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Blog Parousie de Patrick ROBLES (Sausses, Alpes-de-Haute-Provence - FRANCE)

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"Histoire d'une âme", Sainte-Thérèse de Lisieux, 3ème partie

















Tante et oncle Guérin de Thérèse


Manuscrit A Folio 22 Recto.

Le soir, à l'heure où le soleil semble se baigner dans l'immensité des flots laissant devant lui un rayon lumineux, j'allai m'asseoir toute seule sur un rocher avec Pauline... Alors je me rappelai la touchante histoire " Du sillon d'or !... " (NHA 216) Je contemplai longtemps ce sillon lumineux, image de la grâce illuminant le chemin que doit parcourir le petit vaisseau à la gracieuse voile blanche... Près de Pauline, je pris la résolution de ne jamais éloigner mon âme du regard de Jésus, afin qu'elle vogue en paix vers la Patrie des Cieux !... Ma vie s'écoulait tranquille et heureuse, l'affection dont j'étais entourée aux Buissonnets me faisait pour ainsi dire grandir, mais j'étais sans doute assez grande pour commencer à lutter, pour commencer à connaître le monde et les misères dont il est rempli... J'avais huit ans et demi lorsque Léonie sortit de pension et je la remplaçai à l'Abbaye. (NHA 301) J'ai souvent entendu dire que le temps passé au pensionnat est le meilleur et le plus doux de la vie, il n'en fut pas ainsi pour moi, les cinq années que j'y passai furent les plus tristes de ma vie ; si je n'avais pas eu avec moi ma Céline chérie, je n'aurais pas pu y rester un seul mois sans tomber malade... La pauvre petite fleur avait été habituée à plonger ses fragiles racines dans une terre choisie, faite exprès pour elle, aussi lui sembla-t-il bien dur de se voir au milieu de fleurs de toute espèce, aux racines souvent bien peu délicates, et d'être obligée de trouver dans une terre commune le suc nécessaire à sa subsistance !... Vous m'aviez si bien instruite, ma Mère chérie, u'en arrivant en pension j'étais la plus avancée des enfants de mon âge ; je fus placée dans

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une classe d'élèves toutes plus grandes que moi, l'une d'elles âgée de treize à quatorze ans était peu intelligente, mais savait cependant en imposer aux élèves et même aux maîtresses. Me voyant si jeune, presque toujours la première de ma classe et chérie de toutes les religieuses, elle en éprouva sans doute une jalousie bien pardonnable à une pensionnaire et me fit payer de mille manières mes petits succès... Avec ma nature timide et délicate, je ne savais pas me défendre et me contentais de pleurer sans rien dire, ne me plaignant pas même à vous de ce que je souffrais, mais je n'avais pas assez de vertu pour m'élever au-dessus de ces misères de la vie et mon pauvre petit coeur souffrit beaucoup... Heureusement chaque soir je retrouvais le foyer paternel, alors mon coeur s'épanouissait, je sautais sur les genoux de mon Roi, lui disant les notes qui m'avaient été données et son baiser me faisait oublier toutes mes peines... Avec quelle joie j'annonçai le résultat de ma première composition (une composition d'Histoire Sainte), un seul point me manquait pour avoir le maximum, n'ayant pas su le nom du père de Moïse. J'étais donc la première et j'apportais une belle décoration d'argent. Pour me récompenser Papa me donna une jolie petite pièce de quatre sous que je plaçai dans une boîte et qui fut destinée à recevoir presque chaque Jeudi une nouvelle pièce, toujours de même grandeur... (c'était dans cette boîte que j'allais puiser quand à certaines grandes fêtes je voulais faire une aumône de ma bourse à la quête, soit pour la propagation de la Foi ou autres oeuvres semblables). Pauline, ravie du succès de sa petite élève, Iui fit cadeau d'un

Manuscrit A Folio 23 Recto.

