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  • : In hoc signo vinces. Parousie by ROBLES Patrick
  • : Blog Parousie de Patrick ROBLES (Montbéliard, Franche-Comté, France)
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  • Patrick ROBLES
  • Dominus pascit me, et nihil mihi deerit. Le Seigneur est mon berger : je ne manquerai de rien. The Lord is my shepherd; I shall not want. El Señor es mi pastor, nada me falta. L'Eterno è il mio pastore, nulla mi mancherà. O Senhor é o meu pastor; de nada terei falta. Der Herr ist mein Hirte; mir wird nichts mangeln. Господь - Пастырь мой; я ни в чем не буду нуждаться. اللهُ راعِيَّ، فلَنْ يَنقُصَنِي شَيءٌ (Ps 23,1)
  • Dominus pascit me, et nihil mihi deerit. Le Seigneur est mon berger : je ne manquerai de rien. The Lord is my shepherd; I shall not want. El Señor es mi pastor, nada me falta. L'Eterno è il mio pastore, nulla mi mancherà. O Senhor é o meu pastor; de nada terei falta. Der Herr ist mein Hirte; mir wird nichts mangeln. Господь - Пастырь мой; я ни в чем не буду нуждаться. اللهُ راعِيَّ، فلَنْ يَنقُصَنِي شَيءٌ (Ps 23,1)

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31 mai 2008 6 31 /05 /mai /2008 15:50
J-sus-b-nissant--par-El-Greco.jpgEl Greco

Imitation de Jésus-Christ
Livre 3
Traduction de l'Abbé Félicité de Lamennais


Livre troisième - De la vie intérieure p. 43

1.Des entretiens intérieurs de Jésus-Christ avec l'âme fidèle

2.La vérité parle au dedans de nous sans aucun bruit de paroles

3.Qu'il faut écouter la parole de Dieu avec humilité, et que plusieurs ne la reçoivent pas

comme ils le devraient

4.Qu'il faut marcher en présence de Dieu dans la vérité et l'humilité

5.Des merveilleux effets de l'amour divin

6.De l'épreuve du véritable amour

7.Qu'il faut cacher humblement les grâces que Dieu nous fait

8.Qu'il faut s'anéantir soi-même devant Dieu

9.Qu'il faut rapporter tout à Dieu comme à notre dernière fin

10.Qu'il est doux de servir Dieu et de mépriser le monde

11.Qu'il faut examiner et modérer les désirs du coeur

12.Qu'il faut s'exercer à la patience, et lutter contre ses passions

13.Qu'il faut obéir humblement, à l'exemple de Jésus-Christ

14.Qu'il faut considérer les secrets jugements de Dieu pour ne pas s'enorgueillir du bien

qu'on fait

15.De ce que nous devons être et faire quand il s'élève quelque désir en nous

16.Qu'on ne doit chercher qu'en Dieu la vraie consolation

17.Qu'il faut remettre à Dieu le soin de ce qui nous regarde

18.Qu'il faut souffrir avec constance les misères de cette vie à l'exemple de Jésus-Christ

19.De la souffrance des injures, et de la véritable patience

20.De l'aveu de son infirmité, et des misères de cette vie

21.Qu'il faut établir son repos en Dieu, plutôt que dans tous les autres biens

22.Du souvenir des bienfaits de Dieu

23.De quatre choses importantes pour conserver la paix

24.Qu'il ne faut pas s'enquérir curieusement de la conduite des autres

25.En quoi consiste la vraie paix et le véritable progrès de l'âme

26.De la liberté du coeur, qui s'acquiert plutôt par la prière que par la lecture

27.Que l'amour de soi est le plus grand obstacle qui empêche l'homme de parvenir au

souverain bien

28.Qu'il faut mépriser les jugements humains

29.Comment il faut invoquer et bénir Dieu dans l'affliction

30.Qu'il faut implorer le secours de Dieu, et attendre avec confiance le retour de sa grâce

31.Qu'il faut oublier toutes les créatures pour trouver le Créateur

32.De l'abnégation de soi-même

33.De l'inconstance du coeur, et que nous devons tout rapporter à Dieu comme à notre

dernière fin

34.Qu'on ne saurait goûter que Dieu seul, et qu'on le goûte en toutes choses, quand on

l'aime véritablement

35.Qu'on est toujours, durant cette vie, exposé à la tentation

36.Contre les vains jugements des hommes

37.Qu'il faut renoncer entièrement à soi-même pour obtenir la liberté du coeur

38.Comment il faut se conduire dans les choses extérieures, et recourir à Dieu dans les

périls

39.Qu'il faut éviter l'empressement dans les affaires

40.Que l'homme n'a rien de bon de lui-même, et ne peut se glorifier de rien

41.Du mépris de tous les honneurs du temps

42.Qu'il ne faut pas que notre paix dépende des hommes

43.Contre la vaine science du siècle

44.Qu'il ne faut point s'embarrasser dans les choses extérieures

45.Qu'il ne faut pas croire tout le monde, et qu'il est difficile de garder une sage mesure

dans ses paroles

46.Qu'il faut mettre sa confiance en Dieu, lorsqu'on est assailli de paroles injurieuses

47.Qu'il faut être prêt à souffrir pour la vie éternelle tout ce qu'il y a de plus pénible

48.De l'éternité bienheureuse et des misères de cette vie

49.Du désir de la vie éternelle, et des grands biens promis à ceux qui combattent

courageusement

50.Comment un homme dans l'affliction doit s'abandonner entre les mains de Dieu

51.Qu'il faut s'occuper d'oeuvres extérieures, quand l'âme est fatiguée des exercices

spirituels

52.Que l'homme ne doit pas se juger digne des consolations de Dieu, mais plutôt de

châtiment

53.Que la grâce ne fructifie point en ceux qui ont le goût des choses de la terre

54.Des divers mouvements de la nature et de la grâce

55.De la corruption de la nature, et de l'efficace de la grâce divine

56.Que nous devons nous renoncer nous-mêmes et imiter Jésus-Christ en portant la Croix

57.Qu'on ne doit pas se laisser trop abattre quand on tombe en quelques fautes

58.Qu'il ne faut pas chercher à pénétrer ce qui est au-dessus de nous, ni sonder les secrets

jugements de Dieu

59.Qu'on doit mettre toute son espérance et toute sa confiance en Dieu seul


Livre troisième - De la vie intérieure

1. Des entretiens intérieurs de Jésus-Christ avec l'âme fidèle



1.J'écouterai ce que le Seigneur Dieu dit en moi.

Heureuse l'âme qui entend le Seigneur lui parler intérieurement, et qui reçoit de sa

bouche la parole de consolation !

Heureuses les oreilles toujours attentives à recueillir ce souffle divin, et sourdes au

bruit du monde !

Heureuses, encore une fois, les oreilles qui écoutent non la voix qui retentit au-dehors,

mais la vérité qui enseigne au-dedans !

Heureux les yeux qui, fermés aux choses extérieures, ne contemplent que les

intérieures !

Heureux ceux qui pénètrent les mystères que le coeur recèle, et qui, par des exercices

de chaque jour, tâchent de se préparer de plus en plus à comprendre les secrets du Ciel !

Heureux ceux dont la joie est de s'occuper de Dieu et qui se dégagent de tous les

embarras du siècle !

Considère ces choses, ô mon âme, et ferme la porte de tes sens, afin que tu puisses

entendre ce que le Seigneur ton Dieu dit en toi.

2.Voici ce que dit ton bien-aimé: Je suis votre salut, votre paix et votre vie.

Demeurez près de moi et vous trouverez la paix. Laissez là tout ce qui passe; ne

cherchez que ce qui est éternel.

Que sont toutes les choses du temps, que des séductions vaines ? Et de quoi vous

serviront toutes les créatures si vous êtes abandonné du Créateur ?

Renoncez donc à tout et occupez-vous de plaire à votre Créateur et de lui être fidèle,

afin de parvenir à la vraie béatitude.

2. La vérité parle au dedans de nous sans aucun bruit de paroles



1.Parlez Seigneur, parce que votre serviteur écoute.

Je suis votre serviteur: donnez-moi l'intelligence, afin que je sache vos témoignages.

Inclinez mon coeur aux paroles de votre bouche: qu'elles tombent sur moi comme

une douce rosée.

Les enfants d'Israël disaient autrefois à Moïse:

Parlez-nous et nous vous écouterons; mais que le Seigneur ne nous parle point, de

peur que nous ne mourions.

Ce n'est pas là, Seigneur, ce n'est pas là ma prière: mais au contraire, je vous implore

comme le prophète Samuel, avec un humble désir, disant: Parlez, Seigneur, parce que

votre serviteur écoute.

Que Moïse ne me parle point, ni aucun des prophètes, mais vous plutôt, parlez,

Seigneur mon Dieu, vous la lumière de tous les prophètes et l'esprit qui les inspirait.

Sans eux, vous pouvez seul pénétrer toute mon âme de votre vérité; et sans vous ils ne

pourraient rien.

2.Ils peuvent prononcer des paroles, mais non les rendre efficaces.

Leur langage est sublime; mais si vous vous taisez, il n'échauffe point le coeur.

Ils exposent la lettre, mais vous en découvrez le sens.

Ils proposent les mystères, mais vous rompez le sceau qui en dérobait l'intelligence.

Ils publient vos commandements, mais vous aidez à les accomplir.

Ils montrent la voie, mais vous donnez des forces pour marcher.

Ils n'agissent qu'au-dehors, mais vous éclairez et instruisez les coeurs.

Ils arrosent extérieurement, mais vous donnez la fécondité.

Leurs paroles frappent l'oreille, mais vous ouvrez l'intelligence.

3.Que Moïse donc ne me parle point; mais vous, Seigneur, mon Dieu, éternelle vérité !

parlez-moi, de peur que je ne meure, et que je n'écoute sans fruit, si, averti seulement

au-dehors, je ne suis point intérieurement embrasé; de peur que je ne trouve ma

condamnation dans votre parole, entendue sans être accomplie, connue sans être aimée,

crue sans être observée.

Parlez-moi donc, Seigneur, parce que votre serviteur écoute, vous avez les paroles de

la vie éternelle.

Parlez-moi pour consoler un peu mon âme, pour m'apprendre à réformer ma vie,

parlez-moi pour la louange, la gloire, l'honneur éternel de votre nom.

3. Qu'il faut écouter la parole de Dieu avec humilité, et que plusieurs ne

la reçoivent pas comme ils le devraient



1.Jésus-Christ: Mon fils, écoutez mes paroles, paroles pleines de douceur, et qui

surpassent toute la science des philosophes et des sages du monde.

Mes paroles sont esprit et vie, et l'on n'en doit pas juger par le sens humain.

Il ne faut pas en tirer une vaine complaisance, mais les écouter en silence et les recevoir

avec une humilité profonde et un ardent amour.

2.Le fidèle: Et j'ai dit: Heureux celui que vous instruisez, Seigneur, et à qui vous

enseignez votre loi, afin de lui adoucir les jours mauvais, et de ne pas le laisser sans

consolation sur la terre.

3.Jésus-Christ: C'est moi qui ai, dès le commencement, instruit les prophètes, dit le

Seigneur, et jusqu'à présent même je ne cesse point de parler à tous; mais plusieurs sont

endurcis et sourds à ma voix.

Le plus grand nombre écoute le monde de préférence à Dieu; ils aiment mieux suivre

les désirs de la chair que d'obéir à la volonté divine.

Le monde promet peu de chose et des choses qui passent, et on le sert avec une grande

ardeur; je promets des biens immenses, éternels, et le coeur des hommes reste froid.

Qui me sert et m'obéit en toute chose, avec autant de soin qu'on sert le monde et les

maîtres du monde ?

Rougis, Sidon, dit la mer, et si tu en demandes la cause, écoute, voici pourquoi:

Pour un petit avantage, on entreprend une longue route; et pour la vie éternelle, à peine

en trouve-t'on qui veuillent faire un pas.

On recherche le plus vil gain: on plaide honteusement quelquefois pour une pièce de

monnaie; sur une légère promesse et pour une chose de rien, on ne craint pas de se

fatiguer le jour et la nuit.

4.Mais, ô honte ! pour un bien immuable, pour une récompense infinie, pour un bonheur

suprême et une gloire sans fin, on ne saurait se résoudre à la moindre fatigue.

Serviteur paresseux et toujours murmurant, rougis donc de ce qu'il y ait des hommes

plus ardents à leur perte que tu ne l'es à te sauver, et pour qui la vanité a plus d'attrait

que n'en a pour toi la vérité.

Et cependant ils sont souvent abusés par leurs espérances; tandis que ma promesse ne

trompe point, et que jamais je ne me refuse à celui qui se confie en moi.

Ce que j'ai promis, je le donnerai; ce que j'ai dit, je l'accomplirai, si toutefois l'on

demeure avec fidélité dans mon amour jusqu'à la fin.

C'est moi qui récompense les bons, et qui éprouve fortement les justes.

5.Gravez mes paroles dans votre coeur et méditez-les profondément: car à l'heure de la

tentation, elles vous seront très nécessaires.

Ce que vous n'entendez pas en le lisant, vous le comprendrez au jour de ma visite.

J'ai coutume de visiter mes élus de deux manières: par la tentation et la consolation.

Et tous les jours, je leur donne deux leçons: l'une en les reprenant de leurs défauts,

l'autre en les exhortant à avancer dans la vertu.

Celui qui reçoit ma parole, et qui la méprise, sera jugé par elle au dernier jour.

6.Prière pour demander la grâce de la dévotion

Le fidèle: Seigneur mon Dieu, vous êtes tout mon bien: et que suis-je pour oser vous

parler ?

Je suis le plus pauvre de vos serviteurs, et un abject ver de terre, beaucoup plus pauvre

et plus méprisable que je ne sais et que je n'ose dire.

Souvenez-vous cependant, Seigneur, que je ne suis rien, que je n'ai rien, que je ne puis

rien.

Vous êtes seul bon, juste et saint; vous pouvez tout, vous donnez tout, vous remplissez

tout, hors le pécheur que vous laissez vide.

Souvenez-vous de vos miséricordes, et remplissez mon coeur de votre grâce, vous qui

ne voulez point qu'aucun de vos ouvrages demeure vide.

7.Comment puis-je, en cette misérable vie, porter le poids de moi-même, si votre

miséricorde et votre grâce ne me fortifient ?

Ne détournez pas de moi votre visage; ne différez pas à me visiter: ne me retirez point

votre consolation, de peur que, privée de vous, mon âme ne devienne comme une terre

sans eau.

Seigneur, apprenez-moi à faire votre volonté: apprenez-moi à vivre d'une vie humble et

digne de vous.

Car vous êtes ma sagesse, vous me connaissez dans la vérité, et vous m'avez connu

avant que je fusse au monde, et avant même que le monde fût.

4. Qu'il faut marcher en présence de Dieu dans la vérité et l'humilité



1.Jésus-Christ: Mon fils, marchez devant moi dans la vérité, et cherchez-moi toujours

dans la simplicité de votre coeur.

Celui qui marche devant moi dans la vérité ne craindra nulle attaque, la vérité le

délivrera des calomnies et des séductions des méchants.

Si la vérité vous délivre, vous serez vraiment libre, et peu vous importeront les vains

discours des hommes.

2.Le fidèle: Seigneur, il est vrai: qu'il me soit fait, de grâce, selon votre parole. Que votre

vérité m'instruise, qu'elle me défende, qu'elle me conserve jusqu'à la fin dans la voie du

salut.

Qu'elle me délivre de tout désir mauvais, de toute affection déréglée, et je marcherai

devant vous dans une grande liberté de coeur.

3.Jésus-Christ: La vérité, c'est moi; je vous enseignerai ce qui est bon, ce qui m'est

agréable.

Rappelez-vous vos péchés avec une grande douleur et un profond regret, et ne pensez

jamais être quelque chose à cause du bien que vous faites.

Car, sans la vérité, vous n'êtes qu'un pécheur, sujet à beaucoup de passions et engagé

dans leurs liens.

De vous-même vous tendez toujours au néant; un rien vous ébranle, un rien vous abat,

un rien vous trouble et vous décourage.

Qu'avez-vous donc dont vous puissiez vous glorifier ? et que de motifs, au contraire,

pour vous mépriser vous-même ! car vous êtes beaucoup plus infirme que vous ne

sauriez le comprendre.

4.Que rien de ce que vous faites ne vous paraisse donc quelque chose de grand.

Mais plutôt qu'à vos yeux rien ne soit grand, précieux, admirable, élevé, digne d'être

estimé, loué, recherché, que ce qui est éternel.

Aimez par-dessus toutes choses l'éternelle vérité, et n'ayez jamais que du mépris pour

votre extrême bassesse.

N'appréhendez rien tant, ne blâmez et ne fuyez rien tant que vos péchés et vos vices. Ils

doivent vous affliger plus que toutes les pertes du monde.

Il y en a qui ne marchent pas devant moi avec un coeur sincère; mais guidés par une

certaine curiosité présomptueuse, ils veulent découvrir mes secrets et pénétrer les

profondeurs de Dieu, tandis qu'ils négligent de s'occuper d'eux-mêmes et de leur salut.

Ceux-là tombent souvent, à cause de leur orgueil et de leur curiosité, en de grandes

fautes, parce que je m'oppose à eux.

5.Craignez les jugements de Dieu: redoutez la colère du Tout-Puissant; ne scrutez point

les oeuvres du Très-Haut; mais sondez vos iniquités, le mal que tant de fois vous avez

commis, le bien que vous avez négligé.

Plusieurs mettent toute leur dévotion en des livres, d'autres en des images, d'autres en

des signes et des marques extérieures.

Quelques-uns m'ont souvent dans la bouche, mais peu dans le coeur.

Il en est d'autres qui, éclairés et purifiés intérieurement, ne cessent d'aspirer aux biens

éternels, ont à dégoût les entretiens de la terre, et ne s'assujettissent qu'à regret aux

nécessités de la nature. Ceux-là entendent ce que l'esprit de vérité dit en eux.

Car il leur apprend à mépriser ce qui passe, à aimer ce qui dure éternellement, à oublier

le monde, et à désirer le ciel, le jour et la nuit.

5. Des merveilleux effets de l'amour divin



1.Le fidèle: Je vous bénis, Père céleste, Père de Jésus-Christ, mon Seigneur, parce que

vous avez daigné vous souvenir de moi, pauvre créature.

Ô Père des miséricordes et Dieu de toute consolation, je vous rends grâce de ce que,

tout indigne que j'en suis, vous voulez bien cependant quelquefois me consoler.

Je vous bénis à jamais, et je vous glorifie avec votre Fils unique et l'Esprit consolateur,

dans les siècles des siècles.

Ô Seigneur mon Dieu, saint objet de mon amour ! quand vous descendrez dans mon

coeur, toutes mes entrailles tressailliront de joie.

Vous êtes la gloire et la joie de mon coeur.

Vous êtes mon espérance et mon refuge au jour de la tribulation.

2.Mais parce que mon amour est encore faible, et ma vertu chancelante, j'ai besoin d'être

fortifié et consolé par vous; visitez-moi donc souvent, et dirigez-moi par vos divines

instructions.

Délivrez-moi des passions mauvaises, et retranchez de mon coeur toutes ces affections

déréglées, afin que, guéri et purifié intérieurement, je devienne propre à vous aimer,

fort pour souffrir, ferme pour persévérer.

3.C'est quelque chose de grand que l'amour et un bien au-dessus de tous les biens. Seul il

rend léger ce qui est pesant et fait qu'on peut supporter avec une âme égale toutes les

vicissitudes de la vie.

Il porte son fardeau sans en sentir le poids et rend doux ce qu'il y a de plus amer.

L'amour de Jésus-Christ est généreux; il fait entreprendre de grandes choses et il excite

toujours à ce qu'il y a de plus parfait.

L'amour aspire à s'élever et ne se laisse arrêter par rien de terrestre.

L'amour veut être libre et dégagé de toute affection du monde, afin que ses regards

pénètrent jusqu'à Dieu sans obstacle, afin qu'il ne soit ni retardé par les biens, ni abattu

par les maux du temps.

Rien n'est plus doux que l'amour; rien n'est plus fort, plus élevé, plus étendu, plus

délicieux; il n'est rien de plus parfait ni de meilleur au ciel et sur la terre, parce que

l'amour est né de Dieu, au-dessus de toutes les créatures.

4.Celui qui aime, court, vole; il est dans la joie, il est libre, et rien ne l'arrête.

Il donne tout pour posséder tout, et il possède tout en toutes choses, parce qu'au-dessus

de toutes choses il se repose dans le seul Être souverain, de qui tout bien procède et

découle.

Il ne regarde pas aux dons, mais il s'élève au-dessus de tous les biens, jusqu'à Celui qui

donne.

L'amour souvent ne connaît point de mesure, mais, comme l'eau qui bouillonne, il

déborde de toutes parts.

Rien ne lui pèse, rien ne lui coûte, il tente plus qu'il ne peut, jamais il ne prétexte

l'impossibilité, parce qu'il se croit tout possible et tout permis.

Et à cause de cela il peut tout, et il accomplit beaucoup de choses qui fatiguent et qui

épuisent vainement celui qui n'aime point.

5.L'amour veille sans cesse; dans le sommeil même il ne dort point.

Aucune fatigue ne le lasse, aucuns liens ne l'appesantissent, aucunes frayeurs ne le

troublent; mais tel qu'une flamme vive et pénétrante, il s'élance vers le ciel et s'ouvre

un sûr passage à travers tous les obstacles.

Si quelqu'un aime, il entend ce que dit cette voix.

L'ardeur même d'une âme embrasée s'élève jusqu'à Dieu comme un grand cri: Mon

Dieu ! mon amour ! vous êtes tout à moi, et je suis tout à vous.

6.Dilatez-moi dans l'amour afin que j'apprenne à goûter au fond de mon coeur combien

il est doux d'aimer, et de se fondre et de se perdre dans l'amour.

Que l'amour me ravisse et m'élève au-dessus de moi-même, par la vivacité de ses

transports.

Que je chante le cantique de l'amour, que je vous suive, ô mon bien-aimé, jusque dans

les hauteurs de votre gloire, que toutes les forces de mon âme s'épuisent à vous louer,

et qu'elle défaille de joie et d'amour.

Que je vous aime plus que moi, que je ne m'aime moi-même que pour vous, et que

j'aime en vous tous ceux qui vous aiment véritablement, ainsi que l'ordonne la loi de

l'amour, que nous découvrons dans votre lumière.

7.L'amour est prompt, sincère, pieux, doux, prudent, fort, patient, fidèle, constant,

magnanime, et il ne se recherche jamais; car dès qu'on commence à se rechercher

soi-même, à l'instant on cesse d'aimer.

L'amour est circonspect, humble et droit, sans mollesse, sans légèreté, il ne s'occupe

point de choses vaines, il est sobre, chaste, ferme, tranquille, et toujours attentif à

veiller sur les sens.

L'amour est obéissant et soumis aux supérieurs; il est vil et méprisable à ses yeux.

Dévoué à Dieu sans réserve, et toujours plein de reconnaissance, il ne cesse point de se

confier en lui, d'espérer en lui, lors même qu'il semble en être délaissé, parce qu'on ne

vit point sans douleur dans l'amour.

8.Qui n'est pas prêt à tout souffrir et à s'abandonner entièrement à la volonté de son

bien-aimé, ne sait pas ce que c'est que d'aimer.

Il faut que celui qui aime embrasse avec joie tout ce qu'il y a de plus dur et de plus

amer, pour son bien-aimé, et qu'aucune traverse ne le détache de lui.

6. De l'épreuve du véritable amour



1.Jésus-Christ: Mon fils, votre amour n'est encore ni assez fort ni assez éclairé.

Le fidèle: Pourquoi, Seigneur ?

Jésus-Christ: Parce qu'à la moindre contrariété, vous laissez là l'oeuvre commencée, et

que vous recherchez trop avidement les consolations.

Celui qui aime fortement demeure ferme dans la tentation, et ne cède point aux

suggestions artificieuses de l'ennemi. Dans le mauvais comme dans le bon succès, son

coeur est également à moi.

2.Celui dont l'amour est éclairé considère moins le don de celui qui aime que l'amour de

celui qui donne.

L'affection le touche plus que le bienfait et il préfère son bien-aimé à tout ce qu'il

reçoit de lui.

Celui qui m'aime d'un amour généreux ne se repose pas dans mes dons, mais en moi

par-dessus tous mes dons.

Ne croyez pas tout perdu cependant s'il vous arrive de sentir pour moi ou pour mes

saints moins d'amour que vous ne voudriez.

Cet amour tendre et doux que vous éprouvez quelquefois est l'effet de la présence de la

grâce et une sorte d'avant-goût de la patrie céleste; il n'y faut pas chercher trop d'appui

parce qu'il passe comme il est venu.

Mais combattre les mouvements déréglés de l'âme et mépriser les sollicitations du

démon, c'est un grand sujet de mérite et la marque d'une solide vertu.

3.Ne vous troublez donc point des fantômes, quels qu'ils soient, qui obsèdent votre

imagination.

Conservez une résolution ferme et une intention droite devant Dieu.

Ce n'est point une illusion si quelquefois vous êtes soudain ravi en extase et qu'aussitôt

vous retombiez dans les pensées misérables qui occupent d'ordinaire votre coeur.

Car vous souffrez alors plus que vous n'agissez; et tant qu'elles vous déplaisent et que

vous y résistez, c'est un mérite et non pas une chute.

4.Sachez que l'antique ennemi s'efforce d'étouffer vos bons désirs et de vous éloigner de

tout pieux exercice, du culte des saints, de la méditation de mes douleurs et de ma

mort, du souvenir si utile de vos péchés, de l'attention de veiller sur votre coeur, et du

ferme propos d'avancer dans la vertu.

Il vous suggère mille pensées mauvaises pour vous causer du trouble et de l'ennui,

pour vous détourner de la prière et des lectures saintes.

Une humble confession lui déplaît et, s'il pouvait, il vous éloignerait tout à fait de la

communion.

Ne le craignez point et n'ayez de lui aucune appréhension, quoiqu'il vous tende souvent

des pièges pour vous surprendre.

Rejetez sur lui seul les pensées criminelles et honteuses qu'il vous inspire. Dites-lui:

Va, esprit immonde; rougis, malheureux; il faut que tu sois étrangement pervers pour

me tenir un pareil langage.

Retire-toi de moi, détestable séducteur, tu n'auras jamais en moi aucune part; mais

Jésus sera près de moi comme un guerrier formidable, et tu demeureras confondu.

J'aime mieux mourir et souffrir tous les tourments, que de consentir à ce que tu me

proposes.

Tais-toi donc, ne me parle plus; je ne t'écouterai pas davantage, quoi que tu fasses

pour m'inquiéter. Le Seigneur est ma lumière et mon salut, que craindrais-je ?

Quand une armée se rangerait en bataille contre moi, mon coeur ne craindrait pas.

Le Seigneur est mon aide et mon Rédempteur.

5.Combattez comme un généreux soldat, et si quelquefois vous succombez par fragilité,

reprenez un courage plus grand dans l'espérance d'être soutenu par une grâce plus forte;

et gardez-vous surtout de la vaine complaisance et de l'orgueil.

C'est ainsi que plusieurs s'égarent et tombent dans un aveuglement presque incurable.

Que la chute de ces superbes qui présumaient follement d'eux-mêmes vous soit une

leçon continuelle de vigilance et d'humilité.



7. Qu'il faut cacher humblement les grâces que Dieu nous fait



1.Jésus-Christ: Mon fils, lorsque la grâce vous inspire des mouvements de piété, il est

meilleur pour vous et plus sûr de tenir cette grâce cachée, de ne vous en point élever,

d'en parler peu et de ne pas vous exagérer sa grandeur; mais plutôt de vous mépriser

vous-même et de craindre une faveur dont vous êtes indigne.

Il ne faut pas s'attacher trop à un sentiment qui bientôt peut se changer en un sentiment

contraire.

Quand la grâce vous est donnée, songez combien vous êtes pauvre et misérable sans la

grâce.

Le progrès de la vie spirituelle ne consiste pas seulement à jouir des consolations de la

grâce, mais à en supporter la privation avec humilité, avec abnégation, avec patience, de

sorte qu'alors on ne se relâche point dans l'exercice de la prière, et qu'on n'abandonne

aucune de ses pratiques accoutumées.

Faites, au contraire, tout ce qui est en vous le mieux que vous pourrez, selon vos

lumières, et ne vous négligez pas entièrement vous-même à cause de la sécheresse et de

l'angoisse que vous sentez en votre âme.

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31 mai 2008 6 31 /05 /mai /2008 15:49

2.Une fausse liberté d'esprit et une grande confiance en soi-même forment un grand

obstacle aux visites d'en-haut.

Dieu accorde à l'homme un grand bien en lui donnant la grâce de la consolation; mais

l'homme fait un grand mal quand il ne remercie pas Dieu de ce don et ne le lui rapporte

pas tout entier.

Si la grâce ne coule point abondamment sur nous, c'est que nous sommes ingrats envers

son auteur, et que nous ne remontons point à sa source première.

