus magnifique ; mais celui qui aime tant la pauvreté, ne le fera pas. Une étable sera son palais, une crèche son berceau, un peu de paille composera son lit, de misérables langes seront tous ses ornements, et de pauvres bergers formeront sa cour.
Dites-moi, pouvait-il nous apprendre d'une manière plus efficace, le mépris que nous devrions faire des biens et des richesses de ce monde, et en même temps, l'estime que nous devons avoir pour la pauvreté et pour les pauvres ? Venez, misérables, nous dit saint Bernard , venez, vous tous qui attachez vos cœurs aux biens de ce monde, écoutez ce que vous diront cette étable, ce berceau et ces langes qui enveloppent votre Sauveur ! Ah ! malheur à vous qui aimez les biens de ce monde ! Ah ! qu'il est difficile que les riches se sauvent ! - Pourquoi, me direz vous ? - Pourquoi, M.F. ? le voici : 1? Parce que, ordinairement une personne qui est riche est remplie d'orgueil ; il faut que tout le monde plie devant elle ; il faut que toutes les volontés des autres soient soumises à la sienne ; 2? parce que les richesses attachent nos cœurs à la vie présente : ainsi nous voyons chaque jour qu'un riche craint grandement la mort ; 3? parce que les richesses ruinent l'amour de Dieu et qu'elles éteignent tous les sentiments de compassion pour les pauvres, ou, si nous disons mieux, les richesses sont un instrument qui fait marcher toutes les autres passions. Hélas ! M.F., si nous avions les yeux de l'âme ouverts, combien nous craindrions que notre cœur ne s'attachât aux choses de ce monde ! Ah ! si les pauvres pouvaient bien concevoir combien leur état les approche près du bon Dieu et leur ouvre le ciel, combien ils béniraient le bon Dieu de les avoir mis dans une position qui les rapproche si près de leur Sauveur !
Mais si vous me demandez, qui sont ces pauvres que Jésus-Christ chérit tant ? M.F., les voici : ce sont ceux qui souffrent leur pauvreté en esprit de pénitence, sans murmurer et sans se plaindre. Sans cela, leur pauvreté ne leur servirait qu'à les rendre encore plus coupables que les riches. - Mais les riches, me direz-vous, que doivent-ils donc faire pour imiter un Dieu si pauvre et si méprisé ? - Le voici : c'est de ne pas attacher leur cœur aux biens qu'ils possèdent, d'en faire des bonnes œuvres autant qu'ils peuvent ; de remercier le bon Dieu de leur avoir donné un moyen si facile pour racheter leurs péchés par leurs aumônes ; de ne jamais mépriser ceux qui sont pauvres ; au contraire, de bien les respecter en ce qu'ils ont une grande ressemblance avec Jésus-Christ. C'est donc, M.F., par cette grande pauvreté que Jésus-Christ nous apprend à combattre l'attachement que nous ayons pour les biens de ce monde ; c'est par là qu'il nous guérit de la deuxième plaie que le péché nous a faite. Mais ce tendre Sauveur veut encore en guérir une autre que le péché nous a faite, qui est la sensualité.

III. - Cette passion consiste dans l'amour déréglé des plaisirs que l'on goûte par les sens. Cette funeste passion prend naissance dans l'excès du boire et du manger, dans l'amour excessif du repos, des aises et des commodités de la vie, des spectacles, des assemblées profanes, en un mot, de tous les plaisirs que nous pouvons goûter par les sens. Que fait Jésus-Christ, M.F., pour nous guérir de cette dangereuse maladie ? Le voici : il naît dans les souffrances, les larmes et la mortification ; il naît, durant la nuit, dans la saison la plus rigoureuse de l'année. A peine est-il né, qu'il est couché sur une poignée de paille, dans une étable. Ô mon Dieu ! quel état pour un Dieu ! quand le Père Éternel créa Adam, il le plaça dans un jardin de délices ; quand son Fils naît, il le place sur une poignée de paille ! ô mon Dieu ! quel état, M.F. ! Celui qui embellit le ciel et la terre, Celui qui fait tout le bonheur des anges et des saints veut naître et vivre et mourir dans les souffrances. Peut-il nous montrer d'une manière plus forte le mépris que nous devons faire de notre corps, et combien nous devons le traiter durement, de crainte qu'il ne perde notre âme ? Ô mon Dieu ! quelle contradiction ! un Dieu souffre pour nous, un Dieu verse des larmes sur nos péchés, et nous ne voudrions rien souffrir, avoir toutes nos aises !...
Mais aussi, M.F., que les larmes et les souffrances de ce divin Enfant nous font de terribles menaces ! « Malheur à vous, nous dit-il, qui passez votre vie à rire, parce qu'un jour viendra où vous verserez des larmes qui ne finiront jamais . » « Le royaume des cieux, nous dit-il, souffre violence, il n'est que pour ceux qui se la font continuellement . » Oui, M.F., si nous nous approchons avec confiance du berceau de Jésus-Christ, si nous mêlons nos larmes avec celles de notre tendre Sauveur, à l'heure de la mort, nous entendrons ces heureuses paroles : » Heureux ceux qui ont pleuré, parce qu'ils seront consolés ! »
Voilà donc, M.F., cette troisième plaie que Jésus-Christ vient guérir en venant au monde, qui est la sensualité, c'est-à-dire ce maudit péché d'impureté. Avec quelle ardeur, M.F., ne devons-nous pas chérir, aimer et rechercher tout ce qui nous peut procurer ou conserver une vertu qui rend si agréable à Dieu ! Oui, M.F., avant la naissance de Jésus-Christ, il y avait trop de distance entre Dieu et nous, pour que nous pussions oser le prier. Mais le Fils de Dieu, en se faisant homme, veut nous rapprocher grandement de lui, et nous forcer à l'aimer jusqu'à la tendresse. Comment, M.F., en voyant un Dieu dans cet état d'enfant, pourrions-nous refuser de l'aimer de tout notre cœur ? II veut être lui-même notre Médiateur, c'est lui qui se charge de tout demander à son Père pour nous ; il nous appelle ses frères et ses enfants : pouvait-il prendre des noms qui nous inspirent une plus grande confiance ? Allons donc à lui avec une grande confiance toutes les fois que nous avons péché ; il demandera lui-même notre pardon, et nous obtiendra le bonheur de persévérer.
Mais, M.F., pour mériter cette grande et précieuse grâce, il faut que nous marchions sur les traces de no-tre modèle ; qu'à son exemple nous aimions la pauvreté, le mépris et la pureté ; que notre vie réponde à la grandeur de notre qualité d'enfant et de frère d'un Dieu fait homme. Non, M.F., nous ne pouvons considérer la conduite des Juifs sans être saisis d'étonnement. Ce peuple même l'attendait depuis quatre mille ans, il avait tant prié par le désir qu'il avait de le recevoir ; et lorsqu'il vient, il ne se trouve personne pour lui prêter un petit logement : il lui faut, tout puissant et tout Dieu qu'il est, emprunter à des animaux une demeure. Cependant, M.F., je trouve dans la conduite des Juifs, toute criminelle qu'elle est, non un sujet d'excuse pour ce peuple, mais un motif de condamnation pour la plupart des chrétiens. Nous voyons que les Juifs s'étaient formé de leur libérateur une idée qui ne s'accordait pas avec l'état d'humiliation où il parut ; ils semblaient ne pas pouvoir se persuader qu'il fût celui qui devait être leur libérateur : puisque saint Paul nous dit très bien que « si les Juifs l'avaient connu pour Dieu, ils ne l'auraient jamais fait mourir . » Voilà une petite excuse pour les Juifs. Mais pour nous, M.F., quelle excuse pouvons-nous avoir dans notre froideur et notre mépris pour Jésus-Christ ? Oui, sans doute, M.F., nous croyons véritablement que Jésus-Christ a paru sur la terre, qu'il a donné les preuves les plus convaincantes de sa divinité : voilà ce qui fait l'objet de notre solennité. Ce même Dieu veut prendre, par l'effusion de sa grâce, une naissance spirituelle dans nos cœurs. Voilà les motifs de notre confiance. Nous nous glorifions, et nous avons bien raison de reconnaître Jésus-Christ pour notre Dieu, notre Sauveur et notre modèle. Voilà le fondement de notre foi. Mais, dites-moi, avec tout cela, quel hommage lui rendons-nous ? Que faisons-nous de plus pour lui que si nous ne croyions pas tout cela ? Dites-moi, M.F., notre conduite répond-elle à notre croyance ? Regardons cela un peu plus de près, et nous allons voir que nous sommes encore plus coupables que les Juifs dans leur aveuglement et leur endurcissement.

IV. - D'abord, M.F., nous ne parlerons pas de ceux qui, après avoir perdu la foi, ne la professent plus extérieurement ; mais parlons, M.F., de ceux qui croient tout ce que l'Église nous enseigne, et qui cependant ne font rien ou presque rien de ce que la Religion nous commande. Faisons là, M.F., quelques réflexions particulières, propres au temps où nous vivons. Nous reprochons aux Juifs d'avoir refusé un asile à Jésus-Christ, quoiqu'ils ne le connussent pas. Eh bien ! M.F., avons-nous bien réfléchi que nous lui faisions le même affront toutes les fois que nous négligions de le recevoir dans nos cœurs par la sainte communion ? Nous reprochons aux Juifs de l'avoir crucifié, quoiqu'il ne leur eût fait que du bien ; et dites-moi, M.F., quel mal nous a-t-il fait, ou plutôt
quel bien ne nous a-t-il pas fait ? Et nous, M.F., ne lui faisons-nous pas le même outrage, toutes les fois que nous avons l'audace de nous livrer au péché ? Et nos péchés, ne sont-ils pas encore bien plus pénibles à ce bon cœur que ce que les Juifs lui firent souffrir ? Nous ne pouvons lire qu'avec horreur toutes les persécutions que les Juifs lui firent souffrir, quoiqu'ils crussent faire une chose agréable à Dieu. Mais ne faisons-nous pas nous-mêmes à la sainteté de l'Évangile une guerre mille fois plus cruelle par le dérèglement de nos mœurs ? Hélas ! M.F., nous ne tenons au christianisme que par une foi morte ; et nous ne semblons croire en Jésus-Christ que pour l'outrager davantage, et le déshonorer par une vie si misérable aux yeux de Dieu. Jugez d'après cela, M.F., ce que les Juifs doivent penser de nous, et avec eux, tous les ennemis de notre sainte religion. Lorsqu'ils examinent les mœurs de la plupart des chrétiens, ils en trouvent une foule qui vivent à peu près comme s'ils n'avaient jamais été chrétiens : je ne veux pas entrer dans le détail qui serait immense.
Je me borne à deux points essentiels, qui sont le culte extérieur de notre sainte religion, et les devoirs de la charité chrétienne. Non, M.F., rien ne nous devrait être plus humiliant et plus amer que ces reproches dont les ennemis de notre foi nous chargent à cet égard ; parce que tout cela ne tend qu'à nous montrer combien notre conduite est en contradiction avec notre croyance. Vous vous glorifiez, nous disent-ils, de posséder en corps et en âme la personne de ce même Jésus-Christ, qui a vécu autrefois sur la terre, et que vous adorez comme votre Dieu et votre Sauveur ; vous croyez qu'il descend sur vos autels, qu'il repose dans vos tabernacles, et vous croyez que sa chair est vraiment votre nourriture et son sang votre breuvage : mais si votre foi est telle, c'est donc vous qui êtes des impies, car vous paraissez dans vos églises avec moins de respect, de retenue et de décence, que vous paraîtriez dans la maison d'un honnête homme à qui vous iriez rendre visite. Les païens n'auraient certainement pas permis que l'on commît dans leurs temples et en présence de leurs idoles, pendant qu'on offrait des sacrifices, les immodesties que vous commettez en présence de Jésus-Christ, dans le moment où vous nous dites qu'il descend sur vos autels. Si vraiment vous croyiez ce que vous nous dites que vous croyez, vous devriez être saisis d'un saint tremblement.
Hélas ! M.F., ces reproches ne sont que trop mérités.
Que peut-on penser en voyant la manière, dont la plupart des chrétiens se comportent dans nos églises ? Les uns ont l'esprit à leurs affaires temporelles, les autres, à leurs plaisirs ; celui-là dort, et l'autre, le temps lui dure ; l'on tourne la tête, l'on bâille, l'on se gratte, l'on feuillette son livre, l'on regarde si les saints offices seront bientôt finis. La présence de Jésus-Christ est un martyre, tandis que l'on passera de cinq à six heures dans les pièces, dans un cabaret, à la chasse, sans qu'on trouve ce temps trop long ; et nous voyons que pendant ce temps que l'on donne au monde et à ses plaisirs, l'on ne pense ni à dormir, ni à bâiller, ni à s'ennuyer. Est-il bien possible que la présence de Jésus-Christ soit si pénible pour des chrétiens qui devraient faire consister tout leur bonheur à venir tenir un moment compagnie à un si bon père ? Dites-moi ce que doit penser de nous Jésus-Christ lui-même, qui ne s'est rendu présent dans nos tabernacles que par amour pour nous, et qui voit que sa sainte présence, qui devrait faire tout notre bonheur ou plutôt notre paradis en ce monde, semble être un supplice et un martyre pour nous ? N'a-t-on pas bien raison de croire que ces chrétiens n'iront jamais au ciel, où il faudrait rester toute l'éternité en la présence de ce même Sauveur ? le temps aurait bien de quoi leur durer !... Ah ! M.F., vous ne connaissez pas votre bonheur, quand vous êtes si heureux que de venir vous présenter devant votre Père qui vous aime plus que lui-même, et qui vous appelle au pied de ses autels, comme autrefois il appela les bergers, pour vous combler de toutes sortes de bienfaits. Si nous étions bien pénétrés de cela, avec quel amour, avec quel empressement ne nous rendrions-nous pas ici comme les Rois Mages, pour lui faire présent de tout ce que nous possédons, c'est-à-dire de nos cœurs et de nos âmes ? Les pères et mères ne viendraient-ils pas avec plus d'empressement lui offrir toute leur famille, afin qu'il la bénît et lui donnât les grâces de sanctification ? Avec quel plaisir les riches ne viendraient-ils pas lui offrir une partie de leurs biens dans la personne des pauvres ? Mon Dieu, que notre peu de foi nous fait perdre de biens pour l'éternité !
Écoutez encore les ennemis de notre sainte religion : Nous ne disons rien, nous disent-ils, de vos sacrements à l'égard desquels votre conduite est aussi éloignée de votre croyance que le ciel l'est de la terre, en suivant les principes de votre foi. Vous devenez par votre baptême comme autant de dieux, ce qui vous élève à un degré d'honneur que l'on ne peut comprendre, puisque l'on suppose qu'il n'y a que Dieu seul qui vous surpasse. Mais que peut-on penser de vous, en voyant le plus grand nombre se livrer à des crimes qui vous mettent au-dessous des bêtes brutes dépourvues de raison. Vous devenez, par le sacrement de Confirmation, comme autant de soldats de Jésus-Christ, qui s'engagent hardiment sous l'étendard de la croix, qui ne doivent jamais rougir des humiliations et des opprobres de leur Maître, qui, dans toute occasion, doivent rendre témoignage à la vérité de l'Évangile ! Mais cependant, qui oserait le dire ? l'on trouve parmi vous je ne sais combien de chrétiens que le respect humain empêche de faire publiquement leurs œuvres de piété ; qui, peut-être, n'oseraient pas avoir un crucifix dans leur chambre et de l'eau bénite à côté de leur lit ; qui auraient honte de faire le signe de la croix avant et après leurs repas ; ou qui se cachent pour le faire. Voyez-vous combien vous êtes éloignés de vivre selon que votre religion vous le commande ? Vous nous dites, touchant la confession et la communion, des choses qui sont très belles, il est vrai, et très consolantes : mais de quelle manière vous en approchez-vous ?
Comment les recevez-vous ? Dans les uns, ce n'est qu'une habitude, qu'une routine et un jeu ; dans les autres, c'est un supplice, il faut qu'on les y traîne, pour ainsi dire. Voyez-vous comment, il faut que vos ministres vous pressent et vous sollicitent, pour vous faire approcher de ce tribunal de la pénitence où, vous recevez, dites-vous, le pardon de vos péchés ; de cette table où vous croyez manger le pain des anges, qui est votre Sauveur ! Si vous croyez ce que vous nous dites, ne serait-on pas plutôt obligé de vous retenir, voyant combien est grand votre bonheur de recevoir votre Dieu, qui doit faire votre consolation dans ce monde et votre gloire dans l'autre ? Tout cela qui, selon votre foi, s'appelle une source de grâces et de sanctification, n'est, dans le fait, pour la plupart de vous, qu'une occasion d'irrévérences, de mé-pris, de profanations et de sacrilèges. Ou vous êtes des impies, ou votre religion est fausse, parce que si vous étiez bien persuadés que vôtre religion est sainte, vous ne vous conduiriez pas de cette manière dans tout ce qu'elle vous commande. Vous avez, outre le dimanche, des fêtes qui, dites-vous, sont établies, les unes pour honorer ce que vous appelez les mystères de votre reli-gion ; les autres pour célébrer la mémoire de vos apô-tres, les vertus de vos martyrs, à qui il en a tant coûté pour établir votre religion. Mais dites-nous, ces fêtes, ces dimanches, comment les célébrez-vous ? N'est-ce pas principalement tous ces jours que vous choisissez pour vous livrer à toutes sortes de désordres, de débauches et de libertinage ? Ne faites-vous pas plus de mal, dans, ces jours que vous dites être si saints, que dans tous les autres temps ? Vos offices, que vous nous dites être une réunion avec les saints qui sont dans le ciel, où vous commencez à goûter le même bonheur, voyez le cas que vous en faites : une partie n'y va presque jamais ; les autres y sont à peu près comme les criminels à la question ; que pourrait-on penser de vos mystères et de vos saints, si l'on voulait en juger par la manière dont vous célébrez leurs fêtes ? Mais laissons-là pour un moment ce culte extérieur, qui, par une bizarrerie singulière, et par une inconséquence pleine d'irréligion, confesse votre foi et en même temps la dément. Où trouve-t-on parmi vous cette charité fraternelle, qui, dans les principes de votre croyance, est fondée sur des motifs si sublimes et si divins ? Touchons cela un peu de près, et nous verrons si ces reproches ne sont pas bien fondés. Que votre religion est belle, nous disent les Juifs et même les païens, si vous faisiez ce qu'elle vous commande ! Non seulement vous êtes frères, mais, ce qu'il y a de plus beau, vous ne faites tous ensemble qu'un même corps avec Jésus-Christ, dont la chair et le sang vous servent chaque jour de nourriture ; vous êtes tous les membres les uns des autres. Il faut en convenir, cet article de votre foi est admirable, il a quelque chose de divin. Si vous agissiez selon votre croyance, vous seriez dans le cas d'attirer toutes les autres nations à votre religion, tant elle est belle, consolante, et tant elle vous promet de biens pour l'autre vie ! Mais ce qui fait croire à toutes les nations que votre religion n'est pas telle que vous le dites, c'est que votre conduite est tout à fait opposée à ce que votre religion vous commande. Si l'on interrogeait vos pasteurs, et qu'il leur fût permis de dévoiler ce qu'il y a de plus secret, ils nous montreraient les querelles, les inimitiés, la vengeance, les jalousies, les médisances, les faux rapports, les procès et tant d'autres vices qui font horreur à tous les peuples, même à ceux dont vous dites que la religion est si éloignée de la vôtre pour la sainteté. La corruption des mœurs qui règne parmi vous, retient ceux qui ne sont pas de votre religion de l'embrasser ; parce que, si vous étiez bien persuadés qu'elle est bonne et divine, vous vous comporteriez bien d'une autre manière.
Hélas ! M.F., quelle honte pour nous, que les ennemis de notre sainte religion nous tiennent un tel langage ! Et n'ont-ils pas raison de le tenir ? En examinant nous-mêmes notre conduite, nous voyons positivement que nous ne faisons rien de ce qu'elle nous commande. Au contraire, nous ne semblons appartenir à une religion si sainte que pour la déshonorer et en détourner ceux qui auraient envie de l'embrasser : une religion qui nous défend le péché que nous prenons tant de plaisir à commettre et vers lequel nous nous portons avec une telle fureur, que nous ne semblons vivre que pour le multiplier ; une religion qui expose chaque jour Jésus-Christ à nos yeux, comme un bon père qui veut nous combler de bienfaits : or nous fuyons sa sainte présence, ou, si nous y venons, ce n'est que pour le mépriser et nous rendre bien plus coupables ; une religion qui nous offre le pardon de nos péchés par le ministère de ses prêtres : bien loin de vouloir profiter de ces ressources, ou nous les profanons, ou nous les fuyons ; une religion qui nous fait apercevoir tant de biens pour l'autre vie, et qui nous montre des moyens si clairs et si faciles pour les gagner : et nous ne semblons connaître tout cela que pour en faire une espèce de mépris et de raillerie ; une religion qui nous dépeint d'une manière si affreuse les tourments de l'autre vie, afin de nous les faire éviter, et nous semblons ne jamais avoir fait assez de mal pour nous les mériter ! mon Dieu, dans quel abîme d'aveuglement sommes-nous tombés ! une religion qui ne cesse jamais de nous avertir que nous devons continuellement travailler à nous corriger de nos défauts, à réprimer nos penchants pour le mal : et, bien loin de le faire, nous semblons chercher tout ce qui peut enflammer nos passions ; une religion qui nous avertit que nous ne devons agir que pour le bon Dieu et toujours en vue de lui plaire : et nous n'avons dans ce que nous faisons que des vues humaines ; nous voulons toujours que le monde en soit témoin, nous en loue, nous en félicite. Hélas ! mon Dieu, quel aveuglement et quelle pauvreté ! Et nous pourrions ramasser tant de biens pour le ciel, si nous voulions nous conduire selon les règles que nous en donne notre sainte religion !
Mais, écoutez encore les ennemis de notre sainte et divine religion, comment ils nous accablent de reproches : Vous nous dites que votre Jésus-Christ, que vous croyez être votre Sauveur, vous assure qu'il regarderait comme fait à lui-même tout ce que vous feriez à votre frère : voilà une de vos croyances, et assurément cela est très beau ; mais si cela est tel que vous nous dites, vous ne le croyez donc que pour insulter à Jésus-Christ lui-même ? Vous ne le croyez donc que pour le déchirer et l'outrager, et enfin, pour le maltraiter de la manière la plus cruelle dans la personne de votre prochain ? Les moindres fautes contre la charité doivent être regardées, selon vos principes, comme autant d'outrages faits à Jésus-Christ. Mais, dites, chrétiens, quel nom devons-nous donner à toutes ces médisances, à ces calomnies, à ces vengeances et à ces haines dont vous vous dévorez les uns les autres ? Vous êtes donc mille fois plus coupables envers la personne de Jésus-Christ, que les Juifs eux-mêmes à qui vous reprochez sa mort ! Non, M.F., les actions des peuples les plus barbares contre l'humanité, ne sont donc rien en comparaison de ce que nous faisons tous les jours contre les principes de la charité chrétienne. Voilà, M.F., une partie des reproches que nous font les ennemis de notre sainte religion.
Je n'ai pas, M.F., la force d'aller plus loin, tant cela est triste et déshonorant pour notre sainte religion, qui est si belle, si consolante, si capable de nous rendre heureux, même dès ce monde, en nous préparant un si grand bonheur pour l'éternité. Vous conviendrez avec moi, M.. F., que si ces reproches ont déjà quelque chose de si humiliant pour un chrétien, quoiqu'ils ne soient faits que de la bouche des hommes, je vous laisse à penser ce qu'ils seront, quand nous aurons le malheur de les entendre de la bouche de Jésus-Christ lui-même, lorsque nous paraîtrons devant lui pour lui rendre compte des œuvres que notre foi aurait dû produire en nous. Misérable chrétien, nous dira Jésus-Christ, où sont les fruits de cette foi dont j'avais enrichi votre âme ? de cette foi dans laquelle vous avez vécu et dont vous récitez chaque jour le Symbole ? Vous m'avez pris pour votre Sauveur et votre modèle : voilà mes larmes et mes pénitences ; où sont les vôtres ? Quel fruit avez-vous retiré de mon sang adorable, que j'ai fait couler sur vous par mes sacrements ? De quoi vous a servi cette croix, devant laquelle vous vous êtes prosterné tant de fois ? Quelle ressemblance y a-t-il entre vous et moi ? Qu'y a-t-il de commun entre vos pénitences et les miennes ? entre votre vie et la mienne ? Ah ! misérable, rendez-moi compte de tout le bien que cette foi aurait produit en vous, si vous aviez eu le bonheur de la faire fructifier ! Venez, lâche et infidèle dépositaire, rendez-moi compte de cette foi précieuse et inestimable, qui pouvait et qui aurait dû vous faire produire des richesses éternelles. Vous l'avez indignement alliée avec une vie toute charnelle et toute païenne. Voyez, malheureux, quelle ressemblance entre vous et moi ! Voici mon Évangile, et voilà votre foi. Voici mon humilité et mon anéantissement, et voilà votre orgueil, votre ambition et votre vanité. Voilà votre avarice, avec mon détachement des choses de ce monde. Voilà votre dureté pour les- pauvres et le mépris que vous en avez fait ; voici ma charité et mon amour pour eux. Voilà toutes vos intempérances, avec-mes jeûnes et mes mortifications. Voilà toutes vos froideurs et toutes vos irrévérences dans le temple de mon Père ; voilà toutes vos profanations, tous vos sacrilèges, et tous les scandales que vous avez donnés à mes enfants ; voilà toutes les âmes que vous avez perdues, avec toutes les souffrances et tous les tourments que j'ai endurés pour les sauver ! Si vous avez été cause que mes ennemis ont blasphémé mon saint Nom, je saurai bien les punir ; mais, pour vous, je veux vous faire éprouver tout ce que ma justice pourra avoir de plus rigoureux. Oui, nous dit Jésus-Christ , les habitants de Sodome et de Gomorrhe seront traités avec moins de sévérité que ce peuple malheureux, à qui j'ai tant fait de grâces, et à qui mes lumières, mes faveurs et tous mes bienfaits ont été inutiles, et qui ne m'a payé que par la plus noire ingratitude.
Oui, M.F., les mauvais maudiront éternellement le jour où ils ont reçu le saint baptême, les pasteurs qui les ont instruits, les sacrements qui leur ont été administrés. Hélas ! que dis-je ! ce confessionnal, cette table sainte, ces fonts sacrés, cette chaire, cet autel, cette croix, cet Évangile, ou pour mieux vous le faire comprendre, tout ce qui a été l'objet de leur foi sera l'objet de leurs imprécations, de leurs malédictions, de leurs blasphèmes et de leur désespoir éternel. Ô mon Dieu ! quelle honte et quel malheur pour un chrétien, de n'avoir été chrétien que pour mieux se damner et pour mieux faire souffrir un Dieu qui ne voulait que son bonheur éternel, un Dieu qui n'a rien épargné pour cela, qui a quitté le sein de son Père, qui est venu sur la terre se revêtir de notre chair, qui a passé toute sa vie dans les souffrances et les larmes, et qui est mort sur une croix pour lui ! Il n'a cessé, dira-t-il, de me poursuivre par tant de bonnes pensées, tant d'instructions de la part de mes pasteurs, tant de remords de ma conscience. Après mon péché, il s'est donné lui-même pour me servir de modèle ; que pouvait-il faire de plus pour me procurer le ciel ? Rien, non, rien de plus ; si j'avais voulu, tout cela m'au-rait servi à gagner le ciel, que jamais je n'aurai. Reve-nons, M.F., de nos égarements, et tâchons de mieux faire que nous n'avons fait jusqu'à présent.

POUR LE JOUR DE NOËL

(DEUXIÈME SERMON)

Sur le Mystère

Evangelizo vobis gaudium magnum : natus est vobis hodie Salvator.
Je viens vous apporter une heureuse nouvelle : c'est qu'il vous est né aujourd'hui un Sauveur.
(S. Luc, II, 11.)

Apprendre à un moribond qu'un habile médecin va le retirer des portes de la mort et lui rendre une santé parfaite, quelle heureuse nouvelle, M.F. ! Mais infiniment plus heureuse est celle que l'ange apporte à tous les hommes dans la personne des bergers. Le démon avait fait des blessures mortelles à notre âme : il y avait mis trois passions funestes, d'où découlent toutes les autres ; c'est-à-dire, l'orgueil, l'avarice et la sensualité. Oui, M.F., nous étions tous sous ces honteuses passions, comme des malades désespérés qui n'attendent que la mort éternelle, si Jésus-Christ n'était pas venu à notre secours. Mais ce tendre Sauveur vient au monde dans l'humiliation, dans la pauvreté, dans les souffrances, pour détruire cet ouvrage du démon, et pour appliquer des remèdes efficaces aux cruelles blessures que nous avait faites cet ancien serpent. Oui, M.F., c'est ce tendre Sauveur plein de charité qui vient nous guérir et nous mériter la grâce d'une vie humble, pauvre et mortifiée ; et, pour nous exciter plus efficacement à la pratique de ces vertus, il veut lui-même nous en donner l'exemple. C'est ce que nous voyons d'une manière admirable dans sa naissance. Il nous prépare, par ses humiliations et son obéissance, un remède à notre orgueil ; par son extrême pauvreté, un remède à notre amour pour les biens de ce monde ; par son état de souffrances et de mortification, un remède à notre amour pour les plaisirs des sens, et, par là, il nous rend la vie spirituelle et nous ouvre la porte du ciel. Grâce précieuse, M.F., mais peu connue de la plus grande partie des chrétiens. Ce Messie, M.F., ce tendre Sauveur vient au monde pour le sauver : cependant, nous dit l'Évangile, personne ne veut le recevoir ; il est obligé de naître dans une étable, sur une poignée de paille. Non, M.F., nous ne pouvons nous empêcher de blâmer la conduite des Juifs envers ce divin Jésus. Mais, hélas ! que la conduite que nous tenons envers lui est encore bien plus cruelle, puisque les Juifs ne le connaissaient pas pour le Messie, au lieu que nous, nous le connaissons véritablement pour notre Dieu ! Je vais donc, M.F., vous montrer : 1? les grands biens que cette naissance nous procure, 2? que Jésus est notre modèle dans tout ce que nous devons faire.

I. - Pour comprendre, M.F., la grandeur des biens que la naissance de Jésus-Christ nous a procurés, il faudrait pouvoir comprendre l'état malheureux où le péché d'Adam nous avait précipités, ce que jamais nous ne pourrons.
Je dis donc que la première plaie de notre cœur, c'est l'orgueil, cette passion, M.F., si dangereuse, qui consiste dans un fonds d'amour et d'estime de nous-mêmes, qui fait 1? que nous n'aimons à dépendre de personne, 2? que nous ne craignons rien tant que d'être humiliés aux yeux des hommes, et 3? que nous cherchons tout ce qui peut nous relever dans leur esprit. Voilà, M.F., la funeste passion que Jésus-Christ vient combattre par sa naissance dans la plus profonde humilité. Non seulement il veut dépendre de son Père et lui obéir en tout, il veut encore obéir aux hommes et dépendre en quelque sorte de leur volonté. En effet, l'empereur Auguste, soit par vanité, soit par intérêt, soit par caprice, ordonna que l'on fît le dénombrement de tous ses sujets, et que chaque famille en particulier se fit enregistrer dans l'endroit d'où elle tirait son origine. Mais l'obéissance de Jésus fut si grande, qu'à peine eût-on publié l'édit, la sainte Vierge et saint Joseph se mirent en chemin. Quelle leçon, M.F. ! Dieu obéit à ses créatures et veut dépendre d'elles ! Hélas ! que nous en sommes éloignés ! Que de vains prétextes ne cherchons-nous pas pour nous dispenser d'obéir aux commandements de Dieu, ou aux ordres de ceux qui tiennent sa place à notre égard ! Quelle honte pour nous, ou plutôt, M.F., quel orgueil de ne vouloir jamais obéir, mais toujours commander, de croire que nous avons toujours droit et jamais tort !
Mais, allons plus loin, M.F., nous verrons quelque chose de plus. Après un voyage de plus de quarante lieues Marie et Joseph arrivèrent à Bethléem. Dites-moi, lorsque cette ville reçut son Dieu, son Sauveur, devait-elle mettre des bornes aux honneurs qu'elle lui rendrait ? Ne devait-on pas dire dans ce moment, comme dans son entrée à Jérusalem : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, gloire lui soit rendue au plus haut des cieux ! » Mais non, ce tendre Sauveur ne venait que pour souffrir ; il a voulu commencer en naissant. Tout le monde les rebute ; personne ne veut les loger. Voilà donc où en est réduit le maître de l'univers, le roi du ciel et de la terre, méprisé, rejeté des hommes, réduit à emprunter aux animaux une demeure. Mon Dieu, quelle humiliation ! quel anéantissement ! Non, M.F., rien ne nous est si sensible que les affronts, les mépris et les rebuts ; mais si nous voulons considérer ceux que le Sauveur reçoit en naissant, aurons-nous bien le courage de nous plaindre, en voyant le Fils de Dieu réduit à une telle humiliation ? Apprenons, M.F., à souffrir tout ce qui pourra nous arriver, avec patience et en esprit de pénitence. Quel bonheur, pour un chrétien, de pouvoir imiter en quelque chose son Dieu et son Sauveur !
Allons plus loin, et nous verrons que Jésus-Christ, bien loin de vouloir chercher ce qui pouvait le relever aux yeux des hommes, veut, au contraire, naître dans l'obscurité, dans l'oubli. Il veut seulement que de pauvres bergers soient instruits de sa naissance par un ange qui vient leur annoncer cette heureuse nouvelle. Dites-moi, M.F., après un tel exemple, qui de nous pourrait encore conserver un cœur enflé d'orgueil et rempli de vanité, et désirer l'estime, les louanges, la considération du monde ? Voyez, M.F., et contemplez ce tendre enfant ; voyez-le qui déjà verse des larmes d'amour, qui pleure nos péchés, nos maux. Ah ! M.F., quel exemple de pauvreté, d'humilité, de détachement des biens de la vie ! Travaillons, M.F., à devenir humbles, méprisables à nos yeux, nous dit saint Augustin ; si un Dieu a tant méprisé toutes les choses créées, comment pourrions-nous les aimer ? S'il avait été permis de les aimer, Celui qui s'est fait homme pour nous l'aurait bien déclaré. Voilà, M.F., le remède que le divin Sauveur applique à notre première plaie, qui est l'orgueil. Mais nous en avons une deuxième qui n'est pas moins dangereuse : c'est l'avarice.
2? Cette deuxième plaie que le péché a faite dans le cœur de l'homme, c'est l'avarice, je veux dire, l'amour déréglé des richesses et des biens de cette vie. Hélas ! que cette passion fait de ravages dans le monde ! Saint Paul qui s'y connaissait encore bien mieux que nous, dit qu'elle est la source de toutes sortes de vices . N'est-ce pas, en effet, de ce maudit intérêt que viennent les injustices, les envies, les haines, les parjures, les procès, les querelles, les animosités et la dureté pour les pauvres ? D'après cela, M.F., pouvons-nous être étonnés que Jésus-Christ, qui vient sur la terre pour guérir les passions des hommes, naisse dans la plus grande pauvreté, dans les privations de toutes les commodités qui paraissent si nécessaires à l'homme ? D'abord nous voyons qu'il choisit une mère pauvre ; il veut passer pour « le fils d'un pauvre artisan . » Comme les prophètes avaient annoncé qu'il naîtrait de la famille royale de David, afin de concilier cette noble origine avec son amour pour la pauvreté, il permet qu'au moment de sa naissance, cette illustre famille soit tombée dans l'indigence. Il ne s'en tient pas là : Marie et Joseph, quoique bien pauvres, avaient une chétive maison à Nazareth ; c'en est trop pour lui, il ne veut pas naître dans un lieu qui leur appartient ; et pour cela il oblige sa sainte Mère de faire le voyage de Bethléem dans le temps où elle doit le mettre au monde. Cependant, dans Bethléem, qui était la patrie de David son père, il nous semble qu'il aurait dit trouver quelque ressource, surtout parmi ses parents ; mais non, personne ne veut le reconnaître, personne ne veut lui prêter un logement ; pour lui, il n'y a rien.. Dites-moi, où va-t-il aller, ce divin Sauveur, pour se mettre à l'abri des injures du temps, puisque toutes les places sont prises ? Joseph et Marie se présentent dans plusieurs auberges ; mais non ! ils sont pauvres, et pour eux il n'y a point de place ! Ah ! aimable Sauveur, dans quel état de trouble et d'abandon ne te vois-je pas réduit !
Joseph et Marie s'empressent de chercher de tous côtés. Enfin, ils aperçoivent une étable où les animaux se retirent dans les mauvais temps ; c'est dans l'hiver, c'était tout ouvert, presque autant que dans les rues. Eh quoi ! M.F., une étable pour la demeure d'un Dieu ! Oui, M.F., c'est là que Dieu veut naître. Il ne tenait qu'à lui de naître dans le palais le plus magnifique ; mais non, son amour pour la pauvreté ne serait pas satisfait ; une étable sera son palais, une crèche son berceau, un peu de paille composera tout son lit, de misérables langes seront tous ses ornements, et de pauvres bergers formeront sa cour. Dites-moi, M.F., pouvait-il nous donner une plus belle leçon du mépris que nous devons faire des biens et des richesses de ce monde ? Pouvait-il nous mieux faire comprendre l'amour que nous devons avoir pour la pauvreté et le mépris ? Venez, M.F., vous qui êtes tant attachés aux choses de la terre, écoutez la leçon que ce divin Sauveur vous donne, et si vous ne l'entendez pas encore parler, nous dit saint Bernard, écoutez cette étable, écoutez son berceau, et les langes qui l'enveloppent ! Que nous dit tout cela ? Ce que Jésus-Christ vous dira un jour lui-même : « Malheur à vous, riches du siècle » Ah ! qu'il est difficile à ceux qui atta-chent leur cœur aux biens de ce monde, de se sauver !
Mais, me direz-vous, pourquoi est-il si difficile à ceux qui sont riches de cœur, de se sauver ? C'est, M.F., que les personnes riches, si elles n'ont pas le cœur détaché de leurs biens, sont remplies d'orgueil, méprisent les pauvres, s'attachent à la vie présente, sont dénuées d'amour de Dieu : disons mieux, les richesses sont l'instrument de toutes les passions.
Ah ! malheur aux riches, puisqu'il leur est si difficile de se sauver ! Prions donc, M.F., cet enfant couché sur une poignée de paille, privé de tout ce qui est nécessaire, même à la vie de l'homme. Prenons bien garde, M.F., de ne jamais attacher nos cœurs à des choses si viles et si méprisables, puisque, si nous avons le malheur de ne pas bien savoir en user, elles seront la perte de notre pauvre âme. Que notre cœur soit pauvre, afin de pouvoir prendre part à la naissance de ce Sauveur. Vous voyez qu'il n'appelle que les pauvres, et les riches ne viennent que longtemps après, pour nous apprendre que les richesses nous éloignent de Dieu, presque sans que nous nous en apercevions.

