CHAPITRE XXXII. PROPHÉTIES DU CANTIQUE D'HABACUC. Et dans sa prière ou son cantique, à quel autre qu'au Sauveur dit-il: « Seigneur, j'ai entendu ce que vous m'avez fait entendre, et j'ai été saisi de frayeur; j'ai contemplé vos ouvrages, et j'ai été épouvanté 2? » Qu'est-ce que cela, sinon une surprise extraordinaire à la vue du salut des hommes que Dieu lui avait fait connaître : « Vous serez reconnu au milieu de deux animaux ». Que signifient ces deux animaux? ce sont les deux Testaments, ou les deux larrons, ou encore Moïse et Elie, qui parlaient avec Jésus sur la montagne où il se transfigura. « Vous serez connu dans la suite des temps ». Cela est trop clair pour avoir besoin qu'on l'explique. « Lorsque mon âme sera troublée, au plus fort de votre colère, vous vous souviendrez de votre miséricorde ». Il dit ceci en la personne des Juifs, parce que, dans le temps qu'ils crucifiaient Jésus-Christ, transportés de fureur, Jésus, se souvenant de sa miséricorde, dit « Mon père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font 3 ». Dieu viendra de Théman, et le saint viendra de la montagne couverte d'une ombre épaisse. D'autres, au lieu de Théman, traduisent du côté du midi; ce qui marque l'ardeur de la charité et l'éclat de la vérité. Pour la montagne couverte d'une ombre épaisse, on peut l'expliquer de différentes façons; mais il me paraît mieux de l'entendre de la profondeur des Ecritures qui contiennent les prophéties de Jésus-Christ. On y trouve en effet beaucoup de choses obscures et cachées qui exercent ceux qui les veulent pénétrer. Or, Jésus-Christ sort de ces ténèbres, quand celui qui le cherche sait l'y découvrir: « Il a fait éclater son pouvoir dans les cieux, et la terre est pleine de ses merveilles ». C'est ce que le psalmiste dit quelque part :« Mon Dieu, montez au-dessus des cieux et faites éclater votre gloire par toute la terre. Sa splendeur sera aussi vive que la plus vive lumière 4 » : c'est-à-dire que le bruit 1. Habacuc, II, 2 et 3. - 2. Habacuc, III, 1. - 3. Luc, XXIII, 34. - 4. Ps. LVI, 7. (404) de son nom fera ouvrir les yeux aux fidèles. « Il tiendra des cornes en ses mains »; c'est le trophée de la croix. « Il a mis sa force dans la charité »; cela n'a pas besoin d'explication. « La parole marchera devant lui et le « suivra n; c'est-à-dire qu'il a été prophétisé avant qu'il ne vînt, et annoncé depuis qu'il s'en est allé. « Il s'est arrêté et la terre a été ébranlée »; il s'est arrêté pour nous secourir, et la terre a été portée à croire. « Il a tourné les yeux sur les nations, et elles ont séché »; entendez qu'il a eu pitié d'elles et qu'elles ont été touchées de repentir. « Les montagnes ont été mises en poudre par un grand effort »; c'est-à-dire que l'orgueil des superbes a cédé à la force des miracles. « Les collines éternelles ont été abaissées »; elles ont été humiliées pour un temps, afin d'être élevées pour l'éternité. « J'ai vu ces entrées éternelles et triomphantes, prix de ses travaux », c'est-à-dire : J'ai reconnu que les travaux de la charité recevront une récompense éternelle. « Les Ethiopiens et les Madianites seront remplis d'étonnement »; les peuples surpris de tant de merveilles, ceux mêmes qui ne sont pas sous l'empire romain, seront sous celui de Jésus-Christ. « Vous mettrez-vous en colère, Seigneur, contre les fleuves, et déchargerez-vous votre fureur sur la mer? » C'est qu'il ne vient pas maintenant pour juger le monde, mais pour le sauver,. « Vous monterez sur vos chevaux, et vos courses produiront le salut »; c'est-à-dire : Vos évangélistes vous portent, et vous les conduisez, et votre Evangile procure le salut à ceux qui croient en vous. « Vous banderez votre arc contre les sceptres, dit le Seigneur »; entendez qu'il menacera de son jugement les rois mêmes de la terre. «La terre s'ouvrira pour recevoir les fleuves dans son sein ». Cela signifie que les coeurs des hommes, à qui il est dit : « Déchirez vos coeurs et non pas vos vêtements 1 », s'ouvriront pour recevoir la parole des prédicateurs et confesser le nom de Jésus-Christ. « Les peuples vous verront et s'affligeront»; c'est-à-dire qu'ils pleureront, afin d'être bienheureux 2. « En marchant, vous ferez rejaillir de l'eau de toutes parts »; vous répandrez de tous côtés des torrents de doctrine en marchant avec vos prédicateurs. « Une voix est sortie du creux de l'abîme »; c'est-à-dire que 1. Joel, II, 13. - 2. Matt. V, 5. (404) le coeur de l'homme, qui est un abîme, n'a pu retenir ce qu'il pensait de vous, et a publié votre gloire partout. « La profondeur de son imagination »; c'est une explication de ce qui précède; car cette profondeur est un abîme. Et quand il ajoute : de son imagination, il faut sous-entendre : a fait retentir sa voix, c'est-à-dire a publié ce qu'elle voyait. En effet, l'imagination, c'est une vision que le coeur n'a pu cacher ni retenir, mais qu'il a proclamée à la gloire de Dieu. « Le soleil s'est levé et la lune a gardé son rang » ; Jésus-Christ est monté au ciel, et l'Eglise a été ordonnée sous son roi. « Vous lancerez vos flèches en plein jour », parce que votre parole sera prêchée publiquement. « Et elles brilleront à la lueur de vos armes ». Il avait dit à ses disciples : « Dites en plein jour ce que je vous dis dans les ténèbres 