Car la grâce n'est jamais refusée à celui qui la reçoit avec gratitude, et Dieu

ordinairement donne à l'humble ce qu'il ôte au superbe.

3.Je ne veux point de la consolation qui m'ôte la componction; je n'aspire point à la

contemplation qui conduit à l'orgueil.

Car tout ce qui est élevé n'est pas saint; tout ce qui est doux n'est pas bon; tout désir

n'est pas pur; tout ce qui est cher à l'homme n'est pas agréable à Dieu.

J'aime une grâce qui me rend plus humble, plus vigilant, plus prêt à me renoncer

moi-même.

L'homme instruit par le don de la grâce et par sa privation n'osera s'attribuer aucun

bien, mais plutôt il confessera son indigence et sa nudité.

Donnez à Dieu ce qui est à Dieu; et ce qui est de vous, ne l'imputez qu'à vous. Rendez

gloire à Dieu de ses grâces; et reconnaissez que n'ayant rien à vous que le péché, rien ne

vous est dû que la peine du péché.

4.Mettez-vous toujours à la dernière place et la première vous sera donnée; car ce qui

est le plus élevé s'appuie sur ce qui est le plus bas.

Les plus grands saints aux yeux de Dieu sont les plus petits à leurs propres yeux; et plus

leur vocation est sublime, plus ils sont humbles dans leur coeur.

Pleins de la vérité et de la gloire céleste, ils ne sont pas avides d'une gloire vaine.

Fondés et affermis en Dieu, ils ne sauraient s'élever en eux-mêmes.

Rapportant à Dieu tout ce qu'ils ont reçu de bien, ils ne recherchent point la gloire que

donnent les hommes et ne veulent que celle qui vient de Dieu seul; leur unique but,

leur unique désir, est qu'il soit glorifié en lui-même et dans tous les saints, par-dessus

toutes choses.

5.Soyez donc reconnaissants des moindres grâces et vous mériterez d'en recevoir de plus

grandes.

Que le plus léger don, la plus petite faveur aient pour vous autant de prix que le don le

plus excellent et la faveur la plus singulière.

Si vous considérez la grandeur de celui qui donne, rien de ce qu'il donne ne vous

paraîtra petit ni méprisable; car peut-il être quelque chose de tel dans ce qui vient d'un

Dieu infini ?

Vous envoie-t'il des peines et des châtiments, recevez-les encore avec joie, car c'est

toujours pour notre salut qu'il fait ou qu'il permet tout ce qui nous arrive.

Voulez-vous conserver la grâce de Dieu, soyez reconnaissant lorsqu'il vous la donne,

patient lorsqu'il vous l'ôte. Priez pour qu'elle vous soit rendue, et soyez humble et

vigilant pour ne pas la perdre.

11. Du petit nombre de ceux qui aiment la Croix de Jésus-Christ



1.Il y en a beaucoup qui désirent le céleste royaume de Jésus, mais peu consentent à

porter sa Croix.

Beaucoup souhaitent ses consolations, mais peu aiment ses souffrances.

Il trouve beaucoup de compagnons de sa table, mais peu de son abstinence.

Tous veulent partager sa joie; mais peu veulent souffrir quelque chose pour lui.

Plusieurs suivent Jésus jusqu'à la fraction du pain, mais peu jusqu'à boire le calice de

sa passion.

Plusieurs admirent ses miracles; mais peu goûtent l'ignominie de sa Croix.

Plusieurs aiment Jésus pendant qu'il ne leur arrive aucune adversité.

Plusieurs le louent et le bénissent, tandis qu'ils reçoivent ses consolations.

Mais si Jésus se cache et les délaisse un moment, ils tombent dans le murmure ou dans

un excessif abattement.

2.Mais ceux qui aiment Jésus pour Jésus et non pour eux-mêmes, le bénissent dans toutes

les tribulations et dans l'angoisse du coeur comme dans les consolations les plus

douces.

Et quand il ne voudrait jamais les consoler, toujours cependant ils le loueraient,

toujours ils lui rendraient grâces.

3.Oh ! que ne peut l'amour de Jésus, quand il est pur et sans mélange d'amour ni d'intérêt

propre !

Ne sont-ce pas des mercenaires ceux qui cherchent toujours des consolations ?

Ne prouvent-ils pas qu'ils s'aiment eux-mêmes plus que Jésus-Christ, ceux qui pensent

toujours à leurs gains et à leurs avantages ?

Où trouvera-t'on quelqu'un qui veuille servir Dieu pour Dieu seul ?

4.Rarement on rencontre un homme assez avancé dans les voies spirituelles pour être

dépouillé de tout.

Car le véritable pauvre d'esprit, détaché de toute créature, qui le trouvera ? Il faut le

chercher bien loin, et jusqu'aux extrémités de la terre.

Si l'homme donne tout ce qu'il possède, ce n'est encore rien.

S'il fait une grande pénitence, c'est peu encore.

Et s'il embrasse toutes les sciences, il est encore loin.

Et s'il a une grande vertu et une piété fervente, il lui manque encore beaucoup, il lui

manque une chose souverainement nécessaire.

Qu'est-ce encore ? C'est qu'après avoir tout quitté, il se quitte aussi lui-même et se

dépouille entièrement de l'amour de soi.

C'est enfin qu'après avoir fait tout ce qu'il sait devoir faire, il pense encore n'avoir rien

fait.

5.Qu'il estime peu ce qu'on pourrait regarder comme quelque chose de grand, et qu'en

toute sincérité il confesse qu'il est un serviteur inutile, selon la parole de la Vérité:

Quand vous aurez fait tout ce qui vous est commandé, dites: Nous sommes des

serviteurs inutiles.

Alors il sera vraiment pauvre et séparé de tout en esprit, et il pourra dire avec le

prophète: Oui, je suis pauvre et seul dans le monde.

Nul cependant n'est plus riche, plus puissant, plus libre, que celui qui sait quitter tout et

soi-même, et se mettre au dernier rang.



12. De la sainte voie de la Croix



1.Cette parole semble dure à plusieurs: Renoncez à vous-mêmes, prenez votre Croix, et

suivez Jésus.

Mais il sera bien plus dur, au dernier jour, d'entendre cette parole: Retirez-vous de moi,

maudits, allez au feu éternel !

Ceux qui écoutent maintenant volontiers la parole qui commande de porter la Croix, et

qui y obéissent, ne craindront point alors d'entendre l'arrêt d'une éternelle

condamnation.

Ce signe de la Croix sera dans le Ciel lorsque le Seigneur viendra pour juger.

Alors tous les disciples de la Croix, qui auront imité pendant leur vie Jésus crucifié,

s'approcheront avec une grande confiance de Jésus-Christ juge.

2.Pourquoi donc craignez-vous de porter la Croix, par laquelle on arrive au royaume du

ciel ?

Dans la Croix est le salut, dans la Croix la vie, dans la Croix la protection contre nos

ennemis.

C'est de la Croix que découlent les suavités célestes.

Dans la Croix est la force de l'âme; dans la Croix la joie de l'esprit, la consommation de

la vertu, la perfection de la sainteté.

Il n'y a de salut pour l'âme et d'espérance de vie éternelle, que dans la Croix.

Prenez donc votre Croix et suivez Jésus, et vous parviendrez à l'éternelle félicité.

Il vous a précédé portant sa Croix et il est mort pour vous sur la Croix afin que vous

aussi vous portiez votre Croix, et que vous aspiriez à mourir sur la Croix.

Car si vous mourez avec lui, vous vivrez aussi avec lui; et si vous partagez ses

souffrances, vous partagerez sa gloire.

3.Ainsi tout est dans la Croix, et tout consiste à mourir. Il n'est point d'autre voie qui

conduise à la vie et à la véritable paix du coeur que la voie de la Croix et d'une

mortification continuelle.

Allez où vous voudrez, cherchez tout ce que vous voudrez, vous ne trouverez pas

au-dessus une voie plus élevée, au-dessous une voie plus sûre que la voie de la sainte

Croix.

Disposez de tout selon vos vues, réglez tout selon vos désirs, et toujours vous

trouverez qu'il vous faut souffrir quelque chose, que vous le vouliez ou non; et ainsi

vous trouverez toujours la Croix.

Car, ou vous sentirez de la douleur dans le corps, ou vous éprouverez de l'amertume

dans l'âme.

4.Tantôt vous serez délaissé de Dieu, tantôt exercé par le prochain, et, ce qui est plus

encore, vous serez souvent à charge à vous-même.

Vous ne trouverez à vos peines aucun remède, aucun soulagement; mais il vous faudra

souffrir aussi longtemps que Dieu le voudra.

Car Dieu veut que vous appreniez à souffrir sans consolations et que vous vous

soumettiez à lui sans réserve, et que vous deveniez plus humble par la tribulation.

Nul n'a si avant dans son coeur la passion de Jésus-Christ que celui qui a souffert

quelque chose de semblable.

La Croix est donc toujours préparée; elle vous attend partout.

Vous ne pouvez la fuir, quelque part que vous alliez; puisque partout où vous irez,

vous vous porterez et vous trouverez toujours vous-même.

Elevez-vous, abaissez-vous, sortez de vous-même, rentrez-y; toujours vous trouverez

la Croix; et il faut que partout vous preniez patience, si vous voulez la paix intérieure

et mériter la couronne immortelle.

5.Si vous portez de bon coeur la Croix, elle-même vous portera et vous conduira au

terme désiré, où vous cesserez de souffrir; mais ce ne sera pas en ce monde.

Si vous la portez à regret, vous en augmentez le poids, vous rendez votre fardeau plus

dur, et cependant il vous faut la porter.

Si vous rejetez une Croix, vous en trouverez certainement une autre, et peut-être plus

pesante.

6.Croyez-vous échapper à ce que nul homme n'a pu éviter ? Quel saint a été dans ce

monde sans croix et sans tribulation ?

Jésus-Christ lui-même, Notre-Seigneur, n'a pas été une seule heure dans toute sa vie

sans éprouver quelque souffrance: Il fallait, dit-il, que le Christ souffrît, et qu'il

ressuscitât d'entre les morts, et qu'il entrât ainsi dans sa gloire.

Comment donc cherchez-vous une autre voie que la voie royale de la sainte Croix ?

7.Toute la vie de Jésus-Christ n'a été qu'une croix et un long martyre, et vous cherchez le

repos et la joie !

Vous vous trompez, n'en doutez pas; vous vous trompez lamentablement si vous

cherchez autre chose que les afflictions à souffrir; car toute cette vie mortelle est pleine

de misères et environnée de croix.

Et plus un homme aura fait de progrès dans les voies spirituelles, plus ses croix

souvent seront pesantes, parce que l'amour lui rend son exil plus douloureux.

8.Cependant celui que Dieu éprouve par tant de peines n'est pas sans consolations qui les

adoucissent, parce qu'il sent s'accroître les fruits de sa patience à porter sa Croix.

Car, lorsqu'il s'incline volontairement sous elle, l'affliction qui l'accablait se change

toute entière en une douce confiance qui le console.

Et plus la chair est affligée, brisée, plus l'esprit est fortifié intérieurement par la grâce.

Quelquefois même le désir de souffrir pour être conforme à Jésus crucifié lui inspire

tant de force, qu'il ne voudrait pas être exempt de tribulations et de douleur, parce qu'il

se croit d'autant plus agréable à Dieu, qu'il souffre pour lui davantage.

Ce n'est point là la vertu de l'homme, mais la grâce de Jésus-Christ, qui opère

puissamment dans une chair infirme, que tout ce qu'elle abhorre et fuit naturellement,

elle l'embrasse et l'aime par la ferveur de l'esprit.

9.Il n'est pas selon l'homme de porter la Croix, d'aimer la Croix, de châtier le corps, de le

réduire en servitude, de fuir les honneurs, de souffrir volontiers les outrages, de se

mépriser soi-même et de souhaiter d'être méprisé, de supporter les afflictions et les

pertes, et de ne désirer aucune prospérité dans ce monde.

Si vous ne regardez que vous, vous ne pouvez rien de tout cela.

Mais si vous vous confiez dans le Seigneur, la force vous sera donnée d'en haut et vous

aurez pouvoir sur la chair et le monde.

Vous ne craindrez pas même le démon, votre ennemi, si vous êtes armé de la foi et

marqué de la Croix de Jésus-Christ.

10.Disposez-vous donc, comme un bon et fidèle serviteur de Jésus-Christ, à porter

courageusement la Croix de votre Maître, crucifié par amour pour vous.

Préparez-vous à souffrir mille adversités, mille traverses dans cette misérable vie; car

voilà partout ce qui vous attend, ce que vous trouverez partout, en quelque lieu que

vous vous cachiez.

Il faut qu'il en soit ainsi, et à cette foule de maux et de douleurs il n'y a d'autre remède

que de vous supporter vous-même.

Buvez avec joie le calice du Sauveur, si son amour vous est cher et si vous désirez

avoir part à sa gloire.

Laissez Dieu disposer de ses consolations; qu'il les répande comme il lui plaira.

Pour vous, choisissez les souffrances et regardez-les comme des consolations d'un

grand prix, car toutes les souffrances du temps n'ont aucune proportion avec la gloire

future, et ne sauraient vous la mériter, quand seul vous les supporteriez toutes.

11.Lorsque vous en serez venu à trouver la souffrance douce et à l'aimer pour

Jésus-Christ, alors estimez-vous heureux, parce que vous avez trouvé le paradis sur la

terre.

Mais, tandis que la souffrance vous sera amère et que vous la fuirez, vous vivrez dans

le trouble, et la tribulation que vous fuirez vous suivra partout.

12.Si vous vous appliquez à être ce que vous devez être, à souffrir et à mourir, bientôt vos

peines s'évanouiront et vous aurez la paix.

Quand vous auriez été ravi, avec Paul, jusqu'au troisième ciel, vous ne seriez pas pour

cela assuré de ne rien souffrir. Je lui montrerai, dit Jésus, combien il faut qu'il souffre

pour mon nom.

Il ne vous reste donc qu'à souffrir, si vous voulez aimer Jésus et le servir constamment.

13.Plût à Dieu que vous fussiez digne de souffrir quelque chose pour le nom de Jésus !

Quelle gloire vous serait réservée ! Quelle joie parmi tous les saints ! Quelle

édification pour le prochain !

Car tous recommandent la patience, quoique peu cependant veuillent souffrir.

Avec quelle joie vous devriez souffrir quelque chose pour Jésus, lorsque tant d'autres

souffrent beaucoup plus pour le monde !

14.Sachez et croyez fermement que votre vie doit être une mort continuelle, et que plus on

meurt à soi-même, plus on commence à vivre pour Dieu.

Nul n'est propre à comprendre les choses du ciel, s'il ne se soumet à supporter les

adversités pour Jésus-Christ.

Rien n'est plus agréable à Dieu, rien ne vous est plus salutaire en ce monde, que de

souffrir avec joie pour Jésus-Christ; et si vous aviez à choisir, vous devriez plutôt

souhaiter d'être affligé pour lui que d'être comblé de consolations, parce que vous

seriez alors plus semblable à Jésus-Christ et plus conforme à tous les saints.

Car notre mérite et notre progrès dans la perfection ne consistent point dans la douceur

et l'abondance des consolations, mais plutôt dans la force de supporter de grandes

tribulations et de pesantes épreuves.

15.S'il y avait eu pour l'homme quelque chose de meilleur et de plus utile que de souffrir,

Jésus-Christ nous l'aurait appris par ses paroles et par son exemple.

Or, manifestement, il exhorte à porter sa Croix, et les disciples qui le suivaient, et tous

ceux qui voudraient le suivre, disant: Si quelqu'un veut marcher sur mes pas, qu'il

renonce à soi-même, qu'il porte sa Croix, et qu'il me suive.

Après donc avoir tout lu, tout examiné, concluons enfin qu'il nous faut passer par

beaucoup de tribulations pour entrer dans le royaume de Dieu.

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31 mai 2008 6 31 /05 /mai /2008 15:48


6. De la joie d'une bonne conscience



1.La gloire de l'homme de bien est le témoignage de sa conscience.

Ayez la conscience pure et vous posséderez toujours la joie.

La bonne conscience peut supporter beaucoup de choses et elle est pleine de joie dans

les adversités.

La mauvaise conscience est toujours inquiète et troublée.

Vous jouirez d'un repos ravissant si votre coeur ne vous reproche rien.

Ne vous réjouissez que d'avoir fait le bien.

Les méchants n'ont jamais de véritable joie, ils ne possèdent point la paix intérieure,

parce qu'il n'y a point de paix pour l'impie, dit le Seigneur.

Et s'ils disent: Nous sommes dans la paix, les maux ne viendront pas sur nous; et qui

oserait nous nuire ? ne les croyez pas car la colère de Dieu se lèvera soudain, et leurs

oeuvres seront réduites à rien, et leurs pensées périront.

2.Se faire un sujet de gloire de la tribulation n'est pas difficile à celui qui aime: car se

glorifier ainsi, c'est se glorifier dans la croix de Jésus-Christ.

La gloire que les hommes donnent et reçoivent est courte.

La tristesse accompagne toujours la gloire du monde.

La gloire des bons est dans leur conscience et non dans la bouche des hommes.

L'allégresse des justes est de Dieu et en Dieu, et leur joie vient de la vérité.

Celui qui désire la gloire véritable et éternelle dédaigne la gloire du temps.

Et celui qui recherche la gloire du temps et ne la méprise pas de toute son âme montre

qu'il aime peu la gloire éternelle.

Il jouit d'une grande tranquillité de coeur, celui que n'émeut ni la louange ni le blâme.

3.Il sera aisément en paix et content, celui dont la conscience est pure.

Vous n'êtes pas plus saint parce qu'on vous loue, ni plus imparfait parce qu'on vous

blâme.

Vous êtes ce que vous êtes, et tout ce qu'on pourra dire ne vous fera pas plus grand que

vous ne l'êtes aux yeux de Dieu.

Si vous considérez bien ce que vous êtes en vous-même, vous vous embarrasserez peu

de ce que les hommes disent de vous.

L'homme voit le visage, mais Dieu voit le coeur. L'homme regarde les actions; mais

Dieu pèse l'intention.

Faire toujours bien et s'estimer peu, c'est le signe d'une âme humble.

Ne vouloir de consolation d'aucune créature, c'est la marque d'une grande pureté et

d'une grande confiance intérieure.

4.Quand on ne cherche au-dehors aucun témoignage en sa faveur, il est manifeste qu'on

s'est entièrement remis à Dieu.

Car ce n'est pas celui qui se recommande lui-même qui est approuvé, dit Saint Paul,

mais celui que Dieu recommande.

Avoir toujours Dieu présent au-dedans de soi et ne tenir à rien au-dehors, c'est l'état de

l'homme intérieur.



7. Qu'il faut aimer Jésus-Christ par-dessus toutes choses



1.Heureux celui qui comprend ce que c'est que d'aimer Jésus, et de se mépriser soi-même

à cause de Jésus.

Il faut que notre amour pour lui nous détache de tout autre amour, parce que Jésus veut

être aimé seul par-dessus toutes choses.

L'amour de la créature est trompeur et passe bientôt; l'amour de Jésus est stable et

fidèle.

Celui qui s'attache à la créature tombera avec elle; celui qui s'attache à Jésus sera pour

jamais affermi.

Aimez et conservez pour ami Celui qui ne vous quittera point alors que tous vous

abandonneront, et qui, quand viendra votre fin, ne vous laissera point périr.

Que vous le vouliez ou non, il vous faudra un jour être séparé de tout.

2.Vivant et mourant, tenez-vous donc près de Jésus et confiez-vous à la fidélité de celui

qui seul peut vous secourir lorsque tout vous manquera.

Tel est votre bien-aimé, qu'il ne veut point de partage; il veut posséder seul votre coeur

et y régner comme un roi sur le trône qui est à lui.

Si vous saviez bannir de votre âme toutes les créatures, Jésus se plairait à demeurer en

vous.

Vous trouverez avoir perdu presque tout ce que vous aurez établi sur les hommes et

non sur Jésus !

Ne vous appuyez point sur un roseau qu'agite le vent et n'y mettez pas votre confiance,

car toute chair est comme l'herbe, et sa gloire passe comme la fleur des champs.

3.Vous serez trompé souvent si vous jugez des hommes d'après ce qui paraît au-dehors;

au lieu des avantages et du soulagement que vous cherchez en eux, vous n'éprouverez

presque toujours que du préjudice.

Cherchez Jésus en tout, et en tout vous trouverez Jésus. Si vous vous cherchez

vous-même, vous vous trouverez aussi, mais pour votre perte.

Car l'homme qui ne cherche pas Jésus se nuit plus à lui-même que tous ses ennemis et

que le monde entier.

8. De la familiarité que l'amour établit entre Jésus et l'âme fidèle



1.Quand Jésus est présent, tout est doux et rien ne semble difficile; mais quand Jésus se

retire, tout fatigue.

Quand Jésus ne parle pas au-dedans, nulle consolation n'a de prix; mais si Jésus dit une

seule parole, on est merveilleusement consolé.

Marie-Madeleine ne se leva-t'elle pas aussitôt du lit où elle pleurait, lorsque Marthe lui

dit: Le maître est là, et vous appelle ?

Heureux moment où Jésus appelle des larmes à la joie de l'esprit !

Combien, sans Jésus, n'êtes-vous pas aride et insensible !

Et quelle vanité, quelle folie, si vous désirez autre chose que Jésus-Christ ! Ne serait-ce

pas une plus grande perte que si vous aviez perdu le monde entier ?

2.Que peut vous donner le monde sans Jésus ?

Etre sans Jésus, c'est un insupportable enfer; être avec Jésus, c'est un paradis de délices.

Si Jésus est avec vous, nul ennemi ne pourra vous nuire.

Qui trouve Jésus trouve un trésor immense, ou plutôt un bien au-dessus de tout bien.

Qui perd Jésus perd plus et beaucoup plus que s'il perdait le monde entier.

Vivre sans Jésus, c'est le comble de l'indigence; être uni à Jésus, c'est posséder des

richesses infinies.

3.C'est un grand art que de savoir converser avec Jésus, et une grande prudence que de

savoir le retenir près de soi.

Soyez humble et pacifique, et Jésus sera avec vous.

Que votre vie soit pieuse et calme, et Jésus demeurera près de vous.

Vous éloignerez bientôt Jésus et vous perdrez sa grâce, si vous voulez vous répandre

au-dehors.

Et si vous l'éloignez et le perdez, qui sera votre refuge et quel autre ami

chercherez-vous ?

Vous ne sauriez vivre heureux sans ami; et si Jésus n'est pas pour vous un ami

au-dessus de tous les autres, n'attendez que tristesse et désolation.

Qu'insensé vous êtes, si vous mettez en quelque autre votre confiance ou votre joie !

Il vaudrait mieux avoir le monde entier contre vous, que d'être dans la disgrâce de

Jésus.

Qu'il vous soit donc plus cher que tout ce qui vous est cher.

4.Aimez tous les autres pour Jésus, et Jésus pour lui-même.

Lui seul doit être aimé uniquement, parce qu'il est le seul ami bon, fidèle, entre tous les

amis.

Aimez en lui et à cause de lui vos amis et vos ennemis, et priez-le pour tous afin que

tous le connaissent et l'aiment.

Ne souhaitez jamais d'obtenir aucune préférence dans l'estime ou l'amour des hommes;

car cela n'appartient qu'à Dieu, qui n'a point d'égal.

Ne désirez point que quelqu'un s'occupe de vous dans son coeur, et ne soyez

vous-même préoccupé de l'amour de personne; mais que Jésus soit en vous et en tout

homme de bien

5.Soyez pur et libre au-dedans, sans aucune attache à la créature.

Il vous faut être dépouillé de tout, et offrir à Dieu un coeur pur, si vous voulez être

libre et goûter comme le Seigneur est doux.

Et certes, jamais vous n'y parviendrez si sa grâce ne vous prévient et ne vous attire: de

sorte qu'ayant exclu et banni tout le reste, vous soyez seul uni à lui seul.

Car lorsque la grâce de Dieu visite l'homme, alors il peut tout; et quand elle se retire,

alors il est pauvre et infirme, et ne semble réservé qu'aux châtiments.

En cet état même, il ne doit ni se laisser abattre ni désespérer, mais il doit se soumettre

avec calme à la volonté de Dieu et souffrir pour l'amour de Jésus-Christ tout ce qui lui

arrive: car l'été succède à l'hiver, après la nuit revient le jour, et après la tempête une

grande sérénité.



9. De la privation de toute consolation



1.Il n'est pas difficile de mépriser les consolations humaines quand on jouit des

consolations divines.

Mais il est grand et très grand de consentir à être privé tout à la fois des consolations

des hommes et de celles de Dieu, de supporter volontairement pour sa gloire cet exil du

coeur, de ne se rechercher en rien, et de ne faire aucun retour sur ses propres mérites.

Qu'y a-t'il d'étonnant si vous êtes rempli d'allégresse et de ferveur lorsque la grâce

descend en vous ? C'est pour tous l'heure désirable.

Il avance aisément et avec joie, celui que la grâce soulève.

Comment sentirait-il son fardeau, quand il est porté par le Tout-Puissant et conduit par

le guide suprême ?

2.Toujours nous cherchons quelque soulagement, et difficilement l'homme se dépouille

de lui-même.

Fidèle à son évêque, le saint martyr Laurent vainquit le siècle parce qu'il méprisa tout

ce que le monde offre de séduisant, et qu'il souffrit en paix, pour l'amour de

Jésus-Christ, d'être séparé du souverain prêtre de Dieu, de Sixte, qu'il aimait avec une

vive tendresse.

Pour l'amour du Créateur surmontant l'amour de l'homme, aux consolations humaines

il préféra le bon plaisir divin.

Et vous aussi, apprenez donc à quitter, pour l'amour de Dieu, l'ami le plus cher et le

plus intime.

Et ne murmurez point s'il arrive que votre ami vous abandonne, sachant qu'après tout il

faudra bien un jour se séparer tous.

3.Ce n'est pas sans combattre beaucoup et longtemps en lui-même, que l'homme apprend

à se vaincre pleinement et à reporter en Dieu toutes ses affections.

Lorsqu'il s'appuie sur lui-même, il se laisse aisément aller aux consolations humaines.

Mais celui qui a vraiment l'amour de Jésus-Christ et le zèle de la vertu ne cède point à

l'attrait des consolations, et ne cherche point les douceurs sensibles; il désire plutôt de

fortes épreuves, et de souffrir de durs travaux pour Jésus-Christ.

4.Quand donc Dieu vous accorde quelque consolation spirituelle, recevez-la avec actions

de grâces; mais reconnaissez-y le don de Dieu et non votre propre mérite.

Ne vous en élevez pas, n'en ayez point trop de joie, n'en concevez pas une vaine

présomption. Que cette grâce, au contraire, vous rende plus humble, plus vigilant, plus

timide dans toutes vos actions; car ce moment passera et sera suivi de la tentation.

Quand la consolation vous est ôtée, ne vous découragez pas aussitôt; mais attendez

avec humilité et avec patience que Dieu vous visite de nouveau: car il est tout-puissant

pour vous consoler encore plus.

Cela n'est ni nouveau ni étrange pour ceux qui ont l'expérience des voies de Dieu: les

grands saints et les anciens prophètes ont souvent éprouvé ces vicissitudes.

5.Un d'eux, sentant la présence de la grâce, s'écriait: J'ai dit dans mon abondance: Je ne

serai jamais ébranlé ! Mais la grâce s'étant retirée, il ajoutait: Vous avez détourné de

moi votre face, et j'ai été rempli de trouble.

Dans ce trouble cependant, il ne désespère point; mais il prie le Seigneur avec plus

d'insistance, disant: Seigneur, je crierai vers vous, et j'implorerai mon Dieu.

Enfin il recueille le fruit de sa prière et il témoigne qu'il a été exaucé: Le Seigneur m'a

écouté, il a eu pitié de moi, le Seigneur s'est fait mon appui.

Mais comment ? Vous avez, dit-il, changé mes gémissements en chants d'allégresse,

et vous m'avez environné de joie.

Or, puisque Dieu en use ainsi avec les plus grands saints, nous ne devons pas perdre

courage, pauvres infirmes que nous sommes, si quelquefois nous éprouvons de la

ferveur et quelquefois du refroidissement: car l'esprit de Dieu vient et se retire comme

il lui plaît. Ce qui faisait dire au bienheureux Job: Vous visitez l'homme dès le matin,

et aussitôt vous l'éprouvez.

6.En quoi donc espérer, et en quoi mettre ma confiance, si ce n'est uniquement dans la

grande miséricorde de mon Dieu et dans l'attente de la grâce céleste ?

Car, soit que j'aie près de moi des hommes vertueux, des religieux fervents, des amis

fidèles; soit que je lise de saints livres et d'éloquents traités, soit que j'entende le doux

chant des hymnes, tout cela aide peu et ne touche guère quand la grâce se retire, et que

je suis délaissé dans ma propre indigence.

Alors il n'est point de meilleur remède qu'une humble patience et l'abandon de

soi-même à la volonté de Dieu.