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1 juin 2008 7 01 /06 /juin /2008 09:01

Son lit, brûlé par le "grappin"


II. - Mais, maintenant, recommençons d'une autre manière. Dites-moi, mon ami, pourquoi est-ce que vous raillez ceux qui font profession de piété, ou, si vous ne comprenez pas bien, ceux qui font des prières plus longues que les vôtres, qui fréquentent plus souvent les sacrements que vous ne le faites vous-même, et qui fuient les applaudissements du monde ? De trois choses l'une, M.F. : ou vous regardez ces personnes comme des hypocrites, ou vous raillez la piété elle-même, ou enfin,, vous êtes fâchés de ce qu'ils valent mieux que vous.
1? Pour les traiter d'hypocrites, il faut que vous ayez lu dans leur cœur, et que vous soyez parfaitement convaincus que toute leur dévotion est fausse. Eh quoi ! M.F., ne parait-il pas naturel que, quand nous voyons faire quelques bonnes œuvres à quelqu'un, nous pensions que leur cœur est bon et sincère ? D'après cela, voyez combien votre langage et votre jugement sont ridicules. Vous voyez un extérieur bon dans votre voisin, et vous dites ou pensez que son intérieur ne vaut rien. Voilà, dit-on, du bon fruit ; certainement, l'arbre qui le porte est de bonne espèce, et vous en jugez bien. Et s'il s'agit déjuger des gens de bien, vous direz tout le contraire : voilà du bon fruit ; mais l'arbre qui le porte ne vaut rien ! Non, M.F., non, vous n'êtes ni si aveugles ni si insensés que de déraisonner de la sorte.
2? En deuxième lieu, nous disons que vous raillez la piété elle-même ; je me trompe : vous ne raillez pas cette personne parce qu'elle prie longtemps ou souvent et avec respect : non, ce n'est pas pour cela, car, vous aussi, vous priez (du moins si vous ne le faites pas, vous manquez à un de vos premiers devoirs.) Est-ce parce qu'elle fréquente les sacrements ? Mais vous n'êtes pas venu jusqu'à ce temps sans vous approcher des sacrements, on vous a bien vu au tribunal de la pénitence, on vous a bien vu vous asseoir à la table sainte. Vous ne méprisez donc pas cette personne parce qu'elle remplit mieux ses devoirs de religion que vous, étant parfaitement convaincus du danger où nous sommes de nous perdre, et par conséquent du besoin que nous avons d'avoir souvent recours à la prière et aux sacrements pour persévérer dans la grâce du bon Dieu, et sachant qu'après ce monde il n'y a plus de ressources : bien ou mal, il faudra y rester pendant toute l'éternité.
3? Non, M.F., ce n'est pas tout cela qui nous fatigue dans la personne de notre voisin : c'est que, n'ayant pas le courage de l'imiter, nous ne voudrions pas avoir la honte de notre lâcheté ; mais nous voudrions l'entraîner dans nos désordres ou dans notre vie indifférente. Combien de fois ne disons-nous pas : À quoi servent toutes ces grimaces, à quoi sert de tant rester à l'église, d'y aller si matin, et le reste ? Ah ! M.F., c'est que la vie des personnes, de piété qui sont sérieuses, est la condamnation de notre vie lâche et indifférente : Il est bien aisé de comprendre que leur humilité et le mépris qu'elles font d'elles-mêmes condamne notre vie orgueilleuse, qui ne veut rien souffrir, qui voudrait que tout le monde nous aime et nous loue ; il n'y a pas de doute que leur douceur et leur bonté pour tout le monde fait honte à nos emportements et à nos colères ; il est bien vrai que leur modestie, leur réserve dans toutes leurs démarches condamne notre vie mondaine et pleine de scandales. N'est-ce pas cela seul qui nous tourmente dans la personne de notre prochain ? N'est-ce pas que cela nous fâche, quand nous entendons dire du bien des autres et publier leurs bonnes actions ? Oui, sans doute que leur dévotion, leur respect à l'église nous condamne, et fait ombrage à notre vie tout évaporée et à notre indifférence pour notre salut. Comme nous sommes naturellement portés à excuser dans les autres les défauts que nous avons nous-mêmes, de même nous sommes toujours portés à désapprouver dans les autres les vertus que nous n'avons pas le courage de pratiquer : c'est ce que nous voyons tous les jours. Un libertin est content de trouver un libertin qui l'applaudira dans ses désordres ; bien loin de le détourner, il l'encourage. Un vindicatif se réjouira d'être avec un autre vindicatif pour se consulter ensemble, afin de trouver le moyen de se venger de leurs ennemis. Mais, mettez une personne sage avec un libertin, une personne qui est toujours prête à pardonner avec un vindicatif : de suite, vous voyez les méchants se déchaîner contre les bons et leur tomber dessus. Pourquoi cela, M.F., sinon parce que n'ayant pas la force de faire ce qu'ils font, ils voudraient pouvoir les entraîner de leur côté, afin que leur vie sainte ne soit pas une censure continuelle de la leur propre ? Mais, si vous voulez comprendre l'aveuglement de ceux qui se raillent des personnes qui remplissent mieux leur devoir de chrétien qu'eux, écoutez-moi un instant.
Que diriez-vous d'une personne pauvre qui porterait envie à un riche, si ce pauvre n'est pas riche parce qu'il ne le veut pas ? Ne lui diriez-vous pas : Mon ami, pourquoi dites-vous du mal de cette personne parce qu'elle est riche ? Il ne tient qu'à vous de l'être, et encore plus, si vous le voulez. De même, M.F., pourquoi sommes-nous portés à blâmer ceux qui sont plus sages ? Il ne tient qu'à nous de l'être, et encore plus, si nous voulons : Les gens qui pratiquent la religion, qui en font plus que nous, ne nous empêchent pas d'être aussi sages et plus même, si nous voulons.
Je dis donc que les gens sans religion méprisent ceux qui en font profession... ; je me trompe, ils ne les méprisent pas, il font seulement semblant de les mépriser, parce que dans le fond de leur cœur ils sont pleins d'estime pour eux. En voulez-vous une preuve ? la voici. Auprès de qui va aller une personne, même sans piété, pour trouver quelques consolations dans ses peines, ou quelque adoucissement dans ses chagrins ou ses souffrances ? Croyez-vous que ce soit auprès d'une autre personne sans religion comme elle ? Non, mon ami, non. Elle sait bien qu'une personne sans religion ne peut la consoler, ni lui donner des bons conseils. Mais elle ira trouver les personnes mêmes qu'elle a raillées dans un temps. Elle est trop bien convaincue qu'il n'y a qu'une personne sage et craignant Dieu qui peut la consoler et un peu adoucir ses peines. En effet, M.F., combien de fois nous étant trouvés abîmés dans le chagrin ou quelque autre misère, sommes-nous allés trouver quelques personnes sages, et après un quart d'heure de conversation, nous nous sommes sentis tout changés et nous nous sommes retirés en disant : Que ceux qui aiment le bon Dieu sont heureux, et aussi ceux qui sont autour d'eux ! Je me désolais, je ne faisais que pleurer, je me désespérais : pour un petit instant que j'ai été avec cette personne, je me suis senti tout consolé. C'est bien vrai, tout ce qu'elle m'a dit : que le bon Dieu n'avait permis cela que pour mon bien, et que tous les saints et saintes en avaient bien plus enduré que moi, et qu'il valait bien mieux souffrir en ce monde que dans l'autre. Nous finissons par dire : Dès que j'aurai quelque peine, vite je retournerai chez elle me consoler. Oh ! belle religion, que ceux qui vous pratiquent tout de bon sont heureux, et que les douceurs et les consolations que vous nous procurez sont grandes et précieuses !...
Eh bien ! M.F., vous voyez donc que vous raillez ceux qui ne le méritent pas ; vous devez, au contraire, infiniment remercier le bon Dieu d'avoir parmi vous quelques bonnes âmes qui sachent apaiser la colère de Dieu, sans quoi, nous serions bientôt écrasés par sa justice. Mais, tout bien considéré, une personne qui fait bien ses prières, qui ne cherche qu'à plaire au bon Dieu, qui aime à rendre service au prochain, qui sait donner jusqu'à son nécessaire pour l'aider, qui pardonne volontiers ceux qui lui font quelque injure, vous ne pouvez pas dire que celle-là fait mal, au contraire. Elle n'est que bien digne d'être louée et estimée de tout le monde. C'est cependant cette personne que vous déchirez ; n'est-ce pas que vous ne pensiez pas à ce que vous disiez ? C'est bien vrai, pensez-vous en vous-mêmes ; elle est plus heureuse que nous. Tenez, mon ami, écoutez-moi, et je vous dirai ce que vous devez faire : bien loin de les blâmer et de les railler, vous devriez faire tous vos efforts pour les imiter ; vous unir, tous les matins, à leurs prières et à toutes les actions qu'elles feront pendant la journée. - Mais, direz-vous, pour faire ce qu'elles font, il y a trop de violence à se faire et trop de sacrifices à ac-complir. Il y a bien à faire ! - Pas autant que vous dites bien : c'est si malaisé de bien faire vos prières le matin et le soir ? Est-ce bien difficile d'écouter la parole de Dieu avec respect, en demandant au bon Dieu la grâce d'en bien profiter ? Est-ce bien difficile de ne pas sortir de l'église pendant les instructions ? de ne pas travailler le saint jour du dimanche ? de ne pas manger de la viande les jours défendus et de mépriser les mondains qui veulent absolument se perdre ?
Si vous craignez que le courage vous manque, portez vos regards sur la Croix où Jésus-Christ est mort, et vous verrez que le courage ne vous manquera pas. Voyez ces foules de martyrs qui ont tant souffert que, vous ne pourrez jamais le comprendre, dans la crainte de perdre leurs âmes. Sont-ils, M.F., maintenant fâchés d'avoir méprisé le monde et ses qu'en dira-t-on ?
Concluons, M.F., en disant : Combien il y a peu de personnes qui servent véritablement le bon Dieu ! Les uns tâchent de détruire la religion, s'ils pouvaient, par la force de leurs armes, comme faisaient les rois et les empereurs païens ; les autres, par leurs cris impies, vou-draient l'avilir et la faire perdre, s'ils pouvaient ; d'autres la raillent dans ceux qui la pratiquent ; et enfin d'autres voudraient bien la pratiquer, mais ils ont peur de le faire devant le monde. Hélas ! M.F., que le nombre de ceux qui sont pour le ciel est petit, puisqu'il n'y a que ceux qui combattent continuellement et vigoureusement le démon et leurs penchants, et qui méprisent le monde avec toutes ses railleries ! Puisque, M.F., nous n'atten-dons notre récompense et notre bonheur que de Dieu seul, pourquoi aimer le monde, tandis que nous avons promis avec serment de le haïr et de le mépriser pour ne suivre que Jésus-Christ, en portant notre croix tous les jours de notre vie ? Heureux celui, M.F., qui ne cherche que Dieu seul et qui méprise tout le reste ! C'est le bonheur...

4ème DIMANCHE DE L'AVENT
Sur la Satisfaction

Facite ergo fructus dignos pœnitentiæ.
Faites donc de dignes fruits de pénitence
(S. Luc, III, 8.)

Tel est, M.F., le langage que le saint Précurseur du Sauveur tenait à tous ceux qui venaient le trouver dans son désert pour apprendre de lui ce qu'il fallait faire pour avoir la vie éternelle. Faites, leur disait-il, de dignes fruits de pénitence, afin que vos péchés vous soient remis. C'est-à-dire, M.F., quiconque de vous a péché n'a point d'autre remède que la pénitence, même ceux qui sont déjà pardonnés. En effet, nos péchés, remis dans le tribunal de la pénitence, nous laissent encore des peines à subir ou dans ce monde, qui sont les peines et toutes les misères de la vie, ou dans les flammes du purgatoire. Il y a cette différence, M.F., entre le sacrement de baptême et celui de la pénitence, que dans celui du baptême, Dieu n'écoute que sa miséricorde, c'est-à-dire qu'il nous pardonne sans rien exiger de nous, au lieu que, dans celui de la pénitence, Dieu ne nous remet nos péchés et ne nous rend la grâce qu'à condition que nous subirons une peine temporelle, ou dans ce monde, ou dans les flammes du purgatoire ; c'est afin de punir le pécheur du mépris et de l'abus de ses grâces. Si Dieu veut que nous fassions pénitence pour que nos péchés nous soient pardonnés, c'est encore pour nous préserver de retomber dans les mêmes péchés, afin que, nous rappelant ce que nous avons enduré pour ceux que nous avons déjà confessés, nous n'ayons pas le courage d'y retourner. Dieu veut que nous unissions nos pénitences aux siennes, et que nous considérions combien il a souffert pour rendre les nôtres méritoires. Hélas ! M.F., ne nous y trompons pas ; sans les souffrances de Jésus-Christ, tout ce que nous aurions pu faire n'aurait jamais pu satisfaire pour le moindre de nos péchés. Ah ! mon Dieu, que nous vous sommes redevables de ce grand acte de miséricorde envers de misérables ingrats ! Je vais donc vous montrer, M.F. 1? Que, quoique nos péchés nous soient pardonnés, nous ne sommes pas exempts de faire pénitence ; 2? Quelles sont les œuvres par lesquelles nous pouvons satisfaire à la justice de Dieu, ou, pour vous parler plus clairement, je vais vous montrer ce que c'est que la satisfaction, qui est la quatrième disposition que nous devons apporter pour recevoir dignement le sacrement de pénitence.

I. - Vous savez tous, M.F., que le sacrement de pénitence est un sacrement qui a été institué par Notre-Seigneur Jésus-Christ pour remettre les péchés commis après le baptême. C'est principalement dans ce sacrement que le Sauveur du monde nous montre la grandeur de sa miséricorde, puisqu'il n'y a point de péchés que ce sacrement n'efface, quelque grand que soit leur nombre et quelque affreuse que soit leur noirceur ; de sorte que tout pécheur est sûr de son pardon et de regagner l'amitié de son Dieu, si, de son côté, il apporte les dispositions que demande ce sacrement. La première disposition, c'est de bien connaître ses péchés ; leur nombre et leurs circonstances qui peuvent ou les augmenter, ou en changer l'espèce : et, cette connaissance ne nous sera donnée qu'après l'avoir demandée au Saint-Esprit. Toute personne qui, dans son examen, ne demande pas les lumières du Saint-Esprit ne peut faire qu'une confession sacrilège . Si cela vous est arrivé, revenez sur vos pas, parce que vous êtes bien sûrs que vos confessions n'ont été que de mauvaises confessions.
La deuxième condition c'est de bien déclarer ses péchés, comme vous dit votre catéchisme, sans artifice ni déguisement, c'est-à-dire tels que vous les connaissez vous-mêmes. Cette accusation ne sera faite comme il faut, qu'autant que vous en aurez demandé la force au bon Dieu : sans cela il vous est impossible de les déclarer comme vous le devez pour en recevoir le pardon. Vous devez donc examiner devant le bon Dieu si, toutes les fois que vous avez voulu vous confesser, vous lui avez demandé cette force ; si vous y avez manqué, revenez sur vos confessions, parce que vous êtes bien surs qu'elles ne valent rien.
La troisième condition que demande ce sacrement pour que vous obteniez le pardon de vos péchés, c'est la contrition, c'est-à-dire le regret de les avoir commis, avec la résolution sincère de ne plus les commettre, et un désir véritable de fuir tout ce qui peut vous y faire retomber. Cette contrition vient du ciel et elle ne nous est donnée que par la prière et les larmes ; prions donc et pleurons en pensant que ce défaut de contrition est celui qui damne le plus de monde. L'on accuse bien ses péchés ; mais souvent le cœur n'y est pour rien. L'on conte ses péchés comme l'on conterait une histoire indifférente : nous n'avons pas cette contrition, puisque nous ne changeons pas de vie. Nous avons tous les ans, tous les six mois, tous les mois ou trois semaines, ou tous les huit jours, si vous voulez, même péché, même défaut ; nous marchons toujours dans le même chemin : point de changement dans notre manière de vivre. D'où peuvent venir tous ces malheurs qui précipitent tant d'âmes dans les enfers, sinon du défaut de contrition ? Et comment pouvoir espérer de l'avoir, puisque souvent nous ne la demandons pas seulement à Dieu, ou que nous la demandons sans presque désirer de l'avoir ? Si vous ne voyez point de changement dans votre conduite, c'est-à-dire, si vous n'êtes pas meilleurs après tant de confessions et de communions, revenez sur vos pas afin que vous reconnaissiez votre malheur avant qu'il n'y ait plus de remède. Il faut, M.F., pour nous donner l'espérance que nos confessions sont faites avec de bonnes dispositions, il faut, en nous confessant, nous convertir : sans cela, ce que nous faisons de fait que nous préparer toutes sortes de malheurs pour l'autre vie :
Mais après avoir bien connu nos péchés par la grâce du Saint-Esprit ; après les avoir bien déclarés comme il faut, après avoir bien eu la douleur de nos péchés, il nous reste encore une quatrième condition, pour que les trois autres portent les fruits que nous devons en attendre, c'est la satisfaction que nous devons à Dieu et au prochain. Je dis à Dieu, pour réparer les injures que le péché lui a faites, et au prochain, pour réparer le tort que nous lui avons fait dans son âme ou dans son corps.
D'abord, je vous dirai que depuis le commencement du monde, nous voyons partout que Dieu en pardonnant le péché a toujours voulu une satisfaction temporelle, qui est un droit que sa justice demande. Sa miséricorde nous pardonne ; mais sa justice veut être satisfaite en quelque petite chose, de sorte qu'après avoir péché, après que nous avons été pardonnés, nous devons nous venger sur nous-mêmes en faisant souffrir notre corps qui a péché. Mais dites-moi, M.F., quelles sont les pénitences que nous faisons, en comparaison de ce que nos péchés nous ont mérité, qui est une éternité de tourments ? Ô mon Dieu, que vous êtes bon de vous contenter de si peu de chose !
Si les pénitences que l'on vous donne vous semblent dures et pénibles à faire pour le grand nombre de vos péchés mortels, parcourez la vie des saints, et vous verrez les pénitences qu'ils ont faites, quoique plusieurs fussent sûrs de leur pardon. Voyez Adam, à qui le Seigneur lui--même dit que son péché lui était pardonné, et qui, mal-gré cela, fit pénitence pendant plus de neuf cents ans, pénitence qui fait trembler. Voyez David, à qui le pro-phète Nathan vient dire de la part de Dieu que son péché lui est remis, et qui fait une pénitence si rigoureuse, que ses pieds ne pouvaient plus le porter ; il faisait retentir son palais de cris et de sanglots, ému par la douleur de ses péchés. Il dit lui-même qu'il va descendre dans le tombeau en pleurant ; que la douleur ne le quittera que lorsque sa vie finira ; ses larmes coulent avec tant d'abon-dance, qu'il nous dit lui-même qu'il trempe son pain de ses larmes et qu'il arrose son lit de ses pleurs. Voyez encore saint Pierre, pour un péché que la frayeur lui a fait commettre ; le Seigneur lui pardonné et cependant il pleure son péché toute sa vie avec tant d'abondance, que ses larmes creusent son visage. Que fait sainte Made-leine après la mort du Sauveur ? Elle va s'ensevelir dans un désert, où elle pleure et fait pénitence toute sa vie : cependant, Dieu lui avait bien pardonné, puisqu'il dit au pharisien que beaucoup de péchés lui étaient remis parce qu'elle avait beaucoup aimé. Mais sans aller si loin, M.F., voyez les pénitences que l'on donnait dans les pre-miers temps de l'Église. Voyez si celles de maintenant ont quelque proportion avec celles de ce temps-là. Pour avoir juré le saint nom de Dieu, sans y penser, (hélas ! ce qui est maintenant si commun, même aux enfants qui ne savent peut-être pas une de leurs prières), on les condam-nait à jeûner sept jours au pain et à l'eau. Pour avoir consulté les devins, sept ans de pénitence. Pour avoir tra-vaillé un petit instant le dimanche, il fallait faire péni-tence trois jours. Pour avoir parlé pendant la sainte Messe, il fallait jeûner dix jours au pain et à l'eau. Si dans le carême l'on avait manqué un jour de jeûner, il fallait jeûner sept jours. Pour avoir dansé devant une église un jour de dimanche ou de fête, l'on était condamné à sept ans de pénitence. Pour avoir violé le jeûne des Quatre-Temps, il fallait jeûner quarante jours au pain et à l'eau. Pour s'être moqué d'un évêque ou de son pas-teur, en tournant leurs instructions en ridicule, il fallait faire pénitence pendant quarante jours. Pour avoir laissé mourir un enfant sans baptême, trois ans de pénitence. Pour s'être habillé en carnaval, trois ans de pénitence. Pour une jeune personne, garçon ou fille, qui aurait dansé, trois ans de pénitence, et, s'ils y retournaient, on les menaçait de les excommunier. Ceux qui faisaient des voyages le dimanche ou les fêtes sans nécessité, sept jours de pénitence. Une fille qui aurait commis un péché contre la pureté avec un homme marié, dix ans de pénitence. Eh bien ! M.F., dites-moi, que sont les pénitences que l'on nous impose, si nous les comparons à celles dont nous venons de parler ? Cependant, la justice de Dieu est la même ; nos péchés ne sont pas moins affreux aux yeux de Dieu, et ne méritent pas moins d'être punis.

II - Ne devrions-nous pas être couverts de confusion, de faire si peu que nous faisons, tandis que les premiers chrétiens faisaient des pénitences et si rudes et si longues ? Mais, me direz-vous, quelles sont donc les œuvres par lesquelles nous pouvons satisfaire à la justice de Dieu pour nos péchés ? Si vous désirez les accomplir, rien de si facile, comme vous allez le voir. La première est la pénitence que le confesseur vous impose, qui fait une partie du sacrement de pénitence. Si l'on n'était pas dans l'intention de l'accomplir de tout son cœur aussi bien que possible, la confession ne serait qu'un sacrilège ; la deuxième, c'est la prière ; la troisième, c'est le jeûne ; la quatrième, c'est l'aumône ; et la cinquième, les indulgences qui sont les œuvres les plus faciles à accomplir et les plus efficaces. Je dis : 1? La pénitence que le confesseur nous impose avant de nous donner l'absolution ; nous devons la recevoir avec joie et reconnaissance, et l'accomplir aussi bien qu'il nous est possible, sans quoi nous devons grandement craindre de faire une confession sacrilège. Si nous pensions donc ne pas pouvoir la faire, il faudrait représenter humblement au confesseur nos raisons : s'il les trouve bonnes, il nous la changera.
Mais, il y a des pénitences que le prêtre ne peut ni ne doit changer. Les pénitences qui vont à la correction du pécheur, comme, par exemple, interdire le cabaret à un ivrogne, la danse aux filles, ou à un garçon la compagnie d'une personne qui le porte au mal ; obliger à réparer quelque injustice que l'on a faite, à se confesser souvent parce qu'on a vécu quelque temps dans la négligence pour son salut. Vous conviendrez avec moi qu'un prêtre ne peut ni ne doit changer ces pénitences. Mais si l'on avait quelques raisons de faire changer sa pénitence, il faudrait que ce fût le même prêtre qui la changeât, à moins que ce ne soit tout à fait impossible, parce qu'un autre confesseur ne sait pas pour quelles raisons elle vous a été donnée. Vous trouverez vos pénitences longues ou difficiles, M.F. ? Mais vous n'y pensez pas ! Comparez-les donc aux peines de l'enfer que vous avez méritées par vos péchés. Ah ! avec quelle joie un pauvre damné ne recevrait-il pas, jusqu'à la fin du monde, les pénitences que l'on vous donne et encore de bien plus rigoureuses, si, à ce prix, il pouvait terminer son supplice ! Quel bonheur pour lui ! mais qui ne lui sera jamais donné.
Eh bien ! M.F., en recevant notre pénitence avec joie, avec un vrai désir de l'accomplir aussi bien que nous le pourrons, nous nous délivrons de l'enfer, comme si le bon Dieu accordait aux damnés ce que je viens de vous dire. Oh ! mon Dieu, que le pécheur connaît peu son bonheur !
Je dis : !? Que nous devons accomplir la pénitence que le confesseur nous donne, et qu'y manquer serait un gros péché. Ce n'est qu'à cette condition que Dieu rend sa grâce au pécheur et que le prêtre, en son nom, lui remet ses péchés. Dites-moi, M.F., ne serait-ce pas une impiété de ne pas faire la pénitence et d'espérer encore le pardon ? C'est aller contre la raison ; c'est vouloir la récompense sans qu'il en coûte.
Que penser, M.F., de ceux qui ne font pas leur pénitence ? Pour moi, voilà ce que j'en pense. S'ils n'ont pas encore reçu l'absolution, ce sont des personnes qui n'ont pas seulement le désir de se convertir, puisqu'elles refusent les moyens qu'il faut prendre pour cela, et lorsqu'elles reviennent se confesser, le prêtre doit leur refuser l'abso-lution une deuxième fois. Mais si le pénitent a reçu l'absolution et qu'il ait négligé sa pénitence, c'est un péché mortel, si les péchés qu'il a confessés étaient mortels et que la pénitence imposée soit en soi consi-dérable ; il doit bien craindre que sa confession n'ait été sacrilège par le défaut d'une volonté sincère de satisfaire à Dieu pour ses péchés. Mais je ne parle ici que de ceux qui auraient omis toute leur pénitence ou une partie considérable, et non de ceux qui l'auraient oubliée ou qui n'auraient pas pu la faire dans le moment prescrit.
Ensuite, je dis qu'il faut accomplir sa pénitence tout entière, dans le temps marqué, et dévotement. Je dis : entièrement. Il ne faut rien laisser de tout ce que l'on nous a donné ; au contraire, nous devons ajouter à celle que le confesseur nous a imposée. Saint Cyprien nous dit que la pénitence doit égaler la faute, que le remède ne doit pas être moindre que le mal. Mais dites-moi, M.F., quelles sont les pénitences que l'on donne ? Hélas ! quel-ques chapelets, quelques litanies, quelque aumône, de petites mortifications. Dites-moi, toutes ces choses ont--elles quelque proportion avec nos péchés, qui méritent des tourments qui ne finiront jamais ? Il y en a qui font leur pénitence en marchant ou assis, cela n'est pas à faire. Votre pénitence, vous devez la faire à genoux, à moins que le prêtre ne vous dise que vous pouvez la faire ou en marchant, ou assis. Si cela vous est arrivé, vous devez vous en confesser et ne plus y retomber.
En deuxième lieu, je dis qu'il faut la faire dans le temps marqué, sans quoi vous péchez, à moins que vous ne puissiez pas faire autrement, et alors le dire à votre confesseur lorsque vous retournez vous confesser. Si, par exemple, il vous ordonne de faire une visite au Saint-Sa-crement après les offices, parce qu'il sait que vous allez dans des compagnies qui ne vous porteront pas au bon Dieu ; s'il vous commande de vous mortifier en quelque chose dans vos repas, parce que vous êtes sujet à la gour-mandise ; de faire un acte de contrition, lorsque vous avez le malheur de retomber dans le péché que vous avez déjà confessé ; ou bien lorsque d'autres fois vous attendez, pour faire votre pénitence, le moment où vous êtes près d'aller vous confesser : vous comprenez aussi bien que moi que, dans tous ces cas-là, vous êtes coupable, et que vous ne devez pas manquer de vous en accuser et ne plus vous y retrouver.
En troisième lieu, je dis qu'il faut faire votre pénitence dévotement, c'est-à-dire avec piété, dans une disposition sincère de quitter le péché. La faire avec piété, M.F., c'est la faire avec attention du côté de l'esprit, et dévo-tion du cœur. Si vous faisiez votre pénitence avec des distractions volontaires, vous ne l'auriez pas faite, vous seriez obligé de la refaire. S'en acquitter avec piété, c'est la faire avec une grande confiance que le bon Dieu nous pardonnera nos péchés par les mérites de Jésus-Christ, qui a satisfait pour nous par ses souffrances et sa mort sur la croix. Nous devons la faire avec joie, ravis de pou-voir satisfaire à Dieu que nous avons offensé et de trou-ver des moyens si faciles de pouvoir effacer nos péchés qui mériteraient de nous faire souffrir pendant toute l'éternité. Une chose que vous ne devez jamais oublier, c'est que, toutes les fois que vous faites votre pénitence, vous devez dire à Dieu : Mon Dieu, j'unis cette légère pénitence à celle que Jésus-Christ mon Sauveur vous a offerte pour mes péchés ; voilà qui rendra votre péni-tence méritoire et agréable à Dieu.
Je dis encore que nous devons accomplir notre péni-tence avec un vrai désir de quitter le péché tout à fait, quoi qu'il nous en coûte, fallût-il souffrir la mort. Si nous n'étions pas dans ces dispositions, bien loin de satisfaire à la justice de Dieu, nous l'outragerions de nouveau, ce qui nous rendrait encore plus coupables.
J'ai dit que nous ne devons pas nous contenter de la pénitence que le confesseur nous impose, parce qu'elle n'est rien, ou presque rien, si nous la comparons à ce que méritent nos péchés. Si le confesseur nous ménage si fort, ce n'est que dans la crainte qu'il a de nous dégoûter de travailler à notre salut. Si vous avez véritablement votre salut à cœur, vous devez vous imposer des pénitences vous-même. Voici celles qui vous conviennent le mieux. Si vous avez eu le malheur de donner scandale, il faut vous faire si vigilant, que votre prochain ne puisse rien voir en vous qui ne le porte au bien ; il faut que vous montriez par votre conduite que votre vie est devenue vraiment chrétienne. Et si vous avez eu le malheur de pécher contre la sainte vertu de pureté, il faut mortifier ce misérable corps par des jeûnes, en ne lui donnant que ce qu'il lui faut pour ne pas lui ôter la vie et qu'il puisse remplir son devoir ; et le faire de temps en temps coucher sur la dure. Si vous vous trouvez d'avoir quelque chose à manger qui flatte votre gourmandise, il faut le refuser à votre corps, et le mépriser autant que vous l'avez aimé : il voulait perdre votre âme, il faut que vous le punissiez. Il faut que souvent votre cœur, qui a pensé à des choses impures, porte vos pensées dans l'enfer, qui est le lieu réservé aux impudiques. Si vous êtes attaché à la terre, il faut faire des aumônes autant que vous le pourrez pour punir votre avarice, en vous privant de tout ce qui ne vous est pas absolument nécessaire pour la vie.
Avons-nous été négligent dans le service de Dieu, imposons-nous, pour faire pénitence, d'assister à tous les exercices de piété qui se font dans notre paroisse. Je veux dire, à la Messe, aux Vêpres, au catéchisme, à la prière, au chapelet, afin que Dieu, voyant notre empressement, veuille bien nous pardonner toutes nos négligences : si nous avons quelques moments entre les offices, faisons quelque lecture de piété, ce qui nourrira notre âme, surtout lisons quelques vies de saints, où nous verrons ce qu'ils ont fait pour se sanctifier ; cela nous encouragera ; faisons quelque petite visite au Saint-Sacrement pour lui demander pardon des péchés que nous avons commis pendant la semaine. Si nous nous sentons coupable de quelque faute, allons nous en délivrer, afin que nos prières et toutes nos bonnes œuvres soient plus agréables à Dieu et plus avantageuses à notre âme. Avons-nous l'habitude de jurer, de nous emporter ? mettons-nous à genoux pour redire cette sainte prière : Mon Dieu, que votre saint nom soit béni dans tous les siècles des siècles ; mon Dieu, purifiez mon cœur, purifiez mes lèvres, afin qu'elles ne prononcent jamais des paroles qui vous outragent et me séparent de vous. Toutes les fois que vous retomberez dans ce péché, il faut, sur le champ, ou faire un acte de contrition, ou donner quelques sous aux pauvres. Avez-vous travaillé le dimanche ; avez-vous vendu ou acheté pendant ce saint jour sans nécessité, donnez aux pauvres une aumône qui surpassera le profit que vous aurez fait. Avez-vous bu ou mangé avec excès ; il faut que, dans tous vos repas, vous vous priviez de quelque chose. Voilà, M.F., des pénitences qui, non seulement peuvent satisfaire à la justice de Dieu, si elles sont unies à celles de Jésus-Christ, mais qui peuvent encore vous préserver de retomber dans vos péchés. Si vous voulez vous comporter de cette manière, vous êtes sûr de vous corriger avec la grâce du bon Dieu.
Oui, M.F., nous devons nous châtier et nous punir par où nous avons fait le mal ; ce sera le véritable moyen d'éviter les pénitences et les châtiments de l'autre vie. Il est vrai qu'il en coûte ; mais nous ne pouvons pas nous en exempter, pendant que nous sommes encore en vie et que Dieu se contente de si peu de chose. Si nous attendons après notre mort, il ne sera plus temps, M.F., tout sera fini ; il ne nous restera que le regret de ne l'avoir pas fait. Sentons-nous, M.F., quelque répugnance pour la pénitence, jetons les yeux sur notre aimable Sauveur : voyons ce qu'il a fait, ce qu'il a souffert afin de satisfaire à son Père pour nos péchés. Animons-nous par l'exemple de tant d'illustres martyrs, qui ont livré leurs corps aux bourreaux avec tant de joie. Animons-nous encore, M.F., par la pensée des flammes dévorantes du purgatoire que souffrent les pauvres âmes condamnées pour des péchés peut-être moindres que les nôtres. S'il vous en coûte, M.F., de faire pénitence, vous aurez aussi la récompense éternelle que ces pénitences vous mériteront.
2? Nous avons dit que nous pouvions satisfaire à la justice de Dieu par la prière, non seulement la prière vocale ou mentale, mais encore par l'offrande de toutes nos actions, élevant de temps en temps notre cœur au bon Dieu pendant la journée, en disant : Mon Dieu, vous savez que c'est pour vous que je travaille ; vous m'y avez condamné pour satisfaire à votre justice pour mes péchés. Mon Dieu, ayez pitié de moi qui ne suis qu'un pécheur si misérable, qui me suis tant de fois révolté contre vous, mon Sauveur et mon Dieu. Je désire que toutes mes pensées, tous mes désirs n'aient qu'un objet, et que toutes mes actions ne soient faites que dans la vue de vous plaire. Ce qui peut être agréable à Dieu, c'est de souvent penser à nos fins dernières, c'est-à-dire à la mort, au jugement, à l'enfer qui est fait pour la demeure des pécheurs.
3? Je dis que nous pouvons satisfaire à la justice de Dieu par le jeûne. L'on comprend sous le nom de jeûne , tout ce qui peut mortifier le corps et l'esprit, comme de renoncer à sa propre volonté, ce qui est si agréable à Dieu que cela nous mérite plus de trente jours de pénitence ; de souffrir pour l'amour de Dieu les répugnances, les injures, les mépris, les confusions que nous ne croyons pas mériter ; de nous priver de quelques visites, comme serait d'aller voir nos parents, nos amis, nos terres et d'autres choses semblables, qui nous donneraient quelque plaisir ; de nous tenir à genoux un peu plus longtemps, pour que le corps qui a péché souffre en quelque manière.
4? J'ai dit aussi que nous pouvons satisfaire à la justice de Dieu par l'aumône, comme dit le prophète à Nabuchodonosor : « Rachetez vos péchés par l'aumône ). » Il y a plusieurs sortes d'aumônes : celles qui regardent le corps, comme de donner à manger à ceux qui n'ont point de pain ; de vêtir ceux qui n'ont pas de quoi s'habiller ; d'aller voir les malades ; de leur donner de l'argent ; de faire leur lit ; de leur tenir compagnie ; de leur préparer leurs remèdes : voilà celles qui regardent le corps. Mais voici celles qui regardent l'âme, qui sont encore bien plus précieuses que celles qui n'ont rapport qu'au corps : on les appelle aumônes spirituelles.
- Mais, me direz-vous, comment faisons-nous l'aumône spirituelle ? - Le voici : c'est lorsque vous allez consoler une personne qui a quelque chagrin, qui vient d'éprouver quelque perte : vous la consolez par vos paroles pleines de bonté et de charité, en la faisant ressouvenir de la grande récompense que le bon Dieu a promise à ceux qui souffrent pour son amour ; que les peines de ce monde ne sont que d'un moment, tandis que la récompense sera éternelle. L'aumône spirituelle, c'est instruire les ignorants, qui sont ces pauvres personnes qui seront perdues si quelqu'un n'a pas compassion d'elles. Hélas ! combien de ces personnes qui ne savent pas ce qu'il faut pour être sauvées ; qui ignorent les principaux mystères de notre sainte religion ; qui, malgré toutes leurs peines et leurs autres bonnes œuvres, seront damnées.
Pères et mères, maîtres et maîtresses, où sont vos devoirs ? Les connaissez-vous un peu ? Non, je ne le crois pas. Si vous les connaissiez un peu, quel serait votre empressement à voir si vos enfants possèdent bien tout ce qu'il faut de la religion pour n'être pas perdus ! Combien vous chercheriez tous les moyens possibles de le leur apprendre, ce à quoi votre devoir de père et de mère vous oblige ! Mon Dieu ! que d'enfants perdus par ignorance ! et cela par là faute de leurs parents, qui, peut-être, ne pouvant pas les instruire par eux-mêmes, n'ont pas seulement eu le cœur de les confier à ceux qui pouvaient le faire, les laissant vivre dans cet état et périr pour l'éternité.
Maîtres et maîtresses, quelle aumône faites-vous à ces pauvres domestiques, dont la plupart ne savent rien de leur religion ? Mon Dieu ! que d'âmes qui se perdent, dont les maîtres et maîtresses rendront compte au grand jour ! Je lui paie ses gages, me direz-vous, c'est à lui à se faire instruire ; je ne le prends que pour travailler ; il ne gagne pas seulement ce que je lui donne. Vous, vous trompez le bon Dieu vous a confié ce pauvre enfant, non seulement pour vous aider à travailler, mais encore afin que vous lui appreniez à sauver son âme. Hélas ! un maître et une maîtresse peuvent-ils bien vivre tranquilles en voyant leurs domestiques dans un état de damnation certaine ? Mon Dieu ! que la perte d'une âme leur est peu à cœur ! Hélas ! combien de fois les maîtresses seront témoins que leurs domestiques ne font la prière ni le matin ni le soir, ne prennent peut-être pas même de l'eau bénite, et ne leur diront rien, ou se contenteront de penser : Voilà un domestique qui n'a pas grande religion ! mais sans aller plus loin : pourvu qu'ils fassent bien votre ouvrage, vous êtes contentes. Ô mon Dieu ! quel aveuglement ! qui pourra jamais le comprendre ? Je dis qu'un maître ou une maîtresse devraient avoir autant de soin et prendre autant de précautions pour instruire ou faire instruire leurs domestiques que leurs enfants, pendant tout le temps qu'ils sont à leur service. Dieu vous en demandera compte, aussi bien que de vos enfants, et rien de moins. Vous leur tenez lieu de père et de mère ; c'est à vous à qui Dieu s'en prendra. Hélas ! si tant de pauvres domestiques n'ont point de religion, ce malheur vient en grande partie de ce qu'ils ne sont pas instruits. Si vous aviez la charité de les instruire, en leur faisant connaître ce qu'ils doivent faire pour se sauver, les devoirs qu'ils ont à remplir envers Dieu, envers le prochain et envers eux-mêmes, les vérités de notre sainte religion qu'il faut absolument savoir, vous leur feriez ouvrir les yeux sur leur malheur. Oh ! que de remerciements ils vous feraient pendant toute l'éternité, en vous disant, qu'après Dieu, c'est à vous qu'ils sont redevables de leur bonheur éternel ! Mon Dieu ! peut-on laisser périr des âmes si précieuses, qui ont tant coûté à Jésus-Christ pour les racheter ! - Mais, me direz-vous, cela est bon à dire : si on veut leur parler de la religion, il y en a qui ne vous écoutent pas seulement, ou bien ils se moquent de vous. - Cela n'est que trop vrai. Il y en a quelques-uns qui sont assez malheureux pour ne pas vouloir ouvrir les yeux sur leur malheur ; mais ce n'est pas tous : il y en a aussi qui sont bien contents de se faire instruire. Il faut les prendre avec douceur, en vous rappelant que, quand vous croiriez que cela ne leur servira de rien, vous en serez tout autant récompensés que si vous en aviez fait des saints. Mais ne vous y trompez pas : tôt ou tard ils se rappelleront ce que vous leur aurez appris ; un jour viendra qu'ils en profiteront, et qu'ils prieront le bon Dieu pour vous.
Vous leur devez encore l'aumône de vos prières. Un maître ou une maîtresse qui a des domestiques, ne doit pas passer un jour sans prier le bon Dieu pour eux. Je suis persuadé qu'il y en a qui n'ont peut-être jamais prié le bon Dieu pour leurs domestiques. - Mais, me direz-vous, bien loin d'avoir prié pour eux, je n'y ai même jamais pensé ! - Ah ! M.F., je ne crois pas cela. Si vous aviez vécu dans une ignorance si grande envers vos devoirs, vous seriez bien à plaindre et dignes de la dernière compassion. Si un domestique ne doit pas manquer de prier pour ses maîtres, un maître, une maîtresse, lui doit la même chose, et encore plus, parce que le domestique n'est pas chargé de l'âme de son maître, au lieu que le maître est chargé de l'âme de ses domestiques. Mon Dieu ! que de personnes qui ne connaissent pas leurs devoirs ; qui, par conséquent, ne les remplissent pas, et qui seront perdues pendant l'éternité. Pères et mères, maîtres et maîtresses, n'oubliez pas cette aumône spirituelle que vous devez à vos enfants et à vos domestiques. Vous leur devez encore l'aumône de vos bons exemples, qui leur serviront de guide pour aller au ciel.
Voilà, M.F., ce que je crois le plus capable de satisfaire à la justice de Dieu pour vos péchés confessés et pardonnés.
Vous pouvez encore satisfaire à la justice de Dieu, en supportant avec patience toutes les misères que vous serez obligés de souffrir malgré vous, comme sont les maladies, les infirmités, les afflictions, la pauvreté, les fatigues que vous aurez en travaillant, le froid, le chaud, les accidents qui vous arrivent, la nécessité de mourir. Voyez la bonté de Dieu qui nous a fait la grâce de rendre toutes nos actions méritoires, et capables de retrancher toutes les peines de l'autre vie. Mais, malheureusement, M.F., ce n'est pas dans cet esprit que nous souffrons ces maux que Dieu nous envoie comme autant de grâces qu'il nous fait ; hélas ! étant aveuglés au dernier point sur notre bien, nous allons jusqu'à murmurer et à maudire la main d'un si bon Père, qui change les peines éternelles en d'autres qui ne sont que de quelques minutes. Est-ce à nous, M.F., d'être si aveuglés sur notre bonheur ? Mettons tout à profit : maladies, adversités, afflictions ; toutes ces choses sont des biens que nous ramassons pour le ciel, ou plutôt qui nous exempteront d'aller souffrir des tourments bien rigoureux dans l'autre vie. Unissons toutes nos peines à celles de Jésus-Christ, afin de les rendre méritoires et dignes de satisfaire à la justice de Dieu. Enfin, le grand moyen de satisfaire à la justice de Dieu, c'est de bien l'aimer, d'avoir un vif regret de nos péchés, parce que Jésus-Christ nous dit, que beaucoup de péchés sont remis à celui qui aime beaucoup, et que, à celui qui aime moins, moins de péchés lui sont remis .
5? Nous avons dit que les indulgences sont des moyens très efficaces pour satisfaire à la justice de Dieu, c'est-à-dire pour nous faire éviter les peines du purgatoire. Ces indulgences sont composées des mérites surabondants de Jésus-Christ, de la sainte Vierge et des saints, ce qui fait un trésor inépuisable dans lequel le bon Dieu nous donne le pouvoir de puiser. Pour mieux vous le faire comprendre, c'est comme si vous deviez vingt ou trente pièces à un riche qui veut être payé ; vous n'avez rien ; du moins, il vous faudra un temps infini pour vous acquitter de votre dette. Un riche nous dit :. « Vous n'avez pas de quoi satisfaire à vos dettes ; grenez dans mon coffre ce qui vous est nécessaire pour payer, ce que vous devez. » Voilà précisément ce que Dieu nous fait : nous sommes dans l'impuissance de satisfaire à sa justice, il nous ouvre le trésor des indulgences dans lequel nous pouvons prendre tout ce qu'il nous faut pour satisfaire à cette justice. Il y a des indulgences partielles, qui ne remettent qu'une partie de nos peines et non toutes, comme sont celles que l'on gagne en disant les litanies du saint Nom de Jésus, et pour lesquelles il y a 2OO jours d'indulgences ; en disant celles, de la sainte Vierge, il y a !OO jours , ainsi que tant d'autres. Il y a des indulgences quand on dit l'Ave Maria, l'Angelus, les trois actes de foi, d'espérance et de charité ; en allant voir les malades, en instruisant les igno-rants. Mais les indulgences plénières sont la remise de toutes les peines que nous devions souffrir en purgatoire ; de sorte qu'après nous être confessés d'un grand nombre de péchés, après lesquels, quoiqu'ils soient pardonnés, il nous reste encore un nombre presque infini d'années de purgatoire, si nous gagnons ces indulgences plénières dans leur entier, nous serons aussi exempts du purgatoire qu'un enfant qui meurt après son baptême, ou qu'un martyr qui vient de donner sa vie pour Dieu. Ces indulgences peuvent se gagner, si l'on est de la confrérie du saint Rosaire, tous les premiers dimanches du mois, lorsqu'on a le bonheur de se confesser et de communier, et toutes les fêtes de la sainte Vierge ; tous les troisièmes dimanches, si nous sommes de la confrérie du Saint-Sacrement. Oh ! M.F., qu'il est facile de retrancher les peines de l'autre vie, pour un chrétien qui profite des grâces que le bon Dieu lui présente ! Mais il faut bien vous dire aussi que, pour gagner tant de biens, il faut être en état de grâce, s'être confessé et avoir communié, et faire les prières que le Saint-Père prescrit ; il n'y a que le chemin de la croix pour lequel on n'a pas besoin de se confesser ni de communier. Mais il faut toujours être exempt de péché mortel, avoir un grand regret de tous ses péchés véniels, et être dans une véritable résolution de ne plus les commettre. Si vous apportez ces dispositions, vous pouvez les gagner pour vous ou pour les âmes du purgatoire. Rien, M.F., de facile comme de satisfaire à la justice de Dieu, puisque nous avons tant de moyens pour cela ; de sorte que si nous allons en purgatoire, ce sera bien par notre faute. Oh ! si un chrétien était instruit, et qu'il voulût bien profiter de tout ce que le bon Dieu présente, que de trésors il ramasserait pour le ciel ! Mon Dieu ! si nous sommes si pauvres, c'est bien parce que nous ne voulons pas nous enrichir. Mais ce n'est pas encore tout.
Après avoir satisfait à Dieu, il faut encore satisfaire à notre prochain pour le tort que nous lui avons fait, soit dans son corps, soit à son âme. Je dis qu'on lui fait tort dans son corps, c'est-à-dire en sa personne, en l'outrageant tantôt par des paroles injurieuses ou méprisantes, tantôt par de mauvais traitements. Si nous avons eu le mal-heur de l'outrager par des paroles injurieuses, il faut lui faire des excuses et nous réconcilier avec lui. Si on lui avait fait tort en frappant ses bêtes, ce qui peut arriver lorsqu'on les trouve à nous faire quelque dégât dans nos récoltes, vous êtes obligé de lui donner tout ce que vous êtes cause qu'elles ont perdu de valeur : vous pouviez vous faire payer et non maltraiter ces bêtes ; si vous avez fait quelque tort, vous êtes obligé de le réparer aussitôt que vous le pourrez, sans quoi vous êtes grandement coupable. Si vous avez négligé de le faire, vous avez péché, et vous devez vous en accuser. Si vous avez fait tort à votre prochain dans son honneur, comme serait par médisance, vous êtes obligé de dire de bons rensei-gnements autant que vous avez pu en donner de mauvais, en disant tout le bien que vous en pourrez savoir, en cachant les défauts qu'il pourrait avoir, que vous n'êtes pas obligé de dévoiler. Si vous l'avez calomnié, vous devez aller trouver les personnes auprès desquelles vous avez dit des choses fausses de votre prochain, et leur dire que tout ce que vous avez dit n'est pas vrai ; que vous en êtes bien fâché et les prier de ne pas les croire. Mais si vous lui avez fait tort dans son âme, c'est encore bien plus difficile à réparer ; cependant il faut le faire autant qu'on le peut, sans quoi jamais le bon Dieu ne nous pardonnera.
Il faut bien vous examiner si vous n'avez point donné de scandale à vos enfants ou à vos voisins. Combien de pères et de mères, de maîtres et de maîtresses qui scandalisent leurs enfants et leurs domestiques en ne faisant de prières, ni le matin ni le soir, ou qui les feront en s'habillant, ou couchés sur une chaise, qui ne feront pas même un signe de croix avant et après avoir mangé ! Combien de fois les entendent-ils jurer et peut-être même blasphémer ! Combien de fois les ont-ils vus tra-vailler le dimanche matin, même avant la sainte messe ! Il faut encore examiner si vous avez chanté de mauvaises chansons, si vous avez apporté de mauvais livres, si vous avez donné de mauvais conseils, comme en disant à quelqu'un de se venger, de se payer de ses mains ou de dire des injures au prochain. Vous devez encore vous examiner si vous n'avez pas emprunté des objets de votre voisin que vous avez négligé de rendre ; si vous avez négligé de faire quelque aumône que l'on vous avait commandée ou quelques restitutions de la part de vos pauvres parents morts. Il faut, pour avoir le bonheur que vos péchés soient pardonnés, que vous n'ayez rien du bien du prochain que vous devez et pouvez lui rendre ; que si vous avez noirci sa réputation, il faut que vous ayez fait tout ce que vous avez pu pour réparer ce tort ; il faut vous être réconcilié avec vos ennemis, leur parler comme s'ils ne vous avaient fait que du bien toute votre vie, sans rien conserver dans votre cœur que la charité qu'un bon chrétien doit avoir pour tout le monde. Il faut recevoir votre pénitence de bon cœur, avec un vrai désir de l'accomplir autant bien que vous le pourrez, et la faire à genoux avec piété et reconnais-sance, en pensant combien le bon Dieu est bon de se contenter de si peu de chose, et faire en sorte que les peines que vous éprouvez dans votre état vous servent de pénitence. Il faut gagner autant que nous le pourrons les indulgences, afin qu'après la mort nous ayons le bonheur d'avoir satisfait à Dieu pour nos péchés, et au prochain pour les torts que nous lui avons faits, et que nous puissions tous paraître avec confiance au tribunal de Dieu. C'est le bonheur que...