joli cerceau pour l'encourager à continuer d'être bien studieuse. La pauvre petite avait un réel besoin de ces joies de la famille, sans elles, la vie de pension lui aurait été trop dure. L'après-midi de chaque Jeudi c'était congé, mais ce n'était pas comme les congés de Pauline, je n'étais pas dans le belvédère avec Papa... Il fallait jouer non pas avec ma Céline, ce qui me plaisait quand j'étais toute seule avec elle, mais avec mes petites cousines et les petites Maudelonde, (NHA 302) c'était pour moi une vraie peine, ne sachant pas jouer comme les autres enfants, je n'étais pas une compagne agréable, cependant je faisais de mon mieux pour imiter les autres sans y réussir et je m'ennuyais beaucoup, surtout quand il fallait passer toute une après-midi à danser des quadrilles. La seule chose qui me plaisait c'était d'aller au jardin de l'étoile, alors j'étais la première partout, cueillant les fleurs à profusion et sachant trouver les plus jolies j'excitais l'envie de mes petites compagnes... Ce qui me plaisait encore c'était lorsque par hasard j'étais seule avec la petite Marie, n'ayant plus Céline Maudelonde pour l'entraîner à des jeux ordinaires, elle me laissait libre de choisir et je choisissais un jeu tout à fait nouveau. Marie et Thérèse devenaient deux solitaires n'ayant qu'une pauvre cabane, un petit champ de blé et quelques légumes à cultiver. Leur vie se passait dans une contemplation continuelle, c'est-à-dire que l'un des solitaires remplaçait l'autre à l'oraison lorsqu'il fallait s'occuper de la vie active. Tout se faisait avec une entente, un silence et des manières si religieuses que c'était parfait. Lorsque ma Tante venait nous chercher pour la promenade, notre jeu continuait même dans la rue. Les deux solitaires récitaient

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ensemble le chapelet, se servant de leurs doigts afin de ne pas montrer leur dévotion à l'indiscret public, cependant un jour le plus jeune solitaire s'oublia : ayant reçu un gâteau pour sa collation, il fit avant de le manger, un grand signe de croix, ce qui fit rire tous les profanes du siècle... Marie et moi étions toujours du même avis, nous avions si bien les mêmes goûts qu'une fois notre union de volonté passa les bornes. Revenant un soir de l'Abbaye, je dis à Marie : " Conduis-moi, je vais fermer les yeux. " " Je veux les fermer aussi, me répondit-elle. " Aussitôt dit, aussitôt fait, sans discuter chacune fit sa volonté... Nous étions sur un trottoir, il n'y avait pas à craindre les voitures ; après une agréable promenade de quelques minutes, ayant savouré les délices de marcher sans y voir, les deux petites étourdies tombèrent ensemble sur des caisses posées à la porte d'un magasin, ou plutôt elles les firent tomber, le marchand sortit tout en colère pour relever sa marchandise, les deux aveugles volontaires s'étaient bien relevées toutes seules et marchaient à grands pas, les yeux grands ouverts, écoutant les justes reproches de Jeanne qui était aussi fâchée que le marchand !... Aussi pour nous punir, elle résolut de nous séparer et depuis ce jour Marie et Céline allèrent ensemble pendant que je fis route avec Jeanne. Cela mit fin à notre trop grande union de volonté et ce ne fut pas un mal pour les aînées qui au contraire n'étaient jamais du même avis et se disputaient tout au long du chemin. La paix fut ainsi complète. Je n'ai rien dit encore de mes rapports intimes avec Céline, ah !

Manuscrit A Folio 24 Recto.

s'il me fallait tout raconter, je ne pourrais finir... A Lisieux les rôles avaient changé, c'était Céline qui était devenue un malin petit lutin et Thérèse n'était plus qu'une petite fille bien douce mais peureuse à l'excès,.. Cela n'empêchait pas que Céline et Thérèse s'aimaient de plus en plus ; parfois il y avait quelques petites discussions mais ce n'était pas grave et dans le fond elles étaient toujours du même avis. Je puis dire que jamais ma petite soeur chérie ne m'a fait de peine, mais qu'elle a été pour moi comme un rayon de soleil, me réjouissant et me consolant toujours... Elle prenait tant de soin de ma santé que cela m'ennuyait quelquefois. Ce qui ne m'ennuyait pas c'était de la regarder s'amuser ; elle rangeait toute la troupe de nos petites poupées et leur faisait la classe comme une habile maîtresse, seulement elle avait le soin que ses filles soient toujours sages au lieu que les miennes étaient souvent mises à la porte à cause de leur mauvaise conduite... Elle me disait toutes les choses nouvelles qu'elle venait d'apprendre dans sa classe, ce qui m'amusait beaucoup, et je la regardais comme un puits de science, j'avais reçu le titre de " petite fille à Céline ", aussi quand elle était fâchée contre moi, sa plus grande marque de mécontentement était de me dire : " Tu n'es plus ma petite fille, c'est fini, je m'en rappellerai toujours... " Alors je n'avais plus qu'à pleurer comme une Madeleine, la suppliant de me regarder encore comme sa petite fille, bientôt elle m'embrassait et me promettait de ne plus se rappeler de rien !... Pour me consoler elle prenait une de ses poupées et lui

