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Blog Parousie de Patrick ROBLES (Sausses, Alpes-de-Haute-Provence - FRANCE)

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"Histoire d'une âme", Sainte-Thérèse de Lisieux, 8ème partie

Marie, soeur de Thérèse
Soeur Marie du Sacré-Coeur (1860-1940)


Il est dit dans l'Evangile que Madeleine restant toujours auprès du tombeau et se baissant à plusieurs reprises pour regarder à l'intérieur finit par voir deux anges (NHA 615) " Comme elle, tout en ayant reconnu l'impossibilité de voir mes désirs réalisés, je....(continuai de me baisser vers les ruines où je voulais descendre à la fin je ne vis pas d'anges, mais ce que je cherchais... ) =(début du folio 61r pour citation.) (Jn 20,11-12)

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continuais de me baisser vers les ruines où je voulais descendre : la fin, je ne vis pas d'anges, mais ce que je cherchais, je poussai un cri de joie et dis à Céline : " Viens vite, nous allons pouvoir passer !... " Aussitôt nous franchissons la barrière que les décombres atteignaient en cet endroit et nous voilà escaladant les ruines qui croulaient sous nos pas. Papa nous regardait tout étonné de notre audace, bientôt il nous dit de revenir, mais les deux fugitives n'entendaient plus rien ; de même que les guerriers sentent leur courage augmenter au milieu du péril, ainsi notre joie grandissait en proportion de la peine que nous avions pour atteindre l'objet de nos désirs. Céline, plus prévoyante que moi, avait écouté le guide et se rappelant qu'il venait de signaler un certain petit pavé croisé, comme étant celui où combattaient les martyrs, se mit à le chercher ; bientôt, l'ayant trouvé et nous étant agenouillées sur cette terre sacrée, nos âmes se confondirent en une même prière... Mon coeur battait bien fort lorsque mes lèvres s'approchèrent de la poussière empourprée du sang des premiers chrétiens, je demandai la grâce d'être aussi martyre pour Jésus et je sentis au fond du coeur que ma prière était exaucée !... Tout ceci fut accompli en très peu de temps ; après avoir pris quelques pierres, nous revînmes vers les murs en ruine pour recommencer notre périlleuse entreprise. Papa nous voyant si heureuses ne put pas nous gronder et je vis bien qu'il était fier de notre courage... Le Bon Dieu nous protégea visiblement, car les pèlerins ne s'aperçurent pas de notre absence étant plus loin que nous, occupés à regarder sans doute les magnifiques arcades, où le guide faisait remarquer " les petits CORNICHONS et les CUPIDES posés dessus ", aussi ni lui, ni " messieurs les abbés " ne connurent la joie qui remplissait nos coeurs... Les catacombes m'ont aussi laissé une bien douce impression : elles sont telles que

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je me les étais figurées en lisant leur description dans la vie des martyrs. Après y avoir passé une partie de l'après-midi, il me semblait y être seulement depuis quelques instants, tant l'atmosphère qu'on y respire me paraissait embaumée... Il fallait bien remporter quelque souvenir des catacombes, aussi ayant laissé la procession s'éloigner un peu, Céline et Thérèse se coulèrent ensemble jusqu'au fond de l'ancien tombeau de Sainte Cécile et prirent de la terre sanctifiée par sa présence. Avant mon voyage de Rome je n'avais pour cette sainte aucune dévotion particulière, mais en visitant sa maison changée en église, le lieu de son martyre, en apprenant qu'elle avait été proclamée reine de l'harmonie, non pas à cause de sa belle voix ni de son talent pour la musique, mais en mémoire du chant virginal qu'elle fit entendre à son Epoux Céleste caché au fond de son coeur, je sentis pour elle plus que de la dévotion : une véritable tendresse d'amie... Elle devint ma sainte de prédilection, ma confidente intime... Tout en elle me ravit, surtout son abandon, sa confiance illimitée qui l'ont rendue capable de virginiser des âmes n'ayant jamais désiré d'autres joies que celles de la vie présente... Sainte Cécile est semblable à l'épouse des cantiques, en elle je vois " Un choeur dans un camp d'armée !... " (NHA 616) Sa vie n'a pas été autre chose qu'un chant mélodieux au milieu nême des plus grandes épreuves (Ct 7,1) et cela ne m'étonne pas, puisque " l'Evangile sacré reposait dans son coeur ! " (NHA 617) et que dans son coeur reposait l'Epoux des Vierges !... La visite à l'église Sainte Agnès me fut aussi bien douce, c'était une amie d'enfance que j'allais visiter chez elle, je lui parlai longuement de celle qui porte si bien son nom et je fis tous mes efforts pour obtenir une des reliques de l'Angélique patronne de ma Mère chérie afin de la lui rapporter,