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1 juin 2008 7 01 /06 /juin /2008 08:56


Je dis, M.F., que nous devons aimer le bon Dieu. Ah ! M.F., ne nous y trompons pas ; si nous n'aimons pas le bon Dieu dans ce monde, jamais nous n'aurons le bonheur de l'aimer dans l'autre. Ne vous a-t-on pas dit, lorsque vous êtes venus au catéchisme, que si vous ne sauviez pas votre âme, tout était perdu pour vous ? Que vous auriez beau pleurer pendant toute l'éternité, que vous n'avanceriez rien ? Ne vous a-t-on pas dit, en vous faisant distinguer le bien d'avec le mal, qu'un seul péché mortel pouvait vous perdre pour jamais ? Que le péché est le seul mal que vous ayez à craindre, puisqu'il n'y a que lui qui a le pouvoir de nous séparer de Dieu pour toute l'éternité, en nous jetant en enfer ? Ne vous a-t-on pas dit que nous mourrons un jour, et que chaque jour est peut-être le dernier pour nous ? Ne vous a-t-on pas fait ressouvenir qu'au moment où nous mourrons, nous serons jugés rigoureusement, et que tout ce que nous avons fait pendant notre vie de bien et de mal nous accompagnera au tribunal de Dieu ? N'avais je pas raison de vous dire que nous n'avons qu'à savoir ce que renferme notre catéchisme, et nous avons toute la science nécessaire pour nous sauver ? Lorsque vous êtes venus ici dans votre enfance, ne vous a-t-on pas dit qu'après ce temps qui finira bientôt, il en viendra un autre qui ne finira jamais, qui renfermera toutes sortes de biens ou de maux, selon que nous aurons bien ou mal fait ? Dites-moi, M.F., si toutes ces vérités étaient gravées dans nos cœurs, pourrions-nous vivre sans aimer le bon Dieu et sans faire tout ce qui dépend de nous pour éviter tous ces malheurs ?
Hélas ! M.F., que ces vérités ont fait trembler de saints, et converti de grands pécheurs, et ont poussé de pénitents à user de rigueur dans leurs pénitences et leurs macérations ! Nous lisons dans l'histoire, que saint Ambroise, écrivant à l'empereur Théodose, qui avait commis un péché plutôt par surprise que par malice, lui disait : « J'ai eu une vision où le bon Dieu m'a montré que, vous voyant venir à l'église, je devais vous en fermer la porte ; que votre péché vous avait rendu indigne d'y entrer. » Après la lecture de cette lettre, l'empereur commença à répandre des larmes en abondance ; cependant il alla selon sa coutume se présenter à la porte de l'église, dans l'espérance que l'évêque se laisserait toucher par ses larmes et son repentir. Mais l'évêque, bien loin de se laisser fléchir comme ces ministres lâches et complaisants, le voyant s'approcher de l'église, lui dit, selon l'ordre qu'il en avait reçu de Dieu, de s'arrêter, qu'il était indigne d'entrer dans la maison de Celui qu'il avait osé outrager, et de commencer à expier son péché. « Il est vrai, lui dit l'empereur, que je suis pécheur et indigne d'entrer dans le temple du Seigneur ; mais le bon Dieu voit mon repentir. David a bien péché et le Seigneur lui a bien pardonné. » - « Eh bien ! lui dit saint Ambroise, si vous avez imité David dans son péché, imitez-le dans sa pénitence. » L'empereur, sans rien répliquer à ces paroles, se retire ; les larmes coulent de ses yeux ; son cœur se brise de douleur ; il arrache ses habits royaux, en prend de pauvres et de déchirés, se jette la face contre terre, se livre à toute l'amertume de la douleur ; il fait retentir son palais des cris les plus déchirants. Ses sujets, le voyant dans une si grande désolation, n'ont le courage ni de le voir, ni de lui dire la moindre chose pour le consoler ; ils se contentent de mêler leurs larmes à celles de leur maître ; son palais est changé en un lieu de deuil, de larmes et de pénitences. Il ne se contenta pas de confesser son péché dans le tribunal de la pénitence, il l'avouait publiquement, afin que cette humiliation attirât sur lui les miséricordes de Dieu. Il était inconsolable de voir que ses sujets allaient à l'église et que lui-même en était privé. Si on lui permettait d'assister à une prière publique, il y paraissait de la manière la plus humiliante ; il n'était ni debout, ni à genoux comme les autres, mais le visage prosterné contre la terre qu'il trempait de ses larmes. Il s'arrachait les cheveux pour montrer la grandeur de sa douleur ; il prenait des pierres avec lesquelles il se meurtrissait la poitrine, en criant miséricorde. Il conserva toute sa vie le souvenir de son péché ; ses yeux versaient continuellement des larmes. Mais si vous me demandez, quelle fut la cause de tant de larmes, d'une si grande douleur et d'une pénitence si extraordinaire ? Hélas ! M.F., ce fut la seule pensée qu'un jour Dieu le citerait avec son péché, devant son tribunal où il serait jugé sans miséricorde.
Hélas ! M.F., si ces grandes vérités étaient bien gravées dans nos cœurs, pourrions-nous vivre sans travailler continuellement à apaiser la justice de Dieu que nos péchés ont irrité ? En effet, M.F., quel est celui qui, pensant qu'il n'est dans ce monde que pour sauver son âme, pourrait encore chercher à tromper, à faire tort à son prochain ? Quel est celui qui voudrait s'enrichir par des moyens injustes, s'il était bien convaincu que, tous ces biens qu'il ramasse aux dépens du salut de son âme ; dans quelque temps il va les laisser à des héritiers, peut-être à des ingrats, qui les dissiperont en débauches, sans peut-être faire la moindre prière pour le repos de son âme ? Mais quand bien même ils en feraient des bonnes œuvres si vous avez laissé votre âme dans le péché, ces bonnes œuvres ne vous tireront pas de l'enfer. Quel est celui qui pourrait encore se livrer aux amusements du monde, qui sont si courts et si funestes à notre salut, en perdant de vue la grande affaire de son éternité ? Quel est celui qui, étant bien persuadé qu'un seul péché mortel peut le damner, aurait le courage de le commettre ? ou, qui, ayant le malheur de l'avoir commis, pourrait encore rester dans un état si déplorable où la main de Dieu peut le frapper à chaque instant, et ne s'empresserait pas de vite avoir recours au sacrement de pénitence, seul remède que le bon Dieu nous offre dans sa miséricorde ? Quel est celui, M.F., qui, pensant qu'il peut mourir à tout moment, ne vivrait pas toujours en tremblant sur le bord de l'abîme ? Qui est celui qui s'attacherait si fort à la vie, pensant que peut-être demain il n'y sera plus ? Quel est celui, M.F., qui, étant très assuré qu'au moment où il ira paraître devant son Dieu, il sera jugé rigoureusement, ne craindrait pas toujours de subir un jugement si redoutable même aux plus justes ? Quel est celui, M.F., qui, étant très assuré qu'après cette vie périssable nous en aurons une autre heureuse ou malheureuse, selon que nous aurons bien ou mal vécu, ne mettrait pas tous ses soins à mériter les biens que le bon Dieu prépare à ceux qui l'ont aimé ?
Ah ! M.F., disons encore mieux, qui est-ce qui, méditant bien ces grandes vérités, ne vivrait et ne mourrait pas en saint ? Ô mon âme, s'écriait un saint pénitent, souviens-toi de tes péchés et de ces grandes vérités ; n'oublie jamais d'où tu viens, où tu vas, de qui tu as reçu l'être, à qui tu dois donner ton cœur, ce que tu as apporté en venant au monde et ce que tu emporteras en sortant de ton exil. Hélas ! M, F., nous n'aurons guère songé à tout cela jusqu'à présent ; hélas ! nous attendons, pour y penser, que nos larmes et nos pénitences soient sans fruit. Que nous serions heureux, M.F., si ces grandes vérités pouvaient dissiper les ténèbres qui nous aveuglent sur l'affaire de notre salut ! si nous avions le bonheur de bien être convaincus que nous n'avons été que pur néant et misérable ver de terre ; que nous ne sommes que pécheurs et coupables ; que nous serons un jour éternellement heureux si nous évitons le péché, et éternellement malheureux si nous suivons nos penchants ! Hélas ! M.F., pour nous préparer au terrible passage, nous n'avons peut-être que quelques instants. Rentrons dans nos cœurs, M.F., pour ne nous occuper que de ces grandes vérités, seules dignes de nous occuper, seules capables de nous convertir.
Laissons passer, M.F., ce qui passe et périt avec nous ; attachons-nous à ce qui est éternel et permanent. Disons à toutes les choses d'ici-bas, comme tous les saints : Non ! non ! vous ne m'êtes plus rien, puisque, peut-être demain, vous ou moi ne serons plus ; laissez-moi profiter du peu de temps qui me reste pour essayer si le bon Dieu voudra bien me pardonner. Ah ! non, non, je ne veux plus vivre que pour Dieu, en méprisant les biens périssables. Ah ! que ces saints ont bien compris ces grandes vérités ! et nous pouvons dire qu'ils en ont fait toute leur occupation. Nous lisons dans l'histoire de l'Église qu'un grand nombre de saints, pénétrés des vérités éternelles et du néant de ce monde, l'ont méprisé et abandonné, pour aller s'enfermer dans des monastères ou s'ensevelir dans le fond des forêts, pour avoir le moyen de méditer ces vérités avec plus de loisir. Et là, dans des antres sombres et obscurs, séparés du bruit et du tumulte du monde, ils ne s'occupaient que de ces vérités immuables ; et, pénétrés de ces grands sentiments, ils exerçaient sur leur corps toutes les rigueurs de la pénitence que leur amour pour Dieu pouvait leur inspirer. La prière, le jeûne et la discipline réduisaient leur corps à un état digne de la plus grande compassion. Une grande partie ne mangeaient que quelques racines qu'ils trouvaient en remuant la terre ; s'ils mangeaient quelques morceaux de pain, ils les détrempaient avec leurs larmes, se voyant forcés de soulager un corps qui était aussi mort que vivant. Ainsi passaient-ils leur vie qui n'était qu'un martyre continuel. Et quand après vingt, trente, quarante ou quatre-vingts ans de pénitence, ils arrivaient à la fin de leur course, encore tout effrayés, ils s'écriaient les uns aux autres en tremblant : Pensez-vous, mes amis, que Dieu aura encore pitié de nos âmes et qu'il se laissera fléchir ? Qu'il voudra encore nous accorder le pardon de nos péchés ? Pensez-vous que nous pourrons encore trouver grâce devant ce juge qui alors sera sans miséricorde ? Ah ! qui priera pour nous, pour adoucir la sévérité de notre juge ? Ah ! pouvons-nous encore espérer d'avoir un jour part au bonheur des enfants de Dieu ?
Oui, M.F., nous voyons que les saints pénitents, après avoir eu le bonheur de connaître ce que c'est que le péché, et combien le bon Dieu le punit rigoureusement dans l'autre vie, ne mettaient point de bornes à leurs pénitences. Saint Jérôme nous rapporte qu'une dame romaine, ayant quitté son mari à cause des vices auxquels il se livrait, crut qu'étant séparée par les lois, elle pouvait sans péché se remarier à un autre légitimement. Saint Jérôme nous dit que, lui ayant fait connaître son péché ; elle fut pénétrée d'une si grande douleur, couverte d'une telle confusion, qu'elle quitta sur-le-champ ses habits du monde et se revêtit d'un sac ; les cheveux épars, le visage, souillé, les mains toutes sales, la tête couverte de cendre et de poussière, les habits tout déchirés, la bouche fermée : dans ce triste état, elle va se jeter aux pieds du Saint-Père. Le Saint-Père et tous ceux qui furent témoins de ce spectacle, semblaient ne plus pouvoir vivre en voyant l'état où cette dame romaine s'était mise pour une faute d'ignorance. Rome, dit ce Père, faisait retentir son enceinte des cris les plus déchirants, et semblait vouloir partager les douleurs de cette grande pénitente. Elle avouait publiquement son péché, et toujours avec des torrents de larmes. Elle porta ses habits de pénitence toute sa vie ; sa douleur, sa pénitence la suivirent jusqu'au tombeau. Non contente de tout cela, elle vendit tous ses biens, qui étaient immenses, afin de vivre et de mourir, dans la plus grande pauvreté.
Mais, vous, vous demandez quelle fut donc la cause de tout cela ? Hélas ! la seule pensée qu'un jour elle serait sommée d'aller paraître avec son péché devant le tribunal de Jésus-Christ. Elle demandait en grâce à Dieu de prolonger sa vie de quelques jours, pour qu'elle eût le temps de faire pénitence. Hélas ! s'écriait-elle à chaque instant ; il faut que j'aille paraître devant le bon Dieu ; que vais-je devenir, si mon péché n'est pas effacé par mes larmes et ma pénitence ? Ô heureuse pénitence ! Ô larmes salutaires ! Venez à mon secours : c'est vous seules que je veux pour compagnes pendant tous les jours de ma vie.
Hélas ! M.F., nous dit le grand saint Jean Climaque , si la pensée de l'éternité a porté tant de saints à faire des pénitences si extraordinaires, quel sera donc notre sort à nous qui sommes si pécheurs et... point de pénitence ? Mon Dieu ! que votre justice sera terrible pour ces pauvres pécheurs qui n'auront rien sur quoi s'appuyer ! « Ah ! mes amis, nous dit-il, j'ai vu des pénitents dans un lieu que l'on ne peut ni voir ni même y penser sans verser des larmes ; dans un lieu, dis-je, dépourvu de tout secours humain, de toute consolation humaine : ce n'était qu'obscurité, que puanteur, que saleté ; tout y était si affreux, que l'on ne pouvait les voir sans pleurer de compassion. Ces illustres et saints pénitents ne voyaient dans ce lieu ni feu, ni vin, seulement quelques racines et quelques morceaux de pain dur et noir qu'ils arrosaient de leurs larmes. Lorsque je fus arrivé, nous dit saint Jean Climaque, dans ce lieu de pénitence que l'on nommait avec bien juste raison « le séjour de pleurs et de larmes, » je vis véritablement, si j'ose dire, ce que l'œil de celui qui néglige son salut n'a jamais vu, et ce que l'oreille de celui qui est paresseux dans ses devoirs n'a jamais entendu, et ce que le cœur de celui qui marche lâchement dans le chemin de la vertu n'a jamais pu comprendre ; car je vous assure que je vis des actions et j'entendis des paroles capables de fléchir la colère de Dieu. Les uns passaient les nuits entières, se tenant sur le bout de leurs pieds, et cela à la rigueur de l'hiver ; et, quand leur pauvre corps tombait de lassitude et de faiblesse : Ah ! maudit, se disaient-ils à eux-mêmes, puisque tu as eu le malheur de tant outrager le bon Dieu, il faut que tu souffres ou dans ce monde ou dans l'autre : choisis le parti que tu veux prendre ; les souffrances de ce monde ne sont que d'un moment, au lieu que celles de l'autre vie sont éternelles : J'en vis d'autres qui, les yeux toujours élevés vers le ciel, poussaient les cris les plus déchirants en demandant miséricorde ; d'autres, qui se faisaient lier les mains, même les doigts, pendant leur prière, comme des criminels qui se croyaient indignes de fixer le ciel, ils étaient tellement pénétrés de leur misère et de leur néant, qu'ils ne savaient par où commencer leurs prières ; ils s'offraient à Dieu comme des victimes prêtes à être immolées. L'on en voyait d'autres, revêtus d'un sac, couverts de cendre, couchés sur le carreau, se battre le front contre les pierres ; d'autres qui pleuraient avec tant de larmes, qu'ils formaient des ruisseaux. J'en vis qui étaient tellement couverts d'ulcères, qu'il en sortait une infection capable de faire mourir ceux qui étaient auprès d'eux. Ils avaient si peu soin d'eux, que leur corps ressemblait à une brassée d'os couverte d'une peau. De quelque côté que l'on se tournât, l'on n'entendait que des cris et des sanglots qui vous déchiraient les entrailles et faisaient couler vos larmes. Leurs cris les plus ordinaires étaient ceux-ci : Ah ! malheur à nous qui avons péché ! Les uns portaient leur rigueur si loin, qu'ils ne buvaient de l'eau que pour s'empêcher de mourir ; d'autres, quand ils mettaient quelque morceau de pain à leur bouche, le rejetaient aussitôt en disant qu'ils étaient indignes de manger le pain des enfants de Dieu après l'avoir tant outragé. Ils avaient toujours l'image de la mort présente à leur esprit et devant les yeux ; ils se disaient les uns aux autres : Hélas ! mes amis, qu'allons-nous devenir ? Croyez-vous que nous avançons un peu dans la route de la pénitence ? Oh ! que nos plaies sont profondes ! que nos dettes sont grandes ! que ferons-nous pour les acquitter ? Faisons, se disaient-ils, comme les Ninivites. Hélas ! que sait-on si le bon Dieu n'aura pas encore pitié de nous ? Faisons tout ce que nous pourrons pour essayer si le Seigneur voudra encore se laisser toucher ; courons dans la carrière de la pénitence, sans épargner ce corps de péché qui n'est qu'un abîme de corruption ; tuons ce maudit corps, comme il a voulu tuer nos pauvres âmes. C'était leur langage ordinaire ; il suffisait, nous dit saint Jean Climaque, de les regarder, pour pleurer amèrement : ils avaient les yeux abattus, enfoncés dans la tête, ils n'avaient plus de poils aux paupières ; leurs joues étaient tellement retirées, qu'il semblait que le feu les avait rôties, tant il leur était ordinaire de pleurer à chaudes larmes ; leur visage était si défiguré et si pâle, qu'ils ressemblaient à des morts qui seraient demeurés deux jours dans le tombeau. Il y en avait qui se meurtrissaient tellement la poitrine à coups de pierres, qu'à plusieurs, on voyait le sang leur sortir par la bouche ; plusieurs demandaient à leur supérieur de leur mettre les fers au cou et aux mains et des entraves aux pieds ; une partie les gardèrent jusqu'au tombeau. Ils étaient si humbles, ils aimaient tant le bon Dieu, ils avaient tant de douleur de leurs péchés, lorsqu'ils se voyaient sur le point d'aller paraître devant leur juge, qu'ils priaient en grâce leur supérieur de ne pas les ensevelir, mais de les jeter dans quelque rivière ou dans quelque bois pour servir de pâture aux loups et aux bêtes sauvages. Voilà, nous dit saint Jean Climaque, la manière dont vivaient ces âmes saintes et innocentes. Lorsque je fus de retour, continue le même saint, et que le supérieur vit que j'étais si défait, qu'à peine pouvait-il me reconnaître, et que je semblais ne plus pouvoir vivre : Eh bien ! mon père, me dit-il, avez-vous vu les travaux et les combats de nos généreux soldats ? Je ne pus lui répondre que par des larmes et des sanglots, tant ce genre de vie m'avait effrayé dans des corps humains.
Hélas ! M.F., où en sommes-nous ? Quels seraient notre sort et notre éternité si Dieu en demandait autant de nous ? Ah ! non, non, M.F., jamais de ciel pour nous, s'il en fallait autant ! Ah ! si du moins, sans faire ces grandes et épouvantables pénitences, nous avions seulement le bonheur de cesser de pécher et de commencer aujourd'hui à aimer le bon Dieu, nous pourrions encore espérer le même bonheur. Mon Dieu, que nous sommes aveugles sur notre bonheur éternel !- Hélas ! M.F., ces grands saints, que nous admirons sans avoir le courage de les imiter, dites-moi, avaient-ils un autre évangile à suivre ? Avaient-ils une autre religion à pratiquer ? Avaient-ils un autre Dieu à servir, une autre éternité à craindre ou à espérer ? Non, sans doute, M.F., mais ils avaient la foi que nous n'avons pas, que nous avons presque éteinte par la multitude de nos péchés : c'est qu'ils pensaient sérieusement au salut de leur pauvre âme, tandis que nous la laissons de côté, cette pauvre âme, qui est si pauvre et qui a tant coûté à Jésus-Christ, et qu'il nous est indifférent de sauver ou de damner. C'est qu'ils méditaient sans cesse sur ces grandes et terribles vérités de l'autre vie, la perte d'un Dieu, la grandeur du péché, une éternité heureuse ou malheureuse, l'incertitude de la mort, les abîmes redoutables des jugements de Dieu et les suites d'un avenir heureux ou malheureux, selon que nous aurons bien ou mal vécu ; tandis que nous, nous n'y pensons pas même : n'étant occupés que des choses de ce monde, nous laissons notre âme et le ciel de côté. En un mot, c'est qu'ils vivaient en pénitents et en saints, tandis que nous vivons en mondains, dans le péché et les plaisirs du monde, et... point de pénitence.
Ô aveuglement de l'homme, que tu es grand ! Qui pourra jamais te comprendre ? N'être dans ce monde que pour aimer le bon Dieu et sauver notre âme, et ne vivre que pour l'offenser et rendre notre âme malheureuse pendant l'éternité !... En effet, M.F., quelle a été notre vie jusqu'à présent ? A quoi avons-nous pensé depuis que nous sommes sur la terre ? A qui avons-nous donné notre cœur ? Qu'avons-nous fait pour Dieu, notre première et dernière fin ? Quel zèle, quelle ardeur, avons-nous eus pour la gloire de Dieu et le salut de notre pauvre âme, qui a tant coûté de souffrances à Jésus-Christ ? Combien, au contraire, n'avons-nous pas de reproches à nous faire ?
Hélas ! bien loin d'avoir employé toute notre vie à procurer la gloire de Dieu et à nous assurer le bonheur éternel, peut-être n'y avons-nous pas même pensé un seul jour, comme un chrétien doit le faire toute sa vie. Ah ! ingrats, est-ce pour cela que le bon Dieu nous a créés et mis sur la terre ? N'est-ce pas au contraire pour ne nous occuper que de lui et lui consacrer tous les mouvements de notre cœur ? Nous ne devrions vivre que pour lui, et peut-être n'avons-nous pas encore vécu un seul jour que nous puissions dire être tout pour lui et pour lui seul.
Hélas ! M.F., bientôt il nous faudra aller lui rendre compte de toutes nos actions. Qu'aurons-nous à lui présenter ? Qu'aurons-nous à répondre à ses interrogations lorsqu'il nous montrera, d'un côté, toutes les grâces qu'il nous a accordées pendant toute notre vie, et de l'autre, le peu de profit ou plutôt le mépris que nous en avons fait ? Est-il bien possible que, ayant entre les mains tant de grâces si précieuses, nous soyons encore si tièdes, si lâches et si languissants dans le service de Dieu ? Ah ! M.F., si des idolâtres et des païens avaient reçu autant de grâces que nous, ne seraient-ils pas devenus de grands saints ? Combien, M.F., de grands pécheurs, s'ils avaient été comblés de tant de bienfaits que nous, n'auraient-ils pas fait pénitence, comme les Ninivites, sous la cendre et le cilice ? Rappelons-nous, M.F., tout ce que le bon Dieu a fait pour nous depuis que nous sommes au monde. Combien sont morts sans avoir eu le bonheur de recevoir le saint Baptême ? Combien d'autres qui, après un seul péché mortel, ont été frappés de mort subite et sont tombés en enfer ! Oh ! combien de dangers même corporels dont Dieu, dans sa miséricorde, nous a préservés, préférablement à tant d'autres qui ont péri d'une manière extraordinaire ! Et combien de fois, après avoir eu le malheur de pécher, le bon Dieu ne nous a-t-il pas poursuivis par des remords de conscience, par de bonnes pensées ! Combien d'instructions, combien de bons exemples, qui semblaient nous reprocher notre indifférence pour notre salut !
Dites-moi, M.F., après tant de traits de la miséricorde du bon Dieu, qu'aurons-nous à lui répondre, lorsqu'il nous demandera compte du profit que nous en avons fait ? Ô triste pensée, M.F., pour un pécheur qui a tout méprisé, et qui n'a su profiter de rien ! Eh bien ! ingrats, va nous dire Jésus-Christ, est-ce que les vertus que je vous ai commandées étaient trop difficiles ? Ne pouviez-vous pas les pratiquer aussi bien que tant d'autres ? Dans quel état paraissez-vous devant moi ! Ne saviez-vous pas qu'un jour viendrait où je vous demanderais compte de tout ce que j'ai fait pour vous ? Eh bien ! misérable, rendez-moi compte de tout ce que ma miséricorde a fait pour vous ! Hélas ! M.F., qu'allons-nous répondre, ou plutôt quelle confusion pour nous !
Prévenons, M.F., ce moment si malheureux pour le pécheur, en profitant désormais des grâces que la bonté de Dieu veut bien encore nous accorder aujourd'hui. Je dis aujourd'hui, puisque peut-être demain, ou le bon Dieu nous aura abandonnés, ou nous ne serons plus dans ce monde. Savez-vous, M.F., le langage que nous allons tenir dans ce moment ? Le voici : Ah ! dirons-nous, je savais très bien que je n'étais sur la terre que pour un peu de temps, et cependant je n'ai vécu que pour le monde. En perdant la vie éternelle, je savais que quelques années finiraient ma course, et que mille ans n'auraient pas été trop longs pour me préparer à ce triste et terrible passage de ce monde à l'éternité où je pouvais entrer à chaque instant ; et, ce peu de temps, je ne l'ai employé qu'aux affaires du temps, aux amusements et à des riens. Voilà ce temps précieux que Dieu ne m'avait donné que pour m'assurer un bonheur éternel : il va disparaître à mes yeux, et l'éternité va commencer pour ne finir jamais. Sera-t-elle heureuse ou malheureuse ? Hélas ! qu'ai-je fait pour la mériter heureuse ? Ô temps perdu ! ô éternité oubliée ! ô cruelle méprise ! que tu jettes d'âmes en enfer ! ô aveuglement de l'homme, qui pourra te comprendre ? Quatre jours à passer dans ce monde, et une éternité entière dans l'autre : et ces quatre jours ont fait toute mon occupation, et, pour l'éternité, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour l'effacer de ma mémoire ! Ô mon Dieu ! où est donc notre foi ? Où est notre raison, pour vivre comme nous vivons ?
Que devons-nous conclure de tout cela, M.F. ? C'est que, malgré que nous ayons tant méprisé de grâces, si nous voulons profiter de celles que le bon Dieu veut nous accorder dans sa miséricorde, non seulement nous pouvons racheter le temps passé, mais nous pouvons encore nous procurer un bonheur infini dans l'autre vie. Si le bon Dieu nous a conservé la vie malgré tant de péchés, ce n'est que parce qu'il voulait répandre sur nous la grandeur de ses miséricordes ; plus nous sommes pécheurs, plus il désire notre salut, afin que nous soyons comme autant d'instruments pour publier pendant toute l'éternité la grandeur de ses miséricordes sur les pécheurs.
Oui, M.F., il nous attend les bras ouverts ; il nous ouvre la plaie de son divin Cœur, pour nous cacher à la sévérité de la justice de son Père ; il nous présente tous les mérites de sa mort et passion, afin de payer pour nos péchés. Si notre retour est sincère, il se charge de répondre pour nous au tribunal de son Père, quand nous serons interrogés pour rendre compte de notre vie.
Heureux celui qui obéit à la voix de son Dieu qui l'appelle ! Heureux, M.F., celui qui n'aura jamais perdu de vue que sa vie est bien courte, qu'il peut mourir à chaque instant, et qu'après cette vie il sera jugé, pour une éternité de bonheur ou de malheur, pour le ciel ou l'enfer ! Ô mon Dieu ! si nous pensions sans cesse à nos fins dernières, pourrions-nous bien vivre dans le péché, pourrions-nous bien oublier ce temps à venir qui, une fois commencé, ne finira jamais ? Dites-moi, M.F., croyez-vous à cette éternité, vous qui depuis peut-être dix ou vingt ans êtes dans la haine de Dieu ? Croyez-vous à l'éternité, M.F., vous qui avez le bien d'autrui ? Ah ! non, non, si vous y croyiez, vous ne pourriez pas vivre comme vous vivez. Dites-moi, misérable ; qui depuis tant d'années avez des péchés cachés dans vos confessions, qui êtes coupable d'autant de sacrilèges que vous avez fait de communions ; hélas ! si vous le croyiez un petit peu, ne mourriez-vous pas d'horreur de vous-même en pensant qu'à tout moment vous êtes exposé à aller rendre compte de toutes ces turpitudes devant un juge qui sera sans miséricorde ? Oui, M.F., si nous avions le bonheur de bien méditer sur ce qui nous attend après ce monde qui est si court, il nous serait impossible de ne pas travailler toute notre vie en tremblant dans la crainte de ne pas réussir à sauver notre pauvre âme. Heureux, M.F., celui qui se tiendra toujours prêt ! C'est ce que je vous souhaite...

2ème DIMANCHE DE L'AVENT

Sur le respect humain

Beatus qui non fuerit scandatizatus in me.
Bienheureux celui qui ne prendra pas de moi un sujet de scandale (S.Matth., XI, 6.)

Rien, M.F., de plus glorieux et de plus honorable pour un chrétien que de porter le nom sublime d'enfant de Dieu, de frère de Jésus-Christ. Mais aussi rien n'est plus infâme que d'avoir honte de le manifester autant de fois que l'occasion s'en présente. Nous ne sommes pas étonnés de voir des hypocrites montrer autant qu'ils peuvent un extérieur de piété pour s'attirer l'estime et les louanges des hommes, tandis que leurs pauvres cœurs sont dévorés par les péchés les plus infâmes. Ils voudraient, ces aveugles, jouir des honneurs qui sont inséparables de la vertu, sans avoir la peine de la pratiquer. Nous sommes encore moins étonnés de voir de bons chrétiens cacher, autant qu'ils le peuvent, leurs bonnes œuvres aux yeux du monde, de crainte que la vaine gloire ne se glisse dans leur cœur et que les vains applaudissements des hommes ne leur en fassent perdre le mérite et la récompense. Mais, M.F., où trouvons-nous une lâcheté plus criminelle et une abomination plus détestable que la nôtre : que, faisant profession de croire en Jésus-Christ ; que, nous étant engagés par les serments les plus sacrés à marcher sur ses traces, à soutenir ses intérêts et sa gloire, aux dépens même de notre vie, nous soyons si lâches, qu'à la première occasion nous violions les promesses que nous lui avons faites sur les fonts sacrés du Baptême. Ah ! malheureux, que faisons-nous ? Qui est Celui que nous renions ? Hélas ! nous abandonnons notre Dieu, notre Sauveur, pour nous ranger parmi les esclaves du démon qui nous trompe et qui ne cherche que notre perte et notre malheur éternel. Oh ! maudit respect humain ! que tu entraînes d'âmes dans les enfers ! Mais pour mieux vous en faire sentir la bassesse, je vous montrerai : 1? Combien le respect humain, c'est-à-dire la honte de faire le bien, outrage le bon Dieu ; 2? Combien celui qui le commet annonce un esprit faible et borné.