Manuscrit A Folio 24 Verso.

disait : " Ma chérie, embrasse ta tante. " Une fois la poupée fut si empressée de m'embrasser tendrement qu'elle me passa ses deux petits bras dans le nez... Céline qui ne l'avait pas fait exprès me regardait stupéfaite, la poupée pendue au nez ; la tante ne fut pas longtemps à repousser les étreintes trop tendres de sa nièce et se mit à rire de tout son coeur d'une aussi singulière aventure. Le plus amusant était de nous voir acheter nos étrennes, ensemble au bazar, nous nous cachions soigneusement l'une de l'autre. Ayant dix sous dépenser il nous fallait au moins cinq ou six objets différents, c'était à laquelle achèterait les plus belles choses. Ravies de nos emplettes, nous attendions avec impatience le premier jour de l'an afin de pouvoir nous offrir nos magnifiques cadeaux. Celle qui se réveillait avant l'autre s'empressait de lui souhaiter la bonne année, ensuite on se donnait les trésors : et chacune s'extasiait sur les trésors donnés pour dix sous !... Ces petits cadeaux nous faisaient presque autant de plaisir que les belles étrennes de mon oncle, d'ailleurs ce n'était que le commencement des joies. Ce jour-là nous étions vite habillées et chacune se tenait au guet pour sauter au cou de Papa ; dès qu'il sortait de sa chambre, c'étaient des cris de joie dans toute la maison et ce pauvre petit père paraissait heureux de nous voir si contentes... les étrennes que Marie et Pauline donnaient à leur petites filles n'avaient pas une grande valeur mais elles leur donnaient aussi une grande joie... Ah ! qu'à cet âge nous n'étions pas blasées, notre âme dans toute sa fraîcheur s'épanouissait comme une fleur heureuse de recevoir la rosée du matin... le même souffle faisait balancer nos corolles et ce qui faisait de la joie à

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l'une en faisait en même temps à l'autre. Oui nos joies étaient communes, je l'ai bien senti au beau jour de la première Communion de ma Céline chérie. Je n'allais pas encore à l'Abbaye n'ayant que sept ans mais j'ai conservé en mon coeur le très doux souvenir de la préparation que vous, ma Mère chérie avez fait faire à Céline ; chaque soir vous la preniez sur vos genoux et lui parliez de la grande action qu'elle allait faire ; moi j'écoutais avide de me préparer aussi, mais bien souvent vous me disiez de m'en aller parce que j'étais trop petite, alors mon coeur était bien gros et je pensais que ce n'était pas trop de quatre années pour se préparer recevoir le Bon Dieu... Un soir, je vous entendis qui disiez qu'à partir de la première Communion, il fallait commencer une nouvelle vie, aussitôt je résolus de ne pas attendre ce jour-là mais d'en commencer une en même temps que Céline... Jamais je n'avais autant senti que je l'aimais comme je le sentis pendant sa retraite de trois jours ; pour la première fois de ma vie, j'étais loin d'elle, e ne couchais pas dans son lit... Le premier jour, ayant oublié qu'elle n'allait pas revenir, j'avais gardé un petit bouquet de cerises que Papa m'avait acheté pour le manger avec elle, ne la voyant pas arriver j'eus bien du chagrin. Papa me consola en me disant qu'il me conduirait à l'Abbaye le lendemain pour voir ma Céline et que je lui donnerais un autre bouquet de cerises !... Le jour de la première communion de Céline me laissa une impression semblable à celle de la mienne ; en me réveillant le matin toute seule dans le grand lit, je me sentis inondée de joie. " C'est aujourd'hui !... Le grand jour est arrivé... " je ne me lassais pas de