7.Je n'ai jamais rencontré d'homme si pieux et si parfait qui n'ait éprouvé quelquefois

cette privation de la grâce et une diminution de ferveur.

Nul saint n'a été ravi si haut ni si rempli de lumière qu'il n'ait été tenté avant ou après.

Car il n'est pas digne d'être élevé jusqu'à la contemplation de Dieu, celui qui n'a pas

souffert pour Dieu quelque tribulation.

La tentation annonce d'ordinaire la consolation qui doit suivre.

Car la consolation céleste est promise à ceux qu'a éprouvés la tentation. Celui qui

vaincra, dit le Seigneur, je lui donnerai à manger du fruit de l'arbre de vie.

8.La consolation divine est donnée afin que l'homme ait plus de force pour soutenir

l'adversité.

La tentation vient après, afin qu'il ne s'enorgueillisse pas du bien.

Car Satan ne dort point, et la chair n'est pas encore morte: c'est pourquoi ne cessez de

vous préparer au combat, parce qu'à droite et à gauche sont des ennemis qui ne se

reposent jamais.



10. De la reconnaissance pour la grâce de Dieu



1.Pourquoi cherchez-vous le repos lorsque vous êtes né pour le travail ?

Disposez-vous à la patience plutôt qu'aux consolations, et à porter la croix plutôt qu'à

goûter la joie.

Quel est l'homme du siècle qui ne reçut volontiers les joies et les consolations

spirituelles, s'il pouvait en jouir toujours ?

Car les consolations spirituelles surpassent toutes les délices du monde et toutes les

voluptés de la chair.

Toutes les délices du monde sont ou honteuses ou vaines; les délices spirituelles sont

seules douces et chastes, nées des vertus et répandues par Dieu dans les coeurs purs.

Mais nul ne peut jouir toujours à son gré des consolations divines, parce que la

tentation ne cesse jamais longtemps.

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31 mai 2008 6 31 /05 /mai /2008 15:48

Imitation de Jésus-Christ
Livre 2
Traduction de l'Abbé Félicité de Lamennais


Livre deuxième - Instruction pour avancer dans la vie intérieure p. 29

1.De la conversation intérieure

2.Qu'il faut s'abandonner à Dieu en esprit d'humilité

3.De l'homme pacifique

4.De la pureté d'esprit et de la droiture d'intention

5.De la considération de soi-même

6.De la joie d'une bonne conscience

7.Qu'il faut aimer Jésus-Christ par-dessus toutes choses

8.De la familiarité que l'amour établit entre Jésus et l'âme fidèle

9.De la privation de toute consolation

10.De la reconnaissance pour la grâce de Dieu

11.Du petit nombre de ceux qui aiment la Croix de Jésus-Christ

12.De la sainte voie de la Croix

Livre deuxième - Instruction pour avancer dans la vie intérieure

1. De la conversation intérieure



1.Le royaume de Dieu est au dedans de vous, dit le Seigneur.

Revenez à Dieu de tout votre coeur, laissez là ce misérable monde, et votre âme

trouvera le repos.

Apprenez à mépriser les choses extérieures et à vous donner aux intérieures, et vous

verrez le royaume de Dieu venir en vous.

Car le royaume de Dieu est paix et joie dans l'Esprit Saint, ce qui n'est pas donné aux

impies.

Jésus-Christ viendra à vous et il vous remplira de ses consolations, si vous lui préparez

au-dedans de vous une demeure digne de lui.

Toute sa gloire et toute sa beauté est intérieure; c'est dans le secret du coeur qu'il se

plaît.

Il visite souvent l'homme intérieur et ses entretiens sont doux, ses consolations

ravissantes; sa paix est inépuisable, et sa familiarité incompréhensible.

2.Ame fidèle, hâtez-vous donc de préparer votre coeur pour l'époux, afin qu'il daigne

venir et habiter en vous.

Car il a dit: Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, et nous viendrons à lui, et

nous ferons en lui notre demeure. Laissez donc entrer Jésus en vous, et n'y laissez

entrer que lui.

Lorsque vous posséderez Jésus, vous serez riche et lui seul vous suffit. Il veillera sur

vous, il prendra de vous un soin fidèle en toutes choses, de sorte que vous n'aurez plus

besoin de rien attendre des hommes.

Car les hommes changent vite et vous manquent tout d'un coup; mais Jésus-Christ

demeure éternellement: inébranlable dans sa constance, il est près de vous jusqu'à la

fin.

3.On ne doit guère compter sur un homme fragile et mortel, encore bien qu'il vous soit

utile et que vous soyez chers l'un à l'autre, et il n'y a pas lieu de s'attrister beaucoup si

quelquefois il vous traverse et s'élève contre vous.

Ceux qui sont aujourd'hui pour vous pourront être demain contre vous et

réciproquement: les hommes changent comme le vent.

Mettez en Dieu toute votre confiance: qu'il soit votre crainte et votre amour; il

répondra pour vous et il fera ce qui est le meilleur.

Vous n'avez point ici de demeure stable; en quelque lieu que vous soyez vous êtes

étranger et voyageur, et vous n'aurez jamais de repos que vous ne soyez uni intimement

à Jésus-Christ.

4.Que cherchez-vous autour de vous ? Ce n'est pas ici le lieu de votre repos.

Votre demeure doit être dans le ciel et vous ne devez regarder toutes les choses de la

terre que comme en passant.

Tout passe, et vous passez avec tout le reste.

Prenez garde de vous attacher à quoi que ce soit de peur d'en devenir l'esclave et de

vous perdre.

Que sans cesse votre pensée monte vers le Très-Haut, et votre prière vers Jésus-Christ.

Si vous ne savez pas encore vous élever aux contemplations célestes, reposez-vous

dans la passion du Sauveur, et aimez à demeurer dans ses plaies sacrées.

Car, si vous vous réfugiez avec amour dans ces plaies et ces précieux stigmates, vous

sentirez une grande force au temps de la tribulation; vous vous inquiéterez peu du

mépris des hommes et vous supporterez aisément les paroles médisantes.

5.Jésus-Christ aussi a été méprisé des hommes en ce monde, et dans les plus extrêmes

angoisses, abandonné des siens, de ses amis, de ses proches, au milieu des opprobres.

Jésus-Christ a voulu souffrir et être méprisé; et vous osez vous plaindre de quelque

chose !

Jésus-Christ a eu des ennemis et des détracteurs, et vous voudriez n'avoir que des amis

et des bienfaiteurs !

Comment votre patience méritera-t'elle d'être couronnée s'il ne vous arrive rien de

pénible ?

Si vous ne voulez rien souffrir, comment serez-vous ami de Jésus-Christ ?

Souffrez avec Jésus-Christ et pour Jésus-Christ, si vous voulez régner avec

Jésus-Christ.

6.Si une seule fois vous étiez entré bien avant dans le coeur de Jésus, et que vous eussiez

ressenti quelque mouvement de son amour, que vous auriez peu de souci de ce qui peut

vous contrarier ou vous plaire ! Vous vous réjouiriez d'un outrage reçu parce que

l'amour de Jésus apprend à l'homme à se mépriser lui-même.

Celui qui aime Jésus et la vérité, un homme vraiment intérieur et dégagé de toute

affection déréglée, peut librement s'approcher de Dieu et, s'élevant en esprit au-dessus

de soi-même, se reposer en lui par une jouissance anticipée.

7.Celui qui estime les choses suivant ce qu'elles sont et non d'après les discours et

l'opinion des hommes, est vraiment sage; et c'est Dieu qui l'instruit plus que les

hommes.

Celui qui vit au-dedans de lui-même et qui s'inquiète peu des choses du dehors, tous

les lieux lui sont bons et tous les temps pour remplir ses pieux exercices.

Un homme intérieur se recueille bien vite parce qu'il ne se répand jamais tout entier

au-dehors.

Les travaux extérieurs, les occupations nécessaires en certain temps, ne le troublent

point; mais il se prête aux choses selon qu'elles arrivent.

Celui qui a établi l'ordre au-dedans de soi ne se tourmente guère de ce qu'il y a de bien

ou de mal dans les autres.

L'on n'a de distractions et d'obstacles qu'autant que l'on s'en crée soi-même.

8.Si vous étiez ce que vous devez être, entièrement libre et détaché, tout contribuerait à

votre bien et à votre progrès.

Mais beaucoup de choses vous déplaisent et souvent vous troublent, parce que vous

n'êtes pas encore tout à fait mort à vous-même et séparé des choses de la terre.

Rien n'embarrasse et ne souille tant le coeur de l'homme que l'amour impur des

créatures.

Si vous rejetez les consolations du dehors, vous pourrez contempler les choses du ciel

et goûter souvent les joies intérieures.



2. Qu'il faut s'abandonner à Dieu en esprit d'humilité



1.Inquiétez-vous peu qui est pour vous ou contre vous; mais prenez soin que Dieu soit

avec vous en tout ce que vous faites.

Ayez la conscience pure et Dieu prendra votre défense.

Toute la malice des hommes ne saurait nuire à celui que Dieu veut protéger.

Si vous savez vous taire et souffrir, Dieu sans doute vous assistera.

Il sait le temps et la manière de vous délivrer: abandonnez-vous donc à lui.

C'est de Dieu que vient le secours, c'est lui qui délivre de la confusion.

Il est souvent très utile, pour nous retenir dans une plus grande humilité, que les autres

soient instruits de nos défauts et qu'ils nous les reprochent.

2.Quand un homme s'humilie de ses défauts, il apaise aisément les autres et se concilie

sans peine ceux qui sont irrités contre lui.

Dieu protège l'humble et le délivre, il aime l'humble et le console, il s'incline vers

l'humble et lui prodigue ses grâces, et après l'abaissement, il l'élève dans la gloire.

Il révèle à l'humble ses secrets, il l'invite et l'attire doucement à lui.

Quelque affront qu'il reçoive, l'humble vit encore en paix, parce qu'il s'appuie sur Dieu

et non sur le monde.

Ne pensez pas avoir fait de progrès si vous ne vous croyez au-dessous de tous les

autres.



3. De l'homme pacifique



1.Conservez-vous premièrement dans la paix: et alors vous pourrez la donner aux autres.

Le pacifique est plus utile que le savant.

Un homme passionné change le bien en mal, et croit le mal aisément. L'homme paisible

et bon ramène tout au bien.

Celui qui est affermi dans la paix ne pense mal de personne; mais l'homme inquiet et

mécontent est agité de divers soupçons: il n'a jamais de repos, et n'en laisse point aux

autres.

Il dit souvent ce qu'il ne faudrait pas dire, et ne fait pas ce qu'il faudrait faire.

Attentif aux devoirs des autres, il néglige ses propres devoirs.

Ayez donc premièrement du zèle pour vous-même, et vous pourrez ensuite avec justice

l'étendre sur le prochain.

2.Vous savez bien colorer et excuser vos fautes, et vous ne voulez pas recevoir les

excuses des autres.

Il serait plus juste de vous accuser vous-même et d'excuser votre frère.

Si vous voulez qu'on vous supporte, supportez aussi les autres.

Voyez combien vous êtes loin encore de la vraie charité et de l'humilité, qui jamais ne

s'irrite et ne s'indigne que contre elle-même.

Ce n'est pas une grande chose de bien vivre avec les hommes doux et bons, car cela

plaît naturellement à tous; chacun aime son repos, et s'affectionne à ceux qui partagent

ses sentiments.

Mais vivre en paix avec des hommes durs, pervers, sans règle, ou qui nous contrarient,

c'est une grande grâce, une vertu courageuse digne d'être louée.

3.Il y en a qui sont en paix avec eux-mêmes et avec les autres.

Et il y en a qui n'ont point la paix, et qui troublent celle d'autrui: ils sont à charge aux

autres, et plus à charge à eux-mêmes.

Il y en a, enfin, qui se maintiennent dans la paix et qui s'efforcent de la rendre aux

autres.

Au reste toute notre paix dans cette misérable vie, consiste plus dans une souffrance

humble que dans l'exemption de la souffrance.

Qui sait le mieux souffrir possédera la plus grande paix. Celui-là est vainqueur de soi

et maître du monde, ami de Jésus-Christ et héritier du ciel.

4. De la pureté d'esprit et de la droiture d'intention



1.L'homme s'élève au-dessus de la terre sur deux ailes, la simplicité et la pureté.

La simplicité doit être dans l'intention, et la pureté dans l'affection.

La simplicité cherche Dieu, la pureté le trouve et le goûte.

Nulle bonne oeuvre ne vous sera difficile si vous êtes libre au-dedans de toute

affection déréglée.

Si vous ne voulez que ce que Dieu veut et ce qui est utile au prochain, vous jouirez de

la liberté intérieure.

Si votre coeur était droit, alors toute créature vous serait un miroir de vie et un livre

rempli de saintes instructions.

Il n'est point de créature si petite et si vile qui ne présente quelque image de la bonté de

Dieu.

2.Si vous aviez en vous assez d'innocence et de pureté, vous verriez tout sans obstacle.

Un coeur pur pénètre le ciel et l'enfer.

Chacun juge des choses du dehors selon ce qu'il est au-dedans de lui-même.

S'il est quelque joie dans le monde, le coeur pur la possède.

Et s'il y a des angoisses et des tribulations, avant tout elles sont connues de la mauvaise

conscience.

Comme le fer mis au feu perd sa rouille et devient tout étincelant, ainsi celui qui se

donne sans réserve à Dieu se dépouille de sa langueur et se change en un homme

nouveau.

3.Quand l'homme commence à tomber dans la tiédeur, alors il craint le moindre travail et

reçoit avidement les consolations du dehors.

Mais quand il commence à se vaincre parfaitement et à marcher avec courage dans la

voie de Dieu, alors il compte pour rien ce qui lui était le plus pénible.

5. De la considération de soi-même



1.Nous ne devons pas trop compter sur nous-mêmes, parce que souvent la grâce et le

jugement nous manquent.

Nous n'avons en nous que peu de lumière, et ce peu, il est aisé de le perdre par

négligence.

Souvent nous ne nous apercevons pas combien nous sommes aveugles au-dedans de

nous.

A de mauvaises actions souvent nous donnons de pires excuses.

Quelquefois nous sommes mus par la passion et nous croyons que c'est par le zèle.

Nous relevons de petites fautes dans les autres et nous nous en permettons de plus

grandes.

Nous sentons bien vite et nous pesons ce que nous souffrons des autres; mais tout ce

qu'ils ont à souffrir de nous, nous n'y songeons point.

Qui se jugerait équitablement soi-même, sentirait qu'il n'a droit de juger personne

sévèrement.

2.L'homme intérieur préfère le soin de soi-même à tout autre soin: et lorsqu'on est

attentif à soi, on se tait aisément sur les autres.

Vous ne serez jamais un homme intérieur et vraiment pieux, si vous ne gardez le

silence sur ce qui vous est étranger, et si vous ne vous occupez principalement de

vous-même.

Si vous n'avez que Dieu et vous-même en vue, vous serez peu touché de ce que vous

apercevrez au-dehors.

Où êtes-vous quand vous n'êtes pas présent à vous-même ? Et que vous revient-il

d'avoir tout parcouru, et de vous être oublié ?

Si vous voulez posséder la paix et être véritablement uni à Dieu, il faut laisser là tout le

reste, et ne penser qu'à vous seul.

3.Vous ferez de grands progrès si vous vous dégagez de tous les soins du temps.

Vous serez, au contraire, fatigué bien vite, si vous comptez pour quelque chose ce qui

n'est que de ce monde.

Qu'il n'y ait rien de grand à vos yeux, d'élevé, de doux, d'aimable, que Dieu seul, ou ce

qui vient de Dieu.

Regardez comme une pure vanité toute consolation qui repose sur la créature.

L'âme qui aime Dieu méprise tout ce qui est au-dessous de Dieu.

Dieu seul, éternel, immense et remplissant tout, est la consolation de l'âme et la vraie

joie du coeur.

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31 mai 2008 6 31 /05 /mai /2008 15:45


23. De la méditation de la mort



1.C'en sera fait de vous bien vite ici-bas: voyez donc en quel état vous êtes.

L'homme est aujourd'hui, et demain il a disparu, et quand il n'est plus sous les yeux, il

passe bien vite de l'esprit.

O stupidité et dureté du coeur humain, qui ne pense qu'au présent et ne prévoit pas

l'avenir !

Dans toutes vos actions, dans toutes vos pensées, vous devriez être tel que vous seriez

s'il vous fallait mourir aujourd'hui.

Si vous aviez une bonne conscience, vous craindriez peu la mort.

Il vaudrait mieux éviter le péché que fuir la mort.

Si aujourd'hui vous n'êtes pas prêt, comment le serez-vous demain ?

Demain est un jour incertain: et que savez-vous si vous aurez un lendemain ?

2.Que sert de vivre longtemps puisque nous nous corrigeons si peu ?

Ah ! une longue vie ne corrige pas toujours; souvent plutôt elle augmente nos crimes.

Plût à Dieu que nous eussions bien vécu dans ce monde un seul jour !

Plusieurs comptent les années de leur conversion; mais souvent, qu'ils sont peu

changés, et que ces années ont été stériles !

S'il est terrible de mourir, peut-être est-il plus dangereux de vivre si longtemps.

Heureux celui à qui l'heure de sa mort est toujours présente, et qui se prépare chaque

jour à mourir !

Si vous avez vu jamais un homme mourir, songez que vous aussi vous passerez par

cette voie.

3.Le matin, pensez que vous n'atteindrez pas le soir; le soir, n'osez pas vous promettre de

voir le matin.

Soyez donc toujours prêt, et vivez de telle sorte que la mort ne vous surprenne jamais.

Plusieurs sont enlevés par une mort soudaine et imprévue: car le Fils de l'homme

viendra à l'heure qu'on n'y pense pas.

Quand viendra cette dernière heure, vous commencerez à juger tout autrement de votre

vie passée, et vous gémirez amèrement d'avoir été si négligent et si lâche.

4.Qu'heureux et sage est celui qui s'efforce d'être tel dans la vie qu'il souhaite d'être

trouvé à la mort.

Car rien ne donnera une si grande confiance de mourir heureusement, que le parfait

mépris du monde, le désir ardent d'avancer dans la vertu, l'amour de la régularité, le

travail de la pénitence, l'abnégation de soi-même et la constance à souffrir toutes sortes

d'adversités pour l'amour de Jésus-Christ.

Vous pourrez faire beaucoup de bien tandis que vous êtes en santé; mais, malade, je ne

sais ce que vous pourrez.

Il en est peu que la maladie rend meilleurs, comme il en est peu qui se sanctifient par de

fréquents pèlerinages.

5.Ne comptez point sur vos amis ni sur vos proches, et ne différez point votre salut dans

l'avenir; car les hommes vous oublieront plus vite que vous ne pensez.

Il vaut mieux y pourvoir de bonne heure et envoyer devant soi un peu de bien, que

d'espérer dans le secours des autres.

Si vous n'avez maintenant aucun souci de vous-même, qui s'inquiétera de vous dans

l'avenir ?

Maintenant le temps est d'un grand prix. Voici maintenant le temps propice, voici le

jour du salut.

Mais, ô douleur ! que vous fassiez un si vain usage de ce qui pourrait vous servir à

mériter de vivre éternellement !

Viendra le temps où vous désirerez un seul jour, une seule heure, pour purifier votre

âme, et je ne sais si vous l'obtiendrez.

6.Ah ! mon frère, de quel péril, de quelle crainte terrible vous pourriez vous délivrer si

vous étiez à présent toujours en crainte de la mort !

Etudiez-vous maintenant à vivre de telle sorte qu'à l'heure de la mort vous ayez plus

sujet de vous réjouir que de craindre.

Apprenez maintenant à mourir au monde afin de commencer alors à vivre avec

Jésus-Christ.

Apprenez maintenant à tout mépriser, afin de pouvoir alors aller librement à

Jésus-Christ.

Châtiez maintenant votre corps par la pénitence afin que vous puissiez alors avoir une

solide confiance.

7.Insensés, sur quoi vous promettez-vous de vivre longtemps, lorsque vous n'avez pas un

seul jour d'assuré ?

Combien ont été trompés et arrachés subitement de leur corps !

Combien de fois avez-vous ouï dire: Cet homme a été tué d'un coup d'épée; celui-ci

s'est noyé, celui-là s'est brisé en tombant d'un lieu élevé; l'un a expiré en mangeant,

l'autre en jouant; l'un a péri par le feu, un autre par le fer, un autre par la peste, un autre

par la main des voleurs !

Et ainsi la fin de tous est la mort, et la vie des hommes passe comme l'ombre.

8.Qui se souviendra de vous après votre mort, et qui priera pour vous ?

Faites, faites maintenant, mon cher frère, tout ce que vous pouvez, car vous ne savez

pas quand vous mourrez, ni ce qui suivra pour vous la mort.

Tandis que vous en avez le temps, amassez des richesses immortelles.

Ne pensez qu'à votre salut, ne vous occupez que des choses de Dieu.

Faites-vous maintenant des amis, en honorant les saints et en imitant leurs oeuvres,

afin qu'arrivé au terme de cette vie, ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels.

9.Vivez sur la terre comme un voyageur et un étranger à qui les choses du monde ne sont

rien.

Conservez votre coeur libre et toujours élevé vers Dieu, parce que vous n'avez point

ici-bas de demeure permanente.

Que vos gémissements, vos larmes, vos prières, montent tous les jours vers le ciel afin

que votre âme, après la mort, mérite de passer heureusement à Dieu.



24. Du jugement et des peines des pécheurs



1.En toutes choses regardez la fin, et reportez-vous au jour où vous serez là, debout

devant le Juge sévère à qui rien n'est caché, qu'on n'apaise point par des présents, qui ne

reçoit point d'excuses, mais qui jugera selon la justice.

Pécheur misérable et insensé ! que répondrez-vous à Dieu, qui sait tous vos crimes,

vous qui tremblez quelquefois à l'aspect d'un homme irrité ?

Par quel étrange oubli de vous-même vous en allez-vous, sans rien prévoir, vers ce jour

où nul ne pourra être excusé ni défendu par un autre, mais où chacun sera pour soi un

fardeau assez pesant ?

Maintenant votre travail produit son fruit: vos larmes sont agréées, vos gémissements

écoutés, votre douleur satisfait à Dieu et purifie votre âme.

2.Il a ici-bas un grand et salutaire purgatoire, l'homme patient qui, en butte aux outrages,

s'afflige plus de la malice d'autrui que de sa propre injure; qui prie sincèrement pour

ceux qui le contristent, et leur pardonne du fonds du coeur; qui, s'il a peiné les autres,

est toujours prêt à demander pardon; qui incline à la compassion plus qu'à la colère; qui

se fait violence à lui-même, et s'efforce d'assujettir entièrement la chair à l'esprit.

Il vaut mieux se purifier maintenant de ses péchés et retrancher ses vices, que d'attendre

de les expier en l'autre vie.

Oh ! combien nous nous trompons nous-mêmes par l'amour désordonné que nous

avons pour notre chair.

3.Que dévorera ce feu, sinon vos péchés ?

Plus vous vous épargnez vous-même à présent, et plus vous flattez votre chair, plus

ensuite votre châtiment sera terrible et plus vous amassez pour le feu éternel.

L'homme sera puni plus rigoureusement dans les choses où il a le plus péché.

Là les paresseux seront percés par des aiguillons ardents, et les intempérants

tourmentés par une faim et une soif extrêmes.

Là les voluptueux et les impudiques seront plongés dans une poix brûlante et dans un

soufre fétide; comme des chiens furieux, les envieux hurleront dans leur douleur.

4.Chaque vice aura son tourment propre.

Là les superbes seront remplis de confusion, et les avares réduits à la plus misérable

indigence.

Là une heure sera plus terrible dans le supplice, que cent années ici dans la plus dure

pénitence.

Ici quelquefois le travail cesse, on se console avec ses amis: là nul repos, nulle

consolation pour les damnés.

Soyez donc maintenant plein d'appréhension et de douleur pour vos péchés, afin de

partager, au jour du jugement, la sécurité des bienheureux.

Car les justes alors s'élèveront avec une grande assurance contre ceux qui les auront

opprimés et méprisés.

Alors se lèvera pour juger celui qui se soumet aujourd'hui humblement aux jugements

des hommes.

Alors l'humble et le pauvre auront une grande confiance; et de tous côtés l'épouvante

environnera le superbe.

5.Alors on verra qu'il fut sage en ce monde, celui qui apprit à être insensé et méprisable

pour Jésus-Christ.

Alors on s'applaudira des tribulations souffertes avec patience, et toute iniquité sera

muette.

Alors tous les justes seront transportés d'allégresse, et tous les impies consternés de

douleur.

Alors la chair affligée se réjouira plus que si elle avait toujours été nourrie dans les

délices.

Alors les vêtements pauvres resplendiront, et les habits somptueux perdront tout leur

éclat.

Alors la plus pauvre petite demeure sera jugée au-dessus du palais tout brillant d'or.

Alors une patience constamment soutenue sera de plus de secours que toute la

puissance du monde; et une obéissance simple, élevée plus haut que toute la prudence

du siècle.

6.Alors on trouvera plus de joie dans la pureté d'une bonne conscience que dans une

docte philosophie.

Alors le mépris des richesses aura plus de poids dans la balance que tous les trésors de

la terre.

Alors le souvenir d'une pieuse prière vous sera de plus de consolation que celui d'un

repas splendide.

Alors vous vous réjouirez plus du silence gardé que de longs entretiens.

Alors les oeuvres saintes l'emporteront sur les beaux discours.

Alors vous préférerez une vie de peine et de travail à tous les plaisirs de la terre.

Apprenez donc maintenant à supporter quelques légères souffrances afin d'être alors

délivré de souffrances plus grandes.

Eprouvez ici d'abord ce que vous pourrez dans la suite.

Si vous ne pouvez maintenant souffrir ce peu de chose, comment supporterez-vous les

tourments éternels ?

Si maintenant la moindre douleur vous cause tant d'impatience, que sera-ce donc alors

des tortures de l'enfer ?

Il y a, n'en doutez point, deux joies qu'on ne peut réunir: vous ne pouvez goûter ici-bas

les délices du monde, et régner ensuite avec Jésus-Christ.

7.Si vous aviez vécu jusqu'à ce jour dans les honneurs et les voluptés, de quoi cela vous

servirait-il, s'il vous fallait mourir à l'instant ?

Donc tout est vanité, hors aimer Dieu et le servir lui seul.

Car celui qui aime Dieu de tout son coeur ne craint ni la mort, ni le supplice, ni le

jugement, ni l'enfer, parce que l'amour parfait nous donne un sûr accès près de Dieu.

Mais celui qui aime encore le péché, il n'est pas surprenant qu'il redoute la mort et le

jugement.

Cependant, si l'amour ne vous éloigne pas encore du mal, il est bon qu'au moins la

crainte du feu vous retienne.

Celui qui est peu touché de la crainte de Dieu ne saurait longtemps persévérer dans le

bien, mais il tombera bientôt dans les pièges du démon.

25. Qu'il faut travailler avec ferveur à l'amendement de sa vie



1.Soyez vigilant et fervent dans le service de Dieu et faites-vous souvent cette demande:

Pourquoi es-tu venu ici, et pourquoi as-tu quitté le siècle ?

N'était-ce pas afin de vivre pour Dieu et devenir un homme spirituel ?

Embrasez-vous du désir d'avancer parce que vous recevrez bientôt la récompense de

vos travaux, et qu'alors il n'y aura plus ni crainte ni douleur.

Maintenant un peu de travail, et puis un grand repos; que dis-je ? une joie éternelle !

Si vous agissez constamment avec ardeur et fidélité, Dieu aussi sera sans doute fidèle

et magnifique dans ses récompenses.

Vous devez conserver une ferme espérance de parvenir à la gloire; mais il ne faut pas

vous livrer à une sécurité trop profonde de peur de tomber dans le relâchement ou la

présomption.

2.Un homme qui flottait souvent, plein d'anxiété, entre la crainte et l'espérance, étant un

jour accablé de tristesse, entra dans une église; et, se prosternant devant un autel pour

prier, il disait et redisait en lui-même: Oh ! si je savais que je dusse persévérer !

Aussitôt il entendit intérieurement cette divine réponse: Si vous le saviez, que

voudriez-vous faire ? Faites maintenant ce que vous feriez alors, et vous jouirez de la

paix.

Consolé à l'instant même et fortifié, il s'abandonna sans réserve à la volonté de Dieu et

ses agitations cessèrent.

Il ne voulut point rechercher avec curiosité ce qui lui arriverait dans l'avenir; mais il

s'appliqua uniquement à connaître la volonté de Dieu et ce qui lui plaît davantage, afin

de commencer et d'achever tout ce qui est bien.

3.Espérez en Dieu, dit le Prophète, et faites le bien; habitez en paix la terre, et vous

serez nourri de ses richesses. Une chose refroidit en quelques-uns l'ardeur d'avancer et

de se corriger: la crainte des difficultés, et le travail du combat.

En effet, ceux-là devancent les autres dans la vertu, qui s'efforcent avec plus de courage

de se vaincre eux-mêmes dans ce qui leur est le plus pénible et qui contrarie le plus leur

penchant.