1 ». - «Vos menaces abaisseront la terre » ; c'est-à-dire, humilieront les hommes. « Et vous abattrez les nations dans votre fureur »; parce que vous dompterez les superbes, et ferez tomber vos vengeances sur leur tête. « Vous êtes sorti dans l'intention de sauver votre peuple, pour sauver vos christs, et vous avez donné les méchants en proie à la mort »; cela est clair. « Vous les avez chargés de chaînes n; par ces chaînes, on peut aussi entendre les heureux liens de la sagesse. « Vous avez mis des entraves à leurs pieds et un carcan à leur cou. Vous les avez rompues avec étonnement »; il faut sous-entendre les chaînes. De même qu'il a noué celles qui sont bonnes, il a brisé les mauvaises, d'où vient cette parole du psaume : « Vous avez rompu mes chaînes 2 ». - « Avec étonnement »; c'est-à-dire, avec l'admiration de tous ceux qui ont été témoins de cette merveille. « Les plus grands en seront touchés; ils seront affamés comme un pauvre qui mange en cachette»; c'est que quelques-uns des premiers parmi les Juifs, touchés des paroles et des miracles du Sauveur, le venaient trouver, et, pressés par la faim, mangeaient le pain de sa doctrine, mais en secret, parce qu'ils craignaient le peuple, comme le remarque l'Evangile 3. « Vous avez poussé vos chevaux dans la mer et troublé ses eaux» ; c'est-à-dire les peuples. Les uns ne se convertiraient pas par crainte, et les autres ne persécuteraient pas avec fureur, si tous n'étaient troublés. « J'ai contemplé 1. Matt. X, 27. - 2. Ps. CXV, 16. - 3. Jean, XVII, 38. ces choses, et mes entrailles ont été émues. La frayeur a pénétré jusque dans mes os, et tout mon être intérieur en a été troublé ». Faisant réflexion sur ce qu'il disait, il en a été lui-même épouvanté. Il prévoyait ce tumulte des peuples, suivi de grandes persécutions contre l'Eglise, et aussitôt, s'en reconnaissant membre: « Je me reposerai, dit-il, au temps de l'affliction», comme étant de ceux qui, selon la parole de l'Apôtre 1, se réjouissent en espérance et souffrent constamment l'affliction. « Afin d'aller trouver le peuple qui a été étranger ici-bas comme moi », en s'éloignant de ce peuple méchant qui lui était uni selon la chair, mais qui, n'étant point étranger en ce monde, ne cherchait point la céleste patrie. « Car le figuier ne portera point de fruit, ni la vigne de raisin. Les oliviers tromperont l'attente du laboureur, et la campagne ne produira rien. Les brebis mourront faute de pâturage, et il n'y aura plus de boeufs dans les étables ». Il voyait que cette nation, qui devait mettre à mort Jésus-Christ, perdrait les biens spirituels qu'il a prophétiquement figurés par les temporels; et parce que la colère du ciel est tombée sur ce peuple, à cause qu'ignorant la justice de Dieu 2, il a voulu établir la sienne à la place, il ajoute aussitôt: « Mais moi je me réjouirai, Seigneur, je me réjouirai en mon Seigneur et mon Dieu. Le Seigneur mon Dieu est ma force, il affermira mes pas jusqu'à la fin. Il m'élèvera sur les hauteurs, afin que je triomphe par son cantique »; c'est-à-dire par ce cantique dont le Psalmiste dit quelque chose de pareil en ces termes: « Il a affermi mes pieds sur la pierre, et il a conduit mes pas. Il m'a mis en la bouche un nouveau cantique, un hymne à la louange de notre Dieu 3 ». Celui-là donc triomphe par le cantique du Seigneur, qui se plaît à entendre les louanges de Dieu, et non les siennes, « afin que celui qui se glorifie, ne se glorifie que dans le Seigneur 4 ». Au reste, quelques exemplaires portent : « Je me réjouirai en Dieu mon Jésus » ; ce qui me paraît meilleur que « en Dieu mon Sauveur », parce que Jésus est un nom plein de douceur et de confiance. 1. Rom. XII, 12. - 2. Ibid. X, 3. - 3. Ps. XXXIX, 3. - 4. I Cor. I, 31. (405) CHAPITRE XXXIII. PROPHÉTIES DE JÉRÉMIE ET DE SOPHONIAS TOUCHANT JÉSUS-CHRIST ET LA VOCATION DES GENTILS. Jérémie est du nombre des grands prophètes, aussi bien qu'Isaïe. Il prophétisa sous Josias, roi de Jérusalem, et du temps d'Ancus Martius, roi des Romains, la captivité des Juifs étant proche, et sa prophétie alla jusqu'au cinquième mois de cette captivité, comme il le dit lui-même. On lui joint Sophonias, l'un des petits prophètes, parce qu'il prophétisa aussi sous Josias, comme lui-même le témoigne; mais il ne dit point combien-de temps. Jérémie prophétisa, non-seulement du temps d'Ancus Martius, mais aussi du temps de Tarquin l'Ancien, cinquième roi de Rome, qui l'était déjà lorsque les Juifs furent emmenés en captivité. Jérémie dit donc de Jésus-Christ: « Le Seigneur, le Christ par qui nous respirons, a été pris pour nos péchés 1 » , marquant ainsi en peu de paroles et que Jésus-Christ est notre Seigneur, et qu'il a souffert pour nous, Et dans un autre endroit: « Celui-ci est mon Dieu, et nul autre n'est comparable à lui. Il est l'auteur de toute sagesse, et il l'a donnée à Jacob son serviteur, et à Israël son bien-aimé. Après cela il a été vu sur terre, et il a conversé parmi les hommes 2 ». Quelques-uns n'attribuent pas ce témoignage à Jérémie, mais à Baruch, son scribe, quoique ordinairement on le donne au premier. Le même prophète parlant encore du Messie : « Voici venir le temps, dit le Seigneur, que je ferai sortir du tronc de David un germe glorieux. Il régnera et sera rempli de sagesse