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répéter ces paroles. Il me semblait que c'était moi qui allais faire ma première Communion. Je crois que j'ai reçu de grandes grâces ce jour-là et je le considère comme un des plus beaux de ma vie... Je suis retournée un peu en arrière pour rappeler ce délicieux et doux souvenir, maintenant je dois parler de la douloureuse épreuve qui vint briser le coeur de la petite Thérèse, lorsque Jésus lui ravit sa chère maman, sa Pauline si tendrement aimée !... Un jour, j'avais dit à Pauline que je voudrais être solitaire, m'en aller avec elle dans un désert lointain, elle m'avait répondu que mon désir était le sien et qu'elle attendrait que je sois assez grande pour partir. Sans doute ceci n'était pas dit sérieusement, mais la petite Thérèse l'avait pris au sérieux ; aussi quelle ne fut pas sa douleur d'entendre un jour sa chère Pauline parler avec Marie de son entrée prochaine au Carmel... je ne savais pas ce qu'était le Carmel, mais je comprenais que Pauline allait me quitter pour entrer dans un couvent, je comprenais qu'elle ne m'attendrait pas et que j'allais perdre ma seconde Mère... Ah ! Comment pourrais-je dire l'angoisse de mon coeur ? En un instant je compris ce qu'était la vie ; jusqu'alors je ne l'avais pas vue si triste mais elle m'apparut dans toute sa réalité, je vis qu'elle n'était qu'une souffrance et qu'une séparation continuelle. Je versais des larmes bien amères, car je ne comprenais pas encore la joie du sacrifice, j'étais faible, si faible que je regarde comme une grande grâce d'avoir pu supporter une épreuve qui semblait être bien au dessus de mes forces !... Si j'avais appris tout doucement le départ de ma Pauline chérie, je n'aurais peut-être pas autant souffert mais

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l'ayant appris par surprise, ce fut comme si un glaive s'était enfoncé dans mon coeur... (Lc 2,35) Je me souviendrai ma Mère chérie, avec quelle tendresse vous m'avez consolée... Puis vous m'avez expliqué la vie du Carmel qui me sembla bien belle ! En repassant dans mon esprit tout ce que vous m'avez dit, je sentis que le Carmel était le désert où le Bon Dieu voulait que j'aille aussi me cacher... je le sentis avec tant de force qu'il n'y eut pas le moindre doute dans mon coeur ; ce n'était pas un rêve d'enfant qui se laisse entraîner, mais la certitude d'un appel Divin ; je voulais aller au Carmel non pour Pauline mais pour Jésus seul... Je pensais beaucoup de choses que les paroles ne peuvent rendre, mais qui laissèrent une grande paix dans mon âme. Le lendemain je confiai mon secret à Pauline qui regardant mes désirs comme la volonté du Ciel, me dit que bientôt j'irais avec elle voir la Mère Prieure du Carmel et qu'il faudrait lui dire ce que le Bon Dieu me faisait sentir... Un Dimanche fut choisi pour cette solennelle visite, mon embarras fut grand quand j'appris que Marie G. (NHA 203) devait rester avec moi, étant encore assez petite pour voir les carmélites ; il fallait cependant que je trouve le moyen de rester seule, voici ce qui me vint à la pensée : je dis à Marie qu'ayant le privilège de voir la Mère Prieure, il fallait être bien gentilles et très polies, pour cela nous devions lui confier nos secrets, donc chacune à notre tour il fallait sortir un moment et laisser l'autre toute seule. Marie me crut sur parole et malgré sa répugnance à confier des secrets qu'elle n'avait pas, nous restâmes seules, l'une après l'autre, auprès de notre Mère.

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Ayant entendu mes grandes confidences Mère Marie de Gonzague crut à ma vocation, mais elle me dit qu'on ne recevait pas de postulantes de neuf ans et qu'il faudrait attendre mes seize ans... Je me résignai malgré mon vif désir d'entrer le plus tôt possible et de faire ma première Communion le jour de la prise d'Habit de Pauline... Ce fut ce jour-là que je reçus des compliments pour la seconde fois. Soeur Thérèse de Saint Augustin étant venue me voir, ne se lassait pas de dire que j'étais gentille... je ne comptais pas venir au Carmel pour recevoir des louanges, aussi après le parloir, je ne cessai de répéter au Bon Dieu que c'était pour Lui tout seul que je voulais être carmélite. Je tâchai de bien profiter de ma Pauline chérie pendant les quelques semaines qu'elle resta encore dans le monde ; chaque jour, Céline et moi lui achetions un gâteau et des bonbons, pensant que bientôt elle n'en mangerait plus ; nous étions toujours à ses côtés ne lui laissant pas une minute de repos. Enfin le 2 Octobre arriva, jour de larmes et de bénédictions où Jésus cueillit la première de ses fleurs, qui devait être la mère de celles qui viendraient la rejoindre peu d'années après. Je vois encore la place où je reçus le dernier baiser de Pauline, ensuite ma Tante nous emmena toutes à la messe pendant que Papa allait sur la montagne du Carmel offrir son premier sacrifice... Toute la famille était en larmes en sorte que nous voyant entrer dans l'église les personnes nous regardaient avec étonnement, mais cela m'était bien égal et ne m'empêchait pas de pleurer, je crois que si tout avait croulé autour de moi je n'y aurais fait aucune attention, je regardais le beau Ciel bleu et je m'étonnais que le Soleil puisse luire avec

