Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Présentation

  • : In hoc signo vinces. Parousie by ROBLES Patrick
  • : Blog Parousie de Patrick ROBLES (Montbéliard, Franche-Comté, France)
  • Contact

Profil

  • Patrick ROBLES
  • Dominus pascit me, et nihil mihi deerit. Le Seigneur est mon berger : je ne manquerai de rien. The Lord is my shepherd; I shall not want. El Señor es mi pastor, nada me falta. L'Eterno è il mio pastore, nulla mi mancherà. O Senhor é o meu pastor; de nada terei falta. Der Herr ist mein Hirte; mir wird nichts mangeln. Господь - Пастырь мой; я ни в чем не буду нуждаться. اللهُ راعِيَّ، فلَنْ يَنقُصَنِي شَيءٌ (Ps 23,1)
  • Dominus pascit me, et nihil mihi deerit. Le Seigneur est mon berger : je ne manquerai de rien. The Lord is my shepherd; I shall not want. El Señor es mi pastor, nada me falta. L'Eterno è il mio pastore, nulla mi mancherà. O Senhor é o meu pastor; de nada terei falta. Der Herr ist mein Hirte; mir wird nichts mangeln. Господь - Пастырь мой; я ни в чем не буду нуждаться. اللهُ راعِيَّ، فلَنْ يَنقُصَنِي شَيءٌ (Ps 23,1)

Translation. Traduzione

 

Info Coronavirus

Covid-19 Santé Publique France

OMS - WHO

 
Live Traffic Statistics

 

56 millions de femmes avorteront cette année

56 million abortions worldwide every year

Photo © Marcelle RAPHAEL Fine Arts Newborns

 

Non à la peine de mort en Biélorussie !

Say no to the Death Penalty in Belarus!

 

3D Live Statistics

 


Live Blog Stats

 

 

Flag Counter

 

Online

 

 

 

LE MONDE

 

 

 

 

 

Horaires-messes-Info-parousie.over-blog.fr.jpg

 


Created with Admarket's flickrSLiDR.

 

 

Recueil Poèmes chrétiens de Patrick ROBLES

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Light a candle -Allumez une bougie

 

 

Offices-Abbaye-du-Barroux-en-direct--Prime-Sexte-Vepres-Co.jpg

 

Sainte-Therese-et-Pape-Francois-parousie.over-blog.fr.jpg

 

 

Recherche

Thou shalt not kill

 

 

 

 

Lookup a word or passage in the Bible


BibleGateway.com
Include this form on your page

 

 

Made-in-papa-maman-parousie.over-blog.fr.jpg

 

 

bebe-carte-ancienne-parousie.over-blog.fr.jpg

1 Père + 1 Mère, c'est élémentaire !

 

Snow-leopard-leopard-des-neiges-parousie.over-blog.fr.jpg

 

Visites

 

 

Icone-Toast.png

 

 

Pour le poète. Merci !

Facebook Fan Club

31 mai 2008 6 31 /05 /mai /2008 15:45


23. De la méditation de la mort



1.C'en sera fait de vous bien vite ici-bas: voyez donc en quel état vous êtes.

L'homme est aujourd'hui, et demain il a disparu, et quand il n'est plus sous les yeux, il

passe bien vite de l'esprit.

O stupidité et dureté du coeur humain, qui ne pense qu'au présent et ne prévoit pas

l'avenir !

Dans toutes vos actions, dans toutes vos pensées, vous devriez être tel que vous seriez

s'il vous fallait mourir aujourd'hui.

Si vous aviez une bonne conscience, vous craindriez peu la mort.

Il vaudrait mieux éviter le péché que fuir la mort.

Si aujourd'hui vous n'êtes pas prêt, comment le serez-vous demain ?

Demain est un jour incertain: et que savez-vous si vous aurez un lendemain ?

2.Que sert de vivre longtemps puisque nous nous corrigeons si peu ?

Ah ! une longue vie ne corrige pas toujours; souvent plutôt elle augmente nos crimes.

Plût à Dieu que nous eussions bien vécu dans ce monde un seul jour !

Plusieurs comptent les années de leur conversion; mais souvent, qu'ils sont peu

changés, et que ces années ont été stériles !

S'il est terrible de mourir, peut-être est-il plus dangereux de vivre si longtemps.

Heureux celui à qui l'heure de sa mort est toujours présente, et qui se prépare chaque

jour à mourir !

Si vous avez vu jamais un homme mourir, songez que vous aussi vous passerez par

cette voie.

3.Le matin, pensez que vous n'atteindrez pas le soir; le soir, n'osez pas vous promettre de

voir le matin.

Soyez donc toujours prêt, et vivez de telle sorte que la mort ne vous surprenne jamais.

Plusieurs sont enlevés par une mort soudaine et imprévue: car le Fils de l'homme

viendra à l'heure qu'on n'y pense pas.

Quand viendra cette dernière heure, vous commencerez à juger tout autrement de votre

vie passée, et vous gémirez amèrement d'avoir été si négligent et si lâche.

4.Qu'heureux et sage est celui qui s'efforce d'être tel dans la vie qu'il souhaite d'être

trouvé à la mort.

Car rien ne donnera une si grande confiance de mourir heureusement, que le parfait

mépris du monde, le désir ardent d'avancer dans la vertu, l'amour de la régularité, le

travail de la pénitence, l'abnégation de soi-même et la constance à souffrir toutes sortes

d'adversités pour l'amour de Jésus-Christ.

Vous pourrez faire beaucoup de bien tandis que vous êtes en santé; mais, malade, je ne

sais ce que vous pourrez.

Il en est peu que la maladie rend meilleurs, comme il en est peu qui se sanctifient par de

fréquents pèlerinages.

5.Ne comptez point sur vos amis ni sur vos proches, et ne différez point votre salut dans

l'avenir; car les hommes vous oublieront plus vite que vous ne pensez.

Il vaut mieux y pourvoir de bonne heure et envoyer devant soi un peu de bien, que

d'espérer dans le secours des autres.

Si vous n'avez maintenant aucun souci de vous-même, qui s'inquiétera de vous dans

l'avenir ?

Maintenant le temps est d'un grand prix. Voici maintenant le temps propice, voici le

jour du salut.

Mais, ô douleur ! que vous fassiez un si vain usage de ce qui pourrait vous servir à

mériter de vivre éternellement !

Viendra le temps où vous désirerez un seul jour, une seule heure, pour purifier votre

âme, et je ne sais si vous l'obtiendrez.

6.Ah ! mon frère, de quel péril, de quelle crainte terrible vous pourriez vous délivrer si

vous étiez à présent toujours en crainte de la mort !

Etudiez-vous maintenant à vivre de telle sorte qu'à l'heure de la mort vous ayez plus

sujet de vous réjouir que de craindre.

Apprenez maintenant à mourir au monde afin de commencer alors à vivre avec

Jésus-Christ.

Apprenez maintenant à tout mépriser, afin de pouvoir alors aller librement à

Jésus-Christ.

Châtiez maintenant votre corps par la pénitence afin que vous puissiez alors avoir une

solide confiance.

7.Insensés, sur quoi vous promettez-vous de vivre longtemps, lorsque vous n'avez pas un

seul jour d'assuré ?

Combien ont été trompés et arrachés subitement de leur corps !

Combien de fois avez-vous ouï dire: Cet homme a été tué d'un coup d'épée; celui-ci

s'est noyé, celui-là s'est brisé en tombant d'un lieu élevé; l'un a expiré en mangeant,

l'autre en jouant; l'un a péri par le feu, un autre par le fer, un autre par la peste, un autre

par la main des voleurs !

Et ainsi la fin de tous est la mort, et la vie des hommes passe comme l'ombre.

8.Qui se souviendra de vous après votre mort, et qui priera pour vous ?

Faites, faites maintenant, mon cher frère, tout ce que vous pouvez, car vous ne savez

pas quand vous mourrez, ni ce qui suivra pour vous la mort.

Tandis que vous en avez le temps, amassez des richesses immortelles.

Ne pensez qu'à votre salut, ne vous occupez que des choses de Dieu.

Faites-vous maintenant des amis, en honorant les saints et en imitant leurs oeuvres,

afin qu'arrivé au terme de cette vie, ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels.

9.Vivez sur la terre comme un voyageur et un étranger à qui les choses du monde ne sont

rien.

Conservez votre coeur libre et toujours élevé vers Dieu, parce que vous n'avez point

ici-bas de demeure permanente.

Que vos gémissements, vos larmes, vos prières, montent tous les jours vers le ciel afin

que votre âme, après la mort, mérite de passer heureusement à Dieu.



24. Du jugement et des peines des pécheurs



1.En toutes choses regardez la fin, et reportez-vous au jour où vous serez là, debout

devant le Juge sévère à qui rien n'est caché, qu'on n'apaise point par des présents, qui ne

reçoit point d'excuses, mais qui jugera selon la justice.

Pécheur misérable et insensé ! que répondrez-vous à Dieu, qui sait tous vos crimes,

vous qui tremblez quelquefois à l'aspect d'un homme irrité ?

Par quel étrange oubli de vous-même vous en allez-vous, sans rien prévoir, vers ce jour

où nul ne pourra être excusé ni défendu par un autre, mais où chacun sera pour soi un

fardeau assez pesant ?

Maintenant votre travail produit son fruit: vos larmes sont agréées, vos gémissements

écoutés, votre douleur satisfait à Dieu et purifie votre âme.

2.Il a ici-bas un grand et salutaire purgatoire, l'homme patient qui, en butte aux outrages,

s'afflige plus de la malice d'autrui que de sa propre injure; qui prie sincèrement pour

ceux qui le contristent, et leur pardonne du fonds du coeur; qui, s'il a peiné les autres,

est toujours prêt à demander pardon; qui incline à la compassion plus qu'à la colère; qui

se fait violence à lui-même, et s'efforce d'assujettir entièrement la chair à l'esprit.

Il vaut mieux se purifier maintenant de ses péchés et retrancher ses vices, que d'attendre

de les expier en l'autre vie.

Oh ! combien nous nous trompons nous-mêmes par l'amour désordonné que nous

avons pour notre chair.

3.Que dévorera ce feu, sinon vos péchés ?

Plus vous vous épargnez vous-même à présent, et plus vous flattez votre chair, plus

ensuite votre châtiment sera terrible et plus vous amassez pour le feu éternel.

L'homme sera puni plus rigoureusement dans les choses où il a le plus péché.

Là les paresseux seront percés par des aiguillons ardents, et les intempérants

tourmentés par une faim et une soif extrêmes.

Là les voluptueux et les impudiques seront plongés dans une poix brûlante et dans un

soufre fétide; comme des chiens furieux, les envieux hurleront dans leur douleur.

4.Chaque vice aura son tourment propre.

Là les superbes seront remplis de confusion, et les avares réduits à la plus misérable

indigence.

Là une heure sera plus terrible dans le supplice, que cent années ici dans la plus dure

pénitence.

Ici quelquefois le travail cesse, on se console avec ses amis: là nul repos, nulle

consolation pour les damnés.

Soyez donc maintenant plein d'appréhension et de douleur pour vos péchés, afin de

partager, au jour du jugement, la sécurité des bienheureux.

Car les justes alors s'élèveront avec une grande assurance contre ceux qui les auront

opprimés et méprisés.

Alors se lèvera pour juger celui qui se soumet aujourd'hui humblement aux jugements

des hommes.

Alors l'humble et le pauvre auront une grande confiance; et de tous côtés l'épouvante

environnera le superbe.

5.Alors on verra qu'il fut sage en ce monde, celui qui apprit à être insensé et méprisable

pour Jésus-Christ.

Alors on s'applaudira des tribulations souffertes avec patience, et toute iniquité sera

muette.

Alors tous les justes seront transportés d'allégresse, et tous les impies consternés de

douleur.

Alors la chair affligée se réjouira plus que si elle avait toujours été nourrie dans les

délices.

Alors les vêtements pauvres resplendiront, et les habits somptueux perdront tout leur

éclat.

Alors la plus pauvre petite demeure sera jugée au-dessus du palais tout brillant d'or.

Alors une patience constamment soutenue sera de plus de secours que toute la

puissance du monde; et une obéissance simple, élevée plus haut que toute la prudence

du siècle.

6.Alors on trouvera plus de joie dans la pureté d'une bonne conscience que dans une

docte philosophie.

Alors le mépris des richesses aura plus de poids dans la balance que tous les trésors de

la terre.

Alors le souvenir d'une pieuse prière vous sera de plus de consolation que celui d'un

repas splendide.

Alors vous vous réjouirez plus du silence gardé que de longs entretiens.

Alors les oeuvres saintes l'emporteront sur les beaux discours.

Alors vous préférerez une vie de peine et de travail à tous les plaisirs de la terre.

Apprenez donc maintenant à supporter quelques légères souffrances afin d'être alors

délivré de souffrances plus grandes.

Eprouvez ici d'abord ce que vous pourrez dans la suite.

Si vous ne pouvez maintenant souffrir ce peu de chose, comment supporterez-vous les

tourments éternels ?

Si maintenant la moindre douleur vous cause tant d'impatience, que sera-ce donc alors

des tortures de l'enfer ?

Il y a, n'en doutez point, deux joies qu'on ne peut réunir: vous ne pouvez goûter ici-bas

les délices du monde, et régner ensuite avec Jésus-Christ.

7.Si vous aviez vécu jusqu'à ce jour dans les honneurs et les voluptés, de quoi cela vous

servirait-il, s'il vous fallait mourir à l'instant ?

Donc tout est vanité, hors aimer Dieu et le servir lui seul.

Car celui qui aime Dieu de tout son coeur ne craint ni la mort, ni le supplice, ni le

jugement, ni l'enfer, parce que l'amour parfait nous donne un sûr accès près de Dieu.

Mais celui qui aime encore le péché, il n'est pas surprenant qu'il redoute la mort et le

jugement.

Cependant, si l'amour ne vous éloigne pas encore du mal, il est bon qu'au moins la

crainte du feu vous retienne.

Celui qui est peu touché de la crainte de Dieu ne saurait longtemps persévérer dans le

bien, mais il tombera bientôt dans les pièges du démon.

25. Qu'il faut travailler avec ferveur à l'amendement de sa vie



1.Soyez vigilant et fervent dans le service de Dieu et faites-vous souvent cette demande:

Pourquoi es-tu venu ici, et pourquoi as-tu quitté le siècle ?

N'était-ce pas afin de vivre pour Dieu et devenir un homme spirituel ?

Embrasez-vous du désir d'avancer parce que vous recevrez bientôt la récompense de

vos travaux, et qu'alors il n'y aura plus ni crainte ni douleur.

Maintenant un peu de travail, et puis un grand repos; que dis-je ? une joie éternelle !

Si vous agissez constamment avec ardeur et fidélité, Dieu aussi sera sans doute fidèle

et magnifique dans ses récompenses.

Vous devez conserver une ferme espérance de parvenir à la gloire; mais il ne faut pas

vous livrer à une sécurité trop profonde de peur de tomber dans le relâchement ou la

présomption.

2.Un homme qui flottait souvent, plein d'anxiété, entre la crainte et l'espérance, étant un

jour accablé de tristesse, entra dans une église; et, se prosternant devant un autel pour

prier, il disait et redisait en lui-même: Oh ! si je savais que je dusse persévérer !

Aussitôt il entendit intérieurement cette divine réponse: Si vous le saviez, que

voudriez-vous faire ? Faites maintenant ce que vous feriez alors, et vous jouirez de la

paix.

Consolé à l'instant même et fortifié, il s'abandonna sans réserve à la volonté de Dieu et

ses agitations cessèrent.

Il ne voulut point rechercher avec curiosité ce qui lui arriverait dans l'avenir; mais il

s'appliqua uniquement à connaître la volonté de Dieu et ce qui lui plaît davantage, afin

de commencer et d'achever tout ce qui est bien.

3.Espérez en Dieu, dit le Prophète, et faites le bien; habitez en paix la terre, et vous

serez nourri de ses richesses. Une chose refroidit en quelques-uns l'ardeur d'avancer et

de se corriger: la crainte des difficultés, et le travail du combat.

En effet, ceux-là devancent les autres dans la vertu, qui s'efforcent avec plus de courage

de se vaincre eux-mêmes dans ce qui leur est le plus pénible et qui contrarie le plus leur

penchant.

Car l'homme fait d'autant plus de progrès et mérite d'autant plus de grâce, qu'il se

surmonte lui-même et se mortifie davantage.

4.Il est vrai que tous n'ont pas également à combattre pour se vaincre et mourir à

eux-mêmes.

Cependant un homme animé d'un zèle ardent avancera bien plus, même avec de

nombreuses passions, qu'un autre à cet égard mieux disposé, mais tiède pour la vertu.

Deux choses aident surtout à opérer un grand amendement: s'arracher avec violence à

ce que la nature dégradée convoite, et travailler ardemment à acquérir la vertu dont on a

le plus grand besoin.

Attachez-vous aussi particulièrement à éviter et à vaincre les défauts qui vous

déplaisent le plus dans les autres.

5.Profitez de tout pour votre avancement. Si vous voyez de bons exemples ou si vous les

entendez raconter, animez-vous à les imiter.

Que si vous apercevez quelque chose de répréhensible, prenez garde de commettre la

même faute; ou, si vous l'avez quelquefois commise, tâchez de vous corriger

promptement.

Comme votre oeil observe les autres, les autres vous observent aussi.

Qu'il est consolant et doux de voir des religieux zélés, pieux, fervents, fidèles

observateurs de la règle !

Qu'il est triste, au contraire, et pénible d'en voir qui ne vivent pas dans l'ordre et qui ne

remplissent pas les engagements auxquels ils ont été appelés !

Qu'on se nuit à soi-même en négligeant les devoirs de sa vocation, et en détournant son

coeur à des choses dont on n'est point chargé !

6.Souvenez-vous de ce que vous avez promis, et que Jésus crucifié vous soit toujours

présent.

Vous avez bien sujet de rougir, en considérant la vie de Jésus-Christ, d'avoir jusqu'ici

fait si peu d'efforts pour y conformer la vôtre, quoique vous soyez depuis si longtemps

entré dans la voie de Dieu.

Un religieux qui s'exerce à méditer sérieusement et avec piété la vie très sainte et la

passion du Sauveur, y trouvera en abondance tout ce qui lui est utile et nécessaire, et il

n'a pas besoin de chercher hors de Jésus quelque chose de meilleur.

Ah ! si Jésus crucifié entrait dans notre coeur, que nous serions bientôt suffisamment

instruits !

7.Un religieux fervent reçoit bien ce qu'on lui commande et s'y soumet sans peine.

Un religieux tiède et relâché souffre tribulation sur tribulation et ne trouve de tous

côtés que la gêne, parce qu'il est privé des consolations intérieures et qu'il lui est

interdit d'en chercher au-dehors.

Un religieux qui s'affranchit de sa règle est exposé à des chutes terribles.

Celui qui cherche une vie moins contrainte et moins austère sera toujours dans

l'angoisse; car toujours quelque chose lui déplaira.

8.Comment font tant d'autres religieux qui observent, dans les cloîtres, une si étroite

discipline ?

Ils sortent rarement, ils vivent retirés, ils sont nourris très pauvrement et grossièrement

vêtus.

Ils travaillent beaucoup, parlent peu, veillent longtemps, se lèvent matin, font de

longues prières, de fréquentes lectures, et observent en tout une exacte discipline.

Considérez les chartreux, les religieux de Cîteaux, et les autres religieux et religieuses

de différents ordres, qui se lèvent toutes les nuits pour chanter les louanges de Dieu.

Il serait donc bien honteux que la paresse vous tînt encore éloigné d'un si saint exercice

lorsque déjà tant de religieux commencent à célébrer le Seigneur.

9.Oh ! si vous n'aviez autre chose à faire qu'à louer de coeur et de bouche,

perpétuellement, le Seigneur notre Dieu ! Si jamais vous n'aviez besoin de manger, de

boire, de dormir, et que vous puissiez ne pas interrompre un seul moment ces louanges

ni les autres exercices spirituels ! Vous seriez alors beaucoup plus heureux qu'à

présent, assujetti comme vous l'êtes au corps et à toutes ses nécessités.

Plût à Dieu que nous fussions affranchis de ces nécessités et que nous n'eussions à

songer qu'à la nourriture de notre âme, que nous goûtons, hélas, si rarement !

10.Quand un homme en est venu à ne chercher sa consolation dans aucune créature, c'est

alors qu'il commence à goûter Dieu parfaitement, et qu'il est, quoiqu'il arrive, toujours

satisfait.

Alors il ne se réjouit d'aucune prospérité et aucun revers ne le contriste; mais il

s'abandonne tout entier, avec une pleine confiance, à Dieu qui lui est tout en toutes

choses, pour qui rien ne périt, rien ne meurt, pour qui au contraire tout vit, et à qui tout

obéit sans délai.

11.Souvenez-vous toujours que votre fin approche et que le temps perdu ne revient point.

Les vertus ne s'acquièrent qu'avec beaucoup de soins et des efforts constants.

Dès que vous commencerez à tomber dans la tiédeur, vous tomberez dans le trouble.

Mais si vous persévérez dans la ferveur, vous trouverez une grande paix et vous

sentirez votre travail plus léger, à cause de la grâce de Dieu et de l'amour de la vertu.

L'homme fervent et zélé est prêt à tout.

Il est plus pénible de résister aux vices et aux passions que de supporter les fatigues du

corps.

Celui qui n'évite pas les petites fautes tombe peu à peu dans les grandes.

Vous vous réjouirez toujours le soir, quand vous aurez employé le jour avec fruit.

Veillez sur vous, excitez-vous, avertissez-vous; et quoiqu'il en soit des autres, ne vous

négligez pas vous-même.

Vous ne ferez de progrès qu'autant que vous vous ferez violence.

link
Partager cet article
Repost0
31 mai 2008 6 31 /05 /mai /2008 15:45

20. De l'amour de la solitude et du silence



1.Cherchez un temps propre à vous occuper de vous-même et pensez souvent aux

bienfaits de Dieu.

Laissez là ce qui ne sert qu'à nourrir la curiosité. Lisez plutôt ce qui touche le coeur

que ce qui amuse l'esprit.

Retranchez les discours superflus, les courses inutiles; fermez l'oreille aux vains bruits

du monde, et vous trouverez assez de loisir pour les saintes méditations.

Les plus grands saints évitaient autant qu'il leur était possible le commerce des hommes

et préféraient vivre en secret avec Dieu.

2.Un ancien a dit: Toutes les fois que j'ai été dans la compagnie des hommes, j'en suis

revenu moins homme que je n'étais.

C'est ce que nous éprouvons souvent lorsque nous nous livrons à de longs entretiens.

Il est plus aisé de se taire que de ne point excéder dans ses paroles.

Il est plus aisé de se tenir chez soi que de se garder de soi-même suffisamment

au-dehors.

Celui donc qui aspire à la vie intérieure et spirituelle doit de retirer de la foule avec

Jésus.

Nul ne se montre sans péril s'il n'aime à demeurer caché.

Nul ne parle avec mesure s'il ne se tait volontiers.

Nul n'est en sûreté dans les premières places s'il n'aime les dernières.

Nul ne commande sans danger s'il n'a pas appris à bien obéir.

3.Nul ne se réjouit avec sécurité s'il ne possède en lui-même le témoignage d'une bonne

conscience.

Cependant la confiance des saints a toujours été pleine de la crainte de Dieu: quel que

fût l'éclat de leurs vertus, quelque abondantes que fussent leurs grâces, ils n'en étaient

ni moins humbles ni moins vigilants.

L'assurance des méchants naît, au contraire, de l'orgueil et de la présomption, et finit

par l'aveuglement.

Ne vous promettez point de sûreté en cette vie, quoique vous paraissiez être un saint

religieux ou un pieux solitaire.

4.Souvent les meilleurs dans l'estime des hommes ont couru les plus grands dangers à

cause de leur trop de confiance.

Il est donc utile à plusieurs de n'être pas entièrement délivré des tentations et de souffrir

des attaques fréquentes, de peur que, tranquilles sur eux-mêmes, ils ne s'élèvent avec

orgueil ou qu'ils ne se livrent trop aux consolations du dehors.

Oh ! si l'on ne recherchait jamais les joies qui passent, si jamais l'on ne s'occupait du

monde, qu'on posséderait une conscience pure !

Oh ! qui retrancherait toute sollicitude vaine, ne pensant qu'au salut et à Dieu, et

plaçant en lui toute son espérance, de quelle paix et de quel repos il jouirait !

5.Nul n'est digne des consolations célestes s'il ne s'est exercé longtemps dans la sainte

componction.

Si vous désirez la vraie componction du coeur, entrez dans votre cellule et bannissez-en

le bruit du monde; selon qu'il est écrit: Même sur votre couche, que votre coeur soit

plein de componction.

Vous trouverez dans votre cellule ce que souvent vous perdrez au-dehors.

La cellule qu'on quitte peu devient douce; fréquemment délaissée, elle engendre

l'ennui. Si dès le premier moment où vous sortez du siècle, vous êtes fidèle à la garder,

elle vous deviendra comme une amie chère et sera votre consolation la plus douce.

6.Dans le silence et le repos, l'âme pieuse fait de grands progrès et pénètre ce qu'il y a de

caché dans l'Ecriture.

Là elle trouve la source des larmes dont elle se lave et se purifie toutes les nuits, et elle

s'unit d'autant plus familièrement à son Créateur qu'elle vit plus éloignée du tumulte

du monde.

Celui donc qui se sépare de ses connaissances et de ses amis, Dieu s'approchera de lui

avec les saints anges.

Il vaut mieux être caché et prendre soin de son âme, que de faire des miracles et de

s'oublier soi-même

Il est louable dans un religieux de sortir rarement et de n'aimer ni à voir les hommes ni

à être vu d'eux.

7.Pourquoi voulez-vous voir ce qui ne vous est point permis d'avoir ? Le monde passe,

et sa concupiscence.

Les désirs des sens entraînent çà et là; mais l'heure passée, que rapportez-vous, qu'une

conscience pesante et un coeur dissipé ?

Parce qu'on est sorti dans la joie, souvent on revient dans la tristesse; et la veille

joyeuse du soir attriste le matin.

Ainsi toute joie des sens s'insinue avec douceur; mais à la fin elle blesse et tue.

Que pouvez-vous voir ailleurs que vous ne voyiez où vous êtes ? Voilà le ciel, la terre,

les éléments; or c'est d'eux que tout est fait.

8.Où que vous alliez, que verrez-vous qui soit stable sous le soleil ?

Vous croyez peut-être vous rassasier; mais vous n'y parviendrez jamais.

Quand vous verriez toutes les choses à la fois, que serait-ce qu'une vision vaine ?

Levez les yeux en haut vers Dieu et priez pour vos péchés et vos négligences.

Laissez aux hommes vains les choses vaines; pour vous, ne vous occupez que de ce que

Dieu vous commande.

Fermez sur vous votre porte et appelez à vous Jésus, votre bien-aimé.

Demeurez avec lui dans votre cellule: car vous ne trouverez nulle part autant de paix.

Si vous n'étiez pas sorti et que vous n'eussiez pas entendu quelque bruit du monde,

vous seriez demeuré dans cette douce paix: mais parce que vous aimez à entendre des

choses nouvelles, il vous faut supporter ensuite le trouble du coeur.





21. De la componction du coeur



1.Si vous voulez faire quelque progrès, conservez-vous dans la crainte de Dieu et ne

soyez point trop libre; mais soumettez vos sens à une sévère discipline et ne vous livrez

pas aux joies insensées.

Disposez votre coeur à la componction et vous trouverez la vraie piété.

La componction produit beaucoup de bien, qu'on perd bientôt en s'abandonnant aux

vains mouvements de son coeur.

Chose étrange, qu'un homme en cette vie puisse se reposer pleinement dans la joie,

lorsqu'il considère son exil, et à combien de périls est exposée son âme !

2.A cause de la légèreté de notre coeur et de l'oubli de nos défauts, nous ne sentons pas

les maux de notre âme, et souvent nous rions vainement quand nous devrions bien

plutôt pleurer.

Il n'y a de vraie liberté et de joie solide que dans la crainte de Dieu et la bonne

conscience.

Heureux qui peut éloigner tout ce qui le distrait et l'arrête, pour se recueillir tout entier

dans une sainte componction.

Heureux qui rejette tout ce qui peut souiller sa conscience ou l'appesantir.

Combattez généreusement: on triomphe d'une habitude par une autre habitude.

Si vous savez laisser là les hommes, ils vous laisseront bientôt faire ce que vous

voudrez.

3.N'attirez pas à vous les affaires d'autrui et ne vous embarrassez point dans celles des

grands.

Que votre oeil soit ouvert sur vous d'abord; et avant de reprendre vos amis, ayez soin

de vous reprendre vous-même.

Si vous n'avez point la faveur des hommes, ne vous en attristez point; mais que votre

peine soit de ne pas vivre aussi bien et avec autant de vigilance que le devrait un

serviteur de Dieu et un bon religieux.

Il est plus souvent utile et plus sûr de n'avoir pas beaucoup de consolations dans cette

vie, et surtout de consolations sensibles.

Cependant, si nous sommes privés de consolations divines, ou si nous ne les éprouvons

que rarement, la faute en est à nous, parce que nous ne cherchons point la componction

du coeur et que nous ne rejetons pas entièrement les vaines consolations du dehors.

4.Reconnaissez que vous êtes indignes des consolations célestes et que vous méritez

plutôt de grandes tribulations.

Quand l'homme est pénétré d'une parfaite componction, le monde entier lui est alors

amer et insupportable.

Le juste trouve toujours assez de sujets de s'affliger et de pleurer.

Car en considérant soit lui-même, soit les autres, il sait que nul ici-bas n'est sans

tribulations; et plus il se regarde attentivement, plus profonde est sa douleur.

Le sujet d'une juste affliction et d'une grande tristesse intérieure, ce sont nos péchés et

nos vices, dans lesquels nous sommes tellement ensevelis, que rarement pouvons-nous

contempler les choses du ciel.

5.Si vous pensez plus souvent à votre mort qu'à la longueur de la vie, nul doute que vous

n'auriez plus d'ardeur pour vous corriger.

Et si vous réfléchissiez sérieusement aux peines de l'enfer et au purgatoire, je crois que

vous supporteriez volontiers le travail et la douleur, et que vous ne redouteriez aucune

austérité.

Mais parce que ces vérités ne pénètrent point jusqu'au coeur, et que nous aimons

encore ce qui nous flatte, nous demeurons froids et négligents.

6.Souvent c'est langueur de l'âme, et notre chair misérable se plaint si aisément.

Priez donc humblement le Seigneur qu'il vous donne l'esprit de componction, et dites

avec le prophète: Nourrissez-moi, Seigneur, du pain des larmes; abreuvez-moi du

calice des pleurs.



22. De la considération de la misère humaine



1.En quelque lieu que vous soyez, de quelque côté que vous vous tourniez, vous serez

misérable si vous ne revenez vers Dieu.

Pourquoi vous troublez-vous de ce que rien n'arrive comme vous le désirez et comme

vous le voulez ? A qui est-ce que tout succède selon sa volonté ? Ni à vous, ni à moi,

ni à aucun homme sur la terre.

Nul en ce monde, fût-il roi ou pape, n'est exempt d'angoisses et de tribulations.

Qui donc a le meilleur sort ? Celui, certes, qui sait souffrir quelque chose pour Dieu.

2.Dans leur faiblesse et leur peu de lumière, plusieurs disent: Que cet homme a une

heureuse vie ! qu'il est riche, grand, puissant, élevé !

Mais considérez les biens du ciel, et vous verrez que tous ces biens du temps ne sont

rien; que toujours très incertains, ils sont plutôt un poids qui fatigue, parce qu'on ne les

possède jamais sans défiance et sans crainte.

Avoir en abondance les biens du temps, ce n'est pas là le bonheur de l'homme: la

médiocrité lui suffit.

C'est vraiment une grande misère de vivre sur la terre.

Plus un homme veut avancer dans les voies spirituelles, plus la vie présente lui devient

amère, parce qu'il sent mieux et voit plus clairement l'infirmité de la nature humaine et

sa corruption.

Manger, boire, veiller, dormir, se reposer, travailler, être assujetti à toutes les nécessités

de la nature, c'est vraiment une grande misère et une grande affliction pour l'homme

pieux qui voudrait être dégagé de ses liens terrestres, et délivré de tout péché.

3.Car l'homme intérieur est en ce monde étrangement appesanti par les nécessités du

corps.

Et c'est pourquoi le prophète demandait avec d'ardentes prières d'en être affranchi,

disant: Seigneur, délivrez-moi de mes nécessités.

Malheur donc à ceux qui ne connaissent point leur misère ! et malheur encore plus à

ceux qui aiment cette misère et cette vie périssable !

Car il y en a qui l'embrassent si avidement, leur misère, qu'ayant à peine le nécessaire en

travaillant ou en mendiant, ils n'éprouveraient aucun souci du royaume de Dieu s'ils

pouvaient toujours vivre ici-bas.

4.O coeurs insensés et infidèles, si profondément enfoncés dans les choses de la terre

qu'ils ne goûtent rien que ce qui est charnel !

Les malheureux ! ils sentiront douloureusement à la fin combien était vil, combien

n'était rien ce qu'ils ont aimé.

Mais les saints de Dieu, tous les fidèles amis de Jésus-Christ ont méprisé ce qui flatte

la chair et ce qui brille dans le temps; toute leur espérance, tous leurs désirs aspiraient

aux biens éternels.

Tout leur coeur s'élevait vers les biens invisibles et impérissables, de peur que l'amour

des choses visibles ne les abaissât vers la terre.

5.Ne perdez pas, mon frère, l'espérance d'avancer dans la vie spirituelle: vous en avez

encore le temps, c'est l'heure.

Pourquoi remettez-vous toujours au lendemain l'accomplissement de vos résolutions ?

Levez-vous et commencez à l'instant, et dites: Voici le temps d'agir, voici le temps de

combattre, voici le temps de me corriger.

Quand la vie vous est pesante et amère, c'est alors le temps de mériter.

Il faut passer par le feu et par l'eau, avant d'entrer dans le lieu de rafraîchissement.

Si vous ne vous faites violence, vous ne vaincrez pas le vice.

Tant que nous portons ce corps fragile, nous ne pouvons être sans péché, ni sans ennui

et sans douleur.

Il nous serait doux de jouir d'un repos exempt de toute misère; mais en perdant

l'innocence par le péché, nous avons aussi perdu la vraie félicité.

Il faut donc persévérer dans la patience, et attendre la miséricorde de Dieu jusqu'à ce

que l'iniquité passe et que ce qui est mortel en vous soit absorbé par la vie.

6.Oh ! qu'elle est grande la fragilité qui toujours incline l'homme au mal.

Vous confessez aujourd'hui vos péchés et vous y retombez le lendemain.

Vous vous proposez d'être sur vos gardes et une heure après vous agissez comme si

vous ne vous étiez rien proposé.

Nous avons donc grand sujet de nous humilier et de ne nous jamais élever en

nous-mêmes, étant si fragiles et inconsistants.

Nous pouvons perdre en un moment par notre négligence ce qu'à peine avons-nous

acquis par la grâce avec un long travail.

7.Que sera-ce de nous à la fin du jour si nous sommes si lâches dès le matin ?

Malheur à nous si nous voulons goûter le repos, comme si déjà nous étions en paix et

en assurance, tandis qu'on ne découvre pas dans notre vie une seule trace de vraie

sainteté !

Nous aurions bien besoin d'être instruits encore, et formés à de nouvelles moeurs

comme des novices dociles, pour essayer du moins s'il y aurait en nous quelque

espérance de changement et d'un plus grand progrès dans la vertu.

Partager cet article
Repost0
31 mai 2008 6 31 /05 /mai /2008 15:43
Totus Tuus ego sum Maria



3.L'homme, tant qu'il vit, n'est jamais entièrement à l'abri des tentations, car nous en

portons le germe en nous, à cause de la concupiscence dans laquelle nous sommes nés.

L'une succède à l'autre; et nous aurons toujours quelque chose à souffrir, parce que

nous avons perdu le bien et la félicité primitive.

Plusieurs cherchent à fuir pour n'être point tentés, et ils y tombent plus gravement.

Il ne suffit pas de fuir pour vaincre, mais la patience et la véritable humilité nous

rendent plus fort que tous nos ennemis.

4.Celui qui, sans arracher la racine du mal, évite seulement les occasions extérieures,

avancera peu; au contraire, les tentations reviennent à lui plus promptement et plus

violentes.

Vous vaincrez plus sûrement peu à peu et par une longue patience, aidé du secours de

Dieu, que par une rude et inquiète opiniâtreté.

Prenez souvent conseil dans la tentation, et ne traitez point durement celui qui est tenté,

mais secourez-le comme vous voudriez qu'on vous secourût vous-même.

5.Le commencement de toutes les tentations est l'inconstance de l'esprit et le peu de

confiance en Dieu.

Car, comme un vaisseau sans gouvernail est poussé çà et là par les flots, ainsi l'homme

faible et changeant qui abandonne ses résolutions est agité par des tentations diverses.

Le feu éprouve le fer, et la tentation, l'homme juste.

Nous ne savons souvent ce que nous pouvons, mais la tentation montre ce que nous

sommes.

Il faut veiller cependant, surtout au commencement de la tentation, car on triomphe

beaucoup plus facilement de l'ennemi, si on ne le laisse point pénétrer dans l'âme, et si

on le repousse à l'instant même où il se présente pour entrer.

C'est ce qui a fait dire à un ancien: Arrêtez le mal dès son origine; le remède vient trop

tard quand le mal s'est accru par de longs délais.

D'abord une simple pensée s'offre à l'esprit, puis une vive imagination, ensuite le plaisir

et le mouvement déréglé, et le consentement. Ainsi peu à peu l'ennemi envahit toute

l'âme, lorsqu'on ne lui résiste pas dès le commencement.

Plus on met de retard et de langueur à le repousser, plus on s'affaiblit chaque jour, et

plus l'ennemi devient fort contre nous.