et fera justice sur la terre. Alors Juda sera sauvé, et Ismaël demeurera en sûreté, et ils l'appelleront le Seigneur notre justice 3 ». Voici comme il parle de la vocation des Gentils, qui devait arriver et que nous voyons maintenant accomplie: « Seigneur, mon Dieu et mon refuge au temps de l'affliction, les nations viendront à vous des extrémités de la terre, et diront: Il est vrai que nos pères ont adoré de vaines statues qui ne sont bonnes à rien 4». Et parce que les Juifs ne devaient pas le connaître et qu'il fallait qu'ils le fissent mourir, le mème prophète en parle de la sorte: « Leur 1. Thren. IV, 20. - 2. Baruch, III, 36-38. - 3. Jérém. XXXIII, 5. - 4. Ibid. XVI, 19. esprit est extrêmement pesant : c'est un homme; qui le connaîtra 1?» Voici enfin un dernier passage de Jérémie que j'ai rapporté au dix-septième livre touchant le Nouveau Testament, dont Jésus-Christ est le médiateur : « Voici venir le temps, dit le Seigneur, que je contracterai une nouvelle alliance avec la maison de Jacob , etc. 2 » De Sophonias, qui prophétisait du même temps que Jérémie, je veux citer au moins quelques témoignages sur Jésus-Christ. Voici donc comme il en parle: « Attendez que je ressuscite, dit le Seigneur, car j'ai résolu d'assembler les nations et les royaumes 3 » ; et encore: « Le Seigneur leur sera redoutable; il exterminera tous les dieux de la terre, et toutes les nations de la terre l'adoreront, chacune en son pays 4 »; et un peu après: « Je ferai que tous les peuples parleront comme ils doivent; ils invoqueront tous le nom du Seigneur, et lui seront assujétis. « Ils m'apporteront des victimes des bords du fleuve d'Ethiopie. Alors vous n'aurez plus de confusion pour toutes les impiétés que vous avez commises contre moi; car j'effacerai toute la malice de vos offenses, et il ne vous arrivera plus de vous enorgueillir sur ma montagne sainte. Je rendrai votre peuple doux et modeste, et les restes d'Israël craindront le Seigneur 5». C'est de ces restes que l'Apôtre6 a dit après un autre prophète 7 : « Quand le nombre des enfants d'Israël égalerait le sable de la mer, il n'y aura que les restes qui seront sauvés»; car les restes de cette nation ont cru au Messie. CHAPITRE XXXIV. PRÉDICTIONS DE DANIEL ET D'ÉZÉCHIEL SUR LE MÊME SUJET. Daniel et Ezéchiel, deux des grands prophètes, prophétisèrent pendant la captivité même de Babylone; et le premier a été jusqu'à dire combien il s'écoulerait d'années avant l'avénement et la passion du Sauveur. Cette supputation serait longue, et d'ailleurs elle a déjà été faite par d'autres avant nous; mais voici comme il parle de la puissance et de la gloire du Messie : « J'eus une vision en dormant, où je voyais le fils de l'homme, environné de nuées, s'avançant jusqu'à 1. Jérém. XVII, 9. - 2. Ibid. XXXI, 31. - 3. Sophon. III, 8. - 4. Ibid. II, 11 - 5. III, 9. - 6. - Rom. IX, 27. - 7. - Isa. X, 22. (406) l'Ancien des jours. Comme on le lui eût présenté, il lui donna puissance, honneur et empire, avec ordre à tous les peuplés, à toutes les tribus et à toutes les langues de lui rendre leurs hommages. Son pouvoir est un pouvoir éternel qui ne finira jamais, et son empire sera toujours florissant 1 ». Ezéchiel, de même, figurant Jésus-Christ par David, parce que c'est à cause de David que Jésus-Christ a pris celte nature charnelle, cette forme d'esclave qu'il a revêtue en venant au monde, d'où vient que, tout en étant fils de Dieu, il est appelé esclave de Dieu, Ezéchiel, dis-je, en parle ainsi au nom de Dieu le Père : « Je susciterai un pasteur pour paître mes troupeaux, mon serviteur David; et il les fera paître, et il sera leur pasteur. Pour moi, je serai leur Dieu, et mon serviteur David régnera au milieu d'eux. C'est le Seigneur qui l'a dit 2 »; et dans un autre endroit: « Ils n'auront plus qu'un roi et ne formeront plus deux peuples, ni deux royaumes séparés. ils ne se souilleront plus d'idolâtrie et d'autres abominations; et je les tirerai de tous: les lieux où ils m'ont offensé et les purifierai de leurs crimes. Ils seront mon peuple, et je serai leur Dieu, et mon serviteur David sera à tous leur roi et leur pasteur 3 » CHAPITRE XXXV. PRÉDICTIONS D'AGGÉE, DE ZACHARIE ET DE MALACHIE TOUCHANT JÉSUS-CHRIST. Restent trois petits prophètes qui ont prophétisé sur la fin de la captivité de Babylone: Aggée, Zacharie et Malachie. Aggée prédit en peu de mots Jésus-Christ et l'Eglise en ces termes: « Voici ce que dit le Seigneur des armées: Encore un peu de temps, et j'ébranlerai le ciel et la terre, la mer et le continent, et je remuerai toutes les nations; et celui qui est désiré de tous les peuples viendra 4 ». Cette prophétie est déjà accomplie en partie et le reste s'accomplira à la fin du monde. Dieu ébranla le ciel, quand Jésus-Christ prit chair, par le témoignage que les astres et les anges rendirent à son incarnation. Il émut la terre par le grand miracle de l'enfantement d'une vierge; il émut la mer et le continent, lorsque le Sauveur fut annoncé 1. Dan. VII, 13. - 2. Ezéch. XXXIV, 23, 24. - 3. Ibid. XXXVII, 22 et seq. - 4. Aggée, II, 7. dans les îles et par tout le monde. Ainsi nous voyons que toutes les nations sont remuées et portées à embrasser la foi. Ce qui suit : « Et a celui qui est désiré de tous les peuples viendra », doit