I. - Nous ne parlerons pas, M.F., de tous ces impies de la première classe qui emploient leur temps, leur science et leur pauvre vie à détruire notre sainte religion, s'ils le pouvaient. Ces malheureux ne semblent vivre que pour anéantir les souffrances, les mérites de la mort et passion de Jésus-Christ. Ils ont employé, les uns leurs forces, les autres leur science, pour briser cette pierre sur laquelle Jésus-Christ a bâti son Église. Mais ces insensés vont se briser contre cette pierre de l'Église, qui est notre sainte religion, laquelle subsistera toujours malgré tous leurs efforts.
En effet, M.F., à quoi aboutit toute la furie des persécuteurs de l'Église, des Néron, des Maximien, des Dioclétien, et de tant d'autres qui ont cru que, par la force de leurs armes ; ils viendraient à bout de la faire disparaître de la terre. C'est bien tout le contraire : le sang de tant de martyrs n'a servi, comme dit Tertullien, qu'à faire fleurir la religion plus que jamais, et leur sang semblait une semence qui en produisait cent pour un. Malheureux ! que vous a fait cette belle et sainte religion, pour tant la persécuter, puisqu'elle seule peut rendre l'homme heureux sur la terre ? Hélas ! que de larmes et que de cris ils poussent maintenant dans les enfers, où ils reconnaissent bien clairement que cette religion, contre laquelle ils se sont déchaînés, les aurait conduits au ciel ! Mais, regrets inutiles et superflus !
Voyez encore ces autres impies qui ont fait tout ce qu'ils ont pu pour détruire notre sainte religion par leurs écrits, tels qu'un Voltaire, un Jean-Jacques Rousseau, un Diderot, un d'Alembert, un Volney et tant d'autres, qui n'ont passé leur vie qu'à vomir par leurs écrits tout ce que le démon pouvait leur inspirer. Hélas ! ils ont bien fait du mal, il est vrai ; ils ont perdu des âmes, en ont bien entraîné avec eux aux enfers ; mais ils n'ont pas pu détruire la religion, comme ils croyaient ; ils se sont brisés contre cette pierre. Mais ils n'ont pas brisé la pierre sur laquelle Jésus-Christ a bâti son Église et qui devra durer jusqu'à la fin du monde. Où sont maintenant ces pauvres impies ? Hélas ! en enfer, où ils pleurent leur malheur et celui de tous ceux qu'ils ont entraînés avec eux. Ne disons rien encore, M.F., de ces derniers impies, qui, sans se montrer ouvertement les ennemis de la religion parce qu'ils en pratiquent encore quelques points extérieurs, en font, malgré cela, de temps en temps de petites plaisanteries, par exemple, sur la vertu ou la piété de ceux qu'ils n'ont pas le courage d'imiter. Dites-moi, mon ami, que vous a fait cette religion que vous tenez de vos ancêtres, qu'ils ont pratiquée si fidèlement devant vos yeux, dont ils vous ont tant de fois dit qu'elle seule pouvait faire le bonheur de l'homme sur la terre, et, qu'en l'abandonnant, nous ne pouvions être que malheureux ? Et où pensez-vous, mon ami, que vous conduira votre petite impiété ? Hélas ! mon ami, en enfer, pour vous y faire pleurer votre aveuglement.
Ne disons rien encore de ces chrétiens qui ne sont chrétiens que de nom ; qui font leur devoir de chrétiens d'une manière si misérable, qu'ils vous feraient mourir de compassion. Voyez-en un, pendant sa prière faite avec ennui, dissipation, sans respect. Voyez-les à l'église, sans dévotion : l'office commence toujours trop tôt, et finit toujours trop tard ; le prêtre n'est pas encore descendu de l'autel, qu'ils sont déjà dehors. Pour la fréquentation des Sacrements, il ne faut pas leur en parler : s'ils s'en approchent quelquefois, c'est avec une certaine indifférence qui annonce qu'ils ne connaissent nullement ce qu'ils font. Tout ce qui a rapport au service de Dieu est fait avec un dégoût épouvantable. Mon Dieu ! que d'âmes perdues pour l'éternité ! Ô mon Dieu ! que le nombre de ceux qui entreront dans le royaume des cieux est petit, puisqu'il y en a si peu qui font ce qu'ils doivent pour le mériter ?
Mais, me direz-vous maintenant : Qui sont donc ceux qui se rendent coupables de respect humain ? M.F., écoutez-moi un instant, et vous allez le savoir. D'abord, je vous dirai avec saint Bernard que, de quelque côté que nous considérions le respect humain, qui est la honte de remplir ses devoirs de religion à cause du monde, tout nous démontre en lui le mépris de Dieu et de ses grâces et l'aveuglement de l'âme. Je dis en premier lieu, M.F., que la honte de faire le bien, de crainte d'être méprisé ou raillé de la part de quelques malheureux impies, ou de quelques ignorants, est un mépris affreux que nous faisons de la présence du bon Dieu devant lequel nous sommes et qui pourrait à l'heure même nous jeter en enfer. Pourquoi est-ce, M.F., que ces mauvais chrétiens vous raillent et tournent en ridicule votre dévotion ? Hélas ! M.F., en voici la véritable raison : c'est que n'ayant pas la force de faire ce que vous faites, ils vous en veulent de ce que vous réveillez les remords de leur conscience ; mais, soyez bien sûrs que dans le cœur ils ne vous méprisent pas, au contraire, ils vous estiment beaucoup. S'ils ont un bon conseil à prendre, où à demander une grâce auprès du bon Dieu, ce n'est pas à ceux qui font comme eux qu'ils auront recours, mais à ceux qu'ils ont raillés, du moins en paroles. Vous avez honte, mon ami, de servir le bon Dieu, par crainte d'être méprisé ? Mais, mon ami, regardez donc Celui qui est mort sur cette croix ; demandez-lui donc s'il a eu honte d'être méprisé, et de mourir de la manière la plus honteuse sur cette croix infâme. Ah ! ingrats que nous sommes envers Dieu, qui semble trouver sa gloire à faire publier de siècle en siècle qu'il nous choisit pour ses enfants. Ô mon Dieu ! que l'homme est aveugle et méprisable de craindre un misérable qu'en-dira-t-on, et de ne pas craindre d'offenser un Dieu si bon. Je dis encore que le respect humain nous fait mépriser toutes les grâces que le bon Dieu nous a méritées par sa mort et sa passion. Oui, M.F., par le respect humain, nous anéantissons toutes les grâces que le bon Dieu nous avait destinées pour nous sauver. Oh ! maudit respect humain, que tu entraînes d'âmes en enfer !
En deuxième lieu, je dis que le respect humain renferme l'aveuglement le plus déplorable. Hélas ! nous ne faisons pas attention à ce que nous perdons. Ah ! M.F., quel malheur pour nous ! nous perdons notre Dieu, que nul ne pourra jamais remplacer. Nous perdons le ciel avec tous ses biens et ses plaisirs ! Mais un autre malheur, c'est que nous prenons le démon pour notre père, et l'enfer avec tous ses tourments pour notre héritage et notre récompense. Nous changeons nos douceurs et nos joies éternelles contre des souffrances et des larmes. Ah ! mon ami, à quoi pensez-vous ? Quels seront vos regrets pendant toute l'éternité ! Ah ! mon Dieu ! peut-on bien y penser et vivre encore esclave du monde ?
Il est vrai, me direz-vous, que celui qui craint le monde pour remplir ses devoirs de religion est bien malheureux, puisque le bon Dieu nous a dit que celui qui aura honte de le servir devant les hommes, il ne voudra pas le reconnaître devant son Père au jour du jugement.
Mais mon Dieu ! craindre le monde, pourquoi donc ? puisque nous savons qu'il faut absolument être méprisé du monde pour plaire à Dieu. Si vous craigniez le monde, il ne fallait pas vous faire chrétien. Vous saviez bien que sur les fonts sacrés du baptême, vous prêtiez serment en présence de Jésus-Christ même ; que vous renonciez au démon et au monde ; que vous vous engagiez à suivre Jésus-Christ portant sa croix, chargé d'opprobres et de mépris. Si vous craignez le monde, eh bien ! renoncez à votre baptême et donnez-vous à ce monde à qui vous craignez tant de déplaire.
Mais, me direz-vous, quand est-ce que nous agissons par respect humain ? Mon ami, écoutez-moi bien. C'est un jour que vous étiez à la foire, ou dans une auberge où l'on mangeait de la viande un jour défendu et que l'on vous pria d'en manger ; que, vous contentant de baisser les yeux et de rougir, au lieu de dire que vous étiez chrétien, que votre religion vous le défendait, vous en mangeâtes comme les autres, en disant : Si je ne fais pas comme les autres, on se moquera de moi. - On vous raillera, mon ami ? Ah ! certes, c'est bien dommage ! - Eh ! me direz-vous, je ferai bien plus de mal, en étant la cause de toutes les mauvaises raisons que l'on dira contre la religion, que j'en ferais en mangeant de la viande. - Dites-moi, mon ami, vous ferez plus de mal ? Si les martyrs avaient craint tous ces blasphèmes, tous ces jurements, alors ils auraient donc tous renoncé à leur religion ? C'est tant pis pour ceux qui font mal. Hélas ! M.F., disons mieux : ce n'est pas assez que les autres malheureux aient crucifié Jésus-Christ par leur mauvaise vie ; il faut encore vous unir à eux pour faire souffrir Jésus-Christ davantage ? Vous craignez d'être raillé ? Ah ! malheureux, regardez Jésus-Christ sur la croix, et vous verrez ce qu'il a fait pour vous.
Vous ne savez pas quand vous avez renié Jésus-Christ ? C'est un jour qu'étant avec deux ou trois personnes, il semblait que vous n'aviez point de mains, ou que vous ne saviez pas faire le signe de la croix, et que vous regardiez si l'on avait les yeux sur vous, et que vous vous êtes contenté de dire votre Benedicite ou vos grâces dans votre cœur, ou bien que vous allâtes dans un coin pour les dire. C'est lorsque, passant vers une croix, vous fîtes semblant de ne pas la voir, ou bien vous disiez que ce n'est pas pour nous que le bon Dieu est mort.
Vous ne savez pas quand vous avez eu du respect humain ? C'est un jour que vous trouvant dans une société, où l'on disait de sales paroles contre la sainte vertu de pureté, ou contre la religion, vous n'osâtes pas reprendre ces personnes, et bien plus, dans la crainte que l'on vous raille, vous en avez souri.- Mais, me direz-vous, l'on est bien forcé, sans quoi l'on serait trop souvent raillé. - Vous craignez, mon ami, d'être raillé ? Ce fut bien aussi cette crainte qui porta saint Pierre à renier son divin Maître ; mais cela n'empêcha pas qu'il commît un gros péché qu'il pleura toute sa vie.
Vous ne savez pas quand vous avez eu du respect humain ? C'est un jour que le bon Dieu vous donna la pensée d'aller vous confesser, vous sentiez que vous en aviez bien besoin, mais vous pensâtes que l'on se moquerait de vous, que l'on vous traiterait de dévot. C'est une fois que vous aviez la pensée d'aller à la sainte Messe dans la semaine, et que vous pouviez y aller ; vous avez dit en vous-même que l'on se moquerait de vous et que l'on dirait : C'est bon pour ceux qui n'ont rien à faire qui ont de quoi vivre de leurs rentes.
Combien de fois ce maudit respect humain vous a empêché d'assister au catéchisme, à la prière du soir ! Combien de fois, étant chez vous, et faisant quelques prières ou quelques lectures de piété, vous êtes-vous caché voyant venir quelqu'un ! Combien de fois le respect humain vous a fait violer la loi du jeûne ou de l'abstinence, et n'oser pas dire que vous jeûniez, ou que vous ne faisiez pas gras ! Combien de fois vous n'avez pas osé dire votre Angelus devant le monde, ou vous vous êtes contenté de le dire dans votre cœur, ou vous êtes sorti pour le dire dehors ! Combien de fois vous n'avez point fait de prières le matin ou le soir, parce que vous vous êtes trouvé avec des personnes qui n'en faisaient point ; et tout cela, de crainte que l'on ne se moquât de vous !
Allez, pauvre esclave du monde, attendez l'enfer où vous serez précipité ; vous aurez bien le temps de regretter le bien que le monde vous a empêché de faire.
Ah ! mon Dieu, quelle triste vie mène celui qui veut plaire au monde et au bon Dieu ! Non, mon ami, vous vous trompez. Outre que vous vivrez toujours malheureux, vous ne viendrez jamais à bout de plaire au monde et au bon Dieu ; cela est aussi impossible que de mettre fin à l'éternité. Voici le conseil que j'ai à vous donner, et vous serez moins malheureux : ou donnez-vous tout au bon Dieu, ou tout au monde ; ne cherchez, et ne suivez qu'un maître, et, une fois à sa suite, ne le quittez pas.
Vous ne vous rappelez donc pas ce que Jésus-Christ vous dit dans l'Évangile : Vous ne pouvez servir Dieu et le monde, c'est-à-dire que vous ne pouvez pas suivre le monde avec ses plaisirs, et Jésus-Christ avec sa croix. N'est-ce pas que vous avez bonne grâce d'être tantôt à Dieu et tantôt au monde ! Parlons plus clairement : il faudrait que votre conscience, que votre cœur vous permit d'être le matin à la table sainte et le soir à la danse ; une partie du jour à l'église et le reste dans les cabarets ou dans les jeux ; un moment parler du bon Dieu, et un autre moment dire des saletés ou bien des calomnies contre le prochain ; une fois, faire du bien à votre voisin, et un autre moment lui faire tort, c'est-à-dire, qu'avec les bons vous ferez le bien, parlerez du bon Dieu, avec les méchants vous ferez le mal.
Ah ! M.F., que la compagnie des méchants nous fait faire de mal ! Que de péchés nous éviterions, si nous avions le bonheur de fuir les gens sans religion ! Saint Augustin nous dit que plusieurs fois, s'étant trouvé avec les méchants, il avait eu honte de n'avoir pas autant de malice qu'eux, et, afin qu'on ne le blâmât pas, il disait le mal même qu'il n'avait pas fait . Pauvre aveugle ! que vous êtes à plaindre ! quelle triste vie !.... Oh ! maudit respect humain, que tu entraînes d'âmes dans les enfers ! Oh ! que de crimes dont tu es la cause ! Ah ! qu'il est coupable le mépris que nous faisons des grâces que le bon Dieu veut nous accorder pour nous sauver ! Hélas ! combien ont commencé leur réprobation par le respect humain, parce que, à mesure qu'ils ont méprisé les grâces que le bon Dieu leur voulait donner, la foi s'est éteinte en eux ; et, peu à peu, ils ont moins senti la grandeur du péché, la perte du ciel, les outrages qu'ils faisaient à Dieu par le péché. Ils ont fini par tomber en paralysie, c'est-à-dire qu'ils n'ont plus connu l'état malheureux de leur pauvre âme : ils restent dans le péché, et la plus grande partie y périssent.
Nous lisons dans l'Évangile que Jésus-Christ, dans ses missions, comblait de toute sorte de grâces les lieux où il passait. Tantôt c'était un aveugle à qui il rendait la vue ; tantôt c'étaient des sourds qu'il faisait entendre ; ici, c'est un lépreux qu'il guérit, là c'est un mort à qui il rend la vie. Cependant nous voyons qu'il y en a très peu qui publient les bienfaits qu'ils viennent de recevoir ; ils le font seulement au moment où ils sont aux pieds de Jésus-Christ. Et d'où vient cela, M.F. ? C'est qu'ils craignaient les Juifs, parce qu'il fallait être amis ou des Juifs ou de Jésus-Christ ; quand ils étaient auprès de Jésus-Christ, ils le reconnaissaient ; et quand ils étaient avec les Juifs, ils semblaient les approuver par leur silence. Voilà précisément ce que nous faisons : quand nous sommes seuls, que nous réfléchissons sur tous les bienfaits que nous avons reçus du bon Dieu, nous ne pouvons nous empêcher de lui témoigner notre reconnaissance d'être nés chrétiens, d'avoir été confirmés ; mais, quand nous sommes avec les libertins, nous semblons être de leur sentiment en applaudissant par nos sourires ou notre silence à leurs impiétés. Oh ! quelle indigne préférence, s'écrie saint Maxime ! Ah ! maudit respect humain, que d'âmes tu traînes en enfer ! Hélas ! M.F., quel tourment n'éprouvera pas une personne qui veut plaire et vivre ainsi, comme nous en avons un bel exemple dans l'Évangile. Nous y lisons que le roi Hérode s'était épris d'un amour profane pour Hérodiade. Cette barbare courtisane avait une fille qui dansa devant lui avec tant de grâce, qu'il lui promit la moitié de son royaume. Mais la malheureuse se garda bien de la lui demander, ce n'était pas assez ; étant allée trouver sa mère pour prendre conseil sur ce qu'il fallait dire au roi, la mère, plus infâme que sa fille, lui présenta un plat : « Va, lui dit-elle, demander au roi qu'il mette la tête de Jean-Baptiste dans ce plat, afin que tu me l'apportes ; » et cela, parce que saint Jean-Baptiste lui reprochait sa mauvaise vie. Le roi, à cette demande, fut saisi de frayeur ; car, d'un côté, il estimait saint Jean-Baptiste, il regrettait la mort d'un homme qui était si digne de vivre. Que fera-t-il ? Quel parti prendra-t-il ? Ah ! maudit respect humain, que vas-tu faire ? Il ne voudrait pas faire mourir saint Jean-Baptiste ; mais, d'un autre côté, il a peur qu'on se moque de lui, de ce qu'étant roi, il ne tient pas sa parole. Allez, dit ce malheureux roi à un bourreau, allez couper la tête de Jean-Baptiste ; j'aime mieux laisser crier ma conscience que si l'on se moquait de moi. Mais quelle horreur ! quand la tête parut dans la salle, les yeux et la bouche, quoique fermés, semblaient lui reprocher son crime et le menacer des châtiments les plus terribles. A ce spectacle, il frémit et pâlit. Hélas ! que celui qui se laisse conduire par le respect humain est à plaindre !
Il est vrai que le respect humain ne nous empêche pas toujours de faire de bonnes œuvres. Mais combien de bonnes œuvres dont le respect humain nous fait perdre le mérite ! Combien de bonnes œuvres que nous ne ferions pas, si nous n'espérions pas en être loués et estimés du monde ! Combien de gens ne viennent à l'église que par respect humain, en pensant que, dès qu'une personne ne pratique plus la religion, du moins à l'extérieur, l'on n'a plus confiance en elle, comme on dit : Où il n'y a point de religion, il n'y a point de conscience ! Combien de mères qui semblent avoir soin de leurs enfants seulement pour être estimées aux yeux du monde ! Combien qui se réconcilient avec leurs ennemis, parce qu'ils craignent qu'on perde la bonne estime que l'on a d'eux ! Combien de personnes qui ne seraient pas si bien, si elles ne savaient pas qu'elles y gagnent d'être louées du monde ? Combien qui sont plus réservées dans leurs paroles et plus modestes à l'église à cause du monde ! Oh ! maudit respect humain, que tu gâtes de bonnes œuvres qui conduiraient tant de chrétiens au ciel, et qui ne feront que les pousser en enfer !
Mais, me direz-vous, il y a bien à faire, pour que le monde ne se mêle de rien dans tout ce que l'on fait. Mais, M.F., nous n'attendons pas notre récompense du monde, mais de Dieu seul : si l'on me loue, je sais bien que je ne le mérite pas, étant si pécheur ; si l'on me méprise, il n'y a rien d'extraordinaire pour un pécheur comme moi qui ai tant de fois méprisé le bon Dieu par mes péchés ; j'en mérite bien davantage. D'ailleurs, Jésus-Christ ne nous a-t-il pas dit : Bienheureux ceux qui seront méprisés et persécutés ? Et qui sont ceux qui vous méprisent ? Hélas ! quelques pauvres pécheurs qui n'ont pas le courage de faire ce que vous faites, qui, pour cacher un peu leur honte, voudraient que vous fissiez comme eux ; c'est un pauvre aveugle qui, bien loin de vous mépriser, devrait passer sa vie à pleurer son malheur. Ses railleries vous montrent combien il est à plaindre et digne de compassion. Il fait comme une personne qui a perdu l'esprit, qui court les forêts, qui se roule par terre ou se jette dans les précipices en criant à tous ceux qui la voient de faire comme elle ; elle a beau crier, vous la laissez faire, et vous la plaignez, parce qu'elle ne connaît pas son malheur. De même, M.F., laissons ces pauvres malheureux crier et railler les bons chrétiens ; laissons les insensés dans leur démence ; laissons les aveugles dans leurs ténèbres ; écoutons les cris et les hurlements des réprouvés ; mais ne craignons rien, suivons notre route ; ils se font beaucoup de mal, sans point nous en faire ; plaignons-les, et marchons à notre ordinaire.
Savez-vous pourquoi les autres vous raillent ? C'est qu'ils voient que vous les craignez et qu'un rien vous fait rougir. Ce n'est pas votre piété qu'ils raillent, mais seulement votre inconstance et votre lâcheté à suivre votre chef. Voyez les gens du monde : avec quelle audace ils suivent leur chef ! Ne se font-ils pas gloire d'être libertins, ivrognes, adroits, vindicatifs ? Voyez un impudique : craint-il de vomir ses saletés devant le monde ? Pourquoi cela, M.F. ? C'est parce qu'ils sont contraints à suivre leur maître qui est le monde ; ils ne pensent et ne cherchent qu'à lui plaire ; ils ont beau souffrir, rien ne peut les arrêter. Voilà, M.F., ce que vous feriez, si vous vouliez en faire autant. Vous ne craindriez ni le monde ni le démon ; vous ne chercheriez et ne voudriez que ce qui pourrait plaire à votre Maître, qui est Dieu lui-même. Convenez avec moi que les mondains sont beaucoup plus constants à tous les sacrifices qu'ils font pour plaire à leur maître, qui est le monde, que nous, à faire ce que nous devons pour plaire à notre Maître, qui est notre Dieu.

 

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1 juin 2008 7 01 /06 /juin /2008 08:53

II. - Mais, terrible et effrayante révolution ! j'entends la même trompette qui crie aux réprouvés de sortir des enfers. Venez, pécheurs, bourreaux et tyrans, dira Dieu qui voulait tous vous sauver, venez, paraissez au tribunal du Fils de l'homme ; de celui dont vous avez si souvent osé vous persuader qu'il ne vous voyait, ni ne vous entendait ! venez et paraissez, car tout ce que vous avez jamais commis sera manifesté en face de tout l'univers. Alors l'ange criera : Abîmes des enfers, ouvrez vos portes ! vomissez tous ces réprouvés ! leur juge les appelle. Ah ! terrible moment ! toutes ces malheureuses âmes réprouvées, horribles comme des démons, sortiront des abîmes, iront, comme des désespérés, chercher leurs corps. Ah ! cruel moment ! dans l'instant où l'âme entrera dans son corps, ce corps éprouvera toutes les rigueurs de l'enfer. Ah ! ce maudit corps, ces maudites âmes se donneront mille et mille malédictions. Ah ! maudit corps, dira l'âme à son corps qui l'a roulée et traînée dans la fange de ses impuretés il y a déjà plus de mille ans que je souffre et que je brûle dans les enfers. Venez, maudits yeux, qui tant de fois avez pris plaisir à faire des regards déshonnêtes sur vous ou sur d'autres, venez en enfer pour y contempler les monstres les plus horribles. Venez, maudites oreilles, qui avez pris tant de plaisir à ces paroles, à ces discours impurs, venez éternellement entendre les cris, les hurlements et les rugissements des démons. Venez, maudite langue et maudite bouche, qui tant de fois avez donné des baisers impurs et qui n'avez rien épargné pour contenter votre sensualité et votre gourmandise ; venez en enfer, où vous n'aurez que le fiel des dragons pour nourriture. Viens, maudit corps, que j'ai tant cherché à contenter ; viens, tu seras étendu, pendant l'éternité, dans un étang de feu et de soufre, allumé par la puissance et la colère de Dieu ! Ah ! qui pourra comprendre et nous raconter les malédictions que le corps et l'âme vont se vomir pendant toute l'éternité ?
Oui, M.F., voilà tous les justes et les réprouvés qui ont repris leur ancienne forme, c'est-à-dire, leurs corps tels que nous les voyons maintenant, qui attendent leur juge ; mais un juge juste et sans compassion, pour récompenser ou punir, selon le bien et le mal que nous aurons fait. Le voilà qui arrive, assis sur un trône, éclatant de gloire, environné de tous les anges, et l'étendard de sa croix marchant devant lui. Les damnés voyant leur juge ; ah ! que dis-je ? voyant celui qu'ils n'ont vu crucifié que pour leur procurer le bonheur du paradis, et qui, malgré lui se sont damnés : Montagnes, s'écrieront-ils, écrasez-nous, arrachez-nous de la face de notre juge ; rochers, tombez sur nous ; ah ! de grâce, précipitez-nous dès maintenant dans les enfers ! - Non, non, pécheur : avance et viens rendre compte de toute ta vie. Avance, malheureux ; qui as tant méprisé un Dieu si bon ! - Ah ! mon juge, mon père, mon créateur, où sont mon père, ma mère qui m'ont damné ? ah ! je veux les voir ; ah ! je veux leur demander le ciel qu'ils m'ont laissé perdre. Mon père et ma mère, c'est vous qui m'avez damné ; c'est vous qui êtes cause de mon malheur. - Non, non, avance vers le tribunal de ton Dieu, tout est perdu pour toi. - Ah ! mon juge, s'écriera cette jeune fille..., où est ce libertin qui m'a ravi le ciel ? - Non, non, avance : il n'y a plus de recours, tu es damnée ! plus d'espérance pour toi : oui, tu es perdue ; oui, tout est perdu, puisque tu as perdu ton âme et ton Dieu. Ah ! qui pourra comprendre le malheur d'un damné qui verra vis-à-vis de lui, c'est-à-dire, du côté des saints, un père ou une mère tout rayonnants de gloire et adjugés pour le ciel ; et se verra, lui, réservé pour l'enfer ! Montagnes, diront ces réprouvés, arrachez-vous ; ah ! de grâce, tombez-nous dessus ! Ah ! portes des abîmes, ouvrez-vous pour nous cacher ! - Non, pécheur, tu as toujours méprisé mes commandements ; mais c'est aujourd'hui que je veux te montrer que je suis ton maître. Parais devant moi avec tous tes crimes dont ta vie n'est qu'un tissu. Ah ! c'est alors, nous dit le prophète Ézéchiel, que le Seigneur prendra cette grande feuille miraculeuse, où sont écrits et consignés tous les crimes des hommes. Combien de péchés qui n'ont jamais paru aux yeux de l'univers et qui vont paraître ! Ah ! tremblez, vous qui, peut-être depuis quinze ou vingt ans, avez accumulé péchés sur péchés ! Ah ! malheur à vous !
Alors Jésus-Christ, le livre des consciences à la main, appellera tous les pécheurs pour les convaincre de tous les péchés qu'ils auront commis pendant toute leur vie, d'un ton de tonnerre épouvantable : Venez, impudiques, leur dira-t-il, approchez et lisez jour par jour ; voilà toutes ces pensées qui ont sali votre imagination, tous ces désirs honteux qui ont corrompu votre cœur ; lisez, et comptez vos adultères ; voilà le lieu, le moment où vous les avez commis ; voilà la personne avec laquelle vous avez péché. Lisez toutes vos mollesses et vos lubricités, lisez et comptez combien vous avez perdu d'âmes qui m'avaient coûté si cher. Il y avait plus de mille ans que votre corps était pourri et votre âme en enfer, que votre libertinage entraînait encore des âmes en enfer. Voyez cette femme que vous avez perdue ; voyez ce mari, ces enfants et ces voisins ! tous demandent vengeance, tous vous accusent que vous les avez perdus et disent que sans vous ils seraient pour le ciel. Venez, filles mondaines, instruments de Satan, venez et lisez tous ces soins et ces temps que vous avez employés à vous parer ; comptez le nombre de mauvaises pensées et de mauvais désirs que vous avez donnés à ceux qui vous ont vues. Voyez-vous toutes les âmes qui crient que c'est vous qui les avez perdues. Venez, médisants, semeurs de faux rapports, venez et lisez, voilà où sont marquées toutes vos médisances, vos railleries et vos noirceurs ; voilà toutes les divisions que vous avez occasionnées ; voilà tous les troubles que vous avez fait naître, toutes les pertes et tous les maux dont votre maudite langue a été la première cause. Allez, malheureux ; entendre en enfer les cris et les hurlements épouvantables des démons. Venez, maudits avares, lisez, et comptez cet argent et ces biens périssables auxquels vous avez attaché votre cœur, au mépris de votre Dieu, et pour lesquels vous avez sacrifié votre âme. Avez-vous oublié votre dureté pour les pauvres ? Le voilà, votre argent, et comptez-le ; voilà votre or et votre argent, demandez-leur maintenant du secours, dites-leur qu'ils vous tirent d'entre mes mains. Allez, maudits, crier famine dans les enfers. Venez, vindicatifs, lisez et voyez tout ce que vous avez fait pour nuire à vôtre prochain ; comptez toutes ces injustices, comptez toutes ces pensées de haine et de vengeance que vous avez nourries dans votre cœur ; allez, malheureux, en enfer. Vous avez été rebelles : mes ministres vous ont mille fois dit que si vous n'aimiez pas votre prochain comme vous-mêmes, il n'y avait point de pardon pour vous. Retirez-vous de moi, maudits, allez aux enfers, où vous serez les victimes de ma colère éternelle ; où vous apprendrez que la vengeance appartient à Dieu seul. Viens, viens, ivrogne, regarde : voilà jusqu'à un verre le vin, jusqu'à un morceau le pain que tu as arraché de la bouche de ta femme et de tes enfants ; voilà tous tes excès, les reconnais-tu ? Sont-ce bien les tiens, ou, ceux de ton voisin ? Voilà le nombre de nuits, de jours que tu as passés dans les cabarets, les dimanches et les fêtes, voilà, jusqu'à une seule, les paroles déshonnêtes que tu as dites dans ton ivresse ; voilà tous les jurements, toutes les imprécations que tu as vomies ; voilà tous les scandales que tu as donnés à ta femme, à tes enfants et à tes voisins. Oui, j'ai tout écrit et tout compté. Va, malheureux, t'enivrer dans les enfers du fiel de ma colère. Venez, marchands, ouvriers, de quelque état que vous soyez ; venez, rendez-moi compte jusqu'à une obole, de tout ce que vous avez acheté et vendu ; venez, examinons ensemble si vos mesures et vos comptes sont conformes aux miens ? Voilà, marchands, le jour où vous avez trompé cet enfant ;
voilà ce jour où vous avez fait payer deux fois la même chose. Venez, profanateurs des sacrements, voilà tous vos sacrilèges, toutes vos hypocrisies. Venez, pères et mères, rendez-moi compte de ces âmes que je vous ai confiées ; rendez-moi compte de tout ce qu'ont fait vos enfants, vos domestiques ; voilà toutes les fois que vous leur avez donné la permission pour aller dans des lieux et des compagnies où ils ont péché. Voilà toutes les mauvaises pensées et les mauvais désirs que votre fille a donnés ; voilà tous les embrassements et autres actions infâmes ; voilà toutes ces paroles impures que votre fils a prononcées. Mais, Seigneur, diront les pères et mères, je ne le lui ai pas commandé. N'importe, leur dira leur juge, les péchés de tes enfants sont les tiens . Où sont les vertus que tu leur as fait pratiquer ? Où sont les bons exemples que tu leur as donnés ? Où les bonnes œuvres que tu leur as fait faire ? Hélas ! que vont devenir ces pères et mères qui voient que leurs enfants, les uns s'en vont danser, les autres dans les jeux et les cabarets, et qui vivent tranquilles ? O mon Dieu, quel aveuglement ! Oh ! que de crimes dont ils vont se voir accablés dans ces terribles moments ! Oh ! que de péchés cachés qui vont être manifestés à la face de tout l'univers ! Oh ! abîmes profonds des enfers, ouvrez-vous pour engloutir ces foules de réprou-vés qui n'ont vécu que pour outrager Dieu et se damner. Alors, me direz-vous, toutes les bonnes œuvres que nous avons faites ne nous serviront donc de rien ? Ces jeûnes, ces pénitences, ces aumônes, ces communions ; ces confessions seront donc sans récompense ? Non, vous dira Jésus-Christ, toutes vos prières n'étaient que routine, vos jeûnes qu'hypocrisie, vos aumônes que vaine gloire ; votre travail n'avait point d'autre but que l'avarice et la cupidité ; vos souffrances n'étaient accompagnées que de plaintes et de murmures ; dans ce que vous faisiez, je n'étais pour rien. D'ailleurs je vous ai récompensés par des biens temporels, j'ai béni votre travail ; j'ai donné la fertilité à vos champs, enrichi vos enfants ; le peu de bien que vous avez fait, je vous en ai donné toute la récompense que vous pouviez en attendre. Mais, vous dira-t-il, vos péchés vivent encore, ils vivront éternellement devant moi ; allez, maudits, au feu éternel préparé pour tous ceux qui m'ont méprisé pendant leur vie.
Sentence terrible, mais infiniment juste. Quoi de plus juste ? Un pécheur qui, toute sa vie, n'a fait que se rouler dans le crime, malgré les grâces que le bon Dieu lui présentait sans cesse pour en sortir ! Voyez-vous ces impies qui se raillaient de leur pasteur, qui méprisaient la parole de vie, qui tournaient en ridicule ce que leur pasteur leur disait ? Voyez-vous ces pécheurs qui se faisaient gloire de n'avoir point de religion, qui raillaient ceux qui la pratiquaient ? Les voyez-vous, ces mauvais chrétiens qui avaient si souvent à la bouche ces horribles blasphèmes, qui disaient qu'ils trouvaient encore le pain bien bon et qu'ils n'avaient pas besoin de la confession ? Voyez-vous ces incrédules qui nous disaient que, quand nous étions morts, tout était fini ? Voyez-vous leur désespoir, les entendez-vous avouer leur impiété ? Les entendez-vous crier miséricorde ? Mais tout est fini, vous n'avez plus que l'enfer pour partage. Voyez-vous cet orgueilleux qui raillait et méprisait tout le monde ? Le voyez-vous abîmé dans son cœur, condamné pour une éternité sous les pieds des démons ? Voyez-vous cet incrédule qui disait qu'il n'y a ni Dieu, ni enfer ? Le voyez-vous avouer à la face de tout l'univers qu'il y a un Dieu qui le juge et un enfer où il va être précipité pour ne jamais en sortir ? Il est vrai que Dieu donnera la liberté à tous les pécheurs de donner leurs raisons et leurs excuses pour se justifier, s'ils le peuvent. Mais, hélas ! que pourra dire un criminel qui ne voit en lui-même que crime et ingratitude ? Hélas ! tout ce que pourra dire un pécheur dans ce moment malheureux ne servira qu'à montrer davantage son impiété et son ingratitude.

III. - Voici sans doute, M.F., ce qu'il y aura de plus effrayant dans ce terrible moment, ce sera quand nous verrons que Dieu n'a rien épargné pour nous sauver, qu'il nous a fait part des mérites infinis de sa mort sur la croix, qu'il nous a fait naître dans le sein de son Église, qu'il nous a donné des pasteurs pour nous montrer et nous enseigner tout ce que nous devions faire pour être heureux. Il nous a donné les sacrements pour nous faire recouvrer son amitié toutes les fois que nous l'avions perdue ; il n'a point mis de bornes au nombre des péchés, qu'il voulait nous pardonner ; si notre retour était sincère, nous étions sûrs de notre pardon. Il nous a attendus nombre d'années, quoique nous ne vivions que pour l'outrager ; il ne voulait pas nous perdre, mais plutôt il voulait absolument nous sauver ; et nous n'avons pas voulu ! C'est nous-mêmes qui le forçons par nos péchés de porter une sentence de réprobation éternelle : Allez, maudits enfants, allez trouver celui que vous avez imité : pour moi, je ne vous reconnais pas, sinon pour vous écraser de toutes les fureurs de ma colère éternelle.
Venez, nous dit le Seigneur par un de ses prophètes, venez, hommes, femmes, riches et pauvres, pécheurs, qui que vous soyez, de quelque état et condition que vous soyez, dites tous ensemble, dites vos raisons et moi je dirai les miennes. Entrons en jugement, pesons tout au poids du sanctuaire. Ah ! terrible moment pour un pécheur qui, de quelque côté qu'il considère sa vie, ne voit que péché et point de bien ! Mon Dieu ! que va-t-il, devenir ! Dans ce monde, le pécheur a toujours quelque excuse à alléguer à tous les péchés qu'il a commis ; il porte même son orgueil jusqu'au tribunal de la pénitence, où il ne devrait paraître que pour s'accuser lui-même et se condamner. Les uns prétextent l'ignorance ; les autres, les tentations trop violentes ; enfin d'autres, les occasions et les mauvais exemples : voilà tous les jours, les raisons que donnent les pécheurs pour cacher la noirceur de leurs crimes. Venez, pécheurs orgueilleux, voyons si vos excuses seront bien reçues au jour du jugement, et expliquez-vous avec celui qui, le flambeau à la main, a tout vu, tout compté, tout pesé.
Vous ne saviez pas, dites-vous, que cela était un péché ! Ah ! malheureux, vous dira Jésus-Christ, si vous étiez né parmi les nations idolâtres qui n'ont jamais entendu parler du vrai Dieu, vous pourriez encore un peu vous excuser sur votre ignorance ; mais vous, chrétien, qui avez eu le bonheur de naître dans le sein de mon Église, d'être élevé au centre de la lumière, vous à qui l'on a si souvent parlé de votre bonheur éternel ! Dès votre enfance, on vous apprenait tout ce qu'il fallait faire pour vous le procurer ; vous que jamais l'on ne cessa d'instruire, d'exhorter et de reprendre, vous osez vous excuser sur votre ignorance ! Ah ! malheureux, si vous viviez dans l'ignorance, c'était bien parce que vous n'aviez pas voulu vous instruire ; c'était bien parce que vous n'aviez pas voulu profiter des instructions ou que vous les aviez fuies. Allez, malheu-reux ! allez, vos excuses vous rendent encore plus digne de malédictions ! Allez, maudit enfant, dans les enfers, y brûler avec votre ignorance.
Mais, dira un autre, mes passions étaient bien vives, et ma faiblesse était bien grande. - Mais, leur dira le Seigneur, puisque Dieu était si bon que de vous faire connaître votre faiblesse, et que vos pasteurs vous disaient qu'il fallait continuellement veiller sur vous-même, vous mortifier, si vous vouliez dompter vos passions, pourquoi faisiez-vous donc tout le contraire ? Pourquoi preniez-vous tant de soins de contenter votre corps et de chercher vos plaisirs ? Dieu vous faisait connaître votre faiblesse, et vous tombiez à chaque instant : pourquoi n'aviez-vous donc pas recours à Dieu pour lui demander sa grâce ? Pourquoi n'écoutiez-vous pas vos pasteurs, qui ne cessaient de vous exhorter à demander les grâces et les forces dont vous aviez besoin pour vaincre le démon ? Pourquoi avez-vous eu tant d'indifférence et de mépris pour les sacrements, où vous aviez tant de grâce, tant de force, pour faire le bien et éviter le mal ? Pourquoi avez-vous donc si souvent méprisé la parole de Dieu, qui vous aurait guidé dans le chemin que vous deviez prendre pour aller à lui ? Ah ! pécheurs ingrats et aveugles, tous ces biens étaient à votre disposition, vous pouviez vous en servir comme tant d'autres. Qu'avez-vous fait pour vous empêcher de tomber dans le péché ? Si vous avez prié et n'avez pas obtenu, c'est que vous n'avez prié que par routine ou habitude. Allez, malheureux ! plus vous aviez connu votre faiblesse, plus vous deviez avoir recours à Dieu qui vous aurait soutenu et aidé à opérer votre salut. Allez, maudit, vous n'en êtes que plus criminel.
Mais, il y a tant d'occasion de pécher, dira encore un autre. - Mon ami, je connais trois sortes d'occasions qui peuvent nous porter au péché. Tous les états ont leurs dangers et offrent de ces occasions. Je dis qu'il y en a trois sortes : celles où nous sommes nécessairement exposés par les devoirs de notre état, celles que nous rencontrons sans les chercher, et celles où nous nous engageons sans nécessité. Si celles où nous nous engageons sans nécessité ne nous serviront point d'excuses, ne cherchons pas à excuser un péché par un autre péché. Vous avez entendu chanter une mauvaise chanson, dites-vous ; vous avez entendu une médisance ou une calomnie : et pourquoi êtes-vous allé dans cette maison ou cette compagnie ? Pourquoi fréquentez-vous ces personnes sans religion ? Ne savez-vous pas que celui qui s'expose au danger est coupable et y périra ? Celui qui tombe sans s'exposer se relève aussitôt, et sa chute le rend encore plus vigilant et plus sage. Mais ne voyez-vous pas que Dieu qui nous a promis son secours dans nos tentations, ne nous l'a pas promis lorsque nous avons la témérité de nous exposer de nous-mêmes ? Allez, malheureux, vous avez cherché vous-même à vous perdre ; vous méritez l'enfer qui est réservé aux pécheurs comme vous.
Mais, me direz-vous, l'on a continuellement de mauvais exemples devant les yeux. - Vous avez de mauvais exemples, quelle frivole excuse ! Si vous en avez de mauvais, n'en avez-vous pas aussi de bons ? Pourquoi n'avez-vous pas plutôt suivi les bons que les mauvais ? Lorsque vous voyiez aller cette jeune fille à l'église, à la table sainte, pourquoi ne la suiviez-vous pas plutôt que celle qui allait aux danses ? Lorsque ce jeune homme venait à l'église pour y adorer Jésus-Christ dans son saint tabernacle, pourquoi n'avez-vous pas plutôt suivi ses traces que celles de celui qui allait au cabaret ? Dites plutôt, pécheur, que vous avez mieux aimé suivre la voie large qui vous a conduit dans ce malheur où vous vous trou-vez, que le chemin que le Fils de Dieu a tracé lui-même. La vraie cause de vos chutes et de votre réprobation ne sont donc ni des mauvais exemples, ni des occasions, ni de vos faiblesses, ni des grâces qui vous manquaient ; mais seulement des mauvaises dispositions de votre cœur que vous n'avez pas voulu réprimer. Si vous avez fait le mal, c'est parce que vous l'avez bien voulu. Votre perte vient donc uniquement de vous.
Mais, me direz-vous, l'on nous avait toujours dit que Dieu était bon. - Il est vrai qu'il est bon ; mais il est juste : sa bonté et sa miséricorde sont passées pour vous ; il n'y a plus que sa justice et sa vengeance. Hélas ! M.F., nous qui avons tant de répugnance pour nous confesser, si, cinq minutes avant ce grand jour, Dieu nous donnait des prêtres, pour leur confesser nos péchés, afin qu'ils fussent effacés, ah ! avec quel empressement n'en profi-terions-nous pas ? Ce qui ne nous sera point accordé en ce moment de désespoir. Le roi Bogoris fut bien plus sage que nous : ayant été instruit par un missionnaire de la religion catholique, il était retenu encore par les faux plaisirs du monde. Par un effet de la providence de Dieu, un peintre chrétien, à qui il avait donné commission de peindre dans son palais la chasse la plus terrible aux bêtes farouches, lui peignit au contraire le jugement dernier, le monde tout en feu, Jésus-Christ au milieu des tonnerres et des éclairs, l'enfer déjà ouvert pour engloutir les damnés, avec des figures si épouvantables que le roi resta immo-bile. Revenu à lui-même, il se rappela ce que le mission-naire lui avait dit qu'il fallait faire pour éviter les horreurs de ce moment-là, où le pécheur ne peut avoir que le déses-poir pour partage ; et, renonçant de suite à tous ses plaisirs, il passa le reste de sa vie dans la pénitence et les larmes.
Hélas ! M.F., si ce prince ne s'était pas converti, il serait également mort, il aurait quitté tous ses biens et ses plaisirs, il est vrai, un peu plus tard ; mais, lui mort, depuis bien des siècles ses biens auraient passé à d'autres. Il serait en enfer, et brûlerait pour jamais, tandis qu'il est dans le ciel pour une éternité, qu'il est content en attendant le grand jour du jugement, de voir que tous ses péchés lui sont pardonnés, et qu'ils ne reparaîtront jamais, ni aux yeux de Dieu, ni aux yeux des hommes.
Ce fut cette pensée bien méditée par saint Jérôme, qui le porta à tant de rigueurs sur son corps et à tant verser de larmes. Ah ! s'écriait-il dans sa solitude, il me semble que j'entends à chaque instant cette trompette qui doit réveiller tous les morts, m'appeler au tribunal de mon Juge. Cette même pensée faisait trembler un David sur son trône, un Augustin au milieu de ses plaisirs, malgré tous les efforts qu'il faisait pour l'étouffer. Il disait de temps en temps à son ami Alipe : Ah ! cher ami, un jour viendra que nous paraîtrons tous devant le tribunal de Dieu, pour y recevoir la récompense du bien ou le châtiment du mal que nous aurons fait pendant notre vie ; quittons, mon cher ami, lui disait-il, la route du crime pour celle qu'ont suivie tous les saints. Préparons-nous à ce jour dès l'heure présente.
Saint Jean Climaque nous rapporte qu'un solitaire quitta son monastère pour passer dans un autre et y faire plus de pénitence. La première nuit, il fut cité au tribunal de Dieu qui lui montra qu'il était redevable envers sa justice de cent livres d'or. Hélas ! Seigneur, s'écria-t-il, que vais-je faire pour les acquitter ? Il demeura trois ans dans ce monastère, où Dieu permit qu'il fût méprisé et maltraité de tous les autres, au point qu'il semblait que personne ne pouvait le souffrir. Notre-Seigneur lui apparut une deuxième fois en lui disant qu'il n'avait encore acquitté qu'un quart de sa dette. Ah ! Seigneur, s'écria-il, que faut-il donc que je fasse pour me justifier ? Il contrefit le fou pendant treize ans, faisant tout ce que l'on voulait ; on le traitait durement comme une bête de somme. Le bon Dieu lui apparut une troisième fois en lui disant qu'il en avait acquitté la moitié. Ah ! Seigneur, répondit-il, puisque je l'ai voulu, je dois souffrir pour payer votre justice. Ah ! mon Dieu ! n'attendez pas, pour punir mes péchés, après le jugement.
Saint Jean Climaque nous rapporte un autre trait qui fait frémir. Il y avait, nous dit-il, un solitaire qui, depuis quarante ans, pleurait ses péchés au fond d'un bois. La veille de sa mort, tout à coup, hors de lui-même, ouvrant les yeux, regardant à droite et à gauche de son lit, comme s'il eût vu quelqu'un qui lui demandait compte de sa vie, il répondait d'une voix tremblante : Oui, j'ai commis ce péché, mais je l'ai confessé et j'en ai fait pénitence pen-dant tant d'années ; jusqu'à ce que le bon Dieu m'ait pardonné. - Tu as commis aussi ce péché, lui disait cette voix. - Non, lui répondit le solitaire, je ne l'ai pas commis. Avant de mourir on l'entendit crier : Mon Dieu, mon Dieu, ôtez, ôtez, s'il vous plaît, mes péchés de devant mes yeux, je ne peux plus y tenir. Hélas ! qu'allons-nous devenir, si le démon reproche même les péchés que nous n'avons pas commis , nous qui sommes tout couverts de péchés, et n'avons point fait de pénitence ? Hélas ! à quoi nous attendre pour ce terrible moment ? Si les saints sont à peine rassurés, qu'allons-nous devenir ?
Que devons-nous conclure, de tout cela, M.F. ? Le voici : c'est qu'il ne faut jamais perdre de vue que nous serons jugés un jour sans miséricorde, et que tous nos péchés paraîtront aux yeux de tout l'univers ; et, qu'après ce jugement, si nous nous trouvons dans ces péchés, nous irons les pleurer dans les enfers sans pouvoir ni les effacer, ni les oublier. Oh ! que nous sommes aveugles, mes frères, si nous ne profitons du peu de temps qui nous reste à vivre pour nous assurer le ciel ! Si nous sommes pécheurs, nous avons dans cette vie l'espérance du pardon ; au lieu que, si nous attendons alors, il n'y aura plus de ressources. Crions du fond de l'âme : Mon Dieu !. faites-moi la grâce de ne jamais perdre le souvenir de ce moment terrible, surtout lorsque je serai tenté, pour ne pas me laisser succomber ; afin qu'en ce jour nous entendions ces douces paroles sortir de la bouche du Sauveur : « Venez, les bénis de mon Père, posséder le royaume qui vous est préparé depuis le commencement du monde. »

1er DIMANCHE DE L'AVENT
(DEUXIÈME SERMON)
Sur les vérités éternelles

Memorare novissima tua, et in æternum non peccabis.
Souvenez-vous de vos fins dernières, et vous ne pécherez jamais.
(Eccli., VII, 40.)