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mais il nous fut impossible d'en avoir d'autre qu'une petite pierre rouge qui se détacha d'une riche mosaïque dont l'origine remonte au temps de Ste Agnès et qu'elle a dû souvent regarder. N'était-ce pas charmant que l'aimable Sainte nous donnât elle-même ce que nous cherchions et qu'il nous était interdit de prendre ?... J'ai toujours regardé cela comme une délicatesse et une preuve de l'amour avec lequel la douce Ste Agnès regarde et protège ma Mère chérie !... Six jours se passèrent à visiter les principales merveilles de Rome et ce fut le septième que je vis la plus grande de toutes : " Léon XIII... " Ce jour, je le désirais et le redoutais en même temps, c'était de lui que ma vocation dépendait, car la réponse que je devais recevoir de Monseigneur n'était pas arrivée et j'avais appris par une lettre de vous, Ma Mère, qu'il n'était plus très bien disposé pour moi, aussi mon unique planche de salut était la permission du Saint Père... mais pour l'obtenir, il fallait lui demander, Il fallait devant tout le monde oser parler ; " au Pape, " cette pensée me faisait trembler ; ce que j'ai souffert avant l'audience, le Bon Dieu seul le sait, avec ma chère Céline, Jamais je n'oublierai la part qu'elle a prise à toutes mes épreuves, il semblait que ma vocation était la sienne. (Notre amour mutuel était remarqué par les prêtres du pèlerinage : un soir, étant en société si nombreuse que les sièges manquaient, Céline me prit sur ses genoux et nous nous regardions si gentiment qu'un prêtre s'écria : " Comme elles s'aiment ! Ah ! jamais ces deux soeurs ne pourront se séparer ! " oui, nous nous aimions, mais notre affection était si pure et si forte que la pensée de la séparation ne nous troublait pas, car nous sentions que rien, même l'océan, ne pourrait nous éloigner l'une de l'autre... Céline voyait avec calme ma petite

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nacelle aborder au rivage du Carmel, elle se résignait à rester aussi longtemps que le Bon Dieu voudrait sur la mer orageuse du monde, sûre d'aborder à son tour sur la rive, objet de nos désirs...) Le Dimanche 20 Novembre après nous être habillées suivant le cérémonial du Vatican (c'est-à-dite en noir, avec une mantille de dentelle pour coiffure) et nous être décorées d'une large médaille de Léon XIII, suspendue à un ruban bleu et blanc, nous avons fait notre entrée au Vatican dans la chapelle du Souverain Pontife. A huit heures notre émotion fut profonde en le voyant entrer pour célébrer la Ste Messe... Après avoir béni les nombreux pèlerins réunis autour de lui, il gravit les degrés du St Autel et nous montra, par sa piété digne du Vicaire de Jésus, qu'il était véritablement " Le Saint Père. " Mon coeur battait bien fort et mes prières étaient bien ardentes pendant que Jésus descendait entre les mains de son Pontife ; cependant j'étais remplie de confiance, l'Evangile de ce jour renfermait ces ravissantes paroles : " Ne craignez pas, petit troupeau, car il a plu à mon Père de vous donner son royaume. " (NHA 618) (Lc 12,32) Non je ne craignais pas, j'espérais que le royaume du Carmel m'appartiendrait bientôt, Je ne pensais pas alors à ces autres paroles de Jésus : " Je vous prépare mon royaume comme mon Père me l'a préparé. " (NHA 619) (Lc 22,29) C'est-à-dire je vous réserve des croix et des épreuves, c'est ainsi que vous serez digne de posséder ce royaume après lequel vous soupirez ; puisqu'il a été nécessaire que le Christ souffrît et qu'il entrât par là dans sa gloire, (NHA 620) si vous désirez avoir place à ses côtés, buvez le calice qu'il a bu Lui-même ! (NHA 621) Ce calice, il me fut présenté par le Saint-Père et mes larmes se mêlèrent à l'amer breuvage qui m'était offert. (Lc 24,26 Mt 20,21-23) Après la messe d'action de grâces qui suivit celle de Sa Sainteté, l'audience commença. Léon XIII était assis sur un grand fauteuil, Il était vêtu simplement