Car l'homme fait d'autant plus de progrès et mérite d'autant plus de grâce, qu'il se

surmonte lui-même et se mortifie davantage.

4.Il est vrai que tous n'ont pas également à combattre pour se vaincre et mourir à

eux-mêmes.

Cependant un homme animé d'un zèle ardent avancera bien plus, même avec de

nombreuses passions, qu'un autre à cet égard mieux disposé, mais tiède pour la vertu.

Deux choses aident surtout à opérer un grand amendement: s'arracher avec violence à

ce que la nature dégradée convoite, et travailler ardemment à acquérir la vertu dont on a

le plus grand besoin.

Attachez-vous aussi particulièrement à éviter et à vaincre les défauts qui vous

déplaisent le plus dans les autres.

5.Profitez de tout pour votre avancement. Si vous voyez de bons exemples ou si vous les

entendez raconter, animez-vous à les imiter.

Que si vous apercevez quelque chose de répréhensible, prenez garde de commettre la

même faute; ou, si vous l'avez quelquefois commise, tâchez de vous corriger

promptement.

Comme votre oeil observe les autres, les autres vous observent aussi.

Qu'il est consolant et doux de voir des religieux zélés, pieux, fervents, fidèles

observateurs de la règle !

Qu'il est triste, au contraire, et pénible d'en voir qui ne vivent pas dans l'ordre et qui ne

remplissent pas les engagements auxquels ils ont été appelés !

Qu'on se nuit à soi-même en négligeant les devoirs de sa vocation, et en détournant son

coeur à des choses dont on n'est point chargé !

6.Souvenez-vous de ce que vous avez promis, et que Jésus crucifié vous soit toujours

présent.

Vous avez bien sujet de rougir, en considérant la vie de Jésus-Christ, d'avoir jusqu'ici

fait si peu d'efforts pour y conformer la vôtre, quoique vous soyez depuis si longtemps

entré dans la voie de Dieu.

Un religieux qui s'exerce à méditer sérieusement et avec piété la vie très sainte et la

passion du Sauveur, y trouvera en abondance tout ce qui lui est utile et nécessaire, et il

n'a pas besoin de chercher hors de Jésus quelque chose de meilleur.

Ah ! si Jésus crucifié entrait dans notre coeur, que nous serions bientôt suffisamment

instruits !

7.Un religieux fervent reçoit bien ce qu'on lui commande et s'y soumet sans peine.

Un religieux tiède et relâché souffre tribulation sur tribulation et ne trouve de tous

côtés que la gêne, parce qu'il est privé des consolations intérieures et qu'il lui est

interdit d'en chercher au-dehors.

Un religieux qui s'affranchit de sa règle est exposé à des chutes terribles.

Celui qui cherche une vie moins contrainte et moins austère sera toujours dans

l'angoisse; car toujours quelque chose lui déplaira.

8.Comment font tant d'autres religieux qui observent, dans les cloîtres, une si étroite

discipline ?

Ils sortent rarement, ils vivent retirés, ils sont nourris très pauvrement et grossièrement

vêtus.

Ils travaillent beaucoup, parlent peu, veillent longtemps, se lèvent matin, font de

longues prières, de fréquentes lectures, et observent en tout une exacte discipline.

Considérez les chartreux, les religieux de Cîteaux, et les autres religieux et religieuses

de différents ordres, qui se lèvent toutes les nuits pour chanter les louanges de Dieu.

Il serait donc bien honteux que la paresse vous tînt encore éloigné d'un si saint exercice

lorsque déjà tant de religieux commencent à célébrer le Seigneur.

9.Oh ! si vous n'aviez autre chose à faire qu'à louer de coeur et de bouche,

perpétuellement, le Seigneur notre Dieu ! Si jamais vous n'aviez besoin de manger, de

boire, de dormir, et que vous puissiez ne pas interrompre un seul moment ces louanges

ni les autres exercices spirituels ! Vous seriez alors beaucoup plus heureux qu'à

présent, assujetti comme vous l'êtes au corps et à toutes ses nécessités.

Plût à Dieu que nous fussions affranchis de ces nécessités et que nous n'eussions à

songer qu'à la nourriture de notre âme, que nous goûtons, hélas, si rarement !

10.Quand un homme en est venu à ne chercher sa consolation dans aucune créature, c'est

alors qu'il commence à goûter Dieu parfaitement, et qu'il est, quoiqu'il arrive, toujours

satisfait.

Alors il ne se réjouit d'aucune prospérité et aucun revers ne le contriste; mais il

s'abandonne tout entier, avec une pleine confiance, à Dieu qui lui est tout en toutes

choses, pour qui rien ne périt, rien ne meurt, pour qui au contraire tout vit, et à qui tout

obéit sans délai.

11.Souvenez-vous toujours que votre fin approche et que le temps perdu ne revient point.

Les vertus ne s'acquièrent qu'avec beaucoup de soins et des efforts constants.

Dès que vous commencerez à tomber dans la tiédeur, vous tomberez dans le trouble.

Mais si vous persévérez dans la ferveur, vous trouverez une grande paix et vous

sentirez votre travail plus léger, à cause de la grâce de Dieu et de l'amour de la vertu.

L'homme fervent et zélé est prêt à tout.

Il est plus pénible de résister aux vices et aux passions que de supporter les fatigues du

corps.

Celui qui n'évite pas les petites fautes tombe peu à peu dans les grandes.

Vous vous réjouirez toujours le soir, quand vous aurez employé le jour avec fruit.

Veillez sur vous, excitez-vous, avertissez-vous; et quoiqu'il en soit des autres, ne vous

négligez pas vous-même.

Vous ne ferez de progrès qu'autant que vous vous ferez violence.

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31 mai 2008 6 31 /05 /mai /2008 15:45

20. De l'amour de la solitude et du silence



1.Cherchez un temps propre à vous occuper de vous-même et pensez souvent aux

bienfaits de Dieu.

Laissez là ce qui ne sert qu'à nourrir la curiosité. Lisez plutôt ce qui touche le coeur

que ce qui amuse l'esprit.

Retranchez les discours superflus, les courses inutiles; fermez l'oreille aux vains bruits

du monde, et vous trouverez assez de loisir pour les saintes méditations.

Les plus grands saints évitaient autant qu'il leur était possible le commerce des hommes

et préféraient vivre en secret avec Dieu.

2.Un ancien a dit: Toutes les fois que j'ai été dans la compagnie des hommes, j'en suis

revenu moins homme que je n'étais.

C'est ce que nous éprouvons souvent lorsque nous nous livrons à de longs entretiens.

Il est plus aisé de se taire que de ne point excéder dans ses paroles.

Il est plus aisé de se tenir chez soi que de se garder de soi-même suffisamment

au-dehors.

Celui donc qui aspire à la vie intérieure et spirituelle doit de retirer de la foule avec

Jésus.

Nul ne se montre sans péril s'il n'aime à demeurer caché.

Nul ne parle avec mesure s'il ne se tait volontiers.

Nul n'est en sûreté dans les premières places s'il n'aime les dernières.

Nul ne commande sans danger s'il n'a pas appris à bien obéir.

3.Nul ne se réjouit avec sécurité s'il ne possède en lui-même le témoignage d'une bonne

conscience.

Cependant la confiance des saints a toujours été pleine de la crainte de Dieu: quel que

fût l'éclat de leurs vertus, quelque abondantes que fussent leurs grâces, ils n'en étaient

ni moins humbles ni moins vigilants.

L'assurance des méchants naît, au contraire, de l'orgueil et de la présomption, et finit

par l'aveuglement.

Ne vous promettez point de sûreté en cette vie, quoique vous paraissiez être un saint

religieux ou un pieux solitaire.

4.Souvent les meilleurs dans l'estime des hommes ont couru les plus grands dangers à

cause de leur trop de confiance.

Il est donc utile à plusieurs de n'être pas entièrement délivré des tentations et de souffrir

des attaques fréquentes, de peur que, tranquilles sur eux-mêmes, ils ne s'élèvent avec

orgueil ou qu'ils ne se livrent trop aux consolations du dehors.

Oh ! si l'on ne recherchait jamais les joies qui passent, si jamais l'on ne s'occupait du

monde, qu'on posséderait une conscience pure !

Oh ! qui retrancherait toute sollicitude vaine, ne pensant qu'au salut et à Dieu, et

plaçant en lui toute son espérance, de quelle paix et de quel repos il jouirait !

5.Nul n'est digne des consolations célestes s'il ne s'est exercé longtemps dans la sainte

componction.

Si vous désirez la vraie componction du coeur, entrez dans votre cellule et bannissez-en

le bruit du monde; selon qu'il est écrit: Même sur votre couche, que votre coeur soit

plein de componction.

Vous trouverez dans votre cellule ce que souvent vous perdrez au-dehors.

La cellule qu'on quitte peu devient douce; fréquemment délaissée, elle engendre

l'ennui. Si dès le premier moment où vous sortez du siècle, vous êtes fidèle à la garder,

elle vous deviendra comme une amie chère et sera votre consolation la plus douce.

6.Dans le silence et le repos, l'âme pieuse fait de grands progrès et pénètre ce qu'il y a de

caché dans l'Ecriture.

Là elle trouve la source des larmes dont elle se lave et se purifie toutes les nuits, et elle

s'unit d'autant plus familièrement à son Créateur qu'elle vit plus éloignée du tumulte

du monde.

Celui donc qui se sépare de ses connaissances et de ses amis, Dieu s'approchera de lui

avec les saints anges.

Il vaut mieux être caché et prendre soin de son âme, que de faire des miracles et de

s'oublier soi-même

Il est louable dans un religieux de sortir rarement et de n'aimer ni à voir les hommes ni

à être vu d'eux.

7.Pourquoi voulez-vous voir ce qui ne vous est point permis d'avoir ? Le monde passe,

et sa concupiscence.

Les désirs des sens entraînent çà et là; mais l'heure passée, que rapportez-vous, qu'une

conscience pesante et un coeur dissipé ?

Parce qu'on est sorti dans la joie, souvent on revient dans la tristesse; et la veille

joyeuse du soir attriste le matin.

Ainsi toute joie des sens s'insinue avec douceur; mais à la fin elle blesse et tue.

Que pouvez-vous voir ailleurs que vous ne voyiez où vous êtes ? Voilà le ciel, la terre,

les éléments; or c'est d'eux que tout est fait.

8.Où que vous alliez, que verrez-vous qui soit stable sous le soleil ?

Vous croyez peut-être vous rassasier; mais vous n'y parviendrez jamais.

Quand vous verriez toutes les choses à la fois, que serait-ce qu'une vision vaine ?

Levez les yeux en haut vers Dieu et priez pour vos péchés et vos négligences.

Laissez aux hommes vains les choses vaines; pour vous, ne vous occupez que de ce que

Dieu vous commande.

Fermez sur vous votre porte et appelez à vous Jésus, votre bien-aimé.

Demeurez avec lui dans votre cellule: car vous ne trouverez nulle part autant de paix.

Si vous n'étiez pas sorti et que vous n'eussiez pas entendu quelque bruit du monde,

vous seriez demeuré dans cette douce paix: mais parce que vous aimez à entendre des

choses nouvelles, il vous faut supporter ensuite le trouble du coeur.





21. De la componction du coeur



1.Si vous voulez faire quelque progrès, conservez-vous dans la crainte de Dieu et ne

soyez point trop libre; mais soumettez vos sens à une sévère discipline et ne vous livrez

pas aux joies insensées.

Disposez votre coeur à la componction et vous trouverez la vraie piété.

La componction produit beaucoup de bien, qu'on perd bientôt en s'abandonnant aux

vains mouvements de son coeur.

Chose étrange, qu'un homme en cette vie puisse se reposer pleinement dans la joie,

lorsqu'il considère son exil, et à combien de périls est exposée son âme !

2.A cause de la légèreté de notre coeur et de l'oubli de nos défauts, nous ne sentons pas

les maux de notre âme, et souvent nous rions vainement quand nous devrions bien

plutôt pleurer.

Il n'y a de vraie liberté et de joie solide que dans la crainte de Dieu et la bonne

conscience.

Heureux qui peut éloigner tout ce qui le distrait et l'arrête, pour se recueillir tout entier

dans une sainte componction.

Heureux qui rejette tout ce qui peut souiller sa conscience ou l'appesantir.

Combattez généreusement: on triomphe d'une habitude par une autre habitude.

Si vous savez laisser là les hommes, ils vous laisseront bientôt faire ce que vous

voudrez.

3.N'attirez pas à vous les affaires d'autrui et ne vous embarrassez point dans celles des

grands.

Que votre oeil soit ouvert sur vous d'abord; et avant de reprendre vos amis, ayez soin

de vous reprendre vous-même.

Si vous n'avez point la faveur des hommes, ne vous en attristez point; mais que votre

peine soit de ne pas vivre aussi bien et avec autant de vigilance que le devrait un

serviteur de Dieu et un bon religieux.

Il est plus souvent utile et plus sûr de n'avoir pas beaucoup de consolations dans cette

vie, et surtout de consolations sensibles.

Cependant, si nous sommes privés de consolations divines, ou si nous ne les éprouvons

que rarement, la faute en est à nous, parce que nous ne cherchons point la componction

du coeur et que nous ne rejetons pas entièrement les vaines consolations du dehors.

4.Reconnaissez que vous êtes indignes des consolations célestes et que vous méritez

plutôt de grandes tribulations.

Quand l'homme est pénétré d'une parfaite componction, le monde entier lui est alors

amer et insupportable.

Le juste trouve toujours assez de sujets de s'affliger et de pleurer.

Car en considérant soit lui-même, soit les autres, il sait que nul ici-bas n'est sans

tribulations; et plus il se regarde attentivement, plus profonde est sa douleur.

Le sujet d'une juste affliction et d'une grande tristesse intérieure, ce sont nos péchés et

nos vices, dans lesquels nous sommes tellement ensevelis, que rarement pouvons-nous

contempler les choses du ciel.

5.Si vous pensez plus souvent à votre mort qu'à la longueur de la vie, nul doute que vous

n'auriez plus d'ardeur pour vous corriger.

Et si vous réfléchissiez sérieusement aux peines de l'enfer et au purgatoire, je crois que

vous supporteriez volontiers le travail et la douleur, et que vous ne redouteriez aucune

austérité.

Mais parce que ces vérités ne pénètrent point jusqu'au coeur, et que nous aimons

encore ce qui nous flatte, nous demeurons froids et négligents.

6.Souvent c'est langueur de l'âme, et notre chair misérable se plaint si aisément.

Priez donc humblement le Seigneur qu'il vous donne l'esprit de componction, et dites

avec le prophète: Nourrissez-moi, Seigneur, du pain des larmes; abreuvez-moi du

calice des pleurs.



22. De la considération de la misère humaine



1.En quelque lieu que vous soyez, de quelque côté que vous vous tourniez, vous serez

misérable si vous ne revenez vers Dieu.

Pourquoi vous troublez-vous de ce que rien n'arrive comme vous le désirez et comme

vous le voulez ? A qui est-ce que tout succède selon sa volonté ? Ni à vous, ni à moi,

ni à aucun homme sur la terre.

Nul en ce monde, fût-il roi ou pape, n'est exempt d'angoisses et de tribulations.

Qui donc a le meilleur sort ? Celui, certes, qui sait souffrir quelque chose pour Dieu.

2.Dans leur faiblesse et leur peu de lumière, plusieurs disent: Que cet homme a une

heureuse vie ! qu'il est riche, grand, puissant, élevé !

Mais considérez les biens du ciel, et vous verrez que tous ces biens du temps ne sont

rien; que toujours très incertains, ils sont plutôt un poids qui fatigue, parce qu'on ne les

possède jamais sans défiance et sans crainte.

Avoir en abondance les biens du temps, ce n'est pas là le bonheur de l'homme: la

médiocrité lui suffit.

C'est vraiment une grande misère de vivre sur la terre.

Plus un homme veut avancer dans les voies spirituelles, plus la vie présente lui devient

amère, parce qu'il sent mieux et voit plus clairement l'infirmité de la nature humaine et

sa corruption.

Manger, boire, veiller, dormir, se reposer, travailler, être assujetti à toutes les nécessités

de la nature, c'est vraiment une grande misère et une grande affliction pour l'homme

pieux qui voudrait être dégagé de ses liens terrestres, et délivré de tout péché.

3.Car l'homme intérieur est en ce monde étrangement appesanti par les nécessités du

corps.

Et c'est pourquoi le prophète demandait avec d'ardentes prières d'en être affranchi,

disant: Seigneur, délivrez-moi de mes nécessités.

Malheur donc à ceux qui ne connaissent point leur misère ! et malheur encore plus à

ceux qui aiment cette misère et cette vie périssable !

Car il y en a qui l'embrassent si avidement, leur misère, qu'ayant à peine le nécessaire en

travaillant ou en mendiant, ils n'éprouveraient aucun souci du royaume de Dieu s'ils

pouvaient toujours vivre ici-bas.

4.O coeurs insensés et infidèles, si profondément enfoncés dans les choses de la terre

qu'ils ne goûtent rien que ce qui est charnel !

Les malheureux ! ils sentiront douloureusement à la fin combien était vil, combien

n'était rien ce qu'ils ont aimé.

Mais les saints de Dieu, tous les fidèles amis de Jésus-Christ ont méprisé ce qui flatte

la chair et ce qui brille dans le temps; toute leur espérance, tous leurs désirs aspiraient

aux biens éternels.

Tout leur coeur s'élevait vers les biens invisibles et impérissables, de peur que l'amour

des choses visibles ne les abaissât vers la terre.

5.Ne perdez pas, mon frère, l'espérance d'avancer dans la vie spirituelle: vous en avez

encore le temps, c'est l'heure.

Pourquoi remettez-vous toujours au lendemain l'accomplissement de vos résolutions ?

Levez-vous et commencez à l'instant, et dites: Voici le temps d'agir, voici le temps de

combattre, voici le temps de me corriger.

Quand la vie vous est pesante et amère, c'est alors le temps de mériter.

Il faut passer par le feu et par l'eau, avant d'entrer dans le lieu de rafraîchissement.

Si vous ne vous faites violence, vous ne vaincrez pas le vice.

Tant que nous portons ce corps fragile, nous ne pouvons être sans péché, ni sans ennui

et sans douleur.

Il nous serait doux de jouir d'un repos exempt de toute misère; mais en perdant

l'innocence par le péché, nous avons aussi perdu la vraie félicité.

Il faut donc persévérer dans la patience, et attendre la miséricorde de Dieu jusqu'à ce

que l'iniquité passe et que ce qui est mortel en vous soit absorbé par la vie.

6.Oh ! qu'elle est grande la fragilité qui toujours incline l'homme au mal.

Vous confessez aujourd'hui vos péchés et vous y retombez le lendemain.

Vous vous proposez d'être sur vos gardes et une heure après vous agissez comme si

vous ne vous étiez rien proposé.

Nous avons donc grand sujet de nous humilier et de ne nous jamais élever en

nous-mêmes, étant si fragiles et inconsistants.

Nous pouvons perdre en un moment par notre négligence ce qu'à peine avons-nous

acquis par la grâce avec un long travail.

7.Que sera-ce de nous à la fin du jour si nous sommes si lâches dès le matin ?

Malheur à nous si nous voulons goûter le repos, comme si déjà nous étions en paix et

en assurance, tandis qu'on ne découvre pas dans notre vie une seule trace de vraie

sainteté !

Nous aurions bien besoin d'être instruits encore, et formés à de nouvelles moeurs

comme des novices dociles, pour essayer du moins s'il y aurait en nous quelque

espérance de changement et d'un plus grand progrès dans la vertu.

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31 mai 2008 6 31 /05 /mai /2008 15:43
Totus Tuus ego sum Maria



3.L'homme, tant qu'il vit, n'est jamais entièrement à l'abri des tentations, car nous en

portons le germe en nous, à cause de la concupiscence dans laquelle nous sommes nés.

L'une succède à l'autre; et nous aurons toujours quelque chose à souffrir, parce que

nous avons perdu le bien et la félicité primitive.

Plusieurs cherchent à fuir pour n'être point tentés, et ils y tombent plus gravement.

Il ne suffit pas de fuir pour vaincre, mais la patience et la véritable humilité nous

rendent plus fort que tous nos ennemis.

4.Celui qui, sans arracher la racine du mal, évite seulement les occasions extérieures,

avancera peu; au contraire, les tentations reviennent à lui plus promptement et plus

violentes.

Vous vaincrez plus sûrement peu à peu et par une longue patience, aidé du secours de

Dieu, que par une rude et inquiète opiniâtreté.

Prenez souvent conseil dans la tentation, et ne traitez point durement celui qui est tenté,

mais secourez-le comme vous voudriez qu'on vous secourût vous-même.

5.Le commencement de toutes les tentations est l'inconstance de l'esprit et le peu de

confiance en Dieu.

Car, comme un vaisseau sans gouvernail est poussé çà et là par les flots, ainsi l'homme

faible et changeant qui abandonne ses résolutions est agité par des tentations diverses.

Le feu éprouve le fer, et la tentation, l'homme juste.

Nous ne savons souvent ce que nous pouvons, mais la tentation montre ce que nous

sommes.

Il faut veiller cependant, surtout au commencement de la tentation, car on triomphe

beaucoup plus facilement de l'ennemi, si on ne le laisse point pénétrer dans l'âme, et si

on le repousse à l'instant même où il se présente pour entrer.

C'est ce qui a fait dire à un ancien: Arrêtez le mal dès son origine; le remède vient trop

tard quand le mal s'est accru par de longs délais.

D'abord une simple pensée s'offre à l'esprit, puis une vive imagination, ensuite le plaisir

et le mouvement déréglé, et le consentement. Ainsi peu à peu l'ennemi envahit toute

l'âme, lorsqu'on ne lui résiste pas dès le commencement.

Plus on met de retard et de langueur à le repousser, plus on s'affaiblit chaque jour, et

plus l'ennemi devient fort contre nous.

6.Plusieurs sont affligés de tentations plus violentes au commencement de leur

conversion; d'autres, à la fin; il y en a qui souffrent presque toute leur vie.

Quelques-uns sont tentés assez légèrement, selon l'ordre de la sagesse et de la justice de

Dieu qui connaît l'état des hommes, pèse leurs mérites, et dispose tout pour le salut de

ses élus.

7.C'est pourquoi, quand nous sommes tentés, nous ne devons point perdre l'espérance,

mais prier Dieu avec plus de ferveur, afin qu'il daigne nous secourir dans toutes nos

tribulations; car, selon la parole de l'Apôtre, il nous fera tirer avantage de la tentation

même, de sorte que nous puissions la surmonter.

Humilions donc nos âmes sous la main de Dieu, dans toutes nos tentations, dans

toutes nos peines, parce qu'il sauvera et relèvera les humbles d'esprit.

8.Dans les tentations et les traverses, on reconnaît combien l'homme a fait de progrès. Le

mérite est plus grand, et la vertu paraît davantage.

Il est peu difficile d'être pieux et fervent lorsque l'on n'éprouve rien de pénible; mais

celui qui se soutient avec patience au temps de l'adversité donne l'espoir d'un grand

avancement.

Quelques-uns surmontent les grandes tentations et succombent tous les jours aux

petites, afin qu'humiliés d'être si faibles dans les moindres occasions, ils ne présument

jamais d'eux-mêmes dans les grandes.



14. Eviter les jugements téméraires, et ne se point rechercher soi-même



1.Tournez les yeux sur vous-même, et gardez-vous de juger les actions des autres.

En jugeant les autres, l'homme se fatigue vainement; il se trompe le plus souvent, et

commet beaucoup de fautes; mais en s'examinant et se jugeant lui-même, il travaille

toujours avec fruit.

D'ordinaire nous jugeons les choses selon l'inclination de notre coeur, car

l'amour-propre altère aisément en nous la droiture du jugement.

Si nous n'avions jamais en vue que Dieu seul, nous serions moins troublés quand on

résiste à notre sentiment.

2.Mais souvent il y a quelque chose hors de nous, ou de caché en nous, qui nous entraîne.

Plusieurs se recherchent secrètement eux-mêmes dans ce qu'ils font, et ils l'ignorent.

Ils semblent affermis dans la paix lorsque tout va selon leurs désirs; mais éprouvent-ils

des contradictions, aussitôt ils s'émeuvent et tombent dans la tristesse.

La diversité des opinions produit souvent des discussions entre les citoyens, et même

entre les religieux et les personnes dévotes.

3.On quitte difficilement une vieille habitude, et nul ne se laisse volontiers conduire

au-delà de ce qu'il voit.

Si vous vous appuyez sur votre esprit et sur votre pénétration plus que sur la

soumission dont Jésus-Christ nous a donné l'exemple, vous serez très peu et très tard

éclairé sur la vie spirituelle: car Dieu veut que nous lui soyons parfaitement soumis, et

que nous nous élevions au-dessus de toute raison par un ardent amour.



15. Des oeuvres de charité



1.Pour nulle chose au monde ni pour l'amour d'aucun homme, on ne doit faire le

moindre mal; on peut quelquefois cependant, pour rendre un service dans le besoin,

différer une bonne oeuvre ou lui en substituer une meilleure; car alors le bien n'est pas

détruit mais il se change en un plus grand.

Aucune oeuvre extérieure ne sert sans la charité; mais tout ce qui est fait par la charité,

quelque petit ou quelque vil qu'il soit, produit des fruits abondants.

Car Dieu regarde moins à l'action qu'au motif qui fait agir.

2.Celui-là fait beaucoup qui aime beaucoup.

Celui-là fait beaucoup, qui fait bien ce qu'il fait, et il fait bien lorsqu'il subordonne sa

volonté à l'utilité publique.

Ce qu'on prend pour la charité souvent n'est que la convoitise; car il est rare que

l'inclination, la volonté propre, l'espoir de la récompense ou la vue de quelque avantage

particulier n'influe pas sur nos actions.

3.Celui qui possède la charité véritable et parfaite ne se recherche en rien; mais son

unique désir est que la gloire de Dieu s'opère en toutes choses.

Il ne porte envie à personne, parce qu'il ne souhaite aucune faveur particulière, ne met

point sa joie en lui-même, et que, dédaignant tous les autres biens, il ne cherche qu'en

Dieu son bonheur.

Il n'attribue jamais aucun bien à la créature; il les rapporte tous à Dieu, de qui ils

découlent comme de leur source, et dans la jouissance duquel tous les saints se

reposent à jamais comme dans leur fin dernière.

Oh ! qui aurait une étincelle de la vraie charité, que toutes les choses de la terre lui

paraîtraient vaines !



16. Qu'il faut supporter les défauts d'autrui



1.Ce que l'homme ne peut corriger en soi ou dans les autres, il doit le supporter avec

patience, jusqu'à ce que Dieu en ordonne autrement.

Songez qu'il est peut-être mieux qu'il en soit ainsi, pour vous éprouver dans la

patience, sans laquelle nos mérites sont peu de chose.

Vous devez cependant prier Dieu de vous aider à vaincre ces obstacles, ou à les

supporter avec douceur.

2.Si quelqu'un, averti une ou deux fois, ne se rend point, ne contestez point avec lui; mais

confiez tout à Dieu, qui sait tirer le bien du mal, afin que sa volonté s'accomplisse et

qu'il soit glorifié dans tous ses serviteurs.

Appliquez-vous à supporter patiemment les défauts et les infirmités des autres, quelles

qu'ils soient, parce qu'il y a aussi bien des choses en vous que les autres ont à

supporter.

Si vous ne pouvez vous rendre tel que vous voudriez, comment pourrez-vous faire que

les autres soient selon votre gré ?

Nous aimons que les autres soient exempts de défauts, et nous ne corrigeons point les

nôtres.

3.Nous voulons qu'on reprenne les autres sévèrement, et nous ne voulons pas être repris

nous-mêmes.

Nous sommes choqués qu'on leur laisse une trop grande liberté, et nous ne voulons pas

qu'on nous refuse rien.

Nous voulons qu'on les retienne par des règlements, et nous ne souffrons pas qu'on

nous contraigne en la moindre chose.

Par-là on voit clairement combien il est rare que nous usions de la même mesure pour

nous et pour les autres.

Si tous étaient parfaits, qu'aurions-nous de leur part à souffrir pour Dieu ?

4.Or Dieu l'a ainsi ordonné afin que nous apprenions à porter le fardeau les uns des

autres, car chacun a son fardeau; personne n'est sans défauts, nul ne se suffit à

soi-même; nul n'est assez sage pour se conduire seul; mais il faut nous supporter, nous

consoler, nous aider, nous instruire, nous avertir mutuellement.

C'est dans l'adversité qu'on voit le mieux ce que chacun a de vertus.

Car les occasions ne rendent pas l'homme fragile, mais elles montrent ce qu'il est.



17. De la vie religieuse



1.Il faut que vous appreniez à vous briser en beaucoup de choses, si vous voulez

conserver la paix et la concorde avec les autres.

Ce n'est pas peu de chose de vivre dans un monastère ou dans une congrégation, de n'y

être jamais une occasion de plainte et d'y persévérer fidèlement jusqu'à la mort.

Heureux celui qui, après une vie sainte, y a heureusement consommé sa course !