6.Plusieurs sont affligés de tentations plus violentes au commencement de leur

conversion; d'autres, à la fin; il y en a qui souffrent presque toute leur vie.

Quelques-uns sont tentés assez légèrement, selon l'ordre de la sagesse et de la justice de

Dieu qui connaît l'état des hommes, pèse leurs mérites, et dispose tout pour le salut de

ses élus.

7.C'est pourquoi, quand nous sommes tentés, nous ne devons point perdre l'espérance,

mais prier Dieu avec plus de ferveur, afin qu'il daigne nous secourir dans toutes nos

tribulations; car, selon la parole de l'Apôtre, il nous fera tirer avantage de la tentation

même, de sorte que nous puissions la surmonter.

Humilions donc nos âmes sous la main de Dieu, dans toutes nos tentations, dans

toutes nos peines, parce qu'il sauvera et relèvera les humbles d'esprit.

8.Dans les tentations et les traverses, on reconnaît combien l'homme a fait de progrès. Le

mérite est plus grand, et la vertu paraît davantage.

Il est peu difficile d'être pieux et fervent lorsque l'on n'éprouve rien de pénible; mais

celui qui se soutient avec patience au temps de l'adversité donne l'espoir d'un grand

avancement.

Quelques-uns surmontent les grandes tentations et succombent tous les jours aux

petites, afin qu'humiliés d'être si faibles dans les moindres occasions, ils ne présument

jamais d'eux-mêmes dans les grandes.



14. Eviter les jugements téméraires, et ne se point rechercher soi-même



1.Tournez les yeux sur vous-même, et gardez-vous de juger les actions des autres.

En jugeant les autres, l'homme se fatigue vainement; il se trompe le plus souvent, et

commet beaucoup de fautes; mais en s'examinant et se jugeant lui-même, il travaille

toujours avec fruit.

D'ordinaire nous jugeons les choses selon l'inclination de notre coeur, car

l'amour-propre altère aisément en nous la droiture du jugement.

Si nous n'avions jamais en vue que Dieu seul, nous serions moins troublés quand on

résiste à notre sentiment.

2.Mais souvent il y a quelque chose hors de nous, ou de caché en nous, qui nous entraîne.

Plusieurs se recherchent secrètement eux-mêmes dans ce qu'ils font, et ils l'ignorent.

Ils semblent affermis dans la paix lorsque tout va selon leurs désirs; mais éprouvent-ils

des contradictions, aussitôt ils s'émeuvent et tombent dans la tristesse.

La diversité des opinions produit souvent des discussions entre les citoyens, et même

entre les religieux et les personnes dévotes.

3.On quitte difficilement une vieille habitude, et nul ne se laisse volontiers conduire

au-delà de ce qu'il voit.

Si vous vous appuyez sur votre esprit et sur votre pénétration plus que sur la

soumission dont Jésus-Christ nous a donné l'exemple, vous serez très peu et très tard

éclairé sur la vie spirituelle: car Dieu veut que nous lui soyons parfaitement soumis, et

que nous nous élevions au-dessus de toute raison par un ardent amour.



15. Des oeuvres de charité



1.Pour nulle chose au monde ni pour l'amour d'aucun homme, on ne doit faire le

moindre mal; on peut quelquefois cependant, pour rendre un service dans le besoin,

différer une bonne oeuvre ou lui en substituer une meilleure; car alors le bien n'est pas

détruit mais il se change en un plus grand.

Aucune oeuvre extérieure ne sert sans la charité; mais tout ce qui est fait par la charité,

quelque petit ou quelque vil qu'il soit, produit des fruits abondants.

Car Dieu regarde moins à l'action qu'au motif qui fait agir.

2.Celui-là fait beaucoup qui aime beaucoup.

Celui-là fait beaucoup, qui fait bien ce qu'il fait, et il fait bien lorsqu'il subordonne sa

volonté à l'utilité publique.

Ce qu'on prend pour la charité souvent n'est que la convoitise; car il est rare que

l'inclination, la volonté propre, l'espoir de la récompense ou la vue de quelque avantage

particulier n'influe pas sur nos actions.

3.Celui qui possède la charité véritable et parfaite ne se recherche en rien; mais son

unique désir est que la gloire de Dieu s'opère en toutes choses.

Il ne porte envie à personne, parce qu'il ne souhaite aucune faveur particulière, ne met

point sa joie en lui-même, et que, dédaignant tous les autres biens, il ne cherche qu'en

Dieu son bonheur.

Il n'attribue jamais aucun bien à la créature; il les rapporte tous à Dieu, de qui ils

découlent comme de leur source, et dans la jouissance duquel tous les saints se

reposent à jamais comme dans leur fin dernière.

Oh ! qui aurait une étincelle de la vraie charité, que toutes les choses de la terre lui

paraîtraient vaines !



16. Qu'il faut supporter les défauts d'autrui



1.Ce que l'homme ne peut corriger en soi ou dans les autres, il doit le supporter avec

patience, jusqu'à ce que Dieu en ordonne autrement.

Songez qu'il est peut-être mieux qu'il en soit ainsi, pour vous éprouver dans la

patience, sans laquelle nos mérites sont peu de chose.

Vous devez cependant prier Dieu de vous aider à vaincre ces obstacles, ou à les

supporter avec douceur.

2.Si quelqu'un, averti une ou deux fois, ne se rend point, ne contestez point avec lui; mais

confiez tout à Dieu, qui sait tirer le bien du mal, afin que sa volonté s'accomplisse et

qu'il soit glorifié dans tous ses serviteurs.

Appliquez-vous à supporter patiemment les défauts et les infirmités des autres, quelles

qu'ils soient, parce qu'il y a aussi bien des choses en vous que les autres ont à

supporter.

Si vous ne pouvez vous rendre tel que vous voudriez, comment pourrez-vous faire que

les autres soient selon votre gré ?

Nous aimons que les autres soient exempts de défauts, et nous ne corrigeons point les

nôtres.

3.Nous voulons qu'on reprenne les autres sévèrement, et nous ne voulons pas être repris

nous-mêmes.

Nous sommes choqués qu'on leur laisse une trop grande liberté, et nous ne voulons pas

qu'on nous refuse rien.

Nous voulons qu'on les retienne par des règlements, et nous ne souffrons pas qu'on

nous contraigne en la moindre chose.

Par-là on voit clairement combien il est rare que nous usions de la même mesure pour

nous et pour les autres.

Si tous étaient parfaits, qu'aurions-nous de leur part à souffrir pour Dieu ?

4.Or Dieu l'a ainsi ordonné afin que nous apprenions à porter le fardeau les uns des

autres, car chacun a son fardeau; personne n'est sans défauts, nul ne se suffit à

soi-même; nul n'est assez sage pour se conduire seul; mais il faut nous supporter, nous

consoler, nous aider, nous instruire, nous avertir mutuellement.

C'est dans l'adversité qu'on voit le mieux ce que chacun a de vertus.

Car les occasions ne rendent pas l'homme fragile, mais elles montrent ce qu'il est.



17. De la vie religieuse



1.Il faut que vous appreniez à vous briser en beaucoup de choses, si vous voulez

conserver la paix et la concorde avec les autres.

Ce n'est pas peu de chose de vivre dans un monastère ou dans une congrégation, de n'y

être jamais une occasion de plainte et d'y persévérer fidèlement jusqu'à la mort.

Heureux celui qui, après une vie sainte, y a heureusement consommé sa course !

Si vous voulez être affermi et croître dans la vertu, regardez-vous comme exilé et

comme étranger sur la terre.

Il faut, pour l'amour de Jésus-Christ, devenir insensé selon le monde, si vous voulez

vivre en religieux.

2.L'habit et la tonsure servent peu; c'est le changement de moeurs et la mortification

entière des passions qui font le vrai religieux.

Celui qui cherche autre chose que Dieu seul et le salut de son âme ne trouvera que

tribulation et douleur.

Celui-là ne saurait non plus demeurer longtemps en paix qui ne s'efforce point d'être le

dernier de tous et soumis à tous.

3.Vous êtes venus pour servir et non pour dominer; sachez que vous êtes appelés pour

souffrir et pour travailler, et non pour discourir dans une vaine oisiveté.

Ici donc les hommes sont éprouvés, comme l'or dans la fournaise.

Ici nul ne peut vivre s'il ne veut s'humilier de tout son coeur à la cause de Dieu.



18. De l'exemple des saints



1.Contemplez les exemples des saints Pères, en qui reluisait la vraie perfection de la vie

religieuse, et vous verrez combien peu est ce que nous faisons, et presque rien.

Hélas ! qu'est-ce que notre vie comparée à la leur ?

Les saints et les amis de Jésus-Christ ont servi Dieu dans la faim et dans la soif, dans le

froid et dans la nudité, dans le travail et dans la fatigue, dans les veilles et dans les

jeûnes, dans les prières et dans les saintes méditations, dans une infinité de persécutions

et d'opprobres.

2.Oh ! que de pesantes tribulations ont souffertes les apôtres, les martyrs, les confesseurs,

les vierges et tous ceux qui ont voulu suivre les traces de Jésus-Christ ! Ils ont haï leur

âme en ce monde, pour la posséder dans l'éternité.

Oh ! quelle vie de renoncements et d'austérités, que celle des saints dans le désert !

quelles longues et dures tentations ils ont essuyées ! que de fois ils ont été tourmentés

par l'ennemi ! que de fréquentes et ferventes prières ils ont offertes à Dieu ! quelles

rigoureuses abstinences ils ont pratiquées ! quel zèle, quelle ardeur pour leur

avancement spirituel ! quelle forte guerre contre leurs passions ! quelle intention pure

et droite toujours dirigée vers Dieu !

Ils travaillaient pendant le jour, et passaient la nuit en prière; et même durant le travail,

ils ne cessaient point de prier en esprit.

3.Tout leur temps avait un emploi utile. Les heures qu'ils donnaient à Dieu leur

semblaient courtes, et ils trouvaient tant de douceur dans la contemplation, qu'ils en

oubliaient les besoins du corps.

Ils renonçaient aux richesses, aux dignités, aux honneurs, à leurs amis, à leurs parents;

ils ne voulaient rien du monde; ils prenaient à peine ce qui était nécessaire pour la vie;

s'occuper du corps, même dans la nécessité, leur était une affliction.

Ils étaient pauvres des choses de la terre, mais ils étaient riches en grâce et en vertus.

Au-dehors tout leur manquait, mais Dieu les fortifiait au-dedans par sa grâce et par ses

consolations.

4.Ils étaient étrangers au monde, mais unis à Dieu et à ses amis familiers.

Ils se regardaient comme un pur néant, et le monde les méprisait; mais ils étaient chéris

de Dieu, et précieux devant lui.

Ils vivaient dans une sincère humilité, dans une obéissance simple, dans la charité, dans

la patience, et devenaient ainsi chaque jour plus parfaits et plus agréables à Dieu.

Ils ont été donnés en exemple à tous ceux qui professent la vraie religion, et ils doivent

nous exciter plus à avancer dans la perfection, que la multitude des tièdes ne nous porte

au relâchement.

5.Oh ! quelle ferveur en tous les religieux au commencement de leur sainte institution !

quelle ardeur pour la prière ! quelle émulation de vertu ! quelle sévère discipline ! que

de soumission ils montraient tous pour la règle de leur fondateur !

Ce qui nous reste d'eux atteste encore la sainteté et la perfection de ces hommes qui, en

combattant généreusement, foulèrent aux pieds le monde.

Aujourd'hui on compte pour beaucoup qu'un religieux ne viole point sa règle, et qu'il

porte patiemment le joug dont il s'est chargé.

O tiédeur, ô négligence de notre état qui a si vite éteint parmi nous l'ancienne ferveur !

Maintenant tout fatigue notre lâcheté, jusqu'à nous rendre la vie ennuyeuse.

Plût à Dieu qu'après avoir vu tant d'exemples d'homme vraiment pieux, vous ne laissiez

pas entièrement s'assoupir en vous le désir d'avancer dans la vertu !



19. Des exercices d'un bon religieux



1.La vie d'un vrai religieux doit briller de toutes les vertus, de sorte qu'il soit tel

intérieurement qu'il paraît devant les hommes.

Et certes il doit être encore bien plus parfait au-dedans qu'il ne le semble au-dehors,

parce que Dieu nous regarde, et que nous devons partout où nous sommes le révérer

profondément et marcher en sa présence purs comme des anges.

Nous devons chaque jour renouveler notre résolution, nous exciter à la ferveur, comme

si notre conversion commençait aujourd'hui seulement, et dire:

Aidez-moi, Seigneur, dans mes saintes résolutions et dans votre service; donnez-moi de

bien commencer maintenant car ce que j'ai fait jusqu'ici n'est rien.

2.La fermeté de notre résolution est la mesure de notre progrès, et une grande attention

est nécessaire à celui qui veut avancer. Si celui qui forme les résolutions les plus fortes

se relâche souvent, que sera-ce de celui qui n'en prend que rarement ou n'en prend que

de faibles ?

Toutefois nous abandonnons nos résolutions de diverses manières et la moindre

omission dans nos exercices a presque toujours une suite fâcheuse.

Les justes, dans leurs résolutions, comptent bien plus sur la grâce de Dieu que sur leur

propre sagesse; et quelque chose qu'ils entreprennent, c'est en lui seul qu'ils mettent

leur confiance.

Car l'homme propose et Dieu dispose, et la voie de l'homme n'est pas en lui.

3.Si nous omettons quelquefois nos exercices ordinaires par quelque motif pieux ou

pour l'utilité de nos frères, il nous sera facile ensuite de réparer cette omission.

Mais si nous les abandonnons sans sujet, par ennui ou par négligence, c'est une faute

grave et qui nous sera funeste.

Faisons tous nos efforts, et nous tomberons encore aisément en beaucoup de fautes.

On doit cependant toujours se proposer quelque chose de fixe, surtout à l'égard de ce

qui forme le plus grand obstacle à notre avancement.

Il faut examiner et régler également notre intérieur et notre extérieur, parce que l'un et

l'autre servent à nos progrès.

4.Ne pouvez-vous continuellement vous recueillir, recueillez-vous au moins de temps en

temps, au moins une fois le jour, le matin ou le soir.

Le matin, formez vos résolutions; le soir, examinez votre conduite, ce que vous avez

été dans vos paroles, vos actions, vos pensées; car peut-être en cela avez-vous souvent

offensé Dieu et le prochain.

Tel qu'un soldat plein de courage, armez-vous contre les attaques du démon.

Réprimez l'intempérance, et vous réprimerez plus aisément les autres désirs de la chair.

Ne soyez jamais tout a fait oisif, mais lisez, ou écrivez, ou priez, ou méditez, ou

travaillez à quelque chose d'utile à la communauté.

Il ne faut cependant s'appliquer qu'avec discrétion aux exercices du corps, et ils ne

conviennent pas également à tous.

5.Ce qui sort des pratiques communes ne doit point paraître au-dehors; il est plus sûr de

remplir en secret ses exercices particuliers.

Prenez garde cependant de négliger les exercices communs pour ceux de votre choix.

Mais après avoir accompli fidèlement et pleinement les devoirs prescrits, s'il vous reste

du temps, rendez-vous à vous-même selon le mouvement de votre dévotion.

Tous ne sauraient suivre les mêmes exercices: l'un convient mieux à celui-ci, l'autre à

celui-là.

On aime même à les diversifier selon les temps; il y en a qu'on goûte plus aux jours de

fêtes, et d'autres aux jours ordinaires.

Les uns nous sont nécessaires au temps de la tentation, les autres au temps de la paix et

du repos.

Autres sont les pensées qui nous plaisent dans la tristesse, ou quand nous éprouvons de

la joie en Dieu.

6.Il faut, vers l'époque des grandes fêtes, renouveler nos pieux exercices et implorer avec

plus de ferveur les suffrages des saints.

Proposons-nous de vivre d'une fête à l'autre comme si nous devions alors sortir de ce

monde, et entrer dans l'éternelle fête.

Et pour cela préparons-nous avec soin dans ces saints temps par une vie plus pieuse,

par une plus sévère observance des règles, comme devant bientôt recevoir de Dieu le

prix de notre travail.

7.Et si ce moment est différé, croyons que nous ne sommes pas encore bien préparés ni

dignes de cette gloire immense qui nous sera découverte en son temps, et redoublons

d'efforts pour nous mieux disposer à ce passage.

Heureux le serviteur, dit Saint Luc, que le Seigneur, quand il viendra, trouvera

veillant. Je vous dis en vérité qu'il l'établira sur tous ses biens.

Partager cet article
Repost0
31 mai 2008 6 31 /05 /mai /2008 15:43
Livre premier - Avis utiles pour entrer dans la vie intérieure p.5

1.Qu'il faut imiter Jésus-Christ, et mépriser toutes les vanités du monde

2.Avoir d'humbles sentiments de soi-même

3.De la doctrine de la vérité

4.De la prévoyance dans les actions

5.De la lecture de l'Ecriture sainte

6.Des affections déréglées

7.Qu'il faut fuir l'orgueil et les vaines espérances

8.Eviter la trop grande familiarité

9.De l'obéissance et du renoncement à son propre sens

10.Qu'il faut éviter les entretiens inutiles

11.Des moyens d'acquérir la paix intérieure, et du soin d'avancer dans la vertu

12.De l'avantage de l'adversité

13.De la résistance aux tentations

14.Eviter les jugements téméraires, et ne se point rechercher soi-même

15.Des oeuvres de charité

16.Qu'il faut supporter les défauts d'autrui

17.De la vie religieuse

18.De l'exemple des saints

19.Des exercices d'un bon religieux

20.De l'amour de la solitude et du silence

21.De la componction du coeur

22.De la considération de la misère humaine

23.De la méditation de la mort

24.Du jugement et des peines des pécheurs

25.Qu'il faut travailler avec ferveur à l'amendement de sa vie

Livre premier - Avis utiles pour entrer dans la vie intérieure

1. Qu'il faut imiter Jésus-Christ, et mépriser toutes les vanités du

monde

1.Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres, dit le Seigneur. Ce sont les paroles

de Jésus-Christ, par lesquelles il nous exhorte à imiter sa conduite et sa vie, si nous

voulons être vraiment éclairés et délivrés de tout aveuglement du coeur.

Que notre principale étude soit donc de méditer la vie de Jésus-Christ.

2.La doctrine de Jésus-Christ surpasse toute doctrine des Saints: et qui posséderait son

esprit y trouverait la manne cachée.

Mais il arrive que plusieurs, à force d'entendre l'Evangile, n'en sont que peu touchés,

parce qu'ils n'ont point l'esprit de Jésus-Christ.

Voulez-vous comprendre parfaitement et goûter les paroles de Jésus-Christ ?

Appliquez-vous à conformer toute votre vie à la sienne.

3.Que vous sert de raisonner profondément sur la Trinité, si vous n'êtes pas humble, et

que par-là vous déplaisez à la Trinité ?

Certes, les discours sublimes ne font pas l'homme juste et saint, mais une vie pure rend

cher à Dieu.

J'aime mieux sentir la componction que d'en savoir la définition.

Quand vous sauriez toute la Bible par coeur et toutes les sentences des philosophes,

que vous servirait tout cela sans la grâce et la charité ?

Vanité des vanités, tout n'est que vanité, hors aimer Dieu et le servir lui seul.

La souveraine richesse est de tendre au royaume du ciel par le mépris du monde.

4.Vanité donc, d'amasser des richesses périssables et d'espérer en elles.

Vanité, d'aspirer aux honneurs et de s'élever à ce qu'il y a de plus haut.

Vanité, de suivre les désirs de la chair et de rechercher ce dont il faudra bientôt être

rigoureusement puni.

Vanité, de souhaiter une longue vie et de ne pas se soucier de bien vivre.

Vanité, de ne penser qu'à la vie présente et de ne pas prévoir ce qui la suivra.

Vanité, de s'attacher à ce qui passe si vite et de ne pas se hâter vers la joie qui ne finit

point.

5.Rappelez-vous souvent cette parole du Sage: L'oeil n'est pas rassasié de ce qu'il voit,

ni l'oreille remplie de ce qu'elle entend.

Appliquez-vous donc à détacher votre coeur de l'amour des choses visibles, pour le

porter tout entier vers les invisibles, car ceux qui suivent l'attrait de leurs sens souillent

leur âme et perdent la grâce de Dieu.



2. Avoir d'humbles sentiments de soi-même



1.Tout homme désire naturellement de savoir; mais la science sans la crainte de Dieu,

que vaut-elle ?

Un humble paysan qui sert Dieu est certainement fort au-dessus du philosophe superbe

qui, se négligeant lui-même, considère le cours des astres.

Celui qui se connaît bien se méprise, et ne se plait point aux louanges des hommes.

Quand j'aurais toute la science du monde, si je n'ai pas la charité, à quoi cela me

servirait-il devant Dieu, qui me jugera sur mes oeuvres ?

2.Modérez le désir trop vif de savoir; on ne trouvera là qu'une grande dissipation et une

grande illusion.

Les savants sont bien aise de paraître et de passer pour habiles.

Il y a beaucoup de choses qu'il importe peu ou qu'il n'importe point à l'âme de

connaître; et celui-là est bien insensé qui s'occupe d'autre chose que de ce qui intéresse

son salut.

La multitude des paroles ne rassasie point l'âme; mais une vie sainte rafraîchit l'esprit et

une conscience pure donne une grande confiance près de Dieu.

3.Plus et mieux vous savez, plus vous serez sévèrement jugé, si vous n'en vivez pas plus

saintement.

Quelque art et quelque science que vous possédiez, n'en tirez donc point de vanité;

craignez plutôt à cause des lumières qui vous ont été données.

Si vous croyez beaucoup savoir, et être perspicace, souvenez-vous que c'est peu de

chose près de ce que vous ignorez.

Ne vous élevez point en vous-même, avouez plutôt votre ignorance. Comment

pouvez-vous songer à vous préférer à quelqu'un, tandis qu'il y en a tant de plus doctes

que vous, et de plus instruits en la loi de Dieu ?

Voulez-vous apprendre et savoir quelque chose qui vous serve ? Aimez à vivre

inconnu et à n'être compté pour rien.

4.La science la plus haute et la plus utile est la connaissance exacte et le mépris de

soi-même.

Ne rien s'attribuer et penser favorablement des autres, c'est une grande sagesse et une

grande perfection.

Quand vous verriez votre frère commettre ouvertement une faute, même une faute très

grave, ne pensez pas cependant être meilleur que lui; car vous ignorez combien de

temps vous persévérerez dans le bien.

Nous sommes tous fragiles, mais croyez que personne n'est plus fragile que vous.



3. De la doctrine de la vérité



1.Heureux celui que la vérité instruit elle-même, non par des figures et des paroles qui

passent, mais en se montrant telle qu'elle est.

Notre raison et nos sens voient peu, et nous trompent souvent.

A quoi servent ces disputes subtiles sur des choses cachées et obscures, qu'au jugement

de Dieu on ne vous reprochera point d'avoir ignorées ?

C'est une grande folie de négliger ce qui est utile et nécessaire pour s'appliquer au

contraire curieusement à ce qui nuit. Nous avons des yeux, et nous ne voyons point.

2.Que nous importe ce qu'on dit sur les genres et sur les espèces ?

Celui à qui parle le Verbe éternel est délivré de bien des opinions.

Tout vient de ce Verbe unique, de lui procède toute parole, il en est le principe, et c'est

lui qui parle en dedans de nous.

Sans lui nulle intelligence, sans lui nul jugement n'est droit.

Celui pour qui une seule chose est tout, qui rappelle tout à cette unique chose, et voit

tout en elle, ne sera point ébranlé, et son coeur demeurera dans la paix de Dieu.

O Vérité, qui êtes Dieu, faites que je sois un avec vous dans un amour éternel !

Souvent j'éprouve un grand ennui à force de lire et d'entendre; en vous est tout ce que

je désire, tout ce que je veux.

Que tous les docteurs se taisent, que toutes les créatures soient dans le silence devant

vous: parlez-moi vous seul.

3.Plus un homme est recueilli en lui-même, et dégagé des choses extérieures, plus son

esprit s'étend et s'élève sans aucun travail, parce qu'il reçoit d'en haut la lumière de

l'intelligence.

Une âme pure, simple, formée dans le bien, n'est jamais dissipée au milieu même des

plus nombreuses occupations, parce qu'elle fait tout pour honorer Dieu, et que,

tranquille en elle-même, elle tâche de ne se rechercher en rien.

Qu'est-ce qui vous fatigue et vous trouble, si ce n'est les affections immortifiées de

votre coeur ?

4.L'homme bon et vraiment pieux dispose d'abord au-dedans de lui tout ce qu'il doit faire

au-dehors; il ne se laisse point entraîner, dans ses actions, au désir d'une inclination

vicieuse, mais il les soumet à la règle d'une droite raison.

Qui a un plus rude combat à soutenir que celui qui travaille à se vaincre ?

C'est là ce qui devrait nous occuper uniquement: combattre contre nous-mêmes,

devenir chaque jour plus forts contre nous, chaque jour faire quelques progrès dans le

bien.

Toute perfection, dans cette vie, est mêlée de quelque imperfection: et nous ne voyons

rien qu'à travers je ne sais quelle fumée.

L'humble connaissance de vous-même est une voie plus sûre pour aller à Dieu que les

recherches profondes de la science.

Ce n'est pas qu'il faille blâmer la science, ni la simple connaissance d'aucune chose; car

elle est bonne en soi, et dans l'ordre de Dieu; seulement on doit préférer toujours une

conscience pure et une vie sainte.

Mais, parce que plusieurs s'occupent davantage de savoir que de bien vivre, ils s'égarent

souvent, et ne retirent que peu ou point de fruit de leur travail.

5.Oh ! s'ils avaient autant d'ardeur pour extirper leurs vices et pour cultiver la vertu que

pour remuer de vaines questions, on ne verrait pas tant de maux et de scandales dans le

peuple, ni tant de relâchement dans les monastères.

Certes, au jour du jugement on ne nous demandera point ce que nous avons lu, mais ce

que nous avons fait; ni si nous avons bien parlé, mais si nous avons bien vécu.

Dites-moi où sont maintenant ces maîtres et ces docteurs que vous avez connus

lorsqu'ils vivaient encore, et lorsqu'ils florissaient dans leur science ?

D'autres occupent à présent leur place, et je ne sais s'ils pensent seulement à eux. Ils

semblaient, pendant leur vie, être quelque chose, et maintenant on n'en parle plus.

6.Oh ! que la gloire du monde passe vite ! Plût à Dieu que leur vie eût répondu à leur

science ! Ils auraient lu alors et étudié avec fruit.

Qu'il y en a qui se perdent dans le siècle par une vaine science, et par l'oubli du service

de Dieu.

Et, parce qu'ils aiment mieux être grands que d'être humbles, ils s'évanouissent dans

leurs pensées.

Celui-là est vraiment grand, qui a une grande charité.

Celui-là est vraiment grand, qui est petit à ses propres yeux, et pour qui la plus grande

gloire n'est qu'un pur néant.

Celui-là est vraiment sage, qui, pour gagner Jésus-Christ, regarde comme de l'ordure,

du fumier toutes les choses de la terre.

Celui-là possède la vraie science, qui fait la volonté de Dieu et renonce à la sienne.



4. De la prévoyance dans les actions



1.Il ne faut pas croire à toute parole, ni obéir à tout mouvement intérieur, mais peser

chaque chose selon Dieu, avec prudence et avec une longue attention.

Hélas ! nous croyons et nous disons plus facilement des autres le mal que le bien, tant

nous sommes faibles.

Mais les parfaits n'ajoutent pas foi aisément à tout ce qu'ils entendent, parce qu'ils

connaissent l'infirmité de l'homme, enclin au mal et léger dans ses paroles.

2.C'est une grande sagesse que de ne point agir avec précipitation, et de ne pas s'attacher

obstinément à son propre sens.

Il est encore de la sagesse de ne pas croire indistinctement tout ce que les hommes

disent, et ce qu'on a entendu et cru, de ne point aller aussitôt le rapporter aux autres.

Prenez conseil d'un homme sage et de conscience; et laissez-vous guider par un autre

qui vaille mieux que vous, plutôt que de suivre vos propres pensées.

Une bonne vie rend l'homme sage selon Dieu, et lui donne une grande expérience.

Plus on sera humble et soumis à Dieu, plus on aura de sagesse et de paix en toutes

choses.



5. De la lecture de l'Ecriture sainte



1.Il faut chercher la vérité dans l'Ecriture sainte et non l'éloquence.

Toute l'Ecriture doit être lue dans le même esprit qui l'a dictée.

Nous devons y chercher l'utilité plutôt que la délicatesse du langage.

Nous devons lire aussi volontiers des livres simples et pieux que les livres profonds et

sublimes.

Ne vous prévenez point contre l'auteur; mais, sans vous inquiéter s'il a peu ou

beaucoup de science, que le pur amour de la vérité vous porte à le lire.

Considérez ce qu'on vous dit, sans chercher qui le dit.

2.Les hommes passent, mais la vérité du Seigneur demeure éternellement.

Dieu nous parle en diverses manières, et par des personnes très diverses.

Dans la lecture de l'Ecriture sainte, souvent notre curiosité nous nuit, voulant examiner

et comprendre lorsqu'il faudrait passer simplement.

Si vous voulez en retirer du fruit, lisez avec humilité, avec simplicité, avec foi, et ne

cherchez jamais à passer pour habile.

Aimez à interroger; écoutez en silence les paroles des saints, et ne méprisez point les

sentences des vieillards, car elles ne sont pas proférées en vain.



6. Des affections déréglées



1.Dès que l'homme commence à désirer quelque chose désordonnément, aussitôt il

devient inquiet en lui-même.

Le superbe et l'avare n'ont jamais de repos, mais le pauvre et l'humble d'esprit vivent

dans l'abondance de la paix.

L'homme qui n'est pas encore parfaitement mort à lui-même est bien vite tenté, et il

succombe dans les plus petites choses.

Celui dont l'esprit est encore infirme, appesanti par la chair et incliné vers les choses

sensibles, a grand-peine à se détacher entièrement des désirs terrestres.

C'est pourquoi, lorsqu'il se refuse à les satisfaire, souvent il éprouve de la tristesse, et il

est disposé à l'impatience quand on lui résiste.

2.Que, s'il a obtenu ce qu'il convoitait, aussitôt le remords de la conscience pèse sur lui,

parce qu'il a suivi sa passion, qui ne sert de rien pour la paix qu'il cherchait.

C'est en résistant aux passions, et non en leur cédant, qu'on trouve la véritable paix du

coeur.

Point de paix donc dans le coeur de l'homme charnel, de l'homme livré aux choses

extérieures: la paix est le partage de l'homme fervent et spirituel.



7. Qu'il faut fuir l'orgueil et les vaines espérances



1.Insensé celui qui met son espérance dans les hommes ou dans quelque créature que ce

soit.

N'ayez point de honte de servir les autres, et de paraître pauvre en ce monde pour

l'amour de Jésus-Christ.

Ne vous appuyez point sur vous-même, et ne vous reposez que sur Dieu seul.

Faites ce qui est en vous, et Dieu secondera votre bonne volonté.

Ne vous confiez point en votre science, ni dans l'habileté d'aucune créature, mais plutôt

dans la grâce de Dieu qui aide les humbles et qui humilie les présomptueux.

2.Ne vous glorifiez point dans les richesses que vous pouvez avoir, ni dans la puissance

de vos amis, mais en Dieu, qui donne tout, et qui, par-dessus tout, désire encore se

donner lui-même.

Ne vous élevez point à cause de la force ou de la beauté de votre corps, qu'une légère

infirmité abat et flétrit.

N'ayez point de complaisance en vous-même à cause de votre esprit ou de votre

habileté, de peur de déplaire à Dieu, de qui vient tout ce que vous avez reçu de bon de

la nature.

3.Ne vous estimez pas meilleur que les autres; peut-être êtes-vous pire aux yeux de Dieu,

qui sait ce qu'il y a dans l'homme.

Ne vous enorgueillissez pas de vos bonnes oeuvres, car les jugements de Dieu sont

autres que ceux des hommes, et ce qui plaît aux hommes, souvent lui déplaît.

S'il y a quelque bien en vous, croyez qu'il y en a plus dans les autres, afin de conserver

l'humilité.

Vous ne hasardez rien à vous mettre au-dessous de tous, mais il vous serait très

nuisible de vous préférer à un seul.

L'homme humble jouit d'une paix inaltérable, la colère et l'envie troublent le coeur du

superbe.



8. Eviter la trop grande familiarité



1.N'ouvrez pas votre coeur à tous indistinctement; mais confiez ce qui vous touche à

l'homme sage et craignant Dieu.

Ayez peu de commerce avec les jeunes gens et les personnes du monde.

Ne flattez point les riches, et ne désirez point de paraître devant les grands.

Recherchez les humbles, les simples, les personnes de piété et de bonnes moeurs, et ne

vous entretenez que de choses édifiantes.

N'ayez de familiarité avec aucune femme, mais recommandez à Dieu toutes celles qui

sont vertueuses.

Ne souhaitez d'être familier qu'avec Dieu et les anges, et évitez d'être connu des

hommes.

2.Il faut avoir de la charité pour tout le monde, mais la familiarité ne convient point.

Il arrive que, sans la connaître, on estime une personne sur sa bonne réputation, mais,

en se montrant, elle détruit l'opinion qu'on avait d'elle.

Nous nous imaginons quelquefois plaire aux autres par nos assiduités, et c'est plutôt

alors que nous commençons à leur déplaire par les défauts qu'ils découvrent en nous.



9. De l'obéissance et du renoncement à son propre sens



1.C'est quelque chose de bien grand que de vivre sous un supérieur, dans l'obéissance, et

de ne pas dépendre de soi-même.

Il est beaucoup plus sûr d'obéir que de commander.

Quelques-uns obéissent plutôt par nécessité que par amour, et ceux-là, toujours

souffrants, sont portés au murmure. Jamais ils ne posséderont la liberté d'esprit, à

moins qu'ils ne se soumettent de tout leur coeur, à la cause de Dieu.

Allez où vous voudrez, vous ne trouverez de repos que dans une humble soumission à

la conduite d'un supérieur. Plusieurs s'imaginant qu'ils seraient meilleurs en d'autres

lieux, ont été trompés par cette idée de changement.

2.Il est vrai que chacun aime à suivre son propre sens, et a plus d'inclination pour ceux

qui pensent comme lui.

Mais si Dieu est au milieu de nous, il est quelquefois nécessaire de renoncer à notre

sentiment pour le bien de la paix.

Quel est l'homme si éclairé qu'il sache tout parfaitement ?

Ne vous fiez donc pas trop à votre sentiment, mais écoutez aussi volontiers celui des

autres.

Si votre sentiment est bon, et qu'à cause de Dieu vous l'abandonniez pour en suivre un

autre, vous en retirerez plus d'avantage.

3.J'ai souvent ouï dire qu'il est plus sûr d'écouter et de recevoir un conseil que de le

donner.

Car il peut arriver que le sentiment de chacun soit bon; mais ne vouloir pas céder aux

autres, lorsque l'occasion ou la raison le demande, c'est la marque d'un esprit superbe et

opiniâtre.



10. Qu'il faut éviter les entretiens inutiles



1.Evitez autant que vous pourrez le tumulte du monde, car il y a du danger à s'entretenir

des choses du siècle, même avec une intention pure.

Bientôt la vanité souille l'âme et la captive.

Je voudrais plus souvent m'être tu, et ne m'être point trouvé avec les hommes.

D'où vient que nous aimions tant à parler et à converser lorsque si rarement il arrive

que nous rentrions dans le silence avec une conscience qui ne soit point blessée ?

C'est que nous cherchons dans ces entretiens une consolation mutuelle et un

soulagement pour notre coeur fatigué de pensées contradictoires.

Nous nous plaisons à parler, à occuper notre esprit de ce que nous aimons, de ce que

nous souhaitons, de ce qui contrarie nos désirs.

2.Mais souvent, hélas ! bien vainement; car cette consolation extérieure n'est pas un

médiocre obstacle à la consolation que Dieu donne intérieurement.

Il faut donc veiller et prier, afin que le temps ne se passe pas sans fruit.

S'il est permis, s'il convient de parler, parlez de ce qui peut édifier.

La mauvaise habitude et le peu de soin de notre avancement nous empêchent d'observer

notre langue.

Cependant de pieuses conférences sur les choses spirituelles, entre des personnes unies

selon Dieu et animées d'un même esprit, servent beaucoup au progrès dans la

perfection.



11. Des moyens d'acquérir la paix intérieure, et du soin d'avancer dans

la vertu



1.Nous pourrions jouir d'une grande paix, si nous voulions ne nous point occuper de ce

que disent et de ce que font les autres et de ce dont nous ne sommes point chargés.

Comment peut-il être longtemps en paix, celui qui s'embarrasse de soins étrangers, qui

cherche à se répandre au-dehors, et ne se recueille que peu ou rarement en lui-même ?

Heureux les simples, parce qu'ils posséderont une grande paix !

2.Comment quelques saints se sont-ils élevés à un si haut degré de vertu et de

contemplation ?

C'est qu'ils se sont efforcés de mourir à tous les désirs de la terre, et qu'ils ont pu ainsi

s'unir à Dieu par le fond le plus intime de leur coeur, et s'occuper librement

d'eux-mêmes.

Pour nous, nous sommes trop à nos passions, et trop inquiets de ce qui se passe.

Rarement nous surmontons parfaitement un seul vice, nous n'avons point d'ardeur pour

faire chaque jour quelques progrès, et ainsi nous restons tièdes et froids.

3.Si nous étions tout a fait morts à nous-mêmes et moins préoccupés au-dedans de nous,

alors nous pourrions aussi goûter les choses de Dieu et acquérir quelque expérience de

la céleste contemplation.

Le plus grand, l'unique obstacle, c'est qu'asservis à nos passions et à nos convoitises,

nous ne faisons aucun effort pour entrer dans la vois parfaite des saints.