Il faut donc, M.F., que ces vérités soient bien puissantes et bien salutaires, puisque l'Esprit-Saint nous assure que, si nous les méditons sérieusement, nous ne pécherons jamais. Ce n'est pas bien difficile à comprendre. En effet, M.F., qui est celui qui pourrait s'attacher aux biens de ce monde en pensant que dans peu de temps il n'y sera plus ? que depuis Adam jusqu'à présent, personne n'a rien emporté, et qu'il en fera de même ? Quel est celui qui pourrait tant s'occuper des choses terrestres, s'il était bien persuadé que le temps qu'il passe sur la terre ne lui est donné que pour travailler à gagner le ciel ? Quel est celui qui voudrait bien graver dans sa tête, encore mieux dans son cœur, que la vie d'un chrétien ne doit être qu'une vie de larmes et de pénitence, et pourrait encore, se livrer aux plaisirs et aux folles joies du monde ? Quel est celui qui, étant bien convaincu qu'il peut mourir à tout moment, ne se tiendrait pas toujours prêt ? Mais, me direz-vous, pourquoi est-ce donc que ces vérités, qui ont tant converti de pécheurs, font si peu d'impression sur nous ? Hélas ! M.F., c'est que nous ne les méditons pas sérieusement ; c'est que, notre cœur étant occupé des objets sensibles qui peuvent satisfaire ses penchants ; c'est que, notre esprit n'étant rempli que des affaires temporelles, nous perdons de vue ces grandes vérités qui seules devraient faire toute notre occupation dans ce monde.
Si vous me demandez pourquoi le Saint-Esprit nous recommande si fort de ne les jamais perdre de vue, en voici la raison : c'est qu'il n'y a rien qui soit plus capable de nous détacher de nous-mêmes et des biens de ce monde, rien de si puissant pour nous faire supporter les misères de la vie en esprit de pénitence, et, si je disais mieux, c'est que ces vérités nous font nous détacher de toutes les choses créées pour ne nous attacher qu'à Dieu seul. Ah ! M.F., n'oublions jamais ces grandes vérités, c'est à savoir : que notre vie n'est qu'un songe ; que la mort nous poursuit de bien près, et que bientôt elle nous atteindra ; que nous serons un jour jugés bien rigoureusement, et qu'après ce jugement notre sort sera fixé pour jamais.
Voyez, M.F., combien Jésus-Christ désire nous sauver : tantôt il se présente à nous comme un pauvre enfant dans sa crèche, couché sur une poignée de paille qu'il arrose de ses larmes ; tantôt comme un criminel, lié, garrotté, couronné d'épines, flagellé, tombant sous le poids de sa croix, enfin mourant dans les supplices pour l'amour de nous. Si cela n'est pas capable de nous toucher, de nous attirer à lui, il nous fait annoncer qu'il viendra un jour, revêtu de tout l'éclat de sa gloire et de la majesté de son Père, pour nous juger sans grâce et sans miséricorde ; où il dévoilera à la face de tout l'univers le bien et le mal que nous aurons fait pendant tous les instants de notre vie. Dites-moi, M.F., si nous pensions bien à tout cela, en faudrait-il davantage pour nous faire vivre et mourir en saints ?
Mais Jésus-Christ, pour nous faire comprendre ce que nous devons faire pour aller au ciel, nous dit dans l'Évangile, que les gens du monde mènent une vie entièrement opposée à celle de ceux qui sont à lui tout de bon. Les bons chrétiens, nous dit-il, font consister leur bonheur dans les larmes, la pénitence et le mépris ; mais les gens du monde font consister leur bonheur dans les plaisirs, la joie et les honneurs de la terre, et fuient tout le reste ; de sorte, nous dit Jésus-Christ, que leur vie est entièrement opposée l'une à l'autre, et que jamais ils ne seront d'accord dans leur manière d'agir et de penser. Ce qui est assez facile à comprendre.
1° Je dis qu'il y a quatre choses qui font le bonheur d'un bon chrétien, ce sont : la brièveté de la vie, la pensée de la mort, le jugement et l'éternité. Et nous voyons que ces quatre mêmes choses font le désespoir d'un mauvais chrétien, c'est-à-dire d'une personne qui oublie ses fins dernières pour ne s'occuper que des choses présentes.
Je dis donc que la brièveté de la vie console un bon chrétien en ce qu'il se représente que ses peines, ses chagrins, ses persécutions, ses tentations, sa séparation de son Dieu, ne seront pas longues. Quelle joie pour nous, M.F., quand nous pensons que nous quitterons dans peu de temps ce monde où nous sommes tant exposés à offenser le bon Dieu, qui est un Sauveur si charitable, qui a tant souffert pour nous ! Ah ! M.F., avec cette pensée, pourrions-nous bien nous attacher à la vie qui est remplie de tant de misères ?
2? La pensée de la mort. Heureuse nouvelle, s'écria saint Jérôme, quand on vint lui annoncer qu'il allait mourir, heureuse nouvelle qui va me réunir à mon Dieu pour jamais ! Et en effet, M.F., puisque la mort est l'instrument dont le bon Dieu se sert pour nous délivrer ;
3? Je dis que le jugement, bien loin de jeter le chrétien dans le désespoir, ne fait que le consoler. Il va trouver non un juge sévère, mais son père et son sauveur : Oui, son père, qui l'attend pour lui ouvrir les entrailles de sa miséricorde, afin de le recevoir dans son sein paternel ; son sauveur, qui va manifester à la face de tout l'univers toutes ses larmes, ses pénitences et toutes les bonnes œuvres qu'il a faites pendant tous les jours de sa vie ;
4? La pensée de l'éternité met le comble à sa joie. Si son bonheur est infini dans ses douceurs et ses grandeurs, l'éternité lui assure qu'il ne finira jamais. Que cette pensée, M.F., doit nous encourager à bien servir le bon Dieu et à supporter avec patience toutes les misères de la vie, puisque, une fois dans le ciel, nous n'en sortirons jamais ! Ah ! M.F., toutes les misères de ce monde passent, tout cela ne dure qu'un moment, au lieu que la récompense durera toujours. Courage ! nous dit saint Paul, tout à l'heure nous serons au bout de la route.
Mais pour un chrétien, M.F., qui a perdu de vue la pensée de ses fins dernières, ce n'est plus de même :
1? La brièveté de la vie est un chagrin et une amertume qui le trouble et le ronge jusqu'au milieu de ses plaisirs ;
2? Il fait tout ce qu'il peut pour éloigner la pensée de la mort. Tout ce qui lui en donne le souvenir l'effraie ; remèdes et médecins, tout est appelé à son secours au moindre avertissement que la mort approche. Il croit toujours qu'il pourra trouver le bonheur ici-bas. Mais non, il se trompe : ce pauvre malheureux, en quittant le bon Dieu, quitte ce qui pouvait lui procurer le bonheur ; il sera forcé d'avouer, à l'heure de la mort, qu'il a passé sa vie en cherchant un bien qu'il n'a pas pu trouver. Hors de Dieu, hélas ! beaucoup de peines, beaucoup de souffrances, point de consolation, et point de récompense ! Avant son départ, il aura beau s'écrier, comme ce roi dont nous parle l'Écriture dans l'ancien Testament, lequel, se voyant sur le point de quitter la vie et tous ses biens, disait : « Ah ! il faut donc que je meure ! que je laisse tous ces grands biens, mes parterres et mes beaux jardins, pour aller dans un pays où je ne connais personne ! » Hélas ! la mort, qui est la consolation du juste, devient son désespoir ; il faut mourir, et il n'y a pas même pensé !
3? Le jugement. Ah ! triste pensée, il faut aller rendre à Dieu compte d'une vie qui n'est qu'une chaîne de péchés, et... point de bonnes œuvres qui puissent le rassurer. Il voit clairement, dans le moment de son départ, que le bon Dieu ne l'avait mis sur la terre que pour le servir et sauver sa pauvre âme, et il n'a fait qu'outrager le bon Dieu et perdre cette belle âme. Il voit, il comprend bien, dans ce moment, que le bon Dieu ne voulait pas le perdre, mais absolument le sauver, et que ce sont ses péchés qui le forcent de le condamner ;
4? L'éternité. Il voit que, dans quelques minutes, il va être jeté en enfer. Mon Dieu, quel désespoir ! Mais si la pensée de l'éternité console tant un chrétien, en ce que son bonheur ne finira jamais, cette même pensée achève le désespoir de ce pauvre malheureux. Ah ! pensée désespérante, il faut commencer son enfer pour ne le jamais finir ! Il voit, en entrant, un malheureux Caïn qui brûle depuis le commencement du monde, et qui n'est pas plus avancé que lui qui ne fait que d'entrer. Alors, les démons mêmes qui l'ont porté au péché avec tant de fureur, lui remettront devant les yeux, afin de rendre son supplice encore plus violent, toutes les grâces que le bon Dieu lui avait méritées par sa mort et sa sainte Passion. II voit combien, même sur la terre, en se sauvant, il aurait été plus heureux. Il voit combien Jésus-Christ était bon pour ceux qui voulaient l'aimer. Mais malgré toutes ces réflexions, qui pour lui seront comme autant d'enfers, il faudra se résoudre à boire pendant toute l'éternité, à pleine bouche, le fiel de la fureur de celui qui devait être tout son bonheur, s'il avait voulu l'aimer. Ah ! triste méditation que ce chrétien fera pendant toute l'éternité, en se disant à lui-même : un temps méprisé, une âme réprouvée, un Dieu perdu, un ciel rejeté et une éternité de souffrances ! Ah ! Ciel ! quel malheur ! Voilà, M.F., ce que fait celui qui perd de vue ses fins dernières.
Mais, me direz-vous peut-être, vous dites bien qu'il y a une éternité malheureuse pour le pécheur ; mais il faudrait donc nous le montrer ? Il serait bien facile, M.F. ; mais ce serait faire affront à des chrétiens. Ce serait bien mieux pour vous, si je pouvais vous convaincre de la nécessité où vous êtes de faire tout ce que vous pouvez pour en éviter les tourments. Si vous voulez, je vous en dirai bien deux mots en passant, puisque vous êtes si ignorants ou si aveugles que d'avoir quelque doute là-dessus. Écoutez-moi bien. Voici ce que nous dit le Saint-Esprit par la bouche du prophète Daniel : Il y a deux sortes d'hommes ; il y en a qui sont justes, il y en a qui sont pécheurs ; les uns meurent dans la grâce de Dieu, les autres dans sa haine. Tous paraîtront un jour devant le bon Dieu, tous se réveilleront du sommeil de la mort ; tous seront jugés et recevront une sentence sans appel, après laquelle les uns n'auront plus rien à craindre, et les autres rien à espérer. Mais la différence qui sera trouvée entre les uns et les autres sera bien grande parce que les uns s'éveilleront pour aller jouir d'une gloire éternelle, les autres pour être couverts d'opprobres, abîmés dans toutes sortes de maux, et cela pendant toute l'éternité. Le Saint-Esprit nous dit partout quel sera le sort des pécheurs dans l'autre vie ; il nous dit : « Le Seigneur répandra sur leur chair le feu, afin qu'ils brûlent et qu'ils soient éternellement dévorés. » Le saint roi David dit que « le pécheur qui a méprisé son Dieu pendant sa vie sera jeté dans l'enfer. » Si vous voulez aller plus loin, saint Jean-Baptiste, prêchant aux Juifs le baptême de la pénitence pour les préparer à la venue du Messie, leur apprend encore quel sera le sort du pécheur dans l'autre monde, en leur disant que Jésus-Christ viendra un jour, qu'il séparera le bon grain d'avec le mauvais grain et la paille : Les bons grains qui sont les justes, le Père éternel les mettra dans son grenier qui est le ciel ; les mauvais grains et la paille qui sont les pécheurs, seront liés en bottes et on les jettera dans le feu qui est l'enfer ; là il y aura des pleurs et des grincements de dents.
Jésus-Christ nous dit dans l'Évangile que le mauvais riche meurt et que l'enfer est son sépulcre, où il souffre des maux infinis ; Lazare, lui, est transporté par les anges dans le sein d'Abraham, c'est-à-dire, dans le ciel. Dans un autre endroit il nous dit, parlant du pécheur : « Va, maudit, au feu qui a été préparé au démon et à ceux qui l'ont imité. » Saint Augustin nous dit en parlant du pécheur : « Va, maudit, tu as méprisé ton Dieu et ses grâces pendant la vie ; va, maudit, tu seras précipité dans un étang de feu et de soufre pendant toute l'éternité. » Non, M.F., non, tout ceci est inutile ; il n'est pas besoin d'aller à de si grandes preuves pour vous montrer qu'il y a une vie heureuse ou malheureuse, selon que nous aurons bien ou mal vécu. Ouvrez seulement votre catéchisme, et vous y trouverez tout ce que vous devez croire, savoir et faire. En effet, M.F., quelle est la pre-mière demande que l'on vous a faite lorsque vous êtes venus à l'Église vous faire instruire ? N'est-ce pas celle-ci : qui vous a créé et conservé jusqu'à présent ? N'avez-vous pas répondu tout simplement que c'est Dieu ? Et pourquoi ? vous a-t-on dit. - C'est, avez-vous répondu, pour le connaître, l'aimer, le servir, et par ce moyen acquérir la vie éternelle. Voilà donc toute l'occupation d'un bon chrétien et tout son bonheur. Il doit apprendre à connaître Dieu, c'est-à-dire, à savoir les moyens les plus sûrs qu'il doit employer pour plaire au bon Dieu, éviter le mal et faire le bien.

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1 juin 2008 7 01 /06 /juin /2008 08:42

Saint Jean-Marie Baptiste Vianney

Saint Curé d'Ars. Saint patron des curés

Tome 1 des Sermons de Saint Jean-Marie Baptiste Vianney


TABLE DES MATIERES.


1er DIMANCHE DE L'AVENT 18
Sur le Jugement dernier 18
1er DIMANCHE DE L'AVENT 35
Sur les vérités éternelles 35
2ème DIMANCHE DE L'AVENT 52
Sur le respect humain 52
4ème DIMANCHE DE L'AVENT 66
Sur la Satisfaction 66
POUR LE JOUR DE NOËL 83
Sur le Mystère 83
POUR LE JOUR DE NOËL 99
Sur le Mystère 99
1er DIMANCHE DE L'ANNÉE 113
Sur la Sanctification du Chrétien 113
ÉPIPHANIE 131
Sur les Rois Mages 131
2ème DIMANCHE APRÈS L'ÉPIPHANIE 146
Sur le Mariage 146
3ème DIMANCHE APRÈS L'ÉPIPHANIE 162
Sur la prière d'un pécheur qui ne veut pas quitter le péché 162
3ème DIMANCHE APRÈS L'ÉPIPHANIE 179
Sur l'enfer des Chrétiens 179
4ème DIMANCHE APRÈS L'ÉPIPHANIE 196
Sur les ennemis de notre salut 196
LA SEXAGÉSIME 211
Sur la parole de Dieu 211
MERCREDI DES CENDRES 229
Sur la Pénitence 229
1er DIMANCHE DE CARÊME 249
Sur les tentations 249
1er DIMANCHE DE CARÊME 266
Sur les Indulgences. 266
2ème DIMANCHE DE CARÊME 280
Sur l'aumône 280
4ème DIMANCHE DE CARÊME 298
Sur la mort du pécheur 298
4ème DIMANCHE DE CARÊME 303
Délai de la Conversion 303
DIMANCHE DE LA PASSION 321
Sur la Contrition 321
JEUDI SAINT 340
VENDREDI SAINT 354
Le péché renouvelle la passion de Jésus-Christ 354

SERMONS DU SAINT SERVITEUR DE DIEU,

JEAN-BAPTISTE-MARIE VIANNEY CURÉ D'ARS

Publiés par les soins
DE M. LE CHANOINE ÉTIENNE DELAROCHE
Archiprêtre d'Ainay à Lyon, Docteur en théologie

ET DU

R. P. DOM MARIE-AUGUSTIN DELAROCHE Chanoine régulier de l'Immaculée Conception


NOUVELLE ÉDITION
AUGMENTÉE DE PLUSIEURS SERMONS INÉDITS

TOME PREMIER
Du Ier DIMANCHE DE L'AVENT AU VENDREDI SAINT

DELHOMME ET BRIGUET, ÉDITEURS

PARIS Rue de l'Abbaye, 13
LYON 3, Avenue de l'Archevêché

1893

IMPRIMATUR.
Lugduni, die 8 septembris 1893.
J. DÉCHELETTE,
VIC. GÉN.

APPROBATION
ARCHEVÉCHÉ de LYON
Lyon, le 26 septembre 1893.


MONSIEUR ET CHER ARCHIPRÊTRE,

Comment ne pas applaudir à votre pensée de donner une nouvelle édition des sermons du Saint Curé d'Ars ? Cette œuvre continue l'apostolat d'un prêtre dont les vertus ont jeté un vif éclat dans la seconde moitié de ce siècle et qui demeure l'honneur du diocèse de Lyon.
Je vous remercie de me procurer l'occasion de placer sous la protection de ce prêtre vénéré les prémices de ma nouvelle mission. Mon désir, en bénissant votre dessein, est de voir cet ouvrage entre les mains de tous mes prêtres ; et je demande à Notre-Seigneur d'embraser nos cœurs de l'amour et du dévouement qui animaient le Saint serviteur de Dieu.
Je vous prie d'agréer, Monsieur et cher Archiprêtre, l'expression de mes sentiments affectueux et dévoués en N.-S.
PIERRE,
Arch. de Lyon et de Vienne.

APPROBATION DE LA PREMIÈRE ÉDITION

ARCHEVÊCHÉ de LYON

Nous approuvons bien volontiers le dessein qu'ont formé des ecclésiastiques de Lyon, de livrer à l'impression le manuscrit des Sermons du Saint serviteur de Dieu, J.-B.-M. VIANNEY, curé d'Ars.
Cette publication servira à mieux faire connaître le prêtre admirable qui est une des gloires de notre diocèse, et dont la cause de béatification est soumise au jugement de la sainte Église.

Lyon, 20 août 1882.

L. M. Card. CAVEROT, Archevêque de Lyon.


LETTRES ÉPISCOPALES.

Lettre de S. Ém. le cardinal GUIBERT, archevêque de Paris.

Paris, le 4 mars 1883.

MONSIEUR L'ARCHIPRÊTRE,

Je vous remercie de la bonté que vous avez eue de m'envoyer un exemplaire des Sermons du Saint Curé d'Ars, que vous avez recueillis et fait imprimer. J'en ai lu quelques uns avec édification ; je dirai volontiers avec admiration. Nous sommes accoutumés à admirer la charité, la bonté, le zèle infatigable de ce saint pasteur, sans cesse à la recherche des brebis égarées et les ramenant au bercail. Mais on n'a jamais parlé de son éloquence. Assurément, ce n'était pas un orateur, comme Bourdaloue ou Massillon ; mais les instructions qu'il adressait à son peuple sont très solides, pleines de la doctrine chrétienne, et il est à désirer que tous les prêtres des paroisses prépa-rassent leurs instructions avec le même soin que ce saint prêtre y apportait.
Votre publication, à ce point de vue, est très utile, parce qu'elle présente au clergé un exemple à suivre dans l'exercice du ministère de la parole.
Agréez, Monsieur l'Archiprêtre, avec mes sincères remer-ciements, l'assurance de mes sentiments affectueux et dévoués.

J.-Hipp. Gard. GUIBERT,
Arch. de Paris.

Lettre de S. Ém. le cardinal LANGÉNIEUX, archevêque de Reims.

Reims, le 18 août 1883.

MONSIEUR LE CURÉ,

Nous avons lu les Sermons du Saint Monsieur Vianney, que vous avez eu la bonne pensée de publier, et nous joignons volontiers notre approbation à celle que vous avez déjà reçue de son Éminence le Cardinal-Archevêque de Lyon.
Comme vous le faites judicieusement remarquer, ce qu'il faut rechercher dans les instructions du saint prêtre, ce n'est pas ce que l'apôtre saint Paul appelle « la rhétorique de la sagesse humaine », mais l'exactitude et la solidité de la doctrine et « cette éloquence vive, ardente, passionnée que les saints savent puiser à la source intarissable du cœur de Jésus. » Instruire et édifier les âmes, c'est là, en effet, le véritable apostolat, et c'est aussi le but que le Vén. Curé d'Ars poursuivait dans la chaire chrétienne. Jusqu'à quel point il a réussi, et quel bien il a fait dans son humble paroisse et aux auditeurs étrangers qu'attirait le renom de sa sainteté, nous l'avions appris déjà par la lecture de son admirable vie ; ses écrits, que vous avez révisés avec un soin si intelligent et si scrupuleux, achèveront de nous initier aux œuvres et aux succès d'un ministère qui a opéré tant de merveilles. Aussi, Monsieur le Curé, nous estimons qu'en offrant au clergé et en particulier à tous ces vénérables prêtres qui consument silencieusement leur vie dans de pauvres cures de campagne, les exemples et les leçons pratiques d'un tel maître dans l'art de convertir et de sanctifier les âmes, vous avez rendu à l'Église un éminent service, qui mérite les bénédictions de Dieu et nos sincères félicitations.
Veuillez en agréer l'expression, Monsieur le Curé, et croyez-moi votre tout dévoué en N.-S.
BENOIT-MARIE,
Arch. de Reims.

Lettre de S. Ém. le cardinal MERMILLOD, évêque de Lausanne et Genève.

Fribourg, le 3 décembre 1883,
en la fête de saint François Xavier.

MONSIEUR L'ABBÉ,

Votre publication des Sermons du Saint Curé d'Ars a mérité les suffrages d'éminents évêques ; je suis heureux de vous offrir à leur suite mes remerciements et mes félicitations. Jusqu'ici les prêtres et les fidèles lisaient avec admiration les faits héroïques, les labeurs et les succès de cette vie épuisée au service de Notre-Seigneur ; vos volumes révèlent la puissance de parole de ce grand serviteur de Dieu et font comprendre ce que la piété, la prière et l'étude lui ont donné de force et d'onction apostoliques. Les qualités que réclamait saint Bernard y éclatent : Lucere et ardere multum est ; la doctrine sûre et substantielle, la clarté lumineuse de l'exposition, s'y allient aux flammes qu'inspire l'amour des âmes et du Sauveur. Le clergé, les jeunes prêtres surtout, trouveront là un modèle de prédication pastorale et populaire. Sans préjuger en rien les décisions du Saint-Siège sur le Saint Monsieur Vianney, nous osons dire en toute simplicité que ses sermons, où abondent le sens théologique et le feu de l'amour divin, ont leur place marquée près des écrits de saint Vincent de Paul et de saint Alphonse Liguori.
Recevez, Monsieur l'Abbé, l'assurance de mes sentiments reconnaissants et dévoués en N.-S.

GASPARD,
Évêque de Lausanne et Genève.

Lettre de Mgr BESSON, évêque de Nîmes.

Nîmes, le 8 novembre 1881.

MONSIEUR L'ABBÉ,

J'ai beaucoup tardé à vous remercier de l'envoi que vous avez bien voulu me faire des Sermons du Saint Serviteur de Dieu, J.-B. Vianney, curé d'Ars ; mais, laissez-moi vous le dire, avant de vous répondre, je tenais à me rendre compte d'un livre dont le titre et la publication ont été pour moi une surprise.
Monsieur le comte de Montalembert, faisant connaître au R. P. Chocarne son avis sur la Vie intime et religieuse du R. P. Lacordaire, lui écrivait : « Vous m'avez montré tout un côté de la vie du grand Religieux que j'ignorais ou que j'entrevoyais à peine... Vous m'avez révélé en lui un homme plus rare, plus grand, plus saint que je ne le croyais. » Je vous l'avouerai aussi, Monsieur l'Abbé, le livre que vous éditez a été pour moi une révélation ; il m'a même étonné, et je suis certain que beaucoup d'autres esprits partageront mon étonnement. Jusqu'ici, M. Vianney s'était présenté à ma vénération environné de l'auréole de la sainteté ; je savais encore, par la vie du R. P. Monnin, qu'il avait été un incomparable catéchiste ; mais je n'avais pas et n'aurais pas soupçonné en lui le prédicateur, l'auteur de tous ces sermons que vous publiez et dont cependant la collection est encore incomplète.
Je vous remercie, Monsieur l'Abbé, d'avoir ajouté ce nouveau fleuron à la couronne du saint Curé, qui n'appartient pas seulement au diocèse de Belley, mais qui a encore été la gloire la plus pure du clergé français pendant la première moitié de ce siècle. Grâce à vos travaux et à vos persévérants efforts, il est désormais avéré que le Saint à qui beaucoup de personnes avaient presque entièrement refusé les dons naturels, qui se vit même sur le point d'être éloigné du sacerdoce pour défaut d'incapacité, a su néanmoins, par le travail, faire fructifier le modeste talent que Dieu lui avait confié. Il est désormais avéré que les lumières extraordinaires et surnaturelles n'expliquent pas seules la puissance de son action et de son influence ; avant de devenir entre les mains de Dieu l'instrument des plus grandes merveilles, le bon et saint Curé avait suivi la loi ordinaire ; il avait dû se préparer, et de fait il s'est préparé par l'étude aussi bien que par la prière au rôle admirable que lui réservait la Providence.
Quel grand exemple donné au clergé de notre temps ! Comme vous le dites fort bien, Monsieur l'Abbé, le Saint Curé d'Ars n'avait à sa disposition que les ressources d'un esprit très peu cultivé ; mais ces ressources, il les développe, il les féconde par un travail opiniâtre ; il emploie avec une scrupuleuse. fidélité tous les moments libres des premières années de son ministère ; il compose ses prônes au prix de peines et de fatigues inouïes, il y consacre les jours et parfois les nuits, il écrit « sept heures de suite sans désemparer », dit son biographe, le R.-P. Monnin. Il va aussi puiser la parole de Dieu dans les sources les plus pures, la sainte Écriture, la Théologie élémentaire, la Vie des Saints, la vie des Pères du désert, l'histoire de l'Église, la Perfection chrétienne de Rodriguez, et à tous ces matériaux que lui fournit une étude consciencieuse, il ajoute ses observations personnelles sur les besoins du temps et les tendances des esprits, sur les nécessités de ses paroissiens, sur les moyens qu'il juge les plus opportuns pour combattre le mal et inculquer peu à peu dans les âmes les habitudes de la vie chrétienne. Il réfléchit, il écrit, il parle, il agit sous l'impulsion d'un zèle vraiment surnaturel qui n'a pas d'autre but que la gloire de Dieu et le salut des âmes. Voilà comment le Saint J.-B. Vianney acquiert assez de facilité pour composer ce catéchisme et ces sermons dont les fruits devaient être féconds.
Puisse l'exemple du saint Curé rencontrer beaucoup d'imitateurs ! Puisse la leçon qui se dégage de vos quatre volumes, profiter à tant de prêtres, à tant de jeunes ecclésiastiques naturellement mieux doués que notre Saint et qui, comme lui, trouveraient dans un travail constant, méthodique, inspiré par la piété et soutenu par le zèle, le secret d'un ministère béni et fructueux ! Ah ! si, depuis soixante ans, nous avions eu dans toutes les paroisses des divers diocèses de France, je ne dis pas autant de curés d'Ars (il n'est pas donné à tous de s'élever à ce degré de sainteté), mais seulement de bons catéchistes, des prédicateurs utiles et pratiques, nous n'aurions pas à gémir aujourd'hui sur les progrès toujours croissants de l'impiété, ou de l'ignorance et de l'indifférence en matière de religion.
Je vous remercie encore une fois, Monsieur l'Abbé ; en faisant sortir ces sermons de l'oubli, peut-être du feu auquel l'humilité du Saint curé d'Ars aurait voulu les condamner, vous n'avez pas seulement honoré sa mémoire, vous avez aussi rendu un important service au clergé qui y trouvera un modèle à suivre, aux fidèles qui les liront avec le plus grand fruit. Je forme donc les vœux les plus ardents pour que cet ouvrage se propage, se répande ; et, en ce qui me concerne, je ne négligerai aucune occasion de le recommander aux prêtres de mon diocèse, parce qu'ils y trouveront la bonne prédication, l'éloquence vraiment utile, la seule qu'il soit permis aux ministres sacrés de rechercher et d'ambitionner.
Recevez, Monsieur l'Abbé, l'assurance de mes sentiments les plus affectueux et religieusement dévoués en N.-S.

LOUIS,
Évêque de Nîmes.

Lettre de Mgr de CABRIÈRES, évêque de Montpellier.

Montpellier, le 16 décembre 1883.

MONSIEUR LE CURÉ,

Je vous remercie de l'envoi que vous avez bien voulu me faire des Sermons, du Saint Curé d'Ars.
En collectionnant et publiant les instructions de ce saint prêtre, dont la vie a été remplie par un apostolat d'une admirable fécondité, et dont le nom rappelle le souvenir des plus hautes vertus sacerdotales, vous avez fait une œuvre utile et pieuse.
Si les sermons que vous avez rassemblés pour l'édification de vos confrères et des âmes chrétiennes, paraissent manquer de certaines qualités de style que les délicats recherchent habituellement, on y rencontre à chaque page l'accent de la piété la plus vive, de la foi la plus profonde, et la claire exposition des hautes vérités religieuses.
Dédaignant les ressources de l'art, le zélé prédicateur n'a fait appel qu'au secours de la grâce. C'est par là qu'il a fait tant de conversions.
En lisant ses sermons apostoliques, peut-être apprendra-t-on à l'imiter.
Vous aurez ainsi contribué, Monsieur le Curé, à continuer et à perpétuer la mission bienfaisante du zélé serviteur de Dieu.
Veuillez agréer, Monsieur le Curé, et faire agréer à Monsieur votre frère, l'expression de mes sentiments tout dévoués et bien respectueux.

MARIE-ANATOLE,
Évêque de Montpellier.

Lettre de Mgr GUIOL, recteur des Facultés catholiques de Lyon.

Lyon, le 1er décembre 1882.

MON CHER AMI,

J'ai lu avec le plus vif intérêt, plusieurs sermons du saint Curé d'Ars, pris çà et là dans les quatre volumes que vous avez eu l'extrême bonté de m'offrir. Je ne veux pas tarder davantage à vous dire combien j'ai été édifié de cette lecture.
C'est le langage d'un saint. Ces pages sont pleines de piété et d'onction. Il s'y trouve même bien plus de doctrine qu'on n'aurait osé en attendre de ce Saint prêtre, auquel on avait presque fait une réputation d'ignorance, sans doute pour mieux faire ressortir l'éminence des dons surnaturels qui brillaient en lui et qui rendaient sa parole si féconde. Ses sermons écrits n'auront certainement pas le charme incomparable que leur donnait l'accent de sa voix, lorsqu'il les prêchait du haut de sa chaire ; mais, autant qu'il m'est permis d'en juger, j'estime que la lecture n'en sera pas moins très profitable à tous ceux, prêtres ou fidèles, qui la feront avec une pieuse attention.
Veuillez agréer, cher Ami, la nouvelle assurance de mon bien affectueux dévouement en N.-S.

L. GUIOL.

Lettre de M. ICARD, supérieur général de la Société de Saint-Sulpice.

Paris, le 1er novembre 1882.

MONSIEUR LE CURÉ,
Et bien cher en Notre-Seigneur.

Je vous suis très reconnaissant, ainsi qu'à Monsieur votre frère, de l'envoi que vous avez eu la bonté de me faire des Sermons du Saint Curé d'Ars. Vous avez eu une heureuse et sainte pensée, en livrant ce travail. Les prêtres employés au saint ministère n'y trouveront pas sans doute des pages de littérature, mais ils y trouveront un langage simple, pieux, très pratique, avec les accents de la foi et de l'amour des âmes. J'ai déjà lu deux de ces sermons pour la fête de tous les Saints, que nous célébrons aujourd'hui, et j'en ai été bien édifié.
Veuillez agréer, Messieurs et bien chers Confrères, l'expression de mes meilleurs sentiments d'estime et d'affectueux dévouement.

H. ICARD.

Lettre de Monsieur le chanoine TOCCANIER, curé d'Ars.

Ars, le 26 novembre 1882.

CHER CONFRÈRE,
J'ai reçu hier soir les quatre volumes des Sermons du Saint Vianney, que votre générosité m'a adressés. Veuillez agréer ma vive reconnaissance.
Vous comprenez l'intérêt tout particulier que doit m'inspirer la lecture de ces sermons, que mon saint curé a prêchés à Ars. Je m'efforcerai d'en profiter pour la gloire de Dieu, de notre saint curé et de sa paroisse.
Monseigneur s'occupe activement de la cause de béatification c'est le motif pour lequel il nous donne l'exemple d'une excessive réserve au sujet du Saint Vianney.
Daignez agréer avec ma reconnaissance mon affectueux dévouement en Notre-Seigneur.

L'abbé TOCCANIER.

PRÉFACE

L'accueil fait par le public aux Sermons du Saint Curé d'Ars, les bienveillants suffrages que leur ont accordés d'Éminents Prélats nous engagent à en donner une seconde édition. Celle-ci vient à propos, ce nous semble, au moment où, grâce au zèle de Sa Grandeur Monseigneur l'Évêque de Belley, la Sacrée Congrégation des Rites achève l'examen des écrits du Serviteur de Dieu.
D'après le témoignage d'un de ses confidents, feu Monsieur Dubois, curé de Fareins, la plupart de ces sermons furent composés pendant les premières années de son ministère, entre 1818 et 1827, avant les grands travaux suscités par la foule des pèlerins qui venaient le visiter.
Quelles furent les sources habituelles où il puisa ? Si nous en jugeons par les notes marginales écrites de la main du Saint, et par l'étude attentive de ses manuscrits, il consulta principalement l'Écriture sainte, une Théologie élémentaire, la Vie des Saints de Ribadeneyra, la Vie des Pères du désert, quelques abrégés des Saints Pères, l'Histoire de l'Église, la Perfection chrétienne de Rodriguez et les Œuvres du P. Lejeune.
« M. Vianney, dit son biographe, le R. P. Monnin, écrivit longtemps ses prônes du Dimanche, il a avoué que ce travail lui causait des peines et des fatigues inouïes. Ce fut une des plus rudes mortifications de sa vie. Il les composait tout d'une haleine, y employait les nuits, renfermé dans sa sacristie, et écrivait quelquefois sept heures de suite sans désemparer . »
Mais comme il était plus préoccupé d'instruire et d'édifier ses ouailles que de produire une œuvre littéraire, il revoyait peu ses sermons. Son humilité ne lui permettait pas de penser qu'un jour ils seraient admirés et livrés à la publicité. D'ailleurs, il n'eût jamais consenti à les faire imprimer de son vivant, sans les avoir auparavant soumis à une sévère correction, et sans les avoir déférés au jugement doctrinal de l'Église. Il l'avait déclaré avec une extrême vivacité à un prêtre de ses amis, dans un moment où l'on cherchait à lui soustraire quelques sermons, pour les répandre dans le public. Jamais non plus ils n'eussent paru au jour sans des encouragements venus de haut.
C'est donc pour répondre tout à la fois, et à ces intentions et à ces encouragements, qu'un modeste travail a été entrepris sur ces manuscrits. L'orthographe et la ponctuation ont été réformées, les idiotismes ont été conservés, ainsi que certains barbarismes dont le Saint Curé se servait familièrement, afin de rendre sa pensée avec plus d'énergie. Un grand nombre de phrases étaient incomplètes, mal construites, et, partant inintelligibles ; on a redressé la construction ou introduit quelques mots indispensables. Certains passages obscurs, douteux ou inexacts ont été éclaircis par des notes. Bref, on s'est fait scrupule de ne modifier en rien la pensée de l'auteur.
La collection n'est malheureusement pas complète ; un grand nombre ont été perdus ou détruits. S'ils nous étaient tous parvenus, deux volumes de plus augmenteraient cette publication, et permettraient d'admirer davantage le travail long et opiniâtre auquel s'était condamné sans relâche et sans dégoût le serviteur de Dieu.
Mais tels qu'ils sont présentés ici, ils attesteront suffisamment la profonde connaissance que le saint Curé avait de ses paroissiens, le soin religieux qu'il mettait à les instruire, la liberté apostolique avec laquelle il flagellait leurs désordres, cette éloquence vive, ardente, passionnée, que les saints savent puiser à la source intarissable du Cœur de Jésus.
Ils auront ainsi l'avantage de faire connaître le Saint sous un jour nouveau. Jusqu'à présent, beaucoup de gens, amateurs outrés du merveilleux, lui avaient refusé presque totalement les dons naturels, pour lui attribuer dans un degré suréminent les dons surnaturels. Sans doute, les grâces extraordinaires lui furent départies, sur la fin de sa vie, avec une souveraine abondance ; mais n'est-ce pas à cause de sa prudence à faire fructifier le modeste talent que Dieu lui avait confié ? Tout d'abord, il avait employé avec une fidélité jalouse, les temps libres des premières années de son ministère ; il avait exercé les ressources d'un esprit, qui était peu cultivé encore, mais qui ne manquait ni de pénétration, ni de mémoire, ni d'observation. Au prix d'un travail infatigable, il avait acquis la vraie science du pasteur des âmes ; Dieu l'en récompensa plus tard par des dons supérieurs, quand la foule toujours croissante des pèlerins, ne lui laissa plus le loisir d'étudier et d'écrire .
La Providence qui avait voulu rétablir le diocèse de Belley, en avait préparé de longue main les éléments fondateurs. Ce furent de savants et pieux évêques dont la mémoire est restée bénie par le clergé comme par les populations. Ce fut aussi une phalange de prêtres humbles, laborieux et zélés. Au premier rang brilla le Saint Curé d'Ars, et nul mieux que lui, ne justifia la parole de l'Écriture « Les lèvres du prêtre garderont la science du salut, et de sa bouche on recueillera les enseignements du Seigneur. »

Saint-Antoine (Isère), le 4 août 1893, 34ème anniversaire de la mort du Saint Serviteur de Dieu.


1er DIMANCHE DE L'AVENT
(PREMIER SERMON)

Sur le Jugement dernier

Tunc videbunt Filium hominis venientem cum potestate magna et majestate.
Alors ils verront venir le Fils de l'homme avec une grande puissance et une majesté terrible, environné des anges et des saints.
(S. Luc, XXI, 27.)

Ce n'est plus, mes frères, un Dieu revêtu de nos infirmités ; caché dans l'obscurité d'une pauvre étable, couché dans une crèche, rassasié d'opprobres, accablé sous le pesant fardeau de sa croix ; c'est un Dieu revêtu de tout l'éclat de sa puissance et de sa majesté, qui fait annoncer sa venue par les prodiges les plus effrayants, c'est-à-dire, par l'éclipse du soleil et de la lune, par la chute des étoiles, et par un entier bouleversement de la nature. Ce n'est plus un Sauveur qui vient avec la douceur d'un agneau, pour être jugé par les hommes et les racheter ; c'est un Juge justement irrité, qui juge les hommes dans toute la rigueur de sa justice. Ce n'est plus un Pasteur charitable qui vient chercher ses brebis égarées, et les pardonner ; c'est un Dieu vengeur qui vient séparer pour jamais les pécheurs des justes, accabler les méchants de sa plus terrible vengeance, et ensevelir les justes dans un torrent de douceurs. Moment terrible, moment épouvantable, moment malheureux, quand arriveras-tu ? Hélas ! peut-être que, dans quelques matins, nous entendrons les avant-coureurs de ce Juge si redoutable au pécheur. Ô vous, pécheurs, sortez du tombeau de vos péchés, venez au tribunal de Dieu, venez vous instruire de la manière dont le pécheur sera traité. L'impie, dans ce monde, semble vouloir méconnaître la puissance de Dieu, en voyant les pécheurs sans punition ; il va même jusqu'à dire : Non, non, il n'y a ni Dieu ni enfer ; ou bien : Dieu ne fait pas attention à ce qui se passe sur la terre. Mais, attendons le jugement, et, en ce grand jour, Dieu manifestera sa puissance et montrera à toutes les nations qu'il a tout vu et tout compté.
Quelle différence, mes frères, de ces merveilles à celles qu'il opéra en créant le monde ! Que les eaux, dit le Seigneur, arrosent, fertilisent la terre ; et, dès l'instant même, les eaux couvrirent la terre et lui donnèrent la fécondité. Mais, quand il viendra pour détruire le monde, il commandera à la mer de franchir ses bornes avec une impétuosité épouvantable, et elle engloutira tout l'univers dans sa fureur. Lorsque Dieu créa le ciel, il ordonna aux étoiles de s'attacher au firmament ; à sa voix, le soleil éclaira le jour, et la lune présida à la nuit ; mais dans ce dernier Jour, le soleil s'obscurcira, et la lune et les étoiles ne donneront plus de lumière ; tous ces astres merveilleux tomberont avec un fracard épouvantable.
Quelle différence, M.F. ! Dieu en créant le monde employa six jours ; mais pour le détruire, un clin d'œil suffira. Pour créer l'univers et tout ce qu'il renferme, Dieu n'appela aucun spectateur de tant de merveilles ; mais pour le détruire, tous les peuples seront en présence, toutes les nations confesseront qu'il y a un Dieu et qu'il est puissant. Venez, rieurs impies, venez, incrédules raffinés, venez apprendre ou reconnaître s'il y a un Dieu, s'il a vu toutes vos actions, et s'il est tout-puissant ! Ô mon Dieu ! que le pécheur changera de langage dans ce moment ! que de regrets ! Oh ! que de repentir d'avoir laissé passer un temps si précieux ! Mais ce n'est plus temps, tout est fini pour le pécheur, tout est désespéré ! Oh ! que ce moment sera terrible ! Saint Luc nous dit que les hommes sécheront de frayeur sur la plante de leurs pieds, en pensant aux malheurs qui leur sont préparés. Hélas ! M.F., l'on peut bien sécher de crainte et mourir de frayeur, dans l'attente d'un malheur infiniment moins grand que n'est celui dont le pécheur est menacé, et qui très certainement lui arrivera, s'il continue à vivre dans le péché.
Dans ce moment, M.F., que je me dispose à vous parler du jugement, où nous paraîtrons tous, pour rendre compte de tout, du bien et du mal que nous aurons fait, pour y recevoir notre sentence définitive pour le ciel ou pour l'enfer : si déjà un ange venait vous annoncer de la part de Dieu que, dans vingt-quatre heures, tout l'univers sera réduit en feu par une pluie de feu et de soufre, que vous commenciez à entendre les tonnerres gronder, les fureurs des tempêtes renverser vos maisons, les éclairs tellement multipliés que l'univers ne fût plus qu'un globe de feu, et que l'enfer vomit déjà tous ses réprouvés dont les cris et les hurlements se feraient entendre vers les coins du monde ; que le seul moyen d'éviter tous ces malheurs fût de quitter le péché et de faire pénitence ; pourriez-vous, M.F., entendre tous ces hommes sans verser des torrents de larmes et crier miséricorde ? Ne vous verrait-on pas vous jeter au pied des autels pour demander miséricorde ? Ô aveuglement, ô malheur incompréhensible de l'homme pécheur ! les maux que vous annonce votre pasteur sont encore infiniment plus épouvantables et dignes d'arracher vos larmes, de déchirer vos cœurs. Hélas ! ces vérités si terribles vont être autant de sentences qui prononceront votre condamnation éternelle. Mais le plus grand de tous les malheurs est que vous y soyez insensibles, et que vous continuiez à vivre dans le péché ; et que vous ne reconnaissiez votre folie que dans le moment où vous n'avez plus de remèdes. Encore un moment, et ce pécheur, qui vivait tranquille dans le péché, sera jugé et condamné ; encore un instant, et, il emportera ses regrets dans l'éternité. Oui, M.F., nous serons jugés, rien de si certain ; oui, nous serons jugés sans miséricorde ; oui, nous regretterons éternellement d'avoir péché.


I - Nous lisons dans l'Écriture sainte, M.F., que toutes les fois que Dieu a voulu envoyer quelque fléau au monde ou à son Église, il a toujours fait précéder quelque signe pour commencer à jeter la terreur dans les cœurs, et pour les porter à fléchir sa justice. Voulant faire périr l'univers par un déluge, l'arche de Noé, qui resta cent ans pour se bâtir, fut un signe pour porter les hommes à la pénitence, sans quoi ils devaient tous périr. L'historien Josèphe nous dit qu'avant la destruction de la ville de Jérusalem, il parut pendant longtemps une comète en forme de coutelas qui jetait la consternation dans le monde. Chacun disait : Hélas ! que veut dire ce signe ? peut-être c'est quelque grand malheur que Dieu va nous envoyer. La lune demeura huit nuits sans donner de lumière ; les gens semblaient déjà ne plus pouvoir vivre. Tout à coup, il parut un homme inconnu, qui, pendant trois ans, ne faisait autre chose que crier par les rues de Jérusalem, le jour et la nuit : Malheur à Jérusalem ! Malheur à Jérusalem !... On le prend, on le bat de verges pour l'empêcher de crier : rien ne l'arrête. Au bout de trois ans, il s'écrie : Ah ! malheur à Jérusalem ; ah ! malheur à moi ! Une pierre lancée par une machine lui tombe dessus et l'écrase à l'instant même. Alors, tous les maux dont cet inconnu avait menacé Jérusalem tombèrent sur elle. La famine fut si grande, que les mères allaient jusqu'à égorger leurs enfants pour s'en servir de nourriture. Les habitants, sans savoir pourquoi, s'égorgeaient les uns les autres ; la ville fut prise et comme anéantie ; les rues et les places étaient toutes couvertes de cadavres ; le sang coulait comme des rivières ; le peu de ceux qui sauvèrent leur vie fut vendu comme des esclaves.
Mais, comme le jour du jugement sera le jour le plus terrible et le plus effrayant qui ait jamais été, il sera précédé de signes si effrayants qu'ils jetteront la terreur jusqu'au fond des abîmes. Notre-Seigneur nous dit que, dans ce moment malheureux pour le pécheur, le soleil ne donnera plus de lumière, que la lune sera semblable à une masse de sang, et que les étoiles tomberont du ciel. L'air sera tellement rempli d'éclairs qu'il sera tout en feu, et l'on entendra les tonnerres dont le bruit sera si grand que les hommes sécheront de frayeur sur la plante de leurs pieds. Les vents seront si impétueux que rien ne pourra leur résister. Les arbres et les maisons seront entraînés dans les chaos de la mer ; la mer elle-même sera tellement agitée par les tempêtes, que ses flots s'élèveront jusqu'à quatre coudées au-dessus des plus hautes montagnes, et ils descendront si bas, que l'on verra les horreurs de l'enfer ; toutes les créatures, même inanimées, sembleront vouloir s'anéantir pour éviter la présence de leur Créateur, en voyant combien les crimes des hommes ont souillé et défiguré la terre. Les eaux des mers et des fleuves bouillonneront comme des huiles dans les brasiers ; les arbres et les plantes vomiront des torrents de sang ; les tremblements de terre seront si grands que l'on verra la terre s'ouvrir de toutes parts ; la plupart des arbres et des bêtes seront abîmés, les hommes qui resteront seront comme des insensés ; les rochers, les montagnes s'écrouleront avec une fureur épouvantable. Après toutes ces horreurs, le feu sera allumé aux quatre coins du monde, mais, un feu si violent qu'il brûlera les pierres, les rochers et la terre, comme un brin de paille qui est jeté dans une fournaise. Tout l'univers sera réduit en cendres ; il faut que cette terre, qui a été souillée par tant de crimes, soit purifiée par le feu qui sera allumé par la colère du Seigneur, par la colère d'un Dieu justement irrité.
Après, M.F., que cette terre couverte de tant de crimes aura été purifiée, Dieu enverra ses anges qui sonneront de la trompette aux quatre coins du monde, et qui diront à tous les morts : Levez-vous, morts, sortez de vos tombeaux, venez et paraissez au jugement. Alors tous les morts, bons et mauvais, justes et pécheurs, reprendront les mêmes formes qu'ils avaient autrefois, la mer vomira tous les cadavres qui sont renfermés dans ses chaos, la terre rejettera tous les corps ensevelis depuis tant de siècles dans son sein. Après cette révolution, toutes les âmes des saints descendront du ciel, toutes rayonnantes de gloire ; chaque âme s'approchera de son corps en lui donnant mille et mille bénédictions : Venez, lui dira-t-elle, venez, le compagnon de mes souffrances ; si vous avez travaillé à plaire à Dieu, si vous avez fait consister votre bonheur dans les souffrances et les combats, oh ! que de biens nous sont réservés ! Il y a plus de mille ans que je jouis de ce bonheur ; oh ! quelle joie pour moi de venir vous annoncer tant de biens qui nous sont préparés pour l'éternité ! Venez, bénis yeux, qui tant de fois vous êtes fermés à l'aspect des objets impurs, par crainte de perdre la grâce de votre Dieu, venez dans le ciel où vous ne verrez que des beautés que l'on ne verrait jamais en ce monde. Venez, mes oreilles, qui avez eu horreur des paroles et des discours impurs et calomniateurs ; venez, et vous entendrez dans le ciel cette musique céleste, qui vous jettera dans un ravissement continuel. Venez, mes pieds et mes mains, qui, tant de fois, vous êtes employés à soulager les malheureux ; allons passer notre éternité dans ce beau ciel où nous verrons notre aimable et charitable Sauveur qui nous a tant aimés. Ah ! nous y verrons Celui qui tant de fois est venu reposer dans notre cœur. Ah ! nous y verrons cette main, encore teinte du sang de notre divin Sauveur, par laquelle il nous a mérité tant de joie. Enfin, le corps et l'âme, des saints se donneront mille et mille bénédictions, et cela pendant toute l'éternité.
Après que tous les saints auront repris leurs corps tout rayonnants de gloire, tous là, selon les bonnes œuvres et les pénitences qu'ils auront faites, attendront avec plaisir le moment où Dieu va dévoiler à la face de tout l'univers toutes les larmes, toutes les pénitences, tout le bien qu'ils auront accompli pendant leur vie, sans même en laisser une seule, ni un seul, déjà tous heureux du bonheur de Dieu même. Attendez, leur dira Jésus-Christ lui-même, attendez, je veux que tout l'univers voie combien vous avez travaillé avec plaisir. Les pécheurs endurcis, les incrédules disaient que j'étais indifférent à tout ce que vous faisiez pour moi ; mais je vais leur montrer aujourd'hui que j'ai vu et compté toutes les larmes que vous versiez dans le fond des déserts ; je vais leur montrer aujourd'hui que j'étais à côté de vous sur les échafauds. Venez tous, et paraissez devant ces pécheurs qui m'ont méprisé et outragé, qui ont osé nier que j'existais, que je les voyais. Venez, mes enfants, venez, mes bien-aimés, et vous verrez combien j'ai été bon, combien mon amour a été grand pour vous.
Contemplons, M.F., un instant, ce nombre infini d'âmes justes rentrant dans leurs corps qu'elles rendent semblables à de beaux soleils. Vous verrez tous ces martyrs, la palme à la main. Voyez-vous toutes ces vierges, la couronne de la virginité sur la tête ? Voyez-vous tous ces apôtres, tous ces prêtres ? Autant ils ont sauvé d'âmes, autant de rayons de gloire dont ils sont embellis. M.F., tous diront à Marie, cette Mère-Vierge : Allons rejoindre Celui qui est dans le ciel pour donner un nouvel éclat à vos beautés.
Mais non, un moment de patience ; vous avez été méprisés, calomniés et persécutés des méchants, il est juste, avant votre entrée dans ce royaume éternel, que les pécheurs viennent vous faire amende honorable.