Manuscrit A Folio 27 Recto.

autant d'éclat, alors que mon âme était inondée de tristesse !... Peut-être, ma Mère chérie, trouvez-vous que j'exagère la peine que j'ai ressentie ?... Je me rends bien compte qu'elle n'aurait pas dû être aussi grande, puisque j'avais l'espoir de vous retrouver au Carmel ; mais mon âme était loin d'être mûrie, je devais passer par bien des creusets avant d'atteindre le terme tant désiré... Le 2 Octobre était le jour fixé pour la rentrée de l'Abbaye, il me fallut donc y aller malgré ma tristesse... L'après-midi ma Tante vint nous chercher pour aller au Carmel et je vis ma Pauline chérie derrière les grilles... Ah ! que j'ai souffert à ce parloir du Carmel ! Puisque j'écris l'histoire de mon âme, je dois tout dire à ma Mère chérie, et j'avoue que les souffrances qui avaient précédé son entrée ne furent rien en comparaison de celles qui suivirent... Tous les Jeudis nous allions en famille au Carmel et moi, habituée à m'entretenir coeur à coeur avec Pauline, j'obtenais à grand'peine deux ou trois minutes à la fin du parloir, bien entendu je les passais à pleurer et m'en allais le coeur déchiré,.. Je ne comprenais pas que c'était par délicatesse pour ma Tante que vous adressiez de préférence la parole à Jeanne et à Marie au Iieu de parler à vos petites filles..., je ne comprenais pas et je disais au fond de mon coeur : " Pauline est perdue pour moi !... " Il est surprenant de voir combien mon esprit se développa au sein de la souffrance ; il se développa à tel point que je ne tardai pas à tomber malade. La maladie ont je fus atteinte venait certainement du démon, furieux de votre entrée au Carmel, il voulut se venger sur moi du tort que notre famille devait lui faire dans l'avenir, mais il ne savait pas que la

Manuscrit A Folio 27 Verso.

douce Reine du Ciel veillait sur sa fragile petite fleur, qu'elle lui souriait du haut de son trône et s'apprêtait à faire cesser la tempête au moment où sa fleur devait se briser sans retour... Vers la fin de l'année je fus prise d'un mal de tête continuel mais qui ne me faisait presque pas souffrir, je pouvais poursuivre mes études et personne ne s'inquiétait de moi, ceci dura jusqu'à la fête de Pâques de I883. Papa étant allé à Paris avec Marie et Léonie, ma Tante me prit chez elle avec Céline. Un soir mon Oncle m'ayant emmenée avec lui, il me parla de Maman, des souvenirs passés, avec une bonté qui me toucha profondément et me fit pleurer ; alors il dit que j'avais trop de coeur, qu'il me fallait beaucoup de distraction et résolut avec ma tante de nous procurer du plaisir pendant les vacances de Pâques. Ce soir-là nous devions aller au cercle catholique, mais trouvant que j'étais trop fatiguée, ma Tante me fit coucher ; en me déshabillant, je fus prise d'un tremblement étrange, croyant que j'avais froid ma Tante m'entoura de couvertures et de bouteilles chaudes, mais rien ne put diminuer mon agitation qui dura presque toute la nuit. Mon Oncle, en revenant du cercle catholique avec mes cousines et Céline, fut bien surpris de me trouver en cet état qu'il jugea très grave, mais il ne voulut pas le dire afin de ne pas effrayer ma Tante. Le lendemain il alla trouver le docteur Notta qui jugea comme mon Oncle que j'avais une maladie très grave et dont jamais une enfant si jeune n'avait été atteinte. Tout le monde était consterné, ma Tante fut obligée de me garder chez elle et me soigna avec une sollicitude vraiment maternelle. Lorsque Papa revint de Paris avec mes grandes soeurs, Aimée (NHA 304) les reçut avec une figure si triste que Marie