s'entendre de son dernier avénement; car avant que de souhaiter qu'il vînt, il fallait l'aimer et croire en lui. Zacharie parle ainsi de Jésus-Christ et de 1'Eglise « Réjouissez-vous, dit-il, fille de Sion, bondissez de-joie, fille de Jérusalem, car voici venir votre roi pour vous justifier et pour vous sauver. Il est pauvre, et vient monté sur une ânesse et sur le poulain d'une ânesse; mais son pouvoir s'étend d'une mer à l'autre, et depuis les fleuves jusqu'aux confins de la terre ». L'Evangile nous apprend, en effet, en quelle occasion Notre-Seigneur se servit de cette monture 2, et fait même mention de cette prophétie. Un peu après, parlant à Jésus-Christ même de la rémission des péchés qui devait se faire par son sang: « Et vous aussi, dit-il, vous avez tiré vos captifs de la citerne sans eau, par le sang de votre Testament 3 ». On peut expliquer diversement, et toujours selon la foi, cette citerne sans eau; mais, pour moi, je pense qu'on doit entendre la misère humaine, qui est comme une citerne sèche et stérile, où les eaux de la justice ne coulent jamais, et qui est pleine de la boue et de la fange du péché. C'est de cette citerne que le Psalmiste dit : « Il m'a tiré d'une malheureuse citerne et d'un abîme de boue 4». Malachie, annonçant l'Eglise que nous voyons fleurir par Jésus-Christ, dit clairement aux Juifs en la personne de Dieu : « Vous ne m'agréez point, et je ne veux point de vos présents. Car depuis le soleil levant jusqu'au couchant, mon nom est grand parmi les nations. On me fera des sacrifices partout, et l'on m'offrira une oblation pure, parce que mon nom est grand parmi les nations, dit le Seigneur 5 ». Ce sacrifice est celui du sacerdoce de Jésus-Christ selon l'ordre de Melchisédech, que nous voyons offrir depuis le soleil levant jusqu'au couchant, tandis qu'on ne peut nier que le sacrifice des Juifs à qui Dieu dit: « Vous ne m'a«gréez point, et je ne veux point de vos présents », ne soit aboli. Pourquoi donc attendent-ils encore un autre Christ, puisque cette 1. Zach. IX, 9. - 2. Jean, XII, 14. - 3. Zach. IX, 11. - 4. Ps. XXXIX, 2. - 5. Malach. I, 10. (407) prophétie qu'ils voient accomplie n'a pu s'accomplir que par lui? Un peu après, le même prophète, parlant encore en la personne de Dieu, dit du Sauveur: « J'ai fait avec lui une alliance de vie et de paix; je lui ai donné ma crainte, et il m'a craint et respecté. La loi de la vérité était en sa bouche; il marchera en paix avec moi, et il en retirera plusieurs de leur iniquité. Car les lèvres du grand-prêtre seront les dépositaires de la science; et ils l'iront consulter sur la loi, parce que c'est l'ange du Seigneur tout-puissant1 ». Il ne faut pas s'étonner que Jésus-Christ soit appelé l'ange de Dieu; de même qu'il est esclave à cause de la forme d'esclave en laquelle il est venu parmi les hommes, il est aussi ange à cause de l'Evangile qu'il leur a annoncé; car Evangile en grec signifie bonne nouvelle, et ange, messager 2. Aussi le même prophète dit encore de lui: « Je m'en vais envoyer mon ange pour préparer la voie devant moi, et aussitôt viendra dans son temple le Seigneur que vous cherchez, et l'ange du Testament que vous demandez. Le voici qui vient, dit le Seigneur et le Dieu tout-puissant; et qui pourra supporter l'éclat de sa gloire et soutenir ses regards 3 ? » On trouve prédit en cet endroit le premier et le second avénement de Jésus-Christ; son premier avénement, lorsqu'il dit: « Et aussitôt le Seigneur viendra dans son temple » , c'est-à-dire dans sa chair, dont il est dit dans l'Evangile : « Détruisez ce u temple, et je le rétablirai en trois jours 4» et le second en ces termes: « Le voici qui vient, dit le Seigneur tout-puissant, et qui pourra supporter l'éclat de sa gloire et soutenir ses regards? » Ces paroles : « Le Seigneur que vous cherchez, et l'ange du Testament que vous demandez », signifient que les Juifs mêmes cherchent le Christ dans les Ecritures et désirent l'y trouver. Mais plusieurs d'entre eux, aveuglés par leurs péchés, ne voient pas que celui qu'ils cherchent et qu'ils désirent est déjà venu. Par le Testament, il entend parler du Nouveau, qui contient des promesses éternelles , et non de l'Ancien, qui n'en a que de temporelles; mais ces promesses temporelles ne laissent pas de troubler beaucoup de personnes faibles qui s'y 1. Malach. II, 5. 2. Angelos, messager, ange, Euangelion, récompense donnée au porteur d'une bonne nouvelle. 3. Malach. III, 1. - 4. Jean, II, 19. attachent, et qui, voyant les méchants comblés de ces sortes de biens, ne servent Dieu que pour les obtenir. C'est pourquoi le même prophète, pour distinguer la béatitude éternelle du Nouveau Testament, qui ne sera donnée qu'aux bons, de la félicité temporelle de l'Ancien, qui pour l'ordinaire est commune aux bons et aux méchants, s'exprime ainsi: « Vous avez tenu des discours qui me sont injurieux, dit le Seigneur. Et vous dites: En quoi avons-nous mal parlé de vous? Vous avez dit : C'est une folie de servir Dieu; que nous revient-il d'avoir observé ses commandements, et de nous être humiliés en la présence du Seigneur tout-puissant? - N'avons-nous donc pas raison d'estimer heureux les méchants et les ennemis de Dieu, puisqu'ils triomphent dans la gloire et dans l'opulence? Voilà ce que ceux