 

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31 mai 2008 6 31 /05 /mai /2008 15:53
Saint-Michel Archange

47. Qu'il faut être prêt à souffrir pour la vie éternelle tout ce qu'il y a de

plus pénible



1.Jésus-Christ: Mon fils, que les travaux que vous avez entrepris pour moi ne brisent pas

votre courage, et que les afflictions ne vous abattent pas entièrement; mais qu'en tout

ce qui arrive, ma promesse vous console et vous fortifie.

Je suis assez puissant pour vous récompenser au-delà de toutes bornes et de toute

mesure.

Vous ne serez pas longtemps ici dans le travail, ni toujours chargé de douleurs.

Attendez un peu et vous verrez promptement la fin de vos maux.

Une heure viendra où le travail et le trouble cesseront.

Tout ce qui passe avec le temps est peu de chose et ne dure guère.

2.Faites ce que vous avez à faire; travaillez fidèlement à ma vigne, et je serai moi-même

votre récompense.

Ecrivez, lisez, chantez mes louanges, gémissez, gardez le silence, priez, souffrez

courageusement l'adversité; la vie éternelle est digne de tous ces combats, et de plus

grands encore.

Il y a un jour connu du Seigneur où la paix viendra; et il n'y aura plus de jour ni de nuit

comme sur cette terre mais une lumière perpétuelle, une splendeur infinie, une paix

inaltérable, un repos assuré.

Vous ne direz plus alors: Qui me délivrera de ce corps de mort ? Vous ne vous

écrierez plus: Malheur à moi, parce que mon exil a été prolongé ! car la mort sera

détruite, et le salut sera éternel; plus d'angoisse, une joie ravissante, une société de

gloire et de bonheur.

3.Oh ! si vous aviez vu, dans le ciel, les couronnes immortelles des saints ! de quel

glorieux état resplendissent ces hommes que le monde méprisait et regardait comme

indignes de vivre ! aussitôt, certes, vous vous prosterneriez jusque dans la poussière, et

vous aimeriez mieux être au-dessous de tous qu'au-dessus d'un seul.

Vous ne désireriez point les jours heureux de cette vie; mais plutôt vous vous

réjouiriez de souffrir pour Dieu, et vous regarderiez comme le plus grand gain d'être

compté pour rien parmi les hommes.

4.Oh ! si vous goûtiez ces vérités, si elles pénétraient jusqu'au fond de votre coeur,

comment oseriez-vous vous plaindre, même une seule fois ?

Est-il rien de pénible qu'on ne doive supporter pour la vie éternelle ?

Ce n'est pas peu de gagner ou de perdre le royaume de Dieu.

Levez donc les yeux au ciel. Me voilà, et avec moi tous mes saints; ils ont soutenu dans

ce monde un grand combat; et maintenant ils se réjouissent, maintenant ils sont

consolés et à l'abri de toute crainte, maintenant ils se reposent, et ils demeureront à

jamais avec moi dans le royaume de mon Père.

48. De l'éternité bienheureuse et des misères de cette vie



1.Le fidèle: Ô bienheureuse demeure de la cité céleste ! Jour éclatant de l'éternité, que la

nuit n'obscurcit jamais et que la vérité souveraine éclaire perpétuellement de ses

rayons; jour immuable de joie et de repos, que nulle vicissitude ne trouble !

Oh ! que ce jour n'a-t'il lui déjà sur les ruines du temps et de tout ce qui passe avec le

temps !

Il luit pour les saints dans son éternelle splendeur; mais nous, voyageurs sur la terre,

nous ne le voyons que de loin, comme à travers un voile.

2.Les citoyens du ciel en connaissent les délices; mais les fils d'Eve, encore exilés,

gémissent sur l'amertume et l'ennui de la vie présente.

Les jours d'ici-bas sont courts et mauvais, pleins de douleurs et d'angoisses.

L'homme y est souillé de beaucoup de péchés, engagé dans beaucoup de passions, agité

par mille craintes, embarrassé de mille soins, emporté çà et là par la curiosité, séduit

par une foule de chimères, environné d'erreurs, brisé de travaux, accablé de tentations,

énervé de délices, tourmenté par la pauvreté.

3.Oh ! quand viendra la fin de ces maux ? quand serai-je délivré de la misérable servitude

des vices ? quand me souviendrai-je, Seigneur, de vous seul ? quand goûterai-je en

vous une pleine joie ?

Quand, dégagé de toute entrave, jouirai-je d'une vraie liberté, désormais exempte de

toute peine et du corps et de l'esprit ?

Quand posséderai-je une joie solide, assurée, inaltérable, paix au-dedans et au-dehors,

paix affermie de toutes parts ?

Ô bon Jésus ! quand me sera-t'il donné de vous voir, de contempler la gloire de votre

règne ? quand me serez-vous tout en toute chose ?

Quand serai-je avec vous dans ce royaume que vous avez préparé de toute éternité à

vos élus ?

J'ai été délaissé, pauvre, exilé, en une terre ennemie, où il y a guerre continuelle et de

grandes infortunes.

4.Consolez mon exil, adoucissez l'angoisse de mon coeur: car il soupire après vous de

toute l'ardeur de ses désirs.

Tout ce que le monde m'offre ici-bas pour me consoler me pèse.

Je voudrais m'unir intimement à vous, et je ne puis atteindre à cette ineffable union.

Je voudrais m'attacher aux choses du ciel, et mes passions immortifiées me replongent

dans celles de la terre.

Mon âme aspire à s'élever au-dessus de tout, et la chair me rabaisse au-dessous, malgré

mes efforts.

Ainsi, homme misérable, j'ai sans cesse la guerre au-dedans de moi et je me suis à

charge à moi-même, l'esprit voulant s'élever toujours et la chair toujours descendre !

5.Oh ! combien je souffre en moi lorsque, méditant les choses du ciel, celles de la terre

viennent en foule se présenter à ma pensée durant la prière ! Mon Dieu, ne vous

éloignez pas de moi et n'abandonnez point votre serviteur dans votre colère.

Faites briller votre foudre et dissipez ces visions de la chair: lancez vos flèches, et

mettez en fuite ces fantômes de l'ennemi.

Rappelez à vous tous mes sens; faites que j'oublie toutes les choses du monde et que je

rejette promptement avec mépris ces criminelles images.

Eternelle vérité, prêtez-moi votre secours afin que nulle chose vaine ne me touche.

Venez en moi, céleste douceur, et que tout ce qui n'est pas pur s'évanouisse devant

vous.

Pardonnez-moi aussi, et usez de miséricorde, toutes les fois que dans la prière je

m'occupe d'autre chose que de vous.

Car je confesse sincèrement que la distraction m'est habituelle.

Dans le mouvement ou dans le repos, bien souvent je ne suis point où est mon corps,

mais plutôt où mon esprit m'emporte.

Je suis là où est ma pensée, ma pensée est d'ordinaire où est ce que j'aime.

Ce qui me plaît naturellement ou par habitude, voilà ce qui d'abord se présente à elle.

6.Et c'est pour cela, ô Vérité, que vous avez dit expressément: Où est votre trésor, là

aussi est votre coeur.

Si j'aime le ciel, je pense volontiers aux choses du ciel.

Si j'aime le monde, je me réjouis des prospérités du monde et je m'attriste de ses

adversités.

Si j'aime la chair, je me représente souvent ce qui est de la chair.

Si j'aime l'esprit, ma joie est de penser aux choses spirituelles.

Car il est doux de parler et d'entendre parler de tout ce que j'aime, et j'en emporte avec

moi le souvenir dans ma retraite.

Mais heureux l'homme, ô mon Dieu ! qui à cause de vous, bannit de son coeur toutes

les créatures, qui fait violence à la nature et crucifie par la ferveur de l'esprit les

convoitises de la chair, afin de vous offrir du fond d'une conscience où règne la paix,

une prière pure, et que, dégagé au-dedans et au-dehors de tout ce qui est terrestre, il

puisse se mêler au choeurs des anges !

49. Du désir de la vie éternelle, et des grands biens promis à ceux qui

combattent courageusement



1.Jésus-Christ: Mon fils, lorsque le désir de l'éternelle béatitude vous est donné d'en haut

et que vous aspirez à sortir de la prison du corps pour contempler ma lumière sans

ombre et sans vicissitude, dilatez votre coeur et recevez avec amour cette sainte

aspiration.

Rendez grâce de toute votre âme à la bonté céleste, qui vous prodigue ainsi ses faveurs,

qui vous

visite avec tendresse, vous excite, vous presse et vous soulève puissamment, de peur

que votre poids ne vous incline vers la terre.

Car rien de cela n'est le fruit de vos pensées ou de vos efforts, mais une grâce de Dieu,

qui a daigné jeter sur vous un regard afin que, croissant dans la vertu et dans l'humilité,

vous vous prépariez à de nouveaux combats et que tout votre coeur s'attache à moi

avec la volonté ferme de me servir.

2.Quelque ardent que soit le feu, la flamme cependant ne monte pas sans fumée.

Ainsi quelques-uns, quoique embrasés du désir des choses célestes, ne sont point

néanmoins entièrement dégagés des affections et des tentations de la chair.

Et c'est pourquoi ils n'ont pas en vue la seule gloire de Dieu, dans ce qu'ils demandent

avec tant d'instance.

Tel est souvent votre désir, que vous croyez si vif et si sûr.

Car rien n'est pur ni parfait, de ce qui est mêlé d'intérêt propre.

3.Demandez, non ce qui vous est doux, non ce qui vous offre quelque avantage, mais ce

qui m'honore et me plaît; car si vous jugez selon la justice, vous devez, docile à mes

ordres, les préférer à vos désirs et à tout ce qu'on peut désirer.

Je connais votre désir; j'ai entendu vos gémissements.

Vous voudriez jouir déjà de la liberté glorieuse des enfants de Dieu; déjà la demeure

éternelle, la céleste patrie où la joie ne tarit jamais, ravit votre pensée. Mais l'heure

n'est pas encore venue, vous êtes encore dans un autre temps, temps de guerre, temps de

travail et d'épreuves.

Vous désirez être rassasié du souverain bien, mais cela ne se peut maintenant.

C'est moi qui suis le bien suprême; attendez-moi dit le Seigneur, jusqu'à ce que vienne

le royaume de Dieu.

4.Il faut que vous soyez encore éprouvé sur la terre et exercé de bien des manières. De

temps en temps vous recevrez des consolations, mais jamais assez pour rassasier vos

désirs.

Ranimez donc votre force et votre courage pour accomplir et pour souffrir ce qui

répugne à la nature.

Il faut que vous vous revêtiez de l'homme nouveau, que vous vous changiez en un

autre homme.

Il faut que souvent vous fassiez ce que vous ne voulez pas, et que vous renonciez à ce

que vous voulez.

Ce que les autres souhaitent réussira, mille obstacles s'opposeront à ce que vous

souhaitez.

On écoutera ce que disent les autres, ce que vous direz sera compté pour rien.

Ils demanderont et ils obtiendront; vous demanderez et on vous refusera.

5.On parlera d'eux, on les exaltera; et personne ne parlera de vous.

On leur confiera tel ou tel emploi, et l'on ne vous jugera propre à rien.

Quelquefois la nature s'en affligera; et ce sera beaucoup si vous le supportez en silence.

C'est dans ces épreuves et une infinité d'autres semblables que, d'ordinaire, on reconnaît

combien un vrai serviteur de Dieu sait se renoncer et se briser à tout.

Il n'est presque rien qui vous fasse sentir autant le besoin de mourir à vous -même, que

de voir et de souffrir ce qui répugne à votre volonté, surtout lorsqu'on vous commande

des choses inutiles ou déraisonnables.

Et parce que, assujetti à un supérieur, vous n'osez résister à son autorité, il vous semble

dur d'être en tout conduit par un autre et de n'agir jamais selon vos propres sens.

6.Mais pensez, mon fils, aux fruits de vos travaux, à leur prompte fin, à leur récompense

trop grande, et loin de les porter avec douleur, vous y trouverez une puissante

consolation.

Car, pour avoir renoncé maintenant à quelques vaines convoitises, vous ferez

éternellement votre volonté dans le ciel.

Là tous vos voeux seront accomplis, tous vos désirs satisfaits.

Là tous les biens s'offriront à vous, sans que vous ayez à craindre de les perdre.

Là votre volonté ne cessant jamais d'être unie à la mienne, vous ne souhaiterez rien

hors de moi, rien qui vous soit propre.

Là personne ne vous résistera, personne ne se plaindra de vous, personne ne vous

suscitera de contrariétés ni d'obstacles; mais tout ce qui peut être désiré étant présent à

la fois, votre âme, rassasiée pleinement, n'embrassera qu'à peine cette immense félicité.

Là je donnerai la gloire pour les opprobres soufferts, la joie pour les larmes, pour la

dernière place un trône dans mon royaume éternel.

Là éclateront les fruits de l'obéissance, la pénitence se réjouira de ses travaux, et

l'humble dépendance sera glorieusement couronnée.

7.Maintenant donc, inclinez-vous humblement sous la main de tous et ne regardez point

qui a dit ou ordonné cela.

Mais si quelqu'un demande ou souhaite quelque chose de vous, qui que ce soit, ou

votre supérieur, ou votre inférieur, ou votre égal, loin d'en être blessé, ayez soin de

l'accomplir avec une effusion sincère.

Que l'un recherche ceci, un autre cela; que celui-là se glorifie d'une chose, celui-ci

d'une autre, et qu'il en reçoive mille louanges; pour vous, ne mettez votre joie que dans

le mépris de vous-même, dans ma volonté et ma gloire.

Vous ne devez rien désirer, sinon que, soit par la vie, soit par la mort, Dieu soit

toujours glorifié en vous.



50. Comment un homme dans l'affliction doit s'abandonner entre les

mains de Dieu



1.Le fidèle: Seigneur mon Dieu, Père saint, soyez béni maintenant et dans toute l'éternité,

parce qu'il a été fait comme vous l'avez voulu, et ce que vous faites est bon.

Que votre serviteur se réjouisse, non en lui-même ni en nul autre, mais en vous seul,

parce que vous seul êtes la véritable joie: vous êtes, Seigneur, mon espérance, ma

couronne, ma joie, ma gloire.

Qu'y a-t-il en votre serviteur qu'il n'ait reçu de vous, et sans l'avoir mérité ?

Tout est à vous: vous avez tout fait, tout donné.

Je suis pauvre, et dans les travaux dès mon enfance. Quelquefois mon âme est triste

jusqu'aux larmes, et quelquefois elle se trouble en elle-même, à cause des passions qui

la pressent.

2.Je désire la joie de la paix, j'aspire à la paix de vos enfants, que vous nourrissez dans

votre lumière et vos consolations.

Si vous me donnez la paix, si vous versez en moi votre joie sainte, l'âme de votre

serviteur sera comme remplie d'une douce mélodie et, ravi d'amour, il chantera vos

louanges.

Mais si vous vous retirez, comme vous le faites souvent, il ne pourra courir dans la

voie de vos commandements; alors il ne lui reste qu'à tomber à genoux et se frapper la

poitrine, parce qu'il n'en est plus pour lui comme auparavant, lorsque votre lumière

resplendissait sur sa tête, et qu'à l'ombre de vos ailes il trouvait un abri contre les

tentations.

3.Père juste et toujours digne de louanges, l'heure est venue où votre serviteur doit être

éprouvé.

Père aimable, il est juste que votre serviteur souffre maintenant quelque chose pour

vous.

Père à jamais adorable, l'heure que vous avez prévue de toute éternité est venue, où il

faut que votre serviteur succombe pour un peu de temps au-dehors, sans cesser de vivre

toujours intérieurement en vous.

Il faut que pour un peu de temps il soit abaissé, humilié, anéanti devant les hommes,

brisé de souffrances, accablé de langueurs, afin de se relever avec vous à l'aurore d'un

jour nouveau, et d'être environné de splendeur dans le ciel.

Père saint, vous l'avez ainsi ordonné, ainsi voulu, et ce que vous avez commandé s'est

accompli.

4.Car c'est la grâce que vous faites à ceux que vous aimez, de souffrir en ce monde pour

votre amour, et d'être affligés autant de fois et par qui que ce soit que vous le

permettiez.

Rien ne se fait sur la terre sans raison, sans dessein et sans l'ordre de votre Providence.

Ce m'est un bien, Seigneur, que vous m'ayez humilié, afin que je m'instruise de votre

justice, et que je bannisse de mon coeur tout orgueil et toute présomption.

Il m'est utile d'avoir été couvert de confusion, afin que je cherche à me consoler plutôt

en vous que dans les hommes.

Par là j'ai appris encore à redouter vos jugements impénétrables, selon lesquels vous

affligez et le juste et l'impie, mais toujours avec équité et justice.

5.Je vous rends grâces de ce que vous ne m'avez point épargné les maux, et de ce qu'au

contraire vous m'avez sévèrement frappé, me chargeant de douleurs et m'accablant

d'angoisses au-dedans et au-dehors.

De tout ce qui est sous le ciel, il n'est rien qui me console; je n'espère qu'en vous, ô

mon Dieu ! céleste médecin des âmes, qui blessez et qui guérissez; qui conduisez

jusqu'aux enfers, et qui en ramenez.

Vous me guidez par vos enseignements, et votre verge même m'instruira.

6.Père uniquement aimé, voilà que je suis entre vos mains, je m'incline sous la verge qui

me corrige.

Frappez, frappez encore, afin que je réforme selon votre gré tout ce qu'il y a d'imparfait

en moi.

Faites de moi, comme vous le savez si bien faire, un disciple humble et pieux, toujours

prêt à vous obéir au moindre signe.

Je m'abandonne, moi et tout ce qui est à moi, à votre correction. Il vaut mieux être

châtié en ce monde qu'en l'autre.

Vous savez tout, vous pénétrez tout, et rien ne vous est caché dans la conscience de

l'homme.

Vous connaissez les choses futures avant qu'elles arrivent et il n'est pas besoin que

personne vous instruise ou vous avertisse de ce qui se passe sur la terre.

Vous savez ce qui est utile à mon avancement et combien la tribulation sert à consumer

la rouille des vices.

Disposez de moi selon votre bon plaisir et ne me délaissez point à cause de ma vie

toute de péché, que personne ne connaît mieux que vous.

7.Faites, Seigneur, que je sache ce que je dois savoir, que j'aime ce que je dois aimer, que

je loue ce qui vous est agréable, que j'estime ce qui est précieux devant vous, et que je

méprise ce qui est vil à vos regards.

Ne permettez pas que je juge d'après ce que l'oeil aperçoit au-dehors, ni que je forme

mes sentiments sur les discours insensés des hommes; mais faites que je porte un

jugement vrai des choses sensibles et spirituelles, et surtout que je cherche à connaître

votre volonté.

8.Souvent les hommes se trompent en ne jugeant que sur le témoignage des sens. Des

amateurs du siècle se trompent aussi en n'aimant que les choses visibles.

Un homme en vaut-il mieux parce qu'un autre homme l'estime grand ?

Quand un homme en exalte un autre, c'est un menteur qui trompe un menteur, un

superbe qui trompe un superbe, un aveugle qui trompe un aveugle, un malade qui

trompe un malade; et les vaines louanges sont une véritable confusion pour qui les

reçoit.

Car, "ce qu'un homme est à vos yeux, Seigneur, voilà ce qu'il est réellement, et rien de

plus", dit l'humble saint François.

51. Qu'il faut s'occuper d'oeuvres extérieures, quand l'âme est fatiguée

des exercices spirituels



1.Jésus-Christ: Mon fils, vous ne sauriez sentir toujours une égale ardeur pour la vertu,

ni vous maintenir sans relâche dans un haut degré de contemplation; mais il est

nécessaire à cause du vice de votre origine, que vous descendiez quelquefois à des

choses plus basses et que vous portiez, malgré vous et avec ennui, le poids de cette vie

corruptible.

Tant que vous traînerez ce corps mortel, vous éprouverez un grand dégoût et l'angoisse

du coeur.

Il vous faut donc, pendant que vous vivez dans la chair, gémir souvent du poids de la

chair, et de ne pouvoir continuellement vous appliquer aux exercices spirituels et à la

contemplation divine.

2.Cherchez alors un refuge dans d'humbles occupations extérieures, et dans les bonnes

oeuvres une distraction qui vous ranime, attendez avec une ferme confiance mon retour

et la grâce d'en haut; souffrez patiemment votre exil et la sécheresse du coeur, jusqu'à

ce que je vous visite de nouveau et que je vous délivre de toutes vos peines.

Car je reviendrai et je vous ferai oublier vos travaux et jouir du repos intérieur.

J'ouvrirai devant vous le champ des Ecritures afin que votre coeur, dilaté d'amour,

vous presse de courir dans la voie de mes commandements.

Et vous direz: Les souffrances du temps n'ont point de proportion avec la gloire

future qui sera manifestée en nous.



52. Que l'homme ne doit pas se juger digne des consolations de Dieu,

mais plutôt de châtiment



1.Le fidèle: Seigneur, je ne mérite point que vous me consoliez et que vous me visitiez;

ainsi vous en usez avec moi justement, lorsque vous me laissez pauvre et désolé.

Quand je répandrais des larmes aussi abondantes que les eaux de la mer, je ne serais pas

encore digne de vos consolations.

Rien ne m'est dû que la verge et le châtiment, car je vous ai souvent et grièvement

offensé, et mes péchés sont sans nombre.

Après donc un strict examen, je me reconnais indigne de la moindre consolation.

Mais vous, ô Dieu tendre et clément ! qui ne voulez pas que vos ouvrages périssent

pour faire éclater les richesses de votre bonté en des vases de miséricorde, vous

daignez consoler votre serviteur au-delà de ce qu'il mérite, et d'une manière toute

divine.

Car vos consolations ne sont point comme les vaines paroles des hommes !

2.Qu'ai-je fait, Seigneur, pour que vous me donniez quelque part aux consolations du

ciel ?

Je n'ai point de souvenir d'avoir fait aucun bien; toujours, au contraire, je fus enclin au

vice, et lent à me corriger.

Il est vrai, et je ne puis le nier. Si je parlais autrement, vous vous élèveriez contre moi

et personne ne me défendrait.

Qu'ai-je mérité pour mes péchés, sinon l'enfer et le feu éternel ?

Je le confesse avec sincérité: je ne suis digne que d'opprobre et de mépris; je ne mérite

point d'être compté parmi ceux qui sont à vous. Et, bien qu'il me soit douloureux de

l'entendre, je rendrai cependant contre moi témoignage à la vérité, je m'excuserai de

mes péchés, afin d'obtenir de vous plus aisément miséricorde.

3.Que dirai-je, couvert comme je le suis, de crime et de confusion ?

Je n'ai à dire que ce seul mot: J'ai péché, Seigneur; j'ai péché; ayez pitié de moi,

pardonnez-moi.

Laissez-moi un peu de temps pour exhaler ma douleur, avant que je m'en aille dans

la terre des ténèbres, que recouvre l'ombre de la mort.

Que demandez-vous d'un coupable, d'un misérable pécheur, sinon que, brisé de regrets,

il s'humilie de ses péchés ?

La véritable contrition et l'humiliation du coeur produisent l'espérance du pardon,

calment la conscience troublée, réparent la grâce perdue, protègent l'homme contre la

colère à venir; et c'est alors que se rapprochent et se réconcilient dans un saint baiser

Dieu et l'âme pénitente.

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31 mai 2008 6 31 /05 /mai /2008 15:52
Louis IX (Saint-Louis)

25. En quoi consiste la vraie paix et le véritable progrès de l'âme



1.Jésus-Christ: Mon fils, j'ai dit: Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix, non

comme le monde la donne.

Tous désirent la paix; mais tous ne cherchent pas ce qui procure une paix véritable.

Ma paix est avec ceux qui sont doux et humbles de coeur. Votre paix sera dans une

grande patience.

Si vous m'écoutez et si vous obéissez à ma parole, vous jouirez d'une profonde paix.

2.Le fidèle: Seigneur, que ferai-je donc ?

3.Jésus-Christ: En toutes choses, veillez à ce que vous faites et à ce que vous dites.

N'ayez d'autre intention que celle de plaire à moi seul. Ne désirez, ne recherchez rien

hors de moi.

Ne jugez point témérairement des paroles ou des actions des autres; ne vous ingérez

point dans ce qui n'est pas commis à votre charge; alors vous serez peu ou rarement

troublé.

Mais ne sentir jamais aucun trouble, n'éprouver aucune peine de coeur, aucune

souffrance du corps, cela n'est pas de la vie présente; c'est l'état de l'éternel repos.

Ne croyez donc pas avoir trouvé la véritable paix, lorsqu'il ne vous arrive aucune

contrariété; ni que tout soit bien, quand vous n'essuyez d'opposition de personne; ni que

votre bonheur soit parfait, lorsque tout réussit selon vos désirs.

Gardez-vous aussi de concevoir une haute idée de vous-même et d'imaginer que Dieu

vous chérit particulièrement, si vous sentez votre coeur rempli d'une piété tendre et

douce; car ce n'est pas en cela qu'on reconnaît celui qui aime vraiment la vertu, ni en

cela que consiste le progrès de l'homme et sa perfection.

4.Le fidèle: En quoi donc, Seigneur ?

5.Jésus-Christ: A vous offrir de tout votre coeur à la volonté divine; à ne vous rechercher

en aucune chose, ni petite, ni grande, ni dans le temps ni dans l'éternité; de sorte que,

regardant du même oeil et pesant dans la même balance les biens et les maux, vous

m'en rendiez également grâces.

Et ce n'est pas tout; il faut encore que vous soyez si ferme, si constant dans l'espérance,

que, privé intérieurement de toute consolation, vous prépariez votre coeur à de plus

dures épreuves, sans jamais vous justifier vous-même comme si vous ne méritiez pas

de tant souffrir, mais reconnaissant au contraire ma justice et louant ma sainteté dans

tout ce que j'ordonne.

Alors vous marcherez dans la voie droite, dans la véritable voie de la paix, et vous

pourrez avec assurance espérer de revoir mon visage dans l'allégresse.

Que si vous parvenez à un parfait mépris de vous-même, je vous le dis, vous jouirez

d'une paix aussi profonde qu'il est possible en cette vie d'exil.

26. De la liberté du coeur, qui s'acquiert plutôt par la prière que par la

lecture



1.Le fidèle: Seigneur, c'est une haute perfection de ne jamais détourner des choses du ciel

les regards de son coeur, de passer au milieu des soins du monde sans se préoccuper

d'aucun soin, non par indolence, mais par le privilège d'une âme libre, qu'aucune

affection déréglée n'attache à la créature.

2.Je vous en conjure, ô Dieu de bonté ! délivrez-moi des soins de cette vie, de peur qu'ils

ne retardent ma course; des nécessités du corps, de peur que la volupté ne me séduise;

de tout ce qui arrête et trouble l'âme, de peur que l'affliction ne me brise et ne m'abatte.

Je ne parle point des choses que la vanité humaine recherche avec tant d'ardeur, mais de

ces misères qui, par une suite de la malédiction commune à tous les enfants d'Adam,

tourmentent et appesantissent l'âme de votre serviteur, et l'empêchent de jouir autant

qu'il voudrait de la liberté de l'esprit.

3.Ô mon Dieu ! douceur ineffable, changez pour moi en amertume toute consolation de

la chair, qui me détourne de l'amour des biens éternels, et m'attire et me fascine par le

charme funeste du plaisir présent.

Que je ne sois pas, mon Dieu, vaincu par la chair et le sang, trompé par le monde et sa

gloire qui passe; que je ne succombe point aux ruses du démon.

Donnez-moi la force pour résister, la patience pour souffrir, la constance pour

persévérer.

Donnez-moi, au lieu de toutes les consolations du monde, la délicieuse onction de

votre esprit, et au lieu de l'amour terrestre, pénétrez-moi de l'amour de votre nom.

4.Le boire, le manger, le vêtement et les autres choses nécessaires pour soutenir le corps,

sont à charge à une âme fervente.

Faites que j'use de ces soulagements avec modération et que je ne les recherche point

avec trop de désir.

Les rejeter tous, cela n'est pas permis, parce qu'il faut soutenir la nature; mais votre loi

sainte défend de rechercher tout ce qui est au-delà du besoin et ne sert qu'à flatter les

sens; autrement la chair se révolterait contre l'esprit.

Que votre main, Seigneur, me conduise entre ces deux extrêmes, afin qu'instruit par

vous je me préserve de tout excès.

27. Que l'amour de soi est le plus grand obstacle qui empêche l'homme

de parvenir au souverain bien



1.Jésus-Christ: Il faut, mon fils, que vous vous donniez tout entier pour posséder tout, et

que rien en vous ne soit à vous-même.

Sachez que l'amour de vous-même vous nuit plus qu'aucune chose du monde.

On tient à chaque chose plus ou moins, selon la nature de l'affection, de l'amour qu'on

a pour elle.

Si votre amour est pur, simple et bien réglé, vous ne serez esclave d'aucune chose.

Ne désirez point ce qu'il ne vous est pas permis d'avoir; renoncez à ce qui occupe trop

votre âme et la prive de sa liberté.

Il est étrange que vous ne vous abandonniez pas à moi du fond du coeur, avec tout ce

que vous pouvez désirer ou posséder.

2.Pourquoi vous consumer d'une vaine tristesse ? Pourquoi vous fatiguer de soins

superflus ?

Demeurez soumis à ma volonté et rien ne pourra vous nuire.

Si vous cherchez ceci ou cela, si vous voulez être ici ou là, sans autre objet que de vous

satisfaire ou de vivre plus selon votre gré, vous n'aurez jamais de repos et jamais vous

ne serez libre d'inquiétude, parce qu'en tout vous trouverez quelque chose qui vous

blesse, et partout quelqu'un qui vous contrarie.

3.A quoi sert donc de posséder et d'accumuler beaucoup de choses au-dehors ? Ce qui

sert, c'est de les mépriser et de les déraciner de son coeur.

Et n'entendez pas ceci uniquement de l'argent et des richesses, mais encore de la

poursuite des honneurs et du désir des vaines louanges, toutes choses qui passent avec

le monde.

Nul lieu n'est un sûr refuge si l'on manque de l'esprit de ferveur; et cette paix qu'on

cherche au-dehors ne durera guère si le coeur est privé de son véritable appui,

c'est-à-dire si vous ne vous appuyez pas sur moi. Vous changerez, et ne serez pas

mieux.

Car entraîné par l'occasion qui naîtra, vous trouverez ce que vous aurez fui, et pis

encore.

4.Prière pour obtenir la pureté du coeur et la sagesse céleste.

Le fidèle: Soutenez-moi, Seigneur, par la grâce de l'Esprit-Saint.

Fortifiez-moi intérieurement de votre vertu, afin que je bannisse de mon coeur toutes

les sollicitudes vaines qui le tourmentent, et que je ne sois emporté par le désir

d'aucune chose ou précieuse ou méprisable, mais plutôt qu'appréciant toutes choses ce

qu'elles sont, je voie qu'elles passent et que je passerai aussi avec elles: Car il n'y a

rien de stable sous le soleil; et tout est vanité et affliction d'esprit. Oh ! qu'il est sage,

celui qui juge ainsi !

5.Donnez-moi, Seigneur, la sagesse céleste, afin que j'apprenne à vous chercher et à vous

trouver, à vous goûter et à vous aimer par-dessus tout, et à ne compter tout le reste que

pour ce qu'il est, selon l'ordre de votre sagesse.

Donnez-moi la prudence pour m'éloigner de ceux qui me flattent, et la patience pour

supporter ceux qui s'élèvent contre moi.

Car c'est une grande sagesse de ne se point laisser agiter à tout vent de paroles et de ne

point prêter l'oreille aux perfides discours des flatteurs. C'est ainsi qu'on avance

sûrement dans la voie où l'on est entré.

28. Qu'il faut mépriser les jugements humains



1.Jésus-Christ: Mon fils, ne vous offensez point si quelques-uns pensent mal de vous et

en disent des choses qu'il vous soit pénible d'entendre.

Vous devez penser encore plus de mal de vous-même et croire que personne n'est plus

imparfait que vous.

Si vous êtes retiré en vous-même, que vous importeront les paroles qui se dissipent en

l'air ?

Ce n'est pas une prudence médiocre que de savoir se taire au temps mauvais et de se

tourner vers moi intérieurement, sans se troubler des jugements humains.

2.Que votre paix ne dépende point des discours des hommes; car, qu'ils jugent de vous

bien ou mal, vous n'en demeurez pas moins ce que vous êtes. Où est la véritable paix et

la gloire véritable ? n'est-ce pas en moi ?

Celui qui ne désire point de plaire aux hommes et qui ne craint point de leur déplaire,

jouira d'une grande paix.

De l'amour déréglé et des vaines craintes naissent l'inquiétude du coeur et la dissipation

des sens.

29. Comment il faut invoquer et bénir Dieu dans l'affliction



1.Le fidèle: Que votre nom soit béni à jamais, Seigneur, qui avez voulu m'éprouver par

cette peine et cette tentation.

Puisque je ne saurais l'éviter, qu'ai-je à faire que de me réfugier vers vous, pour que

vous me secouriez, et qu'elle me devienne utile ?

Seigneur, voilà que je suis dans la tribulation; mon coeur malade est tourmenté par la

passion qui le presse.

Et maintenant que dirai-je ? Ô Père plein de tendresse ! les angoisses m'ont environné.

Délivrez-moi de cette heure.

Mais cette heure est venue pour que vous fassiez éclater votre gloire, en me délivrant

après m'avoir humilié profondément.

Daignez, Seigneur, me secourir; car, pauvre créature que je suis, que puis-je faire et où

irais-je sans vous ?

Seigneur, donnez-moi la patience encore cette fois. Soutenez-moi, mon Dieu, et je ne

craindrai point, quelque pesante que soit cette épreuve.

2.Et maintenant que dirai-je encore ? Seigneur, que votre volonté se fasse. J'ai bien

mérité de sentir le poids de la tribulation.

Il faut donc que je le supporte: faites, mon Dieu, que ce soit avec patience, jusqu'à ce

que la tempête passe et que le calme revienne.

Votre main toute puissante peut éloigner de moi cette tentation et en modérer la

violence, afin que je ne succombe pas entièrement, comme vous l'avez déjà tant de fois

fait pour moi, ô mon Dieu, ma miséricorde !

Et autant ce changement m'est difficile, autant il vous l'est peu: c'est l'oeuvre de la

droite du Très-Haut.

30. Qu'il faut implorer le secours de Dieu, et attendre avec confiance le

retour de sa grâce



1.Jésus-Christ: Mon fils, je suis le Seigneur, c'est moi qui fortifie au jour de la

tribulation.

Venez à moi quand vous souffrirez.

Ce qui surtout éloigne de vous les consolations célestes, c'est que vous recourez trop

tard à la prière.

Car avant de me prier avec instance, vous cherchez au-dehors du soulagement et une

multitude de consolations.

Mais tout cela vous sert peu, et il vous faut enfin reconnaître que c'est moi seul qui

délivre ceux qui espèrent en moi, et que hors de moi il n'est point de secours efficace,

point de conseil utile, point de remède durable.

Mais à présent que vous commencez à respirer après la tempête, ranimez-vous à la

lumière de mes miséricordes; car je suis près de vous, dit le Seigneur, pour vous rendre

tout ce que vous avez perdu et beaucoup plus encore.

2.Y-a-t'il rien qui me soit difficile ? ou serais-je semblable à ceux qui disent et ne font

pas ?

Où est votre foi ? Demeurez ferme et persévérez.

Ne vous lassez point, prenez courage; la consolation viendra en son temps.

Attendez-moi, attendez: Je viendrai, et je vous guérirai.

Ce qui vous agite est une tentation et ce qui vous effraie est une crainte vaine.

Que vous revient-il de ces soucis d'un avenir incertain, sinon tristesse sur tristesse ? A

chaque jour suffit son mal.

Quoi de plus insensé, de plus vain, que de se réjouir ou de s'affliger de choses futures

qui n'arriveront peut-être jamais !

3.C'est une suite de la misère humaine d'être le jouet de ces imaginations et la marque

d'une âme encore faible, de céder si aisément aux suggestions de l'ennemi.

Car peu lui importe de nous séduire et de nous tromper par des objets réels ou par de

fausses images, et de nous vaincre par l'amour des biens présents ou par la crainte des

maux à venir.

Que votre coeur donc ne se trouble point, et ne craigne point.

Croyez en moi, et confiez-vous en ma miséricorde.

Quand vous croyez être loin de moi, souvent c'est alors que je suis le plus près de vous.

Lorsque vous croyez tout perdu, ce n'est souvent que l'occasion d'un plus grand mérite.

Tout n'est pas perdu, quand le succès ne répond pas à vos désirs.

Vous ne devez pas juger selon le sentiment présent ni vous abandonner à aucune

affliction, quelle qu'en soit la cause, et vous y enfoncer comme s'il ne vous restait nulle

espérance d'en sortir.

4.Ne pensez pas que je vous aie tout à fait délaissé lorsque je vous afflige pour un temps,

ou que je vous retire mes consolations; car c'est ainsi qu'on parvient au royaume des

cieux.

Et certes, il vaut mieux pour vous et pour tous mes serviteurs être exercés par des

traverses, que de n'éprouver jamais aucune contrariété.

Je connais le secret de votre coeur et je sais qu'il est utile pour votre salut que vous

soyez quelquefois dans la sécheresse, de crainte qu'une ferveur continue ne vous porte

à la présomption et que par une vaine complaisance en vous-même, vous ne vous

imaginiez être ce que vous n'êtes pas.

Ce que j'ai donné, je puis l'ôter et le rendre quand il me plaît.

5.Ce que je donne est toujours à moi; ce que je reprends n'est point à vous, car c'est de

moi que découle tout bien et tout don parfait.

Si je vous envoie quelque peine et quelque contradiction, n'en murmurez pas, et que

votre coeur ne se laisse point abattre; car je puis en un moment vous délivrer de ce

fardeau et changer votre tristesse en joie.

Et lorsque j'en use ainsi avec vous, je suis juste et digne de toute louange.

6.Si vous jugez selon la sagesse et la vérité, vous ne devez jamais vous affliger avec tant

d'excès dans l'adversité, mais plutôt vous en réjouir et m'en rendre grâces.

Et même ce doit être votre unique joie que je vous frappe sans vous épargner.

Comme mon Père m'a aimé, moi aussi je vous aime, ai-je dit à mes disciples en les

envoyant, non pour goûter les joies du monde, mais pour soutenir de grands combats;

non pour posséder les honneurs, mais pour souffrir les mépris; non pour vivre dans

l'oisiveté, mais dans le travail; non pour se reposer, mais pour porter beaucoup de

fruits par la patience. Souvenez-vous, mon fils, de ces paroles.

31. Qu'il faut oublier toutes les créatures pour trouver le Créateur



1.Le fidèle: Seigneur, j'ai besoin d'une grâce plus grande, s'il me faut parvenir à cet état

où nulle créature ne sera un lien pour moi.

Car, tant que quelque chose m'arrête, je ne puis voler librement vers vous.

Il aspirait à cette liberté, celui qui disait: Qui me donnera des ailes comme à la

colombe ? et je volerai et je me reposerai.

Quel repos plus profond que le repos de l'homme qui n'a que vous en vue ? et quoi de

plus libre que celui qui ne désire rien sur la terre ?

Il faut donc s'élever au-dessus de toutes les créatures, se détacher parfaitement de

soi-même, sortir de son esprit, monter plus haut, et là reconnaître que c'est vous qui

avez tout fait, et que rien n'est semblable à vous.

Tandis qu'on tient encore à quelque créature, on ne saurait s'occuper librement des

choses de Dieu.

Et c'est pourquoi l'on trouve peu de contemplatifs, parce que peu savent se séparer

entièrement des créatures et des choses périssables.

2.Il faut pour cela une grâce puissante qui soulève l'âme et la ravisse au-dessus

d'elle-même.

Et tant que l'homme n'est pas élevé ainsi en esprit, détaché de toute créature, et

parfaitement uni à Dieu, tout ce qu'il sait et tout ce qu'il a est de bien peu de prix.

Il sera longtemps faible et incliné vers la terre, celui qui estime quelque chose hors de

l'unique, de l'immense, de l'éternel bien.

Tout ce qui n'est pas Dieu n'est rien, et ne doit être compté pour rien.

Il y a une grande différence entre la sagesse d'un homme que la piété éclaire et la

science qu'un docteur acquiert par l'étude.

La science qui vient d'en haut et que Dieu lui-même répand dans l'âme, est bien

supérieure à celle où l'homme parvient laborieusement par les efforts de son esprit.

3.Plusieurs désirent s'élever à la contemplation; mais ce qu'il faut pour cela, ils ne le

veulent point faire.

Le grand obstacle est qu'on s'arrête à ce qu'il y a d'extérieur et de sensible, et que l'on

s'occupe peu de se mortifier véritablement.