Et, s'il arrive que nous éprouvions quelque légère adversité, nous nous laissons

aussitôt abattre, et nous recourons aux consolations humaines.

4.Si tels que des soldats généreux, nous demeurions fermes dans le combat, nous

verrions certainement le secours de Dieu descendre sur nous du ciel.

Car il est toujours prêt à aider ceux qui résistent et qui espèrent en sa grâce, et c'est lui

qui nous donne des occasions de combattre, afin de nous rendre victorieux.

Si nous plaçons uniquement le progrès de la vie chrétienne dans les observances

extérieures, notre dévotion sera de peu de durée.

Mettons donc la cognée à la racine de l'arbre, afin que dégagés des passions, nous

possédions notre âme en paix.

5.Si nous déracinions chaque année un seul vice, bientôt nous serions parfaits.

Mais nous sentons souvent, au contraire, que nous étions meilleurs et que notre vie

était plus pure, lorsque nous quittâmes le siècle, qu'après plusieurs années de

profession.

Nous devrions croître chaque jour en ferveur et en vertu, et maintenant on compte pour

beaucoup d'avoir conservé une partie de sa ferveur.

Si nous nous faisions d'abord un peu de violence, nous pourrions tout faire ensuite

aisément et avec joie.

6.Il est dur de renoncer à ses habitudes, mais il est plus dur encore de courber sa propre

volonté.

Cependant, si vous ne savez pas vous vaincre en des choses légères, comment

remporterez-vous des victoires plus difficiles ?

Résistez dès le commencement à votre inclination, rompez sans aucun retard toute

habitude mauvaise, de peur que peu à peu elle ne vous engage dans de plus grandes

difficultés.

Oh ! si vous considériez quelle paix ce serait pour vous, quelle joie pour les autres, en

vivant comme vous le devez, vous auriez, je crois, plus d'ardeur pour votre avancement

spirituel.



12. De l'avantage de l'adversité



1.Il nous est bon d'avoir quelquefois des peines et des traverses, parce que souvent elles

rappellent l'homme à son coeur, et lui font sentir qu'il est en exil, et qu'il ne doit mettre

son espérance en aucune chose du monde.

Il nous est bon de souffrir quelquefois des contradictions, et qu'on pense mal ou peu

favorablement de nous, quelques bonnes que soient nos actions et nos intentions.

Souvent cela sert à nous prémunir contre la vaine gloire.

Car nous avons plus d'empressement à chercher Dieu, qui voit le fond du coeur, quand

les hommes au-dehors nous rabaissent et pensent mal de nous.

2.C'est pourquoi l'homme devrait s'affermir tellement en Dieu, qu'il n'eût pas besoin de

chercher tant de consolations humaines.

Lorsque, avec une volonté droite, l'homme est troublé, tenté, affligé de mauvaises

pensées, il reconnaît alors combien Dieu lui est nécessaire, et qu'il n'est capable

d'aucun bien sans lui.

Alors il s'attriste, il gémit, il prie à cause des maux qu'il souffre.

Alors il s'ennuie de vivre plus longtemps, et il souhaite que la mort arrive, afin que,

délivré de ses liens, il soit avec Jésus-Christ.

Alors aussi il comprend bien qu'une sécurité parfaite, une pleine paix, ne sont point de

ce monde.



13. De la résistance aux tentations



1.Tant que nous vivons ici-bas, nous ne pouvons être exempts de tribulations et

d'épreuves.

C'est pourquoi il est écrit au livre de Job: La tentation est la vie de l'homme sur la

terre.

Chacun devrait donc être toujours en garde contre les tentations qui l'assiègent, et

veiller et prier pour ne point laisser lieu aux surprises du démon, qui ne dort jamais, et

qui tourne de tous côtés, cherchant quelqu'un pour le dévorer.

Il n'est point d'homme si parfait et si saint qui n'ait quelquefois des tentations, et nous

ne pouvons en être entièrement affranchis.

2.Mais, quoique importunes et pénibles, elles ne laissent pas d'être souvent très utiles à

l'homme parce qu'elles l'humilient, le purifient et l'instruisent.

Tous les saints ont passé par beaucoup de tentations et de souffrances, et c'est par cette

voie qu'ils ont avancé; mais ceux qui n'ont pu soutenir ces épreuves, Dieu les a

réprouvés, et ils ont défailli dans la route du salut.

Il n'y a point d'ordre si saint, ni de lieu si secret, où l'on ne trouve des peines et des

tentations.

link
Partager cet article
Repost0
31 mai 2008 6 31 /05 /mai /2008 15:20
Thérèse à 13 ans

Je sentais bien que le Bon Dieu était tout près, que, sans m'en apercevoir, j'avais dit, comme un enfant, des paroles qui ne venaient pas de moi mais de Lui. Ma Mère bien-aimée, vous comprenez qu'aux novices tout est permis

Manuscrit C Folio 26 Verso.

il faut qu'elles puissent dire ce qu'elles pensent sans aucune restriction, le bien comme le mal. Cela leur est d'autant plus facile avec moi qu'elles ne me doivent pas le respect qu'on rend à une maîtresse. Je ne puis dire que Jésus me fait marcher extérieurement par la voie des humiliations. Il se contente de m'humilier au fond de mon âme ; aux yeux des créatures tout me réussit, je suis le chemin des honneurs, autant comme cela est possible en religion. Je comprends que ce n'est pas pour moi, mais pour les autres, qu'il me faut marcher par ce chemin qui paraît si périlleux, En effet si je passais aux yeux de la communauté pour une religieuse remplie de défauts, incapable, sans intelligence ni jugement, il vous serait impossible, ma Mère, de vous faire aider par moi. Voilà pourquoi le Bon Dieu a jeté un voile sur tous mes défauts intérieurs et extérieurs, Ce voile, parfois, m'attire quelques compliments de la part des novices, je sens bien qu'elles ne me les font pas par flatterie mais que c'est l'expression de leurs sentiments naïfs ; vraiment cela ne saurait m'inspirer de vanité, car j'ai sans cesse présent à la pensée le souvenir de ce que je suis. Cependant, quelquefois il me vient un désir bien grand d'entendre autre chose que des louanges. Vous savez, ma Mère bien-aimée que je préfère le vinaigre au sucre ; mon âme aussi se fatigue d'une nourriture trop sucrée, et Jésus permet alors qu'on lui serve une bonne petite salade,

Manuscrit C Folio 27 Recto.

bien vinaigrée, bien épicée, rien n'y manque excepté l'huile, ce qui lui donne une saveur de plus... Cette bonne petite salade m'est servie par les novices au moment où je m'y attends le moins. Le bon Dieu soulève le voile qui cache mes imperfections, alors mes chères petites soeurs me voyant telle que je suis ne me trouvent plus tout à fait à leur goût. Avec une simplicité qui me ravit, elles me disent tous les combats que je leur donne, ce qui leur déplaît en moi ; enfin, elles ne se gênent pas davantage que s'il était question d'une autre, sachant qu'elles me font an grand plaisir en agissant ainsi. Ah ! vraiment, c'est plus qu'un plaisir, c'est un festin délicieux qui comble mon âme de joie. Je ne puis m'expliquer comment une chose qui déplaît tant à la nature peut causer un si grand bonheur ; si je ne l'avais expérimenté, je ne pourrais le croire... Un jour que j'avais particulièrement désiré d'être humiliée, il arriva qu'une novice (NHA 1115) se chargea si bien de me satisfaire qu'aussitôt je pensai à Saül maudissant David (NHA 1116) (2S 16,10) et je me disais : oui, c'est bien le Seigneur qui lui ordonne de me dire toutes ces choses... Et mon âme savourait délicieusement la nourriture amère qui lui était servie avec tant d'abondance. C'est ainsi que le bon Dieu daigne prendre soin de moi. Il ne peut toujours me donner le pain fortifiant de l'humiliation extérieure, mais de temps en temps, Il me permet de me nourrir des miettes qui tombent de la table DES ENFANTS (NHA 1117) (Mc 7,28) Ah ! que sa miséricorde est grande, je ne pourrai la

Manuscrit C Folio 27 Verso.

chanter qu'au Ciel... (Ps 89,2) Mère bien-aimée, puisqu'avec vous j'essaie de commencer à la chanter sur la terre, cette miséricorde infinie, je dois encore vous dire un grand bienfait que j'ai retiré de la mission que vous m'avez confiée. Autrefois lorsque je voyais une soeur qui faisait quelque chose qui me déplaisait et me paraissait irrégulier, je me disais : Ah ! si je pouvais lui dire ce que je pense, lui montrer qu'elle a tort, que cela me ferait de bien ! Depuis que j'ai pratiqué un peu le métier, je vous assure, ma Mère, que j'ai tout à fait changé de sentiment. Lorsqu'il m'arrive de voir une soeur faire une action qui me paraît imparfaite, je pousse un soupir de soulagement et je me dis : Quel bonheur ! ce n'est pas une novice, je ne suis pas obligée de la reprendre. Et puis bien vite je tâche d'excuser la soeur et de lui prêter de bonnes intentions qu'elle a sans doute. Ah ! ma Mère, depuis que je suis malade, les soins que vous me prodiguez m'ont encore beaucoup instruite sur la charité. Aucun remède ne vous semble trop cher, et s'il ne réussit pas, sans vous lasser vous essayez autre chose. Lorsque j'allais à la récréation, quelle attention ne faisiez-vous pas à ce que je sois bien placée à l'abri des courants d'air ! Enfin, si je voulais tout dire, je ne terminerais pas. En pensant à toutes ces choses, je me suis dit que je devrais être aussi compatissante pour les infirmités spirituelles de mes soeurs, que vous l'êtes, ma Mère chérie, en me soignant avec tant d'amour. J'ai remarqué (et c'est tout naturel) que les soeurs les plus saintes sont les

Manuscrit C Folio 28 Recto.

plus aimées, on recherche leur conversation, on leur rend des services sans qu'elles les demandent, enfin ces âmes capables de supporter des manques d'égards, de délicatesses, se voient entourées de l'affection de toutes. On peut leur appliquer cette parole de notre Père Saint Jean de la Croix : Tons les biens m'ont été donnés quand je ne les ai plus recherchés par amour-propre. (NHA 1118) Les âmes imparfaites au contraire, ne sont point recherchées, sans doute on se tient à leur égard dans les bornes de la politesse religieuse, mais craignant peut-être de leur dire quelques paroles peu aimables, on évite leur compagnie. En disant les âmes imparfaites, je ne veux pas seulement parler des imperfections spirituelles, puisque les plus saintes ne seront parfaites qu'au Ciel, je veux parler du manque de jugement, d'éducation, de la susceptibilité de certains caractères, toutes choses qui ne rendent pas la vie très agréable. Je sais bien que ces infirmités morales sont chroniques, il n'y a pas d'espoir de guérison, mais je sais bien aussi que ma Mère ne cesserait pas de me soigner, d'essayer de me soulager si je restais malade toute ma vie. Voici la conclusion que j'en tire : Je dois rechercher en récréation, en licence, la compagnie des soeurs qui me sont le moins agréables, remplir près de ces âmes blessées l'office du bon Samaritain. Une parole, un sourire aimable, suffisent souvent pour épanouir une âme triste ; mais ce n'est pas absolument pour atteindre ce but que je veux pratiquer la charité car je sais que bientôt je serais découragée : un mot que j'aurai dit avec la meilleure intention sera peut-être interprété tout de travers. Aussi pour ne pas perdre mon temps, je veux être aimable avec tout le monde (Citation de Jean délocalisée, place exacte à retrouver ! ! ! (Jn 16,20)

Manuscrit C Folio 28 Verso.

(et particulièrement avec les soeurs les moins aimables) pour réjouir Jésus et répondre au conseil qu'Il donne dans l'Evangile à peu près en ces termes : " Quand vous faites un festin n'invitez pas vos parents et vos amis de peur qu'ils ne vous invitent à leur tour, et qu'ainsi vous ayez reçu votre récompense ; mais invitez les pauvres, les boiteux, les paralytiques (Lc 14,12-14) et vous serez heureux de ce qu'ils ne pourront vous rendre, (NHA 1119) car votre Père qui voit dans le secret vous en récompensera " (Mt 6,3-4) (NHA 1120) Quel festin pourrait offrir une carmélite à ses soeurs si ce n'est un festin spirituel composé de charité aimable et joyeuse ? Pour moi, je n'en connais pas d'autre et je veux imiter Saint Paul qui se réjouissait avec ceux qu'il trouvait dans la joie (NHA 1121) il est vrai qu'il pleurait aussi avec les affligés (Rm 12,15) et les larmes doivent quelquefois paraître dans le festin que je veux servir, mais toujours j'essaierai qu'à la fin ces larmes se changent en joie (NHA 1122) (Jn 16,20) puisque le Seigneur aime ceux qui donnent avec joie. (2Co 9,7) (NHA 1123) (2Co 9,7) Je me souviens d'un acte de charité que le Bon Dieu m'inspira de faire étant encore novice, c'était peu de chose, cependant notre Père qui voit dans le secret, qui regarde plus à l'intention qu'à la grandeur de l'action, m'en a déjà récompensée, sans attendre l'autre vie. C'était du temps que Soeur Saint Pierre allait encore au choeur et au réfectoire. (Mt 6,3-4) A l'oraison du soir elle était placée devant moi : dix minutes avant six heures, il fallait qu'une soeur se dérange pour la conduire au réfectoire, car les infirmières avaient alors trop de malades pour venir

Manuscrit C Folio 29 Recto.

la chercher. Cela me coûtait beaucoup de me proposer pour rendre ce petit service, car je savais que ce n'était pas facile de contenter cette pauvre soeur Saint Pierre qui souffrait tant qu'elle n'aimait pas à changer de conductrice. Cependant je ne voulais pas manquer une si belle occasion d'exercer la charité, me souvenant que Jésus avait dit : Ce que vous ferez au plus petit des miens c'est à moi que vous l'aurez fait. (NHA 1124) (Mt 25,40) Je m'offris donc bien humblement pour la conduire : ce ne fut pas sans mal que je parvins à faire accepter mes services ! Enfin je me mis à l'oeuvre et j'avais tant de bonne volonté que je réussis parfaitement. Chaque soir quand je voyais ma Soeur Saint Pierre secouer son sablier, je savais que cela voulait dire : partons ! C'est incroyable comme cela me coûtait de me déranger surtout dans le commencement ; je le faisais pourtant immédiatement, et puis, toute une cérémonie commençait. Il fallait remuer et porter le banc d'une certaine manière, surtout ne pas se presser, ensuite la promenade avait lieu. Il s'agissait de suivre la pauvre infirme en la soutenant par sa ceinture, je le faisais avec le plus de douceur qu'il m'était possible ; mais si, par malheur, elle faisait un faux pas, aussitôt il lui semblait que je la tenais mal et qu'elle allait tomber. " Ah ! mon Dieu ! vous allez trop vite, j'vais m'briser. " Si j'essayais d'aller encore plus doucement : " Mais suivez-moi donc ! je n'sens pus vot'main, vous m'avez lâchée, j'vais tomber ; ah ! j'avais bien dit qu'vous étiez trop jeune pour me conduire. " Enfin nous arrivions sans accident au réfectoire ; là survenaient d'autres difficultés, il s'agissait de faire asseoir Soeur Saint Pierre et d'agir adroitement pour

Manuscrit C Folio 29 Verso.

ne pas la blesser, ensuite il fallait relever ses manches (encore d'une certaine manière), puis j'étais libre de m'en aller. Avec ses pauvres mains estropiées elle arrangeait son pain dans son godet, comme elle pouvait. Je m'en aperçus bientôt et, chaque soir, je ne la quittai qu'après lui avoir encore rendu ce petit service. Comme elle ne me l'avait pas demandé, elle fut très touchée de mon attention et ce fut par ce moyen que je n'avais pas cherché exprès, que je gagnai tout à fait ses bonnes grâces et surtout (je l'ai su plus tard) parce que, après avoir coupé son pain, je lui faisais avant de m'en aller mon plus beau sourire. Ma Mère bien-aimée, peut-être êtes-vous étonnée que je vous écrive ce petit acte de charité, passé depuis si longtemps. Ah ! si je l'ai fait c'est que je sens qu'il me faut chanter, à cause de lui, les miséricordes du Seigneur, Il a daigné m'en laisser le souvenir, comme un parfum qui me porte à pratiquer la charité. (Ps 89,2) Je me souviens parfois de certains détails qui sont pour mon âme comme une brise printanière. En voici un qui se présente à ma mémoire : Un soir d'hiver j'accomplissais comme d'habitude mon petit office, il faisait froid, il faisait nuit... tout à coup j'entendis dans le lointain le son harmonieux d'un instrument de musique, alors je me représentai un salon bien éclairé, tout brillant de dorures, des jeunes filles élégamment vêtues se faisant mutuellement des compliments et des politesses mondaines ; puis mon regard se porta sur la pauvre malade que je soutenais ; au lieu d'une mélodie j'entendais de temps en temps ses gémissements plaintifs, au lieu de dorures,

Manuscrit C Folio 30 Recto.

je voyais les briques de notre cloître austère, à peine éclairé par une faible lueur. Je ne puis exprimer ce qui se passa dans mon âme, ce que je sais c'est que le Seigneur l'illumina des rayons de la vérité qui surpassèrent tellement l'éclat ténébreux des fêtes de la terre, que je ne pouvais croire à mon bonheur... Ah ! pour jouir mille ans des fêtes mondaines, je n'aurais pas donné les dix minutes employées à remplir mon humble office de charité... Si déjà dans la souffrance, au sein du combat, on peut jouir un instant d'un bonheur qui surpasse tous les bonheurs de la terre, en pensant que le bon Dieu nous a retirées du monde, que sera-ce dans le Ciel lorsque nous verrons, au sein d'une allégresse et d'un repos éternels, la grâce incomparable que le Seigneur nous a faite en nous choisissant pour habiter dans sa maison (NHA 1125) véritable portique des Cieux ?... (Gn 28,17 Ps 27,4) Ce n'est pas toujours avec ces transports d'allégresse que j'ai pratiqué la charité, mais au commencement de ma vie religieuse, Jésus voulut me faire sentir combien il est doux

de le voir dans l'âme de ses épouses ; aussi lorsque je conduisais ma Soeur Saint Pierre, je le faisais avec tant d'amour qu'il m'aurait été impossible de mieux faire si j'avais dû conduire Jésus lui-même. La pratique de la charité ne m'a pas toujours été si douce, je vous le disais à l'instant, ma Mère chérie ; pour vous le prouver, je vais vous raconter certains petits combats qui certainement vous feront sourire. Longtemps, à l'oraison du soir, je fus placée devant une soeur qui avait une drôle de manie, et je pense... beaucoup de lumières, car elle se servait rarement d'un livre. Voici comment je

Manuscrit C Folio 30 Verso.

m'en apercevais : Aussitôt que cette soeur était arrivée, elle se mettait à faire un étrange petit bruit qui ressemblait à celui qu'on ferait en frottant deux coquillages l'un contre l'autre. Il n'y avait que moi qui m'en apercevais, car j'ai l'oreille extrêmement fine (un peu trop parfois). Vous dire, ma Mère, combien ce petit bruit me fatiguait, c'est chose impossible : j'avais grande envie de tourner la tête et de regarder la coupable qui, bien sûr, ne s'apercevait pas de son tic, c'était l'unique moyen de l'éclairer ; mais au fond du cour je sentais qu'il valait mieux souffrir cela pour l'amour du bon Dieu et pour ne pas faire de la peine à la soeur. Je restais donc tranquille, j'essayais de m'unir au bon Dieu, d'oublier le petit bruit... tout était inutile, je sentais la sueur qui m'inondait et j'étais obligée de faire simplement une oraison de souffrance, mais tout en souffrant, je cherchais le moyen de le faire non pas avec agacement, mais avec Joie et paix, au moins dans l'intime de l'âme. Alors je tâchais d'aimer le petit bruit si désagréable ; au lieu d'essayer de ne pas l'entendre (chose impossible) je mettais mon attention à le bien écouter, comme s'il eût été un ravissant concert et toute mon oraison (qui n'était pas celle de quiétude) se passait à offrir ce concert à Jésus. Une autre fois, j'étais au lavage devant une soeur qui me lançait de l'eau sale à la figure à chaque fois qu'elle soulevait les mouchoirs sur son banc ; mon premier mouvement fut de me reculer en

Manuscrit C Folio 31 Recto.

m'essuyant la figure, afin de montrer à la soeur qui m'aspergeait qu'elle me rendrait service en se tenant tranquille, mais aussitôt je pensai que j'étais bien sotte de refuser des trésors qui m'étaient donnés si généreusement et je me gardai bien de faire paraître mon combat. Je fis tous mes efforts pour désirer de recevoir beaucoup d'eau sale, de sorte qu'à la fin j'avais vraiment pris goût à ce nouveau genre d'aspersion et je me promis de revenir une autre fois à cette heureuse place où l'on recevait tant de trésors. Mère bien-aimée, vous voyez que je suis une très petite âme qui ne peut offrir au bon Dieu que de très petites choses, encore m'arrive-t-il souvent de laisser échapper de ces petits sacrifices qui donnent tant de paix à l'âme ; cela ne me décourage pas, je supporte d'avoir un peu moins de paix et je tâche d'être plus vigilante une autre fois. Ah ! le Seigneur est si bon pour moi qu'il m'est impossible de le craindre, toujours Il m'a donné ce que j'ai désiré ou plutôt Il m'a fait désirer ce qu'Il voulait me donner ; ainsi peu de temps avant que mon épreuve contre la foi commence, je me disais : Vraiment je n'ai pas de grandes épreuves extérieures et pour en avoir d'intérieures il faudrait que le bon Dieu change ma voie, je ne crois pas qu'Il le fasse, pourtant je ne puis toujours vivre ainsi dans le repos... quel moyen donc Jésus trouvera-t-Il pour m'éprouver ? La réponse ne se fit pas attendre et me montra que Celui que j'aime n'est pas à court de moyens ; sans changer ma voie, Il m'envoya l'épreuve qui devait mêler une salutaire amertume à toutes mes joies. Ce n'est pas seulement lorsqu'il veut m'éprouver

Manuscrit C Folio 31 Verso.

que Jésus me le fait pressentir et désirer. Depuis bien longtemps j'avais un désir qui me paraissait tout à fait irréalisable, celui d'avoir un frère prêtre, je pensais souvent que si mes petits frères ne s'étaient pas envolés au Ciel j'aurais eu le bonheur de les voir monter à l'autel ; mais puisque le bon Dieu les a choisis pour en faire des petits anges je ne pouvais plus espérer de voir mon rêve se réaliser ; et voilà que non seulement Jésus m'a fait la grâce que je désirais, mais Il m'a unie par les liens de l'âme à deux de ses apôtres, qui sont devenus mes frères... Je veux, ma Mère bien-aimée, vous raconter en détails comment Jésus combla mon désir et même le dépassa, puisque je ne désirais qu'un frère prêtre qui chaque jour pense à moi au saint autel. Ce fut notre Sainte Mère Thérèse qui m'envoya pour bouquet de fête en 1895 mon premier petit frère (NHA 1126) J'étais au lavage, bien occupée de mon travail, lorsque mère Agnès de Jésus, me prenant à l'écart, me lut une lettre qu'elle venait de recevoir. C'était un jeune séminariste, inspiré, disait-il, par Sainte Thérèse, qui venait demander une soeur qui se dévouât spécialement au salut de son âme et l'aidât de ses prières et sacrifices lorsque'il serait missionnaire afin qu'il puisse sauver beaucoup d'âmes. Il promettait d'avoir toujours un souvenir pour celle qui deviendrait sa soeur, lorsqu'il pourrait offrir le Saint Sacrifice. Mère Agnès de Jésus me dit qu'elle voulait que ce soit moi gui devînt la soeur de ce futur missionnaire.

Manuscrit C Folio 32 Recto.

Ma Mère, vous dire mon bonheur serait chose impossible, mon désir comblé d'une façon inespérée fit naître dans mon coeur une joie que j'appellerai enfantine, car il me faut remonter aux jours de mon enfance pour trouver le souvenir de ces joies si vives que l'âme est trop petite pour les contenir ; jamais depuis des années je n'avais goûté ce genre de bonheur. Je sentais que de ce côté mon âme était neuve, c'était comme si l'on avait touché pour la première fois des cordes musicales restées jusque-là dans l'oubli. Je comprenais les obligations que je m'imposais, aussi je me mis à l'oeuvre en essayant de redoubler de ferveur. Il faut avouer que d'abord je n'eus pas de consolations pour stimuler mon zèle ; après avoir écrit une charmante lettre pleine de coeur et de nobles sentiments, pour remercier Mère Agnès de Jésus, mon petit frère ne donna plus signe de vie qu'au mois de juillet suivant, excepté qu'il envoya sa carte au mois de novembre pour dire qu'il entrait à la caserne. C'était à vous, ma Mère bien-aimée, que le bon Dieu avait réservé d'achever l'oeuvre commencée ; sans doute c'est par la prière et le sacrifice qu'on peut aider les missionnaires, mais parfois lorsqu'il plaît à Jésus d'unir deux âmes pour sa gloire il permet que de temps en temps elles puissent se communiquer leurs pensées et s'exciter à aimer Dieu davantage ; mais il faut pour cela une volonté expresse de l'autorité, car il me semble qu'autrement cette correspondance ferait plus de mal que de bien, sinon au missionnaire du moins à la carmélite continuellement portée par son genre de vie

Manuscrit C Folio 32 Verso.

à se replier sur elle-même. Alors au lieu de l'unir au bon Dieu, cette correspondance (même éloignée) qu'elle aurait sollicitée lui occuperait l'esprit ; en s'imaginant faire monts et merveilles, elle ne ferait rien du tout que de se procurer, sous couleur de zèle, une distraction inutile. Pour moi, il en est de cela comme du reste, je sens qu'il faut, pour que mes lettres fassent du bien, qu'elles soient écrites par obéissance et que j'éprouve plutôt de la répugnance que du plaisir à les écrire. Ainsi quand je parle avec une novice, je tâche de le faire en me mortifiant, j'évite de lui adresser des questions qui satisferaient ma curiosité ; si elle commence une chose intéressante et puis passe à une autre qui m'ennuie sans achever la première, je me garde bien de lui rappeler le sujet qu'elle a laissé de côté, car il me semble qu'on ne peut faire aucun bien lorsqu'on se recherche soi-même. Ma Mère bien-aimée, je m'aperçois que je ne me corrigerai jamais, me voici encore partie bien loin de mon sujet, avec toutes mes dissertations ; excusez-moi, je vous en prie, et permettez que je recommence à la prochaine occasion puisque je ne puis faire autrement !... Vous agissez comme le bon Dieu qui ne se fatigue pas de m'entendre, lorsque je Lui dis tout simplement mes peines et mes joies comme s'Il ne les connaissait pas... Vous aussi, ma Mère, vous connaissez depuis longtemps ce que je pense et tous les événements un peu mémorables de ma vie ; je ne saurais donc vous apprendre rien de nouveau. Je ne puis m'empêcher de rire en pensant que je vous écris scrupuleusement tant de choses

Manuscrit C Folio 33 Recto.

que vous savez aussi bien que moi. Enfin, Mère chérie, je vous obéis et si maintenant vous ne trouvez pas d'intérêt à lire ces pages, peut-être qu'elles vous distrairont dans vos vieux jours et serviront ensuite pour allumer votre feu, ainsi je n'aurai pas perdu mon temps.. . Mais je m'amuse à parler comme un enfant ; ne croyez pas, ma Mère, que je recherche quelle utilité peut avoir mon pauvre travail ; puisque je le fais par obéissance cela me suffit et je n'éprouverais aucune peine si vous le brûliez sous mes yeux avant de l'avoir lu. Il est temps que je reprenne l'histoire de mes Frères qui tiennent maintenant une si grande place dans ma vie. L'année dernière à la fin du mois de mai (NHA 1127) je me souviens qu'un jour vous m'avez fait appeler avant le réfectoire. Le coeur me battait bien fort lorsque j'entrai chez vous, ma Mère chérie ; je me demandais ce que vous pouviez avoir à me dire. C'était la première fois que vous me faisiez demander ainsi. Après m'avoir dit de m'asseoir, voici la proposition que vous m'avez faite : "Voulez-vous vous charger des intérêts spirituels d'un missionnaire qui doit être ordonné prêtre et partir prochainement ? " (NHA 1128) Et puis, ma Mère, vous m'avez lu la lettre de ce jeune Père afin que je sache au juste ce qu'il demandait. Mon premier sentiment fut un sentiment de joie qui fit aussitôt place à la crainte. Je vous expliquai, ma Mère bien-aimée, qu'ayant déjà offert mes pauvres mérites pour un futur apôtre, je croyais ne pouvoir le faire encore aux intentions d'un autre et que d'ailleurs, il y avait beaucoup de soeurs meilleures que moi qui pourraient répondre à son désir.

Manuscrit C Folio 33 Verso.

m'avez répondu qu'on pouvait avoir plusieurs frères. Alors je vous ai demandé si l'obéissance ne pourrait pas doubler mes mérites. Vous m'avez répondu que oui, en me disant plusieurs choses qui me faisaient voir qu'il me fallait accepter sans scrupule un nouveau frère. Dans le fond, ma Mère, je pensais comme vous et même, puisque " le zèle d'une carmélite doit embrasser le monde " (NHA 1129) j'espère avec la grâce du bon Dieu être utile à plus de deux missionnaires et je ne pourrais oublier de prier pour tous, sans laisser de côté les simples prêtres dont la mission parfois est aussi difficile à remplir que celle des apôtres prêchant les infidèles. Enfin je veux être fille de l'Eglise (NHA 1130) comme l'était notre Mère Sainte Thérèse et prier dans les intentions de notre Saint Père le Pape, sachant que ses intentions embrassent l'univers. Voilà le but général de ma vie, mais cela ne m'aurait pas empêchée de prier et de m'unir spécialement aux oeuvres de mes petits anges chéris s'ils avaient été prêtres. Eh bien ! voilà comment je me suis unie spirituellement aux apôtres que Jésus m'a donnés pour frères : (Lc 15,31) tout ce qui m'appartient, appartient à chacun d'eux, je sens bien que le bon Dieu est trop bon pour faire des partages, Il est si riche qu'Il donne sans mesure tout ce que je lui demande... Mais ne croyez pas, ma Mère, que je me perde dans de longues énumérations. Depuis que j'ai deux frères et mes petites soeurs les novices, si je voulais demander pour chaque âme ce qu'elle a besoin et bien le détailler, les journées seraient trop courtes et je craindrais fort d'oublier quelque chose d'important. Aux âmes simples, il ne faut pas de moyens compliqués ; comme je suis de ce nombre, un matin pendant mon action de grâces, Jésus m'a donné un moyen simple d'accomplir ma mission. Il m'a fait

Manuscrit C Folio 34 Recto.

comprendre cette parole des Cantiques : " ATTIREZ-MOI, NOUS COURRONS à l'odeur de vos parfums. " (NHA 1131) (Ct 1,3) O Jésus, il n'est donc même pas nécessaire de dire : " En m'attirant, attirez les âmes que j'aime ! " Cette simple parole : " Attirez-moi " suffit. Seigneur, je le comprends, lorsque'une âme s'est laissé captiver par l'odeur enivrante de vos parfums, elle ne saurait courir seule, toutes les âmes qu'elle aime sont entraînées à sa suite ; cela se fait sans contrainte, sans effort, c'est une conséquence naturelle de son attraction vers vous. De même qu'un torrent, se jetant avec impétuosité dans l'océan, entraîne après lui tout ce qu'il a rencontré sur son passage, de même, ô mon Jésus, l'âme qui se plonge dans l'océan sans rivages de votre amour, attire avec elle tous les trésors qu'elle possède... Seigneur, vous le savez, je n'ai point d'autres trésors que les âmes qu'il vous a plu d'unir à la mienne ; ces trésors, c'est vous qui me les avez confiés, aussi j'ose emprunter les paroles que vous avez adressés au Père Céleste, le dernier soir qui vous vit encore sur notre terre, voyageur et mortel. Jésus, mon Bien-Aimé, je ne sais pas quand mon exil finira... plus d'un soir doit me voir encore chanter dans l'exil vos miséricordes, (Ps 89,2) mais enfin, pour moi aussi viendra, le dernier soir ; alors je voudrais pouvoir vous dire, ô mon Dieu : " Je vous ai glorifié sur la terre ; j'ai accompli l'oeuvre que vous m'avez donnée à faire ; j'ai fait connaître votre nom à ceux que vous m'avez donnés ; ils étaient à vous et vous me les avez donnés. C'est maintenant qu'ils connaissent que tout ce que vous m'avez donné vient de vous ; car je leur ai communiqué les paroles que vous m'avez communiquées, ils les ont reçues et ils ont cru que c'est vous qui m'avez envoyée. Je prie pour ceux que vous m'avez donné parce qu'ils sont à vous,

Manuscrit C Folio 34 Verso.

Je ne suis plus dans le monde ; pour eux, ils y sont et moi je retourne à vous. Père Saint, conservez à cause de votre nom ceux que vous m'avez donnés. Je vais maintenant à vous, et c'est afin que la joie qui vient de vous soit parfaite en eux, que je dis ceci pendant que je suis dans le monde. Je ne vous prie pas de les ôter du monde, mais de les préserver du mal. Ils ne sont point du monde, de même que moi je ne suis pas du monde non plus. Ce n'est pas seulement pour eux que je prie, mais c'est encore pour ceux qui croiront en vous sur ce qu'ils leur entendront dire. Mon Père, je souhaite qu'où je serai, ceux que vous m'avez donnés y soient avec moi, et que le monde connaisse que vous les avez aimés comme vous m'avez aimée moi-même. (NHA 1132) (Jn 17,4-24) Oui, Seigneur, voilà ce que je voudrais répéter après vous, avant de m'envoler en vos bras. C'est peut-être de la témérité ? Mais non, depuis longtemps vous m'avez permis d'être audacieuse avec vous. Comme le père de l'enfant prodigue parlant à son fils aîné, vous m'avez dit : " TOUT ce qui est à moi est à toi. " (NHA 1133) (Lc 15,31) Vos paroles, ô Jésus, sont donc à moi et je puis m'en servir pour attirer sur les âmes qui me sont unies les faveurs du Père Céleste. Mais, Seigneur, lorsque je dis qu'où je serai, je désire que ceux qui m'ont été donnés par vous y soient aussi, je ne prétends pas qu'ils ne puissent arriver à une gloire bien plus élevée que celle qu'il vous plaira de me donner, je veux demander simplement qu'un jour nous soyons tous réunis dans votre beau Ciel. Vous le savez, ô mon Dieu, je n'ai jamais désiré que vous aimer, je n'ambitionne pas d'autre gloire.

Manuscrit C Folio 35 Recto.