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d'une soutane blanche, d'un camail de même couleur et n'avait sur la tête qu'une petite calotte. Autour de lui se tenaient des cardinaux, archevêques et évêques mais je ne les ai vus qu'en général, étant occupée du Saint-Père ; nous passions devant lui en procession, chaque pèlerin s'agenouillait à son tour, baisait le pied et la main de Léon XIII, recevait sa bénédiction et deux gardes-nobles le touchaient par cérémonie, lui indiquant par là de se lever (au pèlerin, car je m'explique si mal qu'on pourrait croire que c'était au Pape). Avant de pénétrer dans l'appartement pontifical j'étais bien résolue à parler, mais je sentis mon courage faiblir en voyant à la droite du St Père " Monsieur Révérony... " presque au même instant on nous dit de sa part qu'il défendait de parler à Léon XIII, l'audience se prolongeant trop longtemps... Je me tournai vers ma Céline chérie, afin de savoir son avis : " Parle ! " me dit-elle. Un instant après j'étais aux pieds du Saint-Père ; ayant baisé sa mule, il me présentait la main, mais au lieu de la baiser, je joignis les miennes et levant vers son visage mes yeux baignés de larmes, je m'écriai : " Très Saint-Père, j'ai une grande grâce à vous demander !... " Alors le Souverain Pontife baissa la tête vers moi, de manière que ma figure touchait presque la sienne, et je vis ses yeux noirs et profonds se fixer sur moi et sembler me pénétrer jusqu'au fond de l'âme. " Très Saint-Père, lui dis-je, en l'honneur de votre jubilé, permettez-moi d'entrer au Carmel à quinze ans !... " L'émotion avait sans doute fait trembler ma voix, aussi se retournant vers Monsieur Révérony qui me regardait avec étonnement et mécontentement, le St Père dit : " Je ne comprends pas très bien. " Si le Bon Dieu l'eût permis il eût été facile que Mr Révérony m'obtînt ce que je désirais, mais c'était la croix et non la consolation qu'Il voulait me donner. " Très Saint-Père, répondit le Grand Vicaire, c'est une enfant qui désire entrer au Carmel à quinze ans, mais les supérieurs examinent la question en ce moment. " " Eh bien, mon enfant, reprit le St Père en me regardant avec bonté, faites ce que les supérieurs vous diront. " M'appuyant alors les mains

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sur ses genoux, je tentai un dernier effort et je dis d'une voix suppliante : " Oh ! Très Saint-Père, si vous disiez oui, tout le monde voudrait bien !... " Il me regarda fixement et prononça ces mots en appuyant sur chaque syllabe : " Allons... Allons... Vous entrerez si le Bon Dieu le veut !... " (Son accent avait quelque chose de si pénétrant et de si convaincu qu'il me semble encore l'entendre). La bonté du St Père m'encourageant, je voulais encore parler mais les deux gardes-nobles me touchèrent les mains pour me faire lever ; voyant que cela ne suffisait pas, ils me prirent par les bras et Monsieur Révérony leur aida à me soulever, car je restais encore les mains jointes, appuyées sur les genoux de Léon XIII et ce fut de force qu'ils m'arrachèrent de ses pieds... au moment où j'étais ainsi enlevée, le St Père posa sa main sur mes lèvres, puis il la leva pour me bénir alors mes yeux se remplirent de larmes et Monsieur Révérony put contempler au moins autant de diamants qu'il en avait vus à Bayeux.,. Les deux gardes-nobles me portèrent pour ainsi dire jusqu'à la porte et là, un troisième me donna une médaille de Léon XIII. Céline qui me suivait, avait été témoin de la scène qui venait de se passer ; presque aussi émue que moi, elle eut cependant le courage de demander au St Père une bénédiction pour le Carmel. Mr Révérony d'une voix mécontente répondit : " Il est déjà béni le Carmel : " Le bon St Père reprit avec douceur : Oh Oui ! il est déjà béni. " Avant nous Papa était venu aux pieds de Léon XIII (avec les messieurs) (NHA 622) Mr Révérony avait été charmant pour lui, le présentant comme le Père de deux Carmélites. Le Souverain Pontife, en signe de particulière bienveillance, posa sa main sur la tête vénérable de mon Roi chéri, semblant ainsi le marquer d'un sceau mystérieux, au nom de Celui dont il est le véritable représentant... Ah ! maintenant qu'il est au Ciel, ce Père de quatre Carmélites, ce n'est plus la main du Pontife qui repose sur son front, lui