Manuscrit A Folio 28 Recto.

crut que j'étais morte... Mais cette maladie n'était pas pour que je meure, elle était plutôt comme celle de Lazare afin que Dieu soit glorifié... (NHA 305) (Jn 11,4) Il le fut en effet, par la résignation admirable de mon pauvre petit Père qui crut que " sa petite fille allait devenir folle ou qu'elle allait mourir. " Il le fut aussi par celle de Marie... Ah ! qu'elle a souffert à cause de moi. .. combien je lui suis reconnaissante des soins qu'elle m'a prodigués avec tant de désintéressement... Son coeur lui dictait ce qui m'était nécessaire et vraiment un coeur de Mère est bien plus savant que celui d'un médecin, il sait deviner ce qui convient à la maladie de son enfant... Cette pauvre Marie fut obligée de venir s'installer chez mon Oncle car il était impossible de me transporter alors aux Buissonnets. Cependant la prise d'habit de Pauline approchait ; (NHA 306) on évitait d'en parler devant moi sachant la peine que je ressentais de n'y pouvoir aller, Mais moi j'en parlais souvent disant que je serais assez bien pour aller voir ma Pauiine chérie. En effet le Bon Dieu ne voulut pas me refuser cette consolation ou plutôt Il voulut consoler sa Fiancée chérie qui avait tant souffert de la maladie de sa petite fille... J'ai remarqué que Jésus ne veut pas éprouver ses enfants le jour de leurs fiançailles, cette fête doit être sans nuages, un avant-goût des joies du Paradis, ne l'a-t-Il pas montré déjà cinq fois... (NHA 307) Je pus donc embrasser ma Mère chérie, m'asseoir sur ses genoux et la combler de caresses... Je pus la contempler si ravissante, sous la blanche parure de Fiancée... Ah ! ce fut un beau jour, au milieu de ma sombre épreuve, mais ce jour passa vite... Bientôt il me fallut monter dans la voiture qui m'emporta bien loin de Pauline... bien loin de mon Carmel chéri. (NHA 308) En arrivant aux Buissonnets, on me fit coucher, malgré moi car j'assurais

Manuscrit A Folio 28 Verso.

être parfaitement guérie et n'avoir plus besoin de soins. Hélas, je n'étais encore qu'au début de mon épreuve... Le lendemain je fus reprise comme je l'avais été et la maladie devint si grave que je ne devais pas en guérir suivant les calculs humains... Je ne sais comment décrire une si étrange maladie, je suis persuadée maintenant qu'elle était l'oeuvre du démon, mais longtemps après ma guérison j'ai cru que j'avais fait exprès d'être malade et ce fut là un vrai martyre pour mon âme... Je le dis à Marie qui me rassura de son mieux avec sa bonté ordinaire, je le dis à confesse et là encore mon confesseur essaya de me tranquilliser, disant que ce n'était pas possible d'avoir fait semblant d'être malade au point où je l'avais été. Le Bon Dieu qui voulait sans doute me purifier et surtout m'humilier me laissa ce martyre intime jusqu'à mon entrée au Carmel où le Père de nos âmes (NHA 309) m'enleva tous mes doutes comme avec la main et depuis je suis parfaitement tranquille. Il n'est pas surprenant que j'aie craint d'avoir paru malade sans l'être en effet, car je disais et je faisais des choses que je ne pensais pas, presque toujours je paraissais en délire, disant des paroles qui n'avaient pas de sens et cependant je suis sûre de n'avoir pas été privée un seul instant de l'usage de ma raison... je paraissais souvent évanouie, ne faisant pas le plus léger mouvement, alors je me serais laissé faire tout ce qu'on aurait voulu, même tuer, pourtant j'entendais tout ce qui se disait autour de moi et je me rappelle encore de tout... Il m'est arrivé une fois d'être longtemps sans pouvoir ouvrir les yeux et de les ouvrir un instant pendant que je me trouvais seule... Je crois que le démon avait reçu un pouvoir extérieur sur moi mais

Manuscrit A Folio 29 Recto.