Si vous voulez être affermi et croître dans la vertu, regardez-vous comme exilé et

comme étranger sur la terre.

Il faut, pour l'amour de Jésus-Christ, devenir insensé selon le monde, si vous voulez

vivre en religieux.

2.L'habit et la tonsure servent peu; c'est le changement de moeurs et la mortification

entière des passions qui font le vrai religieux.

Celui qui cherche autre chose que Dieu seul et le salut de son âme ne trouvera que

tribulation et douleur.

Celui-là ne saurait non plus demeurer longtemps en paix qui ne s'efforce point d'être le

dernier de tous et soumis à tous.

3.Vous êtes venus pour servir et non pour dominer; sachez que vous êtes appelés pour

souffrir et pour travailler, et non pour discourir dans une vaine oisiveté.

Ici donc les hommes sont éprouvés, comme l'or dans la fournaise.

Ici nul ne peut vivre s'il ne veut s'humilier de tout son coeur à la cause de Dieu.



18. De l'exemple des saints



1.Contemplez les exemples des saints Pères, en qui reluisait la vraie perfection de la vie

religieuse, et vous verrez combien peu est ce que nous faisons, et presque rien.

Hélas ! qu'est-ce que notre vie comparée à la leur ?

Les saints et les amis de Jésus-Christ ont servi Dieu dans la faim et dans la soif, dans le

froid et dans la nudité, dans le travail et dans la fatigue, dans les veilles et dans les

jeûnes, dans les prières et dans les saintes méditations, dans une infinité de persécutions

et d'opprobres.

2.Oh ! que de pesantes tribulations ont souffertes les apôtres, les martyrs, les confesseurs,

les vierges et tous ceux qui ont voulu suivre les traces de Jésus-Christ ! Ils ont haï leur

âme en ce monde, pour la posséder dans l'éternité.

Oh ! quelle vie de renoncements et d'austérités, que celle des saints dans le désert !

quelles longues et dures tentations ils ont essuyées ! que de fois ils ont été tourmentés

par l'ennemi ! que de fréquentes et ferventes prières ils ont offertes à Dieu ! quelles

rigoureuses abstinences ils ont pratiquées ! quel zèle, quelle ardeur pour leur

avancement spirituel ! quelle forte guerre contre leurs passions ! quelle intention pure

et droite toujours dirigée vers Dieu !

Ils travaillaient pendant le jour, et passaient la nuit en prière; et même durant le travail,

ils ne cessaient point de prier en esprit.

3.Tout leur temps avait un emploi utile. Les heures qu'ils donnaient à Dieu leur

semblaient courtes, et ils trouvaient tant de douceur dans la contemplation, qu'ils en

oubliaient les besoins du corps.

Ils renonçaient aux richesses, aux dignités, aux honneurs, à leurs amis, à leurs parents;

ils ne voulaient rien du monde; ils prenaient à peine ce qui était nécessaire pour la vie;

s'occuper du corps, même dans la nécessité, leur était une affliction.

Ils étaient pauvres des choses de la terre, mais ils étaient riches en grâce et en vertus.

Au-dehors tout leur manquait, mais Dieu les fortifiait au-dedans par sa grâce et par ses

consolations.

4.Ils étaient étrangers au monde, mais unis à Dieu et à ses amis familiers.

Ils se regardaient comme un pur néant, et le monde les méprisait; mais ils étaient chéris

de Dieu, et précieux devant lui.

Ils vivaient dans une sincère humilité, dans une obéissance simple, dans la charité, dans

la patience, et devenaient ainsi chaque jour plus parfaits et plus agréables à Dieu.

Ils ont été donnés en exemple à tous ceux qui professent la vraie religion, et ils doivent

nous exciter plus à avancer dans la perfection, que la multitude des tièdes ne nous porte

au relâchement.

5.Oh ! quelle ferveur en tous les religieux au commencement de leur sainte institution !

quelle ardeur pour la prière ! quelle émulation de vertu ! quelle sévère discipline ! que

de soumission ils montraient tous pour la règle de leur fondateur !

Ce qui nous reste d'eux atteste encore la sainteté et la perfection de ces hommes qui, en

combattant généreusement, foulèrent aux pieds le monde.

Aujourd'hui on compte pour beaucoup qu'un religieux ne viole point sa règle, et qu'il

porte patiemment le joug dont il s'est chargé.

O tiédeur, ô négligence de notre état qui a si vite éteint parmi nous l'ancienne ferveur !

Maintenant tout fatigue notre lâcheté, jusqu'à nous rendre la vie ennuyeuse.

Plût à Dieu qu'après avoir vu tant d'exemples d'homme vraiment pieux, vous ne laissiez

pas entièrement s'assoupir en vous le désir d'avancer dans la vertu !



19. Des exercices d'un bon religieux



1.La vie d'un vrai religieux doit briller de toutes les vertus, de sorte qu'il soit tel

intérieurement qu'il paraît devant les hommes.

Et certes il doit être encore bien plus parfait au-dedans qu'il ne le semble au-dehors,

parce que Dieu nous regarde, et que nous devons partout où nous sommes le révérer

profondément et marcher en sa présence purs comme des anges.

Nous devons chaque jour renouveler notre résolution, nous exciter à la ferveur, comme

si notre conversion commençait aujourd'hui seulement, et dire:

Aidez-moi, Seigneur, dans mes saintes résolutions et dans votre service; donnez-moi de

bien commencer maintenant car ce que j'ai fait jusqu'ici n'est rien.

2.La fermeté de notre résolution est la mesure de notre progrès, et une grande attention

est nécessaire à celui qui veut avancer. Si celui qui forme les résolutions les plus fortes

se relâche souvent, que sera-ce de celui qui n'en prend que rarement ou n'en prend que

de faibles ?

Toutefois nous abandonnons nos résolutions de diverses manières et la moindre

omission dans nos exercices a presque toujours une suite fâcheuse.

Les justes, dans leurs résolutions, comptent bien plus sur la grâce de Dieu que sur leur

propre sagesse; et quelque chose qu'ils entreprennent, c'est en lui seul qu'ils mettent

leur confiance.

Car l'homme propose et Dieu dispose, et la voie de l'homme n'est pas en lui.

3.Si nous omettons quelquefois nos exercices ordinaires par quelque motif pieux ou

pour l'utilité de nos frères, il nous sera facile ensuite de réparer cette omission.

Mais si nous les abandonnons sans sujet, par ennui ou par négligence, c'est une faute

grave et qui nous sera funeste.

Faisons tous nos efforts, et nous tomberons encore aisément en beaucoup de fautes.

On doit cependant toujours se proposer quelque chose de fixe, surtout à l'égard de ce

qui forme le plus grand obstacle à notre avancement.

Il faut examiner et régler également notre intérieur et notre extérieur, parce que l'un et

l'autre servent à nos progrès.

4.Ne pouvez-vous continuellement vous recueillir, recueillez-vous au moins de temps en

temps, au moins une fois le jour, le matin ou le soir.

Le matin, formez vos résolutions; le soir, examinez votre conduite, ce que vous avez

été dans vos paroles, vos actions, vos pensées; car peut-être en cela avez-vous souvent

offensé Dieu et le prochain.

Tel qu'un soldat plein de courage, armez-vous contre les attaques du démon.

Réprimez l'intempérance, et vous réprimerez plus aisément les autres désirs de la chair.

Ne soyez jamais tout a fait oisif, mais lisez, ou écrivez, ou priez, ou méditez, ou

travaillez à quelque chose d'utile à la communauté.

Il ne faut cependant s'appliquer qu'avec discrétion aux exercices du corps, et ils ne

conviennent pas également à tous.

5.Ce qui sort des pratiques communes ne doit point paraître au-dehors; il est plus sûr de

remplir en secret ses exercices particuliers.

Prenez garde cependant de négliger les exercices communs pour ceux de votre choix.

Mais après avoir accompli fidèlement et pleinement les devoirs prescrits, s'il vous reste

du temps, rendez-vous à vous-même selon le mouvement de votre dévotion.

Tous ne sauraient suivre les mêmes exercices: l'un convient mieux à celui-ci, l'autre à

celui-là.

On aime même à les diversifier selon les temps; il y en a qu'on goûte plus aux jours de

fêtes, et d'autres aux jours ordinaires.

Les uns nous sont nécessaires au temps de la tentation, les autres au temps de la paix et

du repos.

Autres sont les pensées qui nous plaisent dans la tristesse, ou quand nous éprouvons de

la joie en Dieu.

6.Il faut, vers l'époque des grandes fêtes, renouveler nos pieux exercices et implorer avec

plus de ferveur les suffrages des saints.

Proposons-nous de vivre d'une fête à l'autre comme si nous devions alors sortir de ce

monde, et entrer dans l'éternelle fête.

Et pour cela préparons-nous avec soin dans ces saints temps par une vie plus pieuse,

par une plus sévère observance des règles, comme devant bientôt recevoir de Dieu le

prix de notre travail.

7.Et si ce moment est différé, croyons que nous ne sommes pas encore bien préparés ni

dignes de cette gloire immense qui nous sera découverte en son temps, et redoublons

d'efforts pour nous mieux disposer à ce passage.

Heureux le serviteur, dit Saint Luc, que le Seigneur, quand il viendra, trouvera

veillant. Je vous dis en vérité qu'il l'établira sur tous ses biens.

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31 mai 2008 6 31 /05 /mai /2008 15:43
Livre premier - Avis utiles pour entrer dans la vie intérieure p.5

1.Qu'il faut imiter Jésus-Christ, et mépriser toutes les vanités du monde

2.Avoir d'humbles sentiments de soi-même

3.De la doctrine de la vérité

4.De la prévoyance dans les actions

5.De la lecture de l'Ecriture sainte

6.Des affections déréglées

7.Qu'il faut fuir l'orgueil et les vaines espérances

8.Eviter la trop grande familiarité

9.De l'obéissance et du renoncement à son propre sens

10.Qu'il faut éviter les entretiens inutiles

11.Des moyens d'acquérir la paix intérieure, et du soin d'avancer dans la vertu

12.De l'avantage de l'adversité

13.De la résistance aux tentations

14.Eviter les jugements téméraires, et ne se point rechercher soi-même

15.Des oeuvres de charité

16.Qu'il faut supporter les défauts d'autrui

17.De la vie religieuse

18.De l'exemple des saints

19.Des exercices d'un bon religieux

20.De l'amour de la solitude et du silence

21.De la componction du coeur

22.De la considération de la misère humaine

23.De la méditation de la mort

24.Du jugement et des peines des pécheurs

25.Qu'il faut travailler avec ferveur à l'amendement de sa vie

Livre premier - Avis utiles pour entrer dans la vie intérieure

1. Qu'il faut imiter Jésus-Christ, et mépriser toutes les vanités du

monde

1.Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres, dit le Seigneur. Ce sont les paroles

de Jésus-Christ, par lesquelles il nous exhorte à imiter sa conduite et sa vie, si nous

voulons être vraiment éclairés et délivrés de tout aveuglement du coeur.

Que notre principale étude soit donc de méditer la vie de Jésus-Christ.

2.La doctrine de Jésus-Christ surpasse toute doctrine des Saints: et qui posséderait son

esprit y trouverait la manne cachée.

Mais il arrive que plusieurs, à force d'entendre l'Evangile, n'en sont que peu touchés,

parce qu'ils n'ont point l'esprit de Jésus-Christ.

Voulez-vous comprendre parfaitement et goûter les paroles de Jésus-Christ ?

Appliquez-vous à conformer toute votre vie à la sienne.

3.Que vous sert de raisonner profondément sur la Trinité, si vous n'êtes pas humble, et

que par-là vous déplaisez à la Trinité ?

Certes, les discours sublimes ne font pas l'homme juste et saint, mais une vie pure rend

cher à Dieu.

J'aime mieux sentir la componction que d'en savoir la définition.

Quand vous sauriez toute la Bible par coeur et toutes les sentences des philosophes,

que vous servirait tout cela sans la grâce et la charité ?

Vanité des vanités, tout n'est que vanité, hors aimer Dieu et le servir lui seul.

La souveraine richesse est de tendre au royaume du ciel par le mépris du monde.

4.Vanité donc, d'amasser des richesses périssables et d'espérer en elles.

Vanité, d'aspirer aux honneurs et de s'élever à ce qu'il y a de plus haut.

Vanité, de suivre les désirs de la chair et de rechercher ce dont il faudra bientôt être

rigoureusement puni.

Vanité, de souhaiter une longue vie et de ne pas se soucier de bien vivre.

Vanité, de ne penser qu'à la vie présente et de ne pas prévoir ce qui la suivra.

Vanité, de s'attacher à ce qui passe si vite et de ne pas se hâter vers la joie qui ne finit

point.

5.Rappelez-vous souvent cette parole du Sage: L'oeil n'est pas rassasié de ce qu'il voit,

ni l'oreille remplie de ce qu'elle entend.

Appliquez-vous donc à détacher votre coeur de l'amour des choses visibles, pour le

porter tout entier vers les invisibles, car ceux qui suivent l'attrait de leurs sens souillent

leur âme et perdent la grâce de Dieu.



2. Avoir d'humbles sentiments de soi-même



1.Tout homme désire naturellement de savoir; mais la science sans la crainte de Dieu,

que vaut-elle ?

Un humble paysan qui sert Dieu est certainement fort au-dessus du philosophe superbe

qui, se négligeant lui-même, considère le cours des astres.

Celui qui se connaît bien se méprise, et ne se plait point aux louanges des hommes.

Quand j'aurais toute la science du monde, si je n'ai pas la charité, à quoi cela me

servirait-il devant Dieu, qui me jugera sur mes oeuvres ?

2.Modérez le désir trop vif de savoir; on ne trouvera là qu'une grande dissipation et une

grande illusion.

Les savants sont bien aise de paraître et de passer pour habiles.

Il y a beaucoup de choses qu'il importe peu ou qu'il n'importe point à l'âme de

connaître; et celui-là est bien insensé qui s'occupe d'autre chose que de ce qui intéresse

son salut.

La multitude des paroles ne rassasie point l'âme; mais une vie sainte rafraîchit l'esprit et

une conscience pure donne une grande confiance près de Dieu.

3.Plus et mieux vous savez, plus vous serez sévèrement jugé, si vous n'en vivez pas plus

saintement.

Quelque art et quelque science que vous possédiez, n'en tirez donc point de vanité;

craignez plutôt à cause des lumières qui vous ont été données.

Si vous croyez beaucoup savoir, et être perspicace, souvenez-vous que c'est peu de

chose près de ce que vous ignorez.

Ne vous élevez point en vous-même, avouez plutôt votre ignorance. Comment

pouvez-vous songer à vous préférer à quelqu'un, tandis qu'il y en a tant de plus doctes

que vous, et de plus instruits en la loi de Dieu ?

Voulez-vous apprendre et savoir quelque chose qui vous serve ? Aimez à vivre

inconnu et à n'être compté pour rien.

4.La science la plus haute et la plus utile est la connaissance exacte et le mépris de

soi-même.

Ne rien s'attribuer et penser favorablement des autres, c'est une grande sagesse et une

grande perfection.

Quand vous verriez votre frère commettre ouvertement une faute, même une faute très

grave, ne pensez pas cependant être meilleur que lui; car vous ignorez combien de

temps vous persévérerez dans le bien.

Nous sommes tous fragiles, mais croyez que personne n'est plus fragile que vous.



3. De la doctrine de la vérité



1.Heureux celui que la vérité instruit elle-même, non par des figures et des paroles qui

passent, mais en se montrant telle qu'elle est.

Notre raison et nos sens voient peu, et nous trompent souvent.

A quoi servent ces disputes subtiles sur des choses cachées et obscures, qu'au jugement

de Dieu on ne vous reprochera point d'avoir ignorées ?

C'est une grande folie de négliger ce qui est utile et nécessaire pour s'appliquer au

contraire curieusement à ce qui nuit. Nous avons des yeux, et nous ne voyons point.

2.Que nous importe ce qu'on dit sur les genres et sur les espèces ?

Celui à qui parle le Verbe éternel est délivré de bien des opinions.

Tout vient de ce Verbe unique, de lui procède toute parole, il en est le principe, et c'est

lui qui parle en dedans de nous.

Sans lui nulle intelligence, sans lui nul jugement n'est droit.

Celui pour qui une seule chose est tout, qui rappelle tout à cette unique chose, et voit

tout en elle, ne sera point ébranlé, et son coeur demeurera dans la paix de Dieu.

O Vérité, qui êtes Dieu, faites que je sois un avec vous dans un amour éternel !

Souvent j'éprouve un grand ennui à force de lire et d'entendre; en vous est tout ce que

je désire, tout ce que je veux.

Que tous les docteurs se taisent, que toutes les créatures soient dans le silence devant

vous: parlez-moi vous seul.

3.Plus un homme est recueilli en lui-même, et dégagé des choses extérieures, plus son

esprit s'étend et s'élève sans aucun travail, parce qu'il reçoit d'en haut la lumière de

l'intelligence.

Une âme pure, simple, formée dans le bien, n'est jamais dissipée au milieu même des

plus nombreuses occupations, parce qu'elle fait tout pour honorer Dieu, et que,

tranquille en elle-même, elle tâche de ne se rechercher en rien.

Qu'est-ce qui vous fatigue et vous trouble, si ce n'est les affections immortifiées de

votre coeur ?

4.L'homme bon et vraiment pieux dispose d'abord au-dedans de lui tout ce qu'il doit faire

au-dehors; il ne se laisse point entraîner, dans ses actions, au désir d'une inclination

vicieuse, mais il les soumet à la règle d'une droite raison.

Qui a un plus rude combat à soutenir que celui qui travaille à se vaincre ?

C'est là ce qui devrait nous occuper uniquement: combattre contre nous-mêmes,

devenir chaque jour plus forts contre nous, chaque jour faire quelques progrès dans le

bien.

Toute perfection, dans cette vie, est mêlée de quelque imperfection: et nous ne voyons

rien qu'à travers je ne sais quelle fumée.

L'humble connaissance de vous-même est une voie plus sûre pour aller à Dieu que les

recherches profondes de la science.

Ce n'est pas qu'il faille blâmer la science, ni la simple connaissance d'aucune chose; car

elle est bonne en soi, et dans l'ordre de Dieu; seulement on doit préférer toujours une

conscience pure et une vie sainte.

Mais, parce que plusieurs s'occupent davantage de savoir que de bien vivre, ils s'égarent

souvent, et ne retirent que peu ou point de fruit de leur travail.

5.Oh ! s'ils avaient autant d'ardeur pour extirper leurs vices et pour cultiver la vertu que

pour remuer de vaines questions, on ne verrait pas tant de maux et de scandales dans le

peuple, ni tant de relâchement dans les monastères.

Certes, au jour du jugement on ne nous demandera point ce que nous avons lu, mais ce

que nous avons fait; ni si nous avons bien parlé, mais si nous avons bien vécu.

Dites-moi où sont maintenant ces maîtres et ces docteurs que vous avez connus

lorsqu'ils vivaient encore, et lorsqu'ils florissaient dans leur science ?

D'autres occupent à présent leur place, et je ne sais s'ils pensent seulement à eux. Ils

semblaient, pendant leur vie, être quelque chose, et maintenant on n'en parle plus.

6.Oh ! que la gloire du monde passe vite ! Plût à Dieu que leur vie eût répondu à leur

science ! Ils auraient lu alors et étudié avec fruit.

Qu'il y en a qui se perdent dans le siècle par une vaine science, et par l'oubli du service

de Dieu.

Et, parce qu'ils aiment mieux être grands que d'être humbles, ils s'évanouissent dans

leurs pensées.

Celui-là est vraiment grand, qui a une grande charité.

Celui-là est vraiment grand, qui est petit à ses propres yeux, et pour qui la plus grande

gloire n'est qu'un pur néant.

Celui-là est vraiment sage, qui, pour gagner Jésus-Christ, regarde comme de l'ordure,

du fumier toutes les choses de la terre.

Celui-là possède la vraie science, qui fait la volonté de Dieu et renonce à la sienne.



4. De la prévoyance dans les actions



1.Il ne faut pas croire à toute parole, ni obéir à tout mouvement intérieur, mais peser

chaque chose selon Dieu, avec prudence et avec une longue attention.

Hélas ! nous croyons et nous disons plus facilement des autres le mal que le bien, tant

nous sommes faibles.

Mais les parfaits n'ajoutent pas foi aisément à tout ce qu'ils entendent, parce qu'ils

connaissent l'infirmité de l'homme, enclin au mal et léger dans ses paroles.

2.C'est une grande sagesse que de ne point agir avec précipitation, et de ne pas s'attacher

obstinément à son propre sens.

Il est encore de la sagesse de ne pas croire indistinctement tout ce que les hommes

disent, et ce qu'on a entendu et cru, de ne point aller aussitôt le rapporter aux autres.

Prenez conseil d'un homme sage et de conscience; et laissez-vous guider par un autre

qui vaille mieux que vous, plutôt que de suivre vos propres pensées.

Une bonne vie rend l'homme sage selon Dieu, et lui donne une grande expérience.

Plus on sera humble et soumis à Dieu, plus on aura de sagesse et de paix en toutes

choses.



5. De la lecture de l'Ecriture sainte



1.Il faut chercher la vérité dans l'Ecriture sainte et non l'éloquence.

Toute l'Ecriture doit être lue dans le même esprit qui l'a dictée.

Nous devons y chercher l'utilité plutôt que la délicatesse du langage.

Nous devons lire aussi volontiers des livres simples et pieux que les livres profonds et

sublimes.

Ne vous prévenez point contre l'auteur; mais, sans vous inquiéter s'il a peu ou

beaucoup de science, que le pur amour de la vérité vous porte à le lire.

Considérez ce qu'on vous dit, sans chercher qui le dit.

2.Les hommes passent, mais la vérité du Seigneur demeure éternellement.

Dieu nous parle en diverses manières, et par des personnes très diverses.

Dans la lecture de l'Ecriture sainte, souvent notre curiosité nous nuit, voulant examiner

et comprendre lorsqu'il faudrait passer simplement.

Si vous voulez en retirer du fruit, lisez avec humilité, avec simplicité, avec foi, et ne

cherchez jamais à passer pour habile.

Aimez à interroger; écoutez en silence les paroles des saints, et ne méprisez point les

sentences des vieillards, car elles ne sont pas proférées en vain.



6. Des affections déréglées



1.Dès que l'homme commence à désirer quelque chose désordonnément, aussitôt il

devient inquiet en lui-même.

Le superbe et l'avare n'ont jamais de repos, mais le pauvre et l'humble d'esprit vivent

dans l'abondance de la paix.

L'homme qui n'est pas encore parfaitement mort à lui-même est bien vite tenté, et il

succombe dans les plus petites choses.

Celui dont l'esprit est encore infirme, appesanti par la chair et incliné vers les choses

sensibles, a grand-peine à se détacher entièrement des désirs terrestres.

C'est pourquoi, lorsqu'il se refuse à les satisfaire, souvent il éprouve de la tristesse, et il

est disposé à l'impatience quand on lui résiste.

2.Que, s'il a obtenu ce qu'il convoitait, aussitôt le remords de la conscience pèse sur lui,

parce qu'il a suivi sa passion, qui ne sert de rien pour la paix qu'il cherchait.

C'est en résistant aux passions, et non en leur cédant, qu'on trouve la véritable paix du

coeur.

Point de paix donc dans le coeur de l'homme charnel, de l'homme livré aux choses

extérieures: la paix est le partage de l'homme fervent et spirituel.



7. Qu'il faut fuir l'orgueil et les vaines espérances



1.Insensé celui qui met son espérance dans les hommes ou dans quelque créature que ce

soit.

N'ayez point de honte de servir les autres, et de paraître pauvre en ce monde pour

l'amour de Jésus-Christ.

Ne vous appuyez point sur vous-même, et ne vous reposez que sur Dieu seul.

Faites ce qui est en vous, et Dieu secondera votre bonne volonté.

Ne vous confiez point en votre science, ni dans l'habileté d'aucune créature, mais plutôt

dans la grâce de Dieu qui aide les humbles et qui humilie les présomptueux.

2.Ne vous glorifiez point dans les richesses que vous pouvez avoir, ni dans la puissance

de vos amis, mais en Dieu, qui donne tout, et qui, par-dessus tout, désire encore se

donner lui-même.

Ne vous élevez point à cause de la force ou de la beauté de votre corps, qu'une légère

infirmité abat et flétrit.

N'ayez point de complaisance en vous-même à cause de votre esprit ou de votre

habileté, de peur de déplaire à Dieu, de qui vient tout ce que vous avez reçu de bon de

la nature.

3.Ne vous estimez pas meilleur que les autres; peut-être êtes-vous pire aux yeux de Dieu,

qui sait ce qu'il y a dans l'homme.

Ne vous enorgueillissez pas de vos bonnes oeuvres, car les jugements de Dieu sont

autres que ceux des hommes, et ce qui plaît aux hommes, souvent lui déplaît.

S'il y a quelque bien en vous, croyez qu'il y en a plus dans les autres, afin de conserver

l'humilité.

Vous ne hasardez rien à vous mettre au-dessous de tous, mais il vous serait très

nuisible de vous préférer à un seul.

L'homme humble jouit d'une paix inaltérable, la colère et l'envie troublent le coeur du

superbe.



8. Eviter la trop grande familiarité



1.N'ouvrez pas votre coeur à tous indistinctement; mais confiez ce qui vous touche à

l'homme sage et craignant Dieu.

Ayez peu de commerce avec les jeunes gens et les personnes du monde.

Ne flattez point les riches, et ne désirez point de paraître devant les grands.

Recherchez les humbles, les simples, les personnes de piété et de bonnes moeurs, et ne

vous entretenez que de choses édifiantes.

N'ayez de familiarité avec aucune femme, mais recommandez à Dieu toutes celles qui

sont vertueuses.

Ne souhaitez d'être familier qu'avec Dieu et les anges, et évitez d'être connu des

hommes.

2.Il faut avoir de la charité pour tout le monde, mais la familiarité ne convient point.

Il arrive que, sans la connaître, on estime une personne sur sa bonne réputation, mais,

en se montrant, elle détruit l'opinion qu'on avait d'elle.

Nous nous imaginons quelquefois plaire aux autres par nos assiduités, et c'est plutôt

alors que nous commençons à leur déplaire par les défauts qu'ils découvrent en nous.



9. De l'obéissance et du renoncement à son propre sens



1.C'est quelque chose de bien grand que de vivre sous un supérieur, dans l'obéissance, et

de ne pas dépendre de soi-même.

Il est beaucoup plus sûr d'obéir que de commander.

Quelques-uns obéissent plutôt par nécessité que par amour, et ceux-là, toujours

souffrants, sont portés au murmure. Jamais ils ne posséderont la liberté d'esprit, à

moins qu'ils ne se soumettent de tout leur coeur, à la cause de Dieu.

Allez où vous voudrez, vous ne trouverez de repos que dans une humble soumission à

la conduite d'un supérieur. Plusieurs s'imaginant qu'ils seraient meilleurs en d'autres

lieux, ont été trompés par cette idée de changement.

2.Il est vrai que chacun aime à suivre son propre sens, et a plus d'inclination pour ceux

qui pensent comme lui.

Mais si Dieu est au milieu de nous, il est quelquefois nécessaire de renoncer à notre

sentiment pour le bien de la paix.

Quel est l'homme si éclairé qu'il sache tout parfaitement ?

Ne vous fiez donc pas trop à votre sentiment, mais écoutez aussi volontiers celui des

autres.

Si votre sentiment est bon, et qu'à cause de Dieu vous l'abandonniez pour en suivre un

autre, vous en retirerez plus d'avantage.

3.J'ai souvent ouï dire qu'il est plus sûr d'écouter et de recevoir un conseil que de le

donner.

Car il peut arriver que le sentiment de chacun soit bon; mais ne vouloir pas céder aux

autres, lorsque l'occasion ou la raison le demande, c'est la marque d'un esprit superbe et

opiniâtre.



10. Qu'il faut éviter les entretiens inutiles



1.Evitez autant que vous pourrez le tumulte du monde, car il y a du danger à s'entretenir

des choses du siècle, même avec une intention pure.

Bientôt la vanité souille l'âme et la captive.

Je voudrais plus souvent m'être tu, et ne m'être point trouvé avec les hommes.

D'où vient que nous aimions tant à parler et à converser lorsque si rarement il arrive

que nous rentrions dans le silence avec une conscience qui ne soit point blessée ?

C'est que nous cherchons dans ces entretiens une consolation mutuelle et un

soulagement pour notre coeur fatigué de pensées contradictoires.

Nous nous plaisons à parler, à occuper notre esprit de ce que nous aimons, de ce que

nous souhaitons, de ce qui contrarie nos désirs.

2.Mais souvent, hélas ! bien vainement; car cette consolation extérieure n'est pas un

médiocre obstacle à la consolation que Dieu donne intérieurement.

Il faut donc veiller et prier, afin que le temps ne se passe pas sans fruit.

S'il est permis, s'il convient de parler, parlez de ce qui peut édifier.

La mauvaise habitude et le peu de soin de notre avancement nous empêchent d'observer

notre langue.