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prophétisant le martyre... C'est la main de l'époux des Vierges, du Roi de Gloire, qui fait resplendir la tête de son Fidèle Serviteur, (Mt 25,21) et plus jamais cette main adorée ne cessera de reposer sur le front qu'elle a glorifié... Mon Papa chéri eut bien de la peine de me trouver tout en larmes au sortir de l'audience, il fit tout ce qu'il put pour me consoler, mais en vain... Au fond du coeur je sentais une grande paix, puisque j'avais fait absolument tout ce qui était en mon pouvoir de faire pour répondre à ce que le Bon Dieu demandait de moi, mais cette paix était au fond et l'amertume remplissait mon âme, car Jésus se taisait. Il semblait absent, rien ne me révélait sa présence... Ce jour-là encore le soleil n'osa pas briller et le beau ciel bleu d'Italie, chargé de nuages sombres, ne cessa de pleurer avec moi... Ah ! c'était fini, mon voyage n'avait plus aucun charme à mes yeux puisque le but en était manqué. Cependant les dernières paroles du Saint-Père auraient dû me consoler : n'étaient-elles pas en effet une véritable prophétie ? Malgré tous les obstacles, ce que le Bon Dieu a voulu s'est accompli. Il n'a pas permis aux créatures de faire ce qu'elles voulaient, mais sa volonté à Lui... Depuis quelque temps je m'étais offerte à l'Enfant Jésus pour être son petit jouet, je Lui avais dit de ne pas se servir de moi comme d'un jouet de prix que les enfants se contentent de regarder sans oser y toucher, mais comme d'une petite balle de nulle valeur qu'il pouvait jeter à terre, pousser du pied, percer, laisser dans un coin ou bien presser sur son coeur si cela Lui faisait plaisir ; en un mot, je voulais amuser le petit Jésus, lui faire plaisir, je voulais me livrer à ses caprices enfantins... Il avait exaucé ma prière... A Rome Jésus perça son petit jouet, il voulait voir ce qu'il y avait dedans et puis l'ayant vu, content de sa découverte, Il laissa tomber sa petite

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balle et s'endormit... Que fit-Il pendant son doux sommeil et que devint la petite balle abandonnée ?... Jésus rêva qu'il s'amusait encore avec son jouet, le laissant et le prenant tour à tour, et puis qu'apràs l'avoir fait rouler bien loin Il le pressait sur son coeur, ne permettant plus qu'il s'éloigne jamais de sa petite main... Vous comprenez, ma Mère chérie, combien la petite balle était triste de se voir par terre... Cependant je ne cessais d'espérer contre toute espérance. (NHA 623) (Rm 4,18) Quelques jours après l'audience du St Père, Papa étant allé voir le bon frère Siméon trouva chez lui Monsieur Révérony qui fut très aimable. Papa lui reprocha gaiement de ne m'avoir pas aidée dans ma difficile entreprise, puis il raconta l'histoire de sa Reine au frère Siméon. Le vénérable vieillard écouta son récit avec beaucoup d'intérêt, en prit même des notes et dit avec émotion : " On ne voit pas cela en Italie ! " Je crois que cette entrevue fit une très bonne impression à Monsieur Révérony ; dans la suite il ne cessa de me prouver qu'il était enfin convaincu de ma vocation. Au lendemain de la mémorable journée, il nous fallut partir dès Ie matin pour Naples et Pompéi. En notre honneur, le Vésuve fit du bruit toute la journée, laissant avec ses coups de canon échapper une épaisse colonne de fumée. Les traces qu'il a laissées sur les ruines de Pompéi sont effrayantes, elles montrent la puissance du Dieu : " Qui regarde la terre et la fait trembler, qui touche les montagnes et les réduit en fumée. " (NHA 624) (Ps 104,32) J'aurais aimé à me promener seule au milieu des ruines, à rêver sur la fragilité des choses humaines, mais le nombre des voyageurs enlevait une grande partie du charme mélancohque de la cité détruite... A Naples ce fut tout le contraire, le grand nombre de voitures à deux chevaux rendit magnifique notre promenade au monastère San Martino placé sur