Votre amour m'a prévenue dès mon enfance, il a grandi avec moi, et maintenant c'est un abîme dont je ne puis sonder la profondeur. L'amour attire l'amour, aussi, mon Jésus, le mien s'élance vers vous, il voudrait combler l'abîme qui l'attire, mais hélas ! ce n'est pas même une goutte de rosée perdue dans l'océan !... Pour vous aimer comme vous m'aimez, il me faut emprunter votre propre amour, alors seulement je trouve le repos. O mon Jésus, c'est peut-être une illusion, mais il me semble que vous ne pouvez combler une âme de plus d'amour que vous n'en avez comblé la mienne ; c'est pour cela que j'ose vous demander d'aimer ceux que vous m'avez donnés comme vous m'avez aimée moi-même (NHA 1034) (Jn 17,23) Un jour, au Ciel, si je découvre que vous les aimez plus que moi, je m'en réjouirai, reconnaissant dès maintenant que ces âmes méritent votre amour bien plus que la mienne ; mais ici-bas, je ne puis concevoir une plus grande immensité d'amour que celle qu'il vous a plu de me prodiguer gratuitement ans aucun mérite de ma part. (Rm 3,24) Ma Mère chérie, enfin je reviens à vous ; je suis tout étonnée de ce que je viens d'écrire, car je n'en avais pas l'intention, puisque c'est écrit il faut que ça reste, mais avant de revenir à l'histoire de mes frères, je veux vous dire, ma Mère, que je n'applique pas à eux, mais à mes petites soeurs, les premières paroles empruntées à l'Évangile : Je leur ai communiqué les paroles que vous m'avez communiquées. (NHA 1035) (Jn 17,8) etc. car je ne me crois pas capable d'instruire des missionnaires, heureusement je ne suis pas encore assez orgueilleuse pour cela ! je n'aurais pas davantage été capable

Manuscrit C Folio 35 Verso.

de donner quelques conseils à mes soeurs, si vous, ma Mère, qui me représentez le bon Dieu, ne m'aviez donné grâce pour cela. C'est au contraire à vos chers fils spirituels qui sont mes frères que je pensais en écrivant ces paroles de Jésus et celles qui les suivent : " Je ne vous prie pas de les ôter du monde... je vous prie encore pour ceux qui croiront en vous sur ce qu'ils leur entendront dire. " (NHA 1036) (Jn 17,15-20) Comment, en effet, pourrais-je ne pas prier pour les âmes qu'ils sauveront dans leurs missions lointaines par la souffrance et la prédication ? Ma Mère, je crois qu'il est nécessaire que je vous donne encore quelques explications sur le passage du Cantique des cantiques : " Attirez-moi, nous courrons. " (Ct 1,3) car ce que j'en ai voulu dire me semble peu compréhensible. " Personne, a dit Jésus, ne peut venir après moi, si MON PÈRE qui m'a envoyé ne l'attire. " (NHA 1037) (Jn 6,44) Ensuite par de sublimes paraboles, et souvent sans même user de ce moyen si familier au peuple, Il nous enseigne qu'il suffit de frapper pour qu'on ouvre, de chercher pour trouver et de tendre humblement la main pour recevoir ce que l'on demande... (NHA 1038) Il dit encore que tout ce que l'on demande à son Père en son nom, Il l'accorde. (NHA 1039) (Lc 11,9-13 Jn 16,23) C'est pour cela sans doute que l'Esprit Saint, avant la naissance de Jésus, dicta cette prière prophétique : Attirez-moi, nous courrons. Qu'est-ce donc de demander d'être Attiré, sinon de s'unir d'une manière intime à l'objet qui captive le coeur ? Si le feu et le fer avaient la raison et que ce dernier disait à l'autre : Attire-moi, ne prouverait-il pas qu'il désire s'identifier au feu de manière qu'il le pénètre et

Manuscrit C Folio 36 Recto.

l'imbibe de sa brûlante substance et semble ne faire qu'un avec lui. Mère bien-aimée, voici ma prière, je demande à Jésus de m'attirer dans les flammes de son amour, de m'unir si étroitement Lui, qu'Il vive et agisse en moi. (Ct 1,2,3 Ga 2,20) Je sens que plus le feu de l'amour embrasera mon coeur, plus je dirai : Attirez-moi, plus aussi les âmes qui s'approcheront de moi (pauvre petit débris de fer inutile, si je m'éloignais du brasier divin), plus ces âmes courront avec vitesse à l'odeur des parfums de leur Bien-Aimé, car une âme embrasée d'amour ne peut rester inactive ; sans doute comme Sainte Madeleine elle se tient aux pieds de Jésus, elle écoute sa parole douce et enflammée. Paraissant ne rien donner, elle donne bien plus que Marthe qui se tourmente de beaucoup de choses (NHA 1040) et voudrait que sa soeur l'imite. Ce ne sont point les travaux de Marthe que Jésus blâme, ces travaux, sa divine Mère s'y est humblement soumise toute sa vie puisque'il lui fallait préparer les repas de la Sainte Famille. C'est l'inquiétude seule de (NHA 1041) son ardente hôtesse qu'il voulait corriger. (Lc 10,39-41) Tous les saints l'ont compris et plus particulièrement peut-être ceux qui remplirent l'univers de l'illumination de la doctrine évangélique. N'est-ce point dans l'oraison que les Sts Paul, Augustin, Jean de la Croix, Thomas d'Aquin, François, Dominique et tant d'autres illustres Amis de Dieu ont puisé cette science Divine qui ravit les plus grands génies ? Un Savant a dit : " Donnez-moi un Levier, un point d'appui, et je soulèverai le monde " Ce qu'Archimède n'a pu obtenir, parce que sa demande ne s'adressait point à Dieu et qu'elle n'était faite qu'au point de vue matériel, les Saints l'ont obtenu

Manuscrit C Folio 36 Verso.

dans toute sa plénitude. Le Tout-Puissant leur a donné pour points d'appui : LUI-MÊME et LUI SEUL ; pour levier : L'oraison, qui embrase d'un feu d'amour, et c'est ainsi qu'ils ont soulevé le monde ; c'est ainsi que les Saints encore militants le soulèvent et que, jusqu'à la fin du monde, les Saints à venir le soulèveront aussi. Ma Mère chérie, maintenant je voudrais vous dire ce que j'entends par l'odeur des parfums du Bien-Aimé. (Ct 1,3) Puisque Jésus est remonté au Ciel, je ne puis le suivre qu'aux traces qu'Il a laissées, (Mc 16,19) mais que ces traces sont lumineuses, qu'elles sont embaumées ! Je n'ai qu'à jeter les yeux dans le Saint Evangile, aussitôt je respire les parfums de la vie de Jésus et je sais de quel côté courir... Ce n'est pas à la première place, mais à la dernière que je m'élance ; au lieu de m'avancer avec le pharisien, (Lc 14,10) je répète, remplie de confiance, l'humble prière du publicain ; (Lc 18,13) mais surtout j'imite la conduite de Madeleine, son étonnante ou plutôt son amoureuse audace (Lc 7,36-38) qui charme le Coeur de Jésus, séduit le mien. Oui je le sens, quand même j'aurais sur la conscience tous les péchés qui se peuvent commettre, j'irais, le coeur brisé de repentir, me jeter dans les bras de Jésus, car je sais combien Il chérit l'enfant prodigue qui revient à Lui (NHA 1042) (Lc 15,20-24) Ce n'est pas parce que le bon Dieu, dans sa prévenante miséricorde, a préservé mon âme du péché mortel que je m'élève à Lui

Manuscrit C Folio 37 Recto.

par la confiance et l'amour.

 

Merci à http://jesusmarie.com

Partager cet article
Repost0
31 mai 2008 6 31 /05 /mai /2008 15:20
Thérèse novice

Cela m'empêche aussi d'avoir de la vanité lorsque je suis jugée favorablement car je me dis ceci : Puisqu'on prend mes petits actes de vertus pour des imperfections, on peut tout aussi bien se

Manuscrit C Folio 13 Verso.

tromper en prenant pour vertu ce qui n'est qu'imperfection. Alors je dis avec Saint Paul : Je me mets fort peu en peine d'être jugée par un tribunal humain. (1Co 4,3-4) Je ne me juge pas moi-même , Celui qui me juge c'est LE SEIGNEUR. (NHA 1039) Aussi pour me rendre ce jugement favorable, ou plutôt afin de n'être pas jugée du tout, je veux toujours avoir des pensées charitables car Jésus a dit : Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés. (NHA 1040) (Lc 6,37) Ma Mère , en lisant ce que je viens d'écrire, vous pourriez croire que la pratique de la charité ne m'est pas difficile. C'est vrai, depuis quelques mois je n'ai plus à combattre pour pratiquer cette belle vertu ; je ne veux pas dire par là qu'il ne m'arrive jamais de faire des fautes, ah ! je suis trop imparfaite pour cela, mais je n'ai pas beaucoup de mal à me relever lorsque je suis tombée parce qu'en un certain combat, j "ai remporté la victoire ; aussi la milice céleste vient-elle maintenant à mon secours, ne pouvant souffrir de me voir vaincue après avoir été victorieuse dans la glorieuse guerre que je vais essayer de décrire. Il se trouve dans la communauté une soeur qui a le talent de me déplaire en toutes choses, ses manières, ses paroles, son caractère me semblaient très désagréables. Cependant c'est une sainte religieuse qui doit être très agréable au bon Dieu, aussi ne voulant pas céder à l'antipathie naturelle que j'éprouvais, je me suis dit que la charité ne devait pas consister dans les sentiments, mais dans les oeuvres, alors

Manuscrit C Folio 14 Recto.

je me suis appliquée à faire pour cette soeur ce que j'aurais fait pour la personne que j'aime le plus. A chaque fois que je la rencontrais je priais le bon Dieu pour elle, Lui offrant toutes ses vertus et ses mérites. Je sentais bien que cela faisait plaisir à Jésus, car il n'est pas d'artiste qui n'aime à recevoir des louanges de ses oeuvres et Jésus, l'Artiste des âmes, est heureux lorsqu'on ne s'arrête pas à l'extérieur mais que, pénétrant jusqu'au sanctuaire intime qu'il s'est choisi pour demeure, on en admire la beauté. Je ne me contentais pas de prier beaucoup pour la soeur qui me donnait tant de combats, je tâchais de lui rendre tous les services possibles et quand j'avais la tentation de lui répondre d'une façon désagréable, je me contentais de lui faire mon plus aimable sourire et je tâchais de détourner la conversation, car il est dit dans l'Imitation : " Il vaut mieux laisser chacun dans son sentiment que de s'arrêter à contester. " (NHA 1041) Souvent aussi, lorsque je n'étais pas à la récréation (je veux dire pendant les heures de travail,) ayant quelques rapports d'emploi avec cette soeur, lorsque mes combats étaient trop violents, je m'enfuvais comme un déserteur. comme elle ignorait absolument ce que je sentais pour elle, jamais elle n'a soupçonné les motifs de ma conduite et demeure persuadée que son caractère m'est agréable. Un jour à la récréation, elle me dit à peu près ces paroles d'un air très content : " Voudriez-vous me dire, ma soeur Thérèse de l'Enfant Jésus, ce qui vous attire tant vers moi, à chaque fois que vous me regardez, je vous vois sourire ? " Ah ! ce qui m'attirait, c'était Jésus caché au fond de son âme... Jésus qui rend doux ce qu'il y a de plus amer... (NHA 1042) Je lui répondis que je souriais parce que j'étais contente de la voir (bien entendu je n'ajoutai pas que c'était au point de vue spirituel.)

Manuscrit C Folio 14 Verso.

Ma Mère bien-aimée, je vous l'ai dit, mon dernier moyen e ne pas être vaincue dans les combats, c'est la désertion, ce moyen, je l'employais déjà pendant mon noviciat, il m'a toujours parfaitement réussi. Je veux, ma Mère, vous en citer un exemple qui je crois vous fera sourire. Pendant une de vos bronchites, je vins un matin tout doucement remettre chez vous les clefs de la grille de communion, car j'étais sacristine ; au fond je n'étais pas fâchée d'avoir cette occasion de vous voir, j'en étais même très contente mais je me gardais bien de le faire paraître ; une soeur, animée d'un saint zèle et qui cependant m'aimait beaucoup, me voyant entrer chez vous,ma Mère, crut pue j'allais vous réveiller ; elle voulut me prendre les clefs, mais j'étais trop maligne pour les lui donner et céder mes droits. Je lui dis le plus poliment possible que je désirais autant qu'elle de ne point vous éveiller et que c'était à moi de rendre les clefs... Je comprends maintenant qu'il aurait été bien plus parfait de céder à cette soeur, jeune il est vrai, mais enfin plus ancienne que moi. Je ne le comprenais pas alors, aussi voulant absolument entrer à sa suite malgré elle qui poussait la porte pour m'empêcher de passer, bientôt le malheur que nous redoutions arriva ! le bruit que nous faisions vous fit ouvrir les yeux... Alors, ma Mère, tout retomba sur moi la pauvre soeur à laquelle j'avais résisté se mit à débiter tout un discours dont le fond était ceci ! C'est soeur Thérèse de l'Enfant JESUS qui a fait du bruit... on Dieu, qu'elle est désagréable... etc.

Manuscrit C Folio 15 Recto.

Moi qui sentais tout le contraire, j'avais bien envie de me défendre ; heureusement il me vint une idée lumineuse, je me dis que certainement si je commençais à me justifier je n'allais pas pouvoir garder la paix de mon âme ; je sentais aussi que je n'avais pas assez de vertu pour me laisser accuser sans rien dire, ma dernière planche de salut était donc la fuite. Aussitôt pensé, aussitôt fait, je partis sans tambour ni trompette, laissant la soeur continuer son discours qui ressemblait aux imprécations de Camille contre Rome. Mon coeur battait si fort qu'il me fut impossible d'aller loin et je m'assis dans l'escalier pour jouir en paix des fruits de ma victoire. Ce n'était pas là de la bravoure, n'est-ce pas, Mère chérie, mais je crois cependant qu'il vaut mieux ne pas s'exposer au combat lorsque la défaite est certaine ? Hélas ! quand je me reporte au temps de mon noviciat comme je vois combien j'étais imparfaite... Je me faisais des peines pour si peu de chose que j'en ris maintenant. Ah ! que le Seigneur est bon d'avoir fait grandir mon âme, de lui avoir donné des ailes... Tous les filets des chasseurs ne sauraient l'effrayer car : " C'est en vain que l'on jette le filet devant les yeux de ceux qui ont des ailes " (Proverbes) (NHA 1043) (Pr 1,17) Plus tard, sans doute, le temps où je suis me paraîtra encore rempli d'imperfections, mais maintenant je ne m'étonne plus de rien, je ne me fais pas de peine en voyant que je suis la faiblesse même, (2Co 12,5) au contraire c'est en elle que je me glorifie (NHA 1044) et je m'attends chaque jour à découvrir en moi de nouvelles imperfections. Me souvenant que la Charité couvre la multitude des... (v ...péchés je puise à cette mine féconde que Jésus a ouverte devant moi. ) (1P 4,8)

Manuscrit C Folio 15 Verso.

péchés, (NHA 1045) je puise à cette mine féconde que Jésus a ouverte devant moi. Dans l'Evangile, le Seigneur explique en quoi consiste : " son commandement nouveau. " (Jn 13,34-35) Il dit en saint Matthieu : " Vous avez appris qu'il a été dit : " Vous aimerez votre ami et vous haïrez votre ennemi. " Pour moi, je vous dis : " Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous persécutent " (NHA 1046) (Mt 5,43-44) Sans doute, au Carmel on ne rencontre pas d'ennemis, mais enfin il y a des sympathies, on se sent attirée vers telle soeur au lieu que telle autre vous ferait faire un long détour pour éviter de la rencontrer, ainsi sans même le savoir, elle devient un sujet de persécution. Eh bien ! Jésus me dit que cette soeur, il faut l'aimer, qu'il faut prier pour elle, quand même sa conduite me porterait à croire qu'elle ne m'aime pas : " Si vous aimez ceux qui vous aiment, quel gré vous en saura-t-on ? car les pécheurs aiment aussi ceux qui les aiment. " Saint Luc, VI. (NHA 1047) (Lc 6,32) Et ce n'est pas assez d'aimer, il faut le prouver. On est naturellement heureux de faire un présent à un ami, on aime surtout à faire des surprises, mais cela, ce n'est point de la charité car les pécheurs le font aussi. Voici ce que Jésus m'enseigne encore : " Donnez à QUICONQUE vous demande ; et si l'ON PREND ce qui vous appartient, ne le redemandez pas. (NHA 1048) Donner à toutes celles qui demandent, c'est moins doux que d'offrir soi-même par le mouvement de son coeur ; encore lorsqu'on demande gentiment cela ne coûte pas de donner, mais si par malheur on n'use pas de paroles assez délicates, aussitôt l'âme se révolte si elle n'est pas affermie sur la charité. Elle trouve mille raisons pour refuser

Manuscrit C Folio 16 Recto.

ce qu'on lui demande et ce n'est qu'après avoir convaincu la demandeuse de son indélicatesse qu'elle lui donne enfin par grâce ce qu'elle réclame, ou qu'elle lui rend un léger service qui aurait demandé vingt fois moins de temps à remplir qu'il n'en a fallu pour faire valoir des droits imaginaires. Si c'est difficile de donner à quiconque demande, ce l'est encore bien plus de laisser prendre ce qui appartient sans le redemander ; ô ma Mère, je dis que c'est difficile, je devrais plutôt dire que cela semble difficile, car le joug du Seigneur est suave et léger, (NHA 1049) (Mt 11,30) lorsqu'on l'accepte, on sent aussitôt sa douceur et l'on s'écrie avec le Psalmiste : " J'ai COURU dans la voie de vos commandements depuis que vous avez dilaté mon coeur. " (NHA 1050) (Ps 119,32) Il n'y a que la charité qui puisse dilater mon coeur. O Jésus, depuis que cette douce flamme le consume, je cours avec joie dans la voie de votre commandement NOUVEAU... (Jn 13,34-35) Je veux y courir jusqu'au jour bienheureux où, m'unissant au cortège virginal, e pourrai vous suivre dans les espaces infinis, chantant votre cantique NOUVEAU (NHA 1051) (Ap 14,3-4) qui doit être celui de l'Amour. Je disais : Jésus ne veut pas que je réclame ce qui m'appartient ; cela devrait me sembler facile et naturel puisque rien n'est à moi. Les biens de la terre j'y ai renoncé par le voeu de pauvreté, je n'ai donc pas le droit de me plaindre si l'on m'enlève une chose qui ne m'appartient pas, je dois au contraire me réjouir lorsqu'il m'arrive de sentir la pauvreté. Autrefois il me semblait que je ne tenais à rien, mais depuis que j'ai compris les paroles de Jésus, je vois que dans les occasions

Manuscrit C Folio 16 Verso.

je suis bien imparfaite. Par exemple dans l'emploi de peinture rien n'est à moi, je le sais bien ; mais si, me mettant à l'ouvrage, je trouve pinceaux et peintures tout en désordre, si une règle ou un canif a disparu, la patience est bien près de m'abandonner et je dois prendre mon courage à deux mains pour ne pas réclamer avec amertume les objets qui me manquent. Il faut bien parfois demander les choses indispensables, mais en le faisant avec humilité on ne manque pas au commandement de Jésus ; au contraire, on agit comme les pauvres qui tendent la main afin de recevoir ce qui leur est nécessaire, s'ils sont rebutés ils ne s'étonnent pas, personne ne leur doit rien. Ah ! quelle paix inonde l'âme lorsqu'elle s'élève au-dessus des sentiments de la nature Non, il n'est pas de joie comparable à celle que goûte le véritable pauvre d'esprit. (Mt 5,3) S'il demande avec détachement une chose nécessaire, et que non seulement cette chose lui soit refusée, mais encore qu'on essaye de prendre ce qu'il a, il suit le conseil de Jésus : Abandonnez même votre manteau à celui qui veut plaider pour avoir votre robe. (NHA 1052) (Mt 5,40-42) Abandonner son manteau c'est, il me semble, renoncer à ses derniers droits, c'est se considérer comme la servante, l'esclave des autres. Lorsqu'on a quitté son manteau, c'est plus facile de marcher, de courir, aussi Jésus ajoute-t-Il : Et qui que ce soit qui vous force de faire mille pas, faites-en deux mille de plus avec lui. (NHA 1053) (Mt 5,41) Ainsi

Manuscrit C Folio 17 Recto.

ce n'est pas assez de donner à quiconque me demande, (NHA 1054) (Lc 6,30) il faut aller au-devant des désirs, avoir l'air très obligée et très honorée de rendre service et si l'on prend une chose à mon usage, je ne dois pas avoir l'air de la regretter, mais au contraire paraître heureuse d'en être débarrassée. Ma Mère chérie, je suis bien loin de pratiquer ce que je comprends et cependant le seul désir que j'en ai me donne la paix. Plus encore que les autres jours je sens que je me suis extrêmement mal expliquée. J'ai fait une espèce de discours sur la charité qui doit vous avoir fatiguée à lire ; pardonnez-moi, ma Mère bien-aimée, et songez qu'en ce moment les infirmières pratiquent à mon égard ce que je viens d'écrire ; elles ne craignent pas de faire deux mille pas là où vingt suffiraient, (NHA 1055) j'ai donc pu contempler la charité en action ! Sans doute mon âme doit s'en trouver embaumée ; pour mon esprit j'avoue qu'il s'est un peu paralysé devant un pareil dévouement et ma plume a perdu de sa légèreté. Pour qu'il me soit possible de traduire mes pensées, il faut que je sois comme le passereau solitaire (NHA 1056) (Ps 102,8) et c'est rarement mon sort. Lorsque je commence à prendre la plume, voilà une bonne soeur qui passe près de moi,la fourche sur l'épaule. Elle croit me distraire en me faisant un peu la causette : foin, canards, poules, visite du docteur, tout vient sur le tapis ; à dire vrai cela ne dure pas longtemps, mais il est plus d'une bonne soeur charitable et tout à coup une autre faneuse dépose des fleurs sur mes genoux, croyant peut-être m'inspirer des idées poétiques. Moi qui ne les recherche

Manuscrit C Folio 17 Verso.

pas en ce moment, j'aimerais mieux que les fleurs restent à se balancer sur leurs tiges. Enfin, fatiguée d'ouvrir et de fermer ce fameux cahier, j'ouvre un livre (qui ne veut pas rester ouvert) et je dis résolument que je copie des pensées des psaumes et de l'évangile pour la fête de Notre Mère. (NHA 1057) C'est bien vrai car je n'économise pas les citations... Mère chérie, je vous amuserais, je crois, en vous racontant toutes mes aventures dans les bosquets du Carmel, je ne sais pas si j'ai pu écrire dix lignes sans être dérangée ; cela ne devrait pas me faire rire, ni m'amuser, cependant pour l'amour du Bon Dieu et de mes soeurs (si charitables envers moi) je tâche d'avoir l'air contente et surtout de l'être... Tenez, voici une faneuse qui s'éloigne après m'avoir dit d'un ton compatissant : " Ma pauvre petite soeur, ça doit vous fatiguer d'écrire comme ça toute la journée. " " Soyez tranquille, lui ai-je répondu, je parais écrire beaucoup mais véritablement je n'écris presque rien. " " Tant mieux ! " m'a-t-elle dit d'un air rassuré, mais c'est égal, je suis bien contente qu'on soit en train de faner car ça vous distrait toujours un peu. " En effet, c'est une si grande distraction pour moi (sans compter les visites des infirmières) que je ne mens pas en disant n'écrire presque rien. Heureusement je ne suis pas facile à décourager, pour vous le montrer, ma Mère, je vais finir de vous expliquer ce que Jésus m'a fait comprendre au sujet de la charité. Je ne vous ai encore parlé que de l'extérieur, maintenant je voudrais vous confier comment je comprends la

Manuscrit C Folio 18 Recto.

charité purement spirituelle. Je suis bien sûre que je ne vais pas tarder à mêler l'une avec l'autre mais, ma Mère, puisque c'est à vous que je parle, il est certain qu'il ne vous sera pas difficile de saisir ma pensée et de débrouiller l'écheveau de votre enfant. Ce n'est pas toujours possible, au Carmel, de pratiquer à la lettre les paroles de l'Evangile, on est parfois obligé à cause des emplois de refuser un service, mais lorsque la charité a jeté de profondes racines dans l'âme elle se montre à l'extérieur. Il y a une façon si gracieuse de refuser ce qu'on ne peut donner, que le refus fait autant de plaisir que le don. Il est vrai qu'on se gêne moins de réclamer un service à une soeur toujours disposée à obliger, cependant Jésus a dit : " N'évitez point celui qui veut emprunter de vous. " (NHA 1058) (Mt 5,42) Ainsi sous prétexte qu'on serait forcée de refuser, il ne faut pas s'éloigner des soeurs qui ont l'habitude de toujours demander des services. Il ne faut pas non plus être obligeante afin de le paraître ou dans l'espoir qu'une autre fois la soeur qu'on oblige vous rendra service à son tour, car Notre-Seigneur a dit encore : " Si vous prêtez à ceux de qui vous espérez recevoir quelque chose quel gré vous en saura-t-on ? Car les pécheurs mêmes prêtent aux pécheurs afin d'en recevoir autant. Mais pour vous, faites du bien, PRÊTEZ SANS EN RIEN ESPÉRER, et votre récompense sera grande. (NHA 1059) (Lc 6,34-35) Oh oui ! la récompense est grande, même sur la terre... dans cette voie il n'y a que le premier pas qui coûte. Prêter sans en rien espérer, cela paraît dur à la nature ; on aimerait mieux donner, car une chose donnée

Manuscrit C Folio 18 Verso.

n'appartient plus. Lorsqu'on vient vous dire d'un air tout à fait convaincu : " Ma soeur, j'ai besoin de votre aide pendant quelques heures, mais soyez tranquille, j'ai permission de notre Mère et je vous rendrai le temps que vous me donnez, car je sais combien vous êtes pressée. " Vraiment, lorsqu'on sait très bien que jamais le temps qu'on prête ne sera rendu, on aimerait mieux dire : " Je vous le donne. " Cela contenterait l'amour-propre car donner, c'est un acte plus généreux que de prêter et puis on fait sentir à la soeur qu'on ne compte pas sur ses services... Ah ! que les enseignements de Jésus sont contraires aux sentiments de la nature ! Sans le secours de sa grâce il serait impossible non seulement de les mettre en pratique mais encore de les comprendre. Ma Mère, Jésus a fait cette grâce à votre enfant de lui faire pénétrer les mystérieuses profondeurs de la charité ; si elle pouvait exprimer ce qu'elle comprend, vous entendriez une mélodie du Ciel, mais hélas ! je n'ai que des bégaiements enfantins à vous faire entendre... Si les paroles mêmes de Jésus ne me servaient pas d'appui, je serais tentée de vous demander grâce et de laisser la plume... Mais non, il faut que je continue par obéissance ce que j'ai commencé par obéissance. Mère bien-aimée, j'écrivais hier que les biens d'ici-bas n'étant pas à moi, je ne devrais pas trouver difficile de ne jamais les réclamer si quelquefois on me les prenait. Les biens du Ciel ne m'appartiennent pas davantage, ils me sont prêtés par le Bon Dieu qui peut me les

Manuscrit C Folio 19 Recto.

retirer sans que j'aie le droit de me plaindre. Cependant les biens qui viennent directement du bon Dieu, les élans de l'intelligence et du coeur, les pensées profondes, tout cela forme une richesse à laquelle on s'attache comme à un bien propre auquel personne n'a le droit de toucher... Par exemple si en licence on dit à une soeur quelque lumière reçue pendant l'oraison et que, peu de temps après, cette soeur parlant avec une autre ici dise, comme l'ayant pensée d'elle-même, la chose qu'on lui avait confiée, il semble qu'elle prend ce qui n'est pas à elle. Ou bien en récréation on dit tout bas à sa compagne une parole pleine d'esprit et d'à-propos ; si elle la répète tout haut sans faire connaître la source d'où elle vient, cela paraît encore un vol à la propriétaire qui ne réclame pas, mais aurait bien envie de le faire et saisira la première occasion pour faire savoir finement qu'on s'est emparé de ses pensées. Ma Mère, je ne pourrais si bien vous expliquer ces tristes sentiments de nature si je ne les avais sentis dans mon coeur et j'aimerais à me bercer de la douce illusion qu'ils n'ont visité que le mien si vous ne m'aviez ordonné d'écouter les tentations de vos chères petites novices. J'ai beaucoup appris en remplissant la mission que vous m'avez confiée, surtout je me suis trouvée forcée de pratiquer ce que j'enseignais aux autres ; ainsi maintenant, je puis le dire, Jésus m'a fait la grâce de n'être pas plus attachée aux biens de l'esprit et du coeur qu'à ceux de la terre. S'il m'arrive de penser et de dire une chose

Manuscrit C Folio 19 Verso.

qui plaise à mes soeurs, je trouve tout naturel qu'elles s'en emparent comme d'un bien à elles. Cette pensée appartient à l'Esprit-Saint et non à moi puisque Saint Paul dit que nous ne pouvons, sans cet Esprit d'Amour, donner le nom de " PÈRE " à notre Père qui est dans les Cieux. (NHA 1101) (Rm 8,15) Il est donc bien libre de se servir de moi pour donner une bonne pensée à une âme ; si je croyais que cette pensée m'appartient je serais comme " L'âne portant des reliques " (NHA 1102) qui croyait que les hommages rendus aux Saints s'adressaient à lui. Je ne méprise pas les pensées profondes qui nourrissent l'âme et l'unissent à Dieu, mais il y a longtemps que j'ai compris qu'il ne faut pas s'appuyer sur elles et faire consister la perfection à recevoir beaucoup de lumières. Les plus belles pensées ne sont rien sans les oeuvres ; il est vrai que les autres peuvent en retirer beaucoup de profit si elles s'humilient et témoignent au bon Dieu leur reconnaissance de ce qu'il leur permet de partager le festin d'une âme qu'il lui plaît d'enrichir de ses grâces, mais si cette âme se complaît dans ses belles pensées et fait la prière du pharisien, elle devient semblable à une personne mourant de faim devant une table bien garnie pendant que tous ses invités y puisent une abondante nourriture et parfois jettent un regard d'envie sur le personnage possesseur de tant de biens. Ah ! comme il n'y a bien que le Bon Dieu tout seul qui connaisse le fond des coeurs... que les créatures ont de courtes pensées... Lorsqu'elles voient une âme plus éclairée que les autres aussitôt

Manuscrit C Folio 20 Recto.

elles en concluent que Jésus les aime moins que cette âme et qu'elles ne peuvent être appelées à la même perfection. Depuis quand le Seigneur n'a-t-Il plus le droit de se servir d'une de ses créatures pour dispenser aux âmes qu'Il aime la nourriture qui leur est nécessaire ? Au temps de Pharaon le Seigneur avait encore ce droit, car dans l'Ecriture il dit à ce monarque : " Je vous ai élevé tout exprès pour faire éclater en vous MA PUISSANCE, afin qu'on annonce mon nom par toute la terre. " (NHA 1103) (Rm 9,17) (Ex 9,16) Les siècles ont succédé aux siècles depuis que le Très-Haut prononça ces paroles et depuis sa conduite n'a pas changé, toujours Il s'est servi de ses créatures comme d'instruments pour faire son oeuvre dans les âmes. Si la toile peinte par un artiste pouvait penser et parler, certainement elle ne se plaindrait pas d'être sans cesse touchée et retouchée par un pinceau et n'envierait pas non plus le sort de cet instrument, car elle saurait que ce n'est point au pinceau mais à l'artiste qui le dirige, qu'elle doit la beauté dont elle est revêtue. Le pinceau de son côté ne pourrait se glorifier du chef-d'oeuvre fait par lui, Il sait que les artistes ne sont pas embarrassés, qu'ils se jouent des difficultés et se plaisent à choisir parfois des instruments faibles et défectueux... Ma Mère bien-aimée, je suis un petit pinceau que Jésus a choisi pour peindre son image dans les âmes que vous m'avez confiées. Un artiste ne se sert pas que d'un pinceau, il lui en faut au moins deux, le premier est le plus utile, c'est avec lui qu'il donne les teintes générales,

Manuscrit C Folio 20 Verso.

qu'il couvre complètement la toile en très peu de temps, l'autre, plus petit, lui sert pour les détails. Ma Mère, c'est vous qui me représentez le précieux pinceau que la main (de) Jésus saisit avec amour lorsqu'Il veut faire un grand travail dans l'âme de vos enfants, et moi je suis le tout petit dont Il daigne se servir ensuite pour les moindres détails. La première fois que Jésus se servit de son petit pinceau, ce fut vers le 8 décembre 1892 Toujours je me rappellerai cette époque comme un temps de grâces. Je vais, Ma Mère chérie, vous confier ces doux souvenirs. A quinze ans, lorsque j'eus le bonheur d'entrer au Carmel, je trouvai une compagne de noviciat (NHA 1104) qui m'avait précédée de quelques mois ; elle était plus âgée que moi de huit ans mais son caractère enfant faisait oublier la différence des années, aussi bientôt vous avez eu, ma Mère, la joie de voir vos deux petites postulantes s'entendre à merveille et devenir inséparables. Pour favoriser cette affection naissante qui vous semblait devoir porter des fruits, vous nous avez permis d'avoir ensemble de temps en temps de petits entretiens spirituels. Ma chère petite compagne me charmait par son innocence, son caractère expansif, mais d'un autre côté je m'étonnais de voir combien l'affection qu'elle avait pour vous était différente de la mienne. Il y avait aussi bien des choses dans sa conduite envers les soeurs que j'aurais désiré quelle changeât... Dès cette époque le bon Dieu me fit

Manuscrit C Folio 21 Recto.

comprendre qu'il est des âmes que sa miséricorde ne se lasse pas d'attendre, auxquelles Il ne donne sa lumière que par degré, aussi je me gardais bien d'avancer son heure et j'attendais patiemment qu'il plaise à Jésus de la faire arriver. Réfléchissant un jour à la permission que vous nous aviez donnée de nous entretenir ensemble comme il est dit dans nos saintes constitutions : Pour nous enflammer davantage en l'amour de notre époux, je pensai avec tristesse que nos conversations n'atteignaient pas le but désiré ; alors le Bon Dieu me fit sentir que le moment était venu et qu'il ne fallait plus craindre de parler ou bien que je devais cesser des entretiens qui ressemblaient à ceux des amies du monde. Ce jour était un samedi, le lendemain pendant mon action de grâces, je suppliai le bon Dieu de me mettre à la bouche des paroles douces et convaincantes ou plutôt de parler Lui-Même par moi. Jésus exauça ma prière, il permit que le résultat comblât entièrement mon espérance car : Ceux qui tourneront leurs regards vers lui en seront éclairés (Ps. XXXIII) (NHA 1105) (Ps 34,6) et La Lumière s'est levée dans les ténèbres pour ceux qui ont le coeur droit. (NHA 1106) (Ps 112,4) La première parole s'adresse à moi et la seconde à ma compagne, qui véritablement avait le coeur droit... L'heure à laquelle nous avions résolu d'être ensemble étant arrivée, la pauvre petite soeur en jetant les yeux sur moi, vit tout de suite que je n'étais plus la même ; elle s'assit à mes côtés en rougissant et moi, appuyant sa tête sur mon coeur, je lui dis avec des larmes dans la

Manuscrit C Folio 21 Verso.

voix tout ce que je pensais d'elle, mais avec des expressions si tendres, en lui témoignant une si grande affection que bientôt ses larmes se mêlèrent aux miennes. Elle convint avec beaucoup d'humilité que tout ce (que) je disais était vrai, me promit de commencer une nouvelle vie et me demanda comme une grâce de l'avertir toujours de ses fautes. Enfin au moment de nous séparer notre affection était devenue toute spirituelle, il n'y avait plus rien d'humain. (Ps 19,15) En nous se réalisait ce passage de l'Ecriture : " Le frère qui est aidé par son frère est comme une ville fortifiée ". (Pr 18,19) (NHA 1107) Ce que Jésus fit avec son petit pinceau aurait été bientôt effacé s'Il n'avait agi par vous, ma Mère, pour accomplir son oeuvre dans l'âme qu'Il voulait tout à Lui. L'épreuve sembla bien amère à ma pauvre compagne mais votre fermeté triompha et c'est alors que je pus, en essayant de la consoler, expliquer à celle que vous m'aviez donnée pour soeur entre toutes, en quoi consiste le véritable amour. Je lui montrai que c'était elle-même qu'elle aimait et non pas vous, je lui dis comment je vous aimais et les sacrifices que j'avais été obligée de faire au commencement de ma vie religieuse pour ne point m'attacher à vous d'une façon toute matérielle comme le chien qui s'attache à son maître. L'amour se nourrit de sacrifices, plus l'âme se refuse de satisfactions naturelles, plus sa tendresse devient forte et désintéressée. Je me souviens qu'étant postulante, j'avais parfois de si violentes

Manuscrit C Folio 22 Recto.

tentations d'entrer chez vous pour me satisfaire, trouver quelques gouttes de joie, que j'étais obligée de passer rapidement devant le dépôt (NHA 1108) et de me cramponner à la rampe de l'escalier. Il me venait à l'esprit une foule de permissions à demander, enfin, ma Mère bien-aimée, je trouvais mille raisons pour contenter ma nature... Que je suis heureuse maintenant de m'être privée dès le début de ma vie religieuse ! Je jouis déjà de la récompense (MnC 108) promise à ceux qui combattent courageusement. Je ne sens plus qu'il soit nécessaire de me refuser toutes les consolations du coeur, car mon âme est affermie par Celui que je voulais aimer uniquement. (Jdt 15,10-11) Je vois avec bonheur qu'en l'aimant, le coeur s'agrandit, qu'il peut donner incomparablement plus de tendresse à ceux qui lui sont chers que s'il s'était concentré dans un amour égoïste et infructueux. Ma Mère chérie, je vous ai rappelé le premier travail que Jésus et vous, avez daigné accomplir par moi ; ce n'était que le prélude de ceux qui devaient m'être confiés. Lorsqu'il me fut donné de pénétrer dans le sanctuaire des âmes, (NHA 1109) je vis tout de suite que Ia tâche était au-dessus de mes forces, alors je me suis mise dans les bras du bon Dieu, comme un petit enfant et cachant ma figure dans ses cheveux, je Lui ai dit : Seigneur, je suis trop petite pour nourrir vos enfants ; si vous voulez leur donner par moi ce qui convient à chacune, remplissez ma petite main et sans quitter vos bras, sans détourner la tête,

Manuscrit C Folio 22 Verso.

je donnerai vos trésors à l'âme qui viendra me demander sa nourriture. Si elle la trouve à son goût, je saurai que ce n'est pas à moi, mais à vous qu'elle la doit ; au contraire, si elle se plaint et trouve amer ce que je lui présente, ma paix ne sera pas troublée, je tâcherai de lui persuader que cette nourriture vient de vous et me garderai bien d'en chercher une autre pour elle. Ma Mère, depuis que j'ai compris qu'il m'était impossible de rien faire par moi-même, la tâche que vous m'avez imposée ne me parut plus difficile, j'ai senti que l'unique chose nécessaire était de m'unir de plus en plus à Jésus et que Le reste me serait donné par surcroît. " (NHA 1110) (Lc 10,41-42 Mt 6,33) En effet jamais mon espérance n'a été trompée, (Rm 5,5) le Bon Dieu a daigné remplir ma petite main autant de fois qu'il a été nécessaire pour nourrir l'âme de mes soeurs. Je vous avoue, Mère bien-aimée, que si je m'étais appuyée le moins du monde sur mes propres forces, je vous aurais bientôt rendu les armes... De loin cela paraît tout rose de faire du bien aux âmes, de leur faire aimer Dieu davantage, enfin de les modeler d'après ses vues et ses pensées personnelles. De prés c'est tout le contraire, le rose a disparu... on sent que faire du bien c'est chose aussi impossible sans le secours du bon Dieu que de faire briller le soleil dans la nuit... On sent qu'il faut absolument oublier ses goûts, ses conceptions personnelles et guider les âmes par le chemin que Jésus leur a tracé, sans essayer de les faire marcher

Manuscrit C Folio 23 Recto.

par sa propre voie. Mais ce n'est pas encore le plus difficile ; ce qui me coûte par-dessus tout, c'est d'observer les fautes, les plus légères imperfections et de leur livrer une guerre à mort. J'allais dire : malheureusement pour moi ! (mais non, ce serait de la lâcheté) je dis donc : heureusement pour mes soeurs, depuis que j'ai pris place dans les bras de Jésus, je suis comme le veilleur observant l'ennemi de la plus haute tourelle d'un château fort. Rien n'échappe à mes regards ; souvent je suis étonnée d'y voir si clair et je trouve le prophète Jonas bien excusable de s'être enfui au lieu d'aller annoncer la ruine de Ninive. (Jon 1,2-3) J'aimerais mille fois mieux recevoir des reproches que d'en faire aux autres, mais je sens qu'il est très nécessaire que cela me soit une souffrance car, lorsqu'on agit par nature, c'est impossible que l'âme à laquelle on veut découvrir ses fautes comprenne ses torts, elle ne voit qu'une chose : la soeur chargée de me diriger est fâchée et tout retombe sur moi qui suis pourtant remplie des meilleures intentions. Je sais bien que vos petits agneaux me trouvent sévère. S'ils lisaient ces lignes, ils diraient que cela n'a pas l'air de me coûter le moins du monde de courir après eux, de leur parler d'un ton sévère en leur montrant leur belle toison salie, ou bien de leur apporter quelque léger flocon de laine qu'ils ont laissé déchirer par les épines du chemin. Les petits agneaux peuvent dire tout ce qu'ils voudront ; dans le fond, ils sentent que je les aime d'un véritable amour, que jamais je n'imiterai Le mercenaire qui voyant venir le loup laisse le troupeau et (Jn 10,10-15 11,1-4)