Cependant de pieuses conférences sur les choses spirituelles, entre des personnes unies

selon Dieu et animées d'un même esprit, servent beaucoup au progrès dans la

perfection.



11. Des moyens d'acquérir la paix intérieure, et du soin d'avancer dans

la vertu



1.Nous pourrions jouir d'une grande paix, si nous voulions ne nous point occuper de ce

que disent et de ce que font les autres et de ce dont nous ne sommes point chargés.

Comment peut-il être longtemps en paix, celui qui s'embarrasse de soins étrangers, qui

cherche à se répandre au-dehors, et ne se recueille que peu ou rarement en lui-même ?

Heureux les simples, parce qu'ils posséderont une grande paix !

2.Comment quelques saints se sont-ils élevés à un si haut degré de vertu et de

contemplation ?

C'est qu'ils se sont efforcés de mourir à tous les désirs de la terre, et qu'ils ont pu ainsi

s'unir à Dieu par le fond le plus intime de leur coeur, et s'occuper librement

d'eux-mêmes.

Pour nous, nous sommes trop à nos passions, et trop inquiets de ce qui se passe.

Rarement nous surmontons parfaitement un seul vice, nous n'avons point d'ardeur pour

faire chaque jour quelques progrès, et ainsi nous restons tièdes et froids.

3.Si nous étions tout a fait morts à nous-mêmes et moins préoccupés au-dedans de nous,

alors nous pourrions aussi goûter les choses de Dieu et acquérir quelque expérience de

la céleste contemplation.

Le plus grand, l'unique obstacle, c'est qu'asservis à nos passions et à nos convoitises,

nous ne faisons aucun effort pour entrer dans la vois parfaite des saints.

Et, s'il arrive que nous éprouvions quelque légère adversité, nous nous laissons

aussitôt abattre, et nous recourons aux consolations humaines.

4.Si tels que des soldats généreux, nous demeurions fermes dans le combat, nous

verrions certainement le secours de Dieu descendre sur nous du ciel.

Car il est toujours prêt à aider ceux qui résistent et qui espèrent en sa grâce, et c'est lui

qui nous donne des occasions de combattre, afin de nous rendre victorieux.

Si nous plaçons uniquement le progrès de la vie chrétienne dans les observances

extérieures, notre dévotion sera de peu de durée.

Mettons donc la cognée à la racine de l'arbre, afin que dégagés des passions, nous

possédions notre âme en paix.

5.Si nous déracinions chaque année un seul vice, bientôt nous serions parfaits.

Mais nous sentons souvent, au contraire, que nous étions meilleurs et que notre vie

était plus pure, lorsque nous quittâmes le siècle, qu'après plusieurs années de

profession.

Nous devrions croître chaque jour en ferveur et en vertu, et maintenant on compte pour

beaucoup d'avoir conservé une partie de sa ferveur.

Si nous nous faisions d'abord un peu de violence, nous pourrions tout faire ensuite

aisément et avec joie.

6.Il est dur de renoncer à ses habitudes, mais il est plus dur encore de courber sa propre

volonté.

Cependant, si vous ne savez pas vous vaincre en des choses légères, comment

remporterez-vous des victoires plus difficiles ?

Résistez dès le commencement à votre inclination, rompez sans aucun retard toute

habitude mauvaise, de peur que peu à peu elle ne vous engage dans de plus grandes

difficultés.

Oh ! si vous considériez quelle paix ce serait pour vous, quelle joie pour les autres, en

vivant comme vous le devez, vous auriez, je crois, plus d'ardeur pour votre avancement

spirituel.



12. De l'avantage de l'adversité



1.Il nous est bon d'avoir quelquefois des peines et des traverses, parce que souvent elles

rappellent l'homme à son coeur, et lui font sentir qu'il est en exil, et qu'il ne doit mettre

son espérance en aucune chose du monde.

Il nous est bon de souffrir quelquefois des contradictions, et qu'on pense mal ou peu

favorablement de nous, quelques bonnes que soient nos actions et nos intentions.

Souvent cela sert à nous prémunir contre la vaine gloire.

Car nous avons plus d'empressement à chercher Dieu, qui voit le fond du coeur, quand

les hommes au-dehors nous rabaissent et pensent mal de nous.

2.C'est pourquoi l'homme devrait s'affermir tellement en Dieu, qu'il n'eût pas besoin de

chercher tant de consolations humaines.

Lorsque, avec une volonté droite, l'homme est troublé, tenté, affligé de mauvaises

pensées, il reconnaît alors combien Dieu lui est nécessaire, et qu'il n'est capable

d'aucun bien sans lui.

Alors il s'attriste, il gémit, il prie à cause des maux qu'il souffre.

Alors il s'ennuie de vivre plus longtemps, et il souhaite que la mort arrive, afin que,

délivré de ses liens, il soit avec Jésus-Christ.

Alors aussi il comprend bien qu'une sécurité parfaite, une pleine paix, ne sont point de

ce monde.



13. De la résistance aux tentations



1.Tant que nous vivons ici-bas, nous ne pouvons être exempts de tribulations et

d'épreuves.

C'est pourquoi il est écrit au livre de Job: La tentation est la vie de l'homme sur la

terre.

Chacun devrait donc être toujours en garde contre les tentations qui l'assiègent, et

veiller et prier pour ne point laisser lieu aux surprises du démon, qui ne dort jamais, et

qui tourne de tous côtés, cherchant quelqu'un pour le dévorer.

Il n'est point d'homme si parfait et si saint qui n'ait quelquefois des tentations, et nous

ne pouvons en être entièrement affranchis.

2.Mais, quoique importunes et pénibles, elles ne laissent pas d'être souvent très utiles à

l'homme parce qu'elles l'humilient, le purifient et l'instruisent.

Tous les saints ont passé par beaucoup de tentations et de souffrances, et c'est par cette

voie qu'ils ont avancé; mais ceux qui n'ont pu soutenir ces épreuves, Dieu les a

réprouvés, et ils ont défailli dans la route du salut.

Il n'y a point d'ordre si saint, ni de lieu si secret, où l'on ne trouve des peines et des

tentations.

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31 mai 2008 6 31 /05 /mai /2008 15:20
Thérèse à 13 ans

Je sentais bien que le Bon Dieu était tout près, que, sans m'en apercevoir, j'avais dit, comme un enfant, des paroles qui ne venaient pas de moi mais de Lui. Ma Mère bien-aimée, vous comprenez qu'aux novices tout est permis

Manuscrit C Folio 26 Verso.

il faut qu'elles puissent dire ce qu'elles pensent sans aucune restriction, le bien comme le mal. Cela leur est d'autant plus facile avec moi qu'elles ne me doivent pas le respect qu'on rend à une maîtresse. Je ne puis dire que Jésus me fait marcher extérieurement par la voie des humiliations. Il se contente de m'humilier au fond de mon âme ; aux yeux des créatures tout me réussit, je suis le chemin des honneurs, autant comme cela est possible en religion. Je comprends que ce n'est pas pour moi, mais pour les autres, qu'il me faut marcher par ce chemin qui paraît si périlleux, En effet si je passais aux yeux de la communauté pour une religieuse remplie de défauts, incapable, sans intelligence ni jugement, il vous serait impossible, ma Mère, de vous faire aider par moi. Voilà pourquoi le Bon Dieu a jeté un voile sur tous mes défauts intérieurs et extérieurs, Ce voile, parfois, m'attire quelques compliments de la part des novices, je sens bien qu'elles ne me les font pas par flatterie mais que c'est l'expression de leurs sentiments naïfs ; vraiment cela ne saurait m'inspirer de vanité, car j'ai sans cesse présent à la pensée le souvenir de ce que je suis. Cependant, quelquefois il me vient un désir bien grand d'entendre autre chose que des louanges. Vous savez, ma Mère bien-aimée que je préfère le vinaigre au sucre ; mon âme aussi se fatigue d'une nourriture trop sucrée, et Jésus permet alors qu'on lui serve une bonne petite salade,

Manuscrit C Folio 27 Recto.

bien vinaigrée, bien épicée, rien n'y manque excepté l'huile, ce qui lui donne une saveur de plus... Cette bonne petite salade m'est servie par les novices au moment où je m'y attends le moins. Le bon Dieu soulève le voile qui cache mes imperfections, alors mes chères petites soeurs me voyant telle que je suis ne me trouvent plus tout à fait à leur goût. Avec une simplicité qui me ravit, elles me disent tous les combats que je leur donne, ce qui leur déplaît en moi ; enfin, elles ne se gênent pas davantage que s'il était question d'une autre, sachant qu'elles me font an grand plaisir en agissant ainsi. Ah ! vraiment, c'est plus qu'un plaisir, c'est un festin délicieux qui comble mon âme de joie. Je ne puis m'expliquer comment une chose qui déplaît tant à la nature peut causer un si grand bonheur ; si je ne l'avais expérimenté, je ne pourrais le croire... Un jour que j'avais particulièrement désiré d'être humiliée, il arriva qu'une novice (NHA 1115) se chargea si bien de me satisfaire qu'aussitôt je pensai à Saül maudissant David (NHA 1116) (2S 16,10) et je me disais : oui, c'est bien le Seigneur qui lui ordonne de me dire toutes ces choses... Et mon âme savourait délicieusement la nourriture amère qui lui était servie avec tant d'abondance. C'est ainsi que le bon Dieu daigne prendre soin de moi. Il ne peut toujours me donner le pain fortifiant de l'humiliation extérieure, mais de temps en temps, Il me permet de me nourrir des miettes qui tombent de la table DES ENFANTS (NHA 1117) (Mc 7,28) Ah ! que sa miséricorde est grande, je ne pourrai la

Manuscrit C Folio 27 Verso.

chanter qu'au Ciel... (Ps 89,2) Mère bien-aimée, puisqu'avec vous j'essaie de commencer à la chanter sur la terre, cette miséricorde infinie, je dois encore vous dire un grand bienfait que j'ai retiré de la mission que vous m'avez confiée. Autrefois lorsque je voyais une soeur qui faisait quelque chose qui me déplaisait et me paraissait irrégulier, je me disais : Ah ! si je pouvais lui dire ce que je pense, lui montrer qu'elle a tort, que cela me ferait de bien ! Depuis que j'ai pratiqué un peu le métier, je vous assure, ma Mère, que j'ai tout à fait changé de sentiment. Lorsqu'il m'arrive de voir une soeur faire une action qui me paraît imparfaite, je pousse un soupir de soulagement et je me dis : Quel bonheur ! ce n'est pas une novice, je ne suis pas obligée de la reprendre. Et puis bien vite je tâche d'excuser la soeur et de lui prêter de bonnes intentions qu'elle a sans doute. Ah ! ma Mère, depuis que je suis malade, les soins que vous me prodiguez m'ont encore beaucoup instruite sur la charité. Aucun remède ne vous semble trop cher, et s'il ne réussit pas, sans vous lasser vous essayez autre chose. Lorsque j'allais à la récréation, quelle attention ne faisiez-vous pas à ce que je sois bien placée à l'abri des courants d'air ! Enfin, si je voulais tout dire, je ne terminerais pas. En pensant à toutes ces choses, je me suis dit que je devrais être aussi compatissante pour les infirmités spirituelles de mes soeurs, que vous l'êtes, ma Mère chérie, en me soignant avec tant d'amour. J'ai remarqué (et c'est tout naturel) que les soeurs les plus saintes sont les

Manuscrit C Folio 28 Recto.

plus aimées, on recherche leur conversation, on leur rend des services sans qu'elles les demandent, enfin ces âmes capables de supporter des manques d'égards, de délicatesses, se voient entourées de l'affection de toutes. On peut leur appliquer cette parole de notre Père Saint Jean de la Croix : Tons les biens m'ont été donnés quand je ne les ai plus recherchés par amour-propre. (NHA 1118) Les âmes imparfaites au contraire, ne sont point recherchées, sans doute on se tient à leur égard dans les bornes de la politesse religieuse, mais craignant peut-être de leur dire quelques paroles peu aimables, on évite leur compagnie. En disant les âmes imparfaites, je ne veux pas seulement parler des imperfections spirituelles, puisque les plus saintes ne seront parfaites qu'au Ciel, je veux parler du manque de jugement, d'éducation, de la susceptibilité de certains caractères, toutes choses qui ne rendent pas la vie très agréable. Je sais bien que ces infirmités morales sont chroniques, il n'y a pas d'espoir de guérison, mais je sais bien aussi que ma Mère ne cesserait pas de me soigner, d'essayer de me soulager si je restais malade toute ma vie. Voici la conclusion que j'en tire : Je dois rechercher en récréation, en licence, la compagnie des soeurs qui me sont le moins agréables, remplir près de ces âmes blessées l'office du bon Samaritain. Une parole, un sourire aimable, suffisent souvent pour épanouir une âme triste ; mais ce n'est pas absolument pour atteindre ce but que je veux pratiquer la charité car je sais que bientôt je serais découragée : un mot que j'aurai dit avec la meilleure intention sera peut-être interprété tout de travers. Aussi pour ne pas perdre mon temps, je veux être aimable avec tout le monde (Citation de Jean délocalisée, place exacte à retrouver ! ! ! (Jn 16,20)

Manuscrit C Folio 28 Verso.

(et particulièrement avec les soeurs les moins aimables) pour réjouir Jésus et répondre au conseil qu'Il donne dans l'Evangile à peu près en ces termes : " Quand vous faites un festin n'invitez pas vos parents et vos amis de peur qu'ils ne vous invitent à leur tour, et qu'ainsi vous ayez reçu votre récompense ; mais invitez les pauvres, les boiteux, les paralytiques (Lc 14,12-14) et vous serez heureux de ce qu'ils ne pourront vous rendre, (NHA 1119) car votre Père qui voit dans le secret vous en récompensera " (Mt 6,3-4) (NHA 1120) Quel festin pourrait offrir une carmélite à ses soeurs si ce n'est un festin spirituel composé de charité aimable et joyeuse ? Pour moi, je n'en connais pas d'autre et je veux imiter Saint Paul qui se réjouissait avec ceux qu'il trouvait dans la joie (NHA 1121) il est vrai qu'il pleurait aussi avec les affligés (Rm 12,15) et les larmes doivent quelquefois paraître dans le festin que je veux servir, mais toujours j'essaierai qu'à la fin ces larmes se changent en joie (NHA 1122) (Jn 16,20) puisque le Seigneur aime ceux qui donnent avec joie. (2Co 9,7) (NHA 1123) (2Co 9,7) Je me souviens d'un acte de charité que le Bon Dieu m'inspira de faire étant encore novice, c'était peu de chose, cependant notre Père qui voit dans le secret, qui regarde plus à l'intention qu'à la grandeur de l'action, m'en a déjà récompensée, sans attendre l'autre vie. C'était du temps que Soeur Saint Pierre allait encore au choeur et au réfectoire. (Mt 6,3-4) A l'oraison du soir elle était placée devant moi : dix minutes avant six heures, il fallait qu'une soeur se dérange pour la conduire au réfectoire, car les infirmières avaient alors trop de malades pour venir

Manuscrit C Folio 29 Recto.

la chercher. Cela me coûtait beaucoup de me proposer pour rendre ce petit service, car je savais que ce n'était pas facile de contenter cette pauvre soeur Saint Pierre qui souffrait tant qu'elle n'aimait pas à changer de conductrice. Cependant je ne voulais pas manquer une si belle occasion d'exercer la charité, me souvenant que Jésus avait dit : Ce que vous ferez au plus petit des miens c'est à moi que vous l'aurez fait. (NHA 1124) (Mt 25,40) Je m'offris donc bien humblement pour la conduire : ce ne fut pas sans mal que je parvins à faire accepter mes services ! Enfin je me mis à l'oeuvre et j'avais tant de bonne volonté que je réussis parfaitement. Chaque soir quand je voyais ma Soeur Saint Pierre secouer son sablier, je savais que cela voulait dire : partons ! C'est incroyable comme cela me coûtait de me déranger surtout dans le commencement ; je le faisais pourtant immédiatement, et puis, toute une cérémonie commençait. Il fallait remuer et porter le banc d'une certaine manière, surtout ne pas se presser, ensuite la promenade avait lieu. Il s'agissait de suivre la pauvre infirme en la soutenant par sa ceinture, je le faisais avec le plus de douceur qu'il m'était possible ; mais si, par malheur, elle faisait un faux pas, aussitôt il lui semblait que je la tenais mal et qu'elle allait tomber. " Ah ! mon Dieu ! vous allez trop vite, j'vais m'briser. " Si j'essayais d'aller encore plus doucement : " Mais suivez-moi donc ! je n'sens pus vot'main, vous m'avez lâchée, j'vais tomber ; ah ! j'avais bien dit qu'vous étiez trop jeune pour me conduire. " Enfin nous arrivions sans accident au réfectoire ; là survenaient d'autres difficultés, il s'agissait de faire asseoir Soeur Saint Pierre et d'agir adroitement pour

Manuscrit C Folio 29 Verso.

ne pas la blesser, ensuite il fallait relever ses manches (encore d'une certaine manière), puis j'étais libre de m'en aller. Avec ses pauvres mains estropiées elle arrangeait son pain dans son godet, comme elle pouvait. Je m'en aperçus bientôt et, chaque soir, je ne la quittai qu'après lui avoir encore rendu ce petit service. Comme elle ne me l'avait pas demandé, elle fut très touchée de mon attention et ce fut par ce moyen que je n'avais pas cherché exprès, que je gagnai tout à fait ses bonnes grâces et surtout (je l'ai su plus tard) parce que, après avoir coupé son pain, je lui faisais avant de m'en aller mon plus beau sourire. Ma Mère bien-aimée, peut-être êtes-vous étonnée que je vous écrive ce petit acte de charité, passé depuis si longtemps. Ah ! si je l'ai fait c'est que je sens qu'il me faut chanter, à cause de lui, les miséricordes du Seigneur, Il a daigné m'en laisser le souvenir, comme un parfum qui me porte à pratiquer la charité. (Ps 89,2) Je me souviens parfois de certains détails qui sont pour mon âme comme une brise printanière. En voici un qui se présente à ma mémoire : Un soir d'hiver j'accomplissais comme d'habitude mon petit office, il faisait froid, il faisait nuit... tout à coup j'entendis dans le lointain le son harmonieux d'un instrument de musique, alors je me représentai un salon bien éclairé, tout brillant de dorures, des jeunes filles élégamment vêtues se faisant mutuellement des compliments et des politesses mondaines ; puis mon regard se porta sur la pauvre malade que je soutenais ; au lieu d'une mélodie j'entendais de temps en temps ses gémissements plaintifs, au lieu de dorures,

Manuscrit C Folio 30 Recto.

je voyais les briques de notre cloître austère, à peine éclairé par une faible lueur. Je ne puis exprimer ce qui se passa dans mon âme, ce que je sais c'est que le Seigneur l'illumina des rayons de la vérité qui surpassèrent tellement l'éclat ténébreux des fêtes de la terre, que je ne pouvais croire à mon bonheur... Ah ! pour jouir mille ans des fêtes mondaines, je n'aurais pas donné les dix minutes employées à remplir mon humble office de charité... Si déjà dans la souffrance, au sein du combat, on peut jouir un instant d'un bonheur qui surpasse tous les bonheurs de la terre, en pensant que le bon Dieu nous a retirées du monde, que sera-ce dans le Ciel lorsque nous verrons, au sein d'une allégresse et d'un repos éternels, la grâce incomparable que le Seigneur nous a faite en nous choisissant pour habiter dans sa maison (NHA 1125) véritable portique des Cieux ?... (Gn 28,17 Ps 27,4) Ce n'est pas toujours avec ces transports d'allégresse que j'ai pratiqué la charité, mais au commencement de ma vie religieuse, Jésus voulut me faire sentir combien il est doux

de le voir dans l'âme de ses épouses ; aussi lorsque je conduisais ma Soeur Saint Pierre, je le faisais avec tant d'amour qu'il m'aurait été impossible de mieux faire si j'avais dû conduire Jésus lui-même. La pratique de la charité ne m'a pas toujours été si douce, je vous le disais à l'instant, ma Mère chérie ; pour vous le prouver, je vais vous raconter certains petits combats qui certainement vous feront sourire. Longtemps, à l'oraison du soir, je fus placée devant une soeur qui avait une drôle de manie, et je pense... beaucoup de lumières, car elle se servait rarement d'un livre. Voici comment je

Manuscrit C Folio 30 Verso.

m'en apercevais : Aussitôt que cette soeur était arrivée, elle se mettait à faire un étrange petit bruit qui ressemblait à celui qu'on ferait en frottant deux coquillages l'un contre l'autre. Il n'y avait que moi qui m'en apercevais, car j'ai l'oreille extrêmement fine (un peu trop parfois). Vous dire, ma Mère, combien ce petit bruit me fatiguait, c'est chose impossible : j'avais grande envie de tourner la tête et de regarder la coupable qui, bien sûr, ne s'apercevait pas de son tic, c'était l'unique moyen de l'éclairer ; mais au fond du cour je sentais qu'il valait mieux souffrir cela pour l'amour du bon Dieu et pour ne pas faire de la peine à la soeur. Je restais donc tranquille, j'essayais de m'unir au bon Dieu, d'oublier le petit bruit... tout était inutile, je sentais la sueur qui m'inondait et j'étais obligée de faire simplement une oraison de souffrance, mais tout en souffrant, je cherchais le moyen de le faire non pas avec agacement, mais avec Joie et paix, au moins dans l'intime de l'âme. Alors je tâchais d'aimer le petit bruit si désagréable ; au lieu d'essayer de ne pas l'entendre (chose impossible) je mettais mon attention à le bien écouter, comme s'il eût été un ravissant concert et toute mon oraison (qui n'était pas celle de quiétude) se passait à offrir ce concert à Jésus. Une autre fois, j'étais au lavage devant une soeur qui me lançait de l'eau sale à la figure à chaque fois qu'elle soulevait les mouchoirs sur son banc ; mon premier mouvement fut de me reculer en

Manuscrit C Folio 31 Recto.

m'essuyant la figure, afin de montrer à la soeur qui m'aspergeait qu'elle me rendrait service en se tenant tranquille, mais aussitôt je pensai que j'étais bien sotte de refuser des trésors qui m'étaient donnés si généreusement et je me gardai bien de faire paraître mon combat. Je fis tous mes efforts pour désirer de recevoir beaucoup d'eau sale, de sorte qu'à la fin j'avais vraiment pris goût à ce nouveau genre d'aspersion et je me promis de revenir une autre fois à cette heureuse place où l'on recevait tant de trésors. Mère bien-aimée, vous voyez que je suis une très petite âme qui ne peut offrir au bon Dieu que de très petites choses, encore m'arrive-t-il souvent de laisser échapper de ces petits sacrifices qui donnent tant de paix à l'âme ; cela ne me décourage pas, je supporte d'avoir un peu moins de paix et je tâche d'être plus vigilante une autre fois. Ah ! le Seigneur est si bon pour moi qu'il m'est impossible de le craindre, toujours Il m'a donné ce que j'ai désiré ou plutôt Il m'a fait désirer ce qu'Il voulait me donner ; ainsi peu de temps avant que mon épreuve contre la foi commence, je me disais : Vraiment je n'ai pas de grandes épreuves extérieures et pour en avoir d'intérieures il faudrait que le bon Dieu change ma voie, je ne crois pas qu'Il le fasse, pourtant je ne puis toujours vivre ainsi dans le repos... quel moyen donc Jésus trouvera-t-Il pour m'éprouver ? La réponse ne se fit pas attendre et me montra que Celui que j'aime n'est pas à court de moyens ; sans changer ma voie, Il m'envoya l'épreuve qui devait mêler une salutaire amertume à toutes mes joies. Ce n'est pas seulement lorsqu'il veut m'éprouver

Manuscrit C Folio 31 Verso.

que Jésus me le fait pressentir et désirer. Depuis bien longtemps j'avais un désir qui me paraissait tout à fait irréalisable, celui d'avoir un frère prêtre, je pensais souvent que si mes petits frères ne s'étaient pas envolés au Ciel j'aurais eu le bonheur de les voir monter à l'autel ; mais puisque le bon Dieu les a choisis pour en faire des petits anges je ne pouvais plus espérer de voir mon rêve se réaliser ; et voilà que non seulement Jésus m'a fait la grâce que je désirais, mais Il m'a unie par les liens de l'âme à deux de ses apôtres, qui sont devenus mes frères... Je veux, ma Mère bien-aimée, vous raconter en détails comment Jésus combla mon désir et même le dépassa, puisque je ne désirais qu'un frère prêtre qui chaque jour pense à moi au saint autel. Ce fut notre Sainte Mère Thérèse qui m'envoya pour bouquet de fête en 1895 mon premier petit frère (NHA 1126) J'étais au lavage, bien occupée de mon travail, lorsque mère Agnès de Jésus, me prenant à l'écart, me lut une lettre qu'elle venait de recevoir. C'était un jeune séminariste, inspiré, disait-il, par Sainte Thérèse, qui venait demander une soeur qui se dévouât spécialement au salut de son âme et l'aidât de ses prières et sacrifices lorsque'il serait missionnaire afin qu'il puisse sauver beaucoup d'âmes. Il promettait d'avoir toujours un souvenir pour celle qui deviendrait sa soeur, lorsqu'il pourrait offrir le Saint Sacrifice. Mère Agnès de Jésus me dit qu'elle voulait que ce soit moi gui devînt la soeur de ce futur missionnaire.

Manuscrit C Folio 32 Recto.

Ma Mère, vous dire mon bonheur serait chose impossible, mon désir comblé d'une façon inespérée fit naître dans mon coeur une joie que j'appellerai enfantine, car il me faut remonter aux jours de mon enfance pour trouver le souvenir de ces joies si vives que l'âme est trop petite pour les contenir ; jamais depuis des années je n'avais goûté ce genre de bonheur. Je sentais que de ce côté mon âme était neuve, c'était comme si l'on avait touché pour la première fois des cordes musicales restées jusque-là dans l'oubli. Je comprenais les obligations que je m'imposais, aussi je me mis à l'oeuvre en essayant de redoubler de ferveur. Il faut avouer que d'abord je n'eus pas de consolations pour stimuler mon zèle ; après avoir écrit une charmante lettre pleine de coeur et de nobles sentiments, pour remercier Mère Agnès de Jésus, mon petit frère ne donna plus signe de vie qu'au mois de juillet suivant, excepté qu'il envoya sa carte au mois de novembre pour dire qu'il entrait à la caserne. C'était à vous, ma Mère bien-aimée, que le bon Dieu avait réservé d'achever l'oeuvre commencée ; sans doute c'est par la prière et le sacrifice qu'on peut aider les missionnaires, mais parfois lorsqu'il plaît à Jésus d'unir deux âmes pour sa gloire il permet que de temps en temps elles puissent se communiquer leurs pensées et s'exciter à aimer Dieu davantage ; mais il faut pour cela une volonté expresse de l'autorité, car il me semble qu'autrement cette correspondance ferait plus de mal que de bien, sinon au missionnaire du moins à la carmélite continuellement portée par son genre de vie

Manuscrit C Folio 32 Verso.

à se replier sur elle-même. Alors au lieu de l'unir au bon Dieu, cette correspondance (même éloignée) qu'elle aurait sollicitée lui occuperait l'esprit ; en s'imaginant faire monts et merveilles, elle ne ferait rien du tout que de se procurer, sous couleur de zèle, une distraction inutile. Pour moi, il en est de cela comme du reste, je sens qu'il faut, pour que mes lettres fassent du bien, qu'elles soient écrites par obéissance et que j'éprouve plutôt de la répugnance que du plaisir à les écrire. Ainsi quand je parle avec une novice, je tâche de le faire en me mortifiant, j'évite de lui adresser des questions qui satisferaient ma curiosité ; si elle commence une chose intéressante et puis passe à une autre qui m'ennuie sans achever la première, je me garde bien de lui rappeler le sujet qu'elle a laissé de côté, car il me semble qu'on ne peut faire aucun bien lorsqu'on se recherche soi-même. Ma Mère bien-aimée, je m'aperçois que je ne me corrigerai jamais, me voici encore partie bien loin de mon sujet, avec toutes mes dissertations ; excusez-moi, je vous en prie, et permettez que je recommence à la prochaine occasion puisque je ne puis faire autrement !... Vous agissez comme le bon Dieu qui ne se fatigue pas de m'entendre, lorsque je Lui dis tout simplement mes peines et mes joies comme s'Il ne les connaissait pas... Vous aussi, ma Mère, vous connaissez depuis longtemps ce que je pense et tous les événements un peu mémorables de ma vie ; je ne saurais donc vous apprendre rien de nouveau. Je ne puis m'empêcher de rire en pensant que je vous écris scrupuleusement tant de choses

Manuscrit C Folio 33 Recto.

que vous savez aussi bien que moi. Enfin, Mère chérie, je vous obéis et si maintenant vous ne trouvez pas d'intérêt à lire ces pages, peut-être qu'elles vous distrairont dans vos vieux jours et serviront ensuite pour allumer votre feu, ainsi je n'aurai pas perdu mon temps.. . Mais je m'amuse à parler comme un enfant ; ne croyez pas, ma Mère, que je recherche quelle utilité peut avoir mon pauvre travail ; puisque je le fais par obéissance cela me suffit et je n'éprouverais aucune peine si vous le brûliez sous mes yeux avant de l'avoir lu. Il est temps que je reprenne l'histoire de mes Frères qui tiennent maintenant une si grande place dans ma vie. L'année dernière à la fin du mois de mai (NHA 1127) je me souviens qu'un jour vous m'avez fait appeler avant le réfectoire. Le coeur me battait bien fort lorsque j'entrai chez vous, ma Mère chérie ; je me demandais ce que vous pouviez avoir à me dire. C'était la première fois que vous me faisiez demander ainsi. Après m'avoir dit de m'asseoir, voici la proposition que vous m'avez faite : "Voulez-vous vous charger des intérêts spirituels d'un missionnaire qui doit être ordonné prêtre et partir prochainement ? " (NHA 1128) Et puis, ma Mère, vous m'avez lu la lettre de ce jeune Père afin que je sache au juste ce qu'il demandait. Mon premier sentiment fut un sentiment de joie qui fit aussitôt place à la crainte. Je vous expliquai, ma Mère bien-aimée, qu'ayant déjà offert mes pauvres mérites pour un futur apôtre, je croyais ne pouvoir le faire encore aux intentions d'un autre et que d'ailleurs, il y avait beaucoup de soeurs meilleures que moi qui pourraient répondre à son désir.