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une haute colline dominant toute la ville, malheureusement les chevaux qui nous conduisaient prenaient à chaque instant le mors aux dents et plus d'une fois je me suis crue à ma dernière heure. Le cocher avait beau répéter constamment la parole magique des conducteurs italiens : " Appipau, appipau... " les pauvres chevaux voulaient renverser la voiture, enfin grâce au secours de nos anges gardiens, nous arrivâmes à notre magnifique hôtel. Pendant tout le cours de notre voyage, nous avons été logés dans des hôtels princiers, jamais je n'avais été entourée de tant de luxe, c'est bien le cas de dire que la richesse ne fait pas le bonheur, car j'aurais été plus heureuse sous un toit de chaume avec l'espérance du Carmel, qu'auprès des lambris dorés, des escaliers de marbre blanc, des tapis de soie, avec l'amertume dans le coeur... Ah ! je l'ai bien senti, la joie ne se trouve pas dans les objets qui nous entourent, elle se trouve au plus intime de l'âme, on peut aussi bien la posséder dans une prison que dans un palais, la preuve, c'est que je suis plus heureuse au Carmel, même au milieu des épreuves intérieures et extérieures que dans le monde, entourée des commodités de la vie et surtout des douceurs du foyer paternel !... J'avais l'âme plongée dans la tristesse, cependant à l'extérieur, j'étais la même, car je croyais cachée la demande que j'avais faite au St Père ; bientôt je pus me convaincre du contraire, étant restée seule dans le wagon avec Céline (les autres pèlerins étaient descendus au buffet pendant les quelques minutes d'arrêt) je vis Monsieur Legoux, vicaire général de Coutances ouvrir la portière et me regardant en souriant, il me dit : " Eh bien, comment va notre petite carmélite ?... " Je compris alors que tout le pèlerinage savait mon secret, heureusement personne ne m'en parla, mais je vis à la manière sympathique dont on me regardait, que ma demande n'avait pas produit un mauvais

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effet, au contraire,.. A la petite ville d'Assise j'eus l'occasion de monter dans la voiture de Monsieur Révérony, faveur qui ne fut accordée à aucune dame pendant tout le voyage. Voici comment j'obtins ce privilège. Après avoir visité les lieux embaumés par les vertus de Saint François et de Sainte Claire, nous avions terminé par le monastère de Sainte Agnès, soeur de Sainte Claire ; j'avais contemplé à mon aise la tête de la Sainte, lorsque me retirant une des dernières je m'aperçus avoir perdu ma ceinture ; je la cherchai au milieu de la foule, un prêtre eut pitié de moi et m'aida, mais après me l'avoir trouvée, je le vis s'éloigner et je restai seule à chercher, car j'avais bien la ceinture, mais impossible de la mettre, la boucle manquait... Enfin je la vis briller dans un coin, la saisir et l'ajuster au ruban ne fut pas long, ais le travail précédent l'avait été davantage, aussi mon étonnement fut grand de me trouver seule auprès de l'église, toutes les nombreuses voitures avaient disparu, à l'exception de celle de Mr Révérony. Quel parti prendre ? Fallait-il courir après les voitures que je ne voyais plus, m'exposer à manquer le train et mettre mon Papa chéri dans l'inquiétude, ou bien demander une place dans la calèche de Mr Révérony ?... Je me décidai à ce dernier parti. Avec mon air le plus gracieux et le moins embarrassé possible malgré mon extrême embarras, je lui exposai ma situation critique et le mis dans l'embarras lui-même, car sa voiture était garnie des messieurs les plus distingués du pèlerinage, Pas moyen de trouver une place de plus, mais un monsieur très galant se hâta de descendre, me fit monter à sa place et se plaça modestement auprès du cocher. Je ressemblais à un écureuil pris dans un piège et j'étais loin d'être à l'aise, entourée de tous ces grands personnages et surtout du plus redoutable en face duquel j'étais placée... Il fut cependant très

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aimable pour moi, interrompant de temps en temps sa conversation avec les messieurs pour me parler du Carmel. Avant d'arriver à la gare tous les grands personnages tirèrent leurs grands porte-monnaie afin de donner de l'argent au cocher (déjà payé), je fis comme eux et pris mon tout petit porte-monnaie, mais Monsieur Révérony ne consentit pas à ce que j'en fisse sortir de jolies petites pièces, il aima mieux en donner une grande pour nous deux. Une autre fois je me trouvai à côté de lui en omnibus, il fut encore plus aimable et me promit de faire tout ce qu'il pourrait afin que j'entre au Carmel... Tout en mettant un peu de baume sur mes plaies, ces petites rencontres n'empêchèrent pas le retour d'être beaucoup moins agréable que l'aller, car je n'avais plus l'espoir " du St Père " je ne trouvais aucun secours sur la terre qui me paraissait un désert aride et sans eau, (NHA 625) (Ps 63,2) toute mon espérance était dans le Bon Dieu seul... je venais de faire l'expérience qu'il vaut mieux avoir recours à Lui qu'à ses saints... La tristesse de mon âme ne m'empêcha pas de prendre un grand intérêt aux saints lieux que nous visitions A Florence je fus heureuse de contempler Sainte Madeleine de Pazzi au milieu du choeur des carmélites qui nous ouvrirent la grande grille ; comme nous ne savions pas jouir de ce privilège beaucoup de personnes désirant faire toucher leurs chapelets au tombeau de la sainte, il n'y eut que moi à pouvoir passer la main dans la grille qui nous en séparait, aussi tout le monde m'apportait des chapelets et j'étais bien fière de mon office... Il fallait toujours que je trouve le moyen de toucher à tout, ainsi dans l'Eglise de Sainte Croix en Jérusalem (de Rome) nous pûmes vénérer plusieurs morceaux de la vraie Croix, deux épines et l'un des clous sacrés renfermé dans un magnifique reliquaire d'or ouvragé, mais sans verre, aussi je trouvai moyen, en vénérant la précieuse relique, de couler mon petit doigt dans