qui craignaient Dieu ont murmuré tout bas ensemble. Et le Seigneur a vu tout cela et entendu leurs plaintes; et il a écrit un livre en mémoire de ceux qui le craignent et qui le révèrent 1 ». Ce livre signifie le Nouveau Testament. Mais écoutons ce qui suit: « Et ils seront mon héritage, dit le Seigneur tout-puissant, au jour que j'agirai; et je les épargnerai comme un père épargne un fils obéissant. Alors vous parlerez un autre langage, et vous verrez la différence qu'il y a entre le juste et l'injuste, entre celui qui sert Dieu et celui qui ne le sert pas. Car voici venir le jour allumé comme une fournaise ardente, et il les consumera. Tous les étrangers et tous les pécheurs seront comme du chaume, et ce jour qui approche les brûlera tous, dit le Seigneur, sans qu'il reste d'eux ni branches, ni racines. Mais, pour vous qui craignez mon nom, le soleil de justice se lèvera pour vous, et vous trouverez une abondance de tous biens à l'ombre de mes ailes. Vous bondirez comme de jeunes taureaux échappés, et vous foulerez aux pieds les méchants, et ils deviendront cendre sous vos pas, au jour que j'agirai, dit le Seigneur tout-puissant ». Ce jour est le jour du jugement, dont nous parlerons plus amplement en son lieu 2,si Dieu nous en fait la grâce. 1. Malach. III, 13. 2. Dans les quatre derniers livres. (408) CHAPITRE XXXVI. D'ESDRAS ET DES LIVRES DES MACHABÉES. Après ces trois prophètes, Aggée, Zacharie et Malachie, écrivit Esdras, lorsque le peuple fut délivré de la captivité de Babylone. Mais il passa plutôt pour historien que pour prophète, aussi bien que l'auteur du livre d'Esther où sont rapportées les actions glorieuses de cette femme illustre, qui arrivèrent vers ce temps-là. On peut dire néanmoins qu'Esdras a prophétisé Jésus-Christ dans cette dispute qui s'éleva entre quelques jeunes gens pour savoir quelle était la chose du monde la plus puissante 1. L'un ayant dit que c'était les rois, l'autre le vin, et le troisième les femmes, qui souvent commandent eu rois, ce dernier finit par montrer que c'est la vérité qui l'emporte par-dessus tout. Or, l'Evangile nous apprend que Jésus-Christ est la vérité. Depuis le temps que le temple fut rétabli jusqu'à Aristobule, les Juifs ne furent plus gouvernés par des rois, mais par des princes. La supputation de ces temps ne se trouve pas dans les Ecritures canoniques, mais ailleurs, comme dans les Machabées, que les Juifs ont rejetés comme apocryphes. Mais 1'Eglise est d'un autre sentiment, à cause des souffrances admirables de ces martyrs qui, avant l'incarnation de Jésus-Christ, ont combattu pour la loi de Dieu jusqu'au dernier soupir et enduré des maux étranges et inouïs. CHAPITRE XXXVII. NOS PROPHÈTES SONT PLUS ANCIENS QUE LES PHILOSOPHES. Du temps de nos prophètes, dont les écrits sont maintenant répandus dans le monde entier, il n'y avait point encore de philosophes parmi les Gentils. Du moins ils n'étaient point connus sous ce nom; car c'est Pythagore qui l'a porté le premier, et il n'a commencé à fleurir que sur la fin de la captivité de Babylone 2. A plus forte raison les autres philosophes sont-ils postérieurs aux prophètes. En effet, Socrate lui-même, le maître de ceux qui étaient alors le plus en honneur et le 1. III Esdras, III, 9 et seq. 2. La date de Pythagore n'est pas fixée d'une manière certaine. Eusèbe le fait fleurir pendant la 62e olympiade, au temps du prince Zorobabel, sous le pontificat de Josadech, fils de Jésus (Prœp. Evang., lib. X, cap. 4). Parmi les modernes, Lloyd place la naissance de Pythagore à la 3e année de la 48e olympiade (586 avant J.-C.) et Dodwell à la 4e anée de la 52e olympiade (568 avant J.-C.) premier de tous pour la morale, ne vient qu'après Esdras dans l'ordre des temps 1; peu après parut Platon, qui a surpassé de beaucoup tous les autres disciples de Socrate. Les sept sages mêmes, qui ne s'appelaient pas encore philosophes, et les physiciens qui succédèrent à Thalès dans la recherche des choses naturelles, Anaximandre, Anaximène, Anaxagore2, et quelques autres qui ont fleuri avant Pythagore, ne sont pas antérieurs à tous nos prophètes. Thalès, le plus ancien des physiciens, ne parut que sous le règne de Romulus, lorsque les torrents de prophétie qui devaient inonder toute la terre sortirent des sources d'Israël. Il n'y a que les poètes théologiens, Orphée, Linus et Musée, qui soient plus anciens que nos prophètes; encore n'ont-ils pas devancé Moïse, ce grand théologien, qui a annoncé le Dieu unique et véritable, et dont les écrits tiennent le premier rang parmi les livres canoniques. Ainsi, quant aux Grecs, dont la langue a donné tant d'éclat aux lettres humaines, ils n'ont pas sujet de se glorifier de leur sagesse comme plus ancienne que notre religion, en qui seule se trouve la sagesse véritable. Il est vrai que parmi les Barbares, comme en Egypte, il y avait quelques semences de doctrine avant Moïse; autrement l'Ecriture sainte ne dirait pas qu'il avait été instruit dans toutes les sciences des Egyptiens à la cour de Pharaon ; mais la science même des Egyptiens n'a pas précédé celle de tous nos prophètes, puisque Abraham a aussi cette qualité. Et quelle science pouvait-il y avoir en Egypte, avant qu'Isis, qu'ils adorèrent après sa mort comme une grande déesse, leur eût communiqué l'invention des lettres et des caractères? Or, Isis était fille d'Inachus, qui régna le premier sur les Argiens, au temps des descendants d'Abraham. CHAPITRE XXXVIII. POURQUOI L'ÉGLISE REJETTE LES ÉCRITS DE QUELQUES PROPHÈTES. Si nous remontons plus haut avant le déluge universel, nous trouverons le patriarche Noé, que je puis aussi justement appeler prophète, puisque l'arche même qu'il fit était une prophétie du christianisme. Que dirai-je 1. Socrate naquit le 6e jour du mois Thargélion de l'an 470 avant J.