Je ne sais ce que c'est, ni quel esprit nous conduit, ni ce que nous prétendons, nous

qu'on regarde comme des hommes tout spirituels, de poursuivre avec tant de travail et

de souci des choses viles et passagères, lorsque si rarement nous nous recueillons pour

penser sans aucune distraction à notre état intérieur.

4.Hélas ! à peine sommes-nous rentrés en nous-mêmes que nous nous hâtons d'en sortir,

sans jamais sérieusement examiner nos oeuvres.

Nous ne considérons point jusqu'où descendent nos affections et nous ne gémissons

point de ce que tout en nous est impur.

Toute chair avait corrompu sa voie; et c'est pourquoi le déluge suivit.

Quand donc nos affections intérieures sont corrompues, elles corrompent

nécessairement nos actions et dévoilent ainsi toute la faiblesse de notre âme.

Les fruits d'une bonne vie ne croissent que dans un coeur pur.

5.On demande d'un homme: Qu'a-t'il fait ? Mais s'il l'a fait par vertu, c'est à quoi l'on

regarde bien moins.

On veut savoir s'il a du courage, des richesses, de la beauté, de la science, s'il écrit ou

s'il chante bien, s'il est habile dans sa profession; mais on ne s'informe guère s'il est

humble, doux, patient, pieux, intérieur.

La nature ne considère que le dehors de l'homme; la grâce pénètre au-dedans.

Celle-là se trompe souvent; celle-ci espère en Dieu pour n'être pas trompée.



32. De l'abnégation de soi-même



1.Jésus-Christ: Mon fils, vous ne pouvez jouir d'une liberté parfaite si vous ne vous

renoncez entièrement.

Ils vivent en servitude tous ceux qui s'aiment et qui veulent être à eux-mêmes. On les

voit avides, curieux, inquiets, cherchant toujours ce qui flatte leurs sens et non ce qui

me plaît, se repaître d'illusions et former mille projets qui se dissipent.

Car tout ce qui ne vient pas de Dieu périra.

Retenez bien cette courte et profonde parole: Quittez tout, et vous trouverez tout.

Renoncez à vos désirs, et vous goûterez le repos.

Méditez ce précepte, et quand vous l'aurez accompli, vous saurez tout.

2.Le fidèle: Seigneur, ce n'est pas l'oeuvre d'un jour, ni un jeu d'enfants; cette courte

maxime renferme toute la perfection religieuse.

3.Jésus-Christ: Mon fils, vous ne devez point vous rebuter ni perdre courage lorsqu'on

vous montre la voix des parfaits, mais plutôt vous efforcer de parvenir à cet état

sublime, ou au moins y aspirer de tous vos désirs.

Ah ! s'il en était ainsi de vous ! si vous en étiez venu jusqu'à ne plus vous aimer

vous-même, soumis à moi sans réserve, et au supérieur que je vous ai donné, alors

j'arrêterais sur vous mes regards avec complaisance et tous vos jours passeraient dans

la paix et dans la joie.

Il vous reste encore bien des choses à quitter, et à moins que vous n'y renonciez

entièrement pour moi, vous n'obtiendrez point ce que vous demandez.

Ecoutez mes conseils et, pour acquérir de vraies richesses, achetez de moi l'or éprouvé

par le feu, c'est-à-dire la sagesse céleste qui foule aux pieds toutes les choses d'ici-bas.

Qu'elle vous soit plus chère que la sagesse du siècle et que tout ce qui plaît aux

hommes ou nous plaît en nous-mêmes.

4.Je vous le dis: échangez ce qu'il y a de grand et de précieux dans les choses humaines

contre une chose vile.

Car on regarde comme petite et vile, et l'on oublie presque entièrement cette sagesse du

ciel, la seule vraie, qui ne s'élève point en elle-même et qui ne cherche point à être

admirée sur la terre. Plusieurs ont ses louanges à la bouche: mais ils s'éloignent d'elle

par leur vie. C'est cependant cette perle précieuse qui est cachée au plus grand nombre.



33. De l'inconstance du coeur, et que nous devons tout rapporter à Dieu

comme à notre dernière fin



1.Mon fils, ne vous reposez point sur ce que vous sentez en vous; maintenant vous êtes

affecté d'une certaine manière, vous le serez d'une autre le moment d'après.

Tant que vous vivrez, vous serez sujet au changement, même malgré vous; tour à tour

triste et gai, tranquille et inquiet, fervent et tiède; tantôt actif, tantôt paresseux, tantôt

grave, tantôt léger.

Mais l'homme sage et instruit dans les voies spirituelles s'élève au-dessus de ces

vicissitudes. Il ne considère point ce qu'il éprouve en soi, ni de quel côté l'incline le

vent de l'inconstance; mais il arrête toute son attention sur la fin bienheureuse à

laquelle il doit tendre.

C'est ainsi qu'au milieu de tant de mouvements divers, fixant sur moi seul ses regards,

il demeure inébranlable et toujours le même.

2.Plus l'oeil de l'âme est pur et son intention droite, moins on est agité par les tempêtes.

Mais cet oeil s'obscurcit en plusieurs, parce qu'il se tourne vers chaque objet agréable

qui se présente.

Car il est rare de trouver quelqu'un tout à fait exempt de la honteuse recherche de

soi-même.

Ainsi autrefois les Juifs vinrent à Béthanie chez Marthe et Marie, non pour Jésus seul,

mais pour voir Lazare.

Il faut donc purifier l'intention afin que, simple et droite, elle se dirige constamment

vers moi, sans s'arrêter jamais aux objets inférieurs.

34. Qu'on ne saurait goûter que Dieu seul, et qu'on le goûte en toutes

choses, quand on l'aime véritablement



1.Le fidèle: Voilà mon Dieu et mon tout ! Que voudrai-je de plus ? et quelle plus grande

félicité puis-je désirer ?

Ô ravissante parole ! mais pour celui qui aime Jésus, et non pas le monde, ni rien de ce

qui est du monde.

Mon Dieu et mon tout, c'est assez dire à qui l'entend, et le redire sans cesse est doux à

celui qui aime.

Vous présent, tout est délectable; en votre absence, tout devient amer.

Vous donnez au coeur le repos, et une profonde paix, et une joie inénarrable.

Vous faites que, content de tout, on vous bénit de tout. Au contraire, rien sans vous ne

peut plaire longtemps, et rien n'a d'attrait ni de douceur sans l'impression de votre grâce

et l'onction de votre sagesse.

2.Que ne goûtera point celui qui vous goûte, et que trouvera d'agréable celui qui ne vous

goûte point ?

Les sages du monde, qui n'ont de goût que pour les voluptés de la chair, s'évanouissent

dans leur sagesse, car on ne trouve là qu'un vide immense, que la mort.

Mais ceux qui, pour vous suivre, méprisent le monde et mortifient la chair, se montrent

vraiment sages, car ils quittent le mensonge pour la vérité, et la chair pour l'esprit.

Ceux-là savent goûter Dieu; et tout ce qu'ils trouvent de bon dans les créatures, ils le

rapportent à la louange du Créateur.

Rien pourtant ne se ressemble moins que le goût du Créateur et celui de la créature, du

temps et de l'éternité, de la lumière incréée et de celle qui n'en est qu'un faible reflet.

3.Ô lumière éternelle ! infiniment élevée au-dessus de toute lumière créée, qu'un de vos

rayons, tel que la foudre, parte d'en haut et pénètre jusqu'au fond le plus intime de mon

coeur.

Purifiez, dilatez, éclairez, vivifiez mon âme et toutes ses puissances, pour qu'elle

s'unisse à vous dans des transports de joie.

Oh ! quand viendra cette heure heureuse, cette heure désirable où vous me rassasierez

de votre présence, où vous me serez tout en toutes choses ?

Jusque-là je n'aurai point de joie parfaite.

Hélas ! le vieil homme vit encore en moi: il n'est pas tout crucifié, il n'est pas mort

entièrement.

Ses convoitises combattent encore fortement contre l'esprit; il excite en moi des guerres

intestines et ne souffre point que l'âme règne en paix.

4.Mais vous qui commandez à la mer et qui calmez le mouvement des flots, levez-vous,

secourez-moi.

Dissipez les nations qui veulent la guerre, et brisez-les dans votre puissance.

Faites, je vous en conjure, éclater vos merveilles, et signalez la force de votre bras, car

je n'ai point d'autre espérance ni d'autre refuge que vous, ô mon Dieu !

35. Qu'on est toujours, durant cette vie, exposé à la tentation



1.Jésus-Christ: Mon fils, vous n'aurez jamais de sécurité dans cette vie, mais tant que

vous vivrez, les armes spirituelles vous seront toujours nécessaires.

Vous êtes environné d'ennemis: ils vous attaquent à droite et à gauche.

Si vous ne vous couvrez donc de tous côtés du bouclier de la patience, vous ne serez

pas longtemps sans blessures.

Si de plus votre coeur ne se fixe pas irrévocablement en moi, avec la ferme volonté de

tout souffrir pour mon amour, vous ne soutiendrez jamais la violence de ce combat, et

vous n'obtiendrez point la palme des bienheureux.

Il faut donc passer à travers tous les obstacles et lever un bras tout-puissant contre tout

ce qui s'oppose à vous.

Car la manne est donnée aux victorieux, et une grande misère est le partage du lâche.

2.Si vous cherchez le repos en cette vie, comment parviendrez-vous au repos éternel ?

Ne vous préparez pas à beaucoup de repos, mais à beaucoup de patience.

Cherchez la véritable paix, non sur la terre, mais dans le ciel; non dans les hommes ni

dans aucune créature, mais en Dieu seul.

Vous devez supporter tout avec joie pour l'amour de Dieu: les travaux, les douleurs,

les tentations, les persécutions, les angoisses, les besoins, les infirmités, les injures, les

médisances, les reproches, les humiliations, les affronts, les corrections, le mépris.

C'est là ce qui exerce à la vertu, ce qui éprouve le nouveau soldat de Jésus-Christ, ce

qui forme la couronne céleste.

Pour un court travail, je donnerai une récompense éternelle, et une gloire infinie pour

une humiliation passagère.

3.Pensez-vous que vous aurez toujours, selon votre désir, les consolations spirituelles ?

Mes saints n'en ont pas joui constamment, mais ils ont eu beaucoup de peines, des

tentations diverses, de grandes désolations.

Et se confiant plus en Dieu qu'en eux-mêmes, ils se sont soutenus par la patience au

milieu de toutes ces épreuves, sachant que les souffrances du temps n'ont nulle

proportion avec la gloire future qui doit en être le prix.

Voulez-vous avoir dès le premier moment ce que tant d'autres ont à peine obtenu après

beaucoup de larmes et d'immenses travaux ?

Attendez le Seigneur, combattez avec courage, soyez ferme, ne craignez point, ne

reculez point, mais exposez généreusement votre vie pour la gloire de Dieu.

Je vous récompenserai pleinement, et je serai avec vous dans toutes vos tribulations.

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31 mai 2008 6 31 /05 /mai /2008 15:52
Jean-Paul II à 12 ans


36. Contre les vains jugements des hommes



1.Jésus-Christ: Mon fils, ne cherchez qu'en Dieu le repos de votre coeur, et ne craignez

point les jugements des hommes quand votre conscience vous rend témoignage de

votre innocence et de votre piété.

Il est bon, il est heureux de souffrir ainsi; et ce ne sera point chose pénible pour le

coeur humble qui se confie en Dieu plus qu'en lui-même.

On parle tant qu'on doit ajouter peu de foi à ce qui se dit.

Comment, d'ailleurs, contenter tout le monde ? cela ne se peut.

Bien que Paul s'efforçât de plaire à tous dans le Seigneur, et qu'il se fît tout à tous, il

ne laissait pas d'être fort indifférent aux jugements des hommes.

2.Il a fait tout ce qui était en lui pour l'édification et le salut des autres; car il n'a pu

empêcher qu'ils ne l'aient quelquefois condamné ou méprisé.

C'est pourquoi il a remis tout à Dieu, qui connaît tout, et il n'a opposé que l'humilité et

la patience aux reproches injustes, aux faux soupçons et aux mensonges de ceux qui se

livraient dans leurs discours à tout ce que leur suggérait la passion.

Il s'est cependant justifié quelquefois, de peur que son silence ne causât du scandale

aux faibles.

3.Qu'avez-vous à craindre d'un homme mortel ? Il est aujourd'hui, et demain il aura

disparu.

Craignez Dieu, et vous ne redouterez rien des hommes.

Que peut contre vous un homme par des paroles et des outrages ? Il se nuit plus qu'à

vous et, quel qu'il soit, il n'évitera pas le jugement de Dieu.

Ayez Dieu toujours présent et laissez là les contestations et les plaintes.

Que si vous paraissez succomber maintenant et souffrir une confusion que vous ne

méritez pas, n'en murmurez point et ne diminuez pas votre couronne par votre

impatience.

Levez plutôt vos regards au ciel, vers moi qui suis assez puissant pour vous délivrer de

l'opprobre et de l'injure, et pour rendre à chacun selon ses oeuvres.

37. Qu'il faut renoncer entièrement à soi-même pour obtenir la liberté

du coeur



1.Jésus-Christ: Mon fils, quittez-vous et vous me trouverez.

N'ayez rien à vous, pas même votre volonté, vous y gagnerez constamment.

Car vous recevrez une grâce plus abondante dès que vous aurez renoncé à vous-même

sans retour.

2.Le fidèle: Seigneur, en quoi dois-je me renoncer, et combien de fois ?

3.Jésus-Christ: Toujours et à toute heure, dans les plus petites choses comme dans les

plus grandes. Je n'excepte rien et j'exige de vous un dépouillement sans réserve.

Comment pouvez-vous être à moi et comment pourrai-je être à vous si vous n'êtes pas

libre, au-dedans et au-dehors, de toute volonté propre ?

Plus vous vous hâterez d'accomplir ce renoncement, plus vous aurez de paix; et plus il

sera parfait et sincère, plus vous me serez agréable et plus vous obtiendrez de moi.

4.Il y en a qui renoncent à eux-mêmes, mais avec quelque réserve, et parce qu'ils n'ont pas

en Dieu une pleine confiance, ils veulent encore s'occuper de ce qui les touche.

Quelques-uns offrent tout d'abord; mais, la tentation survenant, ils reprennent ce qu'ils

avaient donné, et c'est pourquoi ils ne font presque aucun progrès dans la vertu.

Ni les uns ni les autres ne parviendront jamais à la vraie liberté d'un coeur pur, jamais

ils ne seront admis à ma douce familiarité qu'après un entier abandon et un continuel

sacrifice d'eux-mêmes, sans lequel on ne peut ni jouir de moi, ni s'unir à moi.

5.Je vous l'ai dit bien des fois et je vous le redis encore: Quittez-vous, renoncez à vous,

et vous jouirez d'une grande paix intérieure.

Donnez tout pour trouver tout; ne recherchez, ne demandez rien, demeurez fortement

attaché à moi seul, et vous me posséderez.

Votre coeur sera libre et dégagé des ténèbres qui l'obscurcissent.

Que vos efforts, vos prières, vos désirs n'aient qu'un seul objet: d'être dépouillé de tout

intérêt propre, de suivre nu Jésus-Christ nu, de mourir à vous-même, afin de vivre pour

moi éternellement.

Alors s'évanouiront toutes les pensées vaines, les pénibles inquiétudes, les soins

superflus.

Alors aussi s'éloigneront de vous les craintes excessives, et l'amour déréglé mourra en

vous.



38. Comment il faut se conduire dans les choses extérieures, et recourir

à Dieu dans les périls



1.Jésus-Christ: Mon fils, en tous lieux, dans tout ce que vous faites, en tout ce qui vous

occupe au-dehors, vous devez vous efforcer de demeurer libre intérieurement et maître

de vous-même, de sorte que tout vous soit assujetti et que vous ne le soyez à rien.

Ayez sur vos actions un empire absolu; soyez-en le maître et non pas l'esclave.

Tel qu'un vrai Israélite, affranchi de toute servitude, entrez dans le partage et dans la

liberté des enfants de Dieu qui, élevés au-dessus des choses présentes, contemplent

celles de l'éternité; qui donnent à peine un regard à ce qui passe et ne détachent jamais

leurs yeux de ce qui durera toujours; qui, supérieurs aux biens du temps, ne cèdent

point à leur attrait mais plutôt les forcent de servir au bien, selon l'ordre établi par

Dieu, le régulateur suprême, qui n'a rien laissé de désordonné dans ses oeuvres.

2.Si dans tous les évènements, vous ne vous arrêtez point aux apparences et n'en croyez

point les yeux de la chair sur ce que vous voyez et entendez; si vous entrez d'abord,

comme Moïse, dans le tabernacle pour consulter le Seigneur, vous recevrez

quelquefois sa divine réponse et vous reviendrez instruit de beaucoup de choses sur le

présent et l'avenir.

Car c'était toujours dans le tabernacle que Moïse allait chercher l'éclaircissement de ses

difficultés et de ses doutes; et la prière était son unique recours contre la malice et les

pièges des hommes.

Ainsi vous devez vous réfugier dans le secret de votre coeur pour implorer le secours

de Dieu avec plus d'instance.

Nous lisons que Josué et les enfants d'Israël furent trompés par les Gabaonites, parce

qu'ils n'avaient point auparavant consulté le Seigneur, et que, trop crédules à leurs

flatteuses paroles, ils se laissèrent séduire par une fausse piété.



39. Qu'il faut éviter l'empressement dans les affaires



1.Jésus-Christ: Mon fils, remettez-moi toujours vos intérêts; j'en disposerai selon ce qui

sera le mieux, au temps convenable.

Attendez ce que j'ordonnerai et vous y trouverez un grand avantage.

2.Le fidèle: Seigneur, je vous remets tout avec beaucoup de joie, car j'avance bien peu

quand je n'ai que mes propres lumières.

Oh ! que ne puis-je, oubliant l'avenir, m'abandonner dès ce moment sans réserve à votre

volonté souveraine !

3.Jésus-Christ: Mon fils, souvent l'homme poursuit avec ardeur une chose qu'il désire;

l'a-t'il obtenue, il commence à s'en dégoûter, parce qu'il n'y a rien de durable dans ses

affections, et qu'elles l'entraînent incessamment d'un objet à un autre.

Ce n'est donc pas peu de se renoncer soi-même dans les plus petites choses.

4.Le vrai progrès de l'homme est l'abnégation de soi-même; et l'homme qui ne tient plus à

soi est libre et en assurance.

Cependant l'ancien ennemi, qui s'oppose à tout bien, ne cesse pas de le tenter; il lui

dresse nuit et jour des embûches, et s'efforce de le surprendre pour le faire tomber dans

ses pièges.

Veillez et priez, dit le Seigneur, afin que vous n'entriez point en tentation.

40. Que l'homme n'a rien de bon de lui-même, et ne peut se glorifier de

rien



1.Le fidèle: Seigneur, qu'est-ce que l'homme pour que vous vous souveniez de lui ? Et

qu'est-ce que le fils de l'homme pour que vous le visitiez ?

Par où l'homme a-t'il pu mériter votre grâce ?

De quoi, Seigneur, puis-je me plaindre, si vous me délaissez ? Et qu'ai-je à dire si vous

ne faites pas ce que je demande ?

Je ne puis certes penser et dire avec vérité que ceci: Seigneur, je ne suis rien, je ne peux

rien de moi-même, je n'ai rien de bon, je sens ma faiblesse en tout, et tout m'incline

vers le néant.

Si vous ne m'aidez et ne me fortifiez intérieurement, aussitôt je tombe dans la tiédeur et

le relâchement.

2.Mais vous, Seigneur, vous êtes toujours le même, et vous demeurez éternellement bon,

juste et saint, faisant tout avec bonté, avec justice, avec sainteté, et disposant tout avec

sagesse.

Pour moi, qui ai plus de penchant à m'éloigner du bien qu'à m'en approcher, je ne

demeure pas longtemps dans un même état, et je change sept fois le jour.

Cependant je suis moins faible dès que vous le voulez, dès que vous me tendez une

main secourable, car vous pouvez seul, sans l'aide de personne, me secourir et

m'affermir de telle sorte que je ne sois plus sujet à tous ces changements, et que mon

coeur se tourne vers vous seul et s'y repose à jamais.

3.Si donc je savais rejeter toute consolation humaine, soit pour acquérir le ferveur, soit à

cause de la nécessité qui me presse de vous chercher, ne trouvant point d'homme qui

me console, alors je pourrais tout espérer de votre grâce et me réjouir de nouveau dans

les consolations que je recevrais de vous.

4.Grâces vous soient rendues, à vous de qui découle tout ce qui m'arrive de bien.

Pour moi, je ne suis devant vous que vanité et néant, qu'un homme inconstant et

fragile.

De quoi donc puis-je me glorifier ? Comment puis-je désirer qu'on m'estime ?

Serait-ce à cause de mon néant ? mais quoi de plus insensé ?

Certes, la vaine gloire est la plus grande des vanités, et un mal terrible, puisqu'elle nous

éloigne de la véritable gloire, et nous dépouille de la grâce céleste.

Car, dès que l'homme se complaît en lui-même, il commence à vous déplaire; et

lorsqu'il aspire aux louanges humaines, il perd la vraie vertu.

5.La vraie gloire et la joie sainte est de se glorifier en vous et non pas en soi; de se réjouir

de votre grandeur et non de sa propre vertu; de ne trouver de plaisir en nulle créature

qu'à cause de vous.

Que votre nom soit loué et non le mien; qu'on exalte vos oeuvres et non les miennes;

que votre saint nom soit béni, et qu'il ne me revienne rien des louanges des hommes.

Vous êtes ma gloire et la joie de mon coeur.

En vous je me glorifierai; je me réjouirai sans cesse en vous et non pas en moi, si ce

n'est dans mes infirmités.

6.Que les Juifs recherchent la gloire qu'on reçoit les uns des autres; pour moi, je ne

rechercherai que celle qui vient de Dieu seul.

Car toute gloire humaine, tout honneur du temps, toute grandeur de ce monde,

comparée à votre gloire éternelle, est folie et vanité.

Ô ma vérité, ma miséricorde, ô mon Dieu ! Trinité bienheureuse ! à vous seule louange,

honneur, gloire, puissance dans les siècles des siècles !



41. Du mépris de tous les honneurs du temps



1.Jésus-Christ: Mon fils, n'enviez point les autres si vous les voyez honorés et élevés

tandis qu'on vous méprise et qu'on vous humilie.

Elevez votre coeur au ciel vers moi et vous ne vous affligerez point d'être méprisé des

hommes sur la terre.

2.Le fidèle: Seigneur, nous sommes aveuglés et la vanité nous séduit bien vite.

Si je me considère attentivement, je reconnais qu'aucune créature ne m'a jamais fait

d'injustice, et qu'ainsi je n'ai nul sujet de me plaindre de vous.

Après vous avoir tant offensé et si grièvement, il est juste que toute créature s'arme

contre moi.

La honte et le mépris, voilà donc ce qui m'est dû; et à vous la louange, l'honneur et la

gloire.

Et si je ne me dispose à souffrir avec joie, à désirer même d'être méprisé, abandonné de

toutes les créatures et compté pour rien, je ne puis ni posséder au-dedans de moi une

paix solide, ni recevoir la lumière spirituelle, ni être parfaitement uni à vous.

42. Qu'il ne faut pas que notre paix dépende des hommes



1.Jésus-Christ: Si vous faites dépendre votre paix de quelque personne, à cause de

l'habitude de vivre avec elle et de la conformité de vos sentiments, vous serez dans

l'inquiétude et le trouble.

Mais si vous cherchez votre appui dans la vérité immuable et toujours vivante, vous ne

serez point accablé de tristesse quand un ami s'éloigne ou meurt.

Toute amitié doit être fondée sur moi; et c'est pour moi que vous devez aimer tous

ceux qui vous paraissent aimables et qui vous sont les plus chers en cette vie.

Sans moi, l'amitié est stérile et dure peu, et toute affection dont je ne suis pas le lien

n'est ni véritable ni pure.

Vous devez être mort à toutes ces affections humaines, jusqu'à souhaiter de n'avoir, s'il

se pouvait, aucun commerce avec les hommes.

Plus l'homme s'éloigne des consolations de la terre, plus il s'approche de Dieu.

Et il s'élève d'autant plus vers Dieu qu'il descend plus profond en lui-même, et qu'il est

plus vil à ses propres yeux.

2.Celui qui s'attribue quelque bien empêche que la grâce de Dieu descende en lui, parce

que la grâce de l'Esprit-Saint cherche toujours les coeurs humbles.

Si vous savez vous anéantir parfaitement et bannir de votre coeur tout amour de la

créature, alors, venant à vous, je vous inonderai de ma grâce.

Quand vous regardez la créature, vous perdez de vue le créateur.

Apprenez à vous vaincre en tout à cause de lui et vous pourrez alors parvenir à le

connaître.

Le plus petit objet désiré, aimé avec excès, souille l'âme et la sépare du souverain bien.



43. Contre la vaine science du siècle



1.Jésus-Christ: Mon fils, ne vous laissez pas émouvoir au charme et à la beauté des

discours des hommes, car le royaume de Dieu ne consiste pas dans les discours, mais

dans les oeuvres.

Soyez attentif à mes paroles qui enflamment le coeur, éclairent, attendrissent l'âme, et

la remplissent de consolation.

Ne lisez jamais pour paraître plus savant ou plus sage;

Etudiez-vous à mortifier vos vices; cela vous servira plus que la connaissance des

questions les plus difficiles.

2.Après avoir beaucoup lu et beaucoup appris, il en faut toujours revenir à l'unique

principe de toutes choses:

C'est moi qui donne à l'homme la science et qui éclaire l'intelligence des petits

enfants, plus que l'homme ne le pourrait par aucun enseignement.

Celui à qui je parle est bientôt instruit, et fait de grands progrès dans la vie de l'esprit.

Malheur à ceux qui interrogent les hommes sur toutes sortes de questions curieuses et

qui s'inquiètent peu d'apprendre à me servir !

Viendra le jour où Jésus-Christ, le Maître des maîtres, le Seigneur des anges, apparaîtra

pour demander compte à chacun de ce qu'il sait, c'est-à-dire pour examiner les

consciences.

Et alors, la lampe à la main, il scrutera Jérusalem: les secrets des ténèbres seront

dévoilés, et toute langue se taira.

3.C'est moi qui, en un moment, élève l'âme humble et la fais pénétrer plus avant dans la

vérité éternelle que ne le pourrait celui qui aurait étudié dix années dans les écoles.

J'enseigne sans bruit de paroles, sans embarras d'opinion, sans faste, sans arguments,

sans disputes.

J'apprends à mépriser les biens de la terre, à dédaigner ce qui passe, à rechercher et à

goûter ce qui est éternel, à fuir les honneurs, à souffrir les scandales, à mettre en moi

toute son espérance, à ne désirer rien hors de moi et à m'aimer ardemment par-dessus

tout.

4.Quelques-uns, en m'aimant ainsi, ont appris des choses toutes divines, dont ils parlaient

d'une manière admirable.

Ils ont fait plus de progrès en quittant tout, que par une profonde étude.

Mais je dis aux uns des choses plus générales; aux autres, de plus particulières.

J'apparais à quelques-uns doucement voilé sous des ombres et des figures; je révèle à

d'autres mes mystères au milieu d'une vive splendeur.

Les livres parlent à tous le même langage, mais il ne produit pas sur tous les mêmes

impressions, parce que moi seul j'enseigne la vérité au-dedans, je scrute les coeurs, je

pénètre leurs pensées, j'excite à agir, et je distribue mes dons à chacun selon qu'il me

plaît.

44. Qu'il ne faut point s'embarrasser dans les choses extérieures



1.Jésus-Christ: Mon fils, il faut que vous vous teniez dans l'ignorance de beaucoup de

choses, que vous soyez comme mort au monde, et que le monde soit mort pour vous.

Il faut aussi fermer l'oreille à bien des discours et penser plutôt à vous conserver en

paix.

Il vaut mieux détourner les yeux de ce qui déplaît et laisser chacun dans son sentiment,

que de s'arrêter à contester.

Si vous prenez soin d'avoir Dieu pour vous et que son jugement vous soit toujours

présent, vous supporterez sans peine d'être vaincu.

2.Le fidèle: Hélas ! Seigneur, où en sommes-nous venus ? On pleure une perte

temporelle, on court, on se fatigue pour le moindre gain, et l'on oublie les pertes de

l'âme ou l'on ne s'en souvient qu'à peine et bien tard.

On est attentif à ce qui ne sert que peu ou point du tout, et l'on passe avec négligence

sur ce qui est souverainement nécessaire, parce que l'homme se répand tout entier

au-dehors et que, s'il ne rentre promptement en lui-même, il demeure avec joie enseveli

dans les choses extérieures.

45. Qu'il ne faut pas croire tout le monde, et qu'il est difficile de garder

une sage mesure dans ses paroles



1.Le fidèle: Secourez-moi, Seigneur, dans la tribulation: car le salut ne vient pas de

l'homme.

Combien de fois ai-je en vain cherché la fidélité où je croyais la trouver ? combien de

fois l'ai-je trouvée où je l'attendais le moins ?

Vanité donc d'espérer dans les hommes; mais vous êtes, mon Dieu, le salut des justes.

Soyez béni, Seigneur, en tout ce qui nous arrive. Nous sommes faibles et changeants,

un rien nous séduit et nous ébranle.

2.Quel est l'homme si vigilant et si réservé, qu'il ne tombe jamais dans aucune surprise,

ni dans aucune perplexité ?

Mais celui, mon Dieu, qui se confie en vous et qui vous cherche dans la simplicité de

son coeur, ne chancelle pas si aisément.

Et s'il éprouve quelque affliction, s'il est engagé en quelque embarras, vous l'en tirerez

bientôt ou vous le consolerez, car vous n'abandonnez pas pour toujours celui qui

espère en vous.

Quoi de plus rare qu'un ami fidèle, qui ne s'éloigne point quand l'infortune accable son

ami ?

Seigneur, vous êtes seul constamment fidèle et nul ami n'est comparable à vous.

3.Oh ! que de sagesse dans ce que disait cette sainte âme: Mon coeur est affermi et fondé

en Jésus-Christ !

S'il en était ainsi de moi, je serais moins troublé par la crainte des hommes et moins

ému de leurs paroles malignes.

Qui peut prévoir, qui peut détourner tous les maux à venir ? Si ceux qu'on a prévus

souvent blessent encore, que sera-ce donc de ceux qui nous frappent inopinément ?

Pourquoi, malheureux que je suis, n'ai-je pas pris de plus sûres précautions pour

moi-même ? Pourquoi aussi ai-je eu tant de crédulité pour les autres ?

Mais nous sommes des hommes, et rien autre chose que des hommes fragiles, quoique

plusieurs nous croient ou nous appellent des anges.

A qui croirai-je, Seigneur, si ce n'est à vous ? Vous êtes la vérité qui ne trompe point et

qu'on ne peut tromper.

Au contraire, tout homme est menteur, faible, inconstant, fragile, surtout dans ses

paroles; de sorte qu'on doit à peine croire d'abord ce qui paraît le plus vrai dans ce qu'il

dit.

4.Que vous nous avez sagement avertis de nous défier des hommes; que l'homme a pour

ennemis ceux de sa propre maison, et que si quelqu'un dit: Le Christ est ici, ou il est

là, il ne faut pas le croire.

Une dure expérience m'a éclairé; heureux si elle sert à me rendre moins insensé et plus

vigilant !

Soyez discret, me dit quelqu'un, soyez discret; ce que je vous dis n'est que pour vous.

Et pendant que je me tais et que je crois la choses secrète, il ne peut lui-même garder le

silence qu'il m'a demandé; mais dans l'instant, il me trahit, se trahit lui-même et s'en va.

Eloignez de moi, Seigneur, ces confidences trompeuses; ne permettez pas que je tombe

entre les mains de ces hommes indiscrets, ou que je leur ressemble.

Mettez dans ma bouche des paroles invariables et vraies; et que ma langue soit

étrangère à tout artifice. Ce que je ne peux souffrir en autrui, je dois m'en préserver

avec soin.

5.Oh ! qu'il est bon, qu'il est nécessaire pour la paix, de se taire sur les autres, de ne pas

tout croire indifféremment, ni tout redire sans réflexion, de se découvrir à peu de

personnes, de vous chercher toujours pour témoin de son coeur, de ne pas se laisser

emporter à tout vent de paroles, mais de désirer que tout en nous et hors de nous

s'accomplisse selon qu'il plaît à votre volonté.

Que c'est encore un sûr moyen pour conserver la grâce céleste, de fuir ce qui a de l'éclat

aux yeux des hommes, de ne point rechercher ce qui semble attirer leur admiration,

mais de travailler ardemment à acquérir ce qui produit la ferveur et corrige la vie !

A combien d'hommes a été funeste une vertu connue et louée trop tôt !

Que de fruits, au contraire, d'autres ont tirés d'une grâce conservée en silence durant

cette vie fragile, qui n'est qu'une tentation et une guerre continuelle !

46. Qu'il faut mettre sa confiance en Dieu, lorsqu'on est assailli de

paroles injurieuses



1.Jésus-Christ: Mon fils, demeurez ferme, et espérez en moi. Qu'est-ce, après tout, que

des paroles ? un vain bruit: elles frappent l'air, mais ne brisent point la pierre.

Si vous êtes coupable, songez que votre désir doit être de vous corriger. Si votre

conscience ne vous reproche rien, pensez que vous devez souffrir avec joie cette légère

peine pour Dieu.

C'est bien le moins que de temps en temps vous supportiez quelques paroles, vous qui

ne pouvez encore soutenir de plus dures épreuves.

Et pourquoi de si petites choses vont-elles jusqu'à votre coeur, si ce n'est que vous êtes

encore charnel, et trop occupé des jugements des hommes ?

Vous craignez le mépris, et à cause de cela vous ne voulez pas être repris de vos fautes

et vous cherchez des excuses pour les couvrir.

2.Scrutez mieux votre coeur et vous reconnaîtrez que le monde vit encore en vous, et le

vain désir de plaire aux hommes.

Car votre répugnance à être abaissé, confondu par vos faiblesses, prouve que vous

n'avez pas une humilité sincère, que vous n'êtes pas véritablement mort au monde, et

que le monde n'est pas crucifié pour vous.

Ecoutez ma parole et vous vous inquiéterez peu de toutes les paroles des hommes.

Quand on dirait contre vous tout ce que peut inventer la plus noire malice, en quoi cela

vous nuirait-il, si vous le laissez passer comme la paille que le vent emporte ? En

perdriez-vous un seul cheveu ?

3.Celui dont le coeur n'est pas renfermé en lui-même et qui n'a pas Dieu toujours

présent, s'émeut aisément d'une parole de blâme.

Mais celui qui se confie en moi et qui ne s'appuie pas sur son propre jugement, ne

craindra rien des hommes.

Car c'est moi qui connais et qui juge ce qui est secret, je sais la vérité de toutes choses,

qui a fait l'injure et qui la souffre.

Cette parole, elle est venue de moi; cet événement, je l'ai permis afin que ce qu'il y a

de caché dans beaucoup de coeurs fut révélé.

Je jugerai l'innocent et le coupable; mais par un secret jugement, j'ai voulu auparavant

éprouver l'un et l'autre.

4.Le témoignage des hommes trompe souvent, mais mon jugement est vrai; il subsistera

et ne sera point ébranlé.

Le plus souvent il est caché et peu de personnes le découvrent en chaque chose;

cependant il n'erre jamais et ne peut errer, quoiqu'il ne paraisse pas toujours juste aux

yeux des insensés.

C'est donc à moi qu'il faut remettre le jugement de tout, sans jamais s'en rapporter à

son propre sens.

Le juste ne sera point troublé, quoiqu'il arrive par l'ordre de Dieu. Il lui importera

peu qu'on l'accuse injustement.

Et si d'autres le défendent et réussissent à le justifier, il n'en concevra pas non plus une

vaine joie.

Car il se souvient que c'est moi qui sonde les coeurs et les reins, et que je ne juge point

sur les dehors et les apparences humaines.

Ce qui paraît louable au jugement des hommes, souvent est criminel à mes yeux.

5.Le fidèle: Seigneur, mon Dieu, juge infiniment juste, fort et patient, qui connaissez la

fragilité de l'homme et son penchant au mal, soyez ma force et toute ma confiance; car

ma conscience ne me suffit pas.

Vous connaissez ce que je ne connais point; ainsi j'ai dû m'abaisser sous tous les

reproches et les supporter avec douceur.

Pardonnez-moi, dans votre bonté, toutes les fois que je n'ai pas agi de la sorte, et

donnez-moi plus abondamment la grâce qui apprend à souffrir.

Car je dois compter bien plus sur votre grande miséricorde pour obtenir le pardon, que

sur ma vertu apparente, pour justifier ce que ma conscience recèle.

Quoique je ne me reproche rien, je ne suis cependant pas justifié pour cela; parce que

sans votre miséricorde, nul homme vivant ne sera juste devant vous.

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31 mai 2008 6 31 /05 /mai /2008 15:51
Le-Christ-en-croix-par-el-greco.jpgEl Greco

2.Car il y en a beaucoup qui, au temps de l'épreuve, tombent aussitôt dans l'impatience et

le découragement.

Cependant la voie de l'homme n'est pas toujours en son pouvoir. C'est à Dieu de

consoler et de donner quand il veut, autant qu'il veut, et à qui il veut, comme il lui

plaît, et non davantage.

Des indiscrets se sont perdus par la grâce même de la dévotion, parce qu'ils ont voulu

faire plus qu'ils ne pouvaient, ne mesurant point leur faiblesse, mais suivant plutôt

l'impétuosité de leur coeur que le jugement de la raison.

Et parce qu'ils ont aspiré, dans leur présomption, à un état plus élevé que celui où Dieu

les voulait, ils ont promptement perdu la grâce.

Ils avaient placé leur demeure dans le ciel, et tout à coup on les a vus pauvres et

délaissés dans leur misère, afin que par l'humiliation et le dénuement ils apprissent à ne

plus tenter de s'élever sur leurs propres ailes, mais à se réfugier sous les miennes.

Ceux qui sont encore nouveaux et sans expérience dans les voies de Dieu peuvent

aisément s'égarer et se briser sur les écueils, s'ils ne se laissent conduire par des

personnes prudentes.

3.Que s'ils veulent suivre leur sentiment plutôt que de croire à l'expérience des autres, le

résultat leur en sera funeste, si toutefois ils s'obstinent dans leur propre sens.

Rarement ceux qui sont sages à leurs yeux se laissent humblement conduire par les

autres.

Il vaut mieux être humble, avec un esprit et des lumières bornés, que de posséder des

trésors de science et de se complaire en soi-même.

Il vaut mieux pour vous avoir peu, que beaucoup dont vous pourriez vous enorgueillir.

Celui-là manque de prudence qui se livre tout entier à la joie, oubliant son indigence

passée, et cette chaste crainte du Seigneur qui appréhende de perdre la grâce reçue.

C'est aussi manquer de vertu que de se laisser aller à un découragement excessif au

temps de l'adversité et de l'épreuve, et d'avoir des pensées et des sentiments indignes de

la confiance qu'on me doit.

4.Celui qui, durant la paix, a trop de sécurité, se trouve souvent pendant la guerre le plus

timide et le plus lâche.

Si ne présumant jamais de vous-même, vous saviez demeurer toujours humble,

modérer et régler les mouvements de votre esprit, vous ne tomberiez pas si vite dans le

péril et le péché.

C'est une pratique sage que de penser, durant la ferveur, à ce qu'on sera dans la

privation de la lumière.

Et quand vous en êtes en effet privé, songez qu'elle peut revenir et que je ne vous l'ai

retirée pour un temps qu'en vue de ma gloire et pour exciter votre vigilance.

Souvent une telle épreuve vous est plus utile que si tout vous succédait constamment

selon vos désirs.

Car pour juger du mérite, on ne doit pas regarder si quelqu'un a beaucoup de visions ou

de consolations, ou s'il est habile dans l'Ecriture sainte, ou s'il occupe un rang élevé,

mais s'il est affermi dans la véritable humilité et rempli de la charité divine; s'il cherche

en tout et toujours uniquement la gloire de Dieu; s'il est bien convaincu de son néant;

s'il a pour lui-même un mépris sincère, et s'il se réjouit plus d'être méprisé des autres et

humilié par eux, que d'en être honoré.





8. Qu'il faut s'anéantir soi-même devant Dieu



1.Le fidèle: Je parlerai au Seigneur mon Dieu, bien que je ne sois que cendre et

poussière. Si je me crois quelque chose de plus, voilà que vous vous élevez contre

moi, et mes iniquités rendent un témoignage vrai et que je ne puis contredire.

Mais si je m'abaisse, si je m'anéantis, et si je me dépouille de toute estime pour

moi-même, et que je rentre dans la poussière dont j'ai été formé, votre grâce

s'approchera de moi et votre lumière sera près de mon coeur; alors tout sentiment

d'estime, même le plus léger, que je pourrais concevoir de moi disparaîtra pour jamais

dans l'abîme de mon néant.

Là vous me montrez à moi-même, vous me faites voir ce que je suis, ce que j'ai été,

jusqu'où je suis descendu: car je ne suis rien, et je ne le savais pas.

Si vous me laissez à moi-même, que suis-je ? Rien qu'infirmité; mais dès que vous

jetez un regard sur moi, à l'instant je deviens fort et je suis rempli d'une joie nouvelle.

Et certes cela me confond d'étonnement que vous me releviez ainsi tout d'un coup et

me preniez avec tant de bonté entre vos bras, moi toujours entraîné par mon propre

poids vers la terre.

2.C'est votre amour qui opère cette merveille, qui me prévient gratuitement, qui ne se

lasse point de me secourir dans les nécessités, qui me préserve des plus grands périls et,

à vrai dire, me délivre de maux innombrables.

Car je me suis perdu en m'aimant d'un amour déréglé; mais en ne cherchant que vous,

en n'aimant que vous, je vous ai trouvé et je me suis retrouvé moi-même, et l'amour

m'a fait rentrer plus avant dans mon néant.

Ô Dieu plein de tendresse ! vous faites pour moi beaucoup plus que je ne mérite, ou

plus que je n'oserais espérer ou demander.

3.Soyez béni, mon Dieu, de ce que tout indigne que je suis de recevoir de vous aucune

grâce, cependant votre bonté généreuse et infinie ne cesse de faire du bien même aux

ingrats et à ceux qui sont le plus éloignés de vous.

Ramenez-nous à vous, afin que nous soyons reconnaissants, humbles, fervents, parce

que vous êtes notre salut, notre vertu et notre force.



9. Qu'il faut rapporter tout à Dieu comme à notre dernière fin



1.Jésus-Christ: Mon fils, je dois être votre fin suprême et dernière, si véritablement vous

désirez être heureux.

Cette vue purifiera vos affections, qui s'abaissent trop souvent jusqu'à vous et aux

créatures.

Car si vous vous recherchez en quelque chose, aussitôt vous tombez dans la langueur

et la sécheresse.

Rapportez donc principalement tout à moi, parce que c'est moi qui vous ai tout donné.

Considérez chaque bien comme découlant du souverain bien, et songez que dès lors ils

doivent tous remonter à moi comme à leur origine.

2.En moi comme dans une source intarissable, le petit et le grand, le pauvre et le riche

puisent l'eau vive, et ceux qui me servent volontairement et de coeur recevront grâce

sur grâce.

Mais celui qui cherchera sa gloire hors de moi, ou sa jouissance dans un autre bien que

moi, sa joie ne sera ni vraie ni solide, et son coeur, toujours à la gêne, toujours à

l'étroit, ne trouvera que des angoisses.