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dans un des jours du reliquaire et je pus toucher au clou qui fut baigné du sang de Jésus... J'étais vraiment par trop audacieuse !... Heureusement le bon Dieu qui voit le fond des choses sait que mon intention était pure et que pour rien au monde je n'aurais voulu lui déplaire, j'agissais avec Lui comme un enfant qui se croit tout permis et regarde les trésors de son père comme les siens. (Lc 15,31) Je ne puis encore comprendre pourquoi les femmes sont si facilement excommuniées en Italie, à chaque instant on nous disait : " N'entrez pas ici... N'entrez pas là, vous seriez excommuniées !... " Cependant elles aiment le bon Dieu en bien plus grand nombre que les hommes et pendant la Passion de Notre Seigneur les femmes eurent plus de courage que les apôtres, (Lc 23,27) puisqu'elles bravèrent les insultes des soldats et osèrent essuyer la Face adorable de Jésus,.. C'est sans doute pour cela qu'Il permet que le mépris soit leur partage sur la terre, puisqu'Il l'a choisi pour Lui-même... Au Ciel, Il saura bien montrer que ses pensées ne sont pas celles des hommes, (NHA 626) (Is 55,8-9) car alors les dernières seront les premières... (NHA 627) (Mt 20,16) Plus d'une fois pendant le voyage, je n'ai pas eu la patience d'attendre le Ciel pour être la première... Un jour que nous visitions un monastère de Carmes, ne me contentant pas de suivre les pèlerins dans les galeries extérieures, je m'avançai sous les cloîtres inférieurs... tout à coup je vis un bon vieux carme qui de loin me faisait signe de m'éloigner, mais au lieu de m'en aller, je m'approchai de lui et montrant les tableaux du cloître, je lui fis signe qu'ils étaient jolis. Il reconnut sans doute à mes cheveux sur le dos et à mon air jeune que j'étais une enfant, il me sourit avec bonté et s'éloigna voyant qu'il n'avait pas une ennemie devant lui ; si j'avais pu lui parler italien, je lui aurais dit être une future carmélite, mais à cause des constructeurs de la tour de Babel, cela me fut impossible. (Gn 11,9) Après avoir encore visité Pise et Gênes nous revînmes en France. Sur le parcours

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la vue était magnifique, tantôt nous longions la mer et le chemin de fer en était si près qu'il me semblait que les vagues allaient arriver jusqu'à nous (ce spectacle fut causé par une tempête, c'était le soir, ce qui rendait la scène encore plus imposante), tantôt des plaines couvertes d'orangers aux fruits mûrs, de verts oliviers au feuillage léger, de palmiers gracieux... à la tombée du jour, nous voyions les nombreux petits ports de mer s'éclairer d'une multitude de lumières, pendant qu'au Ciel scintillaient les premières étoiles... Ah ! quelle poésie remplissait mon âme à la vue de toutes ces choses que je regardais pour la première et la dernière fois de ma vie !... C'était sans regret que je les voyais s'évanouir, mon coeur aspirait à d'autres merveilles (NHA 628) il avait assez contemplé les beautés de la terre, celles du Ciel étaient l'objet de ses désirs et pour les donner aux âmes, je voulais devenir prisonnière !... Avant de voir s'ouvrir devant moi les portes de la prison bénie après laquelle je soupirais, il me fallait encore lutter et souffrir ; je le sentais en revenant en France, cependant ma confiance était si grande que je ne cessai pas d'espérer qu'il me serait permis d'entrer le 25 Décembre... A peine arrivés Lisieux, notre première visite fut pour le Carmel. (NHA 629) Quelle entrevue que celle-là !... Nous avions tant de choses à nous dire, depuis un mois de séparation, mois qui m'a semblé plus long et pendant lequel j'ai plus appris que pendant plusieurs années... O ma Mère chérie ! qu'il m'a été doux de vous revoir, de vous ouvrir ma pauvre petite âme blessée. A vous qui saviez si bien me comprendre, à qui une parole, un regard suffisaient pour tout deviner ! Je m'abandonnai complètement, j'avais fait tout ce qui dépendait de moi, tout, jusqu'à parler au Saint Père, aussi je ne savais ce que je devais encore faire. Vous me dîtes d'écrire à Monseigneur et de lui rappeler sa promesse ; je le fis aussitôt, le mieux qu'il me fut possible, mais dans des termes que mon Oncle trouva un peu trop