qu'il ne pouvait approcher de mon âme ni de mon esprit, si ce n'est pour m'inspirer des frayeurs très grandes de certaines choses (NHA 310) par exemple pour des remèdes très simples qu'on essayait en vain de me faire accepter. Mais si le Bon Dieu permettait au démon de s'approcher de moi il m'envoyait aussi des anges visibles. .. Marie était toujours auprès de mon lit me soignant et me consolant avec la tendresse d'une Mère, jamais elle ne témoigna le plus petit ennui et cependant je lui donnais beaucoup de mal, ne souffrant pas qu'elle s'éloigne de moi. Il fallait bien cependant qu'elle aille au repas avec Papa, mais je ne cessais de l'appeler tout le temps qu'elle était partie, Victoire qui me gardait était parfois obligée d'aller chercher ma chère " Mama " comme je l'appelais... Lorsque Marie voulait sortir il fallait que ce soit pour aller à la messe ou bien pour voir Pauline, alors je ne disais rien... Mon Oncle et ma Tante étaient aussi bien bons pour moi ; ma chère petite Tante venait tous les jours me voir et m'apportait mille gâteries. D'autres personnes amies de la famille vinrent aussi me visiter, mais je suppliai Marie de leur dire que je ne voulais pas recevoir de visites cela me déplaisait de " voir des personnes assises autour de mon lit en RANG d'OIGNONS et me regardant comme une bête curieuse. " La seule visite que j'aimais était celle de mon Oncle et ma Tante. Depuis cette maladie je ne saurais dire combien mon affection pour eux augmenta, je compris mieux que jamais qu'ils n'étaient pas pour nous des parents ordinaires. Ah ! ce pauvre petit Père avait bien raison quand il nous répétait souvent les paroles que je viens d'écrire. Plus tard il expérimenta qu'il ne s'était pas trompé et maintenant il doit protéger et bénir ceux qui lui prodiguèrent des soins si dévoués. .. Moi je suis encore exilée et ne sachant pas montrer ma reconnaissance, je n'ai qu'un seul moyen pour soulager mon coeur : Prier pour les parents que j'aime, qui furent et qui sont encore si bons pour moi ! Léonie était aussi bien bonne pour moi, essayant de m'amuser de son mieux, moi je lui faisais quelquefois de la peine car elle voyait bien que Marie ne pouvait être remplacée auprès de moi... Et ma Céline chérie, que n'a-t-elle pas fait pour sa Thérèse ?... Le Dimanche au lieu d'aller se promener elle venait s'enfermer des heures entières avec une pauvre petite fille qui ressemblait à une idiote ; vraiment

Manuscrit A Folio 29 Verso.

il fallait de l'amour pour ne pas me fuir... Ah ! mes chères petites Soeurs, que je vous ai fait souffrir !... personne ne vous avait fait autant de peine que moi et personne n'avait reçu autant d'amour que vous m'en avez prodigué... Heureusement, j'aurai le Ciel pour me venger, mon Epoux est très riche et je puiserai dans ses trésors d'amour afin de vous rendre au centuple tout ce que vous avez souffert à cause de moi... Ma plus grande consolation pendant que j'étais malade, c'était de recevoir une lettre de Pauline... Je la lisais, la relisais jusqu'à la savoir par coeur... Une fois, ma Mère chérie, vous m'avez envoyé un sablier et une de mes poupées habillée en carmélite, dire ma joie est chose impossible... Mon Oncle n'était pas content, il disait qu'au lieu de me faire penser au Carmel il faudrait l'éloigner de mon esprit, mais je sentais au contraire que c'était l'espérance d'être un jour carmélite qui me faisait vivre... Mon plaisir était de travailler pour Pauline, je lui faisais des petits ouvrages en papier bristol et ma plus grande occupation était de faire des couronnes de pâquerettes et de myosotis pour la Sainte Vierge, nous étions au beau mois de mai, toute la nature se parait de fleurs et respirait la gaîté, seule la " petite fleur " languissait et semblait à jamais flétrie... Cependant elle avait un Soleil auprès d'elle, ce Soleil était la Statue miraculeuse de la Sainte Vierge qui avait parlé deux fois à Maman (NHA 311) et souvent, bien souvent, la petite fleur tournait sa corolle vers cet Astre béni... Un jour je vis Papa entrer dans la chambre de Marie où j'étais couchée ; il lui donna plusieurs pièces d'or avec une expression de grande tristesse et lui dit d'écrire à Paris et de faire dire des messes à Notre-Dame des Victoires pour qu'elle guérisse sa pauvre petite fille. Ah ! que je fus touchée en voyant la Foi et l'Amour de mon Roi chéri

Manuscrit A Folio 30 Recto.