-C. (Olymp. 77, 4). 2. Il y a ici une erreur chronologique. Anaxagore, contemporain de Périclès, est de beaucoup postérieur à Pythagore. (409) d'Enoch, le septième des descendants d'Adam? L'apôtre saint Jude ne dit-il pas dans son épître canonique qu'il a prophétisé? Que si les écrits de ces personnages ne sont pas reçus coin me canoniques par les Juifs, non plus que par nous, cela ne vient que de leur trop grande antiquité qui les a rendus suspects. Je sais bien qu'on produit quelques ouvrages dont l'authenticité ne paraît pas douteuse à ceux qui croient vrai tout ce qui leur plaît; mais l'Eglise ne les reçoit ‘pas, non qu'elle rejette l'autorité de ces grands hommes qui ont été si agréables à Dieu, mais parce qu'elle ne croit pas que ces ouvrages soient de leur main. Il ne faut pas trouver étrange que des écrits si anciens soient suspects, puisque, dans l'histoire des rois de Juda et d'Israël, il est fait mention de plusieurs circonstances qu'on chercherait en vain dans nos Ecritures canoniques et qui se trouvent en d'autres prophètes dont les noms-ne sont pas inconnus et dont cependant les ouvrages n'ont point été reçus au nombre des livres canoniques. J'avoue que j'en ignore la raison; à moins de dire que ces prophètes ont pu écrire certaines choses comme hommes et sans l'inspiration du Saint-Esprit, et que c'est celles-là que l'Eglise ne reçoit pas dans son canon pour faire partie de la religion, bien qu'elles puissent être d'ailleurs utiles et véritables. Quant aux ouvrages qu'on attribue aux prophètes et qui contiennent quelque chose de contraire aux Ecritures canoniques, cela seul suffit pour les convaincre de fausseté. CHAPITRE XXXIX. LA LANGUE HÉBRAÏQUE A TOUJOURS EU DES CARACTÈRES. Il ne faut donc pas s'imaginer, comme font quelques-uns, que la langue hébraïque seule ait été conservée par Héber, qui a donné son nom aux Hébreux, et qu'elle soit passée de lui à Abraham, tandis que les caractères-hébreux n'auraient commencé qu'à la loi qui fut donnée à Moïse. Il est bien plus croyable que cette langue a été conservée avec ses caractères dès les époques primitives. En effet, nous voyons Moïse établir certains hommes pour enseigner les lettres, avant que la loi n'eût été dénuée, et l'Ecriture les appelle 1 1. En grec : grammatoeisagogeis, en latin : litterarum inductores vel introductores. des introducteurs aux lettres, parce qu'ils les introduisaient dans l'esprit de leurs disciples, ou plutôt, parce qu'ils introduisaient leurs disciples jusqu'à elles. Aucune nation n'a donc droit de se vanter de sa science, comme étant plus ancienne que nos patriarches et nos prophètes, puisque l'Egypte même, qui a cou-turne de se glorifier de l'antiquité de ses lumières, ne peut prétendre à cet avantage. Personne n'oserait dire que les Egyptiens aient été bien savants avant l'invention des caractères, c'est-à-dire avant Isis. D'ailleurs, cette science dont on a fait tant de bruit et qu'ils appelaient sagesse, qu'était~elle autre chose que l'astronomie, et peut-être quelques autres sciences analogues, plus propres à exercer l'esprit qu'à rendre l'homme véritablement sage? Et quant à la philosophie, qui se vante d'apprendre aux hommes le moyen de devenir heureux, elle n'a fleuri en ce pays que vers le temps de Mercure Trismégiste 1, longtemps, il est vrai, avant les sages au les philosophes de la Grèce, mais toute,fois après Abraham, Isaac, Jacob, Joseph, et même après Moïse; car Atlas, ce grand astrologue, frère de Prométhée et aïeul maternel du grand Mercure, de qui Mercure Trismégiste fut petit-fils, vivait encore lorsque Moïse naquit 2. CHAPITRE XL. FOLIE ET VANITÉ DES ÉGYPTIENS, QUI FONT LEUR SCIENCE ANCIENNE DE CENT MILLE ANS. C'est donc en vainque certains discoureurs, enflés d'une sotte présomption, disent qu'il y a plus de quatre cent -mille ans que l'astrologie est connue en Egypte. Et de quel livre ont-ils tiré ce grand nombre d'années, eux qui n'ont appris à lire de leur Isis que depuis environ deux mille ans? C'est du moins ce qu'assure Varron, dont l'autorité n'est pas peu considérable, et cela s'accorde assez bien avec 1'Ecriture sainte. Du moment donc que l'on compte à peine six mille ans depuis la création du premier homme, ceux qui avancent des opinions si contraires à une vérité reconnue ne méritent-ils pas plutôt des railleries que des réfutations? Aussi bien, à qui nous en pouvons-nous mieux rapporter, pour les choses passées, qu'à celui qui a prédit des 1. Sur Mercure Trismégiste, voyez plus haut, livre VIII, ch. 23, pages 115, 116 et les notes. 