Manuscrit C Folio 33 Verso.

m'avez répondu qu'on pouvait avoir plusieurs frères. Alors je vous ai demandé si l'obéissance ne pourrait pas doubler mes mérites. Vous m'avez répondu que oui, en me disant plusieurs choses qui me faisaient voir qu'il me fallait accepter sans scrupule un nouveau frère. Dans le fond, ma Mère, je pensais comme vous et même, puisque " le zèle d'une carmélite doit embrasser le monde " (NHA 1129) j'espère avec la grâce du bon Dieu être utile à plus de deux missionnaires et je ne pourrais oublier de prier pour tous, sans laisser de côté les simples prêtres dont la mission parfois est aussi difficile à remplir que celle des apôtres prêchant les infidèles. Enfin je veux être fille de l'Eglise (NHA 1130) comme l'était notre Mère Sainte Thérèse et prier dans les intentions de notre Saint Père le Pape, sachant que ses intentions embrassent l'univers. Voilà le but général de ma vie, mais cela ne m'aurait pas empêchée de prier et de m'unir spécialement aux oeuvres de mes petits anges chéris s'ils avaient été prêtres. Eh bien ! voilà comment je me suis unie spirituellement aux apôtres que Jésus m'a donnés pour frères : (Lc 15,31) tout ce qui m'appartient, appartient à chacun d'eux, je sens bien que le bon Dieu est trop bon pour faire des partages, Il est si riche qu'Il donne sans mesure tout ce que je lui demande... Mais ne croyez pas, ma Mère, que je me perde dans de longues énumérations. Depuis que j'ai deux frères et mes petites soeurs les novices, si je voulais demander pour chaque âme ce qu'elle a besoin et bien le détailler, les journées seraient trop courtes et je craindrais fort d'oublier quelque chose d'important. Aux âmes simples, il ne faut pas de moyens compliqués ; comme je suis de ce nombre, un matin pendant mon action de grâces, Jésus m'a donné un moyen simple d'accomplir ma mission. Il m'a fait

Manuscrit C Folio 34 Recto.

comprendre cette parole des Cantiques : " ATTIREZ-MOI, NOUS COURRONS à l'odeur de vos parfums. " (NHA 1131) (Ct 1,3) O Jésus, il n'est donc même pas nécessaire de dire : " En m'attirant, attirez les âmes que j'aime ! " Cette simple parole : " Attirez-moi " suffit. Seigneur, je le comprends, lorsque'une âme s'est laissé captiver par l'odeur enivrante de vos parfums, elle ne saurait courir seule, toutes les âmes qu'elle aime sont entraînées à sa suite ; cela se fait sans contrainte, sans effort, c'est une conséquence naturelle de son attraction vers vous. De même qu'un torrent, se jetant avec impétuosité dans l'océan, entraîne après lui tout ce qu'il a rencontré sur son passage, de même, ô mon Jésus, l'âme qui se plonge dans l'océan sans rivages de votre amour, attire avec elle tous les trésors qu'elle possède... Seigneur, vous le savez, je n'ai point d'autres trésors que les âmes qu'il vous a plu d'unir à la mienne ; ces trésors, c'est vous qui me les avez confiés, aussi j'ose emprunter les paroles que vous avez adressés au Père Céleste, le dernier soir qui vous vit encore sur notre terre, voyageur et mortel. Jésus, mon Bien-Aimé, je ne sais pas quand mon exil finira... plus d'un soir doit me voir encore chanter dans l'exil vos miséricordes, (Ps 89,2) mais enfin, pour moi aussi viendra, le dernier soir ; alors je voudrais pouvoir vous dire, ô mon Dieu : " Je vous ai glorifié sur la terre ; j'ai accompli l'oeuvre que vous m'avez donnée à faire ; j'ai fait connaître votre nom à ceux que vous m'avez donnés ; ils étaient à vous et vous me les avez donnés. C'est maintenant qu'ils connaissent que tout ce que vous m'avez donné vient de vous ; car je leur ai communiqué les paroles que vous m'avez communiquées, ils les ont reçues et ils ont cru que c'est vous qui m'avez envoyée. Je prie pour ceux que vous m'avez donné parce qu'ils sont à vous,

Manuscrit C Folio 34 Verso.

Je ne suis plus dans le monde ; pour eux, ils y sont et moi je retourne à vous. Père Saint, conservez à cause de votre nom ceux que vous m'avez donnés. Je vais maintenant à vous, et c'est afin que la joie qui vient de vous soit parfaite en eux, que je dis ceci pendant que je suis dans le monde. Je ne vous prie pas de les ôter du monde, mais de les préserver du mal. Ils ne sont point du monde, de même que moi je ne suis pas du monde non plus. Ce n'est pas seulement pour eux que je prie, mais c'est encore pour ceux qui croiront en vous sur ce qu'ils leur entendront dire. Mon Père, je souhaite qu'où je serai, ceux que vous m'avez donnés y soient avec moi, et que le monde connaisse que vous les avez aimés comme vous m'avez aimée moi-même. (NHA 1132) (Jn 17,4-24) Oui, Seigneur, voilà ce que je voudrais répéter après vous, avant de m'envoler en vos bras. C'est peut-être de la témérité ? Mais non, depuis longtemps vous m'avez permis d'être audacieuse avec vous. Comme le père de l'enfant prodigue parlant à son fils aîné, vous m'avez dit : " TOUT ce qui est à moi est à toi. " (NHA 1133) (Lc 15,31) Vos paroles, ô Jésus, sont donc à moi et je puis m'en servir pour attirer sur les âmes qui me sont unies les faveurs du Père Céleste. Mais, Seigneur, lorsque je dis qu'où je serai, je désire que ceux qui m'ont été donnés par vous y soient aussi, je ne prétends pas qu'ils ne puissent arriver à une gloire bien plus élevée que celle qu'il vous plaira de me donner, je veux demander simplement qu'un jour nous soyons tous réunis dans votre beau Ciel. Vous le savez, ô mon Dieu, je n'ai jamais désiré que vous aimer, je n'ambitionne pas d'autre gloire.

Manuscrit C Folio 35 Recto.

Votre amour m'a prévenue dès mon enfance, il a grandi avec moi, et maintenant c'est un abîme dont je ne puis sonder la profondeur. L'amour attire l'amour, aussi, mon Jésus, le mien s'élance vers vous, il voudrait combler l'abîme qui l'attire, mais hélas ! ce n'est pas même une goutte de rosée perdue dans l'océan !... Pour vous aimer comme vous m'aimez, il me faut emprunter votre propre amour, alors seulement je trouve le repos. O mon Jésus, c'est peut-être une illusion, mais il me semble que vous ne pouvez combler une âme de plus d'amour que vous n'en avez comblé la mienne ; c'est pour cela que j'ose vous demander d'aimer ceux que vous m'avez donnés comme vous m'avez aimée moi-même (NHA 1034) (Jn 17,23) Un jour, au Ciel, si je découvre que vous les aimez plus que moi, je m'en réjouirai, reconnaissant dès maintenant que ces âmes méritent votre amour bien plus que la mienne ; mais ici-bas, je ne puis concevoir une plus grande immensité d'amour que celle qu'il vous a plu de me prodiguer gratuitement ans aucun mérite de ma part. (Rm 3,24) Ma Mère chérie, enfin je reviens à vous ; je suis tout étonnée de ce que je viens d'écrire, car je n'en avais pas l'intention, puisque c'est écrit il faut que ça reste, mais avant de revenir à l'histoire de mes frères, je veux vous dire, ma Mère, que je n'applique pas à eux, mais à mes petites soeurs, les premières paroles empruntées à l'Évangile : Je leur ai communiqué les paroles que vous m'avez communiquées. (NHA 1035) (Jn 17,8) etc. car je ne me crois pas capable d'instruire des missionnaires, heureusement je ne suis pas encore assez orgueilleuse pour cela ! je n'aurais pas davantage été capable

Manuscrit C Folio 35 Verso.

de donner quelques conseils à mes soeurs, si vous, ma Mère, qui me représentez le bon Dieu, ne m'aviez donné grâce pour cela. C'est au contraire à vos chers fils spirituels qui sont mes frères que je pensais en écrivant ces paroles de Jésus et celles qui les suivent : " Je ne vous prie pas de les ôter du monde... je vous prie encore pour ceux qui croiront en vous sur ce qu'ils leur entendront dire. " (NHA 1036) (Jn 17,15-20) Comment, en effet, pourrais-je ne pas prier pour les âmes qu'ils sauveront dans leurs missions lointaines par la souffrance et la prédication ? Ma Mère, je crois qu'il est nécessaire que je vous donne encore quelques explications sur le passage du Cantique des cantiques : " Attirez-moi, nous courrons. " (Ct 1,3) car ce que j'en ai voulu dire me semble peu compréhensible. " Personne, a dit Jésus, ne peut venir après moi, si MON PÈRE qui m'a envoyé ne l'attire. " (NHA 1037) (Jn 6,44) Ensuite par de sublimes paraboles, et souvent sans même user de ce moyen si familier au peuple, Il nous enseigne qu'il suffit de frapper pour qu'on ouvre, de chercher pour trouver et de tendre humblement la main pour recevoir ce que l'on demande... (NHA 1038) Il dit encore que tout ce que l'on demande à son Père en son nom, Il l'accorde. (NHA 1039) (Lc 11,9-13 Jn 16,23) C'est pour cela sans doute que l'Esprit Saint, avant la naissance de Jésus, dicta cette prière prophétique : Attirez-moi, nous courrons. Qu'est-ce donc de demander d'être Attiré, sinon de s'unir d'une manière intime à l'objet qui captive le coeur ? Si le feu et le fer avaient la raison et que ce dernier disait à l'autre : Attire-moi, ne prouverait-il pas qu'il désire s'identifier au feu de manière qu'il le pénètre et

Manuscrit C Folio 36 Recto.

l'imbibe de sa brûlante substance et semble ne faire qu'un avec lui. Mère bien-aimée, voici ma prière, je demande à Jésus de m'attirer dans les flammes de son amour, de m'unir si étroitement Lui, qu'Il vive et agisse en moi. (Ct 1,2,3 Ga 2,20) Je sens que plus le feu de l'amour embrasera mon coeur, plus je dirai : Attirez-moi, plus aussi les âmes qui s'approcheront de moi (pauvre petit débris de fer inutile, si je m'éloignais du brasier divin), plus ces âmes courront avec vitesse à l'odeur des parfums de leur Bien-Aimé, car une âme embrasée d'amour ne peut rester inactive ; sans doute comme Sainte Madeleine elle se tient aux pieds de Jésus, elle écoute sa parole douce et enflammée. Paraissant ne rien donner, elle donne bien plus que Marthe qui se tourmente de beaucoup de choses (NHA 1040) et voudrait que sa soeur l'imite. Ce ne sont point les travaux de Marthe que Jésus blâme, ces travaux, sa divine Mère s'y est humblement soumise toute sa vie puisque'il lui fallait préparer les repas de la Sainte Famille. C'est l'inquiétude seule de (NHA 1041) son ardente hôtesse qu'il voulait corriger. (Lc 10,39-41) Tous les saints l'ont compris et plus particulièrement peut-être ceux qui remplirent l'univers de l'illumination de la doctrine évangélique. N'est-ce point dans l'oraison que les Sts Paul, Augustin, Jean de la Croix, Thomas d'Aquin, François, Dominique et tant d'autres illustres Amis de Dieu ont puisé cette science Divine qui ravit les plus grands génies ? Un Savant a dit : " Donnez-moi un Levier, un point d'appui, et je soulèverai le monde " Ce qu'Archimède n'a pu obtenir, parce que sa demande ne s'adressait point à Dieu et qu'elle n'était faite qu'au point de vue matériel, les Saints l'ont obtenu

Manuscrit C Folio 36 Verso.

dans toute sa plénitude. Le Tout-Puissant leur a donné pour points d'appui : LUI-MÊME et LUI SEUL ; pour levier : L'oraison, qui embrase d'un feu d'amour, et c'est ainsi qu'ils ont soulevé le monde ; c'est ainsi que les Saints encore militants le soulèvent et que, jusqu'à la fin du monde, les Saints à venir le soulèveront aussi. Ma Mère chérie, maintenant je voudrais vous dire ce que j'entends par l'odeur des parfums du Bien-Aimé. (Ct 1,3) Puisque Jésus est remonté au Ciel, je ne puis le suivre qu'aux traces qu'Il a laissées, (Mc 16,19) mais que ces traces sont lumineuses, qu'elles sont embaumées ! Je n'ai qu'à jeter les yeux dans le Saint Evangile, aussitôt je respire les parfums de la vie de Jésus et je sais de quel côté courir... Ce n'est pas à la première place, mais à la dernière que je m'élance ; au lieu de m'avancer avec le pharisien, (Lc 14,10) je répète, remplie de confiance, l'humble prière du publicain ; (Lc 18,13) mais surtout j'imite la conduite de Madeleine, son étonnante ou plutôt son amoureuse audace (Lc 7,36-38) qui charme le Coeur de Jésus, séduit le mien. Oui je le sens, quand même j'aurais sur la conscience tous les péchés qui se peuvent commettre, j'irais, le coeur brisé de repentir, me jeter dans les bras de Jésus, car je sais combien Il chérit l'enfant prodigue qui revient à Lui (NHA 1042) (Lc 15,20-24) Ce n'est pas parce que le bon Dieu, dans sa prévenante miséricorde, a préservé mon âme du péché mortel que je m'élève à Lui

Manuscrit C Folio 37 Recto.

par la confiance et l'amour.

 

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31 mai 2008 6 31 /05 /mai /2008 15:20
Thérèse novice

Cela m'empêche aussi d'avoir de la vanité lorsque je suis jugée favorablement car je me dis ceci : Puisqu'on prend mes petits actes de vertus pour des imperfections, on peut tout aussi bien se

Manuscrit C Folio 13 Verso.

tromper en prenant pour vertu ce qui n'est qu'imperfection. Alors je dis avec Saint Paul : Je me mets fort peu en peine d'être jugée par un tribunal humain. (1Co 4,3-4) Je ne me juge pas moi-même , Celui qui me juge c'est LE SEIGNEUR. (NHA 1039) Aussi pour me rendre ce jugement favorable, ou plutôt afin de n'être pas jugée du tout, je veux toujours avoir des pensées charitables car Jésus a dit : Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés. (NHA 1040) (Lc 6,37) Ma Mère , en lisant ce que je viens d'écrire, vous pourriez croire que la pratique de la charité ne m'est pas difficile. C'est vrai, depuis quelques mois je n'ai plus à combattre pour pratiquer cette belle vertu ; je ne veux pas dire par là qu'il ne m'arrive jamais de faire des fautes, ah ! je suis trop imparfaite pour cela, mais je n'ai pas beaucoup de mal à me relever lorsque je suis tombée parce qu'en un certain combat, j "ai remporté la victoire ; aussi la milice céleste vient-elle maintenant à mon secours, ne pouvant souffrir de me voir vaincue après avoir été victorieuse dans la glorieuse guerre que je vais essayer de décrire. Il se trouve dans la communauté une soeur qui a le talent de me déplaire en toutes choses, ses manières, ses paroles, son caractère me semblaient très désagréables. Cependant c'est une sainte religieuse qui doit être très agréable au bon Dieu, aussi ne voulant pas céder à l'antipathie naturelle que j'éprouvais, je me suis dit que la charité ne devait pas consister dans les sentiments, mais dans les oeuvres, alors

Manuscrit C Folio 14 Recto.

je me suis appliquée à faire pour cette soeur ce que j'aurais fait pour la personne que j'aime le plus. A chaque fois que je la rencontrais je priais le bon Dieu pour elle, Lui offrant toutes ses vertus et ses mérites. Je sentais bien que cela faisait plaisir à Jésus, car il n'est pas d'artiste qui n'aime à recevoir des louanges de ses oeuvres et Jésus, l'Artiste des âmes, est heureux lorsqu'on ne s'arrête pas à l'extérieur mais que, pénétrant jusqu'au sanctuaire intime qu'il s'est choisi pour demeure, on en admire la beauté. Je ne me contentais pas de prier beaucoup pour la soeur qui me donnait tant de combats, je tâchais de lui rendre tous les services possibles et quand j'avais la tentation de lui répondre d'une façon désagréable, je me contentais de lui faire mon plus aimable sourire et je tâchais de détourner la conversation, car il est dit dans l'Imitation : " Il vaut mieux laisser chacun dans son sentiment que de s'arrêter à contester. " (NHA 1041) Souvent aussi, lorsque je n'étais pas à la récréation (je veux dire pendant les heures de travail,) ayant quelques rapports d'emploi avec cette soeur, lorsque mes combats étaient trop violents, je m'enfuvais comme un déserteur. comme elle ignorait absolument ce que je sentais pour elle, jamais elle n'a soupçonné les motifs de ma conduite et demeure persuadée que son caractère m'est agréable. Un jour à la récréation, elle me dit à peu près ces paroles d'un air très content : " Voudriez-vous me dire, ma soeur Thérèse de l'Enfant Jésus, ce qui vous attire tant vers moi, à chaque fois que vous me regardez, je vous vois sourire ? " Ah ! ce qui m'attirait, c'était Jésus caché au fond de son âme... Jésus qui rend doux ce qu'il y a de plus amer... (NHA 1042) Je lui répondis que je souriais parce que j'étais contente de la voir (bien entendu je n'ajoutai pas que c'était au point de vue spirituel.)

Manuscrit C Folio 14 Verso.

Ma Mère bien-aimée, je vous l'ai dit, mon dernier moyen e ne pas être vaincue dans les combats, c'est la désertion, ce moyen, je l'employais déjà pendant mon noviciat, il m'a toujours parfaitement réussi. Je veux, ma Mère, vous en citer un exemple qui je crois vous fera sourire. Pendant une de vos bronchites, je vins un matin tout doucement remettre chez vous les clefs de la grille de communion, car j'étais sacristine ; au fond je n'étais pas fâchée d'avoir cette occasion de vous voir, j'en étais même très contente mais je me gardais bien de le faire paraître ; une soeur, animée d'un saint zèle et qui cependant m'aimait beaucoup, me voyant entrer chez vous,ma Mère, crut pue j'allais vous réveiller ; elle voulut me prendre les clefs, mais j'étais trop maligne pour les lui donner et céder mes droits. Je lui dis le plus poliment possible que je désirais autant qu'elle de ne point vous éveiller et que c'était à moi de rendre les clefs... Je comprends maintenant qu'il aurait été bien plus parfait de céder à cette soeur, jeune il est vrai, mais enfin plus ancienne que moi. Je ne le comprenais pas alors, aussi voulant absolument entrer à sa suite malgré elle qui poussait la porte pour m'empêcher de passer, bientôt le malheur que nous redoutions arriva ! le bruit que nous faisions vous fit ouvrir les yeux... Alors, ma Mère, tout retomba sur moi la pauvre soeur à laquelle j'avais résisté se mit à débiter tout un discours dont le fond était ceci ! C'est soeur Thérèse de l'Enfant JESUS qui a fait du bruit... on Dieu, qu'elle est désagréable... etc.

Manuscrit C Folio 15 Recto.

Moi qui sentais tout le contraire, j'avais bien envie de me défendre ; heureusement il me vint une idée lumineuse, je me dis que certainement si je commençais à me justifier je n'allais pas pouvoir garder la paix de mon âme ; je sentais aussi que je n'avais pas assez de vertu pour me laisser accuser sans rien dire, ma dernière planche de salut était donc la fuite. Aussitôt pensé, aussitôt fait, je partis sans tambour ni trompette, laissant la soeur continuer son discours qui ressemblait aux imprécations de Camille contre Rome. Mon coeur battait si fort qu'il me fut impossible d'aller loin et je m'assis dans l'escalier pour jouir en paix des fruits de ma victoire. Ce n'était pas là de la bravoure, n'est-ce pas, Mère chérie, mais je crois cependant qu'il vaut mieux ne pas s'exposer au combat lorsque la défaite est certaine ? Hélas ! quand je me reporte au temps de mon noviciat comme je vois combien j'étais imparfaite... Je me faisais des peines pour si peu de chose que j'en ris maintenant. Ah ! que le Seigneur est bon d'avoir fait grandir mon âme, de lui avoir donné des ailes... Tous les filets des chasseurs ne sauraient l'effrayer car : " C'est en vain que l'on jette le filet devant les yeux de ceux qui ont des ailes " (Proverbes) (NHA 1043) (Pr 1,17) Plus tard, sans doute, le temps où je suis me paraîtra encore rempli d'imperfections, mais maintenant je ne m'étonne plus de rien, je ne me fais pas de peine en voyant que je suis la faiblesse même, (2Co 12,5) au contraire c'est en elle que je me glorifie (NHA 1044) et je m'attends chaque jour à découvrir en moi de nouvelles imperfections. Me souvenant que la Charité couvre la multitude des... (v ...péchés je puise à cette mine féconde que Jésus a ouverte devant moi. ) (1P 4,8)

Manuscrit C Folio 15 Verso.

péchés, (NHA 1045) je puise à cette mine féconde que Jésus a ouverte devant moi. Dans l'Evangile, le Seigneur explique en quoi consiste : " son commandement nouveau. " (Jn 13,34-35) Il dit en saint Matthieu : " Vous avez appris qu'il a été dit : " Vous aimerez votre ami et vous haïrez votre ennemi. " Pour moi, je vous dis : " Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous persécutent " (NHA 1046) (Mt 5,43-44) Sans doute, au Carmel on ne rencontre pas d'ennemis, mais enfin il y a des sympathies, on se sent attirée vers telle soeur au lieu que telle autre vous ferait faire un long détour pour éviter de la rencontrer, ainsi sans même le savoir, elle devient un sujet de persécution. Eh bien ! Jésus me dit que cette soeur, il faut l'aimer, qu'il faut prier pour elle, quand même sa conduite me porterait à croire qu'elle ne m'aime pas : " Si vous aimez ceux qui vous aiment, quel gré vous en saura-t-on ? car les pécheurs aiment aussi ceux qui les aiment. " Saint Luc, VI. (NHA 1047) (Lc 6,32) Et ce n'est pas assez d'aimer, il faut le prouver. On est naturellement heureux de faire un présent à un ami, on aime surtout à faire des surprises, mais cela, ce n'est point de la charité car les pécheurs le font aussi. Voici ce que Jésus m'enseigne encore : " Donnez à QUICONQUE vous demande ; et si l'ON PREND ce qui vous appartient, ne le redemandez pas. (NHA 1048) Donner à toutes celles qui demandent, c'est moins doux que d'offrir soi-même par le mouvement de son coeur ; encore lorsqu'on demande gentiment cela ne coûte pas de donner, mais si par malheur on n'use pas de paroles assez délicates, aussitôt l'âme se révolte si elle n'est pas affermie sur la charité. Elle trouve mille raisons pour refuser

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ce qu'on lui demande et ce n'est qu'après avoir convaincu la demandeuse de son indélicatesse qu'elle lui donne enfin par grâce ce qu'elle réclame, ou qu'elle lui rend un léger service qui aurait demandé vingt fois moins de temps à remplir qu'il n'en a fallu pour faire valoir des droits imaginaires. Si c'est difficile de donner à quiconque demande, ce l'est encore bien plus de laisser prendre ce qui appartient sans le redemander ; ô ma Mère, je dis que c'est difficile, je devrais plutôt dire que cela semble difficile, car le joug du Seigneur est suave et léger, (NHA 1049) (Mt 11,30) lorsqu'on l'accepte, on sent aussitôt sa douceur et l'on s'écrie avec le Psalmiste : " J'ai COURU dans la voie de vos commandements depuis que vous avez dilaté mon coeur. " (NHA 1050) (Ps 119,32) Il n'y a que la charité qui puisse dilater mon coeur. O Jésus, depuis que cette douce flamme le consume, je cours avec joie dans la voie de votre commandement NOUVEAU... (Jn 13,34-35) Je veux y courir jusqu'au jour bienheureux où, m'unissant au cortège virginal, e pourrai vous suivre dans les espaces infinis, chantant votre cantique NOUVEAU (NHA 1051) (Ap 14,3-4) qui doit être celui de l'Amour. Je disais : Jésus ne veut pas que je réclame ce qui m'appartient ; cela devrait me sembler facile et naturel puisque rien n'est à moi. Les biens de la terre j'y ai renoncé par le voeu de pauvreté, je n'ai donc pas le droit de me plaindre si l'on m'enlève une chose qui ne m'appartient pas, je dois au contraire me réjouir lorsqu'il m'arrive de sentir la pauvreté. Autrefois il me semblait que je ne tenais à rien, mais depuis que j'ai compris les paroles de Jésus, je vois que dans les occasions

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je suis bien imparfaite. Par exemple dans l'emploi de peinture rien n'est à moi, je le sais bien ; mais si, me mettant à l'ouvrage, je trouve pinceaux et peintures tout en désordre, si une règle ou un canif a disparu, la patience est bien près de m'abandonner et je dois prendre mon courage à deux mains pour ne pas réclamer avec amertume les objets qui me manquent. Il faut bien parfois demander les choses indispensables, mais en le faisant avec humilité on ne manque pas au commandement de Jésus ; au contraire, on agit comme les pauvres qui tendent la main afin de recevoir ce qui leur est nécessaire, s'ils sont rebutés ils ne s'étonnent pas, personne ne leur doit rien. Ah ! quelle paix inonde l'âme lorsqu'elle s'élève au-dessus des sentiments de la nature Non, il n'est pas de joie comparable à celle que goûte le véritable pauvre d'esprit. (Mt 5,3) S'il demande avec détachement une chose nécessaire, et que non seulement cette chose lui soit refusée, mais encore qu'on essaye de prendre ce qu'il a, il suit le conseil de Jésus : Abandonnez même votre manteau à celui qui veut plaider pour avoir votre robe. (NHA 1052) (Mt 5,40-42) Abandonner son manteau c'est, il me semble, renoncer à ses derniers droits, c'est se considérer comme la servante, l'esclave des autres. Lorsqu'on a quitté son manteau, c'est plus facile de marcher, de courir, aussi Jésus ajoute-t-Il : Et qui que ce soit qui vous force de faire mille pas, faites-en deux mille de plus avec lui. (NHA 1053) (Mt 5,41) Ainsi

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ce n'est pas assez de donner à quiconque me demande, (NHA 1054) (Lc 6,30) il faut aller au-devant des désirs, avoir l'air très obligée et très honorée de rendre service et si l'on prend une chose à mon usage, je ne dois pas avoir l'air de la regretter, mais au contraire paraître heureuse d'en être débarrassée. Ma Mère chérie, je suis bien loin de pratiquer ce que je comprends et cependant le seul désir que j'en ai me donne la paix. Plus encore que les autres jours je sens que je me suis extrêmement mal expliquée. J'ai fait une espèce de discours sur la charité qui doit vous avoir fatiguée à lire ; pardonnez-moi, ma Mère bien-aimée, et songez qu'en ce moment les infirmières pratiquent à mon égard ce que je viens d'écrire ; elles ne craignent pas de faire deux mille pas là où vingt suffiraient, (NHA 1055) j'ai donc pu contempler la charité en action ! Sans doute mon âme doit s'en trouver embaumée ; pour mon esprit j'avoue qu'il s'est un peu paralysé devant un pareil dévouement et ma plume a perdu de sa légèreté. Pour qu'il me soit possible de traduire mes pensées, il faut que je sois comme le passereau solitaire (NHA 1056) (Ps 102,8) et c'est rarement mon sort. Lorsque je commence à prendre la plume, voilà une bonne soeur qui passe près de moi,la fourche sur l'épaule. Elle croit me distraire en me faisant un peu la causette : foin, canards, poules, visite du docteur, tout vient sur le tapis ; à dire vrai cela ne dure pas longtemps, mais il est plus d'une bonne soeur charitable et tout à coup une autre faneuse dépose des fleurs sur mes genoux, croyant peut-être m'inspirer des idées poétiques. Moi qui ne les recherche