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simples, Il refit ma lettre ; au moment où j'allais la faire partir, j'en reçus une de vous, me disant de ne pas écrire, d'attendre quelques jours ; j'obéis aussitôt, car j'étais sûre que c'était le meilleur moyen de ne pas me tromper. Enfin dix jours avant Noël, ma lettre partit ! Bien convaincue que la réponse ne se ferait pas attendre, j'allais tous les matins après la messe à la poste avec Papa, croyant y trouver la permission de m'envoler, mais chaque matin amenait une nouvelle déception qui cependant, n'ébranlait pas ma foi... je demandais à Jésus de briser mes liens, Il les brisa, (Ps 116,16) mais d'une manière toute différente de celle que j'attendais... La belle fête de Noël arriva et Jésus ne se réveilla pas... Il laissa par terre sa petite balle, sans même jeter sur elle un regard... Mon coeur était brisé en me rendant à la messe de minuit, je comptais si bien y assister derrière les grilles du Carmel... Cette épreuve fut bien grande pour ma foi, mais Celui dont le coeur veille pendant son sommeil, (NHA 630) me fit comprendre qu'à ceux dont la foi égale un grain de sénevé, (Mt 17,19) il accorde des miracless et fait changer de place les montagnes, afin d'affermir cette foi si petite ; (NHA 631) mais pour ses intimes, pour sa Mère, il ne fait pas de miracles avant d'avoir éprouvé leur foi. (Ct 5,2) Ne laissa-t-Il pas mourir Lazare, bien que Marthe et Marie Lui aient fait dire qu'il était malade ?... (NHA 632) (Jn 11,1-4) Aux noces de Cana, la Sainte Vierge ayant demandé à Jésus de secourir le Maître de la maison, ne Lui répondit-Il pas que son heure n'était pas encore venue ?... (NHA 633) (Jn 2,1-11) Mais après l'épreuve, quelle récompense ! l'eau se change en vin... Lazare ressuscite !... Ainsi Jésus agit-Il envers sa petite Thérèse : après l'avoir longtemps éprouvée, il combla tous les désirs de son coeur... L'après-midi de la radieuse fête passée pour moi dans les larmes, j'allai voir les carmélites ; ma surprise fut bien grande d'apercevoir lorsqu'on ouvrit la

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grille un ravissant petit Jésus, tenant en sa main une balle sur laquelle était écrit mon nom. Les carmélites, à la place de Jésus, trop petit pour parler, me chantèrent un cantique composé par ma Mère chérie ; chaque parole répandait en mon âme une bien douce consolation, jamais je n'oublierai cette délicatesse de coeur maternel qui toujours me combla des plus exquises tendresses... Après avoir remercié en répandant de douces larmes, je racontai la surprise que ma Céline chérie m'avait faite en revenant de la messe de minuit. J'avais trouvé dans ma chambre, au milieu d'un charmant bassin, un petit navire qui portait le petit Jésus dormant avec une petite balle auprès de Lui, sur la voile blanche Céline avait écrit ces mots : " Je dors mais mon coeur veille " (NHA 634) (Ct 5,2) et sur le vaisseau ce seul mot : " Abandon ! " Ah ! si Jésus ne parlait pas encore à sa petite fiancée, si toujours ses yeux divins restaient fermés, du moins, Il se révélait à elle par le moyen d'âmes comprenant toutes les délicatesses et l'amour de son coeur... Le premier jour de l'année 1888 Jésus me fit encore présent de sa croix mais cette fois je fus seule à la porter, car elle fut d'autant plus douloureuse qu'elle était incomprise... Une lettre de Pauline (Mère Marie de Gonzague) m'annonça que la réponse de Monseigneur était arrivée le 28, fête des Sts Innocents, mais qu'elle ne me l'avait pas fait savoir, ayant décidé que mon entrée n'aurait lieu qu'après le carème. (Gn 7,13-16) Je ne pus retenir mes larmes à la pensée d'un si long délai. Cette épreuve eut pour moi un caractère tout particulier, je voyais mes liens rompus du côté du monde et cette fois c'était l'arche sainte qui refusait son entrée à la pauvre petite colombe... (Ps 116,16) FCB (Gn 7,13-16) Je veux bien croire que je dus paraître déraisonnable en n'acceptant pas joyeusement mes trois mois d'exil, mais je crois aussi que, sans le paraître, cette épreuve fut très grande et me fit beaucoup grandir dans l'abandon et dans les autres vertus.