J'aurais voulu pouvoir lui dire que j'étais guérie mais je lui avais déjà fait assez de fausses joies, ce n'était pas mes désirs qui pouvaient faire un miracle, car il en fallait un pour me guérir... il fallait un miracle et ce fut Notre-Dame des Victoires qui le fit. Un Dimanche (NHA 312) (pendant la neuvaine de messes), Marie sortit dans le jardin me laissant avec Léonie qui lisait auprès de ma fenêtre, au bout de quelques minutes je me mis à appeler presque tout bas : " Mama... Mama. " Léonie étant habituée à m'entendre toujours appeler ainsi, ne fit pas attention à moi. Ceci dura longtemps, alors j'appelai plus fort et enfin Marie revint, je la vis parfaitement entrer, mais je ne pouvais dire que je la reconnaissais et je continuais d'appeler toujours plus fort : " Mama... ". Je souffrais beaucoup de cette lutte forcée et inexplicable et Marie en souffrait peut-être encore plus que moi ; après de vains efforts pour me montrer qu'elle était auprès de moi, (NHA 313) elle se mit à genoux auprès de mon lit avec Léonie et Céline puis se tournant vers la Sainte Vierge et la priant avec la ferveur d'une Mère qui demande la vie de son enfant, Marie obtint ce qu'elle désirait... Ne trouvant aucun secours sur la terre, la pauvre petite Thérèse s'était aussi tournée vers sa Mère du Ciel, elle la priait de tout son coeur d'avoir enfin pitié d'elle... Tout à coup la Sainte Vierge me parut belle, si belle que jamais je n'avais vu rien de si beau, son visage respirait une bonté et une tendresse ineffable, mais ce qui me pénétra jusqu'au fond de l'âme ce fut le " ravissant sourire de la Sainte Vierge. " Alors toutes mes peines s'évanouirent, deux grosses larmes jaillirent de mes paupières et coulèrent silencieusement sur mes joues, mais c'était des larmes d'une joie sans mélange... Ah ! pensai-je, la Sainte Vierge m'a souri, que je suis heureuse...

Manuscrit A Folio 30 Verso.

Mais jamais je ne le dirai à personne, car alors mon bonheur disparaîtrait. Sans aucun effort je baissai les yeux, et je vis Marie qui me regardait avec amour ; elle semblait émue et paraissait se douter de la faveur que la Sainte Vierge m'avait accordée... Ah ! c'était bien à elle, à ses prières touchantes que je devais la grâce du sourire de la Reine des Cieux. En voyant mon regard fixé sur la Sainte Vierge, elle s'était dit : " Thérèse est guérie ! " Oui, la petite fleur allait renaître à la vie, le Rayon lumineux qui l'avait réchauffée ne devait pas arrêter ses bienfaits ; il n'agit pas tout d'un coup, mais doucement, suavement, il releva sa fleur et la fortifia de telle sorte que cinq ans après elle s'épanouissait sur la montagne fertile du Carmel. Comme je l'ai dit, Marie avait deviné que la Sainte Vierge m'avait accordé quelque grâce cachée, aussi lorsque je fus seule avec elle, me demandant ce que j'avais vu, je ne pus résister à ses questions si tendres et si pressantes ; étonnée de voir mon secret découvert sans que je l'aie révélé, je le confiai tout entier à ma chère Marie... Hélas ! comme je l'avais senti, mon bonheur allait disparaître et se changer en amertume ; pendant quatre ans le souvenir de la grâce ineffable que j'avais reçue fut pour moi une vraie peine d'âme, je ne devais retrouver mon bonheur qu'aux pieds de Notre-Dame des Victoires, (NHA 314) mais alors il me fut rendu dans toute sa plénitude... je reparlerai plus tard de cette seconde grâce de la Sainte Vierge. Maintenant il me faut vous dire, ma Mère chérie, comment ma joie se changea en tristesse. Marie après avoir entendu le récit naïf et sincère de " ma grâce " me demanda la permission de la dire au Carmel, je ne pouvais dire non...

Le très Saint-Père Léon XIII

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