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pas en ce moment, j'aimerais mieux que les fleurs restent à se balancer sur leurs tiges. Enfin, fatiguée d'ouvrir et de fermer ce fameux cahier, j'ouvre un livre (qui ne veut pas rester ouvert) et je dis résolument que je copie des pensées des psaumes et de l'évangile pour la fête de Notre Mère. (NHA 1057) C'est bien vrai car je n'économise pas les citations... Mère chérie, je vous amuserais, je crois, en vous racontant toutes mes aventures dans les bosquets du Carmel, je ne sais pas si j'ai pu écrire dix lignes sans être dérangée ; cela ne devrait pas me faire rire, ni m'amuser, cependant pour l'amour du Bon Dieu et de mes soeurs (si charitables envers moi) je tâche d'avoir l'air contente et surtout de l'être... Tenez, voici une faneuse qui s'éloigne après m'avoir dit d'un ton compatissant : " Ma pauvre petite soeur, ça doit vous fatiguer d'écrire comme ça toute la journée. " " Soyez tranquille, lui ai-je répondu, je parais écrire beaucoup mais véritablement je n'écris presque rien. " " Tant mieux ! " m'a-t-elle dit d'un air rassuré, mais c'est égal, je suis bien contente qu'on soit en train de faner car ça vous distrait toujours un peu. " En effet, c'est une si grande distraction pour moi (sans compter les visites des infirmières) que je ne mens pas en disant n'écrire presque rien. Heureusement je ne suis pas facile à décourager, pour vous le montrer, ma Mère, je vais finir de vous expliquer ce que Jésus m'a fait comprendre au sujet de la charité. Je ne vous ai encore parlé que de l'extérieur, maintenant je voudrais vous confier comment je comprends la

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charité purement spirituelle. Je suis bien sûre que je ne vais pas tarder à mêler l'une avec l'autre mais, ma Mère, puisque c'est à vous que je parle, il est certain qu'il ne vous sera pas difficile de saisir ma pensée et de débrouiller l'écheveau de votre enfant. Ce n'est pas toujours possible, au Carmel, de pratiquer à la lettre les paroles de l'Evangile, on est parfois obligé à cause des emplois de refuser un service, mais lorsque la charité a jeté de profondes racines dans l'âme elle se montre à l'extérieur. Il y a une façon si gracieuse de refuser ce qu'on ne peut donner, que le refus fait autant de plaisir que le don. Il est vrai qu'on se gêne moins de réclamer un service à une soeur toujours disposée à obliger, cependant Jésus a dit : " N'évitez point celui qui veut emprunter de vous. " (NHA 1058) (Mt 5,42) Ainsi sous prétexte qu'on serait forcée de refuser, il ne faut pas s'éloigner des soeurs qui ont l'habitude de toujours demander des services. Il ne faut pas non plus être obligeante afin de le paraître ou dans l'espoir qu'une autre fois la soeur qu'on oblige vous rendra service à son tour, car Notre-Seigneur a dit encore : " Si vous prêtez à ceux de qui vous espérez recevoir quelque chose quel gré vous en saura-t-on ? Car les pécheurs mêmes prêtent aux pécheurs afin d'en recevoir autant. Mais pour vous, faites du bien, PRÊTEZ SANS EN RIEN ESPÉRER, et votre récompense sera grande. (NHA 1059) (Lc 6,34-35) Oh oui ! la récompense est grande, même sur la terre... dans cette voie il n'y a que le premier pas qui coûte. Prêter sans en rien espérer, cela paraît dur à la nature ; on aimerait mieux donner, car une chose donnée

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n'appartient plus. Lorsqu'on vient vous dire d'un air tout à fait convaincu : " Ma soeur, j'ai besoin de votre aide pendant quelques heures, mais soyez tranquille, j'ai permission de notre Mère et je vous rendrai le temps que vous me donnez, car je sais combien vous êtes pressée. " Vraiment, lorsqu'on sait très bien que jamais le temps qu'on prête ne sera rendu, on aimerait mieux dire : " Je vous le donne. " Cela contenterait l'amour-propre car donner, c'est un acte plus généreux que de prêter et puis on fait sentir à la soeur qu'on ne compte pas sur ses services... Ah ! que les enseignements de Jésus sont contraires aux sentiments de la nature ! Sans le secours de sa grâce il serait impossible non seulement de les mettre en pratique mais encore de les comprendre. Ma Mère, Jésus a fait cette grâce à votre enfant de lui faire pénétrer les mystérieuses profondeurs de la charité ; si elle pouvait exprimer ce qu'elle comprend, vous entendriez une mélodie du Ciel, mais hélas ! je n'ai que des bégaiements enfantins à vous faire entendre... Si les paroles mêmes de Jésus ne me servaient pas d'appui, je serais tentée de vous demander grâce et de laisser la plume... Mais non, il faut que je continue par obéissance ce que j'ai commencé par obéissance. Mère bien-aimée, j'écrivais hier que les biens d'ici-bas n'étant pas à moi, je ne devrais pas trouver difficile de ne jamais les réclamer si quelquefois on me les prenait. Les biens du Ciel ne m'appartiennent pas davantage, ils me sont prêtés par le Bon Dieu qui peut me les

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retirer sans que j'aie le droit de me plaindre. Cependant les biens qui viennent directement du bon Dieu, les élans de l'intelligence et du coeur, les pensées profondes, tout cela forme une richesse à laquelle on s'attache comme à un bien propre auquel personne n'a le droit de toucher... Par exemple si en licence on dit à une soeur quelque lumière reçue pendant l'oraison et que, peu de temps après, cette soeur parlant avec une autre ici dise, comme l'ayant pensée d'elle-même, la chose qu'on lui avait confiée, il semble qu'elle prend ce qui n'est pas à elle. Ou bien en récréation on dit tout bas à sa compagne une parole pleine d'esprit et d'à-propos ; si elle la répète tout haut sans faire connaître la source d'où elle vient, cela paraît encore un vol à la propriétaire qui ne réclame pas, mais aurait bien envie de le faire et saisira la première occasion pour faire savoir finement qu'on s'est emparé de ses pensées. Ma Mère, je ne pourrais si bien vous expliquer ces tristes sentiments de nature si je ne les avais sentis dans mon coeur et j'aimerais à me bercer de la douce illusion qu'ils n'ont visité que le mien si vous ne m'aviez ordonné d'écouter les tentations de vos chères petites novices. J'ai beaucoup appris en remplissant la mission que vous m'avez confiée, surtout je me suis trouvée forcée de pratiquer ce que j'enseignais aux autres ; ainsi maintenant, je puis le dire, Jésus m'a fait la grâce de n'être pas plus attachée aux biens de l'esprit et du coeur qu'à ceux de la terre. S'il m'arrive de penser et de dire une chose

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qui plaise à mes soeurs, je trouve tout naturel qu'elles s'en emparent comme d'un bien à elles. Cette pensée appartient à l'Esprit-Saint et non à moi puisque Saint Paul dit que nous ne pouvons, sans cet Esprit d'Amour, donner le nom de " PÈRE " à notre Père qui est dans les Cieux. (NHA 1101) (Rm 8,15) Il est donc bien libre de se servir de moi pour donner une bonne pensée à une âme ; si je croyais que cette pensée m'appartient je serais comme " L'âne portant des reliques " (NHA 1102) qui croyait que les hommages rendus aux Saints s'adressaient à lui. Je ne méprise pas les pensées profondes qui nourrissent l'âme et l'unissent à Dieu, mais il y a longtemps que j'ai compris qu'il ne faut pas s'appuyer sur elles et faire consister la perfection à recevoir beaucoup de lumières. Les plus belles pensées ne sont rien sans les oeuvres ; il est vrai que les autres peuvent en retirer beaucoup de profit si elles s'humilient et témoignent au bon Dieu leur reconnaissance de ce qu'il leur permet de partager le festin d'une âme qu'il lui plaît d'enrichir de ses grâces, mais si cette âme se complaît dans ses belles pensées et fait la prière du pharisien, elle devient semblable à une personne mourant de faim devant une table bien garnie pendant que tous ses invités y puisent une abondante nourriture et parfois jettent un regard d'envie sur le personnage possesseur de tant de biens. Ah ! comme il n'y a bien que le Bon Dieu tout seul qui connaisse le fond des coeurs... que les créatures ont de courtes pensées... Lorsqu'elles voient une âme plus éclairée que les autres aussitôt

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elles en concluent que Jésus les aime moins que cette âme et qu'elles ne peuvent être appelées à la même perfection. Depuis quand le Seigneur n'a-t-Il plus le droit de se servir d'une de ses créatures pour dispenser aux âmes qu'Il aime la nourriture qui leur est nécessaire ? Au temps de Pharaon le Seigneur avait encore ce droit, car dans l'Ecriture il dit à ce monarque : " Je vous ai élevé tout exprès pour faire éclater en vous MA PUISSANCE, afin qu'on annonce mon nom par toute la terre. " (NHA 1103) (Rm 9,17) (Ex 9,16) Les siècles ont succédé aux siècles depuis que le Très-Haut prononça ces paroles et depuis sa conduite n'a pas changé, toujours Il s'est servi de ses créatures comme d'instruments pour faire son oeuvre dans les âmes. Si la toile peinte par un artiste pouvait penser et parler, certainement elle ne se plaindrait pas d'être sans cesse touchée et retouchée par un pinceau et n'envierait pas non plus le sort de cet instrument, car elle saurait que ce n'est point au pinceau mais à l'artiste qui le dirige, qu'elle doit la beauté dont elle est revêtue. Le pinceau de son côté ne pourrait se glorifier du chef-d'oeuvre fait par lui, Il sait que les artistes ne sont pas embarrassés, qu'ils se jouent des difficultés et se plaisent à choisir parfois des instruments faibles et défectueux... Ma Mère bien-aimée, je suis un petit pinceau que Jésus a choisi pour peindre son image dans les âmes que vous m'avez confiées. Un artiste ne se sert pas que d'un pinceau, il lui en faut au moins deux, le premier est le plus utile, c'est avec lui qu'il donne les teintes générales,

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qu'il couvre complètement la toile en très peu de temps, l'autre, plus petit, lui sert pour les détails. Ma Mère, c'est vous qui me représentez le précieux pinceau que la main (de) Jésus saisit avec amour lorsqu'Il veut faire un grand travail dans l'âme de vos enfants, et moi je suis le tout petit dont Il daigne se servir ensuite pour les moindres détails. La première fois que Jésus se servit de son petit pinceau, ce fut vers le 8 décembre 1892 Toujours je me rappellerai cette époque comme un temps de grâces. Je vais, Ma Mère chérie, vous confier ces doux souvenirs. A quinze ans, lorsque j'eus le bonheur d'entrer au Carmel, je trouvai une compagne de noviciat (NHA 1104) qui m'avait précédée de quelques mois ; elle était plus âgée que moi de huit ans mais son caractère enfant faisait oublier la différence des années, aussi bientôt vous avez eu, ma Mère, la joie de voir vos deux petites postulantes s'entendre à merveille et devenir inséparables. Pour favoriser cette affection naissante qui vous semblait devoir porter des fruits, vous nous avez permis d'avoir ensemble de temps en temps de petits entretiens spirituels. Ma chère petite compagne me charmait par son innocence, son caractère expansif, mais d'un autre côté je m'étonnais de voir combien l'affection qu'elle avait pour vous était différente de la mienne. Il y avait aussi bien des choses dans sa conduite envers les soeurs que j'aurais désiré quelle changeât... Dès cette époque le bon Dieu me fit

Manuscrit C Folio 21 Recto.

comprendre qu'il est des âmes que sa miséricorde ne se lasse pas d'attendre, auxquelles Il ne donne sa lumière que par degré, aussi je me gardais bien d'avancer son heure et j'attendais patiemment qu'il plaise à Jésus de la faire arriver. Réfléchissant un jour à la permission que vous nous aviez donnée de nous entretenir ensemble comme il est dit dans nos saintes constitutions : Pour nous enflammer davantage en l'amour de notre époux, je pensai avec tristesse que nos conversations n'atteignaient pas le but désiré ; alors le Bon Dieu me fit sentir que le moment était venu et qu'il ne fallait plus craindre de parler ou bien que je devais cesser des entretiens qui ressemblaient à ceux des amies du monde. Ce jour était un samedi, le lendemain pendant mon action de grâces, je suppliai le bon Dieu de me mettre à la bouche des paroles douces et convaincantes ou plutôt de parler Lui-Même par moi. Jésus exauça ma prière, il permit que le résultat comblât entièrement mon espérance car : Ceux qui tourneront leurs regards vers lui en seront éclairés (Ps. XXXIII) (NHA 1105) (Ps 34,6) et La Lumière s'est levée dans les ténèbres pour ceux qui ont le coeur droit. (NHA 1106) (Ps 112,4) La première parole s'adresse à moi et la seconde à ma compagne, qui véritablement avait le coeur droit... L'heure à laquelle nous avions résolu d'être ensemble étant arrivée, la pauvre petite soeur en jetant les yeux sur moi, vit tout de suite que je n'étais plus la même ; elle s'assit à mes côtés en rougissant et moi, appuyant sa tête sur mon coeur, je lui dis avec des larmes dans la

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voix tout ce que je pensais d'elle, mais avec des expressions si tendres, en lui témoignant une si grande affection que bientôt ses larmes se mêlèrent aux miennes. Elle convint avec beaucoup d'humilité que tout ce (que) je disais était vrai, me promit de commencer une nouvelle vie et me demanda comme une grâce de l'avertir toujours de ses fautes. Enfin au moment de nous séparer notre affection était devenue toute spirituelle, il n'y avait plus rien d'humain. (Ps 19,15) En nous se réalisait ce passage de l'Ecriture : " Le frère qui est aidé par son frère est comme une ville fortifiée ". (Pr 18,19) (NHA 1107) Ce que Jésus fit avec son petit pinceau aurait été bientôt effacé s'Il n'avait agi par vous, ma Mère, pour accomplir son oeuvre dans l'âme qu'Il voulait tout à Lui. L'épreuve sembla bien amère à ma pauvre compagne mais votre fermeté triompha et c'est alors que je pus, en essayant de la consoler, expliquer à celle que vous m'aviez donnée pour soeur entre toutes, en quoi consiste le véritable amour. Je lui montrai que c'était elle-même qu'elle aimait et non pas vous, je lui dis comment je vous aimais et les sacrifices que j'avais été obligée de faire au commencement de ma vie religieuse pour ne point m'attacher à vous d'une façon toute matérielle comme le chien qui s'attache à son maître. L'amour se nourrit de sacrifices, plus l'âme se refuse de satisfactions naturelles, plus sa tendresse devient forte et désintéressée. Je me souviens qu'étant postulante, j'avais parfois de si violentes

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tentations d'entrer chez vous pour me satisfaire, trouver quelques gouttes de joie, que j'étais obligée de passer rapidement devant le dépôt (NHA 1108) et de me cramponner à la rampe de l'escalier. Il me venait à l'esprit une foule de permissions à demander, enfin, ma Mère bien-aimée, je trouvais mille raisons pour contenter ma nature... Que je suis heureuse maintenant de m'être privée dès le début de ma vie religieuse ! Je jouis déjà de la récompense (MnC 108) promise à ceux qui combattent courageusement. Je ne sens plus qu'il soit nécessaire de me refuser toutes les consolations du coeur, car mon âme est affermie par Celui que je voulais aimer uniquement. (Jdt 15,10-11) Je vois avec bonheur qu'en l'aimant, le coeur s'agrandit, qu'il peut donner incomparablement plus de tendresse à ceux qui lui sont chers que s'il s'était concentré dans un amour égoïste et infructueux. Ma Mère chérie, je vous ai rappelé le premier travail que Jésus et vous, avez daigné accomplir par moi ; ce n'était que le prélude de ceux qui devaient m'être confiés. Lorsqu'il me fut donné de pénétrer dans le sanctuaire des âmes, (NHA 1109) je vis tout de suite que Ia tâche était au-dessus de mes forces, alors je me suis mise dans les bras du bon Dieu, comme un petit enfant et cachant ma figure dans ses cheveux, je Lui ai dit : Seigneur, je suis trop petite pour nourrir vos enfants ; si vous voulez leur donner par moi ce qui convient à chacune, remplissez ma petite main et sans quitter vos bras, sans détourner la tête,

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je donnerai vos trésors à l'âme qui viendra me demander sa nourriture. Si elle la trouve à son goût, je saurai que ce n'est pas à moi, mais à vous qu'elle la doit ; au contraire, si elle se plaint et trouve amer ce que je lui présente, ma paix ne sera pas troublée, je tâcherai de lui persuader que cette nourriture vient de vous et me garderai bien d'en chercher une autre pour elle. Ma Mère, depuis que j'ai compris qu'il m'était impossible de rien faire par moi-même, la tâche que vous m'avez imposée ne me parut plus difficile, j'ai senti que l'unique chose nécessaire était de m'unir de plus en plus à Jésus et que Le reste me serait donné par surcroît. " (NHA 1110) (Lc 10,41-42 Mt 6,33) En effet jamais mon espérance n'a été trompée, (Rm 5,5) le Bon Dieu a daigné remplir ma petite main autant de fois qu'il a été nécessaire pour nourrir l'âme de mes soeurs. Je vous avoue, Mère bien-aimée, que si je m'étais appuyée le moins du monde sur mes propres forces, je vous aurais bientôt rendu les armes... De loin cela paraît tout rose de faire du bien aux âmes, de leur faire aimer Dieu davantage, enfin de les modeler d'après ses vues et ses pensées personnelles. De prés c'est tout le contraire, le rose a disparu... on sent que faire du bien c'est chose aussi impossible sans le secours du bon Dieu que de faire briller le soleil dans la nuit... On sent qu'il faut absolument oublier ses goûts, ses conceptions personnelles et guider les âmes par le chemin que Jésus leur a tracé, sans essayer de les faire marcher

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par sa propre voie. Mais ce n'est pas encore le plus difficile ; ce qui me coûte par-dessus tout, c'est d'observer les fautes, les plus légères imperfections et de leur livrer une guerre à mort. J'allais dire : malheureusement pour moi ! (mais non, ce serait de la lâcheté) je dis donc : heureusement pour mes soeurs, depuis que j'ai pris place dans les bras de Jésus, je suis comme le veilleur observant l'ennemi de la plus haute tourelle d'un château fort. Rien n'échappe à mes regards ; souvent je suis étonnée d'y voir si clair et je trouve le prophète Jonas bien excusable de s'être enfui au lieu d'aller annoncer la ruine de Ninive. (Jon 1,2-3) J'aimerais mille fois mieux recevoir des reproches que d'en faire aux autres, mais je sens qu'il est très nécessaire que cela me soit une souffrance car, lorsqu'on agit par nature, c'est impossible que l'âme à laquelle on veut découvrir ses fautes comprenne ses torts, elle ne voit qu'une chose : la soeur chargée de me diriger est fâchée et tout retombe sur moi qui suis pourtant remplie des meilleures intentions. Je sais bien que vos petits agneaux me trouvent sévère. S'ils lisaient ces lignes, ils diraient que cela n'a pas l'air de me coûter le moins du monde de courir après eux, de leur parler d'un ton sévère en leur montrant leur belle toison salie, ou bien de leur apporter quelque léger flocon de laine qu'ils ont laissé déchirer par les épines du chemin. Les petits agneaux peuvent dire tout ce qu'ils voudront ; dans le fond, ils sentent que je les aime d'un véritable amour, que jamais je n'imiterai Le mercenaire qui voyant venir le loup laisse le troupeau et (Jn 10,10-15 11,1-4)

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s'enfuit. (NHA 1111) Je suis prête à donner ma vie pour eux, mais mon affection est si pure que je ne désire pas qu'ils la connaissent. Jamais avec la grâce de Jésus, je n'ai essayé de m'attirer leurs coeurs, j'ai compris que ma mission était de les conduire à Dieu et de leur faire comprendre qu'ici-bas, vous étiez, ma Mère, le Jésus visible qu'ils doivent aimer et respecter. Je vous ai dit, Mère chérie, qu'en instruisant les autres j'avais beaucoup appris. J'ai vu d'abord que toutes les âmes ont à peu près les mêmes combats, mais qu'elles sont si différentes d'un autre côté que je n'ai pas de peine à comprendre ce que disait le Père Pichon : " Il y a bien plus de différence entre les âmes qu'il n'y en a entre les visages. " Aussi est-il impossible d'agir avec toutes de la même manière. Avec certaines âmes, je sens qu'il faut se faire petite, ne point craindre de m'humilier en avouant mes combats, mes défaites ; voyant que j'ai les mêmes faiblesses qu'elles, mes petites soeurs m'avouent à leur tour les fautes qu'elles se reprochent et se réjouissent que je les comprenne par expérience. Avec d'autres j'ai vu qu'il faut au contraire pour leur faire du bien, avoir beaucoup de fermeté et ne jamais revenir sur une chose dite. S'abaisser ne ait point alors de l'humilité, mais de la faiblesse. Le bon Dieu m'a fait la grâce de ne pas craindre la guerre, à tout prix il faut que je fasse mon devoir. Plus d'une fois j'ai entendu ceci : " Si vous voulez obtenir quelque chose de moi, il faut me prendre par la douceur ; par

Manuscrit C Folio 24 Recto.

la force, vous n'aurez rien. " Moi je sais que nul n'est bon juge dans sa propre cause et qu'un enfant auquel le médecin fait subir une douloureuse opération ne manquera pas de jeter les hauts cris et de dire que le remède est pire que le mal ; cependant s'il se trouve guéri peu de jours après, il est tout heureux de pouvoir jouer et courir. Il en est de même pour les âmes, bientôt elles reconnaissent qu'un peu d'amertume est parfois préférable au sucre et ne craignent pas de l'avouer. Quelquefois je ne puis m'empêcher de sourire intérieurement en voyant quel changement s'opère du jour au lendemain, c'est féerique... On vient me dire : " Vous aviez raison hier d'être sévère, au commencement cela m'a révoltée, mais après je me suis souvenue de tout et j'ai vu que vous étiez très juste... écoutez : en m'en allant je pensais que c'était fini, je me disais : " Je vais aller trouver notre Mère et lui dire que je n'irai plus avec ma Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus. " " Mais j'ai senti que c'était le démon qui m'inspirait cela et puis il m'a semblé que vous priiez pour moi, alors je suis restée tranquille et la lumière a commencé à briller, mais maintenant il faut que vous m'éclairiez tout à fait et c'est pour cela que je viens. " La conversation s'engage bien vite : moi je suis tout heureuse de pouvoir suivre le penchant de mon coeur, en ne servant aucun mets amer. Oui mais... je m'aperçois vite qu'il ne faut pas trop s'avancer, un mot pourrait détruire le bel édifice construit dans les larmes. Si j'ai le malheur : de dire une parole qui semble atténuer ce que j'ai dit la veille, je vois ma petite

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soeur essayer de se raccrocher aux branches, alors je fais intérieurement une petite prière et la vérité triomphe toujours. Ah ! c'est la prière, c'est le sacrifice qui font toute ma force, ce sont les armes invincibles que Jésus m'a données, elles peuvent bien plus que les paroles toucher les âmes, j'en ai fait bien souvent l'expérience. Il en est une entre toutes qui m'a fait une douce et profonde impression. C'était pendant le carême, je ne m'occupais alors que de l'unique novice (NHA 1112) (MnC 121) qui se trouvait ici et dont j'étais l'ange. Elle vint me trouver un matin toute rayonnante : " Ah ! si vous saviez, me dit-elle, ce que j'ai rêvé cette nuit, j'étais auprès de ma soeur et je voulais la détacher de toutes les vanités qu'elle aime tant, pour cela je lui expliquais ce couplet de : Vivre d'amour. T'aimer Jésus, quelle perte féconde ! Tous mes parfums sont à toi sans retour, Je sentais bien que mes paroles pénétraient dans son âme et j'étais ravie de joie. Ce matin en m'éveillant j'ai pensé que le Bon Dieu voulait peut-être que je lui donne cette âme. Si je lui écrivais après le carême pour lui raconter mon rêve et lui dire que Jésus la veut tout à Lui ? " Moi, sans en penser plus long, je lui dis qu'elle pouvait bien essayer mais avant, qu'il fallait en demander la permission à Notre Mère. Comme le carême était encore loin de toucher à sa fin, vous avez été, Mère bien-aimée, très surprise d'une demande qui vous parut trop prématurée ; et, certainement inspirée par le bon Dieu, vous avez répondu que ce n'était point par des lettres que les carmélites

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doivent sauver les âmes mais par la prière. En apprenant votre décision je compris tout de suite que c'était celle de Jésus et je dis à Soeur Marie de la Trinité : " Il faut nous mettre à l'oeuvre, prions beaucoup. Quelle joie si à la fin du Carême, nous étions exaucées !... " Oh ! miséricorde infinie du Seigneur, qui veut bien écouter la prière de ses enfants... A la fin du Carême, une âme de plus se consacrait à Jésus. C'était un véritable miracle de la grâce, miracle obtenu par la ferveur d'une humble novice ! Qu'elle est donc grande la puissance de la Prière ! On dirait une reine ayant à chaque instant libre accès auprès du roi et pouvant obtenir tout ce qu'elle demande. Il n'est point nécessaire pour être exaucée de lire dans un livre une belle formule composée pour la circonstance ; s'il en était ainsi... hélas ! que je serais plaindre !... En dehors de l'office Divin que je suis bien indigne de réciter, je n'ai pas le courage de m'astreindre à chercher dans les livres de belles prières, cela me fait mal à la tête, il y en a tant !. .. et puis elles sont toutes plus belles les unes que les autres... Je ne saurais les réciter toutes et ne sachant laquelle choisir, je fais comme les enfants qui ne savent pas lire, je dis tout simplement au Bon Dieu ce que je veux lui dire, sans faire de belles phrases, et toujours Il me comprend... Pour moi, la prière, c'est un élan du coeur, c'est un simple regard jeté vers le Ciel, c'est un cri de reconnaissance et d'amour au sein de l'épreuve comme au sein de la joie ; enfin c'est quelque chose

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de grand, de surnaturel, qui me dilate l'âme et m'unit à Jésus. Je ne voudrais pas cependant, ma Mère bien-aimée, que vous croyiez que les prières faites en commun au choeur, ou dans les ermitages, je les récite sans dévotion. Au contraire j'aime beaucoup les prières communes car Jésus a promis de se trouver au milieu de ceux qui s'assemblent en son nom (NHA 1113) (Mt 18,19-20) je sens alors que la ferveur de mes soeurs supplée à la mienne, mais toute seule (j'ai honte de l'avouer) la récitation du chapelet me coûte plus que de mettre un instrument de pénitence... Je sens que je le dis si mal ! J'ai beau m'efforcer de méditer les mystères du rosaire, je n'arrive pas à fixer mon esprit... Longtemps je me suis désolée de ce manque de dévotion qui m'étonnait, car j'aime tant la Sainte Vierge qu'il devrait m'être facile de faire en son honneur des prières qui lui sont agréables. Maintenant je me désole moins, je pense que la Reine des Cieux étant ma MÈRE, elle doit voir ma bonne volonté et qu'elle s'en contente. Quelquefois, lorsque mon esprit est dans une si grande sécheresse qu'il m'est impossible d'en tirer une pensée pour m'unir au Bon Dieu, je récite très lentement un " Notre Père " (Mt 6,9-13) et puis la salutation angélique ; alors ces prières me ravissent, elles nourrissent mon âme bien plus que si je les avais récitées précipitamment une centaine de fois... (Lc 1,28) (Mt 6,9-13) La Sainte Vierge me montre qu'elle n'est pas fâchée

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contre moi, jamais elle ne manque de me protéger aussitôt que je l'invoque. S'il me survient une inquiétude, un embarras, bien vite je me tourne vers elle et toujours comme la plus tendre des Mères elle se charge de mes intérêts. Que de fois en parlant aux novices, il m'est arrivé de l'invoquer et de ressentir les bienfaits de sa maternelle protection !... Souvent les novices me disent : " Mais vous avez une réponse à tout, je croyais cette fois vous embarrasser... où donc allez-vous chercher ce que vous dites ? " Il en est même d'assez candides pour croire que je lis dans leur âme parce qu'il m'est arrivé de les prévenir en leur disant ce qu'elles pensaient. Une nuit, une de mes compagnes (NHA 1114) avait résolu de me cacher une peine qui la faisait beaucoup souffrir. Je la rencontre dès le matin, elle me parle avec un visage souriant et moi, sans répondre à ce qu'elle me disait, je lui dis avec un accent convaincu : Vous avez du chagrin. Si j'avais fait tomber la lune à ses pieds je crois qu'elle ne m'aurait pas regardée avec plus d'étonnement. Sa stupéfaction était si grande qu'elle me gagna, je fus un instant saisie d'un effroi surnaturel. J'étais bien sûre de n'avoir pas le don de lire dans les âmes et cela m'étonnait d'autant plus d'être tombée si juste.

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