Manuscrit C Folio 23 Verso.

s'enfuit. (NHA 1111) Je suis prête à donner ma vie pour eux, mais mon affection est si pure que je ne désire pas qu'ils la connaissent. Jamais avec la grâce de Jésus, je n'ai essayé de m'attirer leurs coeurs, j'ai compris que ma mission était de les conduire à Dieu et de leur faire comprendre qu'ici-bas, vous étiez, ma Mère, le Jésus visible qu'ils doivent aimer et respecter. Je vous ai dit, Mère chérie, qu'en instruisant les autres j'avais beaucoup appris. J'ai vu d'abord que toutes les âmes ont à peu près les mêmes combats, mais qu'elles sont si différentes d'un autre côté que je n'ai pas de peine à comprendre ce que disait le Père Pichon : " Il y a bien plus de différence entre les âmes qu'il n'y en a entre les visages. " Aussi est-il impossible d'agir avec toutes de la même manière. Avec certaines âmes, je sens qu'il faut se faire petite, ne point craindre de m'humilier en avouant mes combats, mes défaites ; voyant que j'ai les mêmes faiblesses qu'elles, mes petites soeurs m'avouent à leur tour les fautes qu'elles se reprochent et se réjouissent que je les comprenne par expérience. Avec d'autres j'ai vu qu'il faut au contraire pour leur faire du bien, avoir beaucoup de fermeté et ne jamais revenir sur une chose dite. S'abaisser ne ait point alors de l'humilité, mais de la faiblesse. Le bon Dieu m'a fait la grâce de ne pas craindre la guerre, à tout prix il faut que je fasse mon devoir. Plus d'une fois j'ai entendu ceci : " Si vous voulez obtenir quelque chose de moi, il faut me prendre par la douceur ; par

Manuscrit C Folio 24 Recto.

la force, vous n'aurez rien. " Moi je sais que nul n'est bon juge dans sa propre cause et qu'un enfant auquel le médecin fait subir une douloureuse opération ne manquera pas de jeter les hauts cris et de dire que le remède est pire que le mal ; cependant s'il se trouve guéri peu de jours après, il est tout heureux de pouvoir jouer et courir. Il en est de même pour les âmes, bientôt elles reconnaissent qu'un peu d'amertume est parfois préférable au sucre et ne craignent pas de l'avouer. Quelquefois je ne puis m'empêcher de sourire intérieurement en voyant quel changement s'opère du jour au lendemain, c'est féerique... On vient me dire : " Vous aviez raison hier d'être sévère, au commencement cela m'a révoltée, mais après je me suis souvenue de tout et j'ai vu que vous étiez très juste... écoutez : en m'en allant je pensais que c'était fini, je me disais : " Je vais aller trouver notre Mère et lui dire que je n'irai plus avec ma Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus. " " Mais j'ai senti que c'était le démon qui m'inspirait cela et puis il m'a semblé que vous priiez pour moi, alors je suis restée tranquille et la lumière a commencé à briller, mais maintenant il faut que vous m'éclairiez tout à fait et c'est pour cela que je viens. " La conversation s'engage bien vite : moi je suis tout heureuse de pouvoir suivre le penchant de mon coeur, en ne servant aucun mets amer. Oui mais... je m'aperçois vite qu'il ne faut pas trop s'avancer, un mot pourrait détruire le bel édifice construit dans les larmes. Si j'ai le malheur : de dire une parole qui semble atténuer ce que j'ai dit la veille, je vois ma petite

Manuscrit C Folio 24 Verso.

soeur essayer de se raccrocher aux branches, alors je fais intérieurement une petite prière et la vérité triomphe toujours. Ah ! c'est la prière, c'est le sacrifice qui font toute ma force, ce sont les armes invincibles que Jésus m'a données, elles peuvent bien plus que les paroles toucher les âmes, j'en ai fait bien souvent l'expérience. Il en est une entre toutes qui m'a fait une douce et profonde impression. C'était pendant le carême, je ne m'occupais alors que de l'unique novice (NHA 1112) (MnC 121) qui se trouvait ici et dont j'étais l'ange. Elle vint me trouver un matin toute rayonnante : " Ah ! si vous saviez, me dit-elle, ce que j'ai rêvé cette nuit, j'étais auprès de ma soeur et je voulais la détacher de toutes les vanités qu'elle aime tant, pour cela je lui expliquais ce couplet de : Vivre d'amour. T'aimer Jésus, quelle perte féconde ! Tous mes parfums sont à toi sans retour, Je sentais bien que mes paroles pénétraient dans son âme et j'étais ravie de joie. Ce matin en m'éveillant j'ai pensé que le Bon Dieu voulait peut-être que je lui donne cette âme. Si je lui écrivais après le carême pour lui raconter mon rêve et lui dire que Jésus la veut tout à Lui ? " Moi, sans en penser plus long, je lui dis qu'elle pouvait bien essayer mais avant, qu'il fallait en demander la permission à Notre Mère. Comme le carême était encore loin de toucher à sa fin, vous avez été, Mère bien-aimée, très surprise d'une demande qui vous parut trop prématurée ; et, certainement inspirée par le bon Dieu, vous avez répondu que ce n'était point par des lettres que les carmélites

Manuscrit C Folio 25 Recto.

doivent sauver les âmes mais par la prière. En apprenant votre décision je compris tout de suite que c'était celle de Jésus et je dis à Soeur Marie de la Trinité : " Il faut nous mettre à l'oeuvre, prions beaucoup. Quelle joie si à la fin du Carême, nous étions exaucées !... " Oh ! miséricorde infinie du Seigneur, qui veut bien écouter la prière de ses enfants... A la fin du Carême, une âme de plus se consacrait à Jésus. C'était un véritable miracle de la grâce, miracle obtenu par la ferveur d'une humble novice ! Qu'elle est donc grande la puissance de la Prière ! On dirait une reine ayant à chaque instant libre accès auprès du roi et pouvant obtenir tout ce qu'elle demande. Il n'est point nécessaire pour être exaucée de lire dans un livre une belle formule composée pour la circonstance ; s'il en était ainsi... hélas ! que je serais plaindre !... En dehors de l'office Divin que je suis bien indigne de réciter, je n'ai pas le courage de m'astreindre à chercher dans les livres de belles prières, cela me fait mal à la tête, il y en a tant !. .. et puis elles sont toutes plus belles les unes que les autres... Je ne saurais les réciter toutes et ne sachant laquelle choisir, je fais comme les enfants qui ne savent pas lire, je dis tout simplement au Bon Dieu ce que je veux lui dire, sans faire de belles phrases, et toujours Il me comprend... Pour moi, la prière, c'est un élan du coeur, c'est un simple regard jeté vers le Ciel, c'est un cri de reconnaissance et d'amour au sein de l'épreuve comme au sein de la joie ; enfin c'est quelque chose

Manuscrit C Folio 25 Verso.

de grand, de surnaturel, qui me dilate l'âme et m'unit à Jésus. Je ne voudrais pas cependant, ma Mère bien-aimée, que vous croyiez que les prières faites en commun au choeur, ou dans les ermitages, je les récite sans dévotion. Au contraire j'aime beaucoup les prières communes car Jésus a promis de se trouver au milieu de ceux qui s'assemblent en son nom (NHA 1113) (Mt 18,19-20) je sens alors que la ferveur de mes soeurs supplée à la mienne, mais toute seule (j'ai honte de l'avouer) la récitation du chapelet me coûte plus que de mettre un instrument de pénitence... Je sens que je le dis si mal ! J'ai beau m'efforcer de méditer les mystères du rosaire, je n'arrive pas à fixer mon esprit... Longtemps je me suis désolée de ce manque de dévotion qui m'étonnait, car j'aime tant la Sainte Vierge qu'il devrait m'être facile de faire en son honneur des prières qui lui sont agréables. Maintenant je me désole moins, je pense que la Reine des Cieux étant ma MÈRE, elle doit voir ma bonne volonté et qu'elle s'en contente. Quelquefois, lorsque mon esprit est dans une si grande sécheresse qu'il m'est impossible d'en tirer une pensée pour m'unir au Bon Dieu, je récite très lentement un " Notre Père " (Mt 6,9-13) et puis la salutation angélique ; alors ces prières me ravissent, elles nourrissent mon âme bien plus que si je les avais récitées précipitamment une centaine de fois... (Lc 1,28) (Mt 6,9-13) La Sainte Vierge me montre qu'elle n'est pas fâchée

Manuscrit C Folio 26 Recto.

contre moi, jamais elle ne manque de me protéger aussitôt que je l'invoque. S'il me survient une inquiétude, un embarras, bien vite je me tourne vers elle et toujours comme la plus tendre des Mères elle se charge de mes intérêts. Que de fois en parlant aux novices, il m'est arrivé de l'invoquer et de ressentir les bienfaits de sa maternelle protection !... Souvent les novices me disent : " Mais vous avez une réponse à tout, je croyais cette fois vous embarrasser... où donc allez-vous chercher ce que vous dites ? " Il en est même d'assez candides pour croire que je lis dans leur âme parce qu'il m'est arrivé de les prévenir en leur disant ce qu'elles pensaient. Une nuit, une de mes compagnes (NHA 1114) avait résolu de me cacher une peine qui la faisait beaucoup souffrir. Je la rencontre dès le matin, elle me parle avec un visage souriant et moi, sans répondre à ce qu'elle me disait, je lui dis avec un accent convaincu : Vous avez du chagrin. Si j'avais fait tomber la lune à ses pieds je crois qu'elle ne m'aurait pas regardée avec plus d'étonnement. Sa stupéfaction était si grande qu'elle me gagna, je fus un instant saisie d'un effroi surnaturel. J'étais bien sûre de n'avoir pas le don de lire dans les âmes et cela m'étonnait d'autant plus d'être tombée si juste.

Partager cet article
Repost0
31 mai 2008 6 31 /05 /mai /2008 15:19
1873-1897

Manuscrit C

Manuscrit autobiographique dédié A la révérende mère Marie de Gonzague (1897).

J.M.J.T.

Juin 1897

Ma Mère bien-aimée, (NHA 1001) vous m'avez témoigné le désir que j'achève avec vous de Chanter les Miséricordes du Seigneur. (NHA 1002) (Ps 89,2) Ce doux chant, je l'avais commencé avec votre fille chérie, Agnès de Jésus, qui fut la mère chargée par le Bon Dieu de me guider aux jours de mon enfance ; c'était donc avec elle que je devais chanter les grâces accordées à la petite fleur de la Sainte Vierge, lorsqu'elle était au printemps de sa vie, mais c'est avec vous que je dois chanter le bonheur de cette petite fleurette maintenant que les timides rayons de l'aurore ont fait place aux brillantes ardeurs du midi. Oui c'est avec vous, Mère bien-aimée, c'est pour répondre à votre désir (NHA 1003) que je vais essayer de redire les sentiments de mon âme, ma reconnaissance envers le bon Dieu, envers vous qui me le représentez visiblement ; n'est-ce pas entre vos mains maternelles que je me suis livrée entièrement Lui ? O ma mère, vous souvient-il de ce jour ?... (NHA 1004) Oui je sens que votre coeur ne saurait l'oublier... Pour moi je dois attendre le beau Ciel, ne trouvant pas ici-bas de paroles capables de traduire ce qui se passa dans mon coeur en ce jour béni. Mère bien-aimée, il est un autre jour où mon âme s'attacha plus encore à la vôtre si c'est chose possible, ce fut celui où Jésus vous imposa de nouveau le fardeau de la supériorité. En ce jour, ma Mère chérie, vous avez semé dans les larmes mais au Ciel, vous serez remplie de joie (Ps 126,5-6)

Manuscrit C Folio 1 Verso.

en vous voyant chargée de gerbes précieuses. (NHA 1005) O ma Mère, pardonnez ma simplicité enfantine, je sens que vous me permettez de vous parler sans rechercher ce qu'il est permis à une jeune religieuse de dire à sa Prieure. Peut-être ne me tiendrai-je pas toujours dans les bornes prescrites aux inférieurs, mais ma Mère, j'ose le dire, c'est votre faute : j'agis avec vous comme une enfant parce que vous n'agissez pas avec moi en Prieure mais en Mère... Ah ! je le sens bien, Mère chérie, c'est le Bon Dieu qui me parle toujours par vous. Bien des soeurs pensent que vous m'avez gâtée, que depuis mon entrée dans l'arche sainte, (Gn 7,13) je n'ai reçu de vous que des caresses et des compliments, cependant il n'en est pas ainsi ; vous verrez, ma Mère, dans le cahier contenant mes souvenirs d'enfance, ce que je pense de l'éducation forte et maternelle que j'ai reçue de vous. Du plus profond de mon coeur je vous remercie de ne m'avoir pas ménagée. Jésus savait bien qu'il fallait à sa petite fleur l'eau vivifiante de l'humiliation, elle était trop faible pour prendre racine sans ce secours, et c'est par vous, ma Mère, que ce bienfait lui fut dispensé. Depuis un an et demi, Jésus a voulu changer la manière de faire pousser sa petite fleur, il la trouvait sans doute assez arrosée, car maintenant c'est le soleil qui la fait grandir, Jésus ne veut plus pour elle que son sourire u'Il lui donne encore par vous, ma Mère bien-aimée. Ce doux soleil loin de flétrir la petite fleur la

Manuscrit C Folio 2 Recto.

fait pousser merveilleusement, au fond de son calice elle conserve les précieuses gouttes de rosée qu'elle a reçues et ces gouttes lui rappellent toujours qu'elle est petite et faible... Toutes les créatures peuvent se pencher vers elle, l'admirer, l'accabler de leurs louanges, je ne sais pourquoi mais cela ne saurait ajouter une seule goutte de fausse joie à la véritable joie qu'elle savoure en son coeur, se voyant ce qu'elle est aux yeux du Bon Dieu : un pauvre petit néant, rien de plus... Je dis ne pas comprendre pourquoi, nais n'est-ce pas parce qu'elle a été préservée de l'eau des louanges tout le temps que son petit calice n'était pas assez rempli de la rosée de l'humiliation ? Maintenant il n'y a plus de danger, au contraire, la petite fleur trouve si délicieuse la rosée dont elle est remplie qu'elle se garderait bien de l'échanger pour l'eau si fade des compliments. Je ne veux pas parler, ma Mère chérie, de l'amour et de la confiance que vous me témoignez, ne croyez pas que le coeur de votre enfant y soit insensible, seulement je sens bien que je n'ai rien à craindre maintenant, au contraire je puis en jouir, rapportant au Bon Dieu ce qu'Il a bien voulu mettre de bon en moi. S'il lui plaît de me faire paraître meilleure que je ne suis, cela ne me regarde pas, Il est libre d'agir comme Il veut... O ma Mère, que les voies par lesquelles le Seigneur conduit les âmes sont différentes ! Dans la vie des Saints, nous voyons qu'il s'en trouve beaucoup qui n'ont rien voulu laisser d'eux

Manuscrit C Folio 2 Verso.

après leur mort, pas le moindre souvenir, le moindre écrit. Il en est d'autres au contraire, comme notre Mère Sainte Thérèse, qui ont enrichi l'Eglise de leurs sublimes révélations ne craignant pas de révéler les secrets du Roi, (NHA 1006) (Tb 12,7) afin qu'il soit plus connu, plus aimé des âmes. Lequel de ces deux genres de saints plaît le mieux au Bon Dieu ? Il me semble, ma Mère, qu'ils lui sont également agréables, puisque tous ont suivi le mouvement de l'Esprit Saint et que le Seigneur a dit : Dites au Juste que TOUT est bien. (NHA 1007) (Is 3,10) Oui tout est bien, lorsqu'on ne recherche que la volonté de Jésus, C'est pour cela que moi, pauvre petite fleur, j'obéis à Jésus en essayant de faire plaisir à ma Mère bien-aimée. Vous le savez, ma Mère, j'ai toujours désiré d'être une sainte, mais hélas ! j'ai toujours constaté, lorsque je me suis comparée aux saints, qu'il y a entre eux et moi la même différence qui existe entre une montagne dont le sommet se perd dans les cieux et le grain de sable obscur foulé sous les pieds des passants ; au lieu de me décourager, je me suis dit : Le Bon Dieu ne saurait inspirer des désirs irréalisables, je puis donc malgré ma petitesse aspirer à la sainteté ; me grandir, c'est impossible, je dois me supporter telle que je suis avec toutes mes imperfections ; mais je veux chercher le moyen d'aller au Ciel par une petite voie bien droite, bien courte, une petite voie toute nouvelle. Nous sommes dans un siècle d'inventions maintenant ce n'est plus la peine de gravir les marches d'un

Manuscrit C Folio 3 Recto.

escalier, chez les riches un ascenseur le remplace avantageusement. Moi je voudrais aussi trouver un ascenseur pour m'élever jusqu'à Jésus, car je suis trop petite pour monter le rude escalier de la perfection. Alors j'ai recherché dans les livres saints l'indication de l'ascenseur, objet de mon désir et j'ai lu ces mots sortis de la bouche de la Sagesse Eternelle : Si quelqu'un est TOUT PETIT qu'il vienne à moi. (Pr 9,4) (NHA 1008) (Ps 9,4) Alors je suis venue, devinant que j'avais trouvé ce que je cherchais et voulant savoir, ô mon Dieu ! ce que vous feriez au tout petit qui répondrait à votre appel j'ai continué mes recherches et voici ce que j'ai trouvé : Comme une mère caresse son enfant, ainsi je vous consolerai, je vous porterai sur mon sein et je vous balancerai sur mes genoux ! (NHA 1009) (Is 66,12-13) Ah ! jamais paroles plus tendres, plus mélodieuses, ne sont venues réjouir mon âme, l'ascenseur qui doit m'élever jusqu'au Ciel, ce sont vos bras, ô Jésus ! Pour cela je n'ai pas besoin de grandir, au contraire il faut que je reste petite, que je le devienne de plus en plus. O mon Dieu, vous avez dépassé mon attente et moi je veux chanter vos miséricordes. (Ps 89,2) " Vous m'avez instruite dès ma jeunesse et jusqu'à présent j'ai annoncé vos merveilles, je continuerai à les publier dans l'âge le plus avancé. " Ps. LXX. (NHA 1010) Quel sera-t-il pour moi cet âge avancé ? Il me semble que ce pourrait être maintenant, car deux mille ans ne sont pas plus aux yeux du Seigneur que vingt ans... qu'un seul jour... (Ps 71,17-18) (NHA 1011) (Ps 90,4) Ah ! ne croyez pas, Mère bien-aimée, que votre enfant désire vous quitter... ne croyez pas qu'elle estime comme une

Manuscrit C Folio 3 Verso.

plus grande grâce de mourir à l'aurore plutôt qu'au déclin du jour. Ce qu'elle estime, ce qu'elle désire uniquement, c'est de faire plaisir à Jésus... Maintenant qu'Il semble s'approcher d'elle pour l'attirer au séjour de sa gloire, votre enfant se réjouit. Depuis longtemps elle a compris que le Bon Dieu n'a besoin de personne (encore moins d'elle que des autres) pour faire du bien sur la terre. Ma Mère, pardonnez-moi si je vous attriste... ah ! je voudrais tant vous réjouir... mais croyez-vous que si vos prières ne sont pas exaucées sur la terre, si Jésus pour quelques jours sépare l'enfant de sa Mère, ces prières ne le seront pas au Ciel ?... Votre désir est, je le sais, que j'accomplisse près de vous une mission bien douce, bien facile ; (NHA 1012) cette mission ne pourrai-je pas l'achever du haut des Cieux ?... Comme Jésus le dit un jour à Saint Pierre, vous avez dit à votre enfant : " Pais mes agneaux " (NHA 1013) (Jn 21,15) et moi je me suis étonnée, je vous ai dit " être trop petite... " je vous ai suppliée de faire vous-même paître vos petits agneaux et de me garder, de me faire paître par grâce avec eux. Et vous, ma Mère bien-aimée, répondant un peu à mon juste désir, vous avez gardé les petits agneaux avec les brebis, (NHA 1014) mais en me commandant d'aller souvent les faire paître à l'ombre, de leur indiquer les herbes les meilleures et les plus fortifiantes, de bien leur montrer les fleurs brillantes auxquelles ils ne doivent jamais toucher si ce n'est pour les écraser sous leurs pas... Vous n'avez pas craint, ma Mère chérie, que j'égare vos petits agneaux ; mon inexpérience, ma

Manuscrit C Folio 4 Recto.

jeunesse ne vous ont point effrayée, peut-être vous êtes vous souvenue que souvent le Seigneur se plaît à accorder la sagesse aux petits et qu'un jour, transporté de joie, Il a béni son Père d'avoir caché ses secrets aux prudents et de les avoir révélés aux plus petits. (NHA 1015) (Lc 10,21) Ma Mère, vous le savez, elles sont bien rares les âmes qui ne mesurent pas la puissance divine à leurs courtes pensées, on veut bien que partout sur la terre il y ait des exceptions, seul le Bon Dieu n'a pas le droit d'en faire ! Depuis bien longtemps, je le sais, cette manière de mesurer l'expérience aux années se pratique parmi les humains, car, en son adolescence, le saint roi David chantait au Seigneur : " Je suis JEUNE et méprisé. " (NHA 1016) (Ps 119,40) Dans le même psaume CXVIII, il ne craint pas de dire cependant : " Je suis devenu plus prudent que les vieillards : parce que j'ai recherché votre volonté... Votre parole est la lampe qui éclaire mes pas... Je suis prêt à accomplir vos ordonnances et je ne suis TROUBLE DE RIEN... " (NHA 1017) (Ps 119,100-105) Mère bien-aimée, vous n'avez pas craint de me dire un jour que le Bon Dieu illuminait mon âme, qu'Il me donnait même l'expérience des années... ma Mère ! je suis trop petite pour avoir de la vanité maintenant, je suis trop petite encore pour tourner de belles phrases afin de vous faire croire que j'ai beaucoup d'humilité, j'aime mieux convenir tout simplement que le Tout-Puissant a fait de grandes choses en l'âme de l'enfant de sa divine Mère, (Lc 1,49) et la plus grande c'est de lui avoir montré sa petitesse, son impuissance.

Manuscrit C Folio 4 Verso.

Mère chérie, vous le savez bien, le Bon Dieu a daigné faire passer mon âme par bien des genres d'épreuves ; j'ai beaucoup souffert depuis que je suis sur la terre, mais si dans mon enfance j'ai souffert avec tristesse, ce n'est plus ainsi que je souffre maintenant, c'est dans la joie et la paix, je suis véritablement heureuse de souffrir. O ma Mère, il faut que vous connaissiez tous les secrets de mon âme pour ne pas sourire en lisant ces lignes, car y a-t-iI une âme moins éprouvée que la mienne si l'on en juge aux apparences ? Ah ! si l'épreuve que je souffre depuis un an (NHA 1018) apparaissait aux regards, quel étonnement ! Mère bien-aimée, vous la connaissez cette épreuve ; je vais cependant vous en parler encore, car je la considère comme une grande grâce que j'ai reçue sous votre Priorat béni. L'année dernière, le Bon Dieu m'a accordé la consolation d'observer le jeûne du carême dans toute sa rigueur ; jamais je ne m'étais sentie aussi forte, et cette force se maintint jusqu'à Pâques. Cependant le jour du Vendredi saint, Jésus voulut me donner l'espoir d'aller bientôt le voir au Ciel... Oh ! qu'il m'est doux ce souvenir !... Après être restée au Tombeau (NHA 1019) jusqu'a minuit, je rentrai dans notre cellule, mais à peine avais-je eu le temps de poser ma tête sur l'oreiller que je sentis comme un flot qui montait, montait en bouillonnant jusqu'à mes lèvres. Je ne savais pas ce que c'était, mais je pensais que peut-être j'allais mourir et mon âme était inondée

Manuscrit C Folio 5 Recto.

de joie... Cependant comme notre lampe était soufflée, je me dis qu'il fallait attendre au matin pour m'assurer de mon bonheur, car il me semblait que c'était du sang que j'avais vomi. Le matin ne se fit pas longtemps attendre, en m'éveillant, je pensai tout de suite que j'avais quelque chose de gai à apprendre et en m'approchant de la fenêtre je pus constater que je ne m'étais pas trompée... Ah ! mon âme fut remplie d'une grande consolation, j'étais intimement persuadée que Jésus au jour anniversaire de sa mort voulait me faire entendre un premier appel. C'était comme un doux et lointain murmure qui m'annonçait l'arrivée de l'Epoux... " (NHA 1020) (Mt 25,6) Ce fut avec une bien grande ferveur que j'assistai à Prime et au chapitre des pardons (NHA 1021) J'avais hâte de voir mon tour arriver afin de pouvoir, en vous demandant pardon, vous confier, ma Mère bien-aimée, mon espérance et mon bonheur ; mais j'ajoutai que je ne souffrais pas du tout (ce qui était bien vrai) et je vous suppliai, ma Nfère, de ne me donner rien de particulier. En effet j'eus la consolation de passer la journée du Vendredi Saint comme je le désirais. Jamais les austérités du Carmel ne m'avaient semblé aussi délicieuses, l'espoir d'aller au Ciel me transportait d'allégresse. Le soir de ce bienheureux jour étant arrivé, l fallut se reposer, mais comme la nuit précédente, le bon Jésus me donna le même signe que mon entrée dans l'Eternelle vie n'était pas éloignée... Je jouissais alors d'une foi si vive, si claire, que la pensée du Ciel faisait tout mon bonheur, je ne pouvais

Manuscrit C Folio 5 Verso.

croire qu'il y eût des impies n'ayant pas la foi. Je croyais qu'ils parlaient contre leur pensée en niant l'existence du Ciel, du beau Ciel où Dieu Lui-Même voudrait être leur éternelle récompense. (Gn 15,1) Aux jours si joyeux du temps pascal, Jésus m'a fait sentir qu'il y a véritablement des âmes qui n'ont pas la foi, qui par l'abus des grâces perdent ce précieux trésor, source des seules joies pures et véritables. Il permit que mon âme fut envahie par les plus épaisses ténèbres et que la pensée du Ciel si douce pour moi ne soit plus qu'un sujet de combat et de tourment... Cette épreuve ne devait pas durer quelques jours, quelques semaines, elle devait ne s'éteindre qu'à l'heure marquée par le Bon Dieu et... cette heure n'est pas encore venue... Je voudrais pouvoir exprimer ce que je sens, mais hélas ! je crois que c'est impossible. Il faut avoir voyagé sous ce sombre tunnel pour en comprendre l'obscurité. Je vais cependant essayer de l'expliquer par une comparaison. Je suppose que je suis née dans un pays environné d'un épais brouillard, jamais je n'ai contemplé le riant aspect de la nature, inondée, transfigurée par le brillant soleil ; dès mon enfance il est vrai, j'entends parler de ces merveilles, je sais que le pays où je suis n'est pas ma patrie, qu'il en est un autre vers lequel je dois sans cesse aspirer. (He 11,13-16) Ce n'est pas une histoire inventée par un habitant du triste pays où je suis, c'est une réalité certaine car le Roi de la patrie au brillant soleil est venu vivre trente-trois ans

Manuscrit C Folio 6 Recto.

dans le pays des ténèbres ; (Jn 1,5 1,9-10) hélas ! les ténèbres n'ont point compris que ce Divin Roi était la lumière du monde... (NHA 1022) Mais Seigneur, votre enfant l'a comprise votre divine lumière, elle vous demande pardon pour ses frères, elle accepte de manger aussi longtemps que vous le voudrez le pain de la douleur (Ps 127,2) et ne veut point se lever de cette table remplie d'amertume où mangent les pauvres pécheurs avant le jour que vous avez marqué... Mais aussi ne peut-elle pas dire en son nom, au nom de ses frères : Ayez pitié de nous Seigneur, car nous sommes de pauvres pécheurs !... (Mt 9,10-11) (NHA 1023) (Lc 18,13) Oh ! Seigneur, renvoyez-nous justifiés... Que tous ceux qui ne sont point éclairés du lumineux flambeau de la Foi +046 le voient luire enfin... ô Jésus, s'il faut que la table souillée par eux soit purifiée par une âme qui vous aime, je veux bien y manger seule le pain de l'épreuve jusqu'à ce qu'il vous plaise de m'introduire dans votre lumineux royaume. la seule grâce que je vous demande c'est de ne jamais vous offenser !... Ma Mère bien-aimée, ce que je vous écris n'a pas de suite ; ma petite histoire qui ressemblait à un conte de fée s'est tout à coup changée en prière, je ne sais pas quel intérêt vous pourrez trouver à lire toutes ces pensées confuses et mal exprimées, enfin ma Mère, je n'écris pas pour faire une oeuvre littéraire mais par obéissance, si je vous ennuie, du moins vous verrez que votre enfant a fait preuve de bonne volonté. Je vais donc

Manuscrit C Folio 6 Verso.

sans me décourager continuer ma petite comparaison, au point où je l'avais laissée. Je disais que la certitude d'aller un jour loin du pays triste et ténébreux m'avait été donnée dès mon enfance ; non seulement je croyais d'après ce que j'entendais dire aux personnes plus savantes que moi, mais encore je sentais au fond de mon coeur des aspirations vers une région plus belle. De même que le génie de Christophe Colomb lui fit pressentir qu'il existait un nouveau monde, alors que personne n'y avait songé, ainsi je sentais qu'une autre terre me servirait un jour de demeure stable. (He 13,14) Mais tout à coup les brouillards qui m'environnent deviennent plus épais, ils pénètrent dans mon âme et l'enveloppent de telle sorte qu'il ne m'est plus possible de retrouver en elle l'image si douce de ma Patrie, tout a disparu ! Lorsque je veux reposer mon coeur fatigué des ténèbres qui l'entourent, par le souvenir du pays lumineux vers lequel j'aspire, mon tourment redouble ; il me semble que les ténèbres, empruntant la voix des pécheurs, me disent en se moquant de moi : " Tu rêves la lumière, une patrie embaumée des plus suaves parfums, tu rêves la possession éternelle du Créateur de toutes ces merveilles, tu crois sortir un jour des brouillards qui t'environnent ! Avance, avance, réjouis-toi de la mort qui te donnera, non ce que tu espères, mais une nuit plus profonde encore, la nuit du néant. "

Manuscrit C Folio 7 Recto.

Mère bien-aimée, l'image que j'ai voulu vous donner des ténèbres qui obscurcissent mon âme est aussi imparfaite qu'une ébauche comparée au modèle ; cependant je ne veux pas en écrire plus long, je craindrais de blasphémer... j'ai peur même d'en avoir trop dit... Ah ! que Jésus me pardonne si je Lui ai fait de la peine, mais Il sait bien que tout en n'ayant pas la jouissance de la Foi, je tâche au moins d'en faire les oeuvres. Je crois avoir fait plus d'actes de foi depuis un an que pendant toute ma vie. A chaque nouvelle occasion de combat, lorsque mon ennemi vient me provoquer, je me conduis en brave, sachant que c'est une lâcheté de se battre en duel, je tourne le dos à mon adversaire sans daigner le regarder en face ; mais je cours vers mon Jésus, je Lui dis être prête à verser jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour confesser qu'il y a un Ciel. Je Lui dis que je suis heureuse de ne pas jouir de ce beau Ciel sur la terre afin qu'Il l'ouvre pour l'éternité aux pauvres incrédules. Aussi malgré cette épreuve qui m'enlève toute jouissance, je puis cependant m'écrier : " Seigneur vous me comblez de JOIE par TOUT ce que vous faites. " (Ps. XCI) (NHA 1024) (Ps 92,5) Car est-il une joie plus grande que celle de souffrir pour votre amour ? Plus la souffrance est intime, moins elle paraît aux yeux des créatures, plus elle vous réjouit, ô mon Dieu ! Mais si par impossible vous-même deviez ignorer ma souffrance, je serais encore heureuse de la posséder si par elle je pouvais empêcher ou réparer une seule faute commise contre la Foi...

Manuscrit C Folio 7 Verso.

Ma Mère Bien-aimée, je vous parais peut-être exagérer mon épreuve, en effet si vous jugez d'après les sentiments que j'exprime dans les petites poésies que j'ai composées cette année, je dois vous sembler une âme remplie de consolations et pour laquelle le voile de la foi s'est presque déchiré, et cependant... ce n'est plus un voile pour moi, c'est un mur qui s'élève jusque'aux cieux et couvre le firmament étoilé... Lorsque je chante le bonheur du Ciel, l'éternelle possession de Dieu, je n'en ressens aucune joie, car je chante simplement ce que JE VEUX CROIRE. Parfois il est vrai, un tout petit rayon de soleil vient illuminer mes ténèbres, alors l'épreuve cesse un instant, mais ensuite le souvenir de ce rayon au lieu de me causer de la joie rend mes ténèbres plus épaisses encore. O ma Mère, jamais je n'ai si bien senti combien le Seigneur est doux et miséricordieux, (Ps 103,6) il ne m'a envoyé cette épreuve qu'au moment où j'ai eu la force de la supporter, plus tôt je crois bien qu'elle m'aurait plongée dans le découragement... Maintenant elle enlève tout ce qui aurait pu se trouver de satisfaction naturelle dans le désir que j'avais du Ciel... Mère bien-aimée, il me semble maintenant que rien ne m'empêche de m'envoler, car je n'ai plus de grands désirs si ce n'est celui d'aimer jusqu'à mourir d'amour... (9 Juin) (NHA 1025)

Manuscrit C Folio 8 Recto.