2. Eusèbe fait vivre ce douteux personnage l'an 1638 avant Jésus-Christ, c'est-à-dire vingt-neuf ans avant la naissance de Moïse. (410) choses à venir que nous voyons maintenant accomplies? La diversité même qui se rencontre entre les historiens sur ce sujet ne nous donne-t-elle pas lieu d'en croire plutôt ceux qui ne sont pas contraires à notre Histoire sacrée? Quand les citoyens de la cité du monde qui sont répandus par toute la terre voient des hommes très-savants, à peu près d'une égale autorité, qui ne conviennent pas en des choses de fait fort éloignées de notre temps, ils ne savent à qui donner créance. Mais pour nous, qui sommes appuyés sur une autorité divine en ce qui concerne l'histoire de notre religion, nous ne doutons point que tout ce qui contredit la parole de Dieu ne soit très-faux, quoi qu'il faille penser à d'autres égards de la valeur des histoires profanes, question qui nous met peu en peine, parce que, vraies ou fausses, elles ne servent de rien pour nous rendre meilleurs ni plus heureux. CHAPITRE XLI. LES ÉCRIVAINS CANONIQUES SONT AUTANT D'ACCORD ENTRE EUX QUE LES PHILOSOPHES LE SONT PEU. Mais laissons les historiens pour demander aux philosophes, qui semblent n'avoir eu d'autre but dans leurs études que de trouver le moyen d'arriver à la félicité, pourquoi ils ont eu tant d'opinions différentes, sinon parce qu'ils ont procédé dans cette recherche comme des hommes et par des raisonnements humains ? Je veux que la vaine gloire ne les ait pas tous déterminés à se départir de l'opinion d'autrui, afin de faire éclater la supériorité de leur sagesse et de leur génie et d'avoir une doctrine en propre; j'admets que quelques-uns, et même un grand nombre, n'aient été animés que de l'amour dé la vérité; que peut la misérable prudence des hommes pour parvenir à la béatitude, si elle n'est guidée par une autorité divine? Voyez nos auteurs, à qui l'on attribue justement une autorité canonique : il n'y a pas entre eux la moindre différence de sentiment. C'est pourquoi il ne faut pas s'étonner qu'on les ait crus inspirés de Dieu, et que cette créance, au lieu de se renfermer entre un petit nombre de personnes disputant dans une école, se soit répandue parmi tant de peuples , dans les champs comme dans les villes, parmi les savants comme parmi les ignorants. Du reste, il ne fallait pas qu'il y eût beaucoup de prophètes, de peur que leur grand nombre n'avilît ce que la religion devait consacrer, et, d'un autre côté, ils devaient être en assez grand nombre pour que leur parfaite conformité fût un sujet d'admiration. Lisez cette multitude de philosophes dont nous avons les ouvrages; je ne crois pas qu'on en puisse trouver deux qui soient d'accord en toutes choses; mais je ne veux pas trop insister là-dessus, de peur de trop longs développements. Je de.. manderai cependant si jamais cette cité terrestre, abandonnée au culte des démons, a tellement embrassé les doctrines d'un chef d'école qu'elle ait condamné toutes les autres? N'a-t-on pas vu en vogue dans la même ville d'Athènes, et les Epicuriens qui soutiennent que les dieux ne prennent aucun soin des choses d'ici-bas, et les Stoïciens qui veulent au contraire que le monde soit gouverné et maintenu par des divinités protectrices? Aussi, je m'étonne qu'Anaxagoras ait été condamné pour avoir dit que le soleil était une pierre enflammée et non pas un dieu 1, tandis qu'Epicure a vécu en tout honneur et toute sécurité dans la même ville, quoiqu'il ne niât pas seulement la divinité du soleil et des autres astres, mais qu'il soutînt qu'il n'y avait ni Jupiter ni aucune autre puissance dans le monde à qui les hommes dussent adresser leurs voeux 2. N'est-ce pas à Athènes qu'Aristippe 3 mettait le souverain bien dans la volupté du corps, au lieu qu'Antisthène 4 le plaçait dans la vigueur de l'âme, tous deux philosophes célèbres, tous deux disciples de Socrate, et qui pourtant faisaient consister la souveraine félicité en des principes si opposés? De plus, le premier disait que le sage doit fuir le gouvernement de la république, et le second, qu'il y doit prétendre, et tous deux avaient des sectateurs. Chacun combattait avec sa troupe pour son opinion; car on discutait au grand jour, sous le vaste et 1. Cléon le démagogue se porta l'accusateur d'Anaxagore, qui fut défendu par Périclès, son disciple et son ami. Voyez Diogène Laerce, lib. II, § 12 et 13. 2. Saint Augustin paraît oublier qu'entre Anaxagore et Epicure deux siècles se sont écoulés 3. Aristippe, de Cyrène, vint à Athènes où il entendit Socrate. Il se sépara de son maître pour fonder l'école dite Cyrénaïque, berceau de l'école épicurienne. 4. Antisthène est le chef de cette école cynique tant et si justement discréditée par les folie, de ses adeptes, mais qui m'en garde pas moins l'honneur d'avoir légué au stoïcisme quelques-uns de ses plus mâles préceptes. (411) célèbre Portique 1, dans les gymnases, dans les jardins, dans les lieux publics, comme dans les demeures particulières. Les uns soutenaient qu'il n'y a qu'un monde 2, les autres qu'il y en a plusieurs3; les uns que le monde a commencé, les autres qu'il est sans commencement; les uns qu'il doit finir, les autres qu'il durera toujours; ceux-ci qu'il est gouverné par une providence, ceux-là qu'il n'a d'autre guide que la fortune et le hasard. Quelques-uns voulaient que l'âme de l'homme fût immortelle, d'autres la faisaient mortelle; et de ceux qui étaient pour l'immortalité, les uns 4 disaient que l'âme passe