Manuscrit A Folio 68 Verso.

Comment se passèrent ces trois mois si riches en grâces pour mon âme ?. .. D'abord il me vint à la pensée de ne pas me gêner à mener une vie aussi bien réglée que j'en avais l'habitude, mais bientôt je compris le prix du temps qui m'était offert et je résolus de me livrer plus que jamais à une vie sérieuse et mortifiée. Lorsque je dis mortifiée, ce n'est pas afin de faire croire que je faisais des pénitences, hélas ! je n'en ai jamais fait aucune, bien loin de ressembler aux belles âmes qui dès leur enfance pratiquaient toute espèce de mortifications, je ne sentais pour elles aucun attrait ; sans doute cela venait de ma lâcheté, car j'aurais pu, comme Céline, trouver mille petites inventions pour me faire souffrir, au lieu de cela je me suis toujours laissée dorloter dans du coton et empâter comme un petit oiseau qui n'a pas besoin de faire pénitence... Mes mortifications consistaient à briser ma volonté, toujours prête à s'imposer, à retenir une parole de réplique, à rendre de petits services sans les faire valoir, à ne point m'appuyer le dos quand j'étais assise, etc., etc... Ce fut par la pratique de ces riens que je me préparai à devenir la fiancée de Jésus, et je ne puis dire combien cette attente m'â laissé de doux souvenirs... Trois mois passent bien vite, enfin le moment si ardemment désiré arriva. Le lundi 9 Avril, jour où le Carmel célébrait la fête de l'Annonciation, remise à cause du carême, fut choisi pour mon entrée. La veille toute la famille était réunie autour de la table où je devais m'asseoir une dernière fois. Ah ! que ces réunions intimes sont déchirantes !... Alors qu'on voudrait se voir oubliée, les caresses, les paroles les plus tendres sont prodiguées et font sentir le sacrifice de la séparation... Papa ne disait presque rien mais son regard se posait sur moi avec amour... Ma Tante pleurait de temps en temps et mon Oncle me faisait mille compliments affectueux. Jeanne et Marie étaient aussi remplies de délicatesses pour moi, surtout Marie qui me

Manuscrit A Folio 69 Recto.

prenant à l'écart, me demanda pardon des peines qu'elle croyait m'avoir causées. Enfin ma chère petite Léonie, revenue de la Visitation depuis quelques mois, (NHA 701) me comblait plus encore de baisers et de caresses. Il n'y a que de Céline dont je n'ai pas parlé, mais vous devinez, ma Mère chérie, comment se passa la dernière nuit où nous avons couché ensemble... Le matin du grand jour, après avoir jeté un dernier regard sur les Buissonnets, ce nid gracieux de mon enfance que je ne devais plus revoir, je partis au bras de mon Roi chéri pour gravir la montagne du Carmel... Comme la veille toute la famille se trouva réunie pour entendre la Sainte Messe et y communier. Aussitôt que Jésus fut descendu dans le coeur de mes parents chéris, je n'entendis autour de moi que des sanglots, il n'y eut que moi qui ne versai pas de larmes, mais je sentis mon coeur battre avec une telle violence qu'il me sembla impossible d'avancer lorsqu'on vint nous faire signe de venir à la porte conventuelle ; j'avançai cependant tout en me demandant si je n'allais pas mourir par la force des battements de mon coeur... Ah ! quel moment que celui-là Il faut y avoir passé pour savoir ce qu'il est... Mon émotion ne se traduisit pas au dehors : après avoir embrassé tous les membres de ma famille chérie, je me mis à genoux devant mon incomparable Père, lui demandant sa bénédiction ; pour me la donner il se mit lui-même à genoux et me bénit en pleurant... C'était un spectacle qui devait faire sourire les anges que celui de ce vieillard présentant au Seigneur son enfant encore au printemps de la vie !...

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