Ma Mère chérie, je suis tout étonnée en voyant ce que je vous ai écrit hier, quel griffonnage !.., ma main tremblait de telle sorte qu'il m'a été impossible de continuer et maintenant je regrette même d'avoir essayé d'écrire, j'espère qu'aujourd'hui je vais le faire plus lisiblement, car je ne suis plus dans le dodo mais dans un joli petit fauteuil tout blanc. O ma Mère, je sens bien que tout ce que je vous dis n'a pas de suite, mais je sens aussi le besoin avant de vous parler du passé de vous dire mes sentiments présents, Plus tard peut-être en aurai-je perdu le souvenir. Je veux d'abord vous dire combien je suis touchée de toutes vos délicatesses maternelles, ah ! croyez-le, ma Mère bien-aimée, le coeur de votre enfant est rempli de reconnaissance, jamais il n'oubliera tout ce qu'il vous doit... Ma Mère, ce qui me touche par-dessus tout, c'est la neuvaine que vous faites à Notre Dame des Victoires (NHA 1026) ce sont les messes que vous faites dire pour obtenir ma guérison. Je sens que tous ces trésors spirituels font un grand bien à mon âme ; au commencement de la neuvaine, je vous disais, ma Mère, qu'il fallait que la Saint Vierge me guérisse ou bien qu'elle m'emporte dans les Cieux, car je trouvais cela bien triste pour vous et la communauté d'avoir la charge d'une jeune religieuse malade ; maintenant je veux bien être malade toute ma vie si cela fait plaisir au bon Dieu et je consens même à ce que ma vie soit très longue. La seule

Manuscrit C Folio 8 Verso.

grâce que je désire, c'est qu'elle soit brisée par l'amour. Oh ! non, je ne crains pas une longue vie, je ne refuse pas le combat car le Seigneur est la roche où je suis élevée, qui dresse mes main an combat et mes doigts à la guerre. Il est mon bouclier, j'espère en Lui (Ps. CXLIII) (NHA 1027) (Ps 144,1-2) aussi jamais je n'ai demandé au bon Dieu de mourir jeune, il est vrai que j'ai toujours espéré que c'est là sa volonté. Souvent le Seigneur se contente du désir de travailler pour sa gloire et vous savez, ma Mère, que mes désirs sont bien grands. Vous savez aussi que Jésus m'a présenté plus d'un calice amer qu'il a éloigné de mes lèvres avant que je le boive, (Lc 22,42) mais pas avant de m'en avoir fait savourer l'amertume. Mère bien-aimée, le Saint roi David avait raison lorsqu'il chantait : Qu'il est bon, qu'il est doux à des frères d'habiter ensemble dans une parfaite union. (NHA 1028) (Ps 133,1) C'est vrai, je l'ai senti bien souvent, mais c'est au sein des sacrifices que cette union doit avoir lieu sur la terre. Ce n'est point pour vivre avec mes soeurs que je suis venue au Carmel, c'est uniquement pour répondre à l'appel de Jésus ; ah ! je pressentais bien que ce devait être un sujet de souffrance continuelle de vivre avec ses soeurs, lorsqu'on ne veut rien accorder à la nature. Comment peut-on dire que c'est plus parfait de s'éloigner des siens ?... A-t-on jamais reproché à des frères de combattre sur le même champ de bataille, leur a-t-on reproché de voler ensemble pour cueillir la palme du martyre ?... Sans doute, on a jugé

Manuscrit C Folio 9 Recto.

avec raison qu'ils s'encourageaient mutuellement, mais aussi que le martyre de chacun devenait celui de tous. Ainsi en est-il dans la vie religieuse que les théologiens appellent un martyre. En se donnant à Dieu le coeur ne perd pas sa tendresse naturelle, cette tendresse au contraire grandit en devenant plus pure et plus divine. Mère bien-aimée, c'est de cette tendresse que je vous aime, que j'aime mes soeurs ; je suis heureuse de combattre en famille pour la gloire du Roi des Cieux, mais je suis prête aussi à voler sur un autre champ de bataille si le Divin Général m'en exprimait le désir. Un commandement ne serait pas nécessaire mais un regard, un simple signe. Depuis mon entrée dans l'arche bénie, j'ai toujours pensé que si Jésus ne m'emportait bien vite au Ciel, le sort de la petite colombe de Noé serait le mien ; qu'un jour le Seigneur ouvrirait la fenêtre de l'arche et me dirait de voler bien loin, bien loin, vers des rivages infidèles, portant avec moi la petite branche d'olivier. (Gn 8,11-12) Ma Mère, cette pensée a fait grandir mon âme, elle m'a fait planer plus haut que tout le créé. J'ai compris que même au Carmel il pouvait encore y avoir des séparations, qu'au Ciel seulement l'union sera complète et éternelle ; alors j'ai voulu que mon âme habite dans les Cieux, qu'elle ne regarde les choses de la terre que de loin. J'ai accepté non seulement de m'exiler au milieu d'un peuple inconnu, mais ce qui m'était bien plus amer, j'ai accepté l'exil

Manuscrit C Folio 9 Verso.

pour mes soeurs. Jamais je n'oublierai le 2 Août 1896, ce jour-là qui se trouvait justement celui du départ des missionnaires, (NHA 1029) il fut sérieusement question de celui de Mère Agnès de Jésus. Ah ! je n'aurais pas voulu faire un mouvement pour l'empêcher de partir ; je sentais cependant une grande tristesse dans mon coeur, je trouvais que son âme si sensible, si délicate n'était pas faite pour vivre au milieu d'âmes qui ne sauraient la comprendre, mille autres pensées se pressaient en foule dans mon esprit et Jésus se taisait, il ne commandait pas à la tempête... (Mc 4,37-39) Et moi je lui disais : Mon Dieu, pour votre amour j'accepte tout : si vous le voulez, je veux bien souffrir jusqu'à mourir de chagrin. Jésus se contenta de l'acceptation, mais quelques mois après, on parla du départ de Soeur Geneviève et de Soeur Marie de la Trinité : alors ce fut an autre genre de souffrance, bien intime, bien profonde, je me représentais toutes les épreuves, les déceptions qu'elles auraient à souffrir, enfin mon ciel était chargé de nuages... seul le fond de mon coeur restait dans le calme et la paix. Ma Mère bien-aimée, votre prudence sut découvrir la volonté du Bon Dieu et de sa part vous avez défendu à vos novices de penser maintenant à quitter le berceau de leur enfance religieuse ; mais leurs aspirations, vous les compreniez puisque vous-même, ma Mère, aviez demandé dans votre jeunesse d'aller à Saïgon, c'est ainsi que souvent les désirs des mères trouvent un écho dans l'âme

Manuscrit C Folio 10 Recto.

de leurs enfants. O ma Mère chérie, votre désir apostolique trouve en mon âme, vous le savez, un écho bien fidèle ; laissez-moi vous confier pourquoi j'ai désiré et désire encore, si la Sainte Vierge me guérit, quitter pour une terre étrangère la délicieuse oasis où je vis si heureuse sous votre regard maternel. Il faut, ma Mère, (vous me l'avez dit) pour vivre dans les carmels étrangers, une vocation toute spéciale, beaucoup d'âmes s'y croient appelées sans l'être en effet, vous m'avez dit aussi que j'avais cette vocation et que ma santé seule était un obstacle, je sais bien que cet obstacle disparaîtrait si le Bon Dieu m'appelait au loin, aussi je vis sans aucune inquiétude. S'il me fallait un jour quitter mon cher Carmel, ah ! ce ne serait pas sans blessure, Jésus ne m'a pas donné un coeur insensible et c'est justement parce qu'il est capable de souffrir que je désire qu'il donne à Jésus tout ce qu'il peut donner. Ici, Mère bien-aimée, je vis sans aucun embarras des soins de la misérable terre, je n'ai qu'à remplir la douce et facile mission que vous m'avez confiée. Ici je suis comblée de vos prévenances maternelles, je ne sens pas la pauvreté n'ayant jamais manqué de rien. Mais surtout, ici je suis aimée, de vous et de toutes les soeurs, et cette affection m'est bien douce. Voilà pourquoi je rêve un monastère où je serais inconnue, où j'aurais à souffrir la pauvreté, le manque d'affection, enfin l'exil du coeur. Ah ! ce n'est pas dans l'intention de rendre des services au Carmel qui

Manuscrit C Folio 10 Verso.

voudrait bien me recevoir, que je quitterais tout ce qui m'est cher ; sans doute, je ferais tout ce qui dépendrait de moi, mais je connais mon incapacité et je sais qu'en faisant de mon mieux je n'arriverais pas à bien faire, n'ayant comme je le disais tout à l'heure aucune connaissance des choses de la terre. Mon seul but serait donc d'accomplir la volonté du bon Dieu, de me sacrifier pour Lui de la manière qu'il lui plairait. (Mt 6,10) Je sens bien que je n'aurais aucune déception, car lorsqu'on s'attend à une souffrance pure et sans aucun mélange, la plus petite joie devient une surprise inespérée ; et puis vous le savez, ma Mère, la souffrance elle-même devient la plus grande des joies lorsqu'on la recherche comme le plus précieux des trésors. Oh non ! ce n'est pas avec l'intention de jouir du fruit de mes travaux que je voudrais partir, si c'était là mon but je ne sentirais pas cette douce paix qui m'inonde et je souffrirais même de ne pouvoir réaliser ma vocation pour les missions lointaines. Depuis longtemps je ne m'appartiens plus, je suis livrée totalement à Jésus, Il est donc libre de faire de moi ce qu'il lui plaira. Il m'a donné l'attrait d'un exil complet, Il m'a fait comprendre toutes les souffrances que j'y rencontrerais, me demandant si je voulais boire ce calice jusqu'à la lie ; (Mt 20,21-23) aussitôt j'ai voulu saisir cette coupe que Jésus me présentait, mais Lui, retirant sa main, me fit comprendre que l'acceptation Le contentait.

Manuscrit C Folio 11 Recto.

O ma Mère, de quelles inquiétudes on se délivre en faisant voeu d'obéissance ! Que les simples religieuses sont heureuses ! Leur unique boussole étant la volonté des supérieurs, elles sont toujours assurées d'être dans le droit chemin, elles n'ont pas à craindre de se tromper même s'il leur paraît certain que les supérieurs se trompent. Mais lorsqu'on cesse de regarder la boussole infaillible, lorsqu'on s'écarte de la voie qu'elle dit de suivre sous prétexte de faire la volonté de Dieu qui n'éclaire pas bien ceux qui pourtant tiennent sa place, aussitôt l'âme s'égare dans des chemins arides où l'eau de la grâce leur manque bientôt. Mère bien-aimée, vous êtes la boussole que Jésus m'a donnée pour me conduire sûrement au rivage éternel. Qu'il m'est doux de fixer sur vous mon regard et d'accomplir ensuite la volonté du Seigneur. Depuis qu'Il a permis que je souffre des tentations contre la foi, Il a beaucoup augmenté dans mon coeur l'esprit de foi qui me fait voir en vous, non seulement une Mère qui m'aime et que j'aime, mais surtout qui me fait voir Jésus vivant en votre âme et me communiquant par vous sa volonté. Je sais bien, ma Mère, que vous me traitez en âme faible, en enfant gâtée, aussi je n'ai pas de mal à porter le fardeau de l'obéissance, mais il me semble, d'après ce que je sens au fond de mon coeur, que je ne changerais pas de conduite et que mon amour pour vous ne souffrirait aucune diminution s'il

Manuscrit C Folio 11 Verso.

vous plaisait de me traiter sévèrement, car je verrais encore que c'est la volonté de Jésus que vous agissiez ainsi pour le plus grand bien de mon âme. Cette année, ma Mère chérie, le bon Dieu m'a fait la grâce de comprendre ce que c'est que la charité ; avant je le comprenais, il est vrai, mais d'une manière imparfaite, je n'avais pas approfondi cette parole de Jésus : " Le second commandement est SEMBLABLE an premier : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. " (NHA 1030) (Mt 22,39) Je m'appliquais surtout à aimer Dieu et c'est en l'aimant que j'ai compris qu'il ne fallait pas que mon amour se traduisît seulement par des paroles, car : " Ce ne sont pas ceux qui disent : Seigneur, Seigneur qui entreront dans le royaume des cieux, mais ceux qui font la volonté de Dieu. " (NHA 1031) (Mt 7,21) " Cette volonté, Jésus l'a fait connaître plusieurs fois, je devrais dire presque à chaque page de son évangile ; mais la dernière cène, lorsqu'Il sait que le coeur de ses disciples brûle d'un plus ardent amour pour Lui qui vient de se donner à eux, dans l'ineffable mystère de son Eucharistie, ce doux Sauveur veut leur donner un commandement nouveau. Il leur dit avec une inexprimable tendresse : Je vous fais un commandement nouveau, c'est de vous entr'aimer, et que COMME JE VOUS AI AIMES, VOUS VOUS AIMIEZ LES UNS LES AUTRES. (Jn 13,34-35) La marque à quoi tout le monde connaîtra que vous êtes mes disciples, c'est si vous vous entr'aimez. (NHA 1032)

Manuscrit C Folio 12 Recto.

Comment Jésus a-t-Il aimé ses disciples et pourquoi les a-t-Il aimés ? Ah ! ce n'était pas leurs qualités naturelles qui pouvaient l'attirer, il y avait entre eux et Lui une distance infinie. Il était la science, la Sagesse Eternelle, ils étaient de pauvres pêcheurs, ignorants et remplis de pensées terrestres. Cependant Jésus les appelle ses amis, ses frères. (Col 2,3) (NHA 1033) (Jn 15,15) Il veut les voir régner avec Lui dans le royaume de son Père (Lc 22,30) et pour leur ouvrir ce royaume Il veut mourir sur une croix car Il a dit : Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime. (NHA 1034) (Jn 15,13) Mère bien-aimée, en méditant ces paroles de Jésus, j'ai compris combien mon amour pour mes soeurs était imparfait, j'ai vu que je ne les aimais pas comme le Bon Dieu les aime. Ah ! je comprends maintenant que la charité parfaite consiste à supporter les défauts des autres, à ne point s'étonner de leurs faiblesses, à s'édifier des plus petits actes de vertus qu'on leur voit pratiquer, mais surtout j'ai compris que la charité ne doit point rester enfermée dans le fond du coeur : Personne, a dit Jésus, n'allume un flambeau pour le mettre sous le boisseau, mais on le met sur le chandelier, afin qu'il éclaire TOUS ceux qui sont dans la maison. (NHA 1035) Il me semble que ce flambeau représente la charité qui doit éclairer, réjouir, non seulement ceux qui me sont les plus chers, mais TOUS ceux qui sont dans la maison, sans excepter personne. (Mt 5,15) Lorsque le Seigneur avait ordonné à son peuple

Manuscrit C Folio 12 Verso.

d'aimer son prochain comme soi-même. (NHA 1036) Il n'était pas encore venu sur la terre ; aussi sachant bien à quel degré l'on aime sa propre personne, Il ne pouvait demander à ses créatures un amour plus grand pour le prochain. (Lv 19,18) Mais lorsque Jésus fit à ses apôtres un commandement nouveau, SON COMMANDEMENT A LUI, (NHA 1037) comme Il le dit plus loin, ce n'est plus d'aimer le prochain comme soi-même qu'Il parle mais de l'aimer comme Lui, Jésus l'a aimé, comme Il l'aimera jusqu'à la consommation des siècles... Ah ! Seigneur, je sais que vous ne commandez rien d'impossible, vous connaissez mieux que moi ma faiblesse, mon imperfection, vous savez bien que jamais je ne pourrais aimer mes soeurs comme vous les aimez, si vous-même, ô mon Jésus, ne les aimiez encore en moi. C'est parce que vous voulez m'accorder cette grâce que vous avez fait un commandement nouveau. (Jn 13,24-25) Oh ! que je l'aime puisqu'il me donne l'assurance que votre volonté est d'aimer en moi tous ceux que vous me commandez d'aimer !... Oui je le sens , lorsque je suis charitable, c'est Jésus seul qui agit en moi ; plus je suis unie à Lui, plus aussi j'aime toutes mes soeurs. Lorsque je veux augmenter en moi cet amour, lorsque surtout le démon essaie de me mettre devant les yeux de l'âme les défauts de telle ou telle soeur qui m'est moins sympathique, je m'empresse de rechercher ses vertus, ses bons désirs, je me dis que si je l'ai vue tomber une fois elle peut bien avoir remporté un grand

Manuscrit C Folio 13 Recto.

nombre de victoires qu'elle cache par humilité, et que même ce qui me paraît une faute peut très bien être à cause de l'intention un acte de vertu. Je n'ai pas de peine à me le persuader, car j'ai fait un jour une petite expérience qui m'a prouvé qu'il ne faut jamais juger. C'était pendant une récréation, la portière sonne deux coups, il fallait ouvrir la grande porte des ouvriers pour faire entrer des arbres destinés à la crèche. La récréation n'était pas gaie, car vous n'étiez pas là, ma Mère chérie, aussi je pensais que si l'on m'envoyait servir de tierce (NHA 1038) je serais bien contente ; justement mère Sous-Prieure me dit d'aller en servir, ou bien la soeur qui se trouvait à côté de moi ; aussitôt je commence défaire notre tablier, mais assez doucement pour que ma compagne ait quitté le sien avant moi, car je pensais lui faire plaisir en la laissant être tierce. La soeur qui remplaçait la dépositaire nous regardait en riant et voyant que je m'étais levée la dernière, elle me dit : " Ah ! j'avais bien pensé que ce n'était pas vous qui alliez gagner une perle à votre couronne, vous alliez trop lentement... " Bien certainement toute la communauté crut que j'avais agi par nature et je ne saurais dire combien une aussi petite chose me fit de bien à l'âme et me rendit indulgente pour les faiblesses des autres.

Partager cet article
Repost0
31 mai 2008 6 31 /05 /mai /2008 15:18
Papa de Thérèse
Louis Martin (1823-1894)

De quoi donc aurais-je peur ? Ah ! le Dieu infiniment juste qui daigna

Manuscrit A Folio 84 Recto.

pardonner avec tant de bonté toutes les fautes de l'enfant prodigue, (Lc 15,21-24) ne doit-Il pas être juste aussi envers moi qui " suis toujours avec Lui ?... (NHA 830) (Lc 15,31) Cette année, le 9 Juin, fête de la Sainte Trinité, j'ai reçu la grâce de comprendre plus que jamais combien Jésus désire être aimé. (NHA 831) Je pensais aux âmes qui s'offrent comme victimes à la Justice de Dieu afin de détourner et d'attirer sur elles es châtiments réservés aux coupables, cette offrande me semblait grande et généreuse, mais j'étais loin de me sentir portée à la faire. " O mon Dieu ! m'écriai-je au fond de mon coeur, n'y aura-t-il que votre Justice qui recevra des âmes s'immolant en victimes ?... Votre Amour Miséricordieux n'en a-t-il pas besoin lui aussi ?... De toutes parts il est méconnu, rejeté ; les coeurs auxquels vous désirez le prodiguer se tournent vers les créatures leur demandant le bonheur avec leur misérable affection, au lieu de se jeter dans vos bras et d'accepter votre Amour infini... O mon Dieu ! votre Amour méprisé va-t-il rester en votre Coeur ? Il me semble que si vous trouviez des âmes s'offrant en Victimes d'holocaustes à votre Amour, vous les consumeriez rapidement, il me semble que vous seriez heureux de ne point comprimer les flots d'infinies tendresses qui sont en vous... Si votre Justice aime à se décharger, elle qui ne s'étend que sur la terre, combien plus votre Amour Miséricordieux désire-t-il embraser les âmes, puisque votre Miséricorde s'élève jusqu'aux Cieux... (NHA 832) O mon Jésus ! que ce soit moi cette heureuse victime, consumez votre holocauste par le feu de votre Divin Amour !... " (Ps 36,6) Ma Mère chérie, vous qui m'avez permis de m'offrir ainsi au Bon Dieu, vous savez les fleuves ou plutôt les océans de grâces qui sont venus inonder mon âme... Ah ! depuis cet heureux jour, il me semble que l'Amour me pénètre et m'environne, il me semble qu'à chaque instant cet Amour Miséricordieux me renouvelle, purifie mon âme et n'y laisse aucune trace de péché, aussi

Manuscrit A Folio 84 Verso.

je ne puis craindre le purgatoire... Je sais que par moi-même je ne mériterais pas même d'entrer dans ce lieu d'expiation, puisque les âmes saintes peuvent seules y avoir accès, mais je sais aussi que le Feu de l'Amour est plus sanctifiant que celui du purgatoire, je sais que Jésus ne peut désirer pour nous de souffrances inutiles et qu'Il ne m'inspirerait pas les désirs que je ressens, s'Il ne voulait les combler... Oh ! qu'elle est douce la voie de l'Amour !... Comme je veux m'appliquer à faire toujours avec le plus grand abandon, la volonté du Bon Dieu !... (Mt 6,10) Voilà, ma Mère chérie, tout ce que je puis vous dire de la vie de votre petite Thérèse, vous connaissez bien mieux par vous-même, ce qu'elle est et ce que Jésus a fait pour elle, aussi vous me pardonnerez d'avoir beaucoup abrégé l'histoire de sa vie religieuse... Comment s'achèvera-t-elle, cette " histoire d'une petite fleur blanche ? " Peut-être la petite fleur sera-t-elle cueillie dans sa fraîcheur ou bien transplantée sur d'autres rivages... (NHA 833) Je l'ignore, mais ce dont je suis certaine, c'est que la Miséricorde du Bon Dieu l'accompagnera toujours, (Ps 23,6) c'est que jamais elle ne cessera de bénir la Mère chérie qui l'a donnée à Jésus ; éternellement elle se réjouira d'être une des fleurs de sa couronne... Eternellement elle chantera avec cette Mère chérie le cantique toujours nouveau de l'Amour... (Ap 14,3)

Manuscrit A Folio 85 Recto.

Folio vide

Manuscrit A Folio 85 Verso.

EXPLICATION DES ARMOIRIES. Le blason JHS est celui que Jésus a daigné apporter en dot à sa pauvre pette épouse. L'orpheline de la Bérésina (NHA 834) est devenue Thérèse de l'ENFANT Jésus et de la SAINTE FACE, ce sont là ses titres de noblesse, sa richesse et son espérance. La Vigne qui sépare en deux le blason est encore la figure de Celui qui daigna nous dire : " Je suis la Vigne et vous êtes les branches, je veux que vous me rapportiez beaucoup de fruits " (NHA 835) (Jn 15,5) Les deux rameaux entourant, l'un la Ste Face, l'autre le petit Jésus sont l'image de Thérèse qui n'a qu'un désir ici-bas : celui de s'offrir comme une petite grappe de raisin pour rafraîchir Jésus enfant, l'amuser, se laisser presser par Lui au gré de ses caprices et de pouvoir aussi étancher la soif ardente qu'Il ressentit pendant sa passion. (Jn 19,28) La harpe représente encore Thérèse qui veut sans cesse chanter à Jésus des mélodies d'amour. Le blason FMT est celui de Marie-Françoise-Thérèse, la petite fleur de la Sainte Vierge, aussi cette petite fieur est-elle représentée recevant les rayons bienfaisants de la Douce Etoile du matin. La terre verdoyante représente la famille bénie au sein de laquelle la fleurette a grandi ; plus loin on voit une montagne qui représente le Carmel. C'est en ce lieu béni que Thérèse a choisi pour figurer en ses armoiries le dard enflammé de l'amour qui doit lui mériter la palme du martyre en attendant qu'elle puisse véritablement donner son sang pour Celui qu'elle aime. Car pour répondre à tout l'amour de Jésus elle voudrait faire pour Lui ce qu'Il a fait pour elle... mais Thérèse n'oublie pas qu'elle n'est qu'un faible roseau aussi l'a-t-elle placé sur son blason. Le triangle lumineux représente l'adorable Trinité qui ne cesse de répandre ses dons inestimables sur l'âme de la pauvre petite Thérèse, aussi dans sa reconnaissance elle n'oubliera jamais cette devise : " L'Amour ne se paie que par l'Amour. " (NHA 836)

Manuscrit A Folio 86 Recto.

(En caractères Gothiques dessinés par Thérèse)

JE CHANTERAI ETERNELLEMENT LES MISÉRICORDES DU SEIGNEUR ! (Ps 89,2)

(Ici le dessin des armoiries : Colorié par Thérèse)

(Et... en bas de page, en Gothique dessiné...)

JOURS DE GRÂCES, ACCORDES PAR LE SEIGNEUR, A SA PETITE EPOUSE.

Naissance 2 Janvier 1873

Baptême 4 Janvier 1873
Sourire de la Ste Vierge Mai 1883

Première Communion 8 Mai 1884
Confirmation 14 juin 1884

Conversion 25 Décembre 1886
Audience de Léon XIII 20 Novembre 1887
Entrée au Carmel 9 Avril 1888

Prise d'Habit 10 Janvier 1889
Notre grande richesse 12 Février 1889

Examen canonique Septembre 1890

Bénédiction de Léon XIII Septembre 1890
Profession 8 Septembre 1890

Prise de voile 24 Septembre 1890

Offrande de moi-même à l'Amour 9 Juin 1895

(Ainsi s'achève le MANUSCRIT A)

Lettre a soeur Marie du Sacré-Cœur, Manuscrit autobiographique (1896).

MANUSCRIT B

Manuscrit B Folio 1 Recto.

La Vocation de l'Amour

J. M. J. T.

(Septembre 1896)

Jésus +

O ma Soeur chérie ! vous me demandez de vous donner un souvenir de ma retraite, (NHA 901) retraite qui peut-être sera la dernière... (NHA 902) Puisque notre Mère (NHA 903) le permet c'est une joie pour moi de venir m'entretenir avec vous qui êtes deux fois ma Soeur, avec vous qui m'avez prêté votre voix, promettant en mon nom que je ne voulais servir que Jésus, alors qu'il ne m'était pas possible de parler... Chère petite Marraine, c'est l'enfant que vous avez offerte au Seigneur qui vous parle ce soir, c'est elle qui vous aime comme une enfant sait aimer sa Mère... Au Ciel seulement vous connaîtrez toute la reconnaissance qui déborde de mon coeur... O ma Soeur chérie ! vous voudriez entendre les secrets que Jésus confie à votre petite fille, ces secrets Il vous les confie, je le sais, car c'est vous qui m'avez appris à recueillir les enseignements Divins, cependant je vais essayer de balbutier quelques mots, bien que je sente qu'il est impossible à la parole humaine de redire des choses que le coeur humain peut à peine pressentir... (1Co 2,9) Ne croyez pas que je nage dans les consolations, oh non ! ma consolation c'est de n'en pas avoir sur la terre. Sans se montrer, sans faire entendre sa voix, Jésus m'instruit dans le secret, ce n'est pas par le moyen des livres, car je ne comprends pas ce que je lis, mais parfois une parole comme celle-ci que j'ai tirée à la fin de l'oraison (après être restée dans le silence et la sécheresse) vient me consoler : Voici le maître que je te donne, il t'apprendra tout ce que tu dois faire. Je veux te faire lire dans le livre de vie, où est contenue la science d'AMOUR. " (NHA 904) La science d'Amour, ah oui ! cette parole résonne doucement à l'oreille de mon âme, je ne désire que cette science-là. Pour elle, ayant donné toutes mes richesses, j'estime comme l'épouse des sacrés cantiques n'avoir rien donné... (NHA 905) (Ct 8,7) Je comprends si bien qu'il n'y a que l'amour qui puisse nous rendre agréables au Bon Dieu que cet amour est le seul bien que j'ambitionne. Jésus se plaît à me montrer l'unique chemin qui conduit à cette fournaise Divine, ce chemin c'est l'abandon du petit enfant qui s'endort sans crainte dans les bras de son Père... " Si quelqu'un est tout petit, qu'il vienne à moi. " (NHA 906) a dit l'Esprit Saint par la bouche de Salomon et ce même Esprit d'Amour a dit encore que " La miséricorde est accordée aux petits. " (Pr 9,4 Sg 6,7) (NHA 907) En son nom, le prophète Isaïe nous révèle qu'au dernier jour " Le Seigneur conduira son troupeau dans les pâturages, qu'il rassemblera les petits agneaux et les pressera sur son sein. " (Is 40,11) (NHA 908) et comme si toutes ces promesses ne suffisaient pas, le même prophète dont le regard inspiré plongeait déjà dans les profondeurs éternelles, s'écrie au nom du Seigneur : " Comme une mère caresse son enfant, ainsi je vous consolerai, je vous porterai sur mon sein et je vous caresserai sur mes genoux. " (NHA 909) (Is 66,12-13) O Marraine chérie ! après un pareil langage, il n'y a plus qu'à se taire, à pleurer de reconnaissance

Manuscrit B Folio 1 Verso.

et d'amour... Ah ! si tontes les âmes faibles et imparfaites sentaient ce que sent la plus petite de toutes les âmes, l'âme de votre petite Thérèse, pas une seule ne désespérerait d'arriver au sommet de la montagne de l'Amour, puisque Jésus ne demande pas de grandes actions, mais seulement l'abandon et la reconnaissance, puisqu'il a dit dans le Psaume XLIX : " Je n'ai nul besoin des boucs de vos troupeaux, parce que toutes les bêtes des forêts m'appartiennent et les milliers d'animaux qui paissent sur les collines, je connais tous les oiseaux des montagnes... Si j'avais faim, ce n'est pas à vous que je le dirais : car la terre et tout ce qu'elle contient est à moi. Est-ce que je dois manger la chair des taureaux et boire le sang des boucs ?... IMMOLEZ A DIEU des SACRIFICES de LOUANGES et d'ACTIONS DE GRACES. " (NHA 910) (Ps 50,9-14) Voilà donc tout ce que Jésus réclame de nous, il n'a point besoin de nos oeuvres, mais seulement de notre amour, car ce même Dieu qui déclare n'avoir pas besoin de nous dire s'il a faim, n'a pas craint de mendier un peu d'eau à la Samaritaine. Il avait soif... Mais en disant : " Donne moi à boire. " (NHA 911) (Jn 4,6-13) c'était l'amour de sa pauvre créature que le Créateur de l'univers réclamait. Il avait soif d'amour... Ah ! je le sens plus que jamais Jésus est altéré, Il ne rencontre que des ingrats et des indifférents parmi les disciples du monde et parmi ses disciples à lui, il trouve, hélas ! peu de coeurs qui se livrent à lui sans réserve, qui comprennent toute la tendresse de son Amour infini. Soeur chérie, que nous sommes heureuses de comprendre les intimes secrets de notre époux, ah ! si vous vouliez écrire tout ce que vous en connaissez, nous aurions de belles pages à lire, mais je le sais, vous aimez mieux garder au fond de votre coeur " Les secrets du Roi, " à moi vous dites " Qu'il est honorable de publier les oeuvres du Très-Haut. " (NHA 912) (Tb 12,7) Je trouve que vous avez raison de garder le silence et ce n'est uniquement qu'afin de vous faire plaisir que j'écris ces pages, car je sens mon impuissance à redire avec des paroles terrestres les secrets du Ciel et puis, après avoir tracé des pages et des pages, je trouverais n'avoir pas encore commencé... Il y a tant d'horizons divers, tant de nuances variées à l'infini, que la palette du Peintre Céleste pourra seule, après la nuit de cette vie, me fournir les couleurs capables de peindre les merveilles qu'il découvre à l'oeil de mon âme. Ma Soeur Chérie, vous m'avez demandé de vous écrire mon rêve et " ma petite doctrine, " comme vous l'appelez... Je l'ai fait dans les pages suivantes mais si mal qu'il me semble impossible que vous compreniez. Peut-être allez-vous trouver mes expressions exagérées... Ah ! pardonnez-moi, cela doit tenir à mon style peu agréable, je vous assure qu'il n'est aucune exagération dans ma petite âme, que tout y est calme et reposé... (En écrivant, c'est à Jésus que je parle, cela m'est plus facile pour exprimer mes pensées... Ce qui, hélas ! n'empêche pas qu'elles soient bien mal exprimées !

Manuscrit B Folio 2 Recto.

J. M. J. T.

8 Septembre 1896 (NHA 913)

(A ma chère Soeur Marie du Sacré-Coeur.)

O Jésus, mon Bien-Aimé ! qui pourra dire avec quelle tendresse, quelle douceur, vous conduisez ma petite âme ! comment il vous plaît de faire luire le rayon de votre grâce au milieu même du plus sombre orage ?... Jésus, l'orage grondait bien fort dans mon âme depuis la belle fête de votre triomphe, la radieuse fête de Pâques, lorsqu'un samedi du mois de mai, (NHA 914) pensant aux songes mystérieux qui sont parfois accordés à certaines âmes, je me disais que ce devait être une bien douce consolation, cependant je ne la demandais pas. Le soir, considérant les nuages qui couvraient son ciel, ma petite âme se disait encore que les beaux rêves n'étaient pas pour elle, et sous l'orage elle s'endormit... Le lendemain était le 10 mai, le deuxième DIMANCHE du mois de Marie, peut-être l'anniversaire du jour où la Sainte Vierge daigna sourire à sa petite fleur... (NHA 915) Aux premières lueurs de l'aurore, je me trouvai (en rêve) dans une sorte de galerie, il y avait plusieurs autres personnes, mais éloignées. Notre Mère seule était auprès de moi, out à coup sans avoir vu comment elles étaient entrées, j'aperçus trois carmélites revêtues de leurs manteaux et grands voiles, il me sembla qu'elles venaient pour notre Mère, mais ce que je compris clairement, c'est qu'elles venaient du Ciel. Au fond de mon coeur, je m'écriai : Ah ! que je serais heureuse de voir le visage d'une de ces carmélites ! Alors comme si ma prière avait été entendue par elle, la plus grande des saintes s'avança vers moi ; aussitôt je tombai à genoux. Oh ! bonheur ! la Carmélite leva son voile ou plutôt le souleva et m'en couvrit... sans aucune hésitation, je reconnus la vénérable Mère Anne de Jésus (NHA 916) la fondatrice du Carmel en France. Son visage était beau, d'une beauté immatérielle, aucun rayon ne s'en échappait et cependant malgré le voile qui nous enveloppait toutes les deux, je voyais ce céleste visage éclairé d'une lumière ineffablement douce, lumière qu'il ne recevait pas mais qu'il produisait de lui-même... Je ne saurais redire l'allégresse de mon âme, ces choses se sentent et ne peuvent s'exprimer... Plusieurs mois se sont écoulés depuis ce doux rêve, cependant le souvenir qu'il laisse en mon âme n'a rien perdu de sa fraîcheur, de ses charmes Célestes... Je vois encore le regard et le sourire PLEINS d'AMOUR de la Vénérable Mère. Je crois sentir encore les caresses dont elle me combla... Me voyant si tendrement aimée, j'osai prononcer ces paroles : " O ma Mère ! je vous en supplie, dites-moi si le Bon Dieu me laissera longtemps sur la terre... Viendra-t-Il bientôt me chercher ?... " Souriant avec tendresse, la sainte murmura : " Oui, bientôt, bientôt,... Je vous le promets. " " Ma Mère, ajoutai-je, dites-moi encore si le Bon Dieu ne me demande pas quelque chose

Manuscrit B Folio 2 Verso .

de plus que mes pauvres petites actions et mes désirs. Est-Il content de moi ? " La figure de la Sainte prit une expression incomparablement plus tendre que la première fois qu'elle me parla. Son regard et ses caresses étaient la plus douce des réponses. Cependant elle me dit : " Le Bon Dieu ne demande rien autre chose de vous. Il est content, très content !... " Après m'avoir encore caressée avec plus d'amour que ne l'a jamais fait pour son enfant la plus tendre des mères, je la vis s'éloigner... Mon coeur était dans la joie mais je me souvins de mes soeurs, et je voulus demander quelques grâces pour elles, hélas !... je m'éveillai !... O Jésus ! l'orage alors ne grondait pas, le ciel était calme et serein... je croyais, je sentais qu'il y a un ciel et que ce Ciel est peuplé d'âmes qui me chérissent, qui me regardent comme leur enfant... Cette impression reste dans mon coeur, d'autant mieux que la Vénrable Mère Anne de Jésus m'avait été jusqu'alors absolument indifférente, je ne l'avais jamais invoquée et sa pensée ne me venait à l'esprit qu'en entendant parler d'elle, ce qui était rare. Aussi lorsque j'ai compris à quel point elle m'aimait, combien je lui étais peu indifférente, mon coeur s'est fondu d'amour et de reconnaissance, non seulement pour la Sainte qui m'avait visitée, mais encore pour tous les Bienheureux habitants du Ciel. O mon Bien-Aimé ! cette grâce n'était que le prélude de grâces plus grandes dont tu voulais me combler ; laisse-moi, mon unique Amour, te les rappeler aujourd'hui... aujourd'hui, le sixième anniversaire de notre union... Ah ! pardonne-moi Jésus, si je déraisonne en voulant te dire mes désirs, mes espérances qui touchent à l'infini, pardonne-moi et guéris mon âme en lui donnant ce qu'elle espère !... Etre ton épouse, ô Jésus, être carmélite, être par mon union avec toi la mère des âmes, cela devrait me suffire... il n'en est pas ainsi... Sans doute, ces trois privilèges sont bien ma vocation, Carmélite, Epouse et Mère, cependant je sens en moi d'autres vocations, je me sens la vocation de GUERRIER, de PRETRE, d'APOTRE, de DOCTEUR, de MARTYR ; enfin, je sens le besoin, le désir d'accomplir pour toi Jésus toutes les oeuvres les plus héroïques... Je sens en mon âme le courage d'un Croisé, d'un Zouave Pontifical, je voudrais mourir sur un champ de bataille pour la défense de l'Eglise... Je sens en moi la vocation de PRETRE ; avec quel amour, ô Jésus, je te porterais dans mes mains lorsque, à ma voix, tu descendrais du Ciel... Avec quel amour je te donnerais aux âmes !... Mais hélas ! tout en désirant d'être Prêtre, j'admire et j'envie l'humilité de Saint François d'Assise et je me sens la vocation de l'imiter en refusant la sublime dignité du Sacerdoce. O Jésus ! mon amour, ma vie... comment allier ces contrastes ?

Manuscrit B Folio 3 Recto.

Comment réaliser les désirs de ma pauvre petite âme ?... Ah ! malgré ma petitesse, je voudrais éclairer les âmes comme les Prophètes, les Docteurs, j'ai la vocation d'être Apôtre... je voudrais parcourir la terre, prêcher ton nom et planter sur le sol infidèle ta Croix glorieuse, mais, ô mon Bien-Aimé, une seule mission ne me suffirait pas, je voudrais en même temps annoncer l'Evangile dans les cinq parties du monde et jusque dans les îles les plus reculées... (Is 66,19) Je voudrais être missionnaire non seulement pendant quelques années, mais je voudrais l'avoir été depuis la création du monde et l'être jusqu'à la consommation des siècles... Mais je voudrais par-dessus tout, ô mon Bien-Aimé Sauveur, je voudrais verser mon sang pour toi jusqu'à la dernière goutte... Le Martyre, voilà le rêve de ma jeunesse, ce rêve il a grandi avec moi sous les cloîtres du Carmel... Mais là encore, je sens que mon rêve est une folie, car je ne saurais me borner à désirer un genre de martyre... Pour me satisfaire, il me les faudrait tous... Comme toi, mon époux Adoré, je voudrais être flagellée et crucifiée... Je voudrais mourir dépouillée comme Saint Barthélémy... Comme Saint Jean, je voudrais être plongée dans l'huile bouillante, je voudrais subir tous les supplices infligés aux martyrs... Avec Sainte Agnès et Sainte Cécile, je voudrais présenter mon cou au glaive et comme Jeanne d'Arc, ma soeur chérie, je voudrais sur le bûcher murmurer ton nom, ô JÉSUS... En songeant aux tourments qui seront le partage des chrétiens au temps de l'Antéchrist, je sens mon coeur tressaillir et je voudrais que ces tourments me soient réservés... (NHA 917) Jésus, Jésus, si je voulais écrire tous mes désirs, il me faudrait emprunter ton livre de vie, (NHA 918) (Ap 20,12) là sont rapportées les actions de tous les Saints et ces actions, je voudrais les avoir accomplies pour toi... O mon Jésus ! à toutes mes folies que vas-tu répondre ?... Y a-t-il une âme plus petite, plus impuissante que la mienne !... Cependant à cause même de ma faiblesse, tu t'es plu, Seigneur, à combler mes petits désirs enfantins, et tu veux aujourd'hui, combler d'autres désirs plus grands que l'univers... A l'oraison mes désirs me faisant souffrir un véritable martyre, j'ouvris les épîtres de Saint Paul afin de chercher quelque réponse. Les chapitres XII et XIII de la première épître aux Corinthiens me tombèrent sous les yeux... J'y lus, dans le premier, que tous ne peuvent être apôtres, prophètes, docteurs, etc... que l'Eglise est composée de différents membres et que l'oeil ne saurait être en même temps la main... (NHA 919) (1Co 12,21 12,29) La réponse était claire mais ne comblait pas mes désirs, elle ne me donnait pas la paix... Comme Madeleine se baissant toujours auprès du tombeau vide (Jn 20,11-18) finit par trouver

Manuscrit B Folio 3 Verso

(fin du folio 3r, pour citation) (Comme Madeleine se baissant toujours auprès du tombeau vide finit par trouver) ...03v... ce qu'elle cherchait, ainsi, m'abaissant jusque dans les profondeurs de mon néant je m'élevai si haut que je pus atteindre mon but. (NHA 920) Sans me décourager je continuai ma lecture et cette phrase me soulagea : " Recherchez avec ardeur les DONS les PLUS PARFAITS, mais je vais encore vous montrer une voie plus excellente. " (Jn 20,11-18) (NHA 921) Et l'Apôtre explique comment tous les dons les plus PARFAITS ne sont rien sans l'AMOUR... Que la Charité est la VOIE EXCELLENTE qui conduit sûrement à Dieu. Enfin j'avais trouvé le repos... Considérant le corps mystique de l'Eglise, je ne m'étais reconnue dans aucun des membres décrits par Saint Paul, ou plutôt je voulais me reconnaître en tous... La Charité me donna la clef de ma vocation. Je compris que si l'Eglise avait un corps, composé de différents membres, (1Co 13,1-3) le plus nécessaire, le plus noble de tous ne lui manquait pas, je compris que l'Église avait un Coeur, et que ce Coeur était BRULANT d'AMOUR. Je compris que l'Amour seul faisait agir les membres de l'Eglise, que si l'Amour venait à s'éteindre, les Apôtres n'annonceraient plus l'Evangile, les Martyrs refuseraient de verser leur sang... Je compris que l'AMOUR RENFERMAIT TOUTES LES VOCATIONS, QUE L'AMOUR ETAIT TOUT, QU'IL EMBRASSAIT TOUS LES TEMPS ET TOUS LES LIEUX ... EN UN MOT, QU'IL EST ETERNEL ! ... Alors, dans l'excès de ma joie délirante, je me suis écriée : O Jésus, mon Amour... ma vocation, enfin je l'ai trouvée, MA VOCATION, C'EST L'AMOUR !... Oui j'ai trouvé ma place dans l'Eglise et cette place, ô mon Dieu, c'est vous qui me l'avez donnée... dans le Coeur de l'Eglise, ma Mère, je serai l'AMOUR... ainsi je serai tout... ainsi mon rêve sera réalisé !... (1Co 13,1-4) Pourquoi parler d'une joie délirante ? non, cette expression n'est pas juste, c'est plutôt la paix calme et sereine du navigateur apercevant le phare qui doit le conduire au port... O Phare lumineux de l'amour, je sais comment arriver jusqu'à toi, j'ai trouvé le secret de m'approprier ta flamme. Je ne suis qu'une enfant, impuissante et faible, cependant c'est ma faiblesse même qui me donne l'audace de m'offrir en Victime à ton Amour, ô Jésus ! Autrefois les hosties pures et sans taches étaient seules agréées par le Dieu Fort et Puissant. Pour satisfaire la justice Divine, il fallait des victimes parfaites, mais à la loi de crainte a succédé la loi d'Amour, et l'Amour m'a choisie pour holocauste, moi, faible et imparfaite créature... (Ps 24,8) (Lv 22,18-25) Ce choix n'est-il pas digne de l'Amour ? Oui, pour que l'Amour soit pleinement satisfait, il faut qu'il s'abaisse, qu'il s'abaisse jusqu'au néant et qu'il transforme en feu ce néant...