dans le corps des bêtes par certaines révolutions, les autres rejetaient ce sentiment; parmi ceux au contraire qui la faisaient mortelle, les uns prétendaient qu'elle meurt avec le corps, les autres qu'elle vit après, plus ou moins de temps, mais qu'à la fin elle meurt 5. Celui-ci mettait le souverain bien dans le corps, celui-là dans l'esprit, un troisième dans tous les deux, tel autre y ajoutait les biens de la fortune 6. Quelques-uns disaient qu'il faut toujours croire le rapport des sens, les autres pas toujours, les autres jamais 7. Quel peuple, quel sénat, quelle autorité publique de la cité de la terre s'est jamais mise en peine de décider entre tant d'opinions différentes, pour approuver les unes et condamner les autres? Ne les a-t-elle pas reçues toutes indifféremment, quoiqu'il s'agisse en tout ceci, non pas de quelque morceau de terre ou de quelque somme d'argent, mais des choses les plus importantes, de celles qui décident du malheur ou de la félicité des hommes? Car, bien qu'on enseignât dans les écoles des philosophes quelques vérités, l'erreur s'y débitait aussi en toute licence; de sorte que ce n'est pas sans raison que cette cité se nomme Babylone, c'est-à-dire confusion. Et il importe peu au diable, qui en est le roi, que les hommes soient dans des 1. Ce portique est celui où Zénon de Cittium, le fondateur de l'école stoïcienne, réunissait ses disciples. 2. C'est l'opinion des Stoïciens. 3. C'est l'opinion des Epicuriens 4. C'est la doctrine pythagoricienne, adoptée dans une certaine mesure par quelques platoniciens, rejetée par d'autres. 5. Sur ces divers systèmes, voyez Cicéron, Tusculanes, livre I. 6. Les Stoïciens plaçaient le souverain bien dans l'âme, les Epicuriens dans le corps, les Péripatéticiens dans tous les deux. 7 . Toujours croire aux sens, c'est le sentiment d'Epicure; y croire quelquefois, c'est le sentiment des Péripatéticiens et des Stoïciens; n'y croire jamais d'une manière absolue, c'est le sentiment commun de l'école pyrrhonienne et de la nouvelle Académie. erreurs contraires, puisque leur impiété les rend tous également ses esclaves. Mais il en est tout autrement de ce peuple, de cette cité, de ces Israélites à qui la parole de Dieu a été confiée; ils n'ont jamais confondu les faux prophètes avec les véritables, reconnaissant pour les auteurs des Ecritures sacrées ceux qui étaient en tout parfaitement d'accord. Ceux-là étaient leurs philosophes, leurs sages, leurs théologiens, leurs prophètes, leurs docteurs. Quiconque a vécu selon leurs maximes n'a pas vécu selon- l'homme, mais selon Dieu qui parlait en eux. S'ils défendent l'impiété 1, c'est Dieu qui la défend. S'ils commandent d'honorer son père et sa mère 2,c'est Dieu qui le commande. S'ils disent: « Vous ne serez point adultère, ni homicide, ni « voleur 3», ce sont autant d'oracles du ciel. Toutes les vérités qu'un certain nombre de philosophes ont aperçues parmi tant d'erreurs, et qu'ils ont tâché de persuader avec tant de peine, comme par exemple, que c'est Dieu qui a créé le monde et qui le gouverne par sa providence, tout ce qu'ils ont écrit de la beauté de la vertu, de l'amour de la patrie, de l'amitié, des bonnes oeuvres et de toutes les choses qui concernent les moeurs, ignorant au surplus et la fin où elles doivent tendre et le moyen d'y parvenir, tout cela, dis-je, a été prêché aux membres de la Cité du ciel par la bouche des prophètes, sans arguments et sans disputes, afin que tout homme initié à ces vérités ne les regardât pas comme des inventions de l'esprit humain, mais comme la parole de Dieu même. CHAPITRE XLII. PAR QUEL CONSEIL DE LA DIVINE PROVIDENCE L'ANCIEN TESTAMENT A ÉTÉ TRADUIT DE L'HÉBREU EN GREC POUR ÊTRE CONNU DES GENTILS. Un des Ptolémées, roi d'Egypte, souhaita de connaître nos saintes Ecritures. Car après la mort d'Alexandre le Grand, qui avait subjugué toute l'Asie et presque toute la terre, et conquis même la Judée, ses capitaines ayant démembré son empire, l'Egypte commença à avoir des Ptolémées pour rois. Le premier de tous fut le fils de Lagus, qui emmena captifs en Egypte beaucoup de Juifs. Mais Ptolémée Philadelphe, son successeur, les renvoya tous en leur pays, avec des présents pour le 1. Exod. XX, 3. - 2. Ibid. 12.- 3. Ibid. 13. (412) temple, et pria le grand-prêtre Eléazar de lui donner l'Ecriture sainte pour la placer dam sa fameuse bibliothèque. Eléazar la lui ayant envoyée, Ptolémée lui demanda des interprètes pour la traduire en grec; de sorte qu'on lui donna septante et deux personnes, six de chaque tribu, qui entendaient parfaitement l'une et l'autre langue, c'est-à-dire le grec et l'hébreu. Mais la coutume a voulu qu'on appelât cette version la version des Septante. On dit qu'ils s'accordèrent tellement dans cette traduction que, l'ayant faite chacun à part, selon l'ordre de Ptolémée, qui voulait éprouver par là leur fidélité, ils se rencontrèrent en tout, tant pour le sens que pour l'arrangement des paroles, si bien qu'il semblait qu'il n'y eût qu'un seul traducteur. Et il ne faut pas trouver cela étrange, puisqu'en effet ils étaient tous inspirés d'un même Esprit, Dieu ayant voulu, par un si grand miracle, rendre l'autorité de ces Ecritures vénérable aux Gentils qui devaient croire un jour, comme cela est en effet arrivé.