Ne vous attribuez donc aucun bien, et n'attribuez à nul homme sa vertu; mais rendez

tout à Dieu, sans qui l'homme n'a rien.

C'est moi qui vous ai tout donné et je veux que vous vous donniez à moi tout entier,

j'exige avec une extrême rigueur les actions de grâce qui me sont dues.

3.Ceci est la vérité qui dissipe la vanité de la gloire.

Là où pénètrent la grâce céleste et la vraie charité, il n'y a plus de place pour

l'amour-propre ni pour l'envie, qui torturent le coeur.

Car l'amour divin subjugue tout et agrandit toutes les forces de l'âme.

Si vous écoutez la sagesse, vous ne vous réjouirez qu'en moi, vous n'espérerez qu'en

moi, parce que nul n'est bon que Dieu seul, à qui, en tout et par-dessus tout, est due à

jamais la louange et la bénédiction.

10. Qu'il est doux de servir Dieu et de mépriser le monde



1.Le fidèle: Je vous parlerai encore, Seigneur, et je ne me tairai point. Je dirai à mon

Dieu, mon Seigneur et mon Roi, assis dans les hauteurs des cieux:

Oh ! quelle abondance de douceur vous avez réservée pour ceux qui vous craignent.

Et qu'est-ce donc pour ceux qui vous aiment, pour ceux qui vous servent de tout leur

coeur ?

Elles sont vraiment ineffables, les délices dont vous inondez ceux qui vous aiment,

quand leur âme vous contemple.

Vous m'avez montré principalement en ceci toute la tendresse de votre amour; je n'étais

pas, et vous m'avez créé; j'errais loin de vous, vous m'avez ramené pour vous servir, et

vous m'avez commandé de vous aimer.

2.Ô source d'amour éternel, que dirai-je de vous ?

Comment pourrai-je vous oublier, vous qui avez daigné vous souvenir de moi lorsque,

déjà épuisé, consumé, je penchais vers la mort ?

Votre miséricorde envers votre serviteur a passé toute espérance, et vous avez répandu

sur lui votre grâce et votre amour bien au-delà de tout ce qu'il pouvait mériter.

Que vous rendrai-je pour une telle faveur ? car il n'est pas donné à tous de tout quitter,

de renoncer au siècle pour embrasser la vie religieuse.

Est-ce faire beaucoup que de vous servir, vous que doivent servir toutes les créatures ?

Cela doit me sembler peu de chose; mais ce qui me paraît grand et merveilleux, c'est

que vous daigniez agréer le service d'une créature si pauvre et si misérable, et

l'admettre parmi les serviteurs que vous aimez.

3.Tout ce que j'ai, tout ce que je puis consacrer à votre service est à vous.

Et néanmoins, prenant pour ainsi dire ma place, vous me servez plus que moi-même je

ne vous sers.

Voilà que le ciel et la terre, que vous avez créés pour le service de l'homme, sont

devant vous, et chaque jour ils exécutent tout ce que vous leur avez commandé.

C'est peu encore; vous avez préparé pour l'homme le ministère même des anges.

Mais ce qui surpasse tout, vous avez daigné le servir vous-même, et vous avez promis

de vous donner à lui.

4.Que vous rendrai-je pour tant de biens ? Ah ! si je pouvais vous servir tous les jours de

ma vie ! si je pouvais même un seul jour vous servir dignement !

Il est bien vrai que vous êtes digne d'être servi universellement, digne de tout honneur

et d'une louange éternelle.

Vous êtes vraiment mon Seigneur et je suis votre pauvre serviteur, qui doit vous servir

de toutes mes forces et ne me lasser jamais de vous louer. Je le veux ainsi, je le désire

ainsi; daignez suppléer vous-même à tout ce qui me manque.

5.C'est un grand honneur, une grande gloire de vous servir, et de mépriser tout à cause de

vous.

Car ils recevront des grâces abondantes, ceux qui se courbent sous votre joug très saint.

Ils seront abreuvés de la délectable consolation de l'Esprit-Saint, ceux qui pour votre

amour auront rejeté tous les plaisirs des sens.

Ils jouiront d'une grande liberté d'esprit, ceux qui pour la gloire de votre nom seront

entrés dans la voie étroite et auront renoncé à toutes les sollicitudes du monde.

6.Ô aimable et douce servitude de Dieu, dans laquelle l'homme retrouve la vraie liberté

et la sainteté !

Ô saint assujettissement de la vie religieuse qui rend l'homme agréable à Dieu, égal aux

anges, terrible aux démons, respectable à tous les fidèles !

Ô esclavage digne à jamais d'être désiré, embrassé, puisqu'il nous mérite le souverain

bien et nous assure une joie éternelle.

11. Qu'il faut examiner et modérer les désirs du coeur



1.Jésus-Christ: Mon fils, il faut que vous appreniez beaucoup de choses que vous ne

savez pas encore assez.

2.Le fidèle: Et quoi, Seigneur ?

3.Jésus-Christ: Vous devez soumettre entièrement vos désirs à ma volonté, ne point vous

aimer vous-même, et ne rechercher en tout que ce qui me plaît.

Souvent vos désirs s'enflamment et vous emportent impétueusement, mais considérez

si cette ardeur a ma gloire pour motif ou votre intérêt propre.

Si c'est moi que vous avez en vue, vous serez content, quoi que j'ordonne; mais si

quelque secrète recherche de vous-même se cache au fond de votre coeur, voilà ce qui

vous abat et vous trouble.

4.Prenez donc garde de vous trop attacher à des désirs sur lesquels vous ne m'avez point

consulté, de peur qu'ensuite vous ne veniez à vous repentir, ou que vous n'éprouviez du

dégoût pour ce qui vous avait plu d'abord, et que vous aviez cru le meilleur.

Car tout mouvement qui paraît bon ne doit pas être aussitôt suivi; de même qu'on ne

doit pas non plus céder sur-le-champ à ses répugnances.

Quelquefois il est à propos de modérer le zèle le plus saint et les meilleurs désirs, de

peur qu'ils ne préoccupent et ne distraient votre esprit, ou qu'en les suivant

indiscrètement vous ne causiez du scandale aux autres; ou qu'enfin l'opposition que

vous y trouverez ne vous jette vous-même dans le trouble et dans l'abattement.

5.Il faut aussi quelquefois user de violence et résister aux convoitises des sens avec une

grande force, sans prendre garde à ce que veut la chair et à ce qu'elle ne veut pas; et

travailler surtout à la soumettre à l'esprit malgré elle.

Il faut la châtier et l'asservir jusqu'à ce que, prête à tout, elle ait appris à se contenter de

peu, à aimer les choses simples et à ne jamais se plaindre de rien.

12. Qu'il faut s'exercer à la patience, et lutter contre ses passions



1.Le fidèle: Seigneur mon Dieu, je vois combien la patience m'est nécessaire; car cette

vie est pleine de contradictions.

Elle ne peut jamais être exempte de douleur et de guerre, quoi que je fasse pour avoir

la paix.

2.Jésus-Christ: Oui, mon fils; mais je ne veux pas que vous cherchiez une paix telle que

vous n'ayez ni tentations à vaincre, ni contrariétés à souffrir.

Croyez au contraire avoir trouvé la paix lorsque vous serez exercé par beaucoup de

tribulations et éprouvé par beaucoup de traverses.

Si vous dites que vous ne pouvez supporter tant de souffrances, comment

supporterez-vous le feu du purgatoire ?

De deux maux il faut choisir le moindre; afin donc d'éviter des supplices éternels,

efforcez-vous d'endurer pour Dieu, avec patience, les maux présents.

Pensez-vous que les hommes du siècle n'aient rien ou que peu de choses à souffrir ?

C'est ce que vous ne trouverez pas, même en ceux qui semblent environnés de plus de

délices.

3.Mais ils ont, dites-vous, des plaisirs en abondance; ils suivent toutes leurs volontés et

ainsi ils sentent peu le poids de leurs maux.

Soit, je veux qu'ils aient tout ce qu'ils désirent; combien cela durera-t'il ?

Voilà que les riches du siècle s'évanouiront comme la fumée, et il ne restera pas même

un souvenir de leurs joies passées.

Et durant leur vie même, ils ne s'y reposent pas sans amertume, sans ennui et sans

crainte.

Car souvent, là même où ils se promettaient la joie, ils rencontrent le châtiment et la

douleur, et avec justice, puisqu'il est juste que l'amertume et l'ignominie accompagnent

les plaisirs qu'ils cherchent dans le désordre.

4.Oh ! que tous ces plaisirs sont courts, qu'ils sont faux, criminels, honteux !

Et cependant des malheureux, enivrés et aveuglés, ne le comprennent point; mais

semblables à des animaux sans raison, ils exposent leur âme à la mort pour quelques

jouissances misérables dans une vie qui va finir.

Pour vous, mon fils, ne suivez pas vos convoitises, et détachez-vous de votre volonté.

Mettez vos délices dans le Seigneur, et il vous accordera ce que votre coeur demande.

5.Si vous voulez goûter une véritable joie et des consolations plus abondantes, méprisez

toutes les choses du monde, repoussez toutes les joies terrestres; et je vous bénirai, je

verserai sur vous mes inépuisables consolations.

Plus vous renoncerez à celles que donnent les créatures, plus les miennes seront douces

et puissantes.

Mais vous ne les goûterez point sans avoir auparavant ressenti quelque tristesse, sans

avoir travaillé, combattu.

Une mauvaise habitude vous arrêtera; mais vous la vaincrez par une meilleure.

La chair murmurera; mais elle sera contenue par la ferveur de l'esprit.

L'antique serpent vous sollicitera, vous exercera; mais vous le mettrez en fuite par la

prière; et en vous occupant surtout d'un travail utile, vous lui fermerez l'entrée de votre

âme.



13. Qu'il faut obéir humblement, à l'exemple de Jésus-Christ



1.Jésus-Christ: Mon fils, celui qui cherche à se soustraire à l'obéissance se soustrait à la

grâce; et celui qui veut posséder seul quelque chose perd ce qui est à tous.

Quand on ne se soumet pas volontairement et de bon coeur à son supérieur, c'est une

marque que la chair n'est pas encore pleinement assujettie, mais que souvent elle

murmure et se révolte.

Apprenez donc à obéir avec promptitude à vos supérieurs si vous désirez dompter votre

chair.

Car l'ennemi du dehors est bien plus vite vaincu quand l'homme n'a pas la guerre

au-dedans de soi.

L'ennemi le plus terrible et le plus dangereux pour votre âme, c'est vous, lorsque vous

êtes divisé en vous-même.

Il faut que vous appreniez à vous mépriser sincèrement si vous voulez triompher de la

chair et du sang.

L'amour désordonné que vous avez encore pour vous-même, voilà ce qui vous fait

craindre de vous abandonner sans réserve à la volonté des autres.

2.Est-ce donc cependant un si grand effort que toi, poussière et néant, tu te soumettes à

cause de Dieu, lorsque moi le Tout-Puissant, moi le Très-Haut, qui ai tout fait de rien,

je me suis soumis humblement à l'homme à cause de toi ?

Je me suis fait le plus humble et le dernier de tous afin que mon humilité t'apprît à

vaincre ton orgueil.

Poussière, apprends à obéir, apprends à t'humilier, terre et limon, à t'abaisser sous les

pieds de tout le monde.

Apprends à briser ta volonté et à ne refuser aucune dépendance.

3.Enflamme-toi de zèle contre toi-même et ne souffre pas que le moindre orgueil vive en

toi; mais fais-toi si petit et mets-toi si bas que tout le monde puisse marcher sur toi et

te fouler aux pieds comme la boue des places publiques.

Fils du néant, qu'as-tu à te plaindre ? Pécheur couvert d'ignominie, qu'as-tu à répondre,

quelque reproche qu'on t'adresse, toi qui as tant de fois offensé Dieu, tant de fois

mérité l'enfer ?

Mais ma bonté t'a épargné parce que ton âme a été précieuse devant moi; mais je ne t'ai

point délaissé afin que tu connusses mon amour et que mes bienfaits ne cessassent

jamais d'être présents à ton coeur, que tu fusses toujours prêt à te soumettre, à

t'humilier et à souffrir les mépris et la patience.

14. Qu'il faut considérer les secrets jugements de Dieu pour ne pas

s'enorgueillir du bien qu'on fait



1.Le fidèle: Vous faites tomber sur moi vos jugements, Seigneur, et tous mes os ont

tremblé d'épouvante, et mon âme est dans une profonde terreur.

Interdit, effrayé, je considère que les cieux ne sont pas purs à vos yeux.

Si vous avez trouvé le mal dans vos anges, et si vous ne les avez pas épargnés, que

sera-ce de moi ?

Les étoiles sont tombées du ciel; moi, poussière, que dois-je attendre ?

Des hommes dont les oeuvres paraissent louables sont tombés aussi bas qu'on puisse

tomber, et j'ai vu ceux qui se nourrissaient du pain des anges faire leurs délices de la

pâture des pourceaux.

2.Il n'est donc point de sainteté, Seigneur, si vous retirez votre main.

Point de sagesse qui soit utile, si vous ne la dirigez plus.

Point de force qui soit de secours, si vous cessez de la soutenir.

Point de chasteté assurée, si vous n'en prenez la défense.

Point de vigilance qui nous serve, si vous ne veillez vous-même pour nous.

Laissés à nous-mêmes, nous enfonçons dans les flots et nous périssons; venez-vous à

nous, nous nous relevons et nous vivons.

Car nous sommes chancelants, mais vous nous affermissez; nous sommes tièdes, mais

vous nous enflammez.

3.Oh ! que je dois avoir d'humbles et basses pensées de moi-même ! que je dois estimer

peu ce qui paraît de bien en moi !

Oh ! que je dois m'abaisser profondément, Seigneur, devant vos jugements

impénétrables où je me perds comme dans un abîme, et vois que je ne suis rien que

néant et un pur néant !

Ô poids immense ! ô mer sans rivages, où je ne retrouve rien de moi, où je disparais

comme le rien au milieu du tout !

Où donc l'orgueil se cachera-t'il ? où la confiance en sa propre vertu ?

Toute vanité s'éteint dans la profondeur de vos jugements sur moi.

4.Qu'est-ce que toute chair devant vous ? L'argile s'élèvera-t'elle contre celui qui l'a

formée ?

Comment celui dont le coeur est vraiment soumis à Dieu pourrait-il s'enfler d'une

louange vaine ?

Le monde entier ne saurait inspirer d'orgueil à celui que la vérité a soumis à son

empire, et jamais il ne sera ému des applaudissements des hommes, celui dont toute

l'espérance est affermie en Dieu.

Car ceux qui parlent ne sont rien; ils s'évanouiront avec le bruit de leurs paroles: mais

la vérité du Seigneur demeure éternellement.



15. De ce que nous devons être et faire quand il s'élève quelque désir en

nous



1.Jésus-Christ: Mon fils, dites en toutes choses: Seigneur, qu'il soit ainsi, si c'est votre

volonté; Seigneur, que cela se fasse en votre nom, si vous devez en être honoré.

Si vous voyez que cela me soit bon, si vous jugez que cela me soit utile, alors

donnez-le-moi, afin que j'en use pour votre gloire.

Mais si vous savez que cela me nuira ou ne servira point au salut de mon âme, éloignez

de moi ce désir.

Car tout désir n'est pas de l'Esprit-Saint, même lorsqu'il paraît bon et juste à l'homme.

Il est difficile de discerner avec certitude si c'est l'esprit bon ou mauvais qui vous porte

à désirer ceci ou cela, ou même votre esprit propre.

Il s'est trouvé à la fin que plusieurs étaient dans l'illusion, qui semblaient d'abord être

conduits par le bon esprit.

2.Ainsi, tout ce qui se présente de désirable à votre esprit, vous devez le désirer toujours

et le demander avec une grande humilité de coeur, et surtout avec une pleine

résignation, vous abandonnant à moi sans réserve et disant:

Seigneur, vous savez ce qui est le mieux; que ceci ou cela se fasse comme vous le

voulez.

Donnez ce que vous voulez, autant que vous le voulez et quand vous le voulez.

Faites de moi ce qu'il vous plaira, selon ce que vous savez être bon, et pour votre plus

grande gloire.

Placez-moi où vous voudrez et disposez absolument de moi en toutes choses.

Je suis dans votre main, tournez-moi et retournez-moi en tout sens à votre gré.

Voilà que je suis prêt à vous servir en tout. Car je ne désire point vivre pour moi, mais

pour vous seul: heureux si je le pouvais dignement et parfaitement.

3.Prière pour demander à Dieu la grâce d'accomplir sa volonté

Le fidèle: Accordez-moi, ô bon Jésus ! votre grâce; qu'elle soit en moi, qu'elle agisse

avec moi, et qu'elle demeure avec moi jusqu'à la fin.

Faites que je désire et veuille toujours ce qui vous est le plus agréable et ce que vous

aimez le plus.

Que votre volonté soit la mienne; et que ma volonté suive toujours la vôtre et jamais

ne s'en écarte en rien.

Qu'uni à vous, je ne veuille ni ne puisse vouloir que ce que vous voulez; et qu'il en soit

ainsi de ce que vous ne voulez pas.

4.Donnez-moi de mourir à tout ce qui est du monde, et d'aimer être oublié et méprisé du

siècle à cause de vous.

Faites que je me repose en vous par-dessus tout ce qu'on peut désirer, et que mon coeur

ne recherche sa paix qu'en vous.

Vous êtes la véritable paix du coeur, son unique repos; hors de vous, tout pèse et

inquiète. Dans cette paix, c'est-à-dire en vous seul, éternel et souverain bien, je

dormirai et je me reposerai ! Ainsi soit-il.

16. Qu'on ne doit chercher qu'en Dieu la vraie consolation



1.Le fidèle: Tout ce que je puis désirer ou imaginer pour ma consolation, je ne l'attends

point ici, mais dans l'avenir.

Quand je posséderais seul tous les biens du monde, quand je jouirais seul de tous ses

délices, il est certain que tout cela ne durerait pas longtemps.

Ainsi, mon âme, tu ne peux trouver de soulagement véritable et de joie sans mélange

qu'en Dieu, qui console les pauvres et relève les humbles.

Attends un peu, mon âme, attends sa divine promesse, et tu posséderas dans le ciel tous

les biens en abondance.

Si tu recherches trop avidement les biens présents, tu perdras les biens éternels et

célestes.

Use des uns et désire les autres.

Aucun bien temporel ne saurait te rassasier parce que tu n'as point été créée pour en

jouir.


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31 mai 2008 6 31 /05 /mai /2008 15:51
Notre-Dame du Scoglio

2.Quand tu posséderais tous les biens créés, ils ne pourraient te rendre heureuse ni

contente; en Dieu, qui a tout créé, en lui seul est ta félicité et tout ton bonheur.

Bonheur non pas tel que se le figurent et que l'aiment les amis insensés du monde, mais

tel que l'attendent les vrais serviteurs de Jésus-Christ, et tel que le goûtent quelquefois

par avance les âmes pieuses et les coeurs purs, dont l'entretien est dans le ciel.

Toute consolation humaine est vide et dure peu.

La vraie, la douce consolation est celle que la vérité fait sentir intérieurement.

L'homme pieux porte avec lui partout Jésus, son consolateur, et lui dit: Seigneur, soyez

près de moi en tout temps et en tout lieu.

Que ma consolation soit d'être volontiers privé de toute consolation humaine.

Et si la vôtre me manque aussi, que votre volonté et cette juste épreuve me soient une

consolation au-dessus de toutes les autres.

Car vous ne serez pas toujours irrité, et vos menaces ne seront point éternelles.

17 . Qu'il faut remettre à Dieu le soin de ce qui nous regarde



1.Jésus-Christ: Mon fils, laissez-moi agir avec vous comme il me plaît; car je sais ce qui

vous est bon.

Vos pensées sont celles de l'homme et vos sentiments sont, en beaucoup de choses,

conformes aux penchants de son coeur.

2.Le fidèle: Il est vrai, Seigneur; vous prenez de moi beaucoup plus de soin que je n'en

puis prendre moi-même.

Il est menacé d'une prompte chute, celui qui ne s'appuie pas uniquement sur vous.

Pourvu, Seigneur, que ma volonté demeure droite et qu'elle soit affermie en vous,

faites de moi tout ce qu'il vous plaira, car tout ce que vous ferez de moi ne peut être

que bon.

Si vous voulez que je sois dans les ténèbres, soyez béni; et si vous voulez que je sois

dans la lumière, soyez encore béni.

Si vous daignez me consoler, soyez béni; et si vous voulez que j'éprouve des

tribulations, soyez également toujours béni.

3.Jésus-Christ: Mon fils, c'est ainsi que vous devez être, si vous ne voulez pas vous

séparer de moi.

Il faut que vous soyez préparé à la souffrance autant qu'à la joie, au dénuement et à la

pauvreté autant qu'aux richesses et à l'abondance.

4.Le fidèle: Seigneur, je souffrirai volontiers pour vous tout ce que vous voudrez qui

vienne sur moi.

Je veux recevoir indifféremment de votre main, le bien et le mal, les douceurs et les

amertumes, la joie et la tristesse, et vous rendre grâce de tout ce qui m'arrivera.

Préservez-moi à jamais de tout péché et je ne craindrai ni la mort, ni l'enfer.

Pourvu que vous ne me rejetiez pas, et que vous ne m'effaciez pas du livre de vie,

aucune tribulation ne peut me nuire.

18. Qu'il faut souffrir avec constance les misères de cette vie à

l'exemple de Jésus-Christ



1.Jésus-Christ: Mon fils, je suis descendu du ciel pour votre salut; je me suis chargé de

vos misères, afin de vous former par mon exemple à la patience, et de vous apprendre à

supporter les maux de cette vie sans murmurer.

Car depuis l'heure de ma naissance jusqu'à ma mort sur la croix, je n'ai jamais été sans

douleur.

J'ai vécu dans une extrême indigence des choses de ce monde; j'ai entendu souvent bien

des plaintes de moi; j'ai souffert avec douceur les affronts et les outrages; je n'ai

recueilli sur la terre, pour mes bienfaits, que de l'ingratitude; pour mes miracles, que

des blasphèmes; pour ma doctrine, que des censures.

2.Le fidèle: Puisque vous avez montré, Seigneur, tant de patience durant votre vie,

accomplissant par là, d'une manière parfaite, ce que votre Père demandait de vous, il est

bien juste que moi, pauvre pécheur, je souffre patiemment ma misère selon votre

volonté, et que je porte pour mon salut, aussi longtemps que vous le voudrez, le poids

de cette vie corruptible.

Car, bien que la vie présente soit pleine de douleurs, elle devient cependant, par votre

grâce, une source abondante de mérites, et votre exemple suivi par vos saints la rend

plus supportable et précieuse, même aux faibles.

Elle est aussi beaucoup plus remplie de consolations que dans l'ancienne loi, quand les

portes du ciel étaient encore fermées, que la voie du ciel semblait plus obscure, et que

si peu s'occupaient de chercher le royaume de Dieu.

Les justes mêmes, à qui le salut était réservé, ne pouvaient entrer dans le royaume

céleste qu'après la consommation de vos souffrances et le tribut sacré de votre mort.

3.Oh ! quelles grâces ne dois-je pas vous rendre, de ce que vous avez daigné me montrer,

et à tous les fidèles, la voie droite et sûre qui conduit à votre royaume éternel !

Car votre vie est notre voie et par une sainte patience, nous marchons vers vous, qui

êtes notre couronne.

Si vous ne nous aviez précédés et instruits, qui songerait à vous suivre ?

Hélas ! combien resteraient en arrière, et bien loin, s'ils n'avaient sous les yeux vos

exemples sacrés !

Après tant de miracles et d'instructions, nous sommes encore tièdes; que serait-ce si

tant de lumières ne nous guidait sur vos traces !



19. De la souffrance des injures, et de la véritable patience



1.Jésus-Christ: Pourquoi ces paroles, mon fils ? Cessez de vous plaindre, en considérant

mes souffrances et celles des saints.

Vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang.

Ce que vous souffrez est peu en comparaison de ce qu'on souffert tant d'autres, qui ont

été éprouvés et exercés par de si fortes tentations, par des tribulations si pesantes.

Rappelez donc à votre esprit les peines extrêmes des autres, afin d'en supporter

paisiblement de plus légères.

Que si elles ne vous paraissent pas légères, prenez garde que cela ne vienne de votre

impatience.

Cependant, grandes ou petites, efforcez-vous de les souffrir patiemment.

2.Plus vous vous disposez à souffrir, plus vous montrez de sagesse et acquérez de

mérites. La ferme résolution et l'habitude de souffrir vous rendront même la souffrance

moins dure.

Ne dites pas: Je ne puis supporter cela d'un tel homme; ce sont des offenses qu'on

n'endure point. Il m'a fait un très grand tort, et il me reproche des choses auxquelles je

n'ai jamais pensé; mais d'un autre je le souffrirais avec moins de peine, et comme je

croirais devoir le souffrir.

Ce discours est insensé; car au lieu de considérer la vertu de patience et ce qui doit la

couronner, c'est regarder seulement à l'injure et à la personne de qui on l'a reçue.

3.Celui-là n'a pas la vraie patience qui ne veut souffrir qu'autant qu'il lui plaît et de qui il

lui plaît.

L'homme vraiment patient n'examine point qui l'éprouve, si c'est son supérieur, son

égal ou son inférieur, un homme de bien ou un méchant.

Mais, indifférent sur les créatures, il reçoit de la main de Dieu, avec reconnaissance et

aussi souvent qu'il le veut, tout ce qui lui arrive de contraire, et l'estime un grand gain.

Car Dieu ne laissera sans récompense aucune peine, même la plus légère, qu'on aura

soufferte pour lui.

4.Soyez donc prêt au combat si vous voulez remporter la victoire.

On ne peut obtenir sans combat la couronne de la patience; et refuser de combattre,

c'est refusé d'être couronné.

Si vous désirez la couronne, combattez courageusement, souffrez avec patience.

On ne parvient pas au repos sans travail, ni sans combat à la victoire.

5.Le fidèle: Seigneur, que ce qui paraît impossible à la nature me devienne possible par

votre grâce.

J'ai, vous le savez, peu de force pour souffrir; la moindre adversité m'abat aussitôt.

Faites que j'aime, que je désire d'être exercé, affligé pour votre nom, car subir l'injure

et souffrir pour vous est très salutaire à mon âme.



20. De l'aveu de son infirmité, et des misères de cette vie



1.Le fidèle: Je confesserai contre moi mon injustice, je vous confesserai, Seigneur, mon

infirmité.

Souvent un rien m'abat et me jette dans la tristesse.

Je me propose d'agir avec force; mais à la moindre tentation qui survient, je tombe dans

une grande angoisse.

Souvent c'est la plus petite chose et la plus méprisable qui me cause une violente

tentation.

Et quand je ne sens rien en moi-même et que je me crois un peu en sûreté, je me trouve

quelquefois abattu par un léger souffle.

2.Voyez donc, Seigneur, mon impuissance et ma fragilité, que tout manifeste à vos yeux.

Ayez pitié de moi, et retirez-moi de la boue, de crainte que je n'y demeure à jamais

enfoncé.

Ce qui souvent fait ma peine et ma confusion devant vous, c'est de tomber si aisément

et d'être si faible contre mes passions.

Bien qu'elles ne parviennent pas à m'arracher un plein consentement, leurs sollicitations

me fatiguent et me pèsent, et ce m'est un grand ennui de vivre toujours ainsi en guerre.

Je connais surtout en ceci mon infirmité, que les plus horribles imaginations s'emparent

de mon esprit bien plus facilement qu'elles n'en sortent.

3.Puissant Dieu d'Israël, défenseur des âmes fidèles, daignez jeter un regard sur votre

serviteur affligé et dans le travail, et soyez près de lui pour l'aider en tout ce qu'il

entreprendra.

Remplissez-moi d'une force toute céleste de peur que le vieil homme, cette chair de

péché qui n'est pas encore entièrement soumise à l'esprit, ne prévale et ne domine, elle

contre qui nous devons combattre jusqu'au dernier soupir, dans cette vie chargée de

tant de misères.

Hélas ! qu'est-ce que cette vie, assiégée de toutes parts de tribulations et de peines,

environnée de pièges et d'ennemis !

Est-on délivré d'une affliction ou d'une tentation, une autre lui succède; et l'on combat

même encore la première, que d'autres surviennent inopinément.

4.Comment peut-on aimer une vie remplie de tant d'amertume, sujette à tant de maux et

de calamités ?

Comment peut-on même appeler vie ce qui engendre tant de douleurs et tant de morts ?

Et cependant on l'aime, et plusieurs y cherchent leur félicité.

On reproche souvent au monde d'être trompeur et vain; et toutefois on le quitte

difficilement parce qu'on est encore dominé par les convoitises de la chair.

Certaines choses nous inclinent à aimer le monde, d'autres à le mépriser.

Le désir de la chair, le désir des yeux et l'orgueil de la vie inspirent l'amour du

monde; mais les peines et les misères qui les suivent justement produisent la haine et le

dégoût du monde.

5.Mais hélas ! le plaisir mauvais triomphe de l'âme livrée au monde: elle se repose avec

délices dans l'esclavage des sens parce qu'elle ne connaît pas et n'a point goûté les

suavités célestes ni le charme intérieur de la vertu.

Mais ceux qui, méprisant le monde parfaitement, s'efforcent de vivre pour Dieu sous

une sainte discipline, n'ignorent point les divines douceurs promises au vrai

renoncement, et voient avec clarté combien le monde, abusé par des illusions diverses,

s'égare dangereusement.



21. Qu'il faut établir son repos en Dieu, plutôt que dans tous les autres

biens



1.Le fidèle: En tout et par-dessus tout, repose-toi en Dieu, ô mon âme, parce qu'il est le

repos éternel des saints.

Aimable et doux Jésus, donnez-moi de me reposer en vous plus qu'en toutes les

créatures; plus que dans la santé, la beauté, les honneurs et la gloire; plus que dans

toute puissance et dans toute dignité; plus que dans la science, l'esprit, les richesses, les

arts; plus que dans les plaisirs et la joie, la renommée et la louange, les consolations et

les douceurs, l'espérance et les promesses; plus qu'en tout mérite et en tout désir; plus

même que dans vos dons et toutes les récompenses que vous pouvez nous prodiguer;

plus que dans l'allégresse et dans les transports que l'âme peut concevoir et sentir; plus

enfin que dans les anges et dans les archanges, et dans toute l'armée des cieux; plus

qu'en toutes les choses visibles et invisibles, plus qu'en tout ce qui n'est pas vous, ô

mon Dieu !

2.Car vous seul êtes infiniment bon, seul très haut, très puissant; vous suffisez seul, parce

que seul vous possédez et vous donnez tout, vous seul nous consolez par vos douceurs

inexprimables; seul vous êtes toute beauté, tout amour; votre gloire s'élève au-dessus

de toute gloire, votre grandeur au-dessus de toute grandeur; la perfection de tous les

biens ensemble est en vous, Seigneur mon Dieu, y a toujours été, y sera toujours.

Ainsi, tout ce que vous me donnez hors de vous, tout ce que vous me découvrez de

vous-même, tout ce que vous m'en promettez est trop peu et ne me suffit pas, si je ne

vous vois, si je ne vous possède pleinement.

Car mon coeur ne peut avoir de vrai repos ni être entièrement rassasié jusqu'à ce que,

s'élevant au-dessus de tous vos dons et de toute créature, il se repose uniquement en

vous.

3.Tendre époux de mon âme, pur objet de son amour, ô mon Jésus, Roi de toutes les

créatures ! qui me délivrera de mes liens, qui me donnera des ailes pour voler vers

vous et me reposer en vous ?

Oh ! quand serai-je assez dégagé de la terre pour voir, Seigneur mon Dieu, et pour

goûter combien vous êtes doux ?

Quand serai-je tellement absorbé en vous, tellement pénétré de votre amour, que je ne

me sente plus moi-même et que je ne vive plus que de vous, dans cette union ineffable

et au-dessus des sens, que tous ne connaissent pas ?

Maintenant, je ne sais que gémir et je porte avec douleur ma misère.

Car en cette vallée de larmes, il se rencontre bien des maux, qui me troublent,

m'affligent et couvrent mon âme comme d'un nuage. Souvent ils me fatiguent et me

retardent; ils s'emparent de moi; ils m'arrêtent et, m'ôtant près de vous un libre accès, ils

me privent de ces délicieux embrassements dont jouissent toujours et sans obstacle les

célestes esprits.

Soyez touché de mes soupirs et de ma désolation sur la terre !

4.Ô Jésus, splendeur de l'éternelle gloire, consolateur de l'âme exilée ! ma bouche est

muette devant vous et mon silence vous parle.

Jusqu'à quand mon Seigneur tardera-t'il de venir ?

Qu'il vienne à ce pauvre qui est à lui et qu'il lui rende la joie. Qu'il étende la main pour

relever un malheureux plongé dans l'angoisse.

Venez, venez, car sans vous, tous les jours, toutes les heures s'écoulent dans la

tristesse, parce que vous êtes seul ma joie, et que vous pouvez seul remplir le vide de

mon coeur.

Je suis oppressé de misère, et comme un prisonnier chargé de fers, jusqu'à ce que, me

ranimant par la lumière de votre présence, vous me rendiez la liberté et jetiez sur moi

un regard d'amour.

5.Que d'autres cherchent, au lieu de vous, tout ce qu'ils voudront; pour moi, rien ne me

plaît ni ne me plaira jamais que vous, ô mon Dieu ! mon espérance, mon salut éternel !

Je ne me tairai point, je ne cesserai point de prier jusqu'à ce que votre grâce revienne et

que vous me parliez intérieurement.

6.Jésus-Christ: Me voici, je viens à vous parce que vous m'avez invoqué. Vos larmes et

le désir de votre âme, le brisement de votre coeur humilié m'ont fléchi et ramené à

vous.

7.Le fidèle: Et j'ai dit: Seigneur, je vous ai appelé et j'ai désiré jouir de vous, prêt à

rejeter pour vous tout le reste.

Et c'est vous qui m'avez incité le premier à vous chercher.

Soyez donc béni, Seigneur, d'avoir usé de cette bonté envers votre serviteur selon

votre infinie miséricorde.

Que peut-il vous dire encore et que lui reste-t'il, qu'à s'humilier profondément en votre

présence, plein du souvenir de son néant et de son iniquité ? Car il n'est rien de

semblable à vous dans tout ce que le ciel et la terre renferment de plus merveilleux.

Vos oeuvres sont parfaites, vos jugements véritables, et l'univers est régi par votre

providence.

Louange donc et gloire à vous, ô sagesse du Père ! Que mon âme, que ma bouche, que

toutes les créatures ensemble vous louent et vous bénissent à jamais.

22. Du souvenir des bienfaits de Dieu



1.Le fidèle: Seigneur ! ouvrez mon coeur à votre loi, et enseignez-moi à marcher dans

la voie de vos commandements.

Faites que je connaisse votre volonté et que je rappelle dans mon souvenir, avec un

grand respect et une sérieuse attention, tous vos bienfaits, afin de vous en rendre de

dignes actions de grâces.

Je sais cependant et je confesse que je ne puis reconnaître dignement la moindre de vos

faveurs.

Je suis au-dessous de tous les biens que vous m'avez accordés; et quand je considère

votre élévation infinie, mon esprit s'abîme dans votre grandeur.

2.Tout ce que nous avons en nous, dans notre corps, dans notre âme, tout ce que nous

possédons et au-dedans et au-dehors, dans l'ordre de la grâce ou de la nature, c'est vous

qui nous l'avez donné; et vos bienfaits nous rappellent sans cesse votre bonté, votre

tendresse, l'immense libéralité dont vous usez envers nous, vous de qui viennent tous

les biens.

Car tout vient de vous, quoique l'un reçoive plus, l'autre moins; et sans vous nous

serions à jamais privés de tout bien.

Celui qui a reçu davantage ne peut se glorifier de son mérite, ni s'élever au-dessus des

autres, ni insulter celui qui a moins reçu; car celui-là est le meilleur et le plus grand,

qui s'attribue le moins, et qui rend grâces avec plus de ferveur et d'humilité.

Et celui qui se croit le plus vil et le plus indigne de tous est le plus propre à recevoir de

grands dons.

3.Celui qui a moins reçu ne doit ni s'affliger, ni se plaindre, ni concevoir de l'envie contre

ceux qui ont reçu davantage, mais plutôt ne regarder que vous et louer de toute son

âme votre bonté, toujours prête à répandre ses dons si abondamment, si gratuitement,

sans acception de personnes.

Tout vient de vous et ainsi vous devez être loué de tout.

Vous savez ce qu'il convient de donner à chacun, pourquoi celui-ci reçoit plus, cet

autre moins; ce n'est pas à nous qu'appartient ce discernement, mais à vous qui pesez

tous les mérites.

4.C'est pourquoi, Seigneur mon Dieu, je regarde comme une grâce singulière que vous

m'ayez accordé peu de ces dons qui paraissent au-dehors et qui attirent les louanges et

l'admiration des hommes. Et certes, en considérant son indigence et son abjection, loin

d'en être abattu, loin d'en concevoir aucune peine, aucune tristesse, on doit plutôt sentir

une douce consolation, une grande joie; car vous avez choisi, mon Dieu, pour vos amis

et vos serviteurs les pauvres, les humbles, ceux que le monde méprise.

Tels étaient vos apôtres mêmes, que vous avez établis princes sur toute la terre.

Ils ont passé dans ce monde sans se plaindre, purs de tout artifice et de la pensée même

du mal, si simples et si humbles qu'ils se réjouissaient de souffrir les outrages pour

votre nom, et qu'ils embrassaient avec amour tout ce que le monde abhorre.

5.Rien ne doit causer tant de joie à celui qui vous aime et qui connaît le prix de vos

bienfaits, que l'accomplissement de votre volonté et de vos desseins éternels sur lui.

Il doit y trouver un contentement, une consolation telle, qu'il consente aussi volontiers

à être le plus petit, que d'autres désirent avec ardeur d'être les plus grands; qu'il soit

aussi tranquille, aussi satisfait dans la dernière place que dans la première; et que,

toujours prêt à souffrir le mépris, les rebuts, il s'estime aussi heureux d'être sans nom,

sans réputation, que les autres de jouir des honneurs et des grandeurs du monde.

Car votre volonté et le zèle de votre gloire doivent être pour lui au-dessus de tout, et

lui plaire et le consoler plus que tous les dons que vous lui avez faits, et que vous

pouvez lui faire encore.

23. De quatre choses importantes pour conserver la paix



1.Jésus-Christ: Mon fils, je vous enseignerai maintenant la voie de la paix et de la vraie

liberté.

2.Le fidèle: Faites, Seigneur, ce que vous dites; car il m'est doux de vous entendre.

3.Jésus-Christ: Appliquez-vous, mon fils, à faire plutôt la volonté d'autrui que la vôtre.

Choisissez toujours d'avoir moins que plus.

Cherchez toujours la dernière place, et à être au-dessous de tous.

Désirez toujours et priez que la volonté de Dieu s'accomplisse parfaitement en vous.

Celui qui agit ainsi est dans la voie de la paix et du repos.

4.Le fidèle: Seigneur, ces courts préceptes renferment une grande perfection.

Ils contiennent peu de paroles; mais elles sont pleines de sens, et abondantes en fruits.

Si j'étais fidèle à les observer, je ne tomberais pas si aisément dans le trouble.

Car toutes les fois qu'il m'arrive de perdre le calme et la paix, je reconnais que je me

suis écarté de ces maximes.

Mais vous qui pouvez tout, et qui désirez toujours le progrès des âmes, augmentez en

moi votre grâce, afin qu'en obéissant à ce que vous commandez, je puisse accomplir

mon salut.

5.Prière pour obtenir d'être délivré des mauvaises pensées.

Seigneur mon Dieu, ne vous éloignez pas de moi. Mon Dieu, hâtez-vous de me

secourir, car une foule de pensées diverses m'ont assailli et de grandes terreurs agitent

mon âme.

Comment traverserai-je tant d'ennemis sans recevoir de blessures ? Comment les

renverserai-je ?

6.Je marcherai devant vous, dit le Seigneur, et j'abattrai les puissants de la terre.

J'ouvrirai les portes de la prison, et je vous montrerai les issues les plus secrètes.

7.Faites, Seigneur, selon votre parole; et que toutes les pensées mauvaises fuient devant

vous.

Mon unique espérance, ma seule consolation dans les maux qui me pressent est de me

réfugier vers vous, de me confier en vous, de vous invoquer du fond de mon coeur et

d'attendre avec patience votre secours.

8.Prière pour demander à Dieu la lumière.

Eclairez-moi intérieurement, ô bon Jésus ! Faites luire votre lumière dans mon coeur et

dissipez toutes ses ténèbres.

Arrêtez mon esprit qui s'égare et brisez la violence des tentations qui me pressent.

Déployez pour moi votre bras et domptez ces bêtes furieuses, ces convoitises

dévorantes, afin que je trouve la paix dans votre force et que sans cesse vos louanges

retentissent dans votre sanctuaire, dans une conscience pure.

Commandez aux vents et aux tempêtes; dites à la mer: Apaise-toi; à l'aquilon: Ne

souffle point, et il se fera un grand calme.

9.Envoyez votre lumière et votre vérité pour qu'elles luisent sur la terre; car je ne suis

qu'une terre stérile et ténébreuse jusqu'à ce que vous m'éclairiez.

Répandez votre grâce d'en haut, versez sur mon coeur la rosée céleste, épanchez sur

cette terre aride les eaux fécondes de la piété, afin qu'elle produise des fruits bons et

salutaires.

Relevez mon âme abattue sous le poids de ses péchés, transportez tous mes désirs au

ciel, afin qu'ayant trempé mes lèvres à la source des biens éternels, je ne puisse plus

sans dégoût penser aux choses de la terre.

10.Enlevez-moi, détachez-moi de toutes les fugitives consolations des créatures, car nul

objet créé ne peut satisfaire ni rassasier pleinement mon coeur.

Unissez-moi à vous par l'indissoluble lien de l'amour, car vous suffisez seul à celui qui

vous aime, et tout le reste sans vous n'est rien.

24. Qu'il ne faut pas s'enquérir curieusement de la conduite des autres



1.Jésus-Christ: Mon fils, réprimez en vous la curiosité et ne vous troublez point de

vaines sollicitudes.

Que vous importe ceci ou cela ? Suivez-moi.

Que vous fait ce qu'est celui-ci, comment parle ou agit celui-là ?

Vous n'avez point à répondre des autres; mais vous répondrez pour vous-même; de

quoi vous inquiétez-vous ?

Voilà que je connais tous les hommes: je vois tout ce qui se passe sous le soleil; je sais

ce qu'il en est de chacun, ce qu'il pense, ce qu'il veut, et où tendent ses vues.

C'est donc à moi qu'on doit tout abandonner. Pour vous, demeurez en paix et laissez

ceux qui s'agitent, s'agiter tant qu'ils voudront.

Tout ce qu'ils feront, tout ce qu'ils diront viendra sur eux, car ils ne peuvent me

tromper.

2.Ne poursuivez pas cette ombre qu'on appelle un grand nom; ne désirez ni de

nombreuses liaisons, ni l'amitié particulière d'aucun homme.

Car tout cela dissipe l'esprit et obscurcit étrangement le coeur.

Je me plairais à vous faire entendre ma parole et à vous révéler mes secrets si vous

étiez, quand je viens à vous, toujours attentif et prêt à m'ouvrir la porte de votre coeur.

Songez à l'avenir, veillez, priez sans cesse, et humiliez-vous en toutes choses.


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