Manuscrit B Folio 4 Recto .

O Jésus, je le sais, l'amour ne se paie que par l'amour, (NHA 922) aussi j'ai cherché, j'ai trouvé le moyen de soulager mon coeur en te rendant Amour pour Amour. " Employez les richesses qui rendent injustes à vous faire des amis qui vous reçoivent dans les tabernacles éternels. " (NHA 923) (Lc 16,9) Voilà, Seigneur le conseil que tu donnes à tes disciples après leur avoir dit que " Les enfants de ténèbres sont plus habiles dans leurs affaires que les enfants de lumière. " (NHA 924) (Lc 16,8) Enfant de lumière, j'ai compris que mes désirs d'être tout, d'embrasser toutes les vocations, étaient des richesses qui pourraient bien me rendre injuste, alors je m'en suis servie à me faire des amis... Me souvenant de la prière d'Elisée à son Père Elie, lorsqu'il osa lui demander SON DOUBLE ESPRIT, (NHA 925) je me suis présentée devant les Anges et les Saints, et je leur ai dit : " Je suis la plus petite des créatures, je connais ma misère et ma faiblesse, mais je sais aussi combien les coeurs nobles et généreux aiment à faire du bien, je vous supplie donc, ô Bienheureux habitants du Ciel, je vous supplie de M'ADOPTER POUR ENFANT, à vous seuls sera la gloire que vous me ferez acquérir mais daignez exaucer ma prière, elle est téméraire, je le sais, cependant j'ose vous demander de m'obtenir : VOTRE DOUBLE AMOUR. " (2R 2,9 Ap 8,3) Jésus, je ne puis approfondir ma demande, je craindrais de me trouver accablée sous le poids de mes désirs audacieux... Mon excuse, c'est que je suis une enfant, les enfants ne réfléchissent pas à la portée de leurs paroles, cependant leurs parents, lorsqu'ils sont placés sur le trône, qu'ils possèdent d'immenses trésors, n'hésitent pas à contenter les désirs des petits êtres qu'ils chérissent autant qu'eux-mêmes ; pour leur faire pIaisir, ils font des folies, ils vont jusqu'à la faiblesse... Eh bien ! moi je suis l'Enfant de l'Eglise, et l'Eglise est Reine puisqu'elle est ton épouse, ô Divin Roi des Rois... Ce ne sont pas les richesses et la Gloire, (même la Gloire du Ciel) que réclame le coeur du petit enfant... La gloire, il comprend qu'elle appartient de droit à ses Frères, les Anges et les Saints... Sa gloire à lui sera le reflet de celle qui jaillira du front de sa Mère. Ce qu'il demande c'est l'Amour... Il ne sait plus qu'une chose, t'aimer, ô Jésus... Les oeuvres éclatantes lui sont interdites, il ne peut prêcher l'Evangile, verser son sang... mais qu'importe, ses frères travaillent à sa place, et lui, petit enfant, il se tient tout près du trône (Ap 14,3) du Roi et de la Reine, il aime pour ses frères qui combattent... Mais comment témoignera-t-il son Amour, puisque l'Amour se prouve par les oeuvres ? Eh bien, le petit enfant jettera des fleurs, il embaumera de ses parfums le trône royal, il chantera de sa voix argentine le cantique de l'Amour... Oui mon Bien-Æmé, voilà comment se consumera ma vie... Je n'ai d'autre moyen de te prouver mon amour, que de jeter des fleurs, c'est-à-dire de ne laisser échapper aucun petit sacrifice, aucun regard,

Manuscrit B Folio 4 Verso .

aucune parole, de profiter de toutes les plus petites choses et de les faire par amour... Je veux souffrir par amour et même jouir par amour, ainsi je jetterai des fleurs devant ton trône ; je n'en rencontrerai pas une sans l'effeuiller pour toi... puis en jetant mes fleurs, je chanterai, (pourrait-on pleurer en faisant une aussi joyeuse action ?) je chanterai, même lorsqu'il me faudra cueillir mes fleurs au milieu des épines et mon chant sera d'autant plus mélodieux que les épines seront longues et piquantes. Jésus, à quoi te serviront mes fleurs et mes chants ?... Ah ! je le sais bien, cette pluie embaumée, ces pétales fragiles et sans aucune valeur, ces chants d'amour du plus petit des coeurs te charmeront, oui, ces riens te feront plaisir, ils feront sourire l'Eglise Triomphante, elle recueillera mes fleurs effeuillées par amour et les faisant passer par tes Divines Mains, ô Jésus, cette Eglise du Ciel, voulant jouer avec son petit enfant, jettera, elle aussi, ces fleurs ayant acquis par ton attouchement divin une valeur infinie, elle les jettera sur l'Eglise souffrante afin d'en éteindre les flammes, elle les jettera sur l'Eglise combattante afin de lui faire remporter la victoire !... O mon Jésus ! je t'aime, j'aime l'Eglise ma Mère, je me souviens que : " Le plus petit mouvement de PUR AMOUR lui est plus utile que toutes les autres oeuvres réunies ensemble " (NHA 926) mais le PUR AMOUR est-il bien dans mon coeur... Mes immenses désirs ne sont-ils pas un rêve, une folie ?... Ah ! s'il en est ainsi, Jésus, éclaire-moi, tu le sais, je cherche la vérité... si mes désirs sont téméraires, fais-les disparaître car ces désirs sont pour moi le plus grand des martyres... Cependant je le sais, ô Jésus, après avoir aspiré vers les régions les plus élevées de l'Amour, s'il me faut ne pas les atteindre un jour j'aurai goûté plus de douceur dans mon martyre, dans ma folie, que je n'en goûterai au sein des joies de la patrie, à moins que par un miracle tu ne m'enlèves le souvenir de mes espérances terrestres. Alors laisse-moi jouir pendant mon exil des délices de l'amour... Laisse-moi savourer les douces amertumes de mon martyre... Jésus, Jésus, s'il est si délicieux le désir de t'Aimer qu'est-ce donc de posséder, de jouir de l'Amour ?... Comment une âme aussi imparfaite que la mienne peut-elle aspirer à posséder la plénitude de l'Amour ?... 0 Jésus ! mon premier, mon seul Ami, toi que j'aime UNIQUEMENT, dis-moi quel est ce mystère ?. .. Pourquoi ne réserves-tu pas ces immenses aspirations aux grandes âmes, aux Aigles qui planent dans les hauteurs ?... Moi je me considère comme un faible petit oiseau couvert seulement d'un léger duvet, je ne suis pas un aigle j'en ai simplement les yeux et le coeur car malgré ma petitesse extrême j'ose fixer le Soleil Divin, le Soleil de l'Amour et mon coeur sent en lui toutes

Manuscrit B Folio 5 Recto .

les aspirations de l'Aigle... Le petit oiseau voudrait voler vers ce brillant Soleil qui charme ses yeux, il voudrait imiter les Aigles ses frères qu'il voit s'élever jusqu'au foyer Divin de la Trinité Sainte... hélas ! tout ce qu'il peut faire, c'est de soulever ses petites ailes, mais s'envoler, cela n'est pas en son petit pouvoir ! Que va-t-il devenir ? mourir de chagrin se voyant aussi impuissant ?... Oh non ! le petit oiseau ne va pas même s'affliger. Avec un audacieux abandon, il veut rester à fixer son Divin Soleil ; rien ne saurait l'effrayer, ni le vent ni la pluie, et si de sombres nuages viennent à cacher l'Astre d'Amour, le petit oiseau ne change pas de place, il sait que par delà les nuages son Soleil brille toujours, que son éclat ne saurait s'éclipser un seul instant. Parfois il est vrai, le coeur du petit oiseau se trouve assailli par la tempête, il lui semble ne pas croire qu'il existe autre chose que les nuages qui l'enveloppent ; c'est alors le moment de la joie parfaite pour le pauvre petit être faible. Quel bonheur pour lui de rester là quand même, de fixer l'invisible lumière qui se dérobe à sa foi !... Jésus, jusqu'à présent, je comprends ton amour pour le petit oiseau, puisqu'il ne s'éloigne pas de toi... mais je le sais et tu le sais aussi, souvent, l'imparfaite petite créature tout en restant à sa place (c'est-à-dire sous les rayons du Soleil,) (Lc 10,41-42) se laisse un peu distraire de son unique occupation, elle prend une petite graine à droite et à gauche, court après un petit ver... puis rencontrant une petite flaque d'eau elle mouille ses plumes à peine formées, elle voit une fleur qui lui plaît, alors son petit esprit s'occupe de cette fleur... enfin ne pouvant planer comme les aigles, le pauvre petit oiseau s'occupe encore des bagatelles de la terre. Cependant après tous ses méfaits, au lieu d'aller se cacher dans un coin pour pleurer sa misère et mourir de repentir, le petit oiseau se tourne vers son Bien-Aimé Soleil, il présente à ses rayons bienfaisants ses petites ailes mouillées, il gémit comme l'hirondelle (Is 38,14) et dans son doux chant il confie, il raconte en détail ses infidélités pensant dans son téméraire abandon acquérir ainsi plus d'empire, attirer plus pleinement l'amour de Celui qui n'est pas venu appeler les justes mais les pécheurs... (NHA 927) (Mt 9,13) Si l'Astre Adoré demeure sourd aux gazouillements plaintifs de sa petite créature, s'il reste voilé... eh bien ! la petite créature reste mouillée, elle accepte d'être transie de froid et se réjouit encore de cette souffrance qu'elle a cependant méritée... O Jésus ! que ton petit oiseau est heureux d'être faible et petit, que deviendrait-il s'il était grand ?... " Jamais il n'aurait l'audace de paraître en ta présence, de sommeiller devant toi... Oui, c'est là encore une faiblesse du petit oiseau lorsqu'il veut fixer le Divin Soleil et que les nuages l'empêchent de voir un seul rayon, malgré lui ses petits yeux se ferment, sa petite tête se cache sous la petite aile et le pauvre petit être s'endort, croyant toujours fixer son Astre Chéri. A son réveil, il ne se désole pas, son petit coeur reste en paix, il recommence son office d'amour, il invoque les anges et les Saints qui s'élèvent comme des Aigles vers le Foyer dévorant, objet de son envie

Manuscrit B Folio 5 Verso .

et les Aigles prenant en pitié leur petit frère, le protègent, le défendent et mettent en fuite les vautours qui voudraient le dévorer. Les vautours, images des démons, le petit oiseau ne les craint pas, il n'est point destiné à devenir leur proie, mais celle de l'Aigle qu'il contemple au centre du Soleil d'Amour. 0 Verbe Divin, (Jn 1,1-3) c'est toi l'Aigle adoré que J'aime et qui m'attire ! c'est toi qui t'élançant vers la terre d'exil as voulu souffrir et mourir afin d'attirer les âmes jusqu'au sein de l'éternel Foyer de la Trinité Bienheureuse, c'est toi qui remontant vers l'inaccessible Lumière (Mc 16,19) qui sera désormais ton séjour, c'est toi qui restes encore dans la vallée des larmes, (Ps 84,7) caché sous l'apparence d'une blanche hostie... Aigle Eternel tu veux me nourrir de ta divine substance, moi, pauvre petit être, qui rentrerais dans le néant si ton divin regard ne me donnait la vie à chaque instant... 0 Jésus ! laisse-moi dans l'excès de ma reconnaissance, laisse-moi te dire que ton amour va jusqu'à la folie.. . Comment veux-tu devant cette Folie que mon coeur ne s'élance pas vers toi ? Comment ma confiance aurait-elle des bornes ?... Ah ! pour toi, Je le sais, les Saints ont fait aussi des folies, ils ont fait de grandes choses puisqu'ils étaient des aigles... Jésus, je suis trop petite pour faire de grandes choses... et ma folie à moi, c'est d'espérer que ton Amour m'accepte comme victime... Ma folie consiste à supplier les Aigles mes frères, de m'obtenir la faveur de voler vers le Soleil de l'Amour avec les propres ailes de l'Aigle Divin... (Dt 32,10-11) (NHA 928) Aussi longtemps que tu le voudras, ô mon Bien Aimé, ton petit oiseau restera sans forces et sans ailes, toujours il demeurera les yeux fixés sur toi, il veut être fasciné par ton regard divin, il veut devenir la proie de ton Amour... Un jour, j'en ai l'espoir, Aigle Adoré, tu viendras chercher ton petit oiseau, (Dt 32,11) et remontant avec lui au Foyer de l'Amour, tu le plongeras pour l'éternité dans le brûlant Abîme de Cet Amour auquel il s'est offert en victime... O Jésus ! que ne puis-je dire à toutes les petites âmes combien ta condescendance est ineffable... je sens que si par impossible tu trouvais une âme plus faible, plus petite que la mienne, tu te plairais à la combler de faveurs plus grandes encore, si elle s'abandonnait avec une entière confiance à ta miséricorde infinie. (Lc 10,21) Mais pourquoi désirer communiquer tes secrets d'amour, ô Jésus, n'est-ce pas toi seul qui me les as enseignés et ne peux-tu pas les révéler à d'autres ?... Oui je le sais, et je te conjure de le faire, je te supplie d'abaisser ton regard divin sur un grand nombre de petites âmes... Je te supplie de choisir une légion de petites âmes dignes de ton AMOUR !... La toute petite Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus de la Sainte Face rel. carm. ind. (NHA 929)

Partager cet article
Repost0
31 mai 2008 6 31 /05 /mai /2008 15:17
Soeur de Thérèse, Céline
Soeur Geneviève de la Sainte-Face (1869-1959)

Enfin je pense que : " Le Seigneur voit notre fragilité, qu'Il se souvient que nous ne sommes que poussière. " (NHA 802) Ma retraite de profession fut donc comme toutes celles qui la suivirent une retraite de grande aridité ; cependant le Bon Dieu me montrait clairement sans que je m'en aperçoive, le moyen de Lui plaire et de pratiquer les plus sublimes vertus. J'ai remarqué bien des fois que Jésus ne veut pas me donner de provisions, il me nourrit à chaque instant d'une nourriture toute nouvelle,

(Citation biblique à relocaliser ! ! ! ) (Ps 103,14) je la trouve en moi sans savoir comment elle y est... Je crois tout simplement que c'est Jésus Lui-même caché au fond de mon pauvre petit coeur qui me fait la grâce d'agir en moi et me fait penser tout ce qu'Il veut que je fasse au moment présent. Quelques jours avant celui de ma profession, j'eus le bonheur de recevoir la bénédiction du Souverain Pontife ; je l'avais sollicitée par le bon Frère Siméon pour Papa et pour moi et ce me fut une grande consolation de pouvoir rendre à mon petit Père chéri la grâce qu'il m'avait procurée en me conduisant à Rome. Enfin le beau jour de mes noces arriva, (NHA 803) il fut sans nuages, mais la veille il s'éleva dans mon âme une tempête comme jamais je n'en avais vue... Pas un seul doute sur ma vocation ne m'était encore venu à la pensée, il fallait que je connaisse cette épreuve. Le soir, en faisant mon chemin de la Croix après matines, ma vocation m'apparut comme un rêve, une chimère... je trouvais la vie du Carmel bien belle, mais le démon m'inspirait l'assurance qu'elle n'était pas faite pour moi, que je tromperais les supérieures en avançant dans une voie où je n'étais pas appelée... Mes ténèbres étaient si grandes que je ne voyais ni ne comprenais

Manuscrit A Folio 76 Verso.

qu'une chose : Je n'avais pas la vocation !... Ah ! comment dépeindre l'angoisse de mon âme ?... Il me semblait (chose absurde qui montre que cette tentation était du démon) que si je disais mes craintes ma maîtresse elle allait m'empêcher de prononcer mes Saints Voeux ; cependant je voulais faire la volonté du bon Dieu et retourner dans le monde plutôt que rester au Carmel en faisant la mienne ; je fis donc sortir ma maîtresse et remplie de confusion je lui dis l'état de mon âme... Heureusement elle vit plus clair que moi et me rassura complètement ; d'ailleurs l'acte d'humilité que j'avais fait venait de mettre en fuite le démon qui pensait peut-être que je n'allais pas oser avouer ma tentation. Aussitôt que j'eus fini de parler mes doutes s'en allèrent, cependant pour rendre plus complet mon acte d'humilité, je voulus encore confier mon étrange tentation à notre Mère qui se contenta de rire de moi. Le matin du 8 Septembre, je me sentis inondée d'un fleuve de paix et ce fut dans cette paix " surpassant tout sentiment " (NHA 804) que je prononçai mes Saints Voeux... (Ph 4,7 Is 66,12) Mon union avec Jésus se fit, non pas au milieu des foudres et des éclairs, c'est-à-dire des grâces extraordinaires, mais au sein d'un léger zéphyr, semblable à celui qu'entendit sur la montagne notre père Saint Elie... (1R 19,11-13) (NHA 805) Que de grâces n'ai-je pas demandées ce jour-là !... Je me sentais vraiment la REINE, aussi je profitais de mon titre pour délivrer les captifs, obtenir les faveurs du Roi envers ses sujets ingrats, enfin je voulais délivrer toutes les âmes du purgatoire et convertir les pécheurs,... J'ai beaucoup prié pour ma Mère, mes Soeurs chéries... pour toute la famille, mais surtout pour mon petit Père, si éprouvé et si saint... Je me suis offerte à Jésus afin qu'Il accomplisse parfaitement en moi sa volonté sans que jamais les créatures y mettent obstacle... (NHA 806) (Mt 6,10)

Manuscrit A Folio 77 Recto.

Ce beau jour passa comme les plus tristes, puisque les plus radieux ont un lendemain, mais ce fut sans tristesse que je déposai ma couronne aux pieds de la Sainte Vierge, je sentais que le temps n'emporterait pas mon bonheur... Quelle belle fête que la nativité de Marie pour devenir l'épouse de Jésus ! C'était la petite Saine Vierge d'un jour qui présentait sa petite fleur au petit Jésus... ce jour-là tout était petit excepté les grâces et la paix que j'ai reçues, excepté la joie paisible que j'ai ressentie le soir, en regardant les étoiles scintiller au firmament, en pensant que bientôt le beau Ciel s'ouvrirait à mes yeux ravis et que je pourrais m'unir à mon Epoux au sein d'une allégresse éternelle... Le 24 eut lieu la cérémonie de ma prise de voile il fut tout entier voilé de larmes... Papa n'était pas là pour bénir sa Reine... Le Père était au Canada... Monseigneur qui devait venir et dîner chez mon Oncle se trouva malade et ne vint pas non plus, enfin tout fut tristesse et amertume... Cependant la paix, toujours la paix, se trouvait au fond du calice... Ce jour-là Jésus permit que je ne puisse retenir mes larmes et mes larmes ne furent pas comprises... en effet j'avais supporté sans pleurer de bien plus grandes épreuves, mais alors j'étais aidée d'une grâce puissante ; au contraire le 24, Jésus me laissa à mes propres forces et je montrai combien elles étaient petites. Huit jours après ma prise de voile eut lieu le mariage de Jeanne. (NHA 807) Vous dire, ma Mère chérie, combien son exemple m'instruisit sur les délicatesses qu'une épouse doit prodiguer à son époux, cela me serait impossible ; j'écoutais avidement tout ce que je pouvais en apprendre, car je ne voulais pas faire moins pour mon Jésus bien-aimé que Jeanne pour Francis, une créature sans doute bien parfaite, mais enfin une créature...

Manuscrit A Folio 77 Verso.

Je m'amusai même à composer une lettre d'invitation afin de la comparer à la sienne, voici comment elle était conçue : Lettre d'Invitation aux Noces de soeur Thérèse de l'Enfant Jésus de la Sainte Face : Le Dieu Tout-Puissant, Créateur du Ciel et de la terre, Souverain Dominateur du Monde et la Très glorieuse Vierge Marie, Reine de la Cour céleste, veulent bien vous faire part du Mariage de leur Auguste Fils, Jésus, Roi des Rois et Seigneur des seigneurs, avec Mademoiselle Thérèse Martin, maintenant Dame et Princesse des royaumes apportés en dot par son Divin Époux, savoir : L'Enfance de Jésus et sa Passion, ses titres de noblesse étant : de l'Enfant Jésus et de la Sainte Face. Monsieur Louis Martin, Propriétaire et Maître des Seigneuries de la Souffrance et de l'Humiliation et Madame Martin, Princesse et Dame d'Honneur de la Cour Céleste, veulent bien vous faire part du Mariage de leur Fille, Thérèse, avec Jésus le Verbe de Dieu, (Jn 1,1-3) seconde Personne de l'Adorable Trinité qui par l'opération du Saint-Esprit s'est fait Homme et Fils de Marie, la Reine des Cieux. N'ayant pu vous inviter à la bénédiction Nuptiale qui leur a été donnée sur la montagne du Carmel, le 8 Septembre 1890 (la cour céleste seule y étant admise) vous êtes néanmoins priés de vous rendre au Retour de Noces qui aura lieu Demain, Jour de l'Eternité, auquel jour Jésus, Fils de Dieu, viendra sur les Nuées du Ciel dans l'éclat de sa Majesté, pour juger les Vivants et les Morts. (Mt 25,31-40) L'heure étant encore incertaine, vous êtes invités à vous tenir prêts et à veiller. (Mt 24,42-44)

Manuscrit A Folio 78 Recto.

Maintenant, ma Mère chérie, que me reste-t-il à vous dire ?. Ah ! je croyais avoir fini mais je ne vous ai encore rien dit de mon bonheur d'avoir connu notre Sainte Mère Geneviève... C'est une grâce inappréciable que celle-là ; eh bien, le Bon Dieu qui m'en avait déjà tant accordé, a voulu que je vive avec une Sainte, non point inimitable, mais une Sainte sanctifiée par des vertus cachées et ordinaires... Plus d'une fois j'ai reçu d'elle de grandes consolations, surtout un dimanche. Me rendant comme à l'ordinaire afin de lui faire ma petite visite, je trouvai deux Soeurs auprès de Mère Geneviève ; je la regardai en souriant et je m'apprêtais à sortir puisqu'on ne peut pas être trois auprès d'une malade, (NHA 808) mais elle, me regardant avec un air inspiré, me dit : " Attendez, ma petite fille, je vais seulement vous dire un petit mot. A chaque fois que vous venez, vous me demandez de vous donner un bouquet spirituel, eh bien, aujourd'hui je vais vous donner celui-ci : Servez Dieu avec paix et avec Joie, rappelez-vous, mon enfant, que notre Dieu, c'est le Dieu de la paix. " (NHA 809) (1Co 14,33) Après l'avoir simplement remerciée, je sortis émue jusqu'aux larmes et convaincue que le Bon Dieu lui avait révélé l'état de mon âme ; ce jour-là j'étais extrêmement éprouvée, presque triste, dans une nuit (MnA 368) telle que je ne savais plus si j'étais aimée du Bon Dieu, mais la joie et la consolation que je sentis, vous les devinez, ma Mère chérie !... Le Dimanche suivant, je voulus savoir quelle révélation Mère Geneviève avait eue ; elle m'assura n'en avoir reçu aucune, alors mon admiration fut encore plus grande, voyant à quel degré éminent Jésus vivait en elle et la faisait agir et parler. Ah ! cette sainteté-là me paraît la plus vraie, la plus sainte et c'est elle que je désire car il ne s'y rencontre aucune illusion...

Manuscrit A Folio 78 Verso.

Le jour de ma profession je fus aussi bien consolée d'apprendre de la bouche de Mère Geneviève qu'elle avait passé par la même épreuve que moi avant de prononcer ses voeux... Au moment de nos grandes peines, vous vous rappelez, ma Mère chérie, les consolations que nous avons trouvées auprès d'elle ? Enfin le souvenir que Mère Geneviève a laissé dans mon coeur est un souvenir embaumé... Le jour de son départ pour le Ciel (NHA 810) je me suis sentie particulièrement touchée, c'était la première fois que j'assistais à une mort, raiment ce spectacle était ravissant... J'étais placée juste au pied du lit de la sainte mourante, je voyais parfaitement ses plus légers mouvements. Il me semblait, pendant les deux heures que j'ai passées ainsi, que mon âme aurait dû se sentir remplie de ferveur, au contraire, une espèce d'insensibilité s'était emparée de moi, mais au moment même de la naissance au Ciel de notre Sainte Mère Geneviève, ma disposition intérieure a changé, en un clin d'oeil je me suis sentie remplie d'une joie et d'une ferveur indicibles, c'était comme si Mère Geneviève m'avait donné une partie de la félicité dont elle jouissait car je suis bien persuadée qu'elle est allée droit au Ciel... Pendant sa vie je lui dis un jour : " O ma Mère ! vous n'irez pas en purgatoire !... " " Je l'espère " me répondit-elle avec douceur... Ah ! bien sûr que le Bon Dieu n'a pu tromper une espérance si remplie d'humilité, toutes les faveurs que nous avons reçues en sont la preuve... Chaque soeur s'empressa de réclamer quelque relique ; vous savez, ma Mère chérie, celle que j'ai le bonheur de posséder... Pendant l'agonie de Mère Geneviève, j'ai remarqué une larme scintillant à sa paupière, comme un diamant ; cette larme, la dernière de toutes celles qu'elle a répandues ne tomba pas, je la vis encore briller au choeur ans que personne pense à la recueillir. alors prenant un petit linge fin, j'osai m'approcher le soir sans être vue et prendre pour relique la dernière larme d'une Sainte... Depuis je l'ai toujours portée dans le petit

Manuscrit A Folio 79 Recto.

sachet où mes voeux sont renfermés. Je n'attache pas d'importance à mes rêves, d'ailleurs j'en ai rarement de symboliques et je me demande même comment il se fait que pensant toute la journée au Bon Dieu, je ne m'en occupe pas davantage pendant mon sommeil... ordinairement je rêve les bois, les fleurs, les ruisseaux et la mer et presque toujours, je vois de jolis petits enfants, j'attrape des papillons et des oiseaux comme jamais je n'en ai vus. Vous voyez, ma Mère, que si mes rêves ont une apparence poétique, ils sont loin d'être mystiques... Une nuit après la mort de Mère Geneviève j'en fis un plus consolant : je rêvai qu'elle faisait son testament, donnant à chaque soeur une chose qui lui avait appartenu ; quand vint mon tour, je croyais ne rien recevoir, car il ne lui restait plus rien, mais se soulevant elle me dit par trois fois avec un accent pénétrant : " A vous, je laisse mon coeur. " Un mois après le départ de notre Sainte Mère, l'influenza se déclara dans la communauté j'étais seule debout avec deux autres soeurs, jamais je ne pourrai dire tout ce que j'ai vu, ce que m'a paru la vie et tout ce qui passe... Le jour de mes dix-neuf ans fut fêté par une mort, (NHA 811) bientôt suivie de deux autres. A cette époque j'étais seule à la sacristie, ma première d'emploi (NHA 812) étant très gravement malade, c'était moi qui devais préparer les enterrements, ouvrir les grilles du choeur à la messe, etc. Le Bon Dieu m'a donné bien des grâces de force à ce moment, je me demande maintenant comment j'ai pu faire sans frayeur tout ce que j'ai fait ; la mort régnait partout, les plus malades étaient soignées par celles qui se traînaient à peine, aussitôt qu'une soeur avait rendu le dernier soupir on était obligé de la laisser seule. Un matin en me levant, j'eus le pressentiment que Sr Madeleine était morte ; le dortoir était dans l'obscurité, personne ne sortait des cellules, enfin je me décidai

Manuscrit A Folio 79 Verso.

à entrer dans celle de ma Soeur Madeleine dont la porte était ouverte ; je la vis en effet, habillée et couchée sur sa paillasse, je n'eus pas la moindre frayeur. Voyant qu'elle n'avait pas de cierge j'allai lui en chercher, ainsi qu'une couronne de roses. Le soir de la mort de Mère Sous-Prieure (NHA 813) j'étais seule avec l'infirmière ; il est impossible de se figurer le triste état de la communauté à ce moment, celles qui étaient debout peuvent seules s'en faire une idée, mais au milieu de cet abandon, je sentais que le Bon Dieu veillait sur nous. C'était sans effort que les mourantes passaient à une vie meilleure, aussitôt après leur mort une expression de joie et de paix se répandait sur leurs traits, on aurait dit un doux sommeil ; c'en était bien un véritablement puisque après que la figure de ce monde aura passé, (1CO 7,31) elles se réveilleront pour jouir éternellement des délices réservées aux élus.. . Tout le temps que la communauté fut ainsi éprouvée, je pus avoir l'ineffable consolation de faire tous les jours la Ste Communion... Ah ! que c'était doux !... Jésus me gâta longtemps, plus longtemps que ses fidèles épouses, car il permit qu'on me Le donnât sans que les autres aient le bonheur de Le recevoir. J'étais aussi bien heureuse de toucher aux vases sacrés, de préparer les petits langes destinés à recevoir Jésus, je sentais qu'il me fallait être bien fervente et je me rappelais souvent cette parole adressée à un saint diacre : " Soyez saint, vous qui touchez les vases du Seigneur. " (NHA 814) (Is 52,11) Je ne puis pas dire que j'aie souvent regu des consolations pendant mes actions de grâces, c'est peut-être le moment où j'en ai le moins... je trouve cela tout naturel puisque je me suis offerte à Jésus non comme une personne qui désire recevoir sa visite pour sa propre consolation, mais au contraire pour le plaisir de Celui qui se donne à moi. Je me figure mon âme comme un terrain libre et je prie la Ste Vierge d'ôter les décombres qui pourraient l'empêcher

Manuscrit A Folio 80 Recto.

d'être libre, ensuite je la supplie de dresser elle-même une vaste tente digne du Ciel, de l'orner de ses propres parures et puis j'invite tous les Saints et les Anges à venir faire un magnifique concert. Il me semble lorsque Jésus descend dans mon coeur, qu'Il est content de se trouver si bien reçu et moi je suis contente aussi... Tout cela n'empêche pas les distractions et le sommeil de venir me visiter, mais au sortir de l'action de grâces voyant que je l'ai si mal faite je prends la résolution d'être tout le reste de la journée en action de grâces... Vous voyez, ma Mère chérie, que je suis loin d'être conduite par la voie de la crainte, je sais toujours trouver le moyen d'être heureuse et de profiter de mes misères... sans doute cela ne déplaît pas à Jésus, car Il semble m'encourager dans ce chemin. Un jour, contrairement à mon habitude, j'étais un peu troublée en allant à la Communion, il me semblait que le Bon Dieu n'était pas content de moi et je me disais : " Ah ! si je ne reçois aujourd'hui que la moitié d'nne hostie, cela va me faire bien de la peine, je vais croire que Jésus vient comme à regret dans mon coeur. " Je m'approche... oh bonheur ! pour la première fois de ma vie, je vois le prêtre prendre deux hosties bien séparées et me les donner !... Vous comprenez ma joie et les douces larmes que j'ai répandues, en voyant une si grande miséricorde... L'année qui suivit ma profession, c'est-à-dire deux mois avant la mort de mère Geneviève, je reçus de grandes grâces pendant la retraite. (NHA 815) Ordinairement les retraites prêchées me sont encore plus douloureuses que celles que je fais toute seule, mais cette année-là il en fut autrement. J'avais fait une neuvaine préparatoire avec beaucoup de ferveur, malgré le sentiment intime que j'avais, car il me semblait que le prédicateur ne pourrait me comprendre, étant surtout destiné à faire du bien aux grands pécheurs mais pas

Manuscrit A Folio 80 Verso.

aux âmes religieuses. Le Bon Dieu voulant me montrer que c'était Lui seul le directeur de mon âme se servit justement de ce Père qui ne fut apprécié que de moi... J'avais alors de grandes épreuves intérieures de toutes sortes (jusqu'à me demander parfois s'il y avait un Ciel.) Je me sentais disposée à ne rien dire de mes dispositions intimes, ne sachant comment les exprimer, mais à peine entrée dans le confessionnal je sentis mon âme se dilater. Après avoir dit peu de mots, je fus comprise d'une façon merveilleuse et même devinée... mon âme était comme un livre dans lequel le Père lisait mieux que moi-même... Il me lança à pleines voiles sur les flots de la confiance et de l'amour qui m'attiraient si fort mais sur lesquels je n'osais avancer... Il me dit que mes fautes ne faisaient pas de peine au Bon Dieu, que tenant sa place, il me disait de sa part qu'Il était très content de moi... Oh ! que je fus heureuse en écoutant ces consolantes paroles !... Jamais je n'avais entendu dire que les fautes pouvaient ne pas faire de peine au bon Dieu, cette assurance me combla de joie, elle me fit supporter patiemment l'exil de la vie.. . Je sentais bien au fond de mon coeur que c'était vrai car le Bon Dieu est plus tendre qu'une Mère, eh bien, vous, ma Mère chérie, n'êtes-vous pas toujours prête à me pardonner les petites indélicatesses que je vous fais involontairement ?... Que de fois n'en ai-je pas fait la douce expérience !... Nul reproche ne m'aurait autant touchée qu'une seule de vos caresses. Je suis d'une nature telle que la crainte me fait reculer ; avec l'amour non seulement j'avance mais je vole... O ma Mère ce fut surtout depuis le jour béni de votre élection (NHA 816) que je volai dans les voies de l'amour... Ce jour-là, Pauline devint mon Jésus vivant... Elle devint pour la seconde fois : " Maman !... "

Manuscrit A Folio 81 Recto.

Depuis longtemps déjà, j'ai le bonheur de contempler les merveilles que Jésus opère par le moyen de ma Mère chérie... Je vois que la souffrance seule peut enfanter les âmes et plus que jamais ces sublimes paroles de Jésus me dévoilent leur profondeur : " En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé étant tombé à terre ne vient à mourir il demeure seul, mais s'il meurt il rapporte beaucoup de fruits. " (NHA 817) (Jn 12,24-25) Quelle abondante moisson n'avez-vous pas récoltée !... Vous avez semé dans les larmes, mais bientôt vous verrez le fruit de vos travaux, vous reviendrez remplie de joie portant des gerbes en vos mains... (NHA 818) (Ps 126,5-6) O ma Mère, parmi ces gerbes fleuries, la petite fleur blanche se tient cachée mais au Ciel elle aura une voix pour chanter votre douceur et les vertus qu'elle vous voit pratiquer chaque jour dans l'ombre et le silence de la vie d'exil... Oui depuis deux ans, j'ai compris bien des mystères jusque là cachés pour moi. Le bon Dieu m'a montré la même miséricorde qu'Il montra au roi Salomon. Il n'a pas voulu que j'aie un seul désir qui ne soit rempli, non seulement mes désirs de perfection, mais encore ceux dont je comprenais la vanité, sans l'avoir expérimentée. Vous ayant toujours, ma Mère chérie, regardée comme mon idéal, je désirais vous ressembler en tout ; vous voyant faire de belles peintures et de ravissantes poésies, je me disais : " Ah ! que je serais heureuse de pouvoir peindre, de savoir exprimer mes pensées en vers et de faire aussi du bien aux âmes... " Je n'aurais pas voulu demander ces dons naturels et mes désirs restaient cachés au fond de mon coeur. Jésus caché lui aussi dans ce pauvre petit coeur se plut à lui montrer que tout est vanité et affliction d'esprit sous le soleil. (NHA 819) (Qo 2,11) Au grand étonnement des soeurs, on me fit peindre et le Bon Dieu permit que je sache profiter des leçons que ma Mère chérie me donna... Il voulut encore

Manuscrit A Folio 81 Verso.

que je puisse à son exemple faire des poésies, composer des pièces qui furent trouvées jolies... De même que Salomon se tournant vers les ouvrages de ses mains, où il avait pris une peine si inutile, vit que tout est vanité et affliction d'esprit, (Qo 2,11) de même, j'ai reconnu par EXPÉRIENCE que le bonheur ne consiste qu'à se cacher, à rester dans l'ignorance des choses créées. J'ai compris que sans l'amour, toutes les oeuvres ne sont que néant, même les plus éclatantes, comme de ressusciter les morts ou de convertir les peuples... (1Co 11,1-4) Au lieu de me faire du mal, de me porter à la vanité, les dons que le Bon Dieu m'a prodigués (sans que je les lui demande) me portent vers Lui, je vois que Lui seul est immuable, que Lui seul peut remplir mes immenses désirs... Il est encore d'autres désirs d'un autre genre, que Jésus s'est plu à combler, désirs enfantins semblables à ceux de la neige de ma prise d'habit. Vous savez, ma Mère chérie, combien j'aime les fleurs ; en me faisant prisonnière à quinze ans, je renonçai pour toujours au bonheur de courir dans les campagnes émaillées des trésors du printemps ; eh bien ! jamais je n'ai possédé plus de fleurs que depuis mon entrée au Carmel. .. Il est d'usage que les fiancés offrent souvent des bouquets à leurs fiancées, Jésus ne l'oublia pas, il m'envoya à foison des gerbes de bluets, grandes pâquerettes, coquelicots, etc. toutes les fleurs qui me ravissent le plus. Il y avait même une petite fleur appelée la Nielle des blés, que je n'avais pas trouvée depuis notre séjour à Lisieux, je désirais beaucoup la revoir, cette fleur de mon enfance cueillie par moi dans les campagnes d'Alençon ; ce fut au Carmel qu'elle vint me sourire et me montrer que dans les plus petites choses comme dans les grandes, le Bon Dieu donne le centuple dès cette vie aux âmes qui pour son amour ont tout quitté. " (NHA 820) (Mt 19,29) Mais le plus intime de mes désirs, le plus grand de tous, que je pensais ne jamais

Manuscrit A Folio 82 Recto.

voir se réaliser, était l'entrée de ma Céline chérie dans le même Carmel que nous... ce rêvee me semblait invraisemblable : vivre sous le même toit, partager les joies et les peines de la compagne de mon enfance ; aussi j'avais fait complètement mon sacrifice, j'avais confié à Jésus l'avenir de ma soeur chérie étant résolue à la voir partir au bout du monde s'il le fallait. La seule chose que je ne pouvais accepter, c'était qu'elle ne soit pas l'épouse de Jésus, car j'aimais autant que moi-même, il m'était impossible de la voir donner son coeur à un mortel. J'avais déjà beaucoup souffert en la sachant exposée dans le monde à des dangers qui m'avaient été inconnus. Je puis dire que mon affection pour Céline était depuis mon entrée au Carmel un amour de mère autant que de soeur... Un jour qu'elle devait aller en soirée (NHA 821) cela me faisait tant de peine que je suppliai le Bon Dieu de l'empêcher de danser et même (contre mon habitude) je versai un torrent de larmes. Jésus daigna m'exaucer. Il ne permit pas que sa petite fiancée pût danser ce soir-là (quoiqu'elle ne fût pas embarrassée pour le faire gracieusement lorsqu'il était nécessaire). Ayant été invitée sans qu'elle pût refuser, son cavalier se trouva dans l'impuissance totale de la faire danser ; à sa grande confusion, il fut condamné à marcher simplement pour la reconduire à sa place puis il s'esquiva et ne reparut pas de la soirée. Cette aventure, unique en son genre, me fit grandir en confiance et en l'amour de Celui qui posant son signe sur mon front, l'avait en même temps imprimé sur celui de ma Céline chérie... Le 20 Juillet de l'année dernière, le Bon Dieu rompant les liens de son incomparable serviteur (NHA 822) (Ps 116,16) et l'appelant à la récompense éternelle, rompit en même temps ceux qui retenaient au monde sa fiancée chérie, elle avait rempli sa première mission ; chargée de nous représenter toutes auprès de notre Père si tendrement aimé, cette mission elle l'avait accomplie comme un ange... et les anges ne restent

Manuscrit A Folio 82 Verso.

pas sur la terre, lorsqu'ils ont accompli la volonté du Bon Dieu, ils retournent aussitôt vers lui, c'est pour cela qu'ils ont des ailes... Notre ange aussi secoua ses ailes blanches, il était prêt à voler bien loin pour trouver Jésus, mais Jésus le fit voler tout près... Il se contenta de l'acceptation du grand sacrifice qui fut bien douloureux pour la petite Thérèse... Pendant deux ans sa Céline lui avait caché un secret (NHA 823) Ah ! qu'elle avait souffert elle aussi !... Enfin du haut du Ciel, mon Roi chéri, qui sur la terre n'aimait pas les lenteurs, se hâta d'arranger les affaires si embrouillées de sa Céline et le 14 Septembre elle se réunissait à nous !... Un jour que les difficultés semblaient insurmontables, je dis à Jésus pendant mon action de grâces : " Vous savez, mon Dieu, combien je désire savoir si Papa est allé tout droit au Ciel, je ne vous demande pas de me parler, mais donnez-moi un signe. Si ma Soeur Aimée de Jésus (NHA 824) consent à l'entrée de Céline ou n'y met pas d'obstacle, ce sera la réponse que Papa est allé tout droit avec vous. " Cette soeur, comme vous le savez, ma Mère chérie, trouvait que nous étions déjà trop de trois et par conséquent ne voulait pas en admettre une autre, mais le Bon Dieu, qui tient en sa main le coeur des créatures et l'incline comme il veut, (Pr 21,1) changea les dispositions de la soeur ; la première personne que je rencontrai après l'action de grâces, ce fut elle qui m'appela d'un air aimable, me dit de monter chez vous et me parla de Céline, les larmes aux yeux... Ah ! combien de sujets n'ai-je pas de remercier Jésus qui sut combler tous mes désirs !... Maintenant, je n'ai plus aucun désir, si ce n'est celui d'aimer Jésus à la folie... Mes désirs enfantins sont envolés, sans doute j'aime encore à parer de fleurs l'autel du Petit Jésus, mais depuis qu'il m'a donné la Fleur que je désirais, ma Céline chérie, je n'en désire plus d'autre, c'est elle que je lui

Manuscrit A Folio 83 Recto.

offre comme mon plus ravissant bouquet... Je ne désire pas non plus la souffrance, ni la mort, et cependant je les aime toutes les deux, mais c'est l'amour seul qui m'attire... Longtemps je les ai désirées ; j'ai possédé la souffrance et j'ai cru toucher au rivage du Ciel, j'ai cru que la petite fleur serait cueillie en son printemps... maintenant c'est l'abandon seul qui me guide, je n'ai point d'autre boussole !... Je ne puis plus rien demander avec ardeur, excepté l'accomplissement parfait de la volonté du Bon Dieu (Mt 6,10) sur mon âme sans que les créatures puissent y mettre obstacle. Je puis dire ces paroles du cantique spirituel de Notre Père St Jean de la Croix ; " Dans le cellier intérieur de mon Bien-Aimé, j'ai bu et quand je suis sortie, dans toute cette plaine je ne connaissais plus rien et je perdis le troupeau que je suivais auparavant... Mon âme s'est employée avec toutes ses ressources à son service, je ne garde plus de troupeau, je n'ai plus d'autre office, parce que maintenant tout mon exercice est d'AIMER !... " (NHA 925) ou bien encore : " Depuis que j'en ai l'expérience, l'amour est si puissant en oeuvres qu'il sait tirer profit de tout, du bien et du mal qu'il trouve en moi, et transformer mon âme en SOI " (NHA 826) O ma Mère chérie ! qu'elIe est douce la voie de l'amour. Sans doute, on peut bien tomber, on peut commettre des infidélités, mais, l'amour sachant tirer profit de tout, a bien vite consumé tout ce qui peut déplaire à Jésus, ne laissant qu'une humble et profonde paix au fond du coeur... Ah ! que de lumières n'ai-je pas puisées dans les Oeuvres de notre Père Saint Jean de la Croix !... A l'âge de dix-sept et dix-huit ans je n'avais pas d'autre nourriture spirituelle, mais plus tard tous les livres me laissèrent dans l'aridité et je suis encore dans cet état. Si j'ouvre un livre composé par un auteur spirituel (même le plus beau, le plus touchant), je sens aussitôt mon coeur se serrer et je lis sans pour ainsi dire comprendre, ou si je comprends, mon esprit s'arrête sans pouvoir méditer... Dans cette impuissance, l'écriture Sainte et l'Imitation (Citation biblique à relocaliser ! ! ! ) (Ps 118,1)

Manuscrit A Folio 83 Verso.

viennent à mon secours ; en elles je trouve une nourriture solide et toute pure. Mais c'est par dessus tout l'Evangile qui m'entretient pendant mes oraisons, en lui je trouve tout ce qui est nécessaire à ma pauvre petite âme. J'y découvre toujours de nouvelles lumières, des sens cachés et mystérieux... Je comprends et je sais par expérience " Que le royaume de Dieu est au-dedans de nous. " (NHA 827) (Lc 17,21) Jésus n'a point besoin de livres ni de docteurs pour instruire les âmes ; Lui, le Docteur des docteurs, il enseigne sans bruit de paroles... (NHA 828) Jamais je ne l'ai entendu parler, mais je sens qu'Il est en moi, à chaque instant, Il me guide et m'inspire ce que je dois dire ou faire. Je découvre juste au moment où j'en ai besoin des lumières que je n'avais pas encore vues, ce n'est pas le plus souvent pendant mes oraisons qu'elles sont le plus abondantes, c'est plutôt au milieu des occupations de ma journée... O ma Mère chérie ! après tant de grâces ne puis-je pas chanter avec le psalmiste : " Que le Seigneur est BON, que sa MISÉRICORDE est éternelle. " (NHA 829) (Ps 118,1) Il me semble que si toutes les créatures avaient les mêmes grâces que moi, le Bon Dieu ne serait craint de personae, mais aiméjusqu'à la folie, et que par amour, et non pas en tremblant, jamais aucune âme ne consentirait à Lui faire de la peine... Je comprends cependant que toutes les âmes ne peuvent pas se ressembler, il faut qu'iI y en ait de différentes familles afin d'honorer spécialement chacune des perfections du Bon Dieu. A moi Il a donné sa Miséricorde infinie c'est à travers elle que je contemple et adore les autres perfections Divines !... Alors toutes m'apparaissent rayonnantes d'amour, la Justice même (et peut-être encore plus que toute autre) me semble revêtue d'amour... Quelle douce joie de penser que le Bon Dieu est juste, c'est-à-dire qu'Il tient compte de nos faiblesses, qu'Il connaît parfaitement la fragilité de notre nature.

Partager cet article
Repost0
31 mai 2008 6 31 /05 /mai /2008 15:17
Thérèse à 3 ans

quelques instants après, es portes de l'arche sainte se fermaient sur moi (Gn 7,16) et là je recevais les embrassements des soeurs chéries qui m'avaient servi de mères et que j'allais désormais prendre pour modèles de mes actions... Enfin mes désirs étaient accomplis, mon âme ressentait une PAIX si douce et si profonde qu'il me serait impossible

Manuscrit A Folio 69 Verso.

de l'exprimer et depuis sept ans et demi cette paix intime est restée mon partage, elle ne m'a pas abandonnée au milieu des plus grandes épreuves. Comme toutes les postulantes je fus conduite au choeur aussitôt après mon entrée ; il était sombre à cause du Saint Sacrement exposé (NHA 702) et ce qui frappa d'abord mes regards, furent les yeux de notre sainte Mère Geneviève (NHA 703) qui se fixèrent sur moi ; je restai un moment à genoux à ses pieds remerciant le bon Dieu de la grâce qu'Il m'accordait de connaître une sainte et puis je suivis la Mère Marie de Gonzague (NHA 704) dans les différents endroits de la communauté ; tout me semblait ravissant, je me croyais transportée dans un désert, notre petite cellule surtout me charmait, mais la joie que je ressentais était calme, le plus léger zéphyr ne faisait pas onduler les eaux tranquilles sur lesquelles voguait ma petite nacelle, aucun nuage n'obscurcissait mon ciel d'azur... h ! j'étais pleinement récompensée de toutes mes épreuves... Avec quelle joie profonde je répétais ces paroles : " C'est pour toujours, toujours que je suis ici !... " Ce bonheur n'était pas éphémère, il ne devait point s'envoler avec " les illusions des premiers jours. " Les illusions, le bon Dieu m'a fait la grâce de n'en avoir AUCUNE en entrant au Carmel ; j'ai trouvé la vie religieuse telle que je me l'étais figurée, aucun sacrifice ne m'étonna et cependant, vous le savez, ma Mère chérie, es premiers pas ont rencontré plus d'épines que (de) roses !... Oui, la souffrance m'a tendu les bras et je m'y suis jetée avec amour... Ce que je venais faire au Carmel, je l'ai déclaré aux pieds de Jésus-Hostie, dans l'examen qui précéda ma profession : " je suis venue pour sauver les âmes et surtout afin de prier pour les prêtres. " Lorsqu'on veut atteindre un but, il faut en prendre les moyens ; Jésus me fit comprendre que c'était par la croix qu'Il voulait me donner des âmes et mon attrait pour la souffrance grandit à mesure que la souffrance augmentait. Pendant cinq années cette voie fut la mienne ; mais

Manuscrit A Folio 70 Recto.

à l'extérieur, rien ne traduisait ma souffrance d'autant plus douloureuse que j'étais seule à la connaître. Ah ! quelle surprise à la fin du monde nous aurons en lisant l'histoire des âmes !. .. Qu'il y aura de personnes étonnées en voyant la voie par laquelle la mienne a été conduite... Cela est si vrai que, deux mois après mon entrée, le Père Pichon étant venu pour la profession de Soeur Marie du Sacré-Coeur, il fut surpris de voir ce que le Bon Dieu faisait en mon âme et me dit que la veille, m'ayant considérée priant au choeur, il croyait ma ferveur tout enfantine et ma voie bien douce. Mon entrevue avec le bon Père fut pour moi une consolation bien grande, mais voilée de larmes à cause de la difficulté que j'éprouvais à ouvrir mon âme.

Je fis cependant une confession générale, comme jamais je n'en avais faite ; à la fin le Père me dit ces paroles, les plus consolantes qui soient venues retentir à l'oreille de mon âme : " En présence du Bon Dieu, de la Sainte Vierge et de tous les Saints, JE DECLARE QUE JAMAIS VOUS N'AVEZ COMMIS UN SEUL PECHE MORTEL. " Puis il ajouta : remerciez le Bon Dieu de ce qu'il fait pour vous, car s'il vous abandonnait, au lieu d'être un petit ange, vous deviendriez un petit démon. Ah ! je n'avais pas de peine à le croire, je sentais combien j'étais faible et imparfaite, mais la reconnaissance remplissait mon âme ; j'avais une si grande crainte d'avoir terni la robe de mon Baptême, qu'une telle assurance sortie de la bouche d'un directeur comme les désirait Notre Sainte Mère Thérèse, c'est-à-dire unissant la science à la vertu, (NHA 706) me paraissait sortie de la bouche même de Jésus... Le bon Père me dit encore ces paroles qui se sont doucement gravées dans mon coeur : " Mon enfant, que Notre Seigneur soit toujours votre Supérieur et votre Maître des novices. " Il le fut en effet et aussi " Mon directeur ". Ce n'est pas que je veuille dire par là que mon âme ait été fermée pour mes Supérieures, ah ! loin de là, j'ai toujours essayé qu'elle leur soit un livre

Manuscrit A Folio 70 Verso.

ouvert ; mais notre Mère, souvent malade, avait peu le temps de s'occuper de moi. Je sais qu'elle m'aimait beaucoup et disait de moi tout le bien possible, cependant le Bon Dieu permettait qu'à son insu, elle fût TRES SEVERE ; je ne pouvais la rencontrer sans baiser la terre, (NHA 707) il en était de même dans les rares directions que j'avais avec elle... Quelle grâce inappréciable !. .. Comme le Bon Dieu agissait visiblement en celle qui tenait sa place !... Que serais-je devenue si, comme le croyaient les personnes du monde, j'avais été " le joujou " de la communauté ?... Peut-être au lieu de voir Notre-Seigneur en mes Supérieures n'aurais-je considéré que les personnes et mon coeur, si bien gardé dans le monde, se serait attaché humainement dans le cloître... Heureusement je fus préservée de ce malheur. Sans doute, j'aimais beaucoup notre Mère, mais d'une affection pure qui m'élevait vers l'Epoux de mon âme... Notre maîtresse (NHA 708) était une vraie sainte, le type achevé des premières carmélites ; toute la journée j'étais avec elle, car elle m'apprenait à travailler. Sa bonté pour moi était sans bornes et cependant mon âme ne se dilatait pas... Ce n'était qu'avec effort qu'il m'était possible de faire direction, n'étant pas habituée à parler de mon âme je ne savais comment exprimer ce qui s'y passait. Une bonne vieille mère (NHA 709) comprit un jour ce que je ressentais, elle me dit en riant à la récréation : " Ma petite fille, il me semble que vous ne devez pas avoir grand'chose à dire à vos supérieures. " " Pourquoi, ma Mère, dites-vous cela ?... " " Parce que votre âme est extrêmement simple, mais quand vous serez parfaite, vous serez encore plus simple, plus on s'approche du Bon Dieu, plus on se simplifie. " La bonne Mère avait raison ; cependant la difficulté que j'avais à ouvrir mon âme, tout en venant de ma simplicité, était une véritable épreuve, je le reconnais maintenant, car sans cesser d'être simple

Manuscrit A Folio 71 Recto.

j'exprime mes pensées avec une très grande facilité. J'ai dit que Jésus avait été " mon Directeur " En entrant au Carmel je fis connaissance avec celui qui devait m'en servir, mais à peine m'avait-il admise au nombre de ses enfants qu'il partit pour l'exil... (NHA 710) Ainsi je ne l'avais connu que pour en être aussitôt privée. .. Réduite à recevoir de lui une lettre par an, sur douze que je lui écrivais, mon coeur se tourna bien vite vers le Directeur des directeurs et ce fut Lui qui m'instruisit de cette science cachée aux savants et aux sages qu'Il daigne révéler aux petits... (NHA 711) (Lc 10,21) La petite fleur transplantée sur la montagne du Carmel devait s'épanouir à l'ombre de la Croix ; les larmes, le sang de Jésus devinrent sa rosée et son Soleil fut sa Face Adorable voilée de pleurs... Jusque'alors je n'avais pas sondé la profondeur des trésors cachés dans la Sainte Face (NHA 712) (Is 53,3) ce fut par vous, ma Mère chérie, que j'appris à les connaître, de même qu'autrefois vous nous aviez toutes précédées au Carmel, de même vous aviez pénétré la première les mystères d'amour cachés dans le Visage de notre Epoux ; alors vous m'avez appelée et j'ai compris... J'ai compris ce qu'était la véritable gloire. Celui dont le royaume n'est pas de ce monde (NHA 713) (Jn 18,36) me montra que la vraie sagesse consiste à " vouloir être ignorée et comptée pour rien, " (NHA 714) à " mettre sa joie dans le mépris de soi-même... " (NHA 715) Ah ! comme celui de Jésus, je voulais que : " Mon visage soit vraiment caché, que sur la terre personne ne me reconnaisse. " (NHA 716) J'avais soif de souffrir et d'être oubliée... (Is 53,3) Qu'elle est miséricordieuse la voie par laquelle le Bon Dieu m'a toujours conduite, jamais Il ne m'a fait désirer quelque chose sans me le donner, aussi son calice amer me parut-il délicieux... Après les radieuses fêtes du mois de Mai, fêtes de la profession et prise de voile

Manuscrit A Folio 71 Verso.

de notre chère Marie, l'ainée de la famille que la dernière eut le bonheur de couronner au jour de ses noces, il fallait bien que l'épreuve vînt nous visiter... L'année précédente au mois de Mai, Papa avait été atteint d'une attaque de paralysie dans les jambes, notre inquiétude fut bien grande alors, mais le fort tempérament de mon Roi chéri prit bientôt le dessus et nos craintes disparurent ; cependant plus d'une fois pendant le voyage de Rome, nous avions remarqué qu'il se fatiguait facilement, qu'il n'était plus aussi gai que d'habitude... Ce que surtout j'avais remarqué c'était les progrès que Papa faisait dans la perfection ; à l'exemple de Saint François de Sales, il était parvenu à se rendre maître de sa vivacité naturelle au point qu'il paraissait avoir la nature la plus douce du monde... (NHA 717) Les choses de la terre semblaient à peine l'effleurer, il prenait facilement le dessus des contrariétés de cette vie, enfin le Bon Dieu l'inondait de consolations ; pendant ses visites journalières au Saint Sacrement ses yeux se remplissaient souvent de larmes et son visage respirait une béatitude céleste... Lorsque Léonie sortit de la Visitation, il ne s'affligea pas, ne fit aucun reproche au Bon Dieu de n'avoir pas exaucé les prières qu'il Lui avait faites pour obtenir la vocation de sa chère fille, ce fut même avec une certaine joie qu'il partit la chercher... Voici avec quelle foi Papa accepta la séparation de sa petite reine, il l'annonçait en ces termes à ses amis d'Alençon : " Bien chers Amis, Thérèse, ma petite reine, est entrée hier au Carmel... Dieu seul peut exiger un tel sacrifice... Ne me plaignez pas, car mon coeur surabonde de joie. " II était temps qu'un aussi fidèle serviteur reçut le prix de ses travaux, (Mt 25,21) il était juste que son salaire ressemblât à celui que Dieu donna au Roi du Ciel, son Fils unique... Papa venait d'offrir à Dieu un autel (NHA 718) ce fut lui la victime choisie pour y être immolée avec l'Agneau sans tâche. (NHA 719)

Manuscrit A Folio 72 Recto.

Vous connaissez, ma Mère chérie, nos amertumes du mois de Juin et surtout du 24 de l'année 1888 (NHA 720) ces souvenirs sont trop bien gravés au fond de nos coeurs pour qu'il soit nécessaire de les écrire... O ma Mère que nous avons souffert !... et ce n'était encore que le commencement de notre épreuve... cependant l'époque de ma prise d'habit était arrivée ; je fus reçue par le chapitre, mais comment songer à faire une cérémonie ? Déjà l'on parlait de me donner le saint habit sans me faire sortir (NHA 721) lorsqu'on décida d'attendre. Contre toute espérance, notre Père chéri se remit de sa seconde attaque et Monseigneur fixa la cérémonie au 10 Janvier. L'attente avait été longue, mais aussi, quelle belle fête !... rien n'y manquait, rien, pas même la neige... Je ne sais pas si déjà je vous ai parlé de mon amour pour la neige ?... Toute petite, sa blancheur me ravissait ; un des plus grands plaisirs était de me promener sous les flocons neigeux. D'où me venait ce goût pour la neige ?... Peut-être de ce qu'étant une Petite fleur d'hiver la première parure dont mes yeux d'enfant virent la nature embellie dut être son blanc manteau... Enfin j'avais toujours désiré que le jour de ma prise d'habit la nature fût comme moi parée de blanc. La veille de ce beau jour je regardais tristement le ciel gris d'où s'échappait de temps en temps une pluie fine et la température était si douce que je n'espérais plus la neige. Le matin suivant, le Ciel n'avait pas changé ; (NHA 722) cependant la fête fut ravissante, et la plus belle, la plus ravissante fleur était mon Roi chéri, jamais il n'avait été plus beau, plus digne... Il fit l'admiration de tout le monde, ce jour fut son triomphe, sa dernière fête ici-bas. Il avait donné tous ses enfants au Bon Dieu, car Céline lui ayant confié sa vocation, il avait pleuré de joie et était allé avec elle remercier Celui qui " lui faisait l'honneur de prendre tous ses enfants. " (NHA 723)

Manuscrit A Folio 72 Verso.

A la fn de la cérémonie Monseigneur entonna le Te Deum, un prêtre essaya de faire remarquer que ce cantique ne se chantait qu'aux professions, mais l'élan était donné et l'hymne d'action de grâce : se continua jusqu'au bout. Ne fallait-il pas que la fête fût complète puisqu'en elle se réunissaient toutes les autres ?... Après avoir embrassé une dernière fois mon Roi chéri, je rentrai dans la clôture, la première chose que j'aperçus sous le cloître fut " mon petit Jésus rose " me souriant au milieu des fleurs et des lumières et puis aussitôt mon regard se porta sur des flocons de neige... le préau était blanc comme moi. Quelle délicatesse de Jésus ! Prévenant les désirs de sa petite fiancée, il lui donnait de la neige... De la neige, quel est donc le mortel qui puisss en faire tomber du ciel pour charmer sa bien-aimée ?... peut-être les personnes du monde se firent-elles cette question, ce qu'il y a de certain, c'est que la neige de ma prise d'habit leur parut un petit miracle et que toute la ville s'en étonna. On trouva que j'avais un drôle de goût d'aimer la neige... Tant mieux ! cela fit encore ressortir davantage l'incompréhensible condescendance de l'Epoux des vierges... de Celui qui chérit les lys blancs comme la NEIGE !... Monseigneur entra après la cérémonie, il fut d'une bonté toute paternelle pour moi (NHA 724) Je crois bien qu'il était fier de voir que j'avais réussi, il disait à tout le monde que j'étais " sa petite fille. " A chaque fois qu'il revint de puis cette belle fête sa Grandeur fut toujours bien bonne pour moi, je me souviens surtout de sa visite à l'occasion du centenaire de Notre Père Saint Jean de la Croix. Il me prit la tête dans ses mains, me fit mille caresses de toutes sortes, jamais je n'avais été aussi honorée ! En même temps le Bon Dieu me fit penser aux caresses

Manuscrit A Folio 73 Recto.

qu'il voudra bien me prodiguer devant les anges et les Saint et dont il me donnait une faible image dès ce monde, aussi la consolation que je ressentis fut bien grande... Comme je viens de le dire la journée du 20 Janvier fut le triomphe de mon Roi, je le compare à l'entrée de Jésus à Jérusalem le jour des rameaux ; (Mt 21,1-10) comme celle de Notre Divin Maître, sa gloire d'un jour fut suivie d'une passion douloureuse et cette passion ne fut pas pour lui seul ; de même que les douleurs de Jésus percèrent d'un glaive le coeur de sa Divine Mère, (Lc 2,35) ainsi nos coeurs ressentirent les souffrances de celui que nous chérissions le plus tendrement sur la terre... je me rappelle qu'au mois de Juin 1888, au moment de nos premières épreuves, je disais : " Je soufre beaucoup, mais je sens que je puis encore supporter de plus grandes épreuves. " Je ne pensais pas alors à celles qui m'étaient réservées... Je ne savais pas que le 12 Février, un mois après ma prise d'habit, notre Père chéri boirait à la plus amère, à la plus humiliante de toutes les coupes. (NHA 725) Ah ! ce jour-là je n'ai pas dit pouvoir souffrir encore davantage !... Les paroIes ne peuvent exprimer nos angoisses, aussi je ne vais pas essayer de les décrire. Un jour, au Ciel, nous aimerons à nous parler de nos glorieuses épreuves, déjà ne sommes-nous pas heureuses de les avoir souffertes ? Oui les trois années du martyre de Papa me paraissent les plus aimables, les plus fructueuses de toute notre vie, je ne les donnerais pas pour toutes les extases et les révélations des Saints, mon coeur déborde de reconnaissance en pensant à ce trésor inestimable qui doit causer une sainte jalousie aux Anges de la Céleste cour... Mon désir des souffrances était comblé, cependant mon attrait pour elles ne diminuait pas, aussi mon âme partagea-t-elle bientôt ces souffrances de mon

Manuscrit A Folio 73 Verso.

coeur. La sécheresse était mon pain quotidien et privée de toute consolation j'étais cependant la plus heureuse des créatures, puisque tous mes désirs étaient satisfaits... O ma Mère chérie ! qu'elle a été douce notre grande épreuve, puisque de tous nos coeurs ne sont sortis que des soupirs d'amour et de reconnaissance !... Nous ne marchions plus dans les sentiers de la perfection, nous volions outes les cinq. Les deux pauvres petites exilées de Caen (NHA 726) tout en étant encore dans le monde, n'étaient plus du monde. .. Ah ! quelles merveilles l'épreuve a faites dans l'âme de ma Céline chérie... Toutes les lettres qu'elle écrivait à cette époque sont empreintes de résignation et d'amour... Et qui pourra dire les parloirs que nous avions ensemble ; Ah ! loin de nous séparer les grilles du Carmel unissaient plus fortement nos âmes, (Jn 17,14-16) nous avions les mêmes pensées, les mêmes désirs, le même amour de Jésus et des âmes... Lorsque Céline et Thérèse se parlaient, jamais un mot des choses de la terre ne se mêlait à leurs conversations (Ph 3,20) qui déjà étaient toutes dans le Ciel. Comme autrefois dans le belvédère, elles rêvaient les choses de l'éternité et pour jouir bientôt de ce bonheur sans fin, elles choisissaient ici-bas pour unique partage la " souffrance et le mépris. " (NHA 727) Ainsi s'écoula le temps de mes fiançailles... Il fut bien long pour la pauvre petite Thérèse ! Au bout de mon année, Notre Mère me dit de ne pas songer à demander la profession, que certainement Monsieur le Supérieur repousserait ma prière, je dus attendre encore huit mois... Au premier moment il me fut bien difficile d'accepter ce grand sacrifice, mais bientôt la lumière se fit dans mon âme ; je méditais alors les " Fondements de la vie spirituelle " par le Père Surin ; un jour pendant l'oraison je compris que mon désir si vif de faire profession était mélangé d'un grand amour-propre ; puisque je m'étais donnée à Jésus pour lui faire plaisir, le consoler,

Manuscrit A Folio 74 Recto.

je ne devais pas l'obliger à faire ma volonté au lieu de la sienne ; je compris encore qu'une fiancée devait être parée pour le jour de ses noces et moi je n'avais rien fait dans ce but... alors je dis Jésus : " O mon Dieu ! je ne vous demande pas de prononcer mes saints voeux, j'attendrai autant que vous le voudrez, seulement je ne veux pas que par ma faute mon union avec vous soit différée, aussi je vais mettre tous mes soins à me faire une belle robe enrichie de pierreries ; quand vous la trouverez assez richement ornée je suis sûre que toutes les créatures ne vous empêcheront pas de descendre vers moi afin de m'unir pour toujours à vous, ô mon Bien-Aimé !... " Depuis ma prise d'habit, j'avais déjà reçu d'abondantes lumières sur la perfection religieuse, principalement au sujet du voeu de Pauvreté. Pendant mon postulat, j'étais contente d'avoir de gentilles choses à mon usage et de trouver sous la main tout ce qui m'était nécessaire. " Mon Directeur " (NHA 728) souffrait cela patiemment, car Il n'aime pas à tout montrer aux âmes en même temps. Il donne ordinairement sa lumière petit à petit. (Au commencement de ma vie spirituelle, vers l'âge de treize à quatorze ans, je me demandais ce que plus tard j'aurais à gagner, car je croyais qu'il m'était impossible de mieux comprendre la perfection ; j'ai reconnu bien vite que plus on avance dans ce chemin, plus on se croit éloigné du terme, aussi maintenant je me résigne à me voir toujours imparfaite et j'y trouve ma joie...) je reviens aux leçons que me donna " mon Directeur ". Un soir après complies je cherchai vainement notre petite lampe sur les planches réservées à cet usage, c'était grand silence, impossible de la réclamer... je compris qu'une soeur croyant prendre sa lampe avait pris la nôtre dont j'avais un très grand besoin ; au lieu de ressentir du chagrin d'en être privée, je fus bien heureuse, sentant que la pauvreté consiste à se voir privée non pas seulement des choses agréables mais encore

Manuscrit A Folio 74 Verso.

des choses indispensables, ainsi dans les ténèbres extérieures je fus illuminée intérieurement... Je fus prise à cette époque d'un véritable amour pour les objets les plus laids et les moins commodes, ainsi ce fut avec joie que je me vis enlever la jolie petite cruche de notre cellule et donner à sa place une grosse cruche tout ébréchée... je faisais aussi bien des efforts pour ne pas m'excuser, ce qui me semblait bien difficile surtout avec notre Maîtresse à laquelle je n'aurais voulu rien cacher ; voici ma première victoire, elle n'est pas grande mais elle m'a bien coûté. Un petit vase placé derrière une fenêtre se trouva brisé, notre Maîtresse croyant que c'était moi qui l'avais laissé traîner, me le montra en disant de faire plus attention une autre fois. Sans rien dire je baisai la terre, ensuite je promisd'avoir plus d'ordre à l'avenir. A cause de mon peu de vertu ces petites pratiques me coûtaient beaucoup et j'avais besoin de penser qu'au jugement dernier tout serait révélé, (Mt 25,31-40) car je faisais cette remarque, lorsqu'on fait son devoir, ne s'excusant jamais, personne ne le sait, au contraire, les imperfections paraissent tout de suite... Je m'appliquais surtout à pratiquer les petites vertus, n'ayant pas la facilité d'en pratiquer de grandes, ainsi j'aimais à plier les manteaux oubliés par les soeurs et à leur rendre tous les petits services que je pouvais. L'amour de la mortification me fut aussi donné, il fut d'autant plus grand que rien ne m'était permis pour le satisfaire... La seule petite mortification que je faisais dans le monde et qui consistait à ne pas m'appuyer le dos lorsque j'étais assise me fut défendue à cause de ma propension à me voûter. Hélas ! mon ardeur n'aurait sans doute pas été de longue durée si l'on m'avait accordé beaucoup de pénitences... Celles qu'on m'accordait sans que je les demande consistaient à mortifier mon amour-propre, ce qui me faisait beaucoup plus de bien que les pénitences corporelles...

Manuscrit A Folio 75 Recto.

Le réfectoire qui fut mon emploi aussitôt après ma prise d'habit me fournit plus d'une occasion de mettre mon amour-propre à sa place, c'est-à-dire sous les pieds... Il est vrai que j'avais une grande consolation d'être dans le même emploi que vous ma Mère chérie et de pouvoir contempler de près vos vertus, mais ce rapprochement était un sujet de souffrance ; je ne me sentais pas comme autrefois, libre de tout vous dire, il y avait la règle à observer, je ne pouvais pas vous ouvrir mon âme, enfin j'étais au Carmel et non plus aux Buissonnets sous le toit paternel !... Cependant, la Ste Vierge m'aidait à préparer la robe de mon âme ; aussitôt qu'elle fut achevée les obstacles s'en allèrent d'eux-mêmes. Monseigneur m'envoya la permission que j'avais sollicitée, la communauté voulut bien me recevoir et ma profession fut fixée au 8 Septembre... Tout ce que je viens d'écrire en peu de mots demanderait bien des pages de détails, mais ces pages ne se liront jamais sur la terre ; bientôt, ma Mère chérie, je vous parlerai de toutes ces choses dans notre maison paternelle, au beau Ciel vers lequel montent les soupirs de nos coeurs !... Ma robe de noces était prête, elle était enrichie des anciens joyaux que m'avait donnés mon Fiancé, cela ne suffisait pas à sa libéralité. Il voulut me donner un nouveau diamant aux reflets sans nombre. L'épreuve de Papa était avec toutes ses douloureuses circonstances les anciens joyaux, et le nouveau fut une épreuve bien petite en apparence, mais qui me fit beaucoup souffrir. Depuis quelque temps, notre pauvre petit Père, se trouvant un peu mieux, on le faisait sortir en voiture, il était même question de le faire voyager en chemin de fer pour venir nous voir. Naturellement Céline pensa tout de suite qu'il fallait choisir le jour de ma prise de voile. " Afin de ne pas le fatiguer, disait-elle, je ne le ferai

Manuscrit A Folio 75 Verso.

pas assister à toute la cérémonie, seulement à la fin, j'irai le chercher et je le conduirai tout doucement jusqu'auprès de la grille afin que Thérèse reçoive sa bénédiction. " Ah ! je reconnais bien là le coeur de ma Céline chérie... c'est bien vrai que " jamais l'amour ne prétexte d'impossibilité parce qu'il se croit tout possible et tout permis... " (NHA 729) La prudence humaine au contraire tremble à chaque pas et n'ose pour ainsi dire poser le pied, aussi le Bon Dieu qui voulait m'éprouver se servit-Il d'elle comme d'un instrument docile et le jour de mes noces je fus vraiment orpheline, n'ayant pas de Père sur la terre mais pouvant regarder le Ciel avec confiance et dire en toute vérité : " Notre Père qui êtes aux Cieux. " (Mt 6,9) Avant de vous parler de cette épreuve j'aurais dû, ma Mère chérie, vous parler de la retraite qui précéda ma profession ; (NHA 801) elle fut loin de m'apporter des consolations, l'aridité la plus absolue et presque l'abandon furent mon partage. Jésus dormait comme toujours dans ma petite nacelle ; ah ! je vois bien que rarement les âmes laissent dormir tranquillement en elles. Jésus est si fatigué de toujours faire des frais et des avances qu'Il s'empresse de profiter du repos que je lui offre. Il ne se réveillera pas sans doute avant ma grande retraite de l'éternité, mais au lieu de me faire de la peine cela me fait un extrême plaisir.. . (Mc 4,37-39) Vraiment je suis loin d'être une sainte, rien que cela en est une preuve ; je devrais au lieu de me réjouir de ma sécheresse, l'attribuer à mon peu de ferveur et de fidélité, je devrais me désoler de dormir (depuis sept ans) pendant mes oraisons et mes actions de grâces ; eh bien, je ne me désole pas... je pense que les petits enfants plaisent autant à leurs parents lorsqu'ils dorment que lorsqu'ils sont éveillés, je pense que pour faire des opérations, les médecins

Manuscrit A Folio 76 Recto.

endorment leurs malades.